Alibiforains et lantiponnages que tout cela, ravauderies et billevesées, battologies et trivelinades, âneries et calembredaines, radotages et fariboles !
– Raymond Queneau

Il y a de la vanité à réfuter minutieusement un discours inepte. C'est facile, fastidieux, et ça ne convainc que les convaincus. Dans une conversation, ça passe, parce que les gens sont vivants, ils réagissent, ils expriment des passions, ce qui est à la fois plaisant et instructif. Le problème est que certains en font des livres, livres raseurs au possible, entièrement consacrés à la critique d'un maboul quelconque. Je n'ai pas d'indulgence pour les charlatans ; rien de plus nuisible à la pensée que l'apparence de pensée ; et si des individus méritent d'être écrasés, c'est bien les imposteurs, les progressistes délirants, les philosophailleurs jargonneux, les astrologues manipulateurs, les économistes scientistes, bref, toute la clique... Toutefois, l'expérience m'a appris que les jobards ne manqueront jamais pour défendre leur superstition avec une ferveur anéantissant d'avance toute tentative de raisonnement. "Tout bon raisonnement offense" : quand cette phrase de Stendhal est comprise, on cesse de s'indigner inutilement des réactions partisanes, bornées, et imbéciles des insensés. La maturité de l'esprit libre consiste à résister à la tentation de prêter trop d'attention aux bêtises proférées par les cinglés de tout genre ; à quoi bon s'exciter, cultiver en soi une rage sans vertu, sinon pour faire encore davantage briller le feu déjà trop éclatant de leur folie ?
À ces lourdes critiques inutiles, victimes de l'attrait exercé par le négatif, je préfère la tranquillité orgueilleuse du contempteur. Au fond, les insultes piquantes de Schopenhauer adressées à Hegel valent bien mieux que n'importe quelle critique fondée. L'argumentation est un supplément superflu. Schopenhauer ne fait pas autre chose que de dire à sa manière la phrase de Queneau, cette maxime de l'esprit indépendant qui ne se laisse pas imposer par les fadaises de toutes sortes. Derrida est à la mode ; soit. Je dis que c'est un fou. Vais-je perdre mon temps à démontrer sa folie en un gros volume critique ? Me rendrai-je moi-même fou à lire et relire pour les analyser ses thèses de cinglé décadent ? Non. Je méprise, je dis "Alibiforains et lantiponnages que tout cela", et je m'en vais relire Descartes. Ces paroles drôles pour être efficaces doivent être prononcées à la manière de Mynheer Peeperkorn ; le ton doit être péremptoire ; on ne doit pas même chercher à discuter avec nous. Ce qu'on cherche, est-ce le plaisir malsain de démonter les insensés, ou le bonheur tranquille qu'apporte la méditation des vérités éternelles ? Choisissez ; moi, j'ai choisi. Je rejette sans blablater les discours trompeurs des fatalistes, des superstitieux, des jargonneurs, des relativistes, et j'affirme sans scrupule la supériorité des idées vraies, que je tâche de reconquérir chaque jour. Il faut déjà être un peu fou soi-même pour prendre trop au sérieux les paroles des fous.