mardi 31 juillet 2012

CCXCIX

C'est le silence qui les réveille. Un silence étrange. Plus profond que d'habitude ; plus silencieux que les silences auxquels ils sont habitués.

– Jean Giono

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Il n'est pas vrai que l'arrivée du sommeil exige toujours un total silence. Je dirais plutôt que chaque homme est habitué à sa petite musique nocturne, qu'il chérit et dont il peut difficilement se passer ; cette musique est une variation sur le silence. La condition du bon sommeil, c'est l'innatention ; Morphée est ennemi de concentration et d'étonnement ; or, tout ce qui dérange les habitudes du corps réveillent concentration et étonnement. Il m'est arrivé de prêter ma chambre à un ami, et de la retrouver avec ma chaleureuse horloge arrêtée. Pourtant, cette horloge est tout à fait plaisante ; un coq enthousiaste est dessiné dessus ; en revanche, son tic-tac régulier n'est pas discret. Mon ami ne pouvait pas dormir avec ce bruit qui le rendait fou, me disait-il. Quant à moi, qui dort tous les jours avec mon coq horloger, je ne remarque même pas cette austère musique et n'y pense jamais. 

J'ai pris l'habitude de dormir avec un fond sonore depuis mon adolescence lorsque je me plaisais à écouter des émissions quelconques à la radio en éteignant ma lumière. Quoique je puisse dormir très bien sans cela, car, n'étant pas du genre anxieux ou obsédé, j'ai le sommeil facile, j'ai gardé l'habitude d'écouter toujours quelque chose avant de m'endormir. Les Nocturnes de Chopin m'ont conduit un nombre étonnant de fois jusqu'au royaume du frère jumeau de Thanatos. Les cours de Deleuze ont davantage nourri mon sommeil que mon entendement : j'avais tellement pris l'habitude de m'endormir à la voix de Deleuze que lorsque je l'écoutais au milieu de l'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de faire une sieste. Bien des fois j'ai écouté le même cours, ne me souvenant plus du tout de ce que le célèbre philosophe séducteur avait raconté avant que je ne perde conscience. Je ne suis pas toujours aussi négligent avec mes conférenciers : connaissant ma capacité hors du commun à m'endormir à leurs voix, je m'assure désormais de les écouter en me couchant une heure avant que ne passe le ponctuel wagon de Morphée, ce qui, du reste, ne m'empêche pas de le prendre bien souvent en avance. Ces voix qui exposent un concept philosophique, qui racontent un événement de l'histoire, qui lisent un roman ou un poème, elles me bercent dans la nuit comme l'harmonieuse suite de notes de Chopin, Bach et Monteverdi. Il y a un moment où les paroles d'un conférencier cessent d'être des phrases chargées de sens pour devenir un flux indécomposable de sons indistincts, une mélopée sourde et suave, un peu semblable au tic-tac de mon coq horloger ; à ce moment, je ne suis plus attentif à rien, mon entendement m'abandonne, ma pensée s'allège, et, doucement, agréablement, je m'endors. Le silence de mes nuits est une rassurante musique humaine. 

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jeudi 26 juillet 2012

CCXCIV

 Il est tout aussi agréable d'écouter la musique qu'il est déplaisant d'en entendre parler. 

– Lichtenberg

Le commentaire musical n'intéresse personne. La lecture de Schopenhauer aide à comprendre pourquoi : la musique dépasse le langage ; à proprement parler, on pourrait dire qu'elle est alogique. Ici, plus qu'ailleurs, le plaisir esthétique, et peut-être même la compréhension esthétique, est sans concept. C'est réduire la puissance de la musique que de l'abaisser à une quelconque suite de caractéristiques, à une narration, à une histoire, ou à n'importe quoi d'autre ; la musique est au-delà des catégories du langage, car elle relève de la pure sensibilité. Je fus de nombreuses fois déçu en lisant les commentaires de musicologues sur certains préludes de Chopin cher à mon coeur ; dans leur langage recherché, je ne retrouvais jamais mon bonheur d'écouter. Même l'histoire de la musique, pourtant assez intéressante dans ce qu'elle engage de liens avec la civilisation tout entière, est moins passionnante qu'on ne se l'imaginerait. Désormais, plutôt que de lire un ouvrage volumineux sur l'évolution de la musique, je me contente d'écouter en sachant un minimum le contexte de la musique, maigre connaissance qui s'avère amplement suffisante pour le bonheur de mes oreilles. Monteverdi, qui a mes faveurs en ce moment, a composé dans cet extrait l'un des plus beaux duo de tous les temps. On pourrait faire mille développements sur cet air, non seulement des développements plus ou moins pédants de musicologie, car on voit bien ici comment l'émotion est transmise d'une manière radicalement différente d'un opera seria du XIXème siècle, mais également des développements plus généraux sur l'amour, la profondeur de la correspondance entre le dialogue amoureux et la musique, etc. Mais à quoi bon tout ce bavardage ? Il est déjà vain de commenter une madone de Raphaël ou même le Lys dans la Vallée ; toutes les oeuvres de génie se suffisent à elles-mêmes et contiennent en elles toute leur puissance. Il faut toujours en revenir à Kant et à l'universalité sans concept. Le silence est le plus respectueux et le plus efficace des réceptacles de l'art véritable. Je suis de plus en plus persuadé que notre tâche n'est pas de commenter les grandes oeuvres, mais plutôt de diriger l'attention vers celles-ci et d'en faire des sources intarissables de profondes sensations et pensées pour notre épanouissement personnel. La belle oeuvre est toujours assez claire par elle-même ; c'est sur l'individu qu'il faudrait travailler, pour lui permettre de  hisser progressivement sa sensibilité et son goût au niveau des hautes exigences du génie, difficile tâche. Notre mission se résume en deux mots, pas plus : faire aimer.

jeudi 15 mars 2012

CLXI

 Il n'est pas de genres inférieurs ; il n'est que des productions ratées et le bouffon qui divertit prime le tragique qui n'émeut pas. Exiger simplement et strictement des choses les qualités qu'elles ont la prétention d'avoir : tout le sens critique tient là-dedans.

– Courteline

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À partir de cette idée simple, il nous est facile de discerner, sans être arbritraire et sans mauvaise foi, les oeuvres bonnes dans leur genre des les productions véritablement ratées et mauvaises qui méritent notre mépris. Ainsi se formule le critère du critique : je cherche l'adéquation entre la prétention et le résultat ; et lorsque cette adéquation n'apparaît pas, il n'y a que deux cas possibles : ou je me réjouis si le résultat s'élève au-dessus de la modeste prétention, ou je m'indigne et fulmine contre la présomption de celui qui, pensant avoir réussi une oeuvre, impose au public un déchet indigne de son attention.  

Application pratique et concrète de ce principe : le Dîner de cons est une oeuvre excellente dans son genre, qui est celui de la comédie populaire. Ce film ne vieillira pas ; il continuera à faire rire les générations qui suivront ; les fameux quiproquos qui s'enchaînent diaboliquement les uns aux autres continueront à demeurer dans la mémoire des Français ; toujours le nom de Michel Leblanc évoquera la célèbre scène culte de ce film culte. Ici, on ne s'élève pas au-delà de la prétention. D'autres films vont plus loin que leur prétention, et ce sont les plus surprenants, les plus attachants ; tels sont les films écrits par Audiard, pour se contenter du meilleur exemple. Courteline, lui, ainsi que toute ma chère clique qui l'accompagne, s'élevait largement au-delà de ses modestes prétentions ; et je plains celui qui ne sait pas faire la différence entre le rire de Labiche, Feydeau, Guitry, et celui des Bigard, Guillon, Dubosc, lesquels sont à l'humour ce que Renan Luce et Bénabar sont à Brassens. Toujours il faut s'efforcer de trouver les invisibles germes de fécondité dans les oeuvres modestes.

Tout au contraire, et mille exemples me viennent simultanément à l'esprit, quelqu'un comme Alain Badiou, lequel a des hautes prétentions à la philosophie et à la pensée politique, ce qui est visible non seulement dans ses livres médiocres, mais également dans ses paroles, que j'ai eu le triste honneur d'entendre directement, sans média pour s'interposer entre mes oreilles, mes yeux et sa gueule de papy orgueilleux proférant deux grosses conneries par minute ; Alain Badiou, dis-je, est définitivement un malheureux type à condamner fermement, ou mieux, à ignorer complètement.

L'altercation magnifique entre Gainsbourg et Béart résume parfaitement ce point de vue : le le bon vieux Gainsbarre est supérieur à l'autre, non seulement pour des raisons artistiques évidentes, mais également parce que cet homme, imprégné de culture classique, qui pouvait si facilement faire des merveilles dans son art propre, reconaissait qu'il faisait des oeuvres mineures n'ayant aucun rapport avec les oeuvres réellement géniales des grands compositeurs de l'histoire de la musique ; bref, il savait qu'il était absurde de mettre sur un pied d'égalité une Nocturne de Chopin avec une quelconque chanson industrielle, tel qu'il savait si bien en produire.

Posté par Baschus à 23:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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