mercredi 16 janvier 2013

CCCIX

On ne saura jamais assez qu'il est plus important de fixer l'esprit que de l'instruire.
– Alain
 
L'esprit, ce souffle, s'égare aisément ; si l'on n'y prend garde, il virevolte dans tous les sens, croyant sincèrement progresser, confondant l'accumulation errante des connaissances avec le véritable savoir. Rien de plus symptomatique de cette illusion que ces étudiants et professeurs qui perdent leur temps à lire d'insupportables livres d'universitaires, interminables, longs, lourds, mal écrits, qui instruisent beaucoup sur mille détails superflus au point de noyer le lecteur dans une somme de vétilles dont l'esprit n'a que faire. L'érudition, le savoir universitaire, bien considérés, sont directement opposés au savoir et à la culture véritable ; c'est une vérité amère que n'osent pas voir les prétentieux chercheurs, enfermés dans leur sphère triste et étroite, incapables de reconnaître que la beauté ou la vérité doivent toujours se chercher dans les grandes oeuvres elles-mêmes, jamais ailleurs. Ce qui fait qu'une oeuvre est grande et classique, c'est la perfection de sa forme, notion inconnue aux écrivailleurs de thèses et mauvais commentaires qui expliquent en cinq cent pages avec des expressions empesées et des théories tordues ce que n'importe qui comprend en lisant attentivement le texte même. D'où l'importance de lire et relire toujours la même chose, les classiques. Beaucoup demandent des conseils de lecture, comme si les beaux livres dignes d'être lus n'étaient pas connus de tous ! Notre liste de lecture ne varie point : c'est toujours Homère, Sophocle, Platon, Shakespeare, Descartes, La Fontaine et compagnie ; et il ne saurait être question de préférences personnelles avant d'avoir fait ce travail de lecture obligatoire. Le marasme intellectuel dans lequel est plongé une bonne part des hommes vient de cette mauvaise méthode les poussant à fouiner partout sauf dans l'essentiel. On devine par là comment une bibliothèque doit être jugée.

Le par coeur n'est plus à la mode : c'est une méthode d'apprentissage de réactionnaire. Ce qu'on veut désormais, c'est que chacun puisse participer à un débat, donner son petit avis personnel, dire s'il est pour ou contre une thèse ; connaître les grands auteurs, c'est, pensent-ils, se soumettre à la culture établie, se laisser influencer par des autres, empêcher l'esprit d'être libre ! On imagine le mépris qui me vient à la bouche lorsque je me force à restituer ces idées décadentes. Je crie : péché d'orgueil ! La pensée ne se forme point sans être au contact régulier des belles pensées, et un esprit qui voudrait penser uniquement par lui-même demeurerait stupide, au niveau de l'opinion vulgaire. Il ne faut point se lasser d'écraser les prétentions des philodoxes ; c'est sain pour l'esprit. Toute pensée de valeur, toute idée digne d'être considérée, ne naît que suite à la fréquentation assidue des grands auteurs ; telle est la vérité à affirmer ici avec la plus grande force possible. Or, jamais l'on ne remplacera le par coeur pour réaliser cette tâche : un poème appris, une formule philosophique apprise, vaudront toujours mieux que tous les commentaires imaginables. "Le vrai est le tout" : vérité féconde, d'une richesse infinie, que l'on peut murmurer inlassablement à son esprit. "Booz s'était couché de fatigue accablé" : beauté qui ne s'abîme pas plus à la répétition que les premiers accords de la Barcarolle de Chopin. Méditons l'exemple de L'imitation de Jésus-Christ, ouvrage qui se contente de fixer en formules éloquentes les fondements de la piété, et qui a de fait davantage fait pour la piété chrétienne que tous les bouquins des théologiens réunis. "C'est en forgeant que l'on devient forgeron" ; "le mieux est l'ennemi du bien" : je crois qu'on ne mesure pas à leur juste valeur ces proverbes, si utiles à se rappeler sans cesse au quotidien. Nous avons plus à apprendre de Sancho Pança que nous ne le croyons.

Je veux fixer l'esprit ; c'est le sens de ces scolies. Qu'est-ce qu'une scolie, au juste ? À mon sens, rien d'autre qu'un exercice d'admiration. Tout commentaire devrait se réduire à ce rôle : faire admirer, à soi et aux autres ; explorer librement les potentialités infinies d'un classique ; rendre manifeste, par l'exercice de l'esprit au contact de l'esprit, le pouvoir de l'esprit. En faisant une scolie, je ne cherche donc pas autre chose qu'à faire mes humanités, et partager le fruit de cette étude, de cette σχολή avec ceux qui ont du plaisir à le cueillir. Heureuse entreprise qui n'a point de fin, car l'on ne cesse jamais d'apprendre et de trouver de la joie et de la force en développant pour soi les trésors de la culture. Les temples n'ont point été faits pour l'instruction des hommes, mais pour qu'ils puissent s'y recueillir. 

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samedi 4 août 2012

CCCIII

La forme n'égale jamais la matière.

– Alain

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Le danger de la géométrie vient de ce que l'on a facilement tendance à plaquer avec un peu trop de foi les figures construites par l'entendement sur le réel, monde à jamais insaissisable par l'esprit. L'entendement, malgré tous ses efforts et son exigence de rigueur implacable, ne collera jamais à la matière. Notre monde brut est d'une complexité matérielle qui étonne toujours l'observateur. Il n'y a pas de triangle dans la nature, ni de droite, ni de surface absolument plane. Cette table en face de moi, je serais bien téméraire de la dire faite en quatre angles rigoureusement droits, car si je prends un outil suffisament performant, je verrais des inégalités de constructions en ces bords qui paraissent pourtant à l'oeil nu d'une égalité parfaite. Le microcosme révèle des couches subtiles, des dunes montantes et descendantes de molécules, qui rendent à jamais impossible la saisie parfaitement adéquate du réel au moyen d'une figure de l'entendement, forcément réductrice. Même le dessin du cercle que je forme sur le tableau avec ma craie, à n'en pas douter, n'est pas un cercle parfait. La seule perfection géométrique est dans l'entendement ; autrement dit, la perfection de la figure, ce ne peut que être le concept. Comment une figure de l'entendement, aussi précise soit-elle, pourrait-elle se conformer à notre réel si visiblement rugueux dès que l'on s'en approche de près ? Quelle théorème pourrait décrire le jeu imprévisible des vagues dans l'océan ? La figure est une construction de l'entendement qui ne saura jamais qu'un outil formidable aidant à l'intelligibilité de notre monde physique, ce qui n'est possible qu'à la condition de simplifier ce monde pour que nos entendements puissents le saisir dans ses grandes lignes. L'entendement est l'atelier où l'on construit les outils nécessaires pour mesurer dans nos moyens limités ce qu'il y a d'essentiel dans notre vaste monde, beaux outils qui font la grandeur de l'homme, mais qui ne permettront jamais, par leur nature même, de saisir le détail et la singularité des parcelles de l'univers. L'important est qu'il faut toujours affirmer avec force cette idée simple, élémentaire, évidente pour le sens commun, mais si vite oubliée dès que l'on se lance avec enthousiasme dans des études spéculatives : le concept n'égale jamais le réel. 

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lundi 23 juillet 2012

CCXCI

Au reste il est clair que le souvenir de l’oeuvre ne remplace nullement l’oeuvre ; même pour un poème solennellement relu, cela nous étonne ; et cet étonnement ne s’use point.

– Alain

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Tout grande oeuvre doit être relue. Ce n'est que par la répétition que l'oeuvre s'ancre progressivement en nous ; la première lecture est trop brutale, laisse une impression souvent vive, mais peu durable ; le souvenir s'altère rapidement et atténue la puissance de l'oeuvre. Au contraire, à chaque relecture, la grande oeuvre renaît avec un éclat toujours renouvelé. Rien n'arrête cet échange fécond du lecteur et du poète ; ici, le temps ne fait point vieillir : il porte le nouveau. Et la nouveauté réellement intéressante se trouve plutôt dans les choses anciennes que dans les choses nouvelles ; ceci est vrai pour le sujet comme pour la civilisation, je crois. 

Un poème aimé doit être appris par coeur. Par ce procédé tout simple et pourtant presque magique, l'oeuvre peut être convoquée à notre bon gré et autant de fois que nous le désirons. Le bonheur du poème n'a alors pas de fin. À chaque circonstances de la vie quotidienne, nous pouvons choisir de nous isoler avec le poète, de l'écouter chuchoter ses vers à notre esprit, de suspendre temporairement le flux ininterrompu et désordonné du monde moderne pour nous recueillir avec la poésie, l'art, l'humanité. Lorsque nous récitons un poème, notre mémoire, il est vrai, fonctionne comme un mécanisme ; toutefois, si nous ne demeurons pas passif devant cette prodigieuse mécanique et que notre esprit est éveillé, cette activité est merveilleusement vivante, c'est-à-dire imprévisible et créatrice. Cet étonnement ne s'use pointBooz endormi, le plus beau poème du monde, ne s'use point. Combien de fois ai-je été surpris d'une manière nouvelle en relisant ce poème ? Il y à peine deux ans que je l'ai connu. Je me suis pénétré de son sens des dizaines de fois, sans avoir besoin des commentaires des pédants pour cela. Que sera-ce dans cinquante ans, si la Providence capricieuse daigne me faire vivre jusque-là ? Peut-être me souviendrai-je, avec un peu de nostalgie, l'ingénuité de mon amour pour ce poème ; peut-être serai-je encore plus ingénu qu'à vingt ans. Ma lecture sera autre, c'est la seule chose certaine. 

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mardi 17 juillet 2012

CCLXXXV

Chacun a ce qu'il veut.

– Alain

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Voici l'une des idées les plus récurrentes, les plus fortes, les plus difficiles à accepter d'Alain. Le premier mouvement est de croire à un optimisme un peu naïf ; mais jamais il ne faut s'arrêter à la lecture la plus basse d'un grand auteur, il faut creuser, aller plus loin, méditer là-dessus à partir de son expérience personnelle, et écouter les arguments. Dans les propos, Alain est très rapide ; il veut ébranler le lecteur, le pousser à la réflexion ; d'où des assertions abrupbtes : "Chacun a ce qu'il veut. La jeunesse se trompe là-dessus parce qu'elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or, il ne tombe point de manne ; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui atend, que l'on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper." 

C'est seulement en pensant correctement la volonté que l'on peut parvenir à cette puissante idée. Vouloir, ce n'est pas rêver. Beaucoup de personnes rêvent d'être riche ou d'être célèbre sans le vouloir ; cette distinction est fondamentale et éclaire tout. En y songeant bien, on s'apercevra que la grande majorité de nos accusations contre le destin sont injustes et que nous sommes les seuls responsables de notre léthargie. De nombreuses fois, nous désirons vaguement quelque chose, nous voulons à moitié, nous n'embrassons pas l'objectif par tous ses côtés. Ainsi on ne peut pas vouoir être parent et se lamenter injustement sur le sort parce qu'on est réveillé au milieu de la nuit par les pleurs de son gosse. Vouloir un enfant, c'est vouloir également tous les inconvénients qui vont avec, sinon, la volonté n'est pas totale. Il est forcément stérile de rêver de devenir politicien en refusant le jeu des mondanités, de la flatterie, et de l'art de ramper. La nécessité extérieure résiste rarement à l'homme voulant fermement quelque chose. Tous ceux qui veulent réellement l'agrégation l'auront ; mais aussi, bien peu la veulent réellement. Alain, maître implacable, chasse au loin les rêveurs plaintifs pour louer les hommes heureux d'avoir voulu quelque chose de toute leur âme. 

 

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mercredi 11 juillet 2012

CCLXXIX

On voit par là que, si la philosophie est strictement une éthique, elle est, par cela même, une sorte de connaissance universelle, qui toutefois se distingue par sa fin des connaissances qui ont pour objet de satisfaire nos passions ou seulement notre curiosité. Toute connaissance est bonne au philosophe, autant qu'elle conduit à la sagesse ; mais l'objet véritable est toujours une bonne police de l'esprit.

– Alain

Philosophie

On s'embête toujours en essayant de définir la philosophie, trouvant des subtilités à n'en jamais finir, de sévères objections à toutes les tentatives, et en niant sans cesse ce qu'indique le bon sens et l'étymologie. Ce n'est pas la peine de chercher aussi compliqué pour aboutir à des résultats aussi stériles. Pendant quelques temps, j'estimais que Deleuze et Guattari avaient bien répondu à la question ; c'était lorsque j'étais bêtement deleuzien ; je ne voyais dans les philosophes plus que l'art de fabriquer des concepts. Et Montaigne, quel concept avait-il inventé celui-là ? Et Alain ? Et Jules Lagneau ? Ils en sont où, ces philosophes, avec leur chaosmose, comme disent avec beaucoup de pédanterie les deux allumés du concept ? Pourrait-on dire qu'ils ne sont pas philosophes parce qu'ils n'ont pas su forger de nouveaux concepts ? Définition moderne de la philosophie qui se moque de l'étymologie ainsi que de tout élan vers la sagesse et qui, comme par hasard, convient particulièrement à Deleuze. 

Je m'aperçois maintenant que la courte préface d'Alain à ses 81 chapitres sur l'esprit et les passions (ou à ses Éléments de philosophie, c'est pareil), vaut à elle seule toutes les laborieuses élucubrations de Deleuze sur le sujet. Alain, à son habitude, part de l'étymologie, et trouve le chemin vrai ainsi. La philosophie, "c'est, aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets." Pour développer la définition, il suffit de considérer les moyens du philosophe pour réaliser sa tâche, lesquels consistent toujours dans l'acquisition de la connaissance et la méthode pour bien juger de soi et du monde. Et ce besoin de connaissance et de fermeté dans le jugement mènent tout naturellement vers les théories de la connaissance, dont nous oublions trop facilement l'intérêt éthique sous-jacent. Dès qu'une science nous enseigne à bien juger, elle nous conduit vers le chemin de la sagesse. Aussi, l'exigence de connaissance du philosophe n'a pas de fin ; il est encyclopédique, il cherche le savoir absolu, mais conscient qu'il sera toujours en quête de nouvelles connaissances, qu'il ne se figera en aucun système définitivement arrêté, sachant même que le refus de l'achèvement du savoir fait la vie même de la philosophie, discipline mouvante en son principe même. Être philosophe, c'est refuser de s'arrêter de chercher, en trouvant du bonheur dans l'ininterruption de cette recherche qui paraîtra toujours ridicule au vulgaire. 

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samedi 7 juillet 2012

CCLXXV

Le rire fou serait donc sublime par la confiance. D'où l'on conclut trop vite que l'esprit se moque de tout. Il ne se moque point ; mais plutôt il se délivre. De quoi ? Peut-être de tout devoir. Peut-être de haïr ; peut-être d'aimer.

– Alain

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Il y a une vertu de l'abandon de qui est presque systématiquement occultée par nos spécialistes en morale. Il faut considérer le fou rire, qui, à ce qu'il semble, a des effets similaires à ceux du bâillement : par ce geste, on rejette d'un mouvement apaisant toutes les pesanteurs du monde, on envoie balader pour quelques instants tous nous ennuis, aussi graves soient-ils. Je vois une grande beauté dans le prosaïsme de ces détentes du corps. Il est remarquable que l'abandon de soi se fait toujours pas le corps, sans quoi cette expression ne veut pas dire grand chose. Qu'est-ce que serait un abandon de l'âme, si le corps demeurait continuellement tendu et rigide ? Pour délasser l'esprit, il est nécessaire de commencer par délasser le corps ; d'ailleurs, il le fait un peu par lui-même, car il est impossible de vivre sans relâchement. Sur ce point, l'observation des animaux éclaire le comportement des hommes.

L'abondance effrayante des fous rires après des forts moments de tension s'explique alors facilement. Par là je comprends aussi pourquoi j'ai été plus d'une fois tenté de laisser éclater un fou rire au beau milieu d'un cours sévère. Les folies après les examens viennent d'un besoin naturel du corps de s'abandonner tout à fait après avoir subi une épreuve exténuante par son exigence de concentration et la tension extrême s'installant naturellement en soi. Après cette tension extrême, il y a un temps pour la détente extrême, sauvage ; il faut que la frivolité et la légèreté triomphent, au moins quelques instants. Il y a du sublime dans cet anéantissement violent de tout devoir et dans la mise à l'écart sans appel de toute responsabilité. Même nos passions cessent de nous assaillir pendant ces heureux moments de délivrance. Le fou rire est une fuite de la moralité ; et, sans doute, pour éviter que la morale ne se transforme en lourde moraline, il est indispensable de rejeter parfois au loin, par ces joyeuses convulsions du corps, toutes nos prescriptions, nos règles de conduite, nos repentirs et nos résolutions. Le fou rire est la rédemption du corps tendu ; c'est dire à quel point il est nécessaire à la santé de l'esprit. 

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dimanche 1 juillet 2012

CCLXIX

Le premier effet de l’imagination est toujours dans le corps.

– Alain

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Les effets terribles de l'imagination sur le corps sont visibles en toutes les circonstances. Ainsi, avant de passer sur scène ou de passer son oral d'anglais, lorsque nous nous représentons en train de galérer devant le public ou l'examinateur, nous pouvons éprouver de brusques maux de ventre ou de troublantes douleurs serrant notre poitrine   qui altèrent notre concentration, pourtant si précieuse en ce moment précis. De même, si nous avons peur des araignées et que nous en voyons une devant nos yeux, cherchant alors à l'écraser avec une pantoufle dans un moment de vaillance, nous souffrirons de tremblements qui paralysent notre corps tout entier et qui nous empêchent de passer à l'action. Justement, la réponse de la question posée par l'imagination est dans la question elle-même, à savoir : comment passer à l'action ? Précisément en cessant d'imaginer et de se représenter l'action, pour réellement passer à l'action, en mettant en mouvement le corps, sans penser et sans attendre ; il n'y a pas d'autre remède. Il faut cesser de penser à l'araignée, et propulser franchement la pantoufle. Fermer les yeux en cette situation peut être une bonne solution, car c'est surtout l'aspect hideux de l'insecte qui nourrit la peur imaginaire. Aussi, il me semble qu'on néglige toujours le rôle majeur du corps, non seulement dans le prognostic de nos maux, souvent d'origine imaginaire, mais également dans le remède de ces derniers, qui consiste toujours à mettre en marche le corps et à passer enfin à l'action. L'action contre l'imagination. 

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mercredi 20 juin 2012

CCLVIII

Les arts seraient donc comme le miroir de l'âme et la musique, encore mieux peut-être que la poésie, nous aide à nous risquer jusqu'aux limites du sentir ; c'est sur ce bord extrême qu'elle nous sauve. Mais aussi elle n'est belle que si elle nous sauve. Et c'est pourquoi la musique sublime porte en elle quelque chose de redoutable que Goethe sentait très bien. L'indomptable est la substance de la musique. Une musique que le bruit ne menace pas, une musique qui ne surmonte rien, nous savons très bien ce que c'est. Il y a abondance, dans tous les arts, de formes qui ne savent que plaire, et qui sont sans rugueux, sans prise aucune. La musique qui n'est qu'harmonieuse n'est plus musique. C'est pourquoi les essais les plus hardis ici, et même artificiels, visent à retrouver et à côtoyer le bruit ; oui, mais à le vaincre. La musique se meut entre grâce et force, et nous sentons très bien ces deux excès.

– Alain

Ici, le principe de la musique véritable est compris, et, par là, il devient facile de distinguer les grandes oeuvres musicales des petits airs prétentieux et médiocres qui pullulent dès que l'on sort de chez soi. Cette grande vérité de la musique était déjà développée par Stendhal dans sa Vie de Rossini ; et vraiment, on ne comprend rien à l'art musical si l'on continue à penser, comme c'est de coutume, qu'une musique doit plaire aux oreilles sans jamais les irriter, qu'elle doit séduire l'auditeur le plus rapidement possible, et surtout, qu'elle doit rester dans la tête, se répétant inlassablement. Ainsi la plupart des hommes d'aujourd'hui confondent musique et jingle ; parce qu'ils ont un air dans la tête ils s'imaginent aimer la musique alors qu'ils n'aiment qu'une grossière suite de notes faciles. Le jingle, comme le bruit, est la négation de la musique.

Si l'on y prend garde, on s'aperçoit que le plaisir musical n'est pas autre chose que cette tension dont parle Alain et Stendhal entre la pure harmonie et le bruit. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de musiques calmes, tranquilles, apaisées : ce n'est pas ce que l'oreille exercée cherche. Même dans les plus lents adagio, qu'on assimile presque toujours à la tranquillité, voire l'ennui, on entend ces élans violents et maîtrisés allant contre l'harmonie pure sans lesquels la musique serait sans intérêt. Les dissonances ne sont pas une invention du XXème siècle ; et l'écoute attentive de n'importe quelle sonate de Scarlatti fait directement sentir le principe de la musique, explicité avec la plus grande clarté par Alain dans ses Vingt leçons sur les beaux-arts. Scarlatti, et Beethoven encore plus : si, d'un avis unanime, il est le compositeur le plus fort, le plus violent, le plus puissant de l'histoire de la musique, c'est parce qu'avec lui la tension entre l'harmonie et la musique est poussé aventureusement jusqu'à l'extrême. Toutefois, toujours au bord du gouffre du bruit, sa musique ne saute jamais dedans : tout se soutient admirablement en ces vifs et brusques mouvements dangereux. En revanche, la téméraire musique savante et pédante moderne a plongé franchement dedans, et elle ne semble pas prête d'en sortir. 

samedi 16 juin 2012

CCLIV

Il arrive que les maîtres, surtout jeunes, se plaisent à discourir ; et les élèves ne se plaisent pas moins à écouter ; c'est la ruse de la paresse. Mais nul ne s'instruit en écoutant ; c'est en lisant qu'on s'instruit.

– Alain

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Cette remarque est la condamnation de l'apprentissage moderne, fondé entièrement sur l'oral et négligeant chaque jour davantage la lenteur bénéfique de la lecture. Il est bon que, grâce à Internet, l'accès aux cours et conférences d'hommes talentueux soit facilité ; mais ceci tend à rogner sur le temps jadis employé à la lecture silencieuse, solitaire, peu attrayante, mais laissant davantage de temps à la méditation personnelle. Toute véritable connaissance est personnelle. On ne peut point apprendre réellement quelque chose si l'on ne fait pas le chemin par soi-même, dans sa pensée ; et l'habitude d'avoir toujours un professeur à côté de soi pour nous indiquer, et parfois pour nous imposer un chemin à suivre, force notre esprit à s'accoutumer à ces béquilles imparfaites favorisant la paresse. Écouter des cours suffit pour avoir des bonnes notes et réussir à l'école ; mille exemples ne le prouvent que trop ; mais jamais les cours, aussi bon qu'ils soient, ne dispenseront de lire, c'est-à-dire de travailler en solitaire, avec sa seule tête, avec sa seule culture à disposition, son seul faible petit entendement manquant d'exercice. Lire, c'est oser faire le chemin seul ; c'est oser affronter les fortes exigences du deuxième genre de connaissance. Les Méditations métaphysiques est le modèle de ces grandes oeuvres qui obligent le lecteur à penser par lui-même ; et vraiment, qui pense comprendre Descartes en ayant suivi des cours sur son oeuvre mais sans avoir jamais eu le courage et la patience de faire en soi-même, en sa propre conscience, le chemin de pensée tracé par Descartes, celui-là n'a réellement rien compris. La société ne cesse pas d'engendrer des eunuques de la pensée, c'est-à-dire des entendements dénués de couilles, soumis à des logiques dont ils n'ont pas conscience et démunis des outils critiques nécessaires pour remettre en cause les systèmes dans lesquels ils rampent, euphoriques et malheureux. Imbéciles paresseux et lâches qui se contentent de la matière digérée par leurs maîtres, et ignorant de cette vérité au coeur de la culture véritable, qui est que qui travaille sa pensée travaille seul, en lisant.

jeudi 7 juin 2012

CCXLV

Pars quinta, de potentia intellectus, seu de libertate humana.

– Spinoza

Spinoza_Ethica

Comme toutes les philosophies, celle de Spinoza aboutit à la conquête de la liberté de l'homme. Si nous jetons notre regard sur l'ensemble de l'histoire de la philosophie, nous voyons que tous les grands philosophes, d'une manière ou d'une autre, apportent la possibilité d'une liberté. Philosophie est presque synonyme de recherche de la liberté, parce qu'être sage, comme tout le monde l'a souligné, c'est être libre. Aussi, faire l'histoire de la philosophie revient presque à  raconter l'épopée de la liberté humaine. Seuls les philosophes qui n'ont pas daigné s'occuper de l'homme sont exclus de cette Iliade captivante. 

Même si ce n'est pas le mot "liberté" qui est mis en valeur, Platon, le premier sans doute, trace de sa main brutale et déroutante les contours de la liberté humaine ; son idéal ne cessera jamais d'agiter les grands esprits. Par la justice, par le savoir et par l'harmonie, l'homme bâtit sa liberté. Chez Aristote, tout aussi proche du corps que son maître indépassable, la liberté sera presque synonyme d'épanouissement : c'est le chemin de la perfection humaine, c'est le mouvement allant de la puissance à l'acte, mouvement vital jamais interrompu. Épicure fonde sa liberté en son jardin tranquille, riche d'amitiés et de minuscules plaisirs, tandis qu'Épictète l'esclave accouche de sa liberté héroïque en niant par l'esprit la douleur corporelle ; la pensée de la nécessité inflexible et de la raison maîtresse des représentations lui inspire, avec les autres stoïciens, le sentiment de l'inviolable liberté intérieure. Quant aux pyrrhoniens, à force de jouer avec les doctrines et les mots, ils découvrent la suspension de jugement, mère de la liberté de pensée, et qui apporte cette étrange liberté fondée sur la vertueuse indifférence.

Chez les Modernes, les hommes aspirant à la liberté doivent affronter la terrifiante Nature, devenue mystérieusement infinie, froidement mécanique, inflexiblement déterminée ; inscrit au coeur de la Nature, le philosophe cherche à sauver sa liberté, lui qui erre péniblement dans le labyrinthe de la causalité, dont il examine les murs austères avec la rigueur nouvelle des sciences positives. Descartes montre la puissance du libre-arbitre, illustre les pouvoirs sous-estimés de la volonté, et rappelle l'origine de la grandeur de l'homme, qui est d'avoir une âme. Spinoza, le plus conscient de la servitude humaine, qui insiste le plus sur les difficultés inévitables de la pars natura que nous sommes, est également celui qui donne à la raison la plus haute valeur et qui prodigue à l'homme le plus de procédés à suivre pour avancer sur le chemin de la liberté. Rousseau introduit la liberté dans la conscience et dans l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, ce que Kant reprend pour son compte, lequel, de sucroît, dramatise par son antonomie de la raison pure le conflit entre le déterminisme de la nature et la liberté du sujet ; son coup de génie consiste à sauver les deux, en réservant le déterminisme au monde des phénomènes, et en accordant la liberté au seul monde nouménal. Avec Hegel, l'idée de liberté devient le moteur et le sens de l'histoire tout entière. Même chez Schopenhauer la liberté existe : d'abord parce qu'il reprend Kant, et ensuite parce que la négation du vouloir-vivre est une libération. Bergson sauve la liberté de la menace du déterminisme en révélant la confusion jamais remarquée entre le temps mesurée, spatialisée, et la durée réelle et concrète ; en retrouvant la vérité du temps, il retrouve la vie, imprévisible, créatrice, et source de liberté. Alain, cet esprit fier d'être un grand voleur, semble réunir toutes les libertés en lui et les exprimer par les plus belles formes possibles ; et telle se montre la sagesse, en cette conquête de la liberté dans tous les systèmes où elle a germé, ainsi qu'en soi-même tout entier, en la raison, en la force de la volonté, en ce désir ardent d'anéantir toutes les entraves qui gênent l'heureux mouvement humain vers la perfection.