jeudi 19 juillet 2012

CCLXXXVII

Plus je vais, et plus je pense qu’on ne devrait peut-être commencer à écrire que vers quarante ans. Avant, rien n’est mûr, on est trop vif, trop sensible, pour ainsi dire, et surtout on aime encore trop la littérature, qui fausse tout.

– Léautaud

Deux questions s'imposent : d'abord, que fait-on en attendant d'avoir quarante ans ? Ensuite, comment peut-on être sûr de ne pas rendre l'âme avant la quarantaine ? Le cas tragique de Simone Weil fait réfléchir. Je fus réellement indigné lorsque je découvris, coup sur coup, et son potentiel unique, et la brièveté de sa vie. On devrait pouvoir sacrifier des bonhommes inutiles pour que Dieu fasse vivre les grands de ce monde. J'aurais tout fait pour que Simone Weil vive et épanouisse sa pensée prometteuse. Il est scandaleux qu'une femme aussi prodigieuse meure à 34 ans tandis que tant de salauds et de connards croupissent dans leur basse existence jusqu'à leur centième année. La tragique mort prématurée de Simone Weil est presque du même ordre que celle, encore plus abominable, de Pergolèse et de Mozart. Nous ne pouvons pas nous empêcher de nous poser ces questions : qu'aurait-elle écrite ? Comment aurait-elle analysé l'après-guerre ? Si elle eût vécu davantage, je suis persuadé qu'elle eût écrasé par la supériorité incontestable de son oeuvre toutes les billevesées d'un Sartre, dont on s'aperçoit aujourd'hui qu'elles ne valent pas grand chose une fois la mode passée. D'ailleurs, même sans avoir vécu davantage, elle surpasse tous ces intellectuels prétentieux qui pullulaient déjà à son époque.  

Bref, il est par là évident qu'il faut se garder de toute attente prolongée, et que l'empressement d'agir n'est point un signe d'impatience immature, mais qu'elle correspond à une nécessité vitale de l'oeuvre en construction. Je me réjouis que Balzac n'ait pas médité davantage sur la Comédie Humaine et qu'il se soit dépêché, au malheur de son estomac inondé de café, de la construire chaque année avec autant de vélocité ; le temps était compté. Est-ce après quarante ans que nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes ? C'est probable, quoiqu'il ne puisse y avoir de règle générale en cette matière. Rousseau n'était pas grand chose avant quarante ans ; Proust entreprit la rédaction de la Recherche alors qu'il avait 37 ans ; et les oeuvres de jeunesse de Flaubert, bien que remarquables, ne sont rien à côté de ses oeuvres de maturité. Les contre-exemples existent, mais sont tout de même moins nombreux. Il faut dire aussi que tout le monde n'atteint pas la maturité au même rythme ; n'est pas Victor Hugo qui veut. Par ailleurs, il est nécessaire de se souvenir à chaque circonstances que l'attente est presque toujours une mauvaise solution ; l'attente, c'est le début du renoncement. Au contraire, il faut toujours agir, malgré les erreurs inévitables, malgré la médiocrité difficilement supportable de l'action ; ce n'est qu'ainsi qu'un véritable progrès peut voir le jour en soi-même. Car on peut aller vers ses quarante ans en n'ayant presque pas avancé depuis ses vingt ans ; j'ai même observé des êtres qui ont manifestement davantage reculé qu'avancé au fil des années ; aussi, ils attendaient le moment d'agir. La sagesse, qui est la clef de toutes nos réussites, la source de toutes nos belles oeuvres, consiste justement à saisir le bon moment dès que possible, c'est-à-dire tous les jours. La patience n'est point dans l'attente rêveuse d'un chimérique moment opportun, d'un vague messie n'arrivant jamais, mais dans la persévérance dans l'effort réalisé tous les jours pour poursuivre son idéal. Les débuts sont décevants, certes ; toutefois, consolons-nous, car la récompense est à la mesure de la peine fournie. 


jeudi 7 juin 2012

CCXLV

Pars quinta, de potentia intellectus, seu de libertate humana.

– Spinoza

Spinoza_Ethica

Comme toutes les philosophies, celle de Spinoza aboutit à la conquête de la liberté de l'homme. Si nous jetons notre regard sur l'ensemble de l'histoire de la philosophie, nous voyons que tous les grands philosophes, d'une manière ou d'une autre, apportent la possibilité d'une liberté. Philosophie est presque synonyme de recherche de la liberté, parce qu'être sage, comme tout le monde l'a souligné, c'est être libre. Aussi, faire l'histoire de la philosophie revient presque à  raconter l'épopée de la liberté humaine. Seuls les philosophes qui n'ont pas daigné s'occuper de l'homme sont exclus de cette Iliade captivante. 

Même si ce n'est pas le mot "liberté" qui est mis en valeur, Platon, le premier sans doute, trace de sa main brutale et déroutante les contours de la liberté humaine ; son idéal ne cessera jamais d'agiter les grands esprits. Par la justice, par le savoir et par l'harmonie, l'homme bâtit sa liberté. Chez Aristote, tout aussi proche du corps que son maître indépassable, la liberté sera presque synonyme d'épanouissement : c'est le chemin de la perfection humaine, c'est le mouvement allant de la puissance à l'acte, mouvement vital jamais interrompu. Épicure fonde sa liberté en son jardin tranquille, riche d'amitiés et de minuscules plaisirs, tandis qu'Épictète l'esclave accouche de sa liberté héroïque en niant par l'esprit la douleur corporelle ; la pensée de la nécessité inflexible et de la raison maîtresse des représentations lui inspire, avec les autres stoïciens, le sentiment de l'inviolable liberté intérieure. Quant aux pyrrhoniens, à force de jouer avec les doctrines et les mots, ils découvrent la suspension de jugement, mère de la liberté de pensée, et qui apporte cette étrange liberté fondée sur la vertueuse indifférence.

Chez les Modernes, les hommes aspirant à la liberté doivent affronter la terrifiante Nature, devenue mystérieusement infinie, froidement mécanique, inflexiblement déterminée ; inscrit au coeur de la Nature, le philosophe cherche à sauver sa liberté, lui qui erre péniblement dans le labyrinthe de la causalité, dont il examine les murs austères avec la rigueur nouvelle des sciences positives. Descartes montre la puissance du libre-arbitre, illustre les pouvoirs sous-estimés de la volonté, et rappelle l'origine de la grandeur de l'homme, qui est d'avoir une âme. Spinoza, le plus conscient de la servitude humaine, qui insiste le plus sur les difficultés inévitables de la pars natura que nous sommes, est également celui qui donne à la raison la plus haute valeur et qui prodigue à l'homme le plus de procédés à suivre pour avancer sur le chemin de la liberté. Rousseau introduit la liberté dans la conscience et dans l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, ce que Kant reprend pour son compte, lequel, de sucroît, dramatise par son antonomie de la raison pure le conflit entre le déterminisme de la nature et la liberté du sujet ; son coup de génie consiste à sauver les deux, en réservant le déterminisme au monde des phénomènes, et en accordant la liberté au seul monde nouménal. Avec Hegel, l'idée de liberté devient le moteur et le sens de l'histoire tout entière. Même chez Schopenhauer la liberté existe : d'abord parce qu'il reprend Kant, et ensuite parce que la négation du vouloir-vivre est une libération. Bergson sauve la liberté de la menace du déterminisme en révélant la confusion jamais remarquée entre le temps mesurée, spatialisée, et la durée réelle et concrète ; en retrouvant la vérité du temps, il retrouve la vie, imprévisible, créatrice, et source de liberté. Alain, cet esprit fier d'être un grand voleur, semble réunir toutes les libertés en lui et les exprimer par les plus belles formes possibles ; et telle se montre la sagesse, en cette conquête de la liberté dans tous les systèmes où elle a germé, ainsi qu'en soi-même tout entier, en la raison, en la force de la volonté, en ce désir ardent d'anéantir toutes les entraves qui gênent l'heureux mouvement humain vers la perfection.

vendredi 25 mai 2012

CCXXXII

C'étaient de braves gens fort prudents qui avaient réuni 12 ou 15000 francs d'appointements ou de rente par un travail ou une adresse assidus, et qui ne pouvaient souffrir de me voir allègre, insouciant, heureux avec un cahier de papier blanc et une plume, et vivant avec pas plus de 4 ou 5000 francs.

– Stendhal

28stendb

L'écrivain, plus encore que les autres artistes, vit sa passion et fait son bonheur avec trois fois rien. Aussi pauvre qu'il soit, il aura toujours de quoi avancer dans son art. Un cahier et une plume, on en manque guère ; tandis qu'il est fréquent qu'un sculpteur peine à se procurer du marbre, ou qu'un musicien désespère de voir un jour jouer sa musique. Cervantès, dit-on, écrivit Don Quichotte en prison ; et Schopenhauer a raison de se servir de cet éloquent exemple pour faire voir à quel point le bonheur est affaire d'intériorité. Aussi, l'homme aimant écrire peut être heureux partout et quand il le souhaite. Peu importe qu'il soit talentueux ou non, l'essentiel est qu'il désire s'accomplir dans une activité, et qu'il a toujours les moyens de le faire ; toujours il a les moyens pour forger des phrases. L'absence de volonté forte peut entraver l'écriture, mais jamais l'absence des matériaux nécessaires. À la fin de sa vie, Rousseau aimait se promener en écrivant ses pensées sur des cartes à jouer : belle image de la liberté de l'écrivain. On n'imagine guère Poussin peignant en se gambadant gaiement dans les bois.

L'écriture est l'art le plus abstrait, et c'est pourquoi il est à la fois le plus dangereusement libre, et le plus indépendant des ressources matérielles. L'histoire de la littérature montre les grands écrivains soucieux des questions d'argent, et, sur ce point, il n'y a rien de plus drôle que les périlleuses aventures financières de Balzac. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ses préoccupations d'argent ne l'ont pas du tout empêché de construire son oeuvre immense ; son chantier jamais ne fut interrompu. Il en va autrement pour les cinéastes, eux qui sont presque toujours limités dans leur puissance créatrice à cause de la grande question des moyens financiers. Ce fut la malédiction d'Orson Welles. Le Don Quichotte avorté de Terry Gilliam a le mérite de montrer l'énervante dépendance du cinéaste aux circonstances, aux producteurs, aux financiers. Un film ambitieux, pour être réalisé, doit être désiré par de grands possédants qui se moquent bien de l'art. Il est peu probable qu'on eût accepté de financer un projet tel que La Recherche du temps perdu. Mais l'écrivain est toujours libre, même enfermé dans sa chambre, même si personne ne le soutient. Il façonne son bonheur dans les joies de ces solitudes qui sont peuplées par mille personnages. Proust, couché dans son lit, aidé par sa chère Céleste, je ne le vois pas seul du tout ; il est avec Swann, Albertine, Charlus, et son propre reflet ; son art le fait dialoguer avec lui-même, et la conversation qu'il tient est la plus passionnante et variée de toute, faisant jeter au loin les balivernes des mondains. Le meilleur exemple de cette idée simple mais si intéressante de la liberté de l'écrivain en toutes circonstances, c'est sans doute le marquis de Sade, qui écrivit l'essentiel de ses fantaisies de génie enfermé en prison. Peut-être même était d'autant plus libre qu'il était en prison ; derrière des barreaux, la nécessité de l'écriture s'imposait à lui. Et cette nécessité est libératrice. 

samedi 5 mai 2012

CCXI

Aussi voit-on constamment que l’habitude du travail rend l’inaction insupportable, et qu’une bonne conscience éteint le goût des plaisirs frivoles : mais c’est le mécontentement de soi-même, c’est le poids de l’oisiveté, c’est l’oubli des goûts simples et naturels, qui rendent si nécessaire un amusement étranger.

– Jean-Jacques Rousseau

Les tricheurs

Jean-Jacques, à son habitude, va loin, et, en une méditation sur le rapport entre le travail et le divertissement, sonde, et juge toute la société. En y songeant trop rapidement, en effet, nous pourrions supposer que les hommes ont d'autant plus besoin de divertissement qu'ils s'épuisent en labeur. Il n'en est rien. Le travail donne le devoir et le goût du travail ; plus un homme dépense ses forces dans une activité qu'il sait ne pas être inutile, et plus il s'en voudrait de perdre son temps et son énergie en de vaines distractions. Par de multiples inventions destinées à le divertir, l'homme se détourne de son chemin, et s'égare en des plaisirs de sens faible ; ce sont des jeux qui ne lui permettent de rien construire, des passe-temps qui nuisent à son épanouissement. Plus l'homme se complaît dans une ennuyeuse oisiveté, et plus il se détournera de la voie du travail, qui est la meilleure et pour la cité et pour l'individu. Jamais la fatigue du travail ne nuira davantage que la mollesse avilissante de l'ennui. 

Rousseau, on le sait, s'en prenait au théâtre lorsqu'il formulait de tels jugements. J'aimerais que l'on ait en tête nos divertissement modernes, tellement plus grossiers et bas, lorsqu'on réfléchit au rapport entre le travail et le divertissement. Les plaisirs frivoles, ce n'est plus le théâtre et le jeu de cartes, mais la contemplation des misères de la télévision, l'écoute passive de musiques qui traînent dans le cerveau, l'organisation de soirées dont le comportement des participants est si atrocement indigne qu'il incite à mépriser la nature humaine. Nous sommes dans une société qui met en place ces bas divertissements, comme si elle chechait par tous les moyens à éviter que les citoyens développent un esprit critique capable de se construire des pensées solides, rigoureusement enchaînées les unes les autres et permettant à l'individu de vivre en se donnant les moyens d'augmenter sa puissance. L'homme tend à la perfection, et c'est pourquoi il aime l'effort ; mais tout est fait pour nous dégoûter de l'effort et nous détourner de l'idéal de perfection. Qui passe son temps assis devant son fauteuil en regardant des séries américaines ne s'aime pas beaucoup soi-même, ou du moins, ne ressent nul élan sincère pour se servir à soi-même et aux autres. Et je crois que celui qui a su se déterminer un travail précis, en s'efforçant d'être le plus possible fidèle à ses exigences, est toujours moins porté à sombrer en des distractions inutiles que l'oisif qui ne s'applique qu'à trouver un moyen convenable pour s'oublier soi-même.

dimanche 22 avril 2012

CXCIX

 S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.

– Rousseau

220px_AGMA_St_le_de_la_d_mocratie

Il y a des phrases si éloquentes lorsqu'elles sont directement jointes à l'observation de la réalité qu'il suffit de les regarder s'élancer d'elles-mêmes. L'absence de commentaire les met en valeur. Plutôt qu'une explicitation superflue, l'évocation rapide et suggestive de quelques figures : Platon, avec l'acuité de son regard implacable, et Philippe Muray, avec son rire tout puissant, rayonnant, vitalisant. 

Posté par Baschus à 22:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,


samedi 21 avril 2012

CXCVIII

La sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel.

– Pierre Louÿs

bouguereau_1_

L'épanouissement d'un homme est un processus vivant, et, par conséquent, l'on ne saurait isoler abstraitement certaines parties de son développement sans heurter sa réalité profonde. Autrement dit, pour espérer réellement comprendre un être, compréhension idéale que nous poursuivons toujours sans jamais pouvoir tout à fait l'atteindre, nous devons le prendre dans sa totalité, sans omettre aucun aspect de lui-même. Les histoires du corps d'un individu paraissent sans importance, mais assurément elles révèlent plus le profondeur cachée d'un homme que bien des détails abstraits de doctrine ; et c'est à Nietzsche que nous devons cette découverte, qui sut si bien exploiter les anecdotes dont il disposait de certains philosophes, tel Schopenhauer, pour aboutir à des conclusions intéressantes. Une oeuvre, qu'elle soit artistique ou philosophique, est non seulement une réussite dans son genre, mais également un témoignage sur la vie : pour saisir toute la portée de ce témoignage, il nous faut essayer d'atteindre l'être qui a déposé ce témoignage, être qui n'est pas un pur esprit, mais qui est également un corps, ayant ses irréductibles spécificités.

Pour cette raison, le rapport d'un être à la sensualité ne doit pas être négligé. La manière avec laquelle un écrivain appréhende la sexualité n'est point un vain détail destiné à remplir les biographies. Le premier exemple qui me vient, et il est éloquent, est celui de Jean-Jacques : qui ne voit pas que des pans entiers de sa philosophie dépendent de ses premières expériences amoureuses ainsi que du souvenir intarissable que laissa en lui sa relation avec Mme de Warens ? Par ce biais, ainsi que par mille autres, on comprend pourquoi Rousseau ne pouvait être Nietzsche, dont le pathétique néant de sa sexualité s'avère fort instructif sur sa philosophie et sur sa manière d'appréhender le monde tout entier. Et comment ne pas songer à l'auteur de cette citation, lui, l'un des plus grands amoureux du corps féminin de la littérature, dont les expériences innombrables ont inspiré toutes ses oeuvres sans exceptions, des plus poétiques aux plus pornographiques ? Si nous savions comment baisait Platon, notre regard sur sa philosophie en serait profondément altéré, je n'en doute point ; mais, sur ce sujet, nous devons nous contenter de plaisantes et fantasques rêveries.

jeudi 12 avril 2012

CLXXXIX

Outre cela, quoique paresseux, j'étais laborieux cependant quand je voulais l'être, et ma paresse était moins celle d'un fainéant que celle d'un homme indépendant, qui n'aime à travailler qu'à son heure.

 – Jean-Jacques Rousseau

1002883_Jean_Jacques_Rousseau


Sentir que nos efforts ont leur fin en quelqu'un d'autre que nous-mêmes, ou, ce qui est pire, en une institution étrangère à nous, sorte de froid organisme sans vie qui s'impose à nous, alors que, conséquence non de l'égoïsme mais du naturel amour de soi, c'est toujours la vue de notre réalisation personnelle, de notre épanouissement propre que nous poursuivons en déployant notre énergie ; sentir cela, c'est s'immerger dans un marais sinistre qui entrave notre volonté, l'enlaidit, l'affaiblit, la corrompt. Quand un autre nous commande, et a fortiori si nous n'avons point d'affection pour celui qui veut nous diriger, nous ne sentons que la contrainte, et ne pouvons voir dans toute sa valeur le but de l'action ordonnée. 

L'homme est un animal difficile. Il peut être le plus travailleur des animaux, mais également le plus paresseux d'entre-eux ; c'est qu'il doit vouloir pour agir, qu'il ne peut se contenter d'écouter son instinct, et c'est pourquoi, à proprement parler, l'abeille ne travaille pas, n'est jamais fainéante, fait toujours ce qu'elle doit faire, sans passer par l'intermédiaire d'une volonté. L'homme qui ne sait pas vouloir ne fait rien ; il se laisse aller, passif, demi-humain, piteux. Et vouloir est chose difficile ; ce n'est point un art qu'on acquiert comme on apprend une langue ; c'est un apprentissage qu'il faut recommencer tous les jours. Vouloir est difficile, oui ; et non tant à cause des obstacles parsemés sur le chemin à accomplir, qu'à cause des conditions qui nous sont imposées, conditions étrangères à nous qui tendent à rendre l'objectif suivi étranger lui aussi. Et l'on ne se bat point pour ce qui nous est étranger. D'où l'on comprend que la grande qualité du pédagogue est d'imposer des contraintes qui peuvent être désirées par les élèves, ce qui est possible en leur faisant comprendre l'intérêt réel et personnel qu'ils auraient à respecter ces contraintes pourtant extérieures, et en s'efforçant de rendre attrayantes ces contraintes : le pédagogue réussi est un habile séducteur.

Il y a des hommes qui ont un instinct de liberté qui crie fort, si fort que les voix faiblardes du devoir extérieur viennent à peine jusqu'à eux ; ces amoureux passionnés de l'indépendance peinent à travailler sous les ordres d'un maître quel qu'il soit ; s'ils l'écoutent, s'ils suivent l'exigence d'un maître, celui-ci est admirable, ils ne veulent pas le décevoir, et encore s'étonnent-t-ils eux-mêmes du peu d'enthousiasme qu'ils ont lorsqu'ils s'efforcent de travailler pour un maître qu'ils estiment plus que tout. S'ils jugent mal et trop rapidement, ils se condamneront et se trouveront fainéants. Mais ce n'est point cela ; ils sont férus d'indépendance, voilà tout ; et la preuve est qu'ils sont bien plus laborieux lorsqu'ils ont du temps libre, lorsqu'ils n'ont pas à subir les contraintes des cours, et qu'ils peuvent jouir sans entrave aucune de la plaisante et sans doute exigente contrainte qu'ils se donnent eux-mêmes. Ils travaillent, oui ; mais autonomes, sans quoi l'ennui est trop fort, ils s'endorment devant ces absurdes contraintes extérieures qu'ils ne peuvent choisir et qu'ils prennent comme des barreaux de prison, trop visibles, trop exaspérantes. Sous l'influences des autres, ils traînent, ils peinent ; seuls, ils vont allègres, et vite, et bien. 

Le cas Jean-Jacques est le plus exemplaire, qui peinait clairement à faire ce qu'on exigeait de lui, alors que, animé par son seul désir, paisible et libre à l'Hermitage ou à Montmorency, il écrit des chefs-d'oeuvres. Mais non, ce n'est pas le meilleur exemple ; il fut songer aux Rêveries du promeneur solitaire, lorsque Jean-Jacques, absolument libéré du regard des autres, ne songeant qu'à lui-même, ne vivant que pour lui-même, écrit avec un bonheur d'écriture que l'on ne retrouve dans aucune autre de ses oeuvres, et difficilement chez d'autres écrivains. Pourtant, ces rêveries parfaites sont le fruit d'un travail, comme les deux discours ; mais c'est un mouvement spontané et heureux, un effort voulu par soi, et juste soi. L'effort libre est heureux.

Posté par Baschus à 22:51 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

lundi 2 avril 2012

CLXXIX

Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour et nuit, pendant trois semaines, un petit discours que j'avais préparé, je me troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot, et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier.

– Jean-Jacques Rousseau

guillemin

Pour être à l'aise dans un discours, pour ne pas se sentir étriqué dans l'action préparée, comme une balle bloquée dans un fusil, l'attente du moment décisif ne doit pas se faire trop lourde, la tension se faire trop forte, au point de se rendre inerte, lamentablement. Tout se passe comme si l'excès de concentration et de préparation aboutissait forcément à un décevant engourdissement. Mais justement, cette concentration et cette préparation excessives, dictées par un perfectionnisme aux vertus douteuses, ne sont certainement pas une bonne concentration et une bonne préparation : il s'agit bien plutôt de débordante concentration pathologique, de sérieuse préparation maladroite. Si la tension de l'esprit est toujours nécessaire pour prodiguer une stimulation que requiert tout effort exigent, cette tension peut être vicieuse, malade, nuisible. Comment distinguer la tension féconde de la tension stérile ? Comment favoriser la première sur la seconde ? On aurait envie de dire que la tension stérile est animée par la crainte de rater et que la tension féconde est animée par le désir de succès ; mais par là on ne dit pas assez, car, si l'on y pense, il y a toujours une forme de crainte dans la tension, dans la préparation, quelle que soit sa nature, et c'est la crainte de mal faire, utile crainte qui empêche les erreurs, favorise l'examen rigoureux, et qui s'assimile presque au désir de bien faire : s'efforcer de réussir revient à peu près à s'efforcer de ne pas rater. Mais si l'on dramatise cette petite différence, que l'on creuse ce "presque" et cet "à peu près", nous pouvons sans doute avancer dans l'effort de distinction. En effet, on voit bien que dans la tension stérile, il est bien plus pertinent de parler de la crainte de mal faire, et plus précisément, de peur de se louper, de s'exposer aux quolibets, de s'enfoncer dans une honte avilissante, de décevoir ceux qui attendent beaucoup de nous ; le négatif est plus fort que le positif ; autrement dit, c'est la vision de l'échec possible plus que la perspective heureuse d'être acclamé, ou de réussir l'exercice que l'on s'est imposé qui domine. 

Il y a, dans la tension stérile, une angoisse de la honte qui pourrait s'abattre sur nous ; et toute la préparation de ces hommes terrorisés par le regard des autres consiste à chercher à ne pas décevoir son auditoire. La crainte de la honte amène déjà la honte ; lorsqu'elle est redoutée, elle ne manquera point de venir ; se laisser aller à la peur de la honte, c'est l'appeler d'une voix forte. Leur erreur est ne pas assez songer au travail lui-même, et de se focaliser sur les effets supposés du résultat, figeant leur mouvement. Il est fréquent de pouvoir facilement apprendre par coeur un poème, savoir parfaitement le réciter seul, et ne pas du tout pouvoir le faire en public ; c'est que l'attention n'est pas fixée sur le poème et sur son articulation, mais sur le regard des autres. Rousseau est un timide ; là est la source de tous ses maux. Voltaire, lui, est sûr de lui ; il ne s'emmêle pas dans des craintes inutiles ; il ne pense point à penser, il ne pense point à faire de l'esprit, mais il pense, mais il fait de l'esprit.   

Lorsqu'on regarde les hommes éloquents, ce qui frappe, c'est la confiance qui émane de tout leur être ; on dirait qu'ils ne doutent pas, et c'est ce qui apporte la persuasion chez l'auditeur : le fameux discours de Bayeux du Général de Gaulle, que nous avons la chance de pouvoir visionner à notre guise, en est un exemple remarquable. Plus encore, Henri Guillemin, ce conteur indépassable, donne l'idée de l'homme éloquent, ayant beaucoup travaillé, mais sans crainte aucune, allant triomphalement, non sans quelques moments d'improvisation, vers l'objectif qu'il s'était fixé. Mais quand diable viendra l'Henri Guillemin de la philosophie ?

Il y a une tension bénéfique qui va de pair avec une grande confiance en soi-même, confiance n'allant jamais jusqu'à la présomption ; cette confiance au moment du discours est indispensable pour l'orateur, car c'est cette confiance qui lui fait songer à l'essentiel, c'est-à-dire au mouvement de son discours, au lieu de misérablement se perdre, comme les timides, dans un abîme d'angoisses, de faux-problèmes, de troubles paralysants. Au moment venu, allons, allons, et ne pensons point ; allons allègrement, réunissant en un point toutes les forces accumulées.

dimanche 1 avril 2012

CLXXVIII

J'aime ta joie parce qu'elle est folle ; elle annonce que tu es heureux.

– Beaumarchais


Il y a un bonheur que les ascètes ne peuvent comprendre, et qu'ils s'efforcent obstinément de mépriser, c'est l'exubérant bonheur positif, bonheur dansant et réellement joyeux, qui s'épanouit sans entrave aucune, qui s'élance animé de sa propre force, bonheur puissant prenant souvent les allures de la folie, tant l'excès des signes de la joie peut ressembler à de la démence. Un air de folie se trouve presque toujours chez les hommes gais ; c'est qu'ils ne craignent point d'exprimer toutes les belles idées, toutes les piquantes pensées qui leur viennent à l'esprit ; ils sentent, puis s'élancent, sans hésitation ; et il n'est pas étonnant que les hommes timides, comme Jean-Jacques, sont souvent des êtres malheureux, du moins en société. Les hommes fous de bonheur effraient les pédants et les austères ermites, les éternels embarassés et chameaux lourds d'un triste esprit de sérieux ; ça étonne, un tel bonheur, et puis ça donne des signes d'euphorie si surprenant ! Ces hommes solides en leur légèreté même, je les admire et les aime. 

Figaro, formidable antithèse de Rousseau, incarne parfaitement ce bonheur énergique, avec, de sucroît, une pétulance et un esprit exceptionnel faisant de lui l'un des personnages le plus attachant qui n'ait jamais été inventé. D'ailleurs, Le Mariage de Figaro est une pièce si extraordinaire, dégageant un tel imprévisible bonheur, que je m'étonne à chaque fois que j'y songe qu'un idéal aussi élevé ait pu être atteint ; Beaumarchais devrait être réellement vénéré pour ce coup de génie possible en France seul ; et je ne peux m'empêcher de croire que cette pièce pourtant déjà si connue n'est pas encore assez célébrée. Ce qu'il y a d'encore plus étonnant, c'est que le monde, qu'on aimerait croire pour l'occasion le meilleur des mondes possibles, nous a donné, en plus de Beaumarchais, le génie enjoué de Rossini, et que le chef-d'oeuvre de ce dernier met précisément en scène le radieux Figaro, dont on ne peut se lasser. Pensant à la force du génie humain, et au bonheur qu'il a su mettre dans ses oeuvres, et tout en écoutant, pour la millième fois, et toujours aussi ravi, l'aria indépassable de Figaro, j'ai presque envie de pleurer, ce qui est peut-être un peu ridicule, vu le sujet de mon exercice ; mais ce serait des larmes de joie, un peu folles, qui viendraient couler sur mes joues ; d'heureuses larmes folâtres.

Posté par Baschus à 23:34 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

samedi 31 mars 2012

CLXXVII

Non, non : j'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était, ne pouvait être illustre et respectable qu'autant qu'il n'était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne faut pas dépendre de son succès.

– Jean-Jacques Rousseau

Voltaire_Rousseau12b

Jean-Jacques Rousseau gagnait sa vie en copiant de la musique, n'ayant guère pu profiter du succès de ses livres ; il obtint plus d'argent en composant en quelques semaines le Devin du village qu'en publiant l'Émile et le Contrat Socialqui lui ont demandé des années de travail. On peut reprocher tout ce que l'on veut à Rousseau, sa paranoïa, son emphase, sa mélancolie, sa mièvrerie ; tout cela lui venait d'une trop haute idée de l'humanité ; mais l'on ne pourra jamais, sans être injuste, l'accuser d'avoir manqué d'indépendance et de courage dans la pensée, qualités dont les parvenus conformistes n'ont certes point besoin, mais qui est indispensable au génie souhaitant s'affirmer dans toute son originalité et dans toute sa force. Nietzsche avait dédicacé Humain trop humain à Voltaire, pour le centenaire de sa mort ; pourtant, de Voltaire et de Rousseau, c'est le dernier qui mérite le plus l'appellation d'esprit libre. Il faut plus d'audace pour publier le scandaleux Contrat Social, que pour écrire La Pucelle ou même le Portatifen les désavouant, en les répudiant, et en accusant de calomnie les hommes qui auraient reconnu Voltaire derrière ces écrits un peu sulfureux. On ne peut pas parader à la cour, plaire unanimement à la foule, s'attacher à rendre durable une vaine gloriole, et en même temps écrire, en les assumant, des textes aux idées subversives. Je dis cela avec la plus grande admiration pour le génie véritable de Voltaire, trop peu lu aujourd'hui. 

Il est courant, parait-il, aux États-Unis, d'apprendre l'écriture dans des écoles, comme si c'était un métier comme un autre ; et même en France, les cours d'écriture se multiplient, avec, comme professeur, des prosateurs de pacotille n'ayant pas l'ombre d'un début de génie ; signe de décadence. Si l'on veut réellement penser, si l'on cherche sincèrement la vérité et la beauté, l'appat du gain ne peut que nous détourner de nos objectifs, avilir notre démarche, et nuire à à notre talent en le détournant de son objet. Mais les hommes recherchent davantage la réussite monétaire, et aspirent davantage à satisfaire une basse vanité qu'à poursuivre des idéaux élevés. Houellebecq, qui n'est pas dénué de talent, est un exemple significatif de l'écrivain gâchant ses capacités pour recevoir les honneurs et la gloire publique ; la faiblesse de La carte et le terriroire par rapport à l'Extension du domaine de la lutte ne s'explique pas autrement ; maudit prix Goncourt, dégradant comme tout le nuisible système contemporain des prix littéraires ; insupportable dictature de la gloriole qui enlaidit toute entreprise littéraire et philosophique. Qui écrit pour l'oseille et pour la vanité se prostitue.

Posté par Baschus à 19:31 - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,