jeudi 9 août 2012

CCCVIII

Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour ne pas être ennuyeux, pas trop de peur de n'être pas entendu.

– Montesquieu

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Toute l'oeuvre de Montesquieu est une illustration de cette maxime. Montesquieu, à bien des égards, est l'un des plus grands modèle de style de la littérature française, et les grands écrivains qui lui succédèrent ne s'y trompèrent point. Par la grâce et la concision de Montesquieu, les phrases sont piquantes, la lourdeur et les longueur évitées. Tout est dit en formule. Aussi, le lecteur se doit d'être plus attentif, de peur de rater l'essentiel du propos. L'opposé de ce style inégalé est celui de Kant, qui écrit comme un instituteur ayant du mal à démêler les subtilités de la discipline qu'il enseigne. Je dis Kant, mais Hegel tout aussi bien, dont l'Ésthétique, malgré quelques beaux passages, est un échantillon hors pair de style plat, comme on le voit dans le chapitre sur la métaphore. Si Montesquieu eût écrit l'Ésthétique, combien d'heures de lecture et de feuilles de papier eussent été économisées ! Mais aussi, quel travail pour atteindre un tel degré de perfection ! Simone Weil s'en rapproche dans l'Enracinement ; le début fait songer à l'Esprit des lois. J'ai beau m'amuser à faire des phrases, parce qu'il le faut bien et parce qu'il serait sot d'attendre que la Perfection me tombe dessus un beau matin, c'est à cet idéal que j'aspire. Ces exercices sont davantage là pour m'aider à me rapprocher de cet idéal, par l'assimilation de la mécanique de l'écriture, que pour former des idées que je connais déjà trop bien. À la longue, le travail de la forme perfectionnera le fond. L'admirable en Montesquieu est qu'il parvient à être concis tout en étant précis, ce que je ne suis presque jamais ; j'ai mes thèses, mais les faits me manquent. Cette précision présuppose un long travail de documentation et une érudition que je ne possède pas. Mais qu'importe moi ? Montesquieu est là pour faire oublier ma médiocrité et celle de mes contemporains. 

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mercredi 8 août 2012

CCCVII

— Ça sert à quoi, le Glaude, ce que vous faites avec cette fumée ?

— À rien...

— À rien ?

— À rien d'autre que d'être bien après une bonne assiette de soupe. Voilà à quoi ça sert, et c'est déjà pas mal. Y en a qui disent que ça vaut rien pour la santé. Mais, sur la terre, tout ce qu'est extra paraît que c'est nuisible, depuis quelque temps.

– René Fallet

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J'ai souvent croisé des personnes sincèrement interloqués devant des personnes qui, manifestement, ne fumaient pas par dépendance. De même, me voyant fumer, certaines de mes connaissances se sont candidement demandées ce qui pouvait expliquer un choix aussi surprenant, comme si le plaisir était une notion par eux incomprise. Contrairement à la Vieille Denrée, les hommes, en général, comprennent assez bien l'intérêt du plaisir, ou, pour le dire autrement, la joie que prodigue des gestes n'augmentant ni le capital financier ni le capital de la vie. Mais voilà ! La santé est devenue, dans notre faiblarde société hygiéniste, un capital comme un autre. Il en résulte un changement de priorité : ce qui n'est qu'un moyen de préserver sa vie a désormais davantage d'importance que la vie elle-même ; la peur de mourir d'un cancer quelconque est désormais bien plus importante que le bonheur donné par le vin et le tabac. Heureusement que l'amitié n'est pas dangereuse, sans quoi le gouvernement mettrait toute la propagande possible en oeuvre pour nous dissuader de lier des relations trop proches, trop intenses, avec d'autres êtres que nous. Drôle de société que la nôtre, tout de même, dans laquelle la jonction du dogme de l'expansion économique et de la santé à tout prix ont corrompu la notion simple du plaisir ! Je vois beaucoup de confusion autour de la doctrine hédoniste. Aujourd'hui, il faudrait affirmer un hédonisme fort, capable d'envoyer allègrement ballader tous les tristes scrupules hygiénistes, tout en développant, avec suffisamment de précision, un discours assez clair pour distinguer les faux plaisirs des vrais dans le cadre de notre société contemporaine. Pas toujours facile d'être un bon vivant en 2012 ! 

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mardi 7 août 2012

CCCVI

C'est ainsi que l'on s'éblouit, mais ce n'est point ainsi que l'on s'éclaire.

– Destutt de Tracy

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On ne nous apprend pas assez à distinguer les penseurs qui éclairent et les rhéteurs qui illuminent. Qui n'a jamais succombé au charme trompeur de ces dangereux farfadets de la pensée ? Ils sont maintenant enseignés au même titre que philosophes dignes de ce nom, ce qui rend la tentative de discernement encore plus compliquée, surtout pour la jeunesse. J'ai mis beaucoup de temps, et ma désillusion fut un peu amère, avant de m'apercevoir que Deleuze éblouissait bien davantage qu'il n'éclairait. De même pour Jankélévitch, dont le mérite se résume presque à avoir introduit le jésuitisme et le style rococo en philosophie. Il y a bien longtemps que l'aura entourant la personnalité de Sartre ne m'émeut plus, et je crois remarquer que sa philosophie ainsi qu'une bonne partie de sa mauvaise littérature, sombre progressivement dans l'oubli. J'ai dû attendre de sortir de l'adolescence pour comprendre que Nietzsche éblouissait plus qu'il n'éclairait, et en ce sens, je connais un quantité impressionnante d'adolescents incapables de mûrir, rechignant toujours à lire Platon et Kant sous prétexte qu'ils seraient idéalistes et ascétiques. Foucault est un individu dangereux, même si je le connais moins que les autres, et que je ne saurais pousser bien loin ce jugement. Les pires sont évidemment les Derrida, Lévinas et autres philosophailleurs qui éblouissent avec une méthode si grossière qu'il est particulièrement honteux de s'y laisser prendre. Je ne peux m'empêcher de penser qu'un homme ayant des vertiges à la lecture des Éperons, par exemple, est ou un gros jobard, ou un imbécile arrogant. La liste pourrait facilement s'étendre. Je regrette vraiment que nos professeurs n'aient pas la courtoisie de la faire eux-mêmes et de nous mettre en garde contre ces mégalomanes qui peuvent faire perdre des dizaines d'heures de lecture et de concentration. C'est parce qu'on ne m'a pas suffisamment protégé contre les faiseurs de fausses clartés que, quelque peu traumatisé, j'insiste lourdement sur ce sujet.

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lundi 6 août 2012

CCCV

La liberté ne supprime pas, mais pose au contraire la nécessité de l'action.

– Spinoza

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Cette définition essentielle de la liberté, qui va à l'encontre de nos idées spontanées, ne figure pas dans l'Éthique, mais dans le Traité Politique. Depuis que j'ai approché pour la première fois la politique de Spinoza, je me suis dit spinoziste en matière de politique. Que nous enseigne Spinoza ? La plus puissante théorie républicaine, peut-être. Le but de l'État, c'est la liberté. Rien de particulier dans cette affirmation, tout le monde dit la même chose. Mais toutes ces personnes qui répètent inlassablement que le but de l'État est la liberté ne détermine jamais le concept de cette liberté, sorte de pur nuage autour duquel vole les théoriciens idéalistes et les démagogues de toute opinion politique. Spinoza est l'homme des définitions ; il ne se targue guère d'inventer des mots, mais travaille et retravaille sans cesse les mots usuels pour leur insuffler un sens nouveau. La liberté, c'est donc savoir poser la nécessité de l'action. Être libre, ce n'est nullement pouvoir faire tout ce que l'on désire, ni avoir la possibilité de vivre en indépendance, mais être capable de se servir de sa raison pour comprendre le monde. La compréhension et la liberté se confondent en un même idéal. Le but de l'État, si on en revient concrètement à la politique, est donc de pouvoir permettre aux citoyens de vivre selon la raison. Ceci n'est pas un rêve vide de sens ; et à ce moment du développement, il faudrait faire mille réflexions sur ce que peut bien être la conduite raisonnable de la vie, qui est le chemin du sage ; ce serait d'une longueur infinie et inutile ; aussi, je me contente de renvoyer à l'Éthique. Sans développer, il me semble que l'on voit déjà l'intérêt supérieur de la politique spinoziste, en ce renvoi incessant de toute réflexion politique à l'éthique, c'est-à-dire à la théorie menant à la béatitude de l'homme. À la lueur de ceci, il est également visible que nos républiques sont de moins en moins raisonnables, c'est-à-dire de moins en moins libres, et que la décadence du culte de la raison concorde avec la destruction des valeurs républicaines.

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