samedi 10 août 2013

CCCXVIII

Le préjugé est une opinion sans fondement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu'on veut, avant qu'il puissent juger. 

– Voltaire

La difficulté à comprendre la nature du préjugé vient de ce que nous sommes forcés d'avoir des préjugés. Qui pourrait se vanter d'avoir toujours des opinions fondées ? Et qui peut se payer le luxe de suspendre toujours son jugement, de ne rien affirmer de certain ? Dieu seul pourrait se passer de préjugé ; mais nous sommes hommes, et nous devons renoncer à connaître le monde par l'intuition divine. Il n'est pas prudent de s'empresser de condamner tous les préjugés, ne serait-ce que parce qu'il y a des préjugés qui ne sont pas faux. Le préjugé est une opinion sans fondement, c'est-à-dire que la vérité de l'opinion n'est pas prouvée et que celle-ci ne repose pas sur un socle assez solide pour qu'on puisse l'énoncer avec confiance. Pour les enfants, la nécessité de leur inqulquer des préjugés exprimant une opinion vraie est évidente ; mais arrivés à l'âge mûr, nous devons encore nous reposer sur des préjugés. Par exemple, j'ai un préjugé concernant les italiens : je crois qu'ils sont plus passionnés que les français. Je le crois, parce que je passe mon temps à lire Stendhal, et que les témoignages de touristes vont dans ce sens. Mais je ne suis jamais allé en Italie ; mon opinion n'est pas fondée, et j'en ai conscience. Pourtant, je crois vraiment que les italiens éprouvent des passions plus intenses que nous ; quoique j'ai conscience que ce soit un préjugé, j'estime que cette opinion a plus de chance d'être vraie que fausse. Ce préjugé n'est donc sans doute pas mauvais ; et il ne manque plus que je fasse un voyage en Italie, que je parle aux italiens, que je m'intéresse de près à leurs moeurs pour que mon préjugé devienne un jugement vrai. 

Mais pourquoi alors les philosophes, les esprits libres, à la Voltaire, s'acharnent tellement à combattre les préjugés ? Pour une raison toute simple : la plupart des hommes confondent leurs préjugés incertains avec des jugements sûrs. Si nous savions tous discerner le préjuger du véritable jugement, le préjugé de poserait pas de problème. Or l'expérience montre que les hommes, dès qu'ils se meuvent dans la sphère de la pensée, sont atteints du vice de la précipitation et de la présomption. Plutôt que de prendre la peine d'examiner leur opinion, et de prendre conscience qu'elle n'est pas fondée, ils préfèrent la lancer à toute allure et déclamer, péremptoires, qu'ils savent ce qu'ils disent, que c'est comme ça, et que si les autres ne sont pas d'accord, c'est qu'ils sont cons. C'est précisément contre cette présomption, venant de l'orgueil naturel des hommes, que les philosophes se battent. Ici, pensons à l'éternel Socrate, incarnation de l'esprit libre : tu crois savoir, mais tu ne sais rien, et je vais te le montrer ; quant à moi, je ne me précipite pas, j'essaye de développer des idées comme je peux ; néanmoins je fais renaître sans cesse à mon esprit modeste cette sentence qui fait ma sagesse : "la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Les célèbres apories socratiques libèrent l'esprit car elles font prendre conscience que nous avons des préjugés ; et le seul fait de savoir qu'on exprime une opinion à partir d'un préjugé permet de se libérer de celui-ci. Aussi les philosophes, bien qu'ils aient raison de chercher à transformer, avec l'aide de la science, leurs inconsistants préjugés en jugements fermes, doivent surtout apprendre, à eux et aux autres, à discerner ce qui relève d'une opinion incertaine ou d'un jugement certain. C'est le chemin de la liberté de l'esprit, et le seul possible ; toute sagesse vient de là ; la modestie de l'esprit conduit au triomphe de l'esprit. 

Posté par Baschus à 13:06 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,


vendredi 27 juillet 2012

CCXCV

Les grandes machines de style, avec le perpétuel ronron de leurs phrases, m’ont à jamais dégoûté de la forme. Pauvres livres, si harmonieux, si l’on veut, et si assommants ! Dans les livres que j’aime, il n’y a pas de rhétorique, il y a même bien des imperfections, mais celui qui les a écrits valait tous les Flaubert du monde.

 Léautaud

9782070374304


Aussi il n'est pas étonnant d'apprendre que Léautaud lisait sans cesse les Souvenirs d'égotisme, que je suis en train de lire avec beaucoup de bonheur en ce moment, et en me faisant le même genre de réflexion que le vieux ronchon. D'où vient que le travail de la forme, aboutissant au beau style à la Chateaubriand, Flaubert ou tant d'autres, puisse s'avérer aussi décevant et même inférieur au style négligé d'un Stendhal ? Cette perfection du style ne doit pas être une vraie perfection, puisqu'elle est si peu satisfaisante aux yeux de certains lecteurs. Mais les stendhaliens sont une minorité, et l'on voit davantage de personnes vénérer Flaubert que Stendhal. Tout de même, d'où vient ce mystérieux décalage ? Les plus grands artistes n'étaient peut-être pas tous des perfectionnistes obsédés, après tout. Vivaldi est grand, et ne s'amusait pas à travailler pendant cinq ans sur un opéra. Peut-on à la fois aimer Stendhal et préférer Wagner à Rossini ? Ces affinités éclairent le problème, je crois. J'en cherche dans l'histoire de la peinture, mais je m'aperçois que mon ignorance est trop grande en cette matière. Toujours est-il que je crois saisir cette idée d'après laquelle le coeur de l'activité esthétique est moins dans le travail besogneux, dans le perfectionnisme consciencieux, que dans la force spontané de l'élan créateur. L'artiste s'appuie moins sur son entendement que sur son intuition et ses instincts, ce que Flaubert ne concède jamais. Certes, il serait sot de réduire le rôle majeur du travail de l'intellect dans l'élaboration des oeuvres d'art, car le travail se rajoute à l'élan sans le remplacer. Où est l'élan dans Salammbô ? Là dedans, tout est médité, calculé, développé selon un plan précis ; c'est le fruit ennuyeux d'un besogneux travail d'ouvrier ; c'est un étalage brillant de guirlandes faussement parfaites se pâmant devant le lecteur exaspéré. Quand j'avais lu ce bouquin, j'étais encore immature en littérature ; je n'étais pas sûr du tout de mes jugements ; aussi, je crois bien que je m'étais forcé à l'aimer, j'essayais de me persuader de la perfection incontestable de Flaubert. Vraiment, sans la lecture de Stendhal, vers mes 18 ans, je serais resté un sot en littérature et sans doute en bien d'autres domaines. Dès que je lis cet auteur unique, non seulement je suis heureux comme si je retrouvais mon meilleur ami absent depuis des mois, mais de plus, je m'abandonne davantage à moi-même, préférant mes maladresses personnelles à la poursuite futile et affectée d'une vaine perfection.

mercredi 25 juillet 2012

CCXCIII

Le chant qui s’échappe de la gorge, est la récompense, qui mille fois récompense.

– Goethe

ceciliabartoli1

Comme la vertu est à elle-même sa propre récompense, les efforts du chant sont récompensés par le chant lui-même. L'exercice de l'art est une jouissance supérieure qui se suffit à elle-même, si tant est qu'on ait l'âme artiste, ce qui n'est certes pas le cas de tout le monde. Ils sont méprisables, ces vaniteux qui toujours se servent de leur art comme d'un moyen pour arriver à une fin abjecte, comme si la basse satisfaction de l'ambition et de l'amour-propre valait le bonheur de l'activité artistique ! Le chant, qui offre un bonheur si visiblement physiologique, est, avec la danse, le modèle de cette sorte de bonheur. Le plaisir est le signe des puissances, dit Aristote. Ainsi l'art, plus que n'importe quelle activité, peut être dite pure. L'activité artistique est par excellence celle qu'on fait pour elle-même. Je chante parce que j'aime chanter : tel doit être la pensée primitive de tout véritable chanteur ; et le rêve de la gloire, par exemple, ne doit être qu'un luxe, un plus dont on pourrait très se passer. Tout ceci est particulièrement visible pour le chant, pour des raisons que tout le monde aperçoit en chantant ou en sifflant sous sa douche et dans la rue, mais il en va de même pour tous les autres arts, peinture, sculpture, ou écriture. Lucien de Rumembré n'est pas un artiste authentique dans la mesure où il ne se satisfait pas le moins du monde de son activité littéraire ; s'il n'écrit, ce n'est jamais que pour atteindre la gloire, augmenter sa fortune, et faire la femmelette dans le monde parisien. Stendhal écrit nombre de ses ouvrages en sachant très bien qu'il ne les publiera pas de son vivant ; et pourtant, le bonheur de l'écriture se sent à chaque page. L'artiste authentique agit non en pensant aux effets que son oeuvre future va provoquer dans son entourage et chez le vulgaire, ce qui est vulgaire, mais pour l'action artistique elle-même : quand il écrit, il écrit ; quand il danse, il danse. Cet élan vers l'action sans trop de pensée caractérise le bonheur de l'artiste. En regardant le mouvement créateur d'un écrivain, on y trouvera moins de pensée, je veux dire de méditation, de rêverie, de calculs ambitieux qu'on ne s'y attendrait. L'artiste malheureux est celui qui pense produire et qui ne produit point. 

vendredi 6 juillet 2012

CCLXXIV

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux. 

– Stendhal

g-rard-fran-ois-p

Le plaisir de l'amour n'est point un plaisir pur ; sensation équivoque par excellence, l'amour, même heureux, est mêlé de milles inquiétudes et violentes piques contre notre âme ; et si l'on peut certes parler de bonheur amoureux, ce n'est jamais dans le sens négatif du concept de bonheur, c'est-à-dire comme absence de troubles. Manger du saucisson est un plaisir pur, à ce que je crois ; rien n'altère le bonheur des papilles qui savourent ce mets sacré de tous les bons vivants qui se respectent. Ceci dit, on voit de plus en plus souvent que les plaisirs de la table sont gâtés par la pensée du contrôle despotique de son poids ou par la tyrannie ridicule, mais de plus en plus envahissante, de la diététique de pacotille qui essaye, bien vainement dans mon cas, de nous faire culpabiliser à chaque consommation un peu trop joyeuse de gras. Malheureux ceux qui ne savent goûtent le plaisir pur et innocent de dévorer avec gourmandise une tartine de beurre salé !  

Le plaisir de l'amour, lui, ne saurait être pur, car la passion de l'amour implique, en son idée même, le doute incessant sur ses sentiments et sur ceux de l'aimé, ce que Stendhal fait mieux voir que quiconque. Point d'amour-passion sans ce doute qui aiguise le sentiment ; point de passion du tout sans tension, sans conflit cherchant une résolution, sans obstacles à la réalisation des penchants. Le caractère irrémédiablement douloureux de la passion amoureuse a fait souvent comparer cette dernière a une maladie de l'âme. Oui, d'accord, mais maladie volontaire dont on redouterait le vaccin et le remède. Au fond, presque tous les amoureux ne regrettent pas d'aimer ; et lorsqu'ils affirment, dans un mouvement plus rhétorique que sincère, qu'ils auraient préféré ne jamais tomber amoureux, n'avoir jamais rencontré cet être maudit envahissant leur esprit, et demeurer peinards dans leur vie paisible et sécurisée, ils ne pensent pas réellement ce qu'ils disent. Les amoureux ne peuvent s'empêcher de vénérer Éros, le bourreau sans pitié de leur tranquillité et la source adorée de leur brasier intérieur. Il est probable que le bonheur se trouve davantage dans le tumulte des coeurs que dans la tranquillité ennuyeuse de l'existence sans passions, sans inquiétudes, sans contrastes, et sans ces élans douloureux de l'âme qui animent notre être tout entier. 

Posté par Baschus à 23:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , , , ,

mercredi 20 juin 2012

CCLVIII

Les arts seraient donc comme le miroir de l'âme et la musique, encore mieux peut-être que la poésie, nous aide à nous risquer jusqu'aux limites du sentir ; c'est sur ce bord extrême qu'elle nous sauve. Mais aussi elle n'est belle que si elle nous sauve. Et c'est pourquoi la musique sublime porte en elle quelque chose de redoutable que Goethe sentait très bien. L'indomptable est la substance de la musique. Une musique que le bruit ne menace pas, une musique qui ne surmonte rien, nous savons très bien ce que c'est. Il y a abondance, dans tous les arts, de formes qui ne savent que plaire, et qui sont sans rugueux, sans prise aucune. La musique qui n'est qu'harmonieuse n'est plus musique. C'est pourquoi les essais les plus hardis ici, et même artificiels, visent à retrouver et à côtoyer le bruit ; oui, mais à le vaincre. La musique se meut entre grâce et force, et nous sentons très bien ces deux excès.

– Alain

Ici, le principe de la musique véritable est compris, et, par là, il devient facile de distinguer les grandes oeuvres musicales des petits airs prétentieux et médiocres qui pullulent dès que l'on sort de chez soi. Cette grande vérité de la musique était déjà développée par Stendhal dans sa Vie de Rossini ; et vraiment, on ne comprend rien à l'art musical si l'on continue à penser, comme c'est de coutume, qu'une musique doit plaire aux oreilles sans jamais les irriter, qu'elle doit séduire l'auditeur le plus rapidement possible, et surtout, qu'elle doit rester dans la tête, se répétant inlassablement. Ainsi la plupart des hommes d'aujourd'hui confondent musique et jingle ; parce qu'ils ont un air dans la tête ils s'imaginent aimer la musique alors qu'ils n'aiment qu'une grossière suite de notes faciles. Le jingle, comme le bruit, est la négation de la musique.

Si l'on y prend garde, on s'aperçoit que le plaisir musical n'est pas autre chose que cette tension dont parle Alain et Stendhal entre la pure harmonie et le bruit. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de musiques calmes, tranquilles, apaisées : ce n'est pas ce que l'oreille exercée cherche. Même dans les plus lents adagio, qu'on assimile presque toujours à la tranquillité, voire l'ennui, on entend ces élans violents et maîtrisés allant contre l'harmonie pure sans lesquels la musique serait sans intérêt. Les dissonances ne sont pas une invention du XXème siècle ; et l'écoute attentive de n'importe quelle sonate de Scarlatti fait directement sentir le principe de la musique, explicité avec la plus grande clarté par Alain dans ses Vingt leçons sur les beaux-arts. Scarlatti, et Beethoven encore plus : si, d'un avis unanime, il est le compositeur le plus fort, le plus violent, le plus puissant de l'histoire de la musique, c'est parce qu'avec lui la tension entre l'harmonie et la musique est poussé aventureusement jusqu'à l'extrême. Toutefois, toujours au bord du gouffre du bruit, sa musique ne saute jamais dedans : tout se soutient admirablement en ces vifs et brusques mouvements dangereux. En revanche, la téméraire musique savante et pédante moderne a plongé franchement dedans, et elle ne semble pas prête d'en sortir. 


lundi 4 juin 2012

CCXLII

Nous ne savons réellement que ce que nous avons appris par nous-mêmes, et la découverte personnelle est notre unique source d'enthousiasme.

– Élie Faure

autoportrait3

La profonde jouissance esthétique est individuelle. Le partage de cette jouissance est profane, sauf lorsqu'il s'agit d'amis, c'est-à-dire d'autres nous-mêmes. Il est dégoûtant de s'imaginer qu'un homme qu'on méprise puisse toucher à une oeuvre que l'on juge sacrée. J'aime Stendhal, j'aime Proust, et cet amour fait mon bonheur ; mais dès que je pense à ces êtres vils, affectés, précieux sans coeur, qui font semblant de goûter ces auteurs, mon amour se gâte ; je deviens jaloux. Je suis davantage en proie à la jalousie en matière de littérature qu'en matière de femme, et je tolère plus facilement qu'on désire une femme que j'aime qu'on feigne d'apprécier un auteur que je vénère. Touchez aux femmes, hommes indignes, mais ne frôlez pas Stendhal. Ainsi, il n'est pas si mal que l'école ne fasse pas lire sincèrement les oeuvres des grands auteurs, mais plutôt qu'elle pousse les élèves à s'élancer par eux-mêmes, personnellement, dans les grandes oeuvres de l'humanité. L'expérience de l'art rend individualiste. 

Posté par Baschus à 23:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,

vendredi 25 mai 2012

CCXXXII

C'étaient de braves gens fort prudents qui avaient réuni 12 ou 15000 francs d'appointements ou de rente par un travail ou une adresse assidus, et qui ne pouvaient souffrir de me voir allègre, insouciant, heureux avec un cahier de papier blanc et une plume, et vivant avec pas plus de 4 ou 5000 francs.

– Stendhal

28stendb

L'écrivain, plus encore que les autres artistes, vit sa passion et fait son bonheur avec trois fois rien. Aussi pauvre qu'il soit, il aura toujours de quoi avancer dans son art. Un cahier et une plume, on en manque guère ; tandis qu'il est fréquent qu'un sculpteur peine à se procurer du marbre, ou qu'un musicien désespère de voir un jour jouer sa musique. Cervantès, dit-on, écrivit Don Quichotte en prison ; et Schopenhauer a raison de se servir de cet éloquent exemple pour faire voir à quel point le bonheur est affaire d'intériorité. Aussi, l'homme aimant écrire peut être heureux partout et quand il le souhaite. Peu importe qu'il soit talentueux ou non, l'essentiel est qu'il désire s'accomplir dans une activité, et qu'il a toujours les moyens de le faire ; toujours il a les moyens pour forger des phrases. L'absence de volonté forte peut entraver l'écriture, mais jamais l'absence des matériaux nécessaires. À la fin de sa vie, Rousseau aimait se promener en écrivant ses pensées sur des cartes à jouer : belle image de la liberté de l'écrivain. On n'imagine guère Poussin peignant en se gambadant gaiement dans les bois.

L'écriture est l'art le plus abstrait, et c'est pourquoi il est à la fois le plus dangereusement libre, et le plus indépendant des ressources matérielles. L'histoire de la littérature montre les grands écrivains soucieux des questions d'argent, et, sur ce point, il n'y a rien de plus drôle que les périlleuses aventures financières de Balzac. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ses préoccupations d'argent ne l'ont pas du tout empêché de construire son oeuvre immense ; son chantier jamais ne fut interrompu. Il en va autrement pour les cinéastes, eux qui sont presque toujours limités dans leur puissance créatrice à cause de la grande question des moyens financiers. Ce fut la malédiction d'Orson Welles. Le Don Quichotte avorté de Terry Gilliam a le mérite de montrer l'énervante dépendance du cinéaste aux circonstances, aux producteurs, aux financiers. Un film ambitieux, pour être réalisé, doit être désiré par de grands possédants qui se moquent bien de l'art. Il est peu probable qu'on eût accepté de financer un projet tel que La Recherche du temps perdu. Mais l'écrivain est toujours libre, même enfermé dans sa chambre, même si personne ne le soutient. Il façonne son bonheur dans les joies de ces solitudes qui sont peuplées par mille personnages. Proust, couché dans son lit, aidé par sa chère Céleste, je ne le vois pas seul du tout ; il est avec Swann, Albertine, Charlus, et son propre reflet ; son art le fait dialoguer avec lui-même, et la conversation qu'il tient est la plus passionnante et variée de toute, faisant jeter au loin les balivernes des mondains. Le meilleur exemple de cette idée simple mais si intéressante de la liberté de l'écrivain en toutes circonstances, c'est sans doute le marquis de Sade, qui écrivit l'essentiel de ses fantaisies de génie enfermé en prison. Peut-être même était d'autant plus libre qu'il était en prison ; derrière des barreaux, la nécessité de l'écriture s'imposait à lui. Et cette nécessité est libératrice. 

jeudi 10 mai 2012

CCXVII

Albert était pour elle le génie du Nord, profond, puissant, sublime parfois, mais toujours triste, comme le vent des nuits glacées et la voix souterraine des torrents d'hiver. C'était l'âme rêveuse et investigatrice qui interroge et symbolise toutes choses, les nuits d'orage, la course des météores, les harmonies sauvages de la forêt, et l'inscription effacée des antiques tombeaux. Anzoleto, c'était au contraire la vie méridionale, la matière embrasée et fécondée par le grand soleil, par la pleine lumière, ne tirant sa poésie que de l'intensité de sa végétation, et son orgueil que de la richesse de son principe organique. C'était la vie du sentiment avec l'âpreté aux jouissances, le sans-souci et le sans-lendemain intellectuel des artistes, une sorte d'ignorance ou d'indiférrence de la notion du bien et du mal, le bonheur facile, le mépris ou l'impuissance de la réflexion ; en un mot, l'ennemi et le contraire de l'idée.

– George Sand

friedrich

On aura beau s'amuser à déconstruire les anciens préjugés sur les différents caractères des peuples, on ne fera point disparaître certaines vieilles oppositions que l'on ferait mieux d'essayer de comprendre plutôt que de les dédaigner, comme de coutume. Le passage de Consuelo cité n'est point caricatural ; il s'agit d'une description de deux tempéraments contraires, provenant de deux contrées antagonistes ; et cette brève description ne me semble pas être dénuée de vérité. De même, les comparaison faites par Stendhal dans son traité De l'amour ne sont pas extravagantes, même si nous ne sommes plus habitués à nous évertuer à sérieusement confronter l'esprit des nations et des peuples. Cet esprit existe ; et même en ces temps de mondialisme sauvage, qui pousse les hommes à l'indifférenciation, des différences irréductibles se font heureusement observer. Un voyage en Allemagne ne fait pas voir les mêmes hommes qu'un voyage en Espagne, c'est le moins qu'on puisse dire. 

Je ne sais pas dans quelle mesure l'opposition ancestrale entre le Nord et le Sud est fondée ; mais, sans prendre excessivement au sérieux la célèbre théorie de Montesquieu, je ne peux m'empêcher de songer que le climat a nécessairement une influence considérable sur le tempérament des hommes. Chaque année, je le constate : je ne suis pas le même en été et en hiver ; mes habitudes, mes désirs, mes élans varient au fil des saisons ; et je crois que chacun peut traduire, dans l'impatience que l'on éprouve à voir venir une saison, une aspiration profonde à un changement d'état d'esprit. Si l'on désire avec ardeur l'arrivée de l'été, ce n'est certainement pas uniquement parce que l'on a envie de voir se hausser la barre du thermomètre ; et cette soif même de chaleur, aussi simple soit-elle, veut dire beaucoup. Et je remarque q'un été dans le Nord de l'Allemagne n'est même pas comparable à un automne italien. Les paysages aussi influent beaucoup sur l'état d'esprit de l'homme ; les nouvelles vues qu'offrent les fenêtres après un déménagement peuvent contribuer à expliquer bien des changements observés chez un homme. Partir en vacances, c'est vouloir temporairement changer d'état d'esprit. Il faut avoir éprouvé le désir du grand soleil pour bien le comprendre.

Aussi, sans même effleurer la tentation d'en faire une absurde règle générale, il ne faut point s'étonner que les ennuyeux métaphysiciens angoissés viennent tous d'Allemagne, et que Rossini, ce Mozart fougueux, soit un italien. 

mercredi 18 avril 2012

CXCV

Il est difficile de se rendre vraiment propres toutes les connaissances que l'on a pu recevoir dans le cours de l'éducation. Une partie s'efface de la mémoire, et plus de facilité pour les acquérir par une nouvelle étude est presque le seul profit qu'on retire d'une première instruction.

– Condorcet

04_Andre_Gide_sous_le_masque_de_Leopardi_Paris_1939_c_Gisele_Freund

La grande majorité des hommes se contentent d'une première instruction, et négligent la forte impulsion prodiguée par celle-ci en se plongeant le plus rapidement possible, comme le veut notre société, dans des divertissements stupides qui sont nuisibles au maintien de l'esprit critique. Ce qui n'est vu qu'une fois ne s'ancre pas ; pour être marqué par une idée, il faut la ressasser. C'est dire que la jeunesse ne permet point d'acquérir une sagesse véritable, mais seulement les fondements plus ou moins solides sur lesquels nous nous appuirons dans les différents âges de notre vie. Peut-être que la sage vieillesse commence lorsqu'on répète volontairement les mêmes expériences, lorsqu'on peut, à partir d'une nouvelle perspective, aborder différemment une intuition de jeunesse. Les peintres ne changent pas beaucoup de style, pas plus que les écrivains ; et les philosophes ne cessent pas de développer, sous des formes variées, une même intuition primordiale. 

Il y a un temps pour la découverte du monde, temps vivace et allègre, et il y a un temps pour la méditation, la rumination, et la digestion du savoir, temps que je me figure plus majestueux, plus calme, plus nuancé ; ce sont deux bonheurs différents. Alain, vers la fin de sa vie, avait lu des dizaines de fois La Chartreuse de Parme : voilà une anecdote qui suffit pour comprendre qu'on à affaire à infiniment plus grand que soi. On s'écrase devant une telle instruction décuplée. 

 

Posté par Baschus à 23:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

jeudi 29 mars 2012

CLXXV

Si dieu existe, qu'il le prouve, et s'il n'existe pas, qu'il ait le courage de l'avouer.

– Pierre Dac

veronese_dieu_le_pere

Pierre Dac, avec une telle phrase, ne fait pas seulement un bon mot, il résume en une formule facilement mémorisable l'essentiel de l'argumentation des déistes qui veulent démontrer l'existence de Dieu. En effet, lorsque nous nous amusons, en une oisive après-midi ensoleillée, à examiner les différentes tentatives des théologiens et métaphysiciens pour légitimer rationnellement, ou plutôt pour imposer par le fard de la rationalité, l'idée de l'existence d'une Intelligence suprême qui serait à l'origine de notre monde, nous constatons que tous ces arguments, qui ne convainquent, de toute façon, que les croyants, reposent, grosso modo, sur une pétition de principe, laquelle ne consiste en rien d'autre qu'à implicitement présupposer l'existence de ce Dieu dont veut justement prouver l'existence. Si nous synthétisons ces arguments, nous voyons qu'ils ne sont pas si nombreux, malgré la multiplicité des formes utilisées pour les présenter ; la rhétorique change, mais le fond demeure le même. Ces arguments se divisent en deux classes : les arguments a priori et les arguments a posteriori

Kant, dans la Critique de la raison pure, a démontré, avec un raisonnement dont la rigueur est implacable, que les arguments a priori se résumaient tous à l'argument de la preuve ontologique. Le raisonnement abstrait de la preuve ontologique peut se formuler ainsi : lorsque je conçois rigoureusement l'idée de Dieu, il se trouve nécessairement dans cette idée, puisque je conçois l'idée d'un être parfait, la qualité de l'existence, sans laquelle Dieu serait imparfait ; de sorte que, dès lors que j'ai une idée adéquate de Dieu, je ne peux pas concevoir Dieu autrement qu'existant. Le vice du raisonnement saute violemment aux yeux : il faut présuposer l'existence réelle, il faut postuler l'actualité de l'idée de Dieu pour que le raisonnement soit efficient. Mais l'idée, fût-elle celle de Dieu, n'existe que dans le cerveau ; l'esprit qui veut s'élever vers la lumière de la vérité, doit, de toute évidence, être nominaliste. Ainsi, d'après cet argument un peu grossier, Dieu aurait prouvé son existence en présentant son idée de lui-même ; mais évidemment, pour qu'il puisse faire une telle présentation, il faut qu'il existe, contrainte gênante pour le philosophe épris de vérité, mais dont ne se soucie guère le théologien cherchant sans cesse à raffermir ses dogmes imbéciles.

Les argument a posteriori sont plus variées et plus rigolos. Nous pouvons, en compter quatre ; je les présente en ordre croissant de leur force. Le premier argument a posteriori, appellé l'argument du consensus universel, est développé par Cicéron dans son De natura deorum ; il consiste à s'appuyer sur le fait que l'immense majoirté des hommes, malgré les différences de civilisation, croient à l'existence d'une divinité, consensus qui suffirait à prouver l'existence effective d'un être suprême, comme si une vérité ne pouvait pas être détenue pas une minorité. Ici, Dieu, jouant le démocrate, prouve son existence en montrant que beaucoup d'hommes croient en lui ; jolie absurdité. Le deuxième argument a posteriori, appellé l'argument moral, se fonde sur la prétendue universalité de la morale, arguant que l'existence d'une conscience morale chez tous les hommes constitue une preuve de l'existence de Dieu en chacun de nous ; cet argument ne tient pas deux minutes en face d'un habile sceptique et relativiste. Là, Dieu, rousseauiste, prouve en existence en montrant qu'il est dans le coeur de tous les hommes. Le troisième argument a posteriori, appellé l'argument de la Révélation, s'appuie sur la présupposition que la Bible a un caractère sacré et divin, présupposition de pacotille permettant de dire les Écritures contiennent la vérité, et dont l'absurdité est remarquablement dévoilé dans une réplique de La voie Lactée de Bunuel : " - Oh je sais très bien qu'il y a toujours eu des athées, mais ce sont des fous. Ou alors ils se disent athées mais ne le sont pas. - Mais comment ça ? - Parce qu'il est impossible qu'un homme de bon sens soit intimement et sincèrement persuadé qu'il n'y a pas de Dieu. - Et pourquoi M. Richard ? - Pourquoi ? Mais la preuve est dans la Bible, dans le livre des Psaumes 13 verset 1 : "C'est l'insensé qui dit dans son coeur qu'il n'y a pas de Dieu". - Oui, c'est très convaincant." Bref, Dieu prouve aux hommes qu'il existe en leur faisant lire son Livre. Le quatrième argument et dernier argument a posteriori, le plus convaincant et le plus utilisé, appellé l'argument téléologique ou l'argument du dessein, est un argument qui trouve sa source dans une faible analogie, dans une inférence à deux sous, comme le montre très bien Hume dans ses Dialogues sur la religion naturelle. Partant du principe que des effets semblables prouvent des causes semblables, le déiste, émerveillé de l'ordre et de la beauté du monde, d'ailleurs largement contestable, en vient à affirmer que comme une maison ne se conçoit pas sans architecte le monde, semblable à une maison par l'ordre qu'elle manifeste, ne saurait se concevoir sans un auteur divin qui serait à son origine ; l'ouvrage démontre l'ouvrier comme dit Voltaire. Mais l'inférence, opération commune de l'esprit, demande, pour être rigoureuse et permettre l'accès à la vérité, une similitude exacte entre les différents éléments mis en rapport. Or, dans l'inférence de l'argument téléologique, l'élément le plus important n'est tout simplement pas connu, mais juste imaginé ; en effet, nous n'avons, aux dernières nouvelles, aucune exprience de Dieu, nous ne pouvons pas l'observer, de sorte que la similitude ne saurait être exacte dans la mesure où elle s'appuie sur une conception vague, confuse, et même variable de l'idée d'un Dieu : cette inférence n'est qu'une grossière présomption. En somme, Dieu prouve son existence par une inférence en se mettant lui-même en rapport avec l'homme, comme s'il pouvait se comparer à sa créature. Ainsi, toutes les démonstrations de l'existence de Dieu font comme si Dieu existait ; formidable vertige de l'als ob, que saura, avec une subtilité encore plus grande, employer Kant !

Les déistes sont fiers de pouvoir dire que si les athées peuvent réfuter l'existence de Dieu, ils ne peuvent pas démontrer son inexistence. Kant suit se raisonnement dans un passage un peu alambiqué dans la Critique de la raison pure : "Il serait alors de la plus grande importance de déterminer exactement ce concept, par son côté transcendantal, comme concept d'un être nécessaire et souverainement réel, d'en écarter ce qui est contraire à la réalité suprême, ce qui appartient au simple phénomène (à l'anthopomorphisme dans le sens le plus étendu), et, en même temps, de se débarasser de toutes les assertions contraires, qu'elles soient athées, déistes ou anthropomorphiques : ce qui est très aisé dans un traité critique de ce genre, puisque les mêmes preuves, qui démontrent l'impuissance de la raison humaine par rapport à l'affirmation de l'existence d'un tel être, suffisent aussi, nécessairement, à démontrer la vanité de toute affirmation contraire. En effet, comment veut-on, par la spéculation pure de la raison, voire clairement qu'il n'y a pas d'Être surpeme comme principe de tout, ou qu'aucune des propositions des propriétés que nous nous représentons, d'après leurs effets, comme analogues aux réalités dynamiques d'un être pensant ne lui convient, et que, au cas où elles lui conviendraient, elles devraient être soumises à toutes les limitations que la sensibilité impose inévitablement aux intelligences que nous connaissons par l'expérience ?". La vacuité de se raisonnement n'est pas difficile à montrer : c'est à celui qui affirme l'existence d'une chose de le démontrer, et non l'inverse ; sinon les fous pourraient soutenir l'existence des créatures les plus extravagantes, et l'on ne pourrait pas même faire taire les superstitieux qui croient qu'on ne peut pas savoir si les loups-garous, les morts-vivants, et les vampires existent ou non.

Comme en écho de la phrase de Pierre Dac, Stendhal a un jour écrit cette phrase qu'admirait tant Nietzsche : "La seule excuse de Dieu c'est qu'il n'existe pas". Moralité : Dieu est mort, vive l'Homme !