mercredi 17 avril 2013

CCCXVI

Le courage de la vérité, la foi en la puissance de l’esprit sont la première condition de l’étude philosophique ; l’homme doit s’honorer lui-même et s’estimer digne de ce qu’il y a de plus élevé. De la grandeur et de la puissance de l’esprit il ne peut avoir une trop grande opinion. L’essence fermée de l’univers n’a en elle aucune force qui pourrait résister au courage de connaître, elle doit nécessairement s’ouvrir devant lui et mettre sous ses yeux ainsi qu’offrir à sa jouissance sa richesse et ses profondeurs.

– Hegel

Pour atteindre l'excellence dans une activité, quelle qu'elle soit, il faut la foi. Ainsi le sportif qui décide de courir trois fois par semaine pendant une heure doit avoir la foi dans les vertus de cette activité, sans quoi il se lassera vite et arrêtera bientôt de dépenser ses forces. Ceux qui commencent une activité quelconque sans cette foi, et ils sont nombreux, finissent par arrêter en gémissant que ce n'était pas fait pour eux. Voilà comment la velléité triomphe de la volonté. Tout ceci devient parfaitement clair lorsqu'on saisit qu'il y a un lien intime entre la volonté et la foi. Pour vouloir vraiment faire quelque chose, il faut le vouloir de toute son âme, c'est-à-dire avoir la foi. Tous les grands sportifs ont foi en leur sport ; tous les grands artistes ont foi en leur art ; et tous les authentiques philosophes en foi en l'esprit. Cette foi n'est pas un simple agrément, un petit plus, un simple tonalisant ; c'est la première condition de l'exercice de l'activité. 

La foi ne se confond pas avec la croyance fausse ou le préjugé, comme le suggère souvent le matérialisme vulgaire qui crie au scandale dès qu'il entend un mot aux connotations religieuses. La foi, c'est une volonté de croire, qui se moque des preuves, qui va contre les preuves, et qui prodigue un élan qui pousse à agir ; autrement dit, la foi est le plus efficace des moteurs, plus puissant que les intérêts ou les passions. Toutes nos grandes actions, celles qui nous rendent fier, trouvent leur source dans une foi ; c'est cette chaleur qui donne sens à nos efforts qui nous rend capable d'être des héros, c'est-à-dire des forces de volonté allant contre l'évidence première de la nécessité extérieure. Pour toutes ces raisons, il n'y a rien de plus édifiant et instructif que la considération d'un champion, quel qu'il soit : sport, morale, science, jeux, il y a dans tous ces domaines des champions qui forcent l'admiration, stimulent, et donnent confiance en nous-mêmes ; ils réveillent notre coeur ; ils donnent envie d'avoir la foi ; ils exaltent notre volonté. On a donc raison de choisir ses héros, pourvu qu'il s'agisse de véritables hommes de volonté, et non de plates idoles qu'on a propulsé par hasard devant tous les regards. 

Nietzsche a tort de se moquer de l'optimisme théorique des philosophes et scientifiques. Toutes les grandes découvertes et les grandes inventions proviennent de cet optimisme. La confiance excessive dans les pouvoirs de la raison a pu égarer plus d'un homme de science ; mais ces erreurs finissent toujours par être rectifiées par d'autres hommes intéressés par la découverte de la vérité. Les sceptiques eux-mêmes servent malgré eux les rationalistes en leur donnant des obstacles, des objections, des limites qu'ils s'empressent allègrement de dépasser par l'effort de la raison. Il est vrai que notre raison a des bornes qu'elle doit éviter de franchir ; je suis kantien et non hégélien ; mais il faut reconnaître que le philosophe doit se mouvoir dans la sphère qui lui est circonscrite en ayant ce courage, cette foi, qui anime l'esprit et qui le conduit à se surpasser toujours lui-même. Sans cette foi, le philosophe piétine avec un esprit desséché, il a des pensées fades, il s'ennuie et ennuie tout ce qui l'entoure. La philosophie rejette par elle-même hors d'elle tous les esprits faibles, qui doutent de l'esprit sans lui avoir au préalable accordé sa confiance. Les mécréants de l'esprit sont condamnés à ne jamais connaître les joies de l'esprit. 


mardi 7 août 2012

CCCVI

C'est ainsi que l'on s'éblouit, mais ce n'est point ainsi que l'on s'éclaire.

– Destutt de Tracy

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On ne nous apprend pas assez à distinguer les penseurs qui éclairent et les rhéteurs qui illuminent. Qui n'a jamais succombé au charme trompeur de ces dangereux farfadets de la pensée ? Ils sont maintenant enseignés au même titre que philosophes dignes de ce nom, ce qui rend la tentative de discernement encore plus compliquée, surtout pour la jeunesse. J'ai mis beaucoup de temps, et ma désillusion fut un peu amère, avant de m'apercevoir que Deleuze éblouissait bien davantage qu'il n'éclairait. De même pour Jankélévitch, dont le mérite se résume presque à avoir introduit le jésuitisme et le style rococo en philosophie. Il y a bien longtemps que l'aura entourant la personnalité de Sartre ne m'émeut plus, et je crois remarquer que sa philosophie ainsi qu'une bonne partie de sa mauvaise littérature, sombre progressivement dans l'oubli. J'ai dû attendre de sortir de l'adolescence pour comprendre que Nietzsche éblouissait plus qu'il n'éclairait, et en ce sens, je connais un quantité impressionnante d'adolescents incapables de mûrir, rechignant toujours à lire Platon et Kant sous prétexte qu'ils seraient idéalistes et ascétiques. Foucault est un individu dangereux, même si je le connais moins que les autres, et que je ne saurais pousser bien loin ce jugement. Les pires sont évidemment les Derrida, Lévinas et autres philosophailleurs qui éblouissent avec une méthode si grossière qu'il est particulièrement honteux de s'y laisser prendre. Je ne peux m'empêcher de penser qu'un homme ayant des vertiges à la lecture des Éperons, par exemple, est ou un gros jobard, ou un imbécile arrogant. La liste pourrait facilement s'étendre. Je regrette vraiment que nos professeurs n'aient pas la courtoisie de la faire eux-mêmes et de nous mettre en garde contre ces mégalomanes qui peuvent faire perdre des dizaines d'heures de lecture et de concentration. C'est parce qu'on ne m'a pas suffisamment protégé contre les faiseurs de fausses clartés que, quelque peu traumatisé, j'insiste lourdement sur ce sujet.

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lundi 25 juin 2012

CCLXIII

De tous temps, les plus sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien...

– Nietzsche

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C'est ainsi que commence Le problème de Socrate, qui est l'un des chapitres qui contient le plus de sottises dans toute l'oeuvre de Nietzche. Même lorsque j'étais un nietzschéen fervent, c'est-à-dire un imbécile exalté, ce chapitre m'irritait et me faisait douter de la pertinence de la perspective nietzschéenne. Cette première phrase donne le ton : il s'agit en quelque sorte de l'erreur originelle de Nietzsche, celle qui l'a condamnée à enchaîner les mauvaises interprétations et les caricatures indéfendables. Le problème de Nietzsche fut d'avoir cru voir le nihilisme partout, même dans les gestes les plus insignifiants, d'avoir cru détecter de l'idéal ascétique là où il n'y avait que l'exigence d'une discipline purificatrice, d'avoir cru repérer un mépris pour la vie là où il n'y avait que des observations un peu hautaines sur la vanité humaine. 

Les sages ne dénigrent pas la vie, mais un type de vie. Ce qu'ils dénoncent, ce sont les vies qui sont indignes par rapport à ce que pourrait faire l'homme ; c'est justement parce que ces hommes aiment la vie et qu'ils aiment les hommes qu'ils développent de hautes exigences, incomprises par le vulgaire insouciant et surtout par la condescendance de Nietzsche. Les sages proposent un idéal de vie ; et il ne saurait y avoir de détermination dans l'idéal sans exclusion de diverses qualités qui permettent à l'idéal de se concrétiser : on détermine davantage un idéal par la voie négative que par la voie positive. D'où un ton parfois déplaisant qui peut passer pour de l'amertume et du ressentiment, chez quelque uns. De toute évidence, un homme dont la vocation est d'enseigner aux autres quelle est la meilleure manière de vivre, cette manière fût-elle mauvaise, ne peut pas dénigrer la vie, au fond. Ceci est d'autant plus risible que Nietzsche, contrairement à certains sages dont il se moque injustement, n'a pas manifesté, tout au long de son existence, un goût très marqué pour la vie.

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mercredi 9 mai 2012

CCXVI

Ô éternel partout, ô éternel nulle part, ô éternel – en vain !

– Nietzsche

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Je me méfie de l'éternité. Je me suis longtemps laissé enivrer par le mot et par le symbole. Alors, je ne me souciais point de déterminer les concepts ; et c'est une caractéristique de l'enfance, qui perdure encore jusqu'à l'adolescence, de s'enthousiasmer pour d'énigmatiques formes. D'où l'on voit, en passant, qu'ils sont nombreux, ceux qui n'atteignent point la maturité de la pensée : toujours ils se laissent gorger de mots aussi suggestifs que creux, toujours les mots sont pour eux les réceptacles imposants mais vides d'idées confuses. L'éternité est un mot courant ; pourtant, l'éternité est aimée des poètes et elle est une notion façonnée par des philosophes, ce qui devrait inviter à la méfiance.

Mais allons-y, plongeons franchement dans l'éternité. Tout porte à croire que l'éternité est un concept de pure opposition à la réalité : spontanément et inévitablement, nous faisons l'expérience de la durée, du temps qui se déploie sur le monde, de la temporalité envahissante qui nous engloutit ; nous savons que notre lutte contre le temps sera toujours vaine ; vulnerant omnes, ultima necat ; le temps est forcément pour nous cette réalité inexorable à laquelle nous sommes assujettis. Or, l'éternité, c'est précisément ce qui est en dehors du temps. L'éternité est un concept négatif : il se construit par rapport à ce qui est, il est une négation de ce qui est. La durée est inscrite dans l'expérience, elle est même au fondement de notre expérience ; mais quant à l'éternité ? Dès que nous ne pouvons pas soutenir une notion par l'expérience, nous planons par la pensée et nous atterrissons toujours dans quelque Coucouville-les-Nuées. Si l'homme tolérait l'idée de la durée, idée violente car intrinsèquement liée à celle de la mort, aurait-il senti la nécessité d'inventer l'idée d'éternité ?

Le poète m'aidera, peut-être. C'est la mer allée avec le soleil, me dit-il. Joli, mais je ne pige pas. Je prends alors un autre poète, que je prefère : 

C'est notre heure éternelle, éternellement grande, 
L'heure qui va survivre à l'éphémère amour, 
Comme un voile embaumé de rose et de lavande 
Conserve après cent ans la jeunesse d'un jour.

L'éternité ne doit point être prise comme notion isolée ; il faut la ramener à l'homme. Il y a un sentiment d'éternité. C'est ce que nous éprouvons dans ces instants puissants, dont nous sentons qu'ils s'ancrent durablement en notre mémoire, qu'ils s'inscrivent  au plus profond de nous-mêmes ; ces instants qui demeurent en nous et qui sont un triomphe de la mémoire sur l'oubli, ces instants sont malgré tout rattachés au temps. Ici, l'éternité est un sentiment qui n'est pas une rupture radicale avec la temporalité ; le sentiment d'éternité a un sens concret, et chacun a en souvenir de ces moments sublimes, impérissables, éternels. Fait remarquable, la musique, pure temporalité, peut donner ce sentiment d'éternitéC'est que l'éternité, prise en ce sens, n'est pas autre chose qu'une condensation de la durée ; tout se réunit en un seul point identique, et c'est ce point que nous appellons l'éternité. C'est en retrouvant l'idée de temps que l'on peut ramener l'idée d'éternité au concret. 

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mardi 8 mai 2012

CCXIV

Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talents et vos vertus.

– Chamfort

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Nombreux sont ceux qui n'ont point une telle confiance en la raison et qui se moquent des philosophes faisant l'éloge de son immense pouvoir. Par là même, et sans l'apercevoir, ils retirent précisément à la raison sa puissance. Pour que les pouvoirs de la raison puissent s'exercer, il faut avoir foi en la raison et croire en son efficacité. La raison sans la foi pour lui donner vie n'est qu'une abstraction. Pour mesurer la force de la raison, il y a une condition indispensable, et c'est la croyance en la raison. Qui doute de la raison, et, partant, expérimente sa raison sans y croire, ne pourra point gouverner passions et vertus. Pour réussir, il faut y croire ; il ne s'agit point là d'un creux lieu commun ; au contraire, il y a toute la puissance possible de l'homme contenu, implicite, là-dedans. Ô philosophes, qui fourrez vos yeux indiscrets partout, qui examinez les plus imperceptibles nuées, que ne regardez-vous la sagesse populaire ! Les préceptes de cette sagesse me viennent spontanément à l'esprit, et ma raison, loin de  les condamner, ces maximes connues de tous, elle les approuve et les développe. Donc, j'en suis sûr, pour que la force de ma raison s'exerce, je dois au préalable croire le plus possible en cette force ; et la raison étant raisonnable, je ne peux craindre qu'elle m'entraîne sur les voies dangereuses du fanatisme et du dogmatisme. Une raison fanatique est une contradictio in adjecto ; il n'y a qu'un fanatisme qui se voile derrière les belles parures de la raison.  Quant aux sceptiques qui se plaignent de ne pas avoir la foi, je dis, comme Brassens à son voisin Blaise Pascal, faites semblant de croire et bientôt vous croirez. 

Je veux regarder le buste imposant de Platon. C'est le signe de ma foi en la raison. Le regard implacable de Platon me réhausse et m'encourage à me gouverner par la tête, non par le thorax et l'estomac. Ô Nietzsche, moque toi avec ton mauvais humour d'allemand de ma foi en la raison, et laisse moi rire de ta faible volonté de puissance, toi qui frappait ta tête contre le mur pour moins souffrir de tes migraines, toi qui perdit ta force prodigieuse en la gaspillant en critiques excessives et déraisonnables, toi qui creva après avoir tout à fait perdu la raison, comme si elle s'était vengée des cruelles calomnies que tu lui avais infligé ! Platon me guide et me dirige vers la raison ; il me la fait aimer, et, par là, me fait expérimenter son étonnante force, me prouve sa puissance insoupçonnée. La preuve vient après la foi. 

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mercredi 2 mai 2012

CCVIII

Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content ; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses ; et je crois que c'est principalement en ceci que consistoit le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étoient prescrites par la nature, ils se persuadoient si parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul étoit suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent. 

– Descartes

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La vraie philosophie est pratique ; le reste n'est que discours sur la philosophie. Elle ne peut que s'exprimer à travers des actes : on voit la sagesse d'un homme à ses actions et non à ses livres. Tout homme aspirant à la sagesse devrait donc avoir en tête les idées maîtresses qu'il s'est formé à travers ses réflexions et celles des grands philosophes afin de se rapprocher le plus possible de son idéal. Sous l'influence d'Épictète et de son manuel, pour jouer le rôle amusant du nietzschéen de bazar, j'écris donc ces aphorismes afin de pouvoir avoir à portée de main les armes nécessaires pour jouer au mieux mon rôle dans cette grande farce qu'est l'existence. (Descartes dit, en une maxime, tellement plus et tellement mieux ! Ceci n'est qu'une pitretrerie d'un goût contestable, et rien de ce qui est écrit n'a de valeur indépendamment de son contexte de farce).

  • Le libre-arbitre est une illusion. Tu n'es responsable d'aucun de tes actes, qu'ils soient bons ou mauvais. Tu ne fais jamais de choix, tu n'agis jamais de ton plein gré : tout ce que tu vois autour de toi ne pouvait pas être autrement car tout est nécessité. Pourquoi alors t'embarrasser de remords et de regrets ? Ce qui est arrivé ne pouvait pas ne pas arriver.

  • C'est l'opinion que tu te fais des évènements qui sont la cause de tes soucis ; ce ne sont jamais les choses en elles-même. Par conséquent, tu dois convertir tes mauvaises opinions. Essaye toujours de contrôler ta représentation des choses : aime les choses ; ou, si tu n'y arrives pas, sois indifférent à elles. Tout ceci peut se résumer en cette formule : AMOR FATI. Aie toujours ces deux mots en tête et que jamais ils ne sortent de ton esprit ; dans chacune de tes actions, dans ta vision de toutes les actions, rappelle-toi toujours : AMOR FATI.

  • Il y a deux sources de troubles : la souffrance et l'ennui. Si la causalité a voulu que tu souffres, malgré ta volonté d'être sage et d'être heureux, alors tu souffriras. Dans ce cas, aime ta souffrance ! Tu ne l'éradiqueras pas, mais une fois passée, elle ne pourra que te faire sourire. Il y a de nombreuses souffrances qui peuvent causer de la joie plus tard ; et d'ailleurs, sans souffrance, nous ne connaîtrions pas la joie : car le bonheur est relatif et non pas absolu. De même pour l'ennui.

  • Ce qui a été dit précédemment doit s'appliquer à tout et en tout lieu. Ta femme est morte ? Aime sa mort : il ne pouvait pas en être autrement. Eh quoi ? Tu pleures la mort d'un être humain mais tu es indifférent à celle de millions d'autres ? C'est que tu es l'esclave de tes sentiments. Tout sentiment doit pouvoir être contrôlé ; non pas supprimé, mais contrôlé.

  • Puisque tout est nécessité, mes émotions aussi sont nécessaires ; ne puis-je donc rien y faire ? Mon malheur, ma soumission aux passions, ne sont pas de mon ressort ? Non, tu ne peux rien y faire : mais il était nécessaire que tu écrives ces lignes et que tu comprennes ces préceptes : tu peux bien t'approcher de la sagesse, mais c'est la causalité, et uniquement elle qui t'en aura rapproché. Réjouis-toi donc ! La causalité a joué en ta faveur puisqu'elle t'a montré la voie de la sagesse !

  • La nécessité ne signifie pas que toute volonté est impuissante : elle signifie que les hommes ne sont pas responsables de leur volonté. Les hommes confondent déterminisme et fatalisme. La philosophie n'est pas inutile, elle n'est pas impuissante ; c'est simplement que c'est la causalité – et personne d'autre – qui te fais sage ou non. Si un jour tu réussis à être heureux, sache que cela ne vient pas de toi, mais de la causalité ; sinon tu seras désillusionné et ton bonheur coulera avec ton illusion euphorique.

  • Il faut parfois faire semblant d'être libre pour ne pas tomber dans le fatalisme.

  • Puisque tout est nécessaire, on peut dire que tout est écrit. La vie est un théâtre, la vie est un jeu : il n'y a pas de plus profonde comparaison. La causalité t'a donné un rôle : tu ne peux que l'accepter. Il est inutile de chercher à renier ton rôle. Le script est écrit à l'avance est tout ce que tu fais ne peux qu'être conforme à ce rôle ; mais que cela te réjouisse ! Les hommes voient souvent en cela la cause de leur malheur alors que cela pourrait être la cause de leur bonheur.

  • Ne te fais pas d'illusion. Malgré tout ce qui a été dit, tu ne seras jamais heureux, c'est-à-dire pleinement satisfait de ton état, durant toute la durée de ton existence. Tout au plus, cela te fera connaître des instants de joies – mais ne crache pas dessus ! En vérité, la causalité est hasardeuse et te joueras bien des tours, des bons comme des mauvais. La sagesse, c'est aussi apprendre à accepter son malheur – et apprendre à s'amuser !

  • La causalité t'a donné un rôle unique. Tu es seul à être ce que tu es et tu es seul à faire ce que tu fais. L'existence doit te paraître forcément intéressante : songe que personne n'a jamais été comme toi et que jamais personne ne le sera !

  • Tu ne dois pas renier ton destin mais l'assumer. Si la causalité a voulu que tu sois amoureux, n'éprouve pas de haine pour ton amour : car tu ne peux rien y faire.

  • Si le destin te fais souffrir, honore-le. La souffrance ne doit pas t'attrister ; idéalement, elle devrait te griser comme toutes les autres émotions, elle devrait te stimuler et t'aider à grandir.

  • Ne cherche pas un sens à ton rôle : tu n'en trouveras pas. La nécessité n'est là que pour elle-même ; elle n'a pas à se justifier.

  • Au lieu de t'interroger sur la médiocrité de ton rôle, profite de lui ! Tout rôle, quel qu'il soit, est amusant à jouer. Joue, joue, joue ! Ne cesse jamais de jouer, car tu ne peux rien faire d'autre dans l'existence.

  • Joue ton rôle du mieux que tu le peux. Aspire à la noblesse et à la grandeur. Tu es le rôle principal de la comédie (la pièce de théâtre est toujours centrée sur le sujet), tu es le roi de ton monde : essaye d'être à la hauteur.

  • La morale n'existe pas. Elle ne doit pas contraindre tes actions ni entraver ton rôle ; passe au-delà. Tout jeu est amoral.

  • Aime tes désirs et maîtrise-les. Ils font partie de la nécessité inhérente à ton être ; tu ne pourras pas les supprimer sans tuer une partie de toi-même. Tâche donc de les dompter : c'est une entreprise ardue et il est probable que tu échoueras à de nombreuses reprises mais c'est la causalité qui l'aura voulu : pourquoi alors t'en affliger ?

  • Le moteur de ton rôle est la volonté de puissance. Sans que tu en sois conscient, ton être veux être le plus puissant possible ; et il n'a pas tort. Ne frémis pas à cette pensée. Aime ta puissance.

  • Autrui est toujours inférieur à toi : le sujet est le maître dans son univers.

  • Sois un bon spectateur ; il n'y a pas de plaisir plus accessible et plus élevé que celui de regarder avec étonnement le produit de la nécessité.

  • Il y a toujours quelque chose de nouveau à regarder. Étonne-toi.

  • Tout est vain ; le spectacle n'a aucun sens – mais il est plaisant et terriblement drôle. Ris devant la farce de la causalité ! Il n'y a rien de plus drôle que l'absurde.

  • Ne cherche pas à comprendre le monde : tu t'enfoncerais dans des marécages dont tu ne sortiras qu'à grand peine, dégoûté de ton entreprise – voire du monde lui-même.

  • Cherche les aventures. Va vers les vastes paysages de la pensée, vers les bagatelles sentimentales humaines ou vers les profondeurs cachées de la nature – pourvu que tu aies une activité ! Contemplative ou pratique, l'activité est le seul remède à l'ennui, ce ver misérable qui te fait perdre le goût du jeu.

  • N'oublie pas les autres acteurs de ta comédie : nombreux et variés, ils peuvent être la source de maintes intrigues fascinantes auxquelles tu n'as jamais pensé. Regarde-les, joue avec eux ; ce sont les bouffons de ton royaume.

  • Regarde attentivement tout autour de toi : le monde et ses ornements ; la nature et ses lois ; les hommes et ses sentiments, œuvres et rêves – et toi-même, sujet pensant souffrant de ta propre conscience – n'y a t-il pas là de quoi rire à l'infini ?

  • Tu es séparé. Ta conscience est séparation. Ne t'en préoccupe pas ; il n'y aurait pas de jeu s'il n'y avait pas eu séparation. Tu seras réconcilié avec le Tout à la fin de la partie.

  • Que t'importe ton soi-disant libre-arbitre ? N'est-ce pas agréable d'être enchaîné par la nécessité ? Lorsque tu prends conscience de tes chaînes, l'apaisant souffle de la brise te submerge, la tiédeur de l'atmosphère te recouvre de ses effluves vivifiants, ton corps enchanté te pousse vers l'horizon lointain – n'est-ce pas cela, la liberté ?

  • Tu sauves la vie de quelqu'un ? C'est bien. Tu assassines l'un de tes proches ? C'est bien aussi ; – car c'est la causalité qui te guide et la causalité ne fait que du bien.

  • Fermes les yeux et regarde : ces maillons multiples, enchaînés les uns aux autres en une toile sans fin, – c'est le monde.

  • Laisse-toi emporter par la causalité ; quand tu auras appris à la connaître, tu vivras en dansant ; et ton existence sera semblable à l'écume des plus belles mers : pétillant dans la nécessité, tu pourras t'émouvoir de la magnificence de l'océan auquel tu appartiens.

  • Vertu, vice ; ces mots devraient n'avoir aucun sens pour toi – ce sont eux qui t'entravent. Ils limitent ton champ d'action en t'enfermant dans un espace clos aride et laid. Ouvre les barrières ; ton terrain de jeu est d'autant plus beau qu'il est vaste. Vois toutes ces fleurs multiples – et cueilles-les ! Et vénère la causalité pour t'avoir révélé cette vérité !

  • Comment qualifierait-on un jeu sans obstacles, épuisant de facilité et dont l'objectif est à portée de toutes les mains ? Mauvais ! Mauvais ! Fade et terne !... Ne désire jamais un jeu de la sorte ! À vaincre sans péril on triomphe sans gloire disait un poète...

  • La plupart des acteurs jouent sans en être conscient. Les malheureux ! Comme ils manquent la saveur de leur jeu en s'aveuglant de la sorte ! Oculos habent et non videbunt.

  • Aspire à être le meilleur. Le but de tout jeu n'est-il pas de surpasser tous les autres ? Imagine que ton existence est un combat, une course, une bataille – et sois le vainqueur. Obéis à ta volonté de puissance. Mais n'oublie pas que la plus grande des puissances consiste souvent à comprendre son rang au sein du monde et de le tenir, sans descendre, sans monter au dessus ; c'est la plus forte des puissances en ceci qu'elle est stable, imperturbable et insoumise face au hasard. Veille à ce que ta puissance ne s'écroule pas.

  • Au fond, l'harmonie est la plus belle des puissances.

  • L'ivresse révèle l'homme que tu es. Ivre, tu es toi-même ; la séparation s'éloigne ; tu te rapproches du Tout – hybride conscience si proche de la vérité ! Il n'y a pas de meilleur sentiment que l'ivresse, mais prends garde – sa puissance peut te donner le goût du néant. Maîtrise ton ivresse.

  • L'abondance des plaisirs est le plus sur moyen d'être dégoûté du désir. Sois modéré.

  • La vie est un drame mystérieux : l'imagination invente des scènes dont nous ne savons pas si nous les jouerons sur le théâtre du réel ou si elles sommeilleront à jamais dans le berceau de nos fantasmes.

  • On est joyeux dès lors qu'on éprouve de la ferveur pour la totalité des choses et des instants qui se présentent à nous. Cherche cette ferveur.

  • Une fois que tu as compris que ton existence n'a pas de sens – arrête de chercher ! Accepte le mutisme du monde et aime ton statut d'étranger ; si tu te révoltes contre le monde et que tu continues à désirer trouver un sens, tu ne trouveras que la frustration. Que cela soit clair : l'existence n'a pas de sens, ou du moins, tu ne pourras jamais le connaître. Arrête donc te t'interroger vainement et cesse de te faire abattre par le silence – et regarde le spectacle. Tu peux trouver des raisons de vivre mais non pas de sens à la vie.

  • L'histoire n'est qu'un condensé des jeux des hommes du passé.

  • Adam et Eve ont préféré le jeu dangereux de l'existence à la froide monotonie de la vie sans obstacles. Suivons leur exemple.

  • La philosophie elle-même, le plus souvent, n'est pas autre chose qu'un jeu inventé par des savants. La métaphysique notamment est l'un des plus anciens jeu des hommes.

  • Force de Dom Juan ; puissance de la séduction, de la conquête. Les grand séducteurs, comme les grands conquérants, sont de grands joueurs. Aspire à la conquête : tu dois sentir ta puissance croître en tes veines – c'est l'image la plus noble de la vie.

  • La vraie liberté, c'est pouvoir danser à l'intérieur de ses chaînes.

  • En vérité, tu recherches toujours plus le désir lui-même que la satisfaction de celui-ci. Il y a toujours de la frustration à constater qu'un jeu, ainsi qu'un désir poursuivi, est achevé ; on se sent comme appauvri et vidé : la vie est déjà moins amusante.

  • Philosophe en riant, crée des œuvres où la joie se voit à chaque page, où l'ironie remplit l'ouvrage tout entier : – élève-toi vers la sagesse avec un rire supérieur et spirituel ! Parodie l'existence elle-même et contamine-la à travers toutes ses veines de ton irrésistible manque de sérieux ; en un mot, rend la vie risible.

  • Le seul moyen d'aimer la médiocrité, c'est de la rendre risible à nos yeux.

  • Qui ne se moque pas de la vie devrait bien être moqué lui-même – par la vie elle-même ! Celui qui prend au sérieux la vie ne mérite t-il pas toutes ces souffrances qu'elle a délicatement préparé pour railler cet homme misérable ?

  • N'est-ce pas agréable d'échanger des rires philosophiques avec l'un de tes semblables ? Le rire est contagieux ; mais il faut le soigner avec tendresse afin que sa noble beauté ne se dissipe pas vulgairement avec le nombre de ses jouisseurs. N'expose donc pas sans pudeur toutes tes réflexions et pensées à tout le monde ; sélectionne tes interlocuteurs et dévoile ton aspiration à la sagesse qu'aux personnes qui te semblent capables de la comprendre – et priorité aux jeunes filles, ces perles poétiques que la vie t'a offert ! Les jeunes filles sages sont tellement belles ; – et tellement rares aussi !

  • L'eros est un grand amour malade ; dompte-le, guérit-le et il deviendra philia, l'amour pur de la joie, – plus modeste, il est vrai, mais aussi plus paisible, doux, stellaire : lui seul permet la construction des hauts châteaux de la beauté et de la sagesse. L'eros construit sans ordre, au hasard : ce sont des grains de sables assemblés autour d'un chaos qu'un seul souffle détruit à l'improviste. Le sable – l'eros – doit être la base de ton château de pierre – la philia. Tout sable qui n'est pas devenu pierre après un certain temps est nuisible et porteur de souffrance sans compensation de grandeur. Si tu souffres, ce doit être pour t'élever – pas pour te noyer dans ton marasme de douleur !

  • Construis peu à peu des yeux nouveaux ; vois avec un regard perçant de poésie. Tout est dans le regard.

  • Cherche toujours à n'être plus que pur adhésion au réel.

  • Pour t'amuser au mieux dans ton existence, agis avec une superficialité profonde, cette dense légèreté qui rend les instants semblables aux sourires subtils des femmes séduisantes et intelligentes.

  • Laissons couler la causalité, comme nous laissons couler l'aigreur de femmes. 

J'ai chanté les délires de la puissance ; je me suis élevé vers les plus belles cimes ; – et maintenant je dégringole allègre de mes hauteurs jusqu'au néant.

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mardi 1 mai 2012

CCVIII

Périssent les faibles et les ratés ! Voilà notre philanthropie. Et on devrait même les y aider !

– Nietzsche

landru

J'affirme qu'Henri Désiré Landru, loin d'être un vulgaire criminel méritant notre mépris, comme on ne cesse de le croire quelque peu stupidement, est l'un de ces grands hommes qui font rayonner l'humanité par delà le bien et le mal et qui mérite toute notre estime et notre admiration. Que lui reproche t-on, au juste ? D'avoir séduit onze femmes afin de dérober leur argent, puis de s'en être débarrassé en les découpant soigneusement et en les brûlant allègrement dans un fourneau de cuisine. Bon ; ce n'est pas très banal ; et il est vrai que ce genre de moyen de gagner sa vie n'est guère apprécié par la majorité des êtres humains ; mais pour qui y regarde de plus près, ses actions peuvent apparaître dignes des plus beaux éloges. En vérité, Landru est une victime,une victime de plus, de l'aveuglement de la masse, de la foule, du médiocre troupeau humain incapable de regarder plus loin que les faits bruts en contradiction avec la morale niaise qui domine – hélas ! - le monde. Alors, osons, si vous le voulez, déchirer le voile qui assombrit injustement Landru ; et osons oublier nos préjugés pour apprécier cet homme puissant à sa juste valeur.

Je dis puissant – car il faut admirer l'exploit qu'il fit. Imaginez le, ce brave Landru, presque quinquagénaire, sans le sou et laid comme un pou : qui pourrait alors deviner que cet homme, banal et raté en apparence, eût la force physique et psychologique de séduire en quatre ans et sans se faire remarquer, plus d'une dizaine de femme, de prendre délicatement leur argent et de les brûler discrètement ? En vérité, Landru est le symbole par excellence de la puissance de la parole et du pouvoir de la rhétorique : il nous apprend à tous que l'éloquence est la plus forte des armes. Landru, ce Don Juan du crime, ce Cupidon du fourneau, parvint, en effet, par la seule habileté de son éloquence, à mettre dans son lit et dans son porte-feuille des femmes qui étaient pourtant sans doute bien vertueuses. Landru est donc le héros de la parole en même temps que le messie des moches : il montre aux plus laids d'entre-nous que la séduction repose bien plus sur la maîtrise du langage que sur la beauté éphémère de l'individu – de quoi redonner de l'espoir à de nombreux d'entre-nous.

On le méprise parce qu'il brûla des femmes dans un fourneau. Or, les femmes – ô vérité éternelle – sont comme les grenouilles : il n'y a que leurs cuisses qui sont bonnes. Par conséquent, Landru est l'homme qui sut le mieux savourer les femmes comme elles devraient l'être : mortes et bien cuites.

Rajoutons à cela que cette vie, dans laquelle nous n'avons nullement choisi d'atterrir, est bien ennuyeuse ; nous cherchons perpétuellement de nouveaux divertissements pour masquer le néant qui caractérise notre humaine condition. Vanitas vanitatum ! Vanité des vanité, tout est vanité et poursuite du vent ! Suggère l'inssipit de l'Ecclésiaste. Mais bien heureusement il existe des hommes tel Landru qui nous divertissent de notre condition et qui redonnent du goût à notre existence, la plupart du temps si insipide. Les hommes se font la guerre uniquement pour éviter de sombrer dans l'abime de l'ennui ; il est donc bien niais de refuser la guerre et l'affrontement dans la vie. Acceptons Landru et ses actes qui sont, avec le recul, si amusant et enrichissant : il est l'un de ces rayons ultimes qui illuminent, par la splendeur nacrée de leur lumière torride, ainsi que le font les papillons éternels dansants joyeusement dans les airs et les crépuscules merveilleux des soirs mystérieux où les hommes solitaires, exaltés devant le contraste poétique du sublime lyrisme de la nature envoutante et de la tiède morosité du quotidien exsangue, pensent avec délicatesse aux froides détresses d'autrefois et aux joies illuminés et parfumées de l'avenir où se maintiennent, roides et trompeuses, les mièvres mélodies de nos illusions perfides, – ah ! - l'un des ces rayons ultimes, dis-je, qui illuminent suavement et tendrement le fardeau implacable de notre humaine, trop humaine, bien trop humaine, beaucoup trop humaine, condition.

Bref, nous avons vu que Landru égayait notre vie ; mais pourquoi la masse pense t-elle avec tant d'obstination qu'il est un être indigne ? Parce qu'il est un criminel, clament-ils. Mais il est aisé de montrer que Landru n'est nullement responsable de ses actes. Ah oui. En effet, selon la loi de la causalité, tout est nécessaire ; chaque cause à son effet – et nulle exception ne saurait être toléré. Il n'y a pas de causes libres, de chaînes causales qui pourraient se créer par elles-mêmes... En somme il faudrait donc bien plutôt s'en prendre à la causalité, et non pas à cet homme innocent, comme chacun de nous, d'ailleurs.

La plupart des hommes jugent Landru immoral ; mais la morale n'est pas autre chose qu'une fable humaine inventée par les faibles pour se protéger des forts. Landru est un fort, injustement méprisé par les faibles, des tchandalas dont il faut ignorer les opinions erronées – pour ne pas dire débiles. « Périssent les faibles et les ratés ! Voilà notre philanthropie. Et on devrait même les y aider ! » clamait déjà le faible et raté Friderich Nietzsche.

Ceux qui ne sont pas satisfaits de cet argument peut-être un peu brutal, le seront peut-être par celui-ci, plus métaphysique : nous savons depuis Dostoïevski que si Dieu n'existe pas tout est permis ; or Dieu n'existe pas (nous passerons les démonstrations fastidieuses de l'inexistence de Dieu) ; donc tout est permis, y compris de faire cramer ses maîtresses pour gagner sa vie.

Enfin, les sages, les plus sages d'entre les sages, ont toujours conseillé de mettre en pratique cette maxime : amor fati. Si le destin voulut que Landru brûlât ses amantes, il faut, afin d'atteindre l'ataraxie et la sagesse, y consentir. On ne saurait déprécier un événement passé sans commettre une grave erreur éthique. Amor fati : aimons le fruit de la nécessité et aimons Landru, qui n' était qu'une accumulation de faits digne d'éloges, comme tous les faits de ce monde.


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jeudi 26 avril 2012

CCIII

Nos Belinsky et nos Granovsky ne croiraient pas, si on leur disait, qu'ils sont les pères directs de Netchaïev et de ses disciples. C'est cette parenté, cette permanence de l'idée qui se développe en passant des pères aux fils que j'ai voulu exprimer dans mon oeuvre. Je n'ai pas, et de loin, réussi, mais j'ai travaillé avec soin.

– Dostoïevski

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Les premiers libéraux, ces pacifistes un peu rêveurs, ces idéalistes se voulant réalistes qui ont échangé leur confiance en l'âme humaine par la croyance en l'efficacité de la divine main invisible tant sur le point de l'économie que sur celui des moeurs, ne soupçonnaient pas qu'ils théorisaient les fondements d'une doctrine qui allaient mener à la société du spectacle perpétuel, où aucun évènement réel ne peut avoir lieu ; où le règne du droit, transformé en envie morbide du pénal, entrave la liberté individuelle au lieu de la favoriser ; où le marché déterritorialisant et séduisant, plus ou moins auto-régulé, à travers son expansion sans limites, détruit la singularité et la diversité des civilisations ; où le citoyen, immortel enfant et rebelle incessant, célébré partout et tout le temps, est invité à consommer tout ce qui est nouveau en fêtant les avancées de l'inéluctable progrès, qu'il soit technologique où sociétal ; où, sous les drapeaux prétentieux des bien-pensants en tout genre, nous faisons entrer des millions d'individus analphabètes condamnés à n'être jamais assimilés, mais atomisés, monadisés, sans portes, ni fenêtres, ni valeurs communes ; où, en somme, le dernier homme de Nietzsche, celui dont la corde de son arc à désappris à vibrer, celui qui a fièrement inventé le bonheur en clignant de l'oeil, est devenu une réalité effective, trop effective, observable au quotidien. Et pourtant, la logique du libéralisme, poussée jusqu'au bout, ne peut que mener à cette situation détestable.

samedi 21 avril 2012

CXCVIII

La sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel.

– Pierre Louÿs

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L'épanouissement d'un homme est un processus vivant, et, par conséquent, l'on ne saurait isoler abstraitement certaines parties de son développement sans heurter sa réalité profonde. Autrement dit, pour espérer réellement comprendre un être, compréhension idéale que nous poursuivons toujours sans jamais pouvoir tout à fait l'atteindre, nous devons le prendre dans sa totalité, sans omettre aucun aspect de lui-même. Les histoires du corps d'un individu paraissent sans importance, mais assurément elles révèlent plus le profondeur cachée d'un homme que bien des détails abstraits de doctrine ; et c'est à Nietzsche que nous devons cette découverte, qui sut si bien exploiter les anecdotes dont il disposait de certains philosophes, tel Schopenhauer, pour aboutir à des conclusions intéressantes. Une oeuvre, qu'elle soit artistique ou philosophique, est non seulement une réussite dans son genre, mais également un témoignage sur la vie : pour saisir toute la portée de ce témoignage, il nous faut essayer d'atteindre l'être qui a déposé ce témoignage, être qui n'est pas un pur esprit, mais qui est également un corps, ayant ses irréductibles spécificités.

Pour cette raison, le rapport d'un être à la sensualité ne doit pas être négligé. La manière avec laquelle un écrivain appréhende la sexualité n'est point un vain détail destiné à remplir les biographies. Le premier exemple qui me vient, et il est éloquent, est celui de Jean-Jacques : qui ne voit pas que des pans entiers de sa philosophie dépendent de ses premières expériences amoureuses ainsi que du souvenir intarissable que laissa en lui sa relation avec Mme de Warens ? Par ce biais, ainsi que par mille autres, on comprend pourquoi Rousseau ne pouvait être Nietzsche, dont le pathétique néant de sa sexualité s'avère fort instructif sur sa philosophie et sur sa manière d'appréhender le monde tout entier. Et comment ne pas songer à l'auteur de cette citation, lui, l'un des plus grands amoureux du corps féminin de la littérature, dont les expériences innombrables ont inspiré toutes ses oeuvres sans exceptions, des plus poétiques aux plus pornographiques ? Si nous savions comment baisait Platon, notre regard sur sa philosophie en serait profondément altéré, je n'en doute point ; mais, sur ce sujet, nous devons nous contenter de plaisantes et fantasques rêveries.

vendredi 20 avril 2012

CXCVII

Il importe aussi à la pureté des voyelles qu'elles ne soient pas entourées de consonnes qui troublent leur pureté de son, comme il arrive souvent dans les langues du Nord, où les consonnes affaiblissent le son des voyelles, tandis que l'italien conserve cette pureté, ce qui le rend si musical.

– Hegel

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En ces temps de syncrétisme et d'indifférenciation forcées, il paraît insoutenable de soutenir que certaines langues sont plus belles que d'autres : tous unis, tous fiers de partager les mêmes valeurs, il serait vraiment incongru d'introduire une mesquine volonté de hiérarchie dans un paradis si heureusement homogène. Mais nous pouvons nous réjouir de ceci : jamais une idéologie quelconque, même celle du festivisme, ne pourra lutter contre les intuitions naturelles du sens commun ; et, pour dire clairement et franchement la chose, les gamins découvrant l'allemand en classe pour la première fois seront toujours aussi rebutés et amusés. Ce qui caractérise la découverte de l'allemand, c'est un étonnement devant la rudesse de la prononciation, rudesse suscitant rapidement un écoeurement que vient adoucir les plaisanteries. On a l'impression que entschuldigung est une insulte, et à peu près tous les mots semblent être une telle négation de l'harmonie naturelle qu'il est difficile de ne pas rire ou s'affliger devant l'inépuisable variété des expressions laides. Je ne crois pas que ces jugements de goût soient absurdes, et il me paraît difficile de nier que le mot indépendance se dit mieux en français qu'en allemand, Unabhängigkeit. Il est tout aussi naturel de penser que l'allemand est une langue désagréable phonétiquement que d'affirmer que l'italien est de toutes les langues européennes celles qui se prête le mieux au chant. J'ai toujours trouvé, et affirmé, avec mes camarades de classe, depuis qu'on a essayé de m'enseigner le schleu comme on disait et comme je le dis encore, que l'allemand était moche. Certes, l'allemand possède des vertus incontestables que je ne voyais point auparavant, lorsque j'étais obligé de me torturer la mémoire et la bouche pour parvenir à dire correctement combien j'avais de frères et de soeurs et quel métier je voulais faire plus tard ; Goethe, Nietzsche sont passés par là pour me faire entendre les charmes cachés de l'allemand. Mais je fus ravi, et je le suis encore en y pensant, que Nietzsche avouait préférer lire Le monde comme volonté et comme représentation dans sa traduction française et qu'il regrettait de ne pas avoir pu écrire Ainsi parlait Zarathoustra en allemand. La meilleure phrase possible sur ce sujet est celle qu'on attribue à Charles Quint : je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval. Tout est là.