lundi 15 avril 2013

CCCXIV

La grâce de votre pensée, votre courage élégant, votre fierté spirituelle, je les respire comme les parfums de votre chair. Il me semble, quand vous parlez, que votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche. Votre âme n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’avais gardé les instincts des hommes primitifs, vous les avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.

– Anatole France 

L'amour exprimé ici, celui de l'artiste Deschartes pour Thérèse dans le Lys rouge, est proprement l'inverse de l'amour platonique. Dans l'amour platonique, le corps n'est pas annihilié, ce qui n'est de toute façon jamais possible ; le corps est considéré comme un simple signe de l'âme, de sorte que toutes les perfections du corps se rapportent dans l'esprit de l'amant à l'idée qu'il se fait de l'âme de l'aimé. Ici, il s'agit d'un amour fondé sur le physique, mais sans aucune grossièreté, sans quoi il ne s'agirait non pas d'amour, mais d'un simple désir. En effet, on peut éprouver un désir violent pour une femme bien foutue, sans songer un seul instant à son âme ; on ne regarde alors que le corps ; on prend l'autre comme un moyen de jouissance ; c'est de la concupiscence, sans nuance d'amour. Les putes qui se déhanchent sur internet ne font jamais éprouver que de la concupiscence ; elles ne font pas deviner l'âme qu'elles ont en elles ; aussi, elles ne méritent pas notre respect. On respecte ce qui est digne, et une nénette qui de son plein gré excite le désir par les moyens les plus vulgaires n'est point digne ; elle est bonne, elle est sexy, elle est excitante, mais à aucun moment elle n'apparaît comme un être digne valant pour soi-même.

Mais il s'agit ici d'un amour fondé sur le physique, ce qui est bien plus intéressant que le simple désir. Deschartes aime profondément Thérèse, il la respecte, il voit son âme ; et ce qui anime son amour, c'est précisément l'union de son âme avec son corps, dont il contemple les lignes mouvantes avec l'oeil de l'artiste. Sauf qu'au lieu de considérer les perfections du corps comme des signes de la perfection de l'âme, cette dernière est la médiation par laquelle passe le regard contemplatif de l'amant : l'âme indique le corps, le révèle, le sublime. Le caractère de Thérèse n'est donc pas rapporté à l'âme, comme il se devrait dans l'amitié ou l'amour platonique, mais au corps ; les qualités qu'il vient d'énumérer, il dit les respirer comme les parfums de sa chair...  Les qualités de l'âme insufflent un élan vers le corps ; le spirituel est au service de la matière. Aussi, la concupiscence est-elle présente malgré la vision de l'âme de l'aimé ; aussi, la souffrance domine cet amour, puisque, l'âme étant subordonné au corps, Deschartes ne peut que désirer posséder un corps qui ne pourra jamais être complètement le sien. Le regret domine dans cet amour proprement impie qui inverse l'ordre ontologique de l'être : "votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche". La suite de l'ouvrage, alors même que Thérèse se sera donnée à Deschartes, montrera les malheurs qu'engendrent nécessairement un tel amour : le corps ne permet pas une union réelle, l'imagination, qui façonne sans cesse des images douloureuses, excite une jalousie incontrôlable, et les êtres aimés, voulant se fondre ensemble, s'aperçoivent trop tard qu'ils n'ont pu que douloureusement se briser l'un contre l'autre.

L'amour spirituel n'a point ces inconvénients. L'âme qui aime l'âme se moque de ces histoires pathologiques de désir, de possession, de jalousie. L'âme qui aime l'âme cherche l'accord ; elle veut l'union des individualités ; sa quête de fusion est moins ardente, moins pressée, et pourtant s'achève en une union plus effective et plus durable. La réussite de cette union spirituelle vient de ce que les êtres font taire leur tyrannique amour-propre, et regardent l'autre pour lui-même, pour un être valant par soi-seul, et non pour les plaisirs physiques qu'il peut nous procurer. On veut l'autre sans le désirer ; ou, si il y a désir, ce n'est que concession de quelques instants de l'âme pour le corps, dont les forces doivent être employées à un moment ou un autre. Ceux qui cherchent l'autre dans son corps se trompent et sont condamnés à éprouver une déception douloureuse ; le corps n'est jamais qu'une somme de caractéristiques contingentes ; au lieu que l'âme est le berceau de l'identité personnelle, elle est ce qui donne sens à ce qui envoloppe matériellement l'être, elle est le principe vivant d'où découlent toutes les splendeurs du corps, elle est ce qui anime et ce qui rend possible la totalité singulière en mouvement d'un être. On comprend dès lors pourquoi tous les amours heureux sont des amours entre deux âmes. Pour éprouver un tel amour, encore faut-il apprendre à regarder par les yeux de l'âme, art qui s'oublie en notre temps pour des raisons évidentes ; ce sont pour les mêmes raisons que ceux-là mêmes qui croient en Dieu sont tout à fait incapables de l'aimer pour lui-même : dans leur glorification de la divinité, ils ne s'aperçoivent point qu'ils l'implorent pour satisfaire leurs désirs égoïstes, et qu'ils ne célèbrent en Dieu que leur misérable amour-propre. Mais les vrais amants de l'âme ont de tout temps été aussi peu nombreux que les vrais serviteurs de Dieu. 

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jeudi 11 avril 2013

CCCXIII

Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème.

– Musil

Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelque fois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur" ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques. 

Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange. 

La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon coeur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des des porcs. 

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lundi 21 janvier 2013

CCCX

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.
– Montaigne
 
La sympathie des âmes existe. Les incrédules ne connaissent point ce bonheur, le plus solide et le plus constant, si loin des mille plaisirs que procurent nos diverses passions ; non, ce bonheur, ils ne peuvent le comprendre ; ce bonheur, qui, par nature, est une félicité étrangère aux sensations plaisantes que nous procurent toutes les rencontres agréables du monde, ils ne le saisissent point, ils ne le sentent point. Ils jugent, ils évaluent, ils analysent, ils calculent ; ils n’aiment point. Un homme se juge, un plaisir s’évalue, une relation s’analyse, un intérêt se calcule, mais l’amour véritable, qui est une quintessence de deux singularités convergeant dans un même mouvement, qui est la joie de deux âmes se réunissant en une unique harmonie vivante, qui est un serment d’amour toujours renouvelé par le bonheur jaillissant à chaque instant de ce lien éternel et volontaire, cet amour là, ce vrai amour, refuse d’être divisé, décortiqué, épluché à la manière des chefs-d’oeuvre que nos tristes pédants s’empressent de décomposer sans fin, fiers de découvrir la fonction cachée d’un adjectif ou le sens mystérieux d’une nuance de couleur. L’amour est muet comme une belle musique ; son sens naît de lui-même et son bonheur est une évidence sans paroles. Mais ils veulent faire parler ce qui se passe de mots et ce qui dépasse l’entendement ; découpant en mille petits morceaux informes une personnalité simple et vivante, interprétant leur catalogue de prédicat péniblement constitué, ils comprennent tous les détails, et ratent par là même l’essentiel, ce je-ne-sais-quoi qui est la totalité mouvante et l’âme toute simple faisant le charme unique d’une personne aimée.
Épanchons nos désirs de décomposition avec nos ombres d’amour, accointances éphémères, relations d’intérêts ou de plaisirs ; là, il est vrai, l’entendement diviseur et mesureur est à sa juste place. Je veux bien qu’on apprécie quelqu’un pour sa beauté, sa perspicacité, son insolence, sa libéralité, sa gentillesse, et il est juste et nécessaire d’évaluer nos multiples connaissances à la lueur de notre intérêt, ce que nous faisons spontanément car nous désirons naturellement l’augmentation de notre puissance ; mais celui qui aime réellement un être pour lui-même se garde bien de plaquer un artificiel système de jugement sur la source de sa félicité de même qu’il se garde bien d’aimer témérairement le monde entier. Je me ris de ces faux philanthropes qui prétendent avoir plus d’amis que les doigts de leurs mains. Qui aime tout le monde n’aime personne. Quand on aime, on donne son âme toute entière ; et il est ridicule de songer un seul instant qu’on puisse se partager en dix, comme si l’on pouvait multiplier et modifier à notre aise notre nature propre et la faire correspondre à tout un chacun. Ces hommes aimables aimés de tous, je les vois bien seuls et bien tristes. Au contraire, celui qui, par cette rare sympathie des âmes, aime une personne pour elle-même et qui est aimé en retour sans décalage aucun, et qui forme, comme dit le Stagirite, une seule âme en deux corps, je l’estime heureux. Il faut se représenter ici le bonheur qu’éprouvent ensemble Saint-Preux et Julie d’Étange, Proust et sa mère, Montaigne et La Boétie. Ces seuls exemples font voir que tout véritable amour est platonique, ce qui va de soi pour tous ceux qui ont vraiment aimé un jour de toute leur âme.
Mais le plus beau, et qui autorise peut-être l’emploi du mot béatitude, est que cette félicité ne s’use point. Les âmes enlacées l’une à l’autre ne connaissent guère la lassitude ; ce serait comme se lasser de soi-même. Les inévitables vicissitudes et et les séparations forcées de la vie n’entravent pas les élans sincères de ces coeurs bienheureux ; et la mort elle-même ne peut rien contre l’inviolable serment d’amour : at certe semper amabo. J’admire la simplicité de ce bonheur qui le rend difficilement descriptible ; peu d’écrivains y parviennent ou essaient seulement de le peindre ; et je crois que le bon Jean-Jacques est encore celui qui y est le mieux parvenu. J’abandonne ici, me refusant de vainement juxtaposer des qualités abstraites ou de me risquer à une description insatisfaisante, et je me contente de dire que les activités faites ensemble importent peu, puisque la joie de l’amitié s’exprime toute en un repas et une bouteille partagées : ”Être avec des gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux tout est égal.” La parole du moraliste ne demande heureusement pas de commentaire. Toutefois, il est temps maintenant, pour en sentir l’étendue incommensurable, de faire retentir cette phrase sacrée, la seule qui exprime l’amour en toute sa vérité, peut-être la plus belle qu’on eût jamais écrite : “Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”

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lundi 30 juillet 2012

CCXCVIII

Il aurait été plus aimé si la capacité lui avait permis d’être moins inquiet, et si l’humeur n’avait pas été un nuage qu’on ne se soucie pas toujours de percer pour trouver la vertu qu’il cache.

– Saint-Simon

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L'humeur est de surface. L'humeur est ce qui recouvre la personnalité de l'homme ; elle nuit à la juste perception de l'âme. L'âme, c'est l'être débarrassé des contingences du corps, c'est-à-dire les maladies, la fatigue, l'humeur. Quand un homme de mauvaise humeur nous agresse, ce n'est pas l'âme de cet homme qui s'en prend à nous, mais son humeur : simple conséquence physiologique ; effet normal de la physique du corps humain. Ceci ne fait pas difficulté, car la mauvaise humeur, quoiqu'elle soit plus marquée chez certains, touche tout le monde sans exception. Qui ne s'est déjà réveillé du mauvais pied, grognon, cherchant noise à tous ceux qui osent nous adresser la parole ? Un homme sans humeur ne serait pas même un saint, ce serait une âme pure, un être ne portant plus le fardeau de son corps ; et l'on peut imaginer que tels nous serions tous au paradis, de libres singularités non enchaînées par les rets mouvants du corps. En attendant le paradis, ne désespérons pas, et cessons de favoriser l'humeur en attaquant injustement les âmes qui en sont malheureusement la proie ! Il n'y a rien de pire que de dire à une pauvre âme qu'elle est grognonne ce matin, qu'elle est esich comme on dit dans mon patois. Souvent, lorsque sans être de bonne ou de mauvaise humeur, nous sommes soupçonnés à tort d'être ronchon un matin, c'est alors que l'humeur se manifeste et nous rend acariâtre auprès des autres. Nous savons tous comme il est difficile de résister au mouvement de l'humeur, ne la provoquons donc pas chez les autres ! Si tout le monde faisait cet effort, le monde serait déjà un peu plus joyeux. Saint-Simon, qui écrit toujours avec une précision implacable, dit, en un moment de génie, que l'humeur est un nuage qu'on ne se soucie pas toujours de percer ; c'est dire en une expression ce qu'il faudrait développer en plusieurs pages. La morale de tous les jours, qui consiste essentiellement à augmenter le bien-être de nos proches, consiste justement à oser prendre la peine de percer ce nuage, c'est-à-dire à ne pas se laisser abuser par les réactions toutes chimiques du corps, et songer toujours à l'âme vertueuse qui se laisse contempler pour peu qu'on la choie un peu. Avec de la patience, derrière les cumulus, stratus et nimbus du corps, l'âme finit toujours par poindre au regard attentif du sage. 

samedi 7 juillet 2012

CCLXXV

Le rire fou serait donc sublime par la confiance. D'où l'on conclut trop vite que l'esprit se moque de tout. Il ne se moque point ; mais plutôt il se délivre. De quoi ? Peut-être de tout devoir. Peut-être de haïr ; peut-être d'aimer.

– Alain

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Il y a une vertu de l'abandon de qui est presque systématiquement occultée par nos spécialistes en morale. Il faut considérer le fou rire, qui, à ce qu'il semble, a des effets similaires à ceux du bâillement : par ce geste, on rejette d'un mouvement apaisant toutes les pesanteurs du monde, on envoie balader pour quelques instants tous nous ennuis, aussi graves soient-ils. Je vois une grande beauté dans le prosaïsme de ces détentes du corps. Il est remarquable que l'abandon de soi se fait toujours pas le corps, sans quoi cette expression ne veut pas dire grand chose. Qu'est-ce que serait un abandon de l'âme, si le corps demeurait continuellement tendu et rigide ? Pour délasser l'esprit, il est nécessaire de commencer par délasser le corps ; d'ailleurs, il le fait un peu par lui-même, car il est impossible de vivre sans relâchement. Sur ce point, l'observation des animaux éclaire le comportement des hommes.

L'abondance effrayante des fous rires après des forts moments de tension s'explique alors facilement. Par là je comprends aussi pourquoi j'ai été plus d'une fois tenté de laisser éclater un fou rire au beau milieu d'un cours sévère. Les folies après les examens viennent d'un besoin naturel du corps de s'abandonner tout à fait après avoir subi une épreuve exténuante par son exigence de concentration et la tension extrême s'installant naturellement en soi. Après cette tension extrême, il y a un temps pour la détente extrême, sauvage ; il faut que la frivolité et la légèreté triomphent, au moins quelques instants. Il y a du sublime dans cet anéantissement violent de tout devoir et dans la mise à l'écart sans appel de toute responsabilité. Même nos passions cessent de nous assaillir pendant ces heureux moments de délivrance. Le fou rire est une fuite de la moralité ; et, sans doute, pour éviter que la morale ne se transforme en lourde moraline, il est indispensable de rejeter parfois au loin, par ces joyeuses convulsions du corps, toutes nos prescriptions, nos règles de conduite, nos repentirs et nos résolutions. Le fou rire est la rédemption du corps tendu ; c'est dire à quel point il est nécessaire à la santé de l'esprit. 

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vendredi 6 juillet 2012

CCLXXIV

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux. 

– Stendhal

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Le plaisir de l'amour n'est point un plaisir pur ; sensation équivoque par excellence, l'amour, même heureux, est mêlé de milles inquiétudes et violentes piques contre notre âme ; et si l'on peut certes parler de bonheur amoureux, ce n'est jamais dans le sens négatif du concept de bonheur, c'est-à-dire comme absence de troubles. Manger du saucisson est un plaisir pur, à ce que je crois ; rien n'altère le bonheur des papilles qui savourent ce mets sacré de tous les bons vivants qui se respectent. Ceci dit, on voit de plus en plus souvent que les plaisirs de la table sont gâtés par la pensée du contrôle despotique de son poids ou par la tyrannie ridicule, mais de plus en plus envahissante, de la diététique de pacotille qui essaye, bien vainement dans mon cas, de nous faire culpabiliser à chaque consommation un peu trop joyeuse de gras. Malheureux ceux qui ne savent goûtent le plaisir pur et innocent de dévorer avec gourmandise une tartine de beurre salé !  

Le plaisir de l'amour, lui, ne saurait être pur, car la passion de l'amour implique, en son idée même, le doute incessant sur ses sentiments et sur ceux de l'aimé, ce que Stendhal fait mieux voir que quiconque. Point d'amour-passion sans ce doute qui aiguise le sentiment ; point de passion du tout sans tension, sans conflit cherchant une résolution, sans obstacles à la réalisation des penchants. Le caractère irrémédiablement douloureux de la passion amoureuse a fait souvent comparer cette dernière a une maladie de l'âme. Oui, d'accord, mais maladie volontaire dont on redouterait le vaccin et le remède. Au fond, presque tous les amoureux ne regrettent pas d'aimer ; et lorsqu'ils affirment, dans un mouvement plus rhétorique que sincère, qu'ils auraient préféré ne jamais tomber amoureux, n'avoir jamais rencontré cet être maudit envahissant leur esprit, et demeurer peinards dans leur vie paisible et sécurisée, ils ne pensent pas réellement ce qu'ils disent. Les amoureux ne peuvent s'empêcher de vénérer Éros, le bourreau sans pitié de leur tranquillité et la source adorée de leur brasier intérieur. Il est probable que le bonheur se trouve davantage dans le tumulte des coeurs que dans la tranquillité ennuyeuse de l'existence sans passions, sans inquiétudes, sans contrastes, et sans ces élans douloureux de l'âme qui animent notre être tout entier. 

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vendredi 29 juin 2012

CCLXVII

Aimant avant tout la paix et le repos je n’ai jamais trouvé en toi que troubles, orages, larmes ou colère. 

– Flaubert

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On ne peut pas à la fois jouir des aventures du coeur et de la tranquillité de l'âme ; il y a là une contradiction insoluble,  implacable, irrémédiable ! Au fond, le problème ne vient pas de notre femme, mais de ce que nous voulons, nous ; il faut savoir vouloir ce qui est le mieux pour nous, et le vouloir réellement. L'homme qui se plaint des jérémiades incessantes de sa femme, en lui reprochant amèrement ses caprices fatigants et ses émotions bruyantes, et nous sommes tous un peu cet homme là, ne mérite que ce qu'il a voulu. C'est l'amour de Dieu qui conduit à la paix de l'esprit, non l'amour des femmes ; et si nous voulons consacrer entièrement notre vie à l'art, à la religion, ou à une activité quelconque exigeant la paix de l'âme, il va de soi que nous ne pourrons pas nous comporter comme des Don Juan. Entre le mouvement, d'ailleurs souvent instructif et fécond, des passions de l'âme, et l'équillibre de l'esprit favorable à la plénitude des forces, il faut choisir. Flaubert l'a compris ; et il a bien choisi.

dimanche 17 juin 2012

CCLV

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.

– Giono

Les matérialistes aiment à rappeler le rôle du corps dans les affects les plus purs, et ils ont autant raison que les idéalistes qui invoquent le rôle supérieur de l'esprit dans toutes les actions du corps. L'amour fait intervenir tous les sens ; tous se réveillent à l'évocation de l'aimé ; et il est faux de croire que l'amour est un sentiment que partagent deux purs esprits. D'ailleurs, l'amour platonique n'est point un amour sans corps, c'est un amour qui ne voit dans les perfections du corps que des signes de la beauté de l'âme, et c'est alors que le corps est entièrement subordonné à l'âme. Mais de cela, une autre fois.

Je chuchote le nom de la femme que j'aime, et aussitôt ma pensée prend une autre tournure que si j'avais simplement pensé à elle. Par le faible son de ma voix, le signe fort de mon amour est matérialisé ; sa présence éclate devant moi ; je ne peux que le prendre, et me laisser imprégner par sa signification, renforcée par sa matérialité. Je me répète encore le nom adoré ; je ne m'en lasse point ; je m'étonne que ma voix puisse à sa guise faire venir ce signifiant banal pour les autres et si mystérieux pour mon coeur amoureux ; mon amour ne cesse de se nourrir de ma voix créatrice du signe amoureux. J'aime, et je chante mon amour. Mes lèvres participent à mon amour autant que mes yeux, qui contemplent les mille perfections de son corps ; mes lèvres, sans jamais toucher les siennes, font contact avec l'être aimé, et ce contact allant de l'âme au corps, puis du corps à l'esprit, fait mon bonheur d'amoureux.

C'est ainsi que dans l'amour l'âme se mêle au corps et le corps à l'âme.

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vendredi 11 mai 2012

CCXVIII

Ne t’inquiète pas de la manière dont je t’aime, je l’ignore tout le premier, seulement, je sens que retirer le nom d’amour à cette affection serait dire un blasphème.

– Georges Sand

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Amour, mot vague et beau. Sa signification trouble inquiète et décourage parfois les hommes de l'employer. L'amour est le plus sacré des mots ; on a des gestes de vénération pour lui. Écrire notre amour sur un arbre ou sur une feuille n'est point un acte anodin ; l'amoureux aime à se répéter son amour sous toutes ses formes, et le fait même de voir écrit quelque part le signe de son amour fait de lui le plus heureux des hommes. Écrire que l'on aime quelqu'un, sans même attente de réciprocité, c'est cultiver son amour. L'amour croît dans la solitude. Il n'y a pas que l'être aimé qui émet des signes pouvant être interprétés comme des signes d'amour, il y a l'amoureux lui-même, qui cultive avec bonheur cet art des signes d'amour, et ne s'en lasse pas. L'amour de l'amoureux est toujours nouveau ; à chaque fois qu'il se dit qu'il aime, il s'étonne et trouve une nouvelle source de joie. L'amoureux est celui qui ne se lasse jamais de son amour.

Les affections humaines se confondent en un ordre toujours incertain. Il y a un mystère dans la passion amoureuse réciproque, en cette pensée d'un hasard ayant fait se réunir deux êtres dissemblables éprouvant le même sentiment. Sans doute, l'amour encourage l'amour, et les signes d'amour émis concourent pour une grande part à attirer l'amour de l'autre ; mais le mystère de cette magique union des affects demeure. Néanmoins, l'expérience fait le plus souvent voir des amours partagés qui prennent des formes différentes, ce qui, chose admirable, ne nuit pas toujours à l'épanouissement réciproque de cet amour. L'un aime passionnément, est agité d'un vif désir physique, d'un désir d'union total, tandis que l'autre éprouve de la tendresse, sans répulsion mais également sans attirance ardente pour le corps de l'autre, une tendresse tranquille qui différe de l'exaltation passionnée ; d'où parfois le besoin de mettre les choses au clair, et de réserver le mot amour pour le premier affect, et de se contenter de celui de tendresse pour l'autre. Pourtant, c'est bien d'amour dont il s'agit ; dans les deux affects, il y a cette sympathie des âmes faisant de la présence de l'autre une joie sûre, ainsi que ce puissant mouvement de réhaussement de l'aimé, qui se reflète en même temps dans l'amant. Consuelo aime Albert, quoique différement de celui-ci ; et toute la beauté de leur relation est dans cette différence dont triomphe l'amour, victoire grande entre toutes prodiguant la foi salvatrice. Ne point appeler amour cet amour, qui est un véritable amour, serait bien dire un blasphème.

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mardi 24 avril 2012

CCI

Non duae naturae contrariae in homine confligunt inter se, sed eadem anima non tota voluntate interdum vult.

– Saint-Augustin

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Saint-Augustin, ainsi qu'il le raconte lui même dans les Confessions, quoiqu'il connût le bien et quoiqu'il n'ignorât point la voie à suivre pour obtenir son salut, hésita longtemps avant de se convertir pleinement au christianisme et de quitter son ancienne manière de vivre pour adopter le mode de vie chrétien. Il s'est donc personnellement confronté au problème de la réalisation du bien, constatant que la raison et la connaissance du bien ne suffisaient pas pour faire le bien ; et l'originalité de Saint-Augustin, notamment par rapports aux anciens philosophes grecs, vient de ce qu'il met en jeu la volonté pour résoudre ce problème classique de la philosophie morale. Ce problème est le suivant : comment se fait-il que les commandements de la volonté sur l'âme, contrairement à ceux qui s'exercent sur le corps, font naître de la résistance, et d'où vient cette résistance que la volonté faible ne parvient pas à surmonter ? Pour répondre à ce grave problème, tout en évitant, d'une part, la division manichéenne du moi en deux âmes distinctes, et, d'autre part, la théorie pélagienne accordant une trop grande puissance à la volonté en négligeant ainsi les réelles difficultés qui se posent lors de la réalisation du bien, Saint-Augustin pose l'unité de l'âme, la faiblesse naturelle de la volonté, dont la caractéristique est l'absence de totalité ; il s'agit, en somme, pour Saint-Augustin, de montrer que la difficulté à faire le bien provient d'un manque au sein de la volonté. 

C'est par l'étonnement, un étonnement teinté de crainte, que Saint-Augustin aborde la différence problématique entre la volnté appliquée au corps, qui provoque un effet immédiat, et la volonté appliquée à l'âme, où une résistance est visible : unde hoc monstrum ? Et quare istuc ?  Cette différence est source du malheur de l'homme, des poenarum hominum, et elle ne semble pas naturelle, car elle est infligée aux fils d'Adam ; autrement dit, c'est le péché originel de l'homme, dont est accablé, depuis la chute, tout le genre humain, qui est la cause profonde de ce fait monstrueux, de cette anomalie, de cette punition, de ce châtiment. Avant la chute, l'homme était également libre de choisir ou le bien ou le mal ; depuis qu'il a choisi le mal, l'homme ne dispose plus que d'une volonté corrompue et infirme, rendant l'accomplissement du bien beaucoup plus difficile. La différence entre l'exercice de la volonté sur l'âme et sur le corps s'avère être, pour Saint-Augustintin, le prix à payer de la faute commise par Adam et Eve, donnant à cette différence l'apparence d'un poids, d'un fardeau à porter, et même d'une épreuve à passer ; en effet, notre théologien adoré, dans La cité de dieu, affirme que les Justes, après la résurrection, jouiront d'une autre forme de liberté, d'une volonté nécessairement bonne, une volonté incapable de mal agir. Mais pour arriver à cet état de béatitude après la mort, l'homme doit  accepter sa condition et parvenir à faire le bien malgré les obstacles provenant de la nature corrompue de sa volonté.

Mais quelle est précisément la nature de cette différence et en quoi consiste t-elle ? Cette différence est aisément observable, elle est un fait de l'expérience : si je veux lever ma main, spontanément, elle se lève ; il n'y a pas de retard entre le commandement que mon âme donne à ma main, et sa réaction ; l'obéissance est immédiate ; nulle résistance ne se manifeste ; la volonté correspond parfaitement à l'action. Il est vrai qu'il se peut que mon corps ne puisse pas se mouvoir tel que je l'ordonne, mais ceci est toujours dû à une incapacité physique, comme lorsque je veux mouvoir ma jambe quand elle est cassée ; mais dans cette situation, la volonté n'y est pour rien, puisque c'est une absence de pouvoir qui fait l'impossibilité de l'action. Il en va tout autrement lorsque l'âme commande à l'âme : en effet, je peux vouloir être généreux avec mon prochain, et rester avare ; je peux vouloir être courageux au combat, et me révéler pleutre devant l'ennemi ; je peux vouloir être chaste, et céder aux attraits d'une femme séduisante ; je peux, en somme, après avoir déterminé le bien, vouloir le réaliser, sans pour autant que mon âme parvienne nécessairement à s'avancer jusqu'au but fixé. Et même lorsque je parviens à faire ce que j'ai voulu faire, ce n'est jamais spontanément, immédiatement, sans résistance ; je ne fais pas une bonne action comme je lève ma main ; il y a toujours, dans l'exercice de la volonté sur l'âme, une résistance engendrant un retard, une hésitation, une irrésolution, dont la longueur du temps que Saint-Augustin mit à se convertir réellement est sans doute un parfait exemple.

Il y a là un important paradoxe : lorsque la volonté s'exerce sur le corps, c'est-à-dire lorsque l'âme commande le corps, puisque la volonté appartient à l'âme, elle s'exerce sur ce qui, par nature, est différent d'elle : l'âme, qui est de l'ordre de l'esprit, agit sur le corps, qui est de l'ordre de la matière. À l'inverse, lorsque la volonté s'exerce sur l'âme, lorsque l'âme donne un commandement à l'âme, elle à affaire avec ce qui est semblable à elle ; animus est animus. Il paraît donc étrange, prodigieux, monstrueux, que la volonté ait davantage de puissance sur ce qui diffère de sa nature, à savoir le corps, et qu'elle en ait beaucoup moins sur ce qui est pourtant de la même nature qu'elle ; la volonté est bloquée dans son propre monde ; l'âme ne parvient pas à faire obéir l'âme, à faire réellement vouloir l'âme, quoiqu'elle le commande. Il s'agit bien là une anomalie, d'une pathologie, de la marque d'un châtiment, car il eût été naturel que l'âme commande sans résistance à elle-même.

Il y a une équivalence entre le commandement et la volonté ; commander l'âme, c'est exercer sa volonté sur elle : nam in tantum imperat, in quantum vult, et in tantum non fit quod imperat, in quantum non vult. Pourquoi alors peut-on se commander de vouloir ? Cela vient de ce que le vouloir de l'âme n'est pas total, autrement dit, que la volonté ne s'exerce pas entièrement sur un seul objet, mais qu'elle s'éparpille vers d'autres objets, des objets tentateurs, qui empêchent la volonté d'être totale, et, par suite, d'être efficace. Quand nous nous commandons de vouloir, nous nous exhortons à vouloir entièrement, à chasser de notre esprit la multitude des objets qui paralysent notre volonté ; ainsi, notre cher Saint-Augustin s'efforça longtemps de vouloir aimer Dieu et d'embrasser la religion catholique, mais ne le put pas avant d'avoir cessé d'aimer les plaisirs de la chair, auxquels il était attaché, et avant d'avoir fait taire les différentes objections qui se présentaient à son esprit et l'empêchait de concentrer toute sa volonté sur Dieu et la religion. Si la volonté était toujours totale, il serait absurde de se commander de vouloir, car alors l'exercice de la volonté serait toujours efficace, suivi d'un effet immédiat ; se commander de vouloir, c'est reconnaître qu'il y a un non-être au sein de la volonté qu'il faut s'efforcer de combler.

Si un homme connaît le bien, veut le faire, et n'y parvient pas, c'est donc qu'il y a une carence dans sa volonté, qu'elle manque de quelque chose, ce qui fait sa faiblesse. Une volonté forte est une volonté totale, pleine ; elle n'est pas divisée. Il y a quelque chose de maladif, de pathologique dans l'absence de plénitude de la volonté ; c'est qu'elle est non seulement corrompue par le péché originel, mais que, de surcroît, un ensemble de mauvaises habitudes prises par l'homme le détournent, le perturbe, l'empêchant ainsi de se concentrer : il ne veut qu'à moitié, se retrouve dans un flottement, un entre-deux désagréable et stérile, ce qui a fait croire à certains, et notamment aux manichéens, qu'il y avait en l'homme deux âmes, l'une bonne et l'autre mauvaise. Par là, Saint-Augustin s'oppose également à Platon qui concevait plusieurs parties dans l'âme en lutte avec elles-mêmes. En vérité, l'âme est une, mais la volonté corrompue a tendance à se diviser, à vouloir plusieurs choses à la fois ; la multiplicité s'introduit insidieusement dans la volonté, ce qui rend cette dernière inefficace. Par l'examen de l'âme maladive dont la volonté est divisée en plusieurs objets, ce qui la rend faible, on peut facilement comprendre ce qu'est une volonté forte, une volonté efficace, une volonté qui ne permet pas seulement de vouloir à moitié le bien en surchargeant l'âme de velléités. Une telle volonté est marquée par la concentration et la précision dans la détermination de son objet. Pour ne pas dire, comme Ovide, video meliora proboque deteriora sequor, il faut être capable de vouloir le bien, comme le dit Platon, ξὺν ὅλῃ τῇ ψυχῇ.

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