"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.

– Giono

Les matérialistes aiment à rappeler le rôle du corps dans les affects les plus purs, et ils ont autant raison que les idéalistes qui invoquent le rôle supérieur de l'esprit dans toutes les actions du corps. L'amour fait intervenir tous les sens ; tous se réveillent à l'évocation de l'aimé ; et il est faux de croire que l'amour est un sentiment que partagent deux purs esprits. D'ailleurs, l'amour platonique n'est point un amour sans corps, c'est un amour qui ne voit dans les perfections du corps que des signes de la beauté de l'âme, et c'est alors que le corps est entièrement subordonné à l'âme. Mais de cela, une autre fois.

Je chuchote le nom de la femme que j'aime, et aussitôt ma pensée prend une autre tournure que si j'avais simplement pensé à elle. Par le faible son de ma voix, le signe fort de mon amour est matérialisé ; sa présence éclate devant moi ; je ne peux que le prendre, et me laisser imprégner par sa signification, renforcée par sa matérialité. Je me répète encore le nom adoré ; je ne m'en lasse point ; je m'étonne que ma voix puisse à sa guise faire venir ce signifiant banal pour les autres et si mystérieux pour mon coeur amoureux ; mon amour ne cesse de se nourrir de ma voix créatrice du signe amoureux. J'aime, et je chante mon amour. Mes lèvres participent à mon amour autant que mes yeux, qui contemplent les mille perfections de son corps ; mes lèvres, sans jamais toucher les siennes, font contact avec l'être aimé, et ce contact allant de l'âme au corps, puis du corps à l'esprit, fait mon bonheur d'amoureux.

C'est ainsi que dans l'amour l'âme se mêle au corps et le corps à l'âme.