jeudi 11 avril 2013

CCCXIII

Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème.

– Musil

Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelque fois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur" ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques. 

Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange. 

La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon coeur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des des porcs. 

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dimanche 15 juillet 2012

CCLXXXIII

D'ailleurs le désir d'apprendre pour apprendre, le désir de vérité est devenu très rare. Le prestige de la culture est devenu presque exclusivement social, aussi bien chez le paysan qui rêve d'avoir un fils instituteur ou l'instituteur qui rêve d'avoir un fils normalien, que chez les gens du monde qui flagornent les savants et les écrivains réputés.

– Simone Weil

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J'apprends à admirer. Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de mon activité : je cherche davantage à cultiver mon admiration pour les grands auteurs qu'à développer une pensée propre. Faire ses humanités, c'est, pour une grande part, apprendre à admirer, ce qui est plus difficile qu'on ne le croit habituellement, car les grands déplaisent souvent. Platon le paradoxal est le plus admirable des hommes, mais il est aussi, cet insaissisable génie, le philosophe le plus difficile à aimer dans sa totalité ; il faut déjà être fort élevé soi-même pour subir son charme. Celui qui a appris à vraiment aimer Platon a déjà fait un grand pas vers la sagesse. Aujourd'hui, je découvre Simone Weil, une des rares femmes qui forcent l'admiration. Tout est remarquable dans ce que j'ai lu, tant par la qualité du style sobre et concis à la Montesquieu que par la perspicacité de l'analyse.

Évidemment, cette analyse est plus que jamais d'actualité. Je relis la phrase de Simone Weil et je me souviens d'une anecdote lourde en signification : je connais une normalienne qui, un jour, après les cours, nous entendant discuter de philosophie, demandait, sans ironie aucune, à mon camarade et à moi, comment est-ce que nous faisions pour faire de la philosophie en dehors de cours. Par ailleurs, cette même personne, brillante dans toutes les matières et en littérature particulièrement, m'avait confessé qu'elle ne lisait pas beaucoup, et qu'elle ne sortait presque jamais du cadre du programme de l'ENS. Ah ! Le programme, le programme, providence des bons élèves ! Par là on voit clairement que les meilleurs élèves sont rarement les plus épris de culture. D'où des confusions extrêmes sur la valeur de la culture personnelle. Lorsqu'on loue quelqu'un pour sa culture, il faut toujours se poser cette question : de quelle culture parlons-nous ? La culture des notes ou la culture véritable ? Parce que ce qu'il faut sans cesse rappeler, c'est que la bonne note n'est même pas le signe d'une bonne culture, mais uniquement d'une obéissance efficace à des règles plus ou moins fondées pour évaluer un élève. La culture n'évalue pas, elle ne juge pas, elle hisse, elle élève, elle enracine. 

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mardi 10 juillet 2012

CCLXXVIII

Il fut un temps que Proust avait jour et nuit un taxi à sa porte, à sa disposition s'il lui prenait la fantaisie de sortir. Il lui arrivait souvent de sortir la nuit, de se faire conduire à la porte d'un bordel. Il priait alors le chauffeur d'aller chercher la patronne. Celle-ci arrivée, il lui demandait de lui envoyer deux ou trois femmes. Il les faisait alors asseoir avec lui dans le taxi, buvant du lait et leur en offrant et passait ainsi quelques heures à parler avec elles de l'amour, de la mort ou de sujets du même genre.

– Léautaud

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J'ai vu que c'était aujourd'hui l'anniversaire de Proust : c'est un devoir et un plaisir pour moi que de le célébrer. Il me semble que mettre en avant cette drôle et magnifique anecdote racontée par Léautaud, trouvée d'ailleurs dans le plus grand hasard, est le meilleur hommage que je puisse rendre à cet homme que j'aime pour plusieurs raisons très différentes. J'ai maintenant envie de dire pourquoi je l'aime, sans même craindre d'évoquer quelques souvenirs personnels. Je pourrais en détailler des dizaines ; je me contenterai de ma première expérience de lecture, si significative à bien des égards.

Je dois à Proust mon premier grand bouleversement littéraire ; mais je m'aperçois bien qu'en parlant ainsi je dis trop peu ; c'est bien plutôt, et sans hyperbole, une révolution intérieure qu'il opéra en moi. J'avais quinze ans, j'étais en vacances en Espagne, et, m'étant décidé à entrer en première littéraire, j'avais pris la résolution de lire sérieusement un grand auteur français de mon propre chef. Auparavant, je lisais déjà un peu, évidemment plus que mes camarades, mais à part Maupassant, dont j'avais lu beaucoup de nouvelles, et un peu de Zola, je ne connaissais à peu près rien de la véritable littérature ; j'avais perdu trop de temps à bouquiner des sottises pour adolescents, et les vestiges de l'institution scolaire ne m'aidaient malheureusement pas à me diriger vers les classiques. Je me souviens que le dernier livre que j'avais lu avant de commencer le premier tome de La recherche du temps perdu était, comme par hasard, le dernier tome d'Harry Potter ; fait hautement symbolique, signifiant le passage d'un monde puéril, uniforme, médiocre, divertissant, bassement plaisant, à un autre monde, le vrai sans doute, complexe, âpre et charmant, imprévisible, révélateur de soi, éveillant les hautes aspirations de l'homme en même temps que les fermes exigences de la vraie vie. Changer de monde romanesque, c'est changer sa propre perception du monde, c'est changer son monde intérieur. Le choc entre deux univers aussi antagonistes ne pouvait qu'être brutal ; toutefois, et j'en fus étonné, je ne manifestais pas la moindre résistance ; j'étais converti, tout simplement. Converti non pas à Proust seulement, mais à la Littérature, à l'Art, à la Culture, ou plutôt, pour employer cet mot si riche qu'on n'emploie plus guère, aux Humanités. Je sentais à la lecture de Proust que je devais abandonner mes activités médiocres pour m'adonner entièrement à la culture des Humanités ; ce n'est point mon entendement qui formulait ce devoir, réellement impérieux en moi, mais mon coeur, trop heureux d'avoir trouvé une source de lumière pour ne pas immédiatement en chercher et en développer mille autres. De sorte que je peux dire, sans exagérer, que c'est à Proust que je dois mon empressement soudain et chaleureux pour la culture humaine, qui m'avait tant échappé jusque là ; l'enthousiasme qu'il parvint à me transmettre me permit d'aller fervent et allègre, de rapidement combler mon retard, immense. Maintenant il me semble évident que Proust, c'est bien plus que de la littérature, c'est toute la culture existante et possible contenue en une cathédrale ou une robe, c'est ce bloc parfait, idéal, immobile, quoique toujours source de nouveaux mouvements humains pour quiconque a un esprit digne de lui. En ce sens, Proust, génie total, est à la fois un commencement et un achèvement de la culture. Bon anniversaire, Marcel, je vous dois mon premier grand bonheur littéraire, mon élan pour la culture tout entière, et la joie de mon amour le plus cher. 

samedi 16 juin 2012

CCLIV

Il arrive que les maîtres, surtout jeunes, se plaisent à discourir ; et les élèves ne se plaisent pas moins à écouter ; c'est la ruse de la paresse. Mais nul ne s'instruit en écoutant ; c'est en lisant qu'on s'instruit.

– Alain

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Cette remarque est la condamnation de l'apprentissage moderne, fondé entièrement sur l'oral et négligeant chaque jour davantage la lenteur bénéfique de la lecture. Il est bon que, grâce à Internet, l'accès aux cours et conférences d'hommes talentueux soit facilité ; mais ceci tend à rogner sur le temps jadis employé à la lecture silencieuse, solitaire, peu attrayante, mais laissant davantage de temps à la méditation personnelle. Toute véritable connaissance est personnelle. On ne peut point apprendre réellement quelque chose si l'on ne fait pas le chemin par soi-même, dans sa pensée ; et l'habitude d'avoir toujours un professeur à côté de soi pour nous indiquer, et parfois pour nous imposer un chemin à suivre, force notre esprit à s'accoutumer à ces béquilles imparfaites favorisant la paresse. Écouter des cours suffit pour avoir des bonnes notes et réussir à l'école ; mille exemples ne le prouvent que trop ; mais jamais les cours, aussi bon qu'ils soient, ne dispenseront de lire, c'est-à-dire de travailler en solitaire, avec sa seule tête, avec sa seule culture à disposition, son seul faible petit entendement manquant d'exercice. Lire, c'est oser faire le chemin seul ; c'est oser affronter les fortes exigences du deuxième genre de connaissance. Les Méditations métaphysiques est le modèle de ces grandes oeuvres qui obligent le lecteur à penser par lui-même ; et vraiment, qui pense comprendre Descartes en ayant suivi des cours sur son oeuvre mais sans avoir jamais eu le courage et la patience de faire en soi-même, en sa propre conscience, le chemin de pensée tracé par Descartes, celui-là n'a réellement rien compris. La société ne cesse pas d'engendrer des eunuques de la pensée, c'est-à-dire des entendements dénués de couilles, soumis à des logiques dont ils n'ont pas conscience et démunis des outils critiques nécessaires pour remettre en cause les systèmes dans lesquels ils rampent, euphoriques et malheureux. Imbéciles paresseux et lâches qui se contentent de la matière digérée par leurs maîtres, et ignorant de cette vérité au coeur de la culture véritable, qui est que qui travaille sa pensée travaille seul, en lisant.

mardi 12 juin 2012

CCL

Il y a des cerveaux de trois sortes, les uns qui entendent les choses d'eux-mêmes, les autres quand elles leurs sont enseignées, les troisièmes qui, ni par soi-même ni par l'enseignement d'autrui, ne veulent rien comprendre.

– Machiavel

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Le vieux rêve républicain du triomphe définitif du savoir sur l'ignorance est à peu près terminé : nous disons vouloir combattre l'ignorance, non l'éradiquer ; et c'est l'expérience, juge sans indulgence, qui a mis un terme à l'utopie d'une société dans laquelle aucun citoyen ne serait superstitieux et inculte. L'échec était prévisible ; car, pour réussir, il n'eût point fallu se contenter de concevoir toutes les mesures possibles pour développer l'enseignement gratuit pour tous, il eût encore fallu, ce qui est impossible, faire en sorte que tous les citoyens désirent assimiler des connaissances et comprendre rationnellement le monde. Pour apprendre, il faut vouloir apprendre. L'école peut forcer l'élève a avoir de la discipline et à assimiler un certain nombre de savoirs élémentaires, tels que l'écriture, le calcul, ou la lecture ; mais jamais elle ne pourra forcer un homme à aller plus loin dans sa recherche de connaissance, à lui faire aimer la littérature, à lui faire apprécier les mathématiques, à lui donner envie de découvrir la philosophie. Si un élève se moque de ce que peut bien être l'ADN, ne voit aucun intérêt à savoir les planètes qui composent le système solaire, et trouve ridicule d'être ému par un quatuor de Beethoven, le professeur est presque sans recours pour inverser la mauvaise tendance de l'élève ; et la séduction d'un homme, aussi doué soit-il, suffit rarement à ouvrir les yeux d'un homme borné. Il y a ainsi un nombre considérable de cas qu'on ne peut sauver de l'ignorance, car ils se précipitent, de leur plein gré, dans le mépris du savoir, voire dans une glorification de l'incompréhension. Ce qui n'est d'ailleurs pas si dramatique, car si l'on peut assurément mieux vivre en étant savant, on peut également mener une existence tout à fait correcte lorsqu'on est ignard, pourvu que l'on sache allier un bon tempérament avec un goût pour des activités qui mettent le corps en action. Enfin, c'est une grande question, mille fois posée, que de savoir pourquoi les savants sont si rarement sages ; et j'ai ma petite idée là-dessus.

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lundi 4 juin 2012

CCXLII

Nous ne savons réellement que ce que nous avons appris par nous-mêmes, et la découverte personnelle est notre unique source d'enthousiasme.

– Élie Faure

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La profonde jouissance esthétique est individuelle. Le partage de cette jouissance est profane, sauf lorsqu'il s'agit d'amis, c'est-à-dire d'autres nous-mêmes. Il est dégoûtant de s'imaginer qu'un homme qu'on méprise puisse toucher à une oeuvre que l'on juge sacrée. J'aime Stendhal, j'aime Proust, et cet amour fait mon bonheur ; mais dès que je pense à ces êtres vils, affectés, précieux sans coeur, qui font semblant de goûter ces auteurs, mon amour se gâte ; je deviens jaloux. Je suis davantage en proie à la jalousie en matière de littérature qu'en matière de femme, et je tolère plus facilement qu'on désire une femme que j'aime qu'on feigne d'apprécier un auteur que je vénère. Touchez aux femmes, hommes indignes, mais ne frôlez pas Stendhal. Ainsi, il n'est pas si mal que l'école ne fasse pas lire sincèrement les oeuvres des grands auteurs, mais plutôt qu'elle pousse les élèves à s'élancer par eux-mêmes, personnellement, dans les grandes oeuvres de l'humanité. L'expérience de l'art rend individualiste. 

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samedi 12 mai 2012

CCXIX

Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'oeuvre. Et je dis aussi à l'oeuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'accroche au beau. L'humanité secoue cette vermine.

– Alain

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Les professeurs apprennent à ne point mépriser les notes ; c'est que ce sont leurs confrères qui les font, et qu'ils ont presque toujours besoin de s'appuyer sur elles pour faire leur cours. Les livres de la Pléiade sont de plus en plus volumineux, parce qu'on les surcharge en fin de volume de centaines de pages de notes fastidieuses et de commentaires inutiles. Un beau livre se tient par lui-même ; c'est une véritable faute de goût des éditeurs de la Pléiade que d'avoir transformé leurs beaux livres en livres universitaires. Le premier volume en Pléiade des Mémoires de Saint-Simon a 500 pages de notes ennuyeuses, ce qui fait tout de même un tiers du livre.

Les grands romans, je veux dire ceux qui ont beaucoup de pages, sont très peu connus car l'école ne les fait pas étudier autrement qu'en extraits. De nombreux lycéens connaissent le début des Confessions de Rousseau, des étudiants moins nombreux connaissent les six premiers livres, mais rarissimes sont ceux qui ont lu le livre dans son intégralité, comme si la fin était moins intéressante que le début, alors que ce n'est évidemment pas le cas. On a l'impression que le seul chapitre important de l'Esprit des lois est le fameux texte ironique sur l'esclavage des nègres. On dirait que tout Proust est dans l'épisode de la madeleine. Les extraits proposés habituellement de Schopenhauer font croire qu'il n'a écrit que des textes pessimistes utiles pour les dissertations de philosophie sur le bonheur. Seul le premier livres des Fables de La Fontaine est à peu près étudié au collège ou au lycée, lorsque les professeurs de français ne préfèrent pas faire étudier à leurs élèves un rappeur sans talent. Peut-être que, pour un cours de littérature, la lecture suivie et vivante d'une oeuvre longue est plus instructive que la sélection d'extraits de dizaines d'oeuvres différentes, ce qui permet davantage aux élèves de faire semblant d'avoir une culture littéraire étendue, alors qu'ils n'ont par là qu'une connaissance de façade des grands textes de l'humanité. J'ai toujours trouvé que dans les cours de français les professeurs passaient trop de temps à l'analyse fastidieuse des techniques d'écriture employées au détriment de l'essentiel, qui est le texte même, dans son déroulement senti, dans son mouvement vécu, c'est-à-dire dans le texte lu. L'école n'a point ces préocuppations, toute occupée qu'elle est à donner à ses pauvres élèves l'apparence utile du savoir. 

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mercredi 18 avril 2012

CXCV

Il est difficile de se rendre vraiment propres toutes les connaissances que l'on a pu recevoir dans le cours de l'éducation. Une partie s'efface de la mémoire, et plus de facilité pour les acquérir par une nouvelle étude est presque le seul profit qu'on retire d'une première instruction.

– Condorcet

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La grande majorité des hommes se contentent d'une première instruction, et négligent la forte impulsion prodiguée par celle-ci en se plongeant le plus rapidement possible, comme le veut notre société, dans des divertissements stupides qui sont nuisibles au maintien de l'esprit critique. Ce qui n'est vu qu'une fois ne s'ancre pas ; pour être marqué par une idée, il faut la ressasser. C'est dire que la jeunesse ne permet point d'acquérir une sagesse véritable, mais seulement les fondements plus ou moins solides sur lesquels nous nous appuirons dans les différents âges de notre vie. Peut-être que la sage vieillesse commence lorsqu'on répète volontairement les mêmes expériences, lorsqu'on peut, à partir d'une nouvelle perspective, aborder différemment une intuition de jeunesse. Les peintres ne changent pas beaucoup de style, pas plus que les écrivains ; et les philosophes ne cessent pas de développer, sous des formes variées, une même intuition primordiale. 

Il y a un temps pour la découverte du monde, temps vivace et allègre, et il y a un temps pour la méditation, la rumination, et la digestion du savoir, temps que je me figure plus majestueux, plus calme, plus nuancé ; ce sont deux bonheurs différents. Alain, vers la fin de sa vie, avait lu des dizaines de fois La Chartreuse de Parme : voilà une anecdote qui suffit pour comprendre qu'on à affaire à infiniment plus grand que soi. On s'écrase devant une telle instruction décuplée. 

 

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jeudi 12 avril 2012

CLXXXIX

Outre cela, quoique paresseux, j'étais laborieux cependant quand je voulais l'être, et ma paresse était moins celle d'un fainéant que celle d'un homme indépendant, qui n'aime à travailler qu'à son heure.

 – Jean-Jacques Rousseau

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Sentir que nos efforts ont leur fin en quelqu'un d'autre que nous-mêmes, ou, ce qui est pire, en une institution étrangère à nous, sorte de froid organisme sans vie qui s'impose à nous, alors que, conséquence non de l'égoïsme mais du naturel amour de soi, c'est toujours la vue de notre réalisation personnelle, de notre épanouissement propre que nous poursuivons en déployant notre énergie ; sentir cela, c'est s'immerger dans un marais sinistre qui entrave notre volonté, l'enlaidit, l'affaiblit, la corrompt. Quand un autre nous commande, et a fortiori si nous n'avons point d'affection pour celui qui veut nous diriger, nous ne sentons que la contrainte, et ne pouvons voir dans toute sa valeur le but de l'action ordonnée. 

L'homme est un animal difficile. Il peut être le plus travailleur des animaux, mais également le plus paresseux d'entre-eux ; c'est qu'il doit vouloir pour agir, qu'il ne peut se contenter d'écouter son instinct, et c'est pourquoi, à proprement parler, l'abeille ne travaille pas, n'est jamais fainéante, fait toujours ce qu'elle doit faire, sans passer par l'intermédiaire d'une volonté. L'homme qui ne sait pas vouloir ne fait rien ; il se laisse aller, passif, demi-humain, piteux. Et vouloir est chose difficile ; ce n'est point un art qu'on acquiert comme on apprend une langue ; c'est un apprentissage qu'il faut recommencer tous les jours. Vouloir est difficile, oui ; et non tant à cause des obstacles parsemés sur le chemin à accomplir, qu'à cause des conditions qui nous sont imposées, conditions étrangères à nous qui tendent à rendre l'objectif suivi étranger lui aussi. Et l'on ne se bat point pour ce qui nous est étranger. D'où l'on comprend que la grande qualité du pédagogue est d'imposer des contraintes qui peuvent être désirées par les élèves, ce qui est possible en leur faisant comprendre l'intérêt réel et personnel qu'ils auraient à respecter ces contraintes pourtant extérieures, et en s'efforçant de rendre attrayantes ces contraintes : le pédagogue réussi est un habile séducteur.

Il y a des hommes qui ont un instinct de liberté qui crie fort, si fort que les voix faiblardes du devoir extérieur viennent à peine jusqu'à eux ; ces amoureux passionnés de l'indépendance peinent à travailler sous les ordres d'un maître quel qu'il soit ; s'ils l'écoutent, s'ils suivent l'exigence d'un maître, celui-ci est admirable, ils ne veulent pas le décevoir, et encore s'étonnent-t-ils eux-mêmes du peu d'enthousiasme qu'ils ont lorsqu'ils s'efforcent de travailler pour un maître qu'ils estiment plus que tout. S'ils jugent mal et trop rapidement, ils se condamneront et se trouveront fainéants. Mais ce n'est point cela ; ils sont férus d'indépendance, voilà tout ; et la preuve est qu'ils sont bien plus laborieux lorsqu'ils ont du temps libre, lorsqu'ils n'ont pas à subir les contraintes des cours, et qu'ils peuvent jouir sans entrave aucune de la plaisante et sans doute exigente contrainte qu'ils se donnent eux-mêmes. Ils travaillent, oui ; mais autonomes, sans quoi l'ennui est trop fort, ils s'endorment devant ces absurdes contraintes extérieures qu'ils ne peuvent choisir et qu'ils prennent comme des barreaux de prison, trop visibles, trop exaspérantes. Sous l'influences des autres, ils traînent, ils peinent ; seuls, ils vont allègres, et vite, et bien. 

Le cas Jean-Jacques est le plus exemplaire, qui peinait clairement à faire ce qu'on exigeait de lui, alors que, animé par son seul désir, paisible et libre à l'Hermitage ou à Montmorency, il écrit des chefs-d'oeuvres. Mais non, ce n'est pas le meilleur exemple ; il fut songer aux Rêveries du promeneur solitaire, lorsque Jean-Jacques, absolument libéré du regard des autres, ne songeant qu'à lui-même, ne vivant que pour lui-même, écrit avec un bonheur d'écriture que l'on ne retrouve dans aucune autre de ses oeuvres, et difficilement chez d'autres écrivains. Pourtant, ces rêveries parfaites sont le fruit d'un travail, comme les deux discours ; mais c'est un mouvement spontané et heureux, un effort voulu par soi, et juste soi. L'effort libre est heureux.

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lundi 27 février 2012

CXLIV

J'en viens à ceci, que les travaux d'écolier sont des épreuves pour le caractère, et non point pour l'intelligence. Que ce soit ortographe, version ou calcul, il s'agit de surmonter l'humeur, il s'agit d'apprendre à vouloir.

– Alain

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Cette remarque de bon sens est la meilleure justification des exercices scolaires et de la discipline fastidieuse que les écoles exigent. L'erreur, que nous faisons tous lorsque nous sommes gamins, est de croire que nos efforts devraient absolument avoir une finalité précise ; nous voulons bien peiner, mais à condition d'avoir une récompense ; nous nous aventurons de bon coeur dans de grandes difficultés, mais uniquement si nous avons un trésor, un butin concret pour exciter et orienter notre désir. Or, l'école n'offre pas vraiment de tels butins concrets : à part des félicitations, des bons points, des bonnes notes, voire, au mieux, des carambars, rien n'est donné aux écoliers, et c'est naturel. Cette mentalité enfantine subsiste longtemps, et l'on voit fréquemment les lycéens se plaindre de devoir peiner dans des matières dont il ne voient pas l'utilité, et en premier lieu du sport, discipline qu'on regrette généralement après le bac, quand on s'aperçoit que sans la contrainte, on est incapable de trouver le temps et la volonté de se bouger régulièrement le cul pour exercer son corps. Pendant trop longtemps, l'élève est rongé par un envahissant sentiment d'absurdité : "À quoi bon ?", ne cesse-t-il de se dire au lieu de faire son exercice de mathématiques.

Les professeurs ne se montrent guère convaincants lorsqu'ils essayent vainement de persuader leurs élèves de l'utilité des mathématiques ou de l'orthographe ; ils y cherchent un sens profond, presque métaphysique, qui semble abstrait et ridicule au bon sens pragmatique, ou alors ils brandissent le devoir de se conformer aux exigences sociales, faisant craindre qu'ils seront les chômeurs, les esclaves de demain s'ils n'ont pas de bons résultats, comme si l'objectif de l'école était simplement de permettre aux élèves d'accéder à un emploi. L'école vise bien plus haut : elle ne veut pas faire des salariés, elle veut faire des hommes. Et qu'est-ce qu'un homme, je veux dire un homme prêt à faire son métier d'homme, sinon un être ayant su dompter sa volonté par des exercices divers, capable désormais de déployer avec ordre et persévérance son énergie vers les objets qui lui correspondent ? Il a appris à travailler, à vouloir travailler, non comme un salarié, mais comme un homme.

Tous ces exercices obligent l'élève à se frotter à la résistance du réel : un problème mathématique, ça résiste bien plus que le béton, le fer, ou que n'importe quel matériau au monde. On ne fait pas ce qu'on veut avec la matière de l'esprit. L'école doit montrer cette résistance à l'élève, et le forcer à affronter cette résistance. Gymnastique de l'esprit et de la volonté, les exercices contraignants sont indispensables pour tous les hommes qui veulent se sentir libre en devenant ce qu'ils sont, en développant leurs potentialités singulières. Ce qui est fait ici est fait par gymnastique. 

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