mardi 7 août 2012

CCCVI

C'est ainsi que l'on s'éblouit, mais ce n'est point ainsi que l'on s'éclaire.

– Destutt de Tracy

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On ne nous apprend pas assez à distinguer les penseurs qui éclairent et les rhéteurs qui illuminent. Qui n'a jamais succombé au charme trompeur de ces dangereux farfadets de la pensée ? Ils sont maintenant enseignés au même titre que philosophes dignes de ce nom, ce qui rend la tentative de discernement encore plus compliquée, surtout pour la jeunesse. J'ai mis beaucoup de temps, et ma désillusion fut un peu amère, avant de m'apercevoir que Deleuze éblouissait bien davantage qu'il n'éclairait. De même pour Jankélévitch, dont le mérite se résume presque à avoir introduit le jésuitisme et le style rococo en philosophie. Il y a bien longtemps que l'aura entourant la personnalité de Sartre ne m'émeut plus, et je crois remarquer que sa philosophie ainsi qu'une bonne partie de sa mauvaise littérature, sombre progressivement dans l'oubli. J'ai dû attendre de sortir de l'adolescence pour comprendre que Nietzsche éblouissait plus qu'il n'éclairait, et en ce sens, je connais un quantité impressionnante d'adolescents incapables de mûrir, rechignant toujours à lire Platon et Kant sous prétexte qu'ils seraient idéalistes et ascétiques. Foucault est un individu dangereux, même si je le connais moins que les autres, et que je ne saurais pousser bien loin ce jugement. Les pires sont évidemment les Derrida, Lévinas et autres philosophailleurs qui éblouissent avec une méthode si grossière qu'il est particulièrement honteux de s'y laisser prendre. Je ne peux m'empêcher de penser qu'un homme ayant des vertiges à la lecture des Éperons, par exemple, est ou un gros jobard, ou un imbécile arrogant. La liste pourrait facilement s'étendre. Je regrette vraiment que nos professeurs n'aient pas la courtoisie de la faire eux-mêmes et de nous mettre en garde contre ces mégalomanes qui peuvent faire perdre des dizaines d'heures de lecture et de concentration. C'est parce qu'on ne m'a pas suffisamment protégé contre les faiseurs de fausses clartés que, quelque peu traumatisé, j'insiste lourdement sur ce sujet.

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mardi 31 juillet 2012

CCXCIX

C'est le silence qui les réveille. Un silence étrange. Plus profond que d'habitude ; plus silencieux que les silences auxquels ils sont habitués.

– Jean Giono

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Il n'est pas vrai que l'arrivée du sommeil exige toujours un total silence. Je dirais plutôt que chaque homme est habitué à sa petite musique nocturne, qu'il chérit et dont il peut difficilement se passer ; cette musique est une variation sur le silence. La condition du bon sommeil, c'est l'innatention ; Morphée est ennemi de concentration et d'étonnement ; or, tout ce qui dérange les habitudes du corps réveillent concentration et étonnement. Il m'est arrivé de prêter ma chambre à un ami, et de la retrouver avec ma chaleureuse horloge arrêtée. Pourtant, cette horloge est tout à fait plaisante ; un coq enthousiaste est dessiné dessus ; en revanche, son tic-tac régulier n'est pas discret. Mon ami ne pouvait pas dormir avec ce bruit qui le rendait fou, me disait-il. Quant à moi, qui dort tous les jours avec mon coq horloger, je ne remarque même pas cette austère musique et n'y pense jamais. 

J'ai pris l'habitude de dormir avec un fond sonore depuis mon adolescence lorsque je me plaisais à écouter des émissions quelconques à la radio en éteignant ma lumière. Quoique je puisse dormir très bien sans cela, car, n'étant pas du genre anxieux ou obsédé, j'ai le sommeil facile, j'ai gardé l'habitude d'écouter toujours quelque chose avant de m'endormir. Les Nocturnes de Chopin m'ont conduit un nombre étonnant de fois jusqu'au royaume du frère jumeau de Thanatos. Les cours de Deleuze ont davantage nourri mon sommeil que mon entendement : j'avais tellement pris l'habitude de m'endormir à la voix de Deleuze que lorsque je l'écoutais au milieu de l'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de faire une sieste. Bien des fois j'ai écouté le même cours, ne me souvenant plus du tout de ce que le célèbre philosophe séducteur avait raconté avant que je ne perde conscience. Je ne suis pas toujours aussi négligent avec mes conférenciers : connaissant ma capacité hors du commun à m'endormir à leurs voix, je m'assure désormais de les écouter en me couchant une heure avant que ne passe le ponctuel wagon de Morphée, ce qui, du reste, ne m'empêche pas de le prendre bien souvent en avance. Ces voix qui exposent un concept philosophique, qui racontent un événement de l'histoire, qui lisent un roman ou un poème, elles me bercent dans la nuit comme l'harmonieuse suite de notes de Chopin, Bach et Monteverdi. Il y a un moment où les paroles d'un conférencier cessent d'être des phrases chargées de sens pour devenir un flux indécomposable de sons indistincts, une mélopée sourde et suave, un peu semblable au tic-tac de mon coq horloger ; à ce moment, je ne suis plus attentif à rien, mon entendement m'abandonne, ma pensée s'allège, et, doucement, agréablement, je m'endors. Le silence de mes nuits est une rassurante musique humaine. 

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mercredi 11 juillet 2012

CCLXXIX

On voit par là que, si la philosophie est strictement une éthique, elle est, par cela même, une sorte de connaissance universelle, qui toutefois se distingue par sa fin des connaissances qui ont pour objet de satisfaire nos passions ou seulement notre curiosité. Toute connaissance est bonne au philosophe, autant qu'elle conduit à la sagesse ; mais l'objet véritable est toujours une bonne police de l'esprit.

– Alain

Philosophie

On s'embête toujours en essayant de définir la philosophie, trouvant des subtilités à n'en jamais finir, de sévères objections à toutes les tentatives, et en niant sans cesse ce qu'indique le bon sens et l'étymologie. Ce n'est pas la peine de chercher aussi compliqué pour aboutir à des résultats aussi stériles. Pendant quelques temps, j'estimais que Deleuze et Guattari avaient bien répondu à la question ; c'était lorsque j'étais bêtement deleuzien ; je ne voyais dans les philosophes plus que l'art de fabriquer des concepts. Et Montaigne, quel concept avait-il inventé celui-là ? Et Alain ? Et Jules Lagneau ? Ils en sont où, ces philosophes, avec leur chaosmose, comme disent avec beaucoup de pédanterie les deux allumés du concept ? Pourrait-on dire qu'ils ne sont pas philosophes parce qu'ils n'ont pas su forger de nouveaux concepts ? Définition moderne de la philosophie qui se moque de l'étymologie ainsi que de tout élan vers la sagesse et qui, comme par hasard, convient particulièrement à Deleuze. 

Je m'aperçois maintenant que la courte préface d'Alain à ses 81 chapitres sur l'esprit et les passions (ou à ses Éléments de philosophie, c'est pareil), vaut à elle seule toutes les laborieuses élucubrations de Deleuze sur le sujet. Alain, à son habitude, part de l'étymologie, et trouve le chemin vrai ainsi. La philosophie, "c'est, aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets." Pour développer la définition, il suffit de considérer les moyens du philosophe pour réaliser sa tâche, lesquels consistent toujours dans l'acquisition de la connaissance et la méthode pour bien juger de soi et du monde. Et ce besoin de connaissance et de fermeté dans le jugement mènent tout naturellement vers les théories de la connaissance, dont nous oublions trop facilement l'intérêt éthique sous-jacent. Dès qu'une science nous enseigne à bien juger, elle nous conduit vers le chemin de la sagesse. Aussi, l'exigence de connaissance du philosophe n'a pas de fin ; il est encyclopédique, il cherche le savoir absolu, mais conscient qu'il sera toujours en quête de nouvelles connaissances, qu'il ne se figera en aucun système définitivement arrêté, sachant même que le refus de l'achèvement du savoir fait la vie même de la philosophie, discipline mouvante en son principe même. Être philosophe, c'est refuser de s'arrêter de chercher, en trouvant du bonheur dans l'ininterruption de cette recherche qui paraîtra toujours ridicule au vulgaire. 

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vendredi 4 mai 2012

CCX

Quand je vois que nos artistes se tortillent à chercher du nouveau et de l'inouï, je me permets de rire.

– Alain

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Le XXème siècle est le siècle le plus ridicule artistiquement. Peut-être n'avons-nous pas encore suffisamment de distance pour bien nous en rendre compte, mais j'espère bien que des avisés hommes du futur ferons ce constat. Ce ridicule est le fruit de la recherche obstinée de l'original, de l'originalité de sens faible. Car c'est un fait, tous les grands artistes sont originaux, dans la mesure où, par la forme propre de leur art, ils expriment leur moi profond, leur singulière vision du monde ; en rendant sensible les idées nées de leur substance personnel, ils créent nécessairement du nouveau. Il s'agit d'une autre originalité dont il est question ici : de l'originalité voulue pour elle-même, de l'originalité allant jusqu'à la plus risible affectation, de l'originalité de ceux qui veulent faire les malins, et qui n'ont pas de rapport authentique à l'art. En ce sens, la recherche de l'originalité ne peut que conduire à des oeuvres inauthentiques, creuses, et emphatiques. 

Le vers libre, né du désir de briser le classicisme, est la négation même de la poésie, qui repose entièrement sur l'attente du rythme régulier ridiculisé par les pseudo-poètes du XXème siècle. Un mouvement littéraire qui se nomme le nouveau roman ne pouvait que produire des bizarreries ne suscitant, grosso modo, que le seul intérêt des universitaires (car qui prend son pied en lisant Robbe-Grillet ?). Claude Simon, avec son insupportable absence de ponctuation et son désir tordu de construire des univers fragmentés, ne réussit qu'à donner des migraines ; et j'admire ceux qui parviennent à lire trente pages de La route des Flandres sans se casser la tête dessus. Les fruits d'or est le plus chiant bouquin que j'ai jamais lu. Jackson Pollock est le peinre le plus honteusement surestimé de l'histoire de l'art ; l'argumentation est inutile, quiconque a un tant soit peu de bon goût, cette notion aujourd'hui dépravée, approuvera. Marguerite Yourcenar ne sombre point dans ce vice moderne de l'originalité pathologique, à l'inverse de l'autre Marguerite, comme par hasard vache sacrée des universitaires. 

Deleuze n'a point cessé dans toute son oeuvre de se demander d'où pouvait émerger le nouveau, mais il ne questionne jamais la légitimité de la recherche du nouveau. S'il l'eût fait, il nous eût épargné bien des bizarreries fumeuses qui ne servent qu'à bêtement exciter l'étudiant en philosophie en rut. 

jeudi 22 mars 2012

CLXVIII

Tel est cet ensemble de sentiments et d'idées qui nous viennent d'une éducation mal comprise, celle qui s'adresse à la mémoire plutôt qu'au jugement. Il se forme ici, au sein même du moi fondamental, un moi parasite qui empiètera continuellement sur l'autre. Beaucoup vivent ainsi, et meurent sans avoir connu la vraie liberté.

Bergson

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La liberté n'est point universellement donnée ; elle n'est d'ailleurs jamais donnée ; et si la liberté doit être entendue, c'est dans le sens où elle est conquise par l'homme, et toujours à reconquérir ; elle ne se reçoit point, elle se gagne, et non comme on gagne un trophée, image immobile et définitive, mais comme on triomphe d'une course sans fin, par intenses fulgurances, par accélérations temporaires, qui sont autant de victoires éphémères à réitérer sans cesse. Or, rares sont les hommes qui courent et cherchent des victoires ; c'est le calme repos qu'ils veulent, c'est la tranquille immobilité qu'ils désirent ; ils se laissent aller à leur moi prévisibles, caricaturales figures se mouvant d'un mouvement immobile, stagnantes ombres rampant dans une stérile inertie, poupées servilement emportées par la vie avançant par mécanisme toujours et jamais sous l'impulsion de l'élan vital. C'est ainsi ; les hommes sont presque toujours des automates, ennuyeux et répétitifs, machinaux et insipides, incapables de création, ne surprenant ni leurs semblables ni même se surprenant eux-mêmes ; hommes robots, avenirs tracés, tristes vieillards.

Il n'est pas aisé d'être soi-même et d'agir en mettant dans ses actions toute son âme, puisque telle est la conception bergsonienne de la liberté. Il s'installe en nous des entraves à notre élan vital et créateur, entraves institutionnelles, entraves sociales, entraves morales ; ces barrières trouvant leur origine dans la nature sociale de l'homme sont néanmoins nécessaires, ce qu'oublie évidemment les demi-habiles, et ne sont nuisibles à l'épanouissement de notre être uniquement lorsque nous les incorporons trop profondément, lorsque nous les assimilons réellement, au point qu'elle sont si solidement enracinées en nous qu'elles prennent toute la place, empiètent sur les pousses authentiques et personnelles de notre moi profond ; parsemés de mauvaises herbes artificielles, nous ne fleurissons point. 

La vie d'un caissier à plein-temps, et c'est l'expérience qui parle, ne permet par exemple guère d'être libre ; ici, le mécanisme est la règle et l'idéal indépassable ; le bon caissier est celui qui ressemble le plus à une caisse automatique. Le contact avec les clients, à l'heure où la recherche absolue du profit a fait s'effacer la possibilité de s'ouvrir aux autres pendant les longues heures de travail, est précisément ce qu'il y a de plus faux et de mécanique dans cette tâche ingrate. Le caissier est forcé de jouer le caissier automatique ; et il ne peut que s'agir d'aliénation, jamais de réalisation de soi. Les possibilités de tracer des ligner de fuites, pour parler comme Deleuze, sont quasiment réduites au néant. En tant que caissier, jamais la profondeur du moi ne se révèle ; l'essentiel demeure à la surface. Le rôle aliénant de caissier envahit l'être tout entier ; ce n'est pas par hasard si les caissiers reproduisent inlassablement dans leur rêve ce qu'ils font mécaniquement le jour ; point d'évasion possible, il n'est presque plus que son rôle, sa fonction s'empare tellement de lui que son moi authentique est tout à fait obscurci. Alors, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il est l'esclave de son mécanisme.

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lundi 12 mars 2012

CLVIII

Mais aussi quand j'avais une fois ma chère petite brioche, et que, bien enfermé dans ma chambre, j'allais trouver ma bouteille au fond d'une armoire, quelles bonnes petites buvettes je faisais là tout seul, en lisant quelques pages de roman ! Car lire en mangeant fut toujours ma fantaisie, au défaut d'un tête-à-tête. C'est le supplément de la société qui me manque. Je dévore alternativement une page et un morceau : c'est comme si mon livre dînait avec moi.

– Jean-Jacques Rousseau

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Trop souvent les plaisirs du corps et les plaisirs de l'intellect sont arbitrairement séparés, comme s'il y avait une telle différence de nature entre eux qu'ils ne pouvaient se mêler dans un même désir et dans une même action. La manière dont nous désirons lire contredit directement cette séparation arbitraire. Leçon de Deleuze : le désir est complexe, il est agencé avec des éléments hétérogènes, et il est toujours artificiel d'isoler l'un de ces éléments lorsqu'on l'on souhaite exprimer notre désir. L'excès d'abstraction serait nuisible dans ce sujet qui demande du concret ; aussi, je m'y plonge, et avec délectation. Mes lectures, je les associe à des moments de la journée et à des lieux très précis ; non pas tous, mais mes livres les plus chers, mes livres de chevet, sont profondément liés à ces éléments extérieurs qui accompagnent et stimulent mon envie de lire. Alain, c'est toujours le matin que je le lis, en prenant mon petit-déjeûner ; je ne conçois pas une lecture réellement plaisante des Propos sans ma tasse de café et mon jus d'orange ; c'est ainsi. Je crois qu'il ne s'agit pas d'un hasard, si c'est cet auteur que je lis le matin ; par nature, Alain réveille, il force son lecteur à éveiller son esprit en même temps que les vitamines B du jus d'orange éveillent le corps ; et, procédant ainsi, j'ai l'impression de respecter le mouvement de ses Propos, car, plus qu'à n'importe quelle autre moment de la journée, nous savourons le quotidien le matin, à l'aube, lorsque nous pensons qu'un nouveau jour se lève. Voilà ce que j'aime dans la lecture d'Alain le matin : à chaque nouveau lever de soleil correspond l'émergence d'une nouvelle pensée.

Je n'aime point sacraliser l'objet du livre ; je me ris de ceux qui prennent leurs bouquins comme des reliques qu'ils n'osent abîmer ; et c'est joyeusement que je contemple les miettes et les traces de café ou de vin qui parsèment un nombre considérable de mes livres. De même, aussi singulier que cela puisse paraître, j'aime découvrir, en feuilletant un livre déjà lu, un poil traînant de-ci de-là, entre deux belles phrases : c'est signe que je suis passé par là, et non seulement mon esprit, mais également mon corps. L'état de mon bouquin de Deleuze sur Spinoza et le problème de l'expression, qui pourrait sembler appartenir à un ivrogne, me rappelle l'une de ces heureuses soirées solitaires dans lesquels âme et corps unifiés se plongent dans l'ivresse ; Bach, Spinoza par Deleuze, une bouteille de Languedoc et un homme dans l'enthousiasme, heureuse combinaison. Sans doute que la philosophie m'eût paru plus austère si des verres de Ricard et de Picon ne m'eussent pas régulièrement accompagnés dans son exploration. 

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mardi 28 février 2012

CXLV

La cinématographie est une écriture en mouvement avec des images et des sons. Si l'on tient à trouver une analogie, il faut chercher du côté de la musique et non du côté de la peinture car on aboutirait à la carte postale.

– Bresson

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Deleuze a raison de parler d'image-mouvement pour caractériser le cinéma, bien que l'on puisse regretter qu'il ne prenne pas assez en considération, dans ses analyses, le rôle primodrial du son. Bresson, plus que n'importe quel autre, était attentif à ce double flux de l'image et du son ; les bruits, chez lui, sont aussi importants que les gestes. Ensemble, ce double flux forme le mouvement propre du cinéma : ça défile, ça coule, c'est mouvant. Comme le statique n'intéresse pas le cinéma, ce sont par les enchaînements réglés de l'image et du son, dans les jointures habilement disposés lors du montage, que les films peuvent se démarquer. Chaque film a un dynamisme unique, qui peut être beau ou non. Le mouvement serait, en quelque sorte, le coeur du style cinématographique. Et qui dit mouvement, dit rythme, tempo. Ainsi, de nombreux films sont mauvais du fait de leur rythme inadapté à la jouissance esthétique du mouvement filmé : les films spectaculaires américains sont souvent beaucoup trop rapides, le spectateur n'a pas le temps d'apprécier la valeur de chacun des plans, il est jeté dans le tourbillon du film, et n'en retient qu'un souvenir confus ; à l'inverse, les films dit "intellos", les films d'auteurs, sont souvent beaucoup trop lents, obligeant les pédants sont obligés de cacher leur ennui en les visionnant, incitant le spectateur à penser à autre chose que ce qui défile devant lui, à rêver, en somme, ce qui s'oppose catégoriquement à la finalité de l'oeuvre d'art. J'admire beaucoup Tarkovsky, et l'on a raison de le considérer comme l'un des plus grands génies du cinéma ; mais enfin, je me sens le devoir, pour tous les intellos qui n'osent pas l'avouer, de me plaindre de la durée extravagante de ses plans contemplatifs et rapidement fatidieux ; de même pour 2001, excellent film du reste, mais qui semble vouloir emprisonner le spectateur dans son mouvement indolent : je n'aime pas ça. En revanche, Bresson ne semble jamais tomber dans ce vice, lui dont les films sont toujours condensés, faisant rarement plus d'une heure et demie, et qui remplit si génialement sa partition cinématographique en faisant alterner bruits, gestes précis, silences, actions soigneuses. L'extraordinaire film de Sacha Guitry, Le roman d'un tricheur, que je place très haut, a un rythme parfait. Dans un bon film, rien n'est de trop ; peu de cinéastes peuvent se vanter d'avoir su se dispenser d'excès dans un art où l'hyperbole est une tare presque naturelle.

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samedi 25 février 2012

CXLII

J'appelle problématique un concept qui ne renferme aucune contradiction et qui, comme limitation de concepts donnés, s'enchaîne avec d'autres connaissances, mais dont la réalité objective ne peut être connue d'aucune manière.

– Kant

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Nous ne pouvons pas apprécier à sa juste valeur la philosophie si nous considérons les ingénieux systèmes élaborés pour répondre aux questions métaphysiques naturelles de l'homme comme des descriptions vraies du monde. Si nous prenons les prétentions des métaphysiciens au sérieux, si nous cherchons absolument la pure vérité dans leurs assertions, alors nous deviendrons ou des dogmatiques niais et fastidieux, ou des contempteurs amers de toute forme de spéculation. Or Kant, bien qu'il soit aux antipodes d'un scepticisme à l'égard de la métaphysique, pour laquelle il ne cesse de travailler, permet de penser les concepts philosophiques d'une autre manière qu'on ne le faisait auparavant ; cette profonde innovation est à rapprocher du détachement qu'il fit de la pensée et de l'être, lesquels étaient, avant lui, trop souvent liés, comme s'il s'agissait d'une évidence qu'il fallait surtout ne pas interroger. Car c'est bien de coupure entre l'être et la pensée, l'idée, le concept, l'entité censé correspondre à la réalité objective dont il s'agit ici, coupure dont on trouve un parfait exemple dans la réfutation que Kant fait de la preuve ontologique de l'existence de Dieu. 

Kant fait sans doute preuve d'un grand jugement et d'une compréhension rare de la nature humaine en ne cherchant pas uniquement, comme tant d'autres sceptiques avant lui, à bloquer l'accès à une connaissance déterminée des êtres intelligibles qui dépassent, pour utiliser son vocabulaire, toute expérience possible ; en effet, l'un des coups de génie de Kant, est d'avoir introduit en philosophie des concepts qui ne prétendent pas avoir un sens positif, c'est-à-dire des concepts qui ont une toute autre utilité que de rendre compte du réel. Tel est le concept de noumène, que Kant n'utilise que dans un sens négatif, problématique, limitatif, et qui est pourtant indispensable à la philosophie critique, puisqu'il permet, en distinguant les phénomènes des choses en soi, de poser des bornes utiles à l'entendement, traçant des frontières là où tout était confus, donnant au métaphysicien une carte précise du territoire sur lequel il veut s'aventurer ; et l'on peut d'ailleurs regretter qu'après Kant tant d'éminents philosophes n'aient pas jugés bons de se servir des découvertes du "géographe de la raison", comme il se plaisait à qualifier Hume. 

Petit à petit, on en viendra à cette grande idée : le concept, en philosophie, ne doit pas être jugé en fonction de son adéquation avec la réalité, mais compris comme l'élément essentiel de la pensée philosophique, c'est-à-dire en tant que concept opératoire, en tant que fabrication indispensable au philosophe pour articuler son mode de pensée propre. Il faut être reconnaissant à Gilles Deleuze d'avoir à ce point insisté sur l'invention conceptuelle qui caractérise la philosophie, même si nous devons être critiques sur de nombreux points de cette vision, justement trop conceptuelle, de la philoosphie. Le concept n'est pas obligé d'avoir un sens positif pour être valable ; il se doit simplement d'être efficace, fécond, puissant.

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dimanche 25 décembre 2011

LXXX

Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien. C'est que le lieu, l'assistance, les échauffe et tire de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur.

Pascal

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Ainsi nombreux sont les hommes politiques, forcément doués dans l'art de la parole, qui, aussi misérables sur le papier qu'entraînant à l'oral, semblent écrire avec leurs pieds. Mais il y en a tout autant qui écrivent bien et qui ne parlent pas bien ; et ce cas là me paraît plus difficile à expliquer. Prenons d'emblée un exemple, afin de ne pas se laisser égarer par des considérations trop abstraites : et l'homme qui me vient tout de suite à l'esprit, c'est le philosophe Clément Rosset, que, du reste, j'admire beaucoup. Voilà un excellent philosophe contemporain, dont on commence à peine à comprendre l'importance, qui se démarque précisément des autres philosophes de son temps par sa manière d'écrire ; chez lui, point de pédanterie, point de phrases absconses ; tout est clair et même spirituel ; il est connu pour ses exemples insolites, allant de Tintin au camembert ; tout l'éloigne des structuralistes, des heideggeriens, des lacaniens, des phénoménologues, et autres meutes philosophiques à la mode dont il s'est joyeusement moqué ; et, en somme, s'il y a un philosophe typiquement français, faisant songer à la manière de philosopher de Montaigne ou Bergson, c'est bien lui, Clement Rosset. Pourtant, son lecteur, habitué à tant de clarté dans l'expression, est bien étonné lorsque, par curiosité et pour le plaisir de voir et d'entendre celui qui fit si bien voir l'idiotie du réel et le tragique de l'existence, il cherche de lui une quelconque vidéo sur Internet, et découvre un bonhomme guilleret agréable à regarder, respirant la bonne humeur, terriblement attachant, donnant l'envie de boustifailler allègrement avec lui, mais qui n'a pas la moindre éloquence, ni même cette aisance à développer des idées qu'on exige aux khôlles qu'il dut pourtant réussir dans sa jeunesse ; de fait, sa voix ne porte pas ; il hésite et bafouille en souriant ; il fait davantage sentir à son auditeur ce qu'est la joie naturelle qu'il ne parvient à expliciter ses profondes idées. J'aimerais beaucoup lire des témoignages de ses anciens élèves ; je l'ai entendu dire qu'il adorait enseigner ; je me demande si ses cours étaient entraînants, et je ne peux m'empêcher d'en douter.

On ne peut expliquer cette différence de talent dans l'expression écrite et orale qu'en se rappelant que l'oral n'est pas uniquement de l'écrit lu à voix haute ; la parole fonctionne tout à fait différement de l'écrit. Déjà, parler, c'est improviser ; c'est se laisser guider par l'élan de la phrase ; la pause n'est pas permise, et les hésitations sont à peine tolérées ; et surtout, on ne peut revenir en arrière ; le mot est jeté ou n'existe simplement pas. Or celui qui écrit bien seul dans son bureau, ayant le rythme qu'il veut et disposant à sa guise de ses dernières pensées pour les rectifier, n'est pas forcément un bon improvisateur ; et il me semble évident que quelqu'un comme Jankélévitch improvise bien mieux à l'oral que Clément Rosset. De plus, parler, ce n'est pas seulement improviser un contenu intellectuel, c'est également émettre des sons, lesquels peuvent être plus ou moins agréables et emportant ; c'est une question d'inflexion et de nuance dans la voix ; et si nous pouvons maîtriser la tenue du corps, chose trop négligée, ainsi que l'intonation, le rythme, l'intensité de la voix, nous ne pouvons en modifier le timbre, qui est unique pour chaque individu, et qui est, il faut bien le dire, plus ou moins beau. Tous les hommes n'ont donc pas une voix d'égale beauté, ni une égale capacité à captiver l'auditoire. Et l'exercice même de l'éloque et l'exercice du beau style sont opposés, et ne se recoupent qu'à peine dans l'emploi qu'ils font de la langue ; c'est pourquoi un élève excellent à l'écrit peut se révéler pitoyable à l'oral.

Gilles Deleuze avait un timbre de voix particulièrement étrange, envoûtant ; joint à son sens du rythme et de la mise en scène, à sa manière de poser les problèmes comme on pose une intrigue romanesque, à son physique singulier, et naturellement à son talent philosophique, il n'est guère étonnant qu'il put faire tomber tant de personnes sous son charme. Si l'on comprend que parole et écrit vont en des chemins si différents avec des moyens si opposés, on s'étonnera moins de ces individus inégalement doués dans l'art de la parole et dans l'art de l'écriture ; et il eût été bien plaisant de pouvoir comparer la maîtrise orale des anciens écrivains et philosophes à leur génie dans l'écriture. Qui sait ? Peut-être qu'Épicure, quoique celui-ci écrivît déjà médiocrement, discourait aussi mal que Clément Rosset. 

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