lundi 21 janvier 2013

CCCX

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.
– Montaigne
 
La sympathie des âmes existe. Les incrédules ne connaissent point ce bonheur, le plus solide et le plus constant, si loin des mille plaisirs que procurent nos diverses passions ; non, ce bonheur, ils ne peuvent le comprendre ; ce bonheur, qui, par nature, est une félicité étrangère aux sensations plaisantes que nous procurent toutes les rencontres agréables du monde, ils ne le saisissent point, ils ne le sentent point. Ils jugent, ils évaluent, ils analysent, ils calculent ; ils n’aiment point. Un homme se juge, un plaisir s’évalue, une relation s’analyse, un intérêt se calcule, mais l’amour véritable, qui est une quintessence de deux singularités convergeant dans un même mouvement, qui est la joie de deux âmes se réunissant en une unique harmonie vivante, qui est un serment d’amour toujours renouvelé par le bonheur jaillissant à chaque instant de ce lien éternel et volontaire, cet amour là, ce vrai amour, refuse d’être divisé, décortiqué, épluché à la manière des chefs-d’oeuvre que nos tristes pédants s’empressent de décomposer sans fin, fiers de découvrir la fonction cachée d’un adjectif ou le sens mystérieux d’une nuance de couleur. L’amour est muet comme une belle musique ; son sens naît de lui-même et son bonheur est une évidence sans paroles. Mais ils veulent faire parler ce qui se passe de mots et ce qui dépasse l’entendement ; découpant en mille petits morceaux informes une personnalité simple et vivante, interprétant leur catalogue de prédicat péniblement constitué, ils comprennent tous les détails, et ratent par là même l’essentiel, ce je-ne-sais-quoi qui est la totalité mouvante et l’âme toute simple faisant le charme unique d’une personne aimée.
Épanchons nos désirs de décomposition avec nos ombres d’amour, accointances éphémères, relations d’intérêts ou de plaisirs ; là, il est vrai, l’entendement diviseur et mesureur est à sa juste place. Je veux bien qu’on apprécie quelqu’un pour sa beauté, sa perspicacité, son insolence, sa libéralité, sa gentillesse, et il est juste et nécessaire d’évaluer nos multiples connaissances à la lueur de notre intérêt, ce que nous faisons spontanément car nous désirons naturellement l’augmentation de notre puissance ; mais celui qui aime réellement un être pour lui-même se garde bien de plaquer un artificiel système de jugement sur la source de sa félicité de même qu’il se garde bien d’aimer témérairement le monde entier. Je me ris de ces faux philanthropes qui prétendent avoir plus d’amis que les doigts de leurs mains. Qui aime tout le monde n’aime personne. Quand on aime, on donne son âme toute entière ; et il est ridicule de songer un seul instant qu’on puisse se partager en dix, comme si l’on pouvait multiplier et modifier à notre aise notre nature propre et la faire correspondre à tout un chacun. Ces hommes aimables aimés de tous, je les vois bien seuls et bien tristes. Au contraire, celui qui, par cette rare sympathie des âmes, aime une personne pour elle-même et qui est aimé en retour sans décalage aucun, et qui forme, comme dit le Stagirite, une seule âme en deux corps, je l’estime heureux. Il faut se représenter ici le bonheur qu’éprouvent ensemble Saint-Preux et Julie d’Étange, Proust et sa mère, Montaigne et La Boétie. Ces seuls exemples font voir que tout véritable amour est platonique, ce qui va de soi pour tous ceux qui ont vraiment aimé un jour de toute leur âme.
Mais le plus beau, et qui autorise peut-être l’emploi du mot béatitude, est que cette félicité ne s’use point. Les âmes enlacées l’une à l’autre ne connaissent guère la lassitude ; ce serait comme se lasser de soi-même. Les inévitables vicissitudes et et les séparations forcées de la vie n’entravent pas les élans sincères de ces coeurs bienheureux ; et la mort elle-même ne peut rien contre l’inviolable serment d’amour : at certe semper amabo. J’admire la simplicité de ce bonheur qui le rend difficilement descriptible ; peu d’écrivains y parviennent ou essaient seulement de le peindre ; et je crois que le bon Jean-Jacques est encore celui qui y est le mieux parvenu. J’abandonne ici, me refusant de vainement juxtaposer des qualités abstraites ou de me risquer à une description insatisfaisante, et je me contente de dire que les activités faites ensemble importent peu, puisque la joie de l’amitié s’exprime toute en un repas et une bouteille partagées : ”Être avec des gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux tout est égal.” La parole du moraliste ne demande heureusement pas de commentaire. Toutefois, il est temps maintenant, pour en sentir l’étendue incommensurable, de faire retentir cette phrase sacrée, la seule qui exprime l’amour en toute sa vérité, peut-être la plus belle qu’on eût jamais écrite : “Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”

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mercredi 8 août 2012

CCCVII

— Ça sert à quoi, le Glaude, ce que vous faites avec cette fumée ?

— À rien...

— À rien ?

— À rien d'autre que d'être bien après une bonne assiette de soupe. Voilà à quoi ça sert, et c'est déjà pas mal. Y en a qui disent que ça vaut rien pour la santé. Mais, sur la terre, tout ce qu'est extra paraît que c'est nuisible, depuis quelque temps.

– René Fallet

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J'ai souvent croisé des personnes sincèrement interloqués devant des personnes qui, manifestement, ne fumaient pas par dépendance. De même, me voyant fumer, certaines de mes connaissances se sont candidement demandées ce qui pouvait expliquer un choix aussi surprenant, comme si le plaisir était une notion par eux incomprise. Contrairement à la Vieille Denrée, les hommes, en général, comprennent assez bien l'intérêt du plaisir, ou, pour le dire autrement, la joie que prodigue des gestes n'augmentant ni le capital financier ni le capital de la vie. Mais voilà ! La santé est devenue, dans notre faiblarde société hygiéniste, un capital comme un autre. Il en résulte un changement de priorité : ce qui n'est qu'un moyen de préserver sa vie a désormais davantage d'importance que la vie elle-même ; la peur de mourir d'un cancer quelconque est désormais bien plus importante que le bonheur donné par le vin et le tabac. Heureusement que l'amitié n'est pas dangereuse, sans quoi le gouvernement mettrait toute la propagande possible en oeuvre pour nous dissuader de lier des relations trop proches, trop intenses, avec d'autres êtres que nous. Drôle de société que la nôtre, tout de même, dans laquelle la jonction du dogme de l'expansion économique et de la santé à tout prix ont corrompu la notion simple du plaisir ! Je vois beaucoup de confusion autour de la doctrine hédoniste. Aujourd'hui, il faudrait affirmer un hédonisme fort, capable d'envoyer allègrement ballader tous les tristes scrupules hygiénistes, tout en développant, avec suffisamment de précision, un discours assez clair pour distinguer les faux plaisirs des vrais dans le cadre de notre société contemporaine. Pas toujours facile d'être un bon vivant en 2012 ! 

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vendredi 3 août 2012

CCCII

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.

– La Bruyère

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J'imagine une parodie des deux plus célèbres amis du monde, Montaigne et La Boétie, dans laquelle ces deux grands hommes seraient deux bonnes femmes ; effet comique garanti. Je réfléchis, et ne trouve pas dans ma mémoire de bonne pièce de théâtre ayant traité ce sujet fort comique par lui-même des misères de l'amitié féminine. Si Molière m'entend de là où il est, j'aimerais qu'il compose un petit chef-d'oeuvre sur ce sujet, afin que je puisse en profiter lorsque je viendrais le rejoindre, à l'occasion. 

Pourquoi cette différence si radicale, qui éclate à l'oeil attentif et sans idéologie du moraliste, entre l'amitié masculine et féminine ? Je ne suis pas de ces modernes qui affirment péremptoirement, comme si c'était un fait qu'on n'avait pas même le droit de mettre un doute, qu'il n'y a pas de nature masculine et féminine. Tout m'indique au quotidien qu'une telle nature existe, si tant est que l'on comprend bien le mot nature pris dans ce sens. Pour en revenir à mon propos, il me semble, suivant ici, comme souvent, les indications pertinentes des proverbes et des lieux communs, que la femme, plus que l'homme, cherche à plaire. Non pas être la meilleure, mais plaire plus que toutes les autres, ce qui est très différent. Ceci, à ce que je crois (mais je suis prudent, j'utilise des modalisateurs, je ne veux pas paraître aussi tranché dans mes jeunes idées que nos présomptueux penseurs résolument modernes), ceci, dis-je, vient peut-être de ce que la femme, à l'origine mais encore aujourd'hui dans une moindre mesure, dépend de l'homme dans la poursuite de sa sécurité et de son bonheur tandis que l'homme, lui, peut vouloir être autonome et indépendant. D'où un instinct bien ancré de séduction envers tout ce qui bouge ; d'où une quête presque sans fin de l'admiration de tous et même de toutes ; d'où une jouissance infinie au contentement de la vanité. Le bonheur de la femme consiste fondamentalement à être aimée. Du reste, s'il n'y avait pas ce désir, ou plutot ce besoin de plaire, pourquoi tant de maquillage astucieux, de parures onéreuses, et cette obsession de la beauté ? Si ceci est juste, il ne serait pas difficile de comprendre pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes en amitié : leur rivalité ne cesse presque jamais, elles ne peuvent s'empêcher de se comparer, et les bonheurs individuels, les réussites personnelles, ne peuvent qu'avec beaucoup de difficulté se transformer en réussites et bonheurs collectifs. Exemple éloquent : quand une femme est malheureuse, parce qu'elle vient d'être larguée par son jules, il y a échange de confidences, consolations de gonzesses, avec mille paroles toutes faites et souvent hypocrites ; quand il arrive la même expérience douloureuse à un homme, il réunit ses potes, ils se font ensemble une bonne bouffe, picolent entre joie et amertume, et s'expriment avec une franchise simple qui fait tout le bonheur de l'amitié véritable. Jeff est une chanson d'homme.

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dimanche 24 juin 2012

CCLXII

Être avec des gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux tout est égal. 

– La Bruyère

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Lorsque nous faisons connaissance avec quelqu'un, nous nous sentons obligés de lui parler, de tenir des propos intéressants, d'avoir une conversation ininterrompue ; les moments de silence sont craints, comme si c'était une offense de montrer que nous n'avons rien de particulier à dire. C'est l'une des raisons pour lesquelles la présence d'un inconnu avec qui nous sommes obligés de sympathiser est contraignante et fastidieuse ; nos paroles sont forcées, les sujets de discussions artificiels, et cela se voit. Ceux qui n'aiment pas aborder les inconnus ou se faire présenter à quelqu'un sont peut-être avant tout des personnes qui sent trop ce combat désagréable contre le silence, qui vient si naturellement.

Heureusement, tout est différent avec les êtres que nous connaissons et que nous aimons. Avant tout, la familiarité et la complicité remplacent les obligations artificielles et le respect ennuyeux : avec nos proches, nous pouvons nous laisser librement aller à notre naturel, et cette liberté dans l'abandon de soi est sans doute ce qui permet de distinguer nos simples connaissances de nos amis véritables. Avec eux, la conversation n'est jamais forcé ; lorsque le silence s'impose, nous le laissons paisiblement s'installer ; et nous sommes bien, simplement. Ce que l'on ne comprend pas toujours, et qui est pourtant vérifié tous les jours par l'expérience, c'est que l'amour ne se situe pas dans l'intérêt que l'on trouve à la conversation, et que ce n'est pas parce que quelqu'un est utile ou instructif que nous allons nous mettre à l'aimer. Par ailleurs, l'expression de l'amour et du bien-être se passe très bien des mots, ce qui est visible dans les bonnes familles, dans les familles heureuses, où l'on voit que la présence de l'autre vaut en tant quel tel, sans souci d'intérêt ou de quoi que ce soit d'étranger à la personne elle-même. L'amour se contente de présence et se moque des beaux mots.

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mardi 27 mars 2012

CLXXIII

Une femme, une vraie femme, c'est une femme avant tout qui n'est pas féministe.

– Sacha Guitry

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Il y a des oeuvres excessives qui sont de véritables cris, cris d'exhaspération, cris de peur, cris de combat. Calmos, extravagant film de Bertrand Blier s'élevant de plan en plan vers une aberration toujours plus grande qui rendrait les folies de Fellini presque normales, est l'un de ces cris violents. On sent que ça vient du plus profond de soi. Il faut que ça craque, comme le dit Jean-Pierre Marielle en gynécologue qui en a marre de voir des culs et des chattes toute la journée ; elles nous pompent tout ; elles ne s'arrêtent devant rien, toutes les toquades sont bonnes, leur inventivité instinctive pour toujours nous faire chier est désespérante. Nous sommes contraints de fuir, nous ne pouvons plus demeurer auprès de ces ovaires agressifs et envahissants. Elles sont tellement accaparantes qu'elles ne nous laissent pas tranquillement avancer dans Proust. Elles ne se contentent plus d'avoir les défauts naturels de la femme : elles se sont assimilées, par féminisme, les défauts de l'homme, formant un mélange avilissant entre bête rigidité féminine et impérieux désir masculin ; ce sont des monstres terrifiants, d'infâmes créatures hybrides qu'on ne veut plus désirer. Seul remède possible : le sauciflard, le le pinard, et l'amitié, trinité qui ne trompe jamais. Le divin Jean-Pierre Marielle le gueule fort : Écoutez madame, pour l'instant, nous, il n'y a qu'un truc qui nous fait bander : c'est le Beaujolais ! Voilà ! La blanquette de veau, le roquefort, la frangipane ! Le tabac brun ! Et le calme !... La voix est forte ; la résistance est majestueuse ; les couilles s'afermissent face à l'assaut des ovaires. Hélas ! Dans le film comme dans la réalité, les ovaires finissent toujours par triompher, et l'homme, imperceptiblement, se retrouve, tumultueux, enfermé dans la motte d'une gonzesse. Elles ont gagné.

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lundi 5 mars 2012

CLI

Ah ! Le pauvre être que je suis ! Seigneur, aie pitié de moi. Entre mes peines et les bonnes joies il y a conflit, sans que je sache de quel côté penche la victoire. Ah ! Le pauvre être que je suis ! Aie pitié de moi, Seigneur. Ah ! le pauvre être que je suis ! Voici mes plaies que je ne cache point : tu es médecin, je suis malade ; tu es miséricordieux, j'ai de la misère.

– Saint-Augustin

SaintAugustin

Je n'aime pas Augustin, il est vrai, et je l'ai traité de manière trop cavalière le jour passé. Je veux éclaircir le sens de ma démarche. Augustin a toutes les raisons de me déplaire ; il ne cesse pas de calomnier la vie, il blâme tous les sens, allant jusqu'à trouver de l'impiété à trop apprécier la contemplation du soleil, joie trop matérielle pour être pure. Il s'en prend évidemment aux plaisirs naturels de la chair, et se reproche d'avoir des images de fornication la nuit, dans son sommeil, gémissant une fois de plus sur son triste sort de mortel. Là est le problème essentiel : il ne se contente pas de geindre sur son sort ; il accable l'ensemble du genre humain, l'entraînant dans sa logique fallacieuse d'humiliation perpétuelle. Il ne s'en remet pas de n'être que cendres et poussières ; qu'il accepte sa destinée, ce chien battu, et qu'il cesse d'essayer de faire suivre les autres hommes dans sa chute ! Tout est affecté chez lui : sa dévotion exagérée empêche l'émotion de jaillir. Augustin est un ancien maître de rhétorique : derrière le théologien, son premier métier transparaît. Ses lourdes figures de style, ses répétitions affligeantes, sa maîtrise trop visible de la langue sont autant de petits traits qui prouvent sa fausseté. Il ne prête à aucun mouvement de conversion ; au contraire, il rend répugnant sa religion et les hommes qui la représentent. Ulysse, héros des Grecs, entendant les jérémiades démoralisantes de Philoctète, prend la décision juste de l'abandonner sur son île ; que ne peut-on faire de même avec Augustin, qui nous saoule avec ses malheurs hyperboliques et ses commandements absurdes à l'homme sensé : à quoi bon s'attaquer au théâtre et aux cantilènes ? Toutes les sources naturelles de joie, il les bannit ; c'est que sa religion le fait inverser l'ordre des choses, rendant impur ce qui est pur, faisant de la force faiblesse, et renversant les valeurs naturelles de l'humanité dictées par le bon sens ; tout l'aiguillon de la puissance est altéré par cette manière aussi subtile que nuisible de penser le monde. Quant à son apologie emphatique de sa mère, elle ne suscita en moi qu'une seule envie : celle de crier "Monique, je la nique ; je m'en fous de ta mère, je la nique ta monique !". Aussi, il est bien naturel, qu'à la fin des Confessions, une fois lu les rares passages réellement intéressants au sujet de la mémoire ou du temps, on est ait une envie irrésistible de gueuler du marquis de Sade ou des aphorismes de l'Antéchrist ; c'est autre chose, et surtout, c'est tout à fait un autre ton ; ça change, ça libère.

Et pourtant, je l'accepte ; j'expliquerai plus tard pourquoi ; en attendant, pour terminer sur une note heureuse, voilà un passage réussi des Confessions, qui montre qu'il n'était pas dénué de talent et d'amour, ce fichu père Augustin : "Il y avait dans nos rapports d'autres choses qui prenaient mon âme davantage : causer et plaisanter de compagnie ; échanger d'affectueux compliments ; lire ensemble des livres d'un style coulant ; folâtrer ensemble et ensemble être à l'honneur ; discuter parfois sans aigreur comme avec soi-même et, au cas d'un rarissime désaccord, en assaisonner l'accord habituel ; s'instruire par des échanges réciproques ; se réclamer absents, avec inquiétude ; s'accueillir avec joie au moment de l'arrivée et par signes d'amour, ceux-là et d'autres pareils, qui, lorsque l'on est aimé et que l'on aime en retour, passent du coeur au visage, aux lèvres, aux yeux, en mille très cher frissons ; fondre les âmes comme sous des braises et de plusieurs ne faire qu'une". Là, je ne crache pas sur le sepou, et j'admets qu'il s'agit de l'une des plus belles descriptions jamais faites de l'amitié forte et véritable ; je tire mon chapeau. 

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dimanche 5 février 2012

CXXII

Le sentimentalisme. - Un homme qui aime vraiment une femme, l'amour qu'il lui donne, c'est une autre sorte d'amour que celui qu'elle demande : elle cherche sans cesse à corrompre l'amour que l'homme lui donne. Ce sont les femmes qui ont fait de l'affection une névrose, et de l'amour-affection – sentiment divin quand il est la tendresse, mêlée ou non de désir – cette risible monstruosité, que nous appellerons l'Hamour, par le même procédé qu'employa Flaubert quand il créa hénaurme : pour en indiquer à la fois la prétention et le ridicule. L'Hamour, c'est l'amour-tel-que-l-entendent-les-femmes : naiserie, jalousie, goût du drame, « Voyons, où en sommes-nous ? », anxiété féminine dont la femme contamine l'homme, besoin d'être aimé en retour, aptitude à se changer en haine, inepte scolastique dont l'objet devient si ténu qu'on arrive à se dire : « Mais enfin, de quoi s'agit-il ? ». Bref, un des plus ignobles produits de l'être humain, mille fois plus impur, plus vulgaire et plus malfaisant que l'acte sexuel dans sa simplicité, et le principal « refuge » de la femme et de l'homme contre la raison et la conscience. L'Hamour, le mal européen, la grande hystérie occidentale. Les anciens Arabes crucifiaient côte à côte leur ennemi tué et le cadavre d'un chien. Si l'Hamour avait une forme humaine, c'est ainsi que je voudrais le crucifier.

– Henry de Montherlant

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Je considère qu'il n'y a pas de passage plus juste, plus parfait, et sur tous les points, dans toute la littérature et dans toute la philosophie, à propos du problème de la femme. Il n'y a rien à retrancher, aucune objection à formuler ; l'accent est inimitable ; personne ne fera jamais mieux. Et je dis que quiconque contredit la thèse exprimée par Montherlant est ou un niais inexpérimenté, ou une femme trop fière de sa nature ; les deux sont des aveugles. Depuis bientôt deux ans que j'ai lu ce paragraphe, je ne m'en lasse pas ; je le connais à peu près par coeur ; le temps et l'expérience ne font que de confirmer l'idée contenue dans ce trésor ignoré qu'est le cycle des Jeunes Filles, qui, pris dans sa totalité, est une sorte d'explicitation de cette citation. Que dire après ça ? Je sens les forces m'abandonner ; je pourrais essayer de montrer que le bonheur de la femme dépend toujours de celui de l'homme, que ce dernier est le seul à ne pas subordonner sa joie à l'autre sexe, que le pouvoir de séduction et la puissance d'entraver sont les deux principales forces des gonzesses, que les artificiels enquiquinements de l'Hamour sont d'essence purement féminine, que les hommes sont faits pour la vie alors que les nanas sont faites pour l'homme, ainsi que bien d'autres amères vérités ; mais je n'ai présentement envie que de rendre hommage à Montherlant, et de m'enfoncer avec davantage de fermeté ses solides raisonnements de psychologue dans le crâne et le coeur. C'est tout naturellement donc que je me réfugie vers lui, lui dont l'exigent regard scrutateur me pousse à me taire pour le faire parler à nouveau : 

Et à tous ceux qui, « déchirant leur vêtements », glapiront : « Il a blasphémé ! Crime de lèse-amour ! », nous dirons encore que ce n'est pas l'amour que nous diffamons, mais sa caricature, l'Hamour. L'amour parental et l'amour filial, l'amitié véritable, voire l'amour de « Dieu » et l'amour de l'humanité, tels qu'on les voit chez certains âmes hautes ; et même des sentiments qui passent pour n'être que des pâles reflets de l'amour, et sans proportion aucune avec lui, l'affection intellectuelle d'un disciple pour son maître, la gentillesse du supérieur pour l'inférieur, la camaraderie d'armes ou d'aventures, l'intérêt qu'un éducateur porte à son élève ; et même des sentiments que l'opinion place plus bas encore, comme l'amitié de l'homme pour son chien ou pour son cheval, sont des sentiments autrement plus nobles et plus dignes de respect que l'Hamour. 

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jeudi 12 janvier 2012

XCVIII

L'amour commence par l'amour ; et l'on ne saurait passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible.

– La Bruyère

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L'amour est un incontrôlable brasier, une déflagration subite, une flamme incertaine, un incendie de l'âme, une fournaise magique, un feu passionné ; lieux communs, sans aucun doute ; mais il y a une vérité derrière ces images populaires qui sont assurément plus que des formules toutes faites pour le mauvais poète et l'amoureux ridicule. Du sens se cache derrière les métaphores les plus plates et les plus banales ; et si, malgré la mode changeante et le tri naturel qu'opère avec le temps la lassitude, elle surent persister dans les esprits les plus divers, des plus pauvres aux plus surprenants, c'est qu'il y a de la profondeur cachée derrière la surface. Il faut se méfier des proverbes et des images communes : superficiels parce que connus de tous, ils regorgent de trésors souvent plus riches que les inventions originales, trop originales des présomptueux individus fiers de surpasser, par leurs créations plus prétentieuses que géniales, la platitude si méprisée des trouvailles du sens commun. La profondeur est rarement là où elle paraît être. Prenez-y garde ; avec un peu d'attention, vous verrez que les sentences rustiques et désopilantes du prosaïque et fictif Sancho Pança contiennent plus de sagesse que le pompeux jargon du bien réel Martin Heidegger. En creusant les images populaires, je prends le pari de la fécondité supérieure du paysan expérimenté sur le fatigant galimatias des philosophailleurs célébrés ; et je prie de tout mon coeur le fidèle écuyer de Cervantès de veiller sur mon entendement, jurant, si je parviens à réussir cette exercice, à courir partager avec lui pain, vin, et fromage, qu'il se trouve dans le ciel éternel de la littérature ou au coin de ma rue, titubant d'ivresse, déambulant incarné sous la figure d'un bon vivant moderne.

L'amour est feu. La perception d'une personne agréable aux yeux et l'apparition dans le monde du sujet d'un nouveau objet plaisant donnent une aimable chaleur sans laquelle rien ne peut naître ; mais cette petite effervescence intérieure n'est rien encore ; elle se produit très régulièrement et n'est en aucun cas pour elle-même une événement de l'âme ; ce n'est qu'une préparation superflue aux cœurs les plus ardents, nécessaires aux êtres les moins impressionnables. Le combustible aura d'autant plus de puissance que l'objet plaisant possède par lui-même un charme, un je-ne-sais-quoi, une singularité irréductible favorisant la contemplation et conduisant bientôt à l'adoration. Mais de même qu'une flamme sans atmosphère est inconcevable, une amour artificiellement séparée de son contexte est incompréhensible. Ce qui rend la combustion de l'amour-passion possible, c'est que la perception de la nouvelle personne rencontrée n'est pas une perception pure, objective, positive, vraie ; au contraire, la subjectivité du regard idéalisant, le jeu complexe entretenu entre mémoire et perception actuelle, la force du désir venant de naître et se contemplant ingénument lui-même, le tonifiant esprit de conquête, le dialogue incessant entre rêve et réalité, le décryptage appliqué du moindre signe émis, le doute enfin, doute sur l'amour de l'autre, tentative de voyance, « le m'aime t-elle ? » angoissant, croyance superstitieuse et pensées magiques forment ensemble les comburants nécessaires à la combustion. L'énergie d'activation qui fera apparaître le feu amoureux, c'est l'espérance, élément indispensable qui anime et fait s'élancer toutes les forces qui étaient jusque là encore contenues, modérées ; l'espérance fait tout se condenser, se concentrer ; la cristallisation opère ; l'illusion se solidifie ; la flamme est née. Si cette combustion est parfois si violente, si soudaine, si imprévisible ; s'il peut y avoir une explosion inattendue et ce qu'on appelle à juste titre un coup de foudre, c'est que le sujet a sauté les étapes, qu'il avait déjà façonné dans son esprit une figure idéale, toute fictive et illusoire mais d'autant plus dangereuse et opératoire, figure qui se trouve coïncider avec l'objet apparu. Ce fut comme une apparition est la formule de la déflagration amoureuse. 

Pour que le feu persiste, il faut une source d'énergie ; elle est aisée à découvrir ; c'est l'inconnu, c'est le mystère se dégageant de l'amour-passion lui-même. Rien n'est plus envoûtant qu'un brasier ; rien de plus dangereux que cette fascination pour la lumière et la chaleur, source de maintes joies et maintes brûlures. Il n'y a pas d'amour-passion qui ne s'alimente du mystère enchantant de la cristallisation ; tout se passe comme si l'amour vivait par la création continuée dont parle Descartes ; l'autre est pour nous une force majeure que l'on ne cesse pas d'interroger ; et, de cette énigmatique absence de réponse, venant de ce que nous méditons sur l'autre au lieu de nous concentrer sur notre regard idéaliste et magique, la flamme amoureuse demeure, ou plutôt se reforme à chaque instant. Nous aimons ce feu par nous créé ; nous l'idolâtrons, nous ne voulons pas le perdre ; nous ne voulons pas même abîmer la splendeur de son éclat ; toute cette chaleur nous rend téméraires, moitié fous, raisonnant selon une logique illusoire et sublime, vraiment trop écrasante pour nous ; et, aveuglés par tant de lumière, nous nous inventons des maux, nous souffrons de l'absence de la flamme adorée, nous ne supportons pas qu'un autre s'en approche : sorcellerie encore, car cette flamme vénérée, elle est en nous, et non pas ailleurs.

Tous les incendies ont une fin : les comburants finissent toujours par manquer. Plus de bois, plus de gaz, plus d'alcool ; plus de rêves, plus de signes, plus d'espérance, plus d'idéalisation : la réalité souffle lentement sur le feu. Les petits faits réels, non sublimés par le regard de l'amoureux, s'accumulent ; au début, ce n'est que perte momentanée et fluctuante de chaleur ; puis, portés par l'habitude qui dévore tout, les détails s'accordent, s'assemblent et attaquent la flamme ; inexorablement, malgré les combats, tout finit toujours par s'éteindre. Si l'amour est feu, l'amour est également cendres ; mais ces cendres sont moins douloureuses et stériles que l'on ne le croit. Ceux qui ont joyeusement vécu ne verront point d'obscurité ici. L'amitié est toute différente ; elle est eau ou terre ; et l'antagonisme entre philia et eros s'éclaire par cette considération. Comprend t-on vraiment ce que signifie l'association entre amour et feu ? Le feu est ce qui, dans le passé, le présent, ou le futur, anime l'homme ; il ne peut point s'en passer ; il l'aime, quoi qu'il ne puisse jamais le maîtriser parfaitement ; même morte, la flamme, en mémoire, réchauffe l'âme et engendre l'espoir ; toujours, sa pensée renvoie aux moments les plus chers, qui sont les plus intenses, les plus flamboyants de l'existence. 

L'homme aime à se consumer ; ce faisant, il contemple le charmant spectacle des incessantes variations de sa puissance.

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mercredi 7 décembre 2011

LXII

Il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même.

Montaigne

 brasens

On trouve dans le dixième chapitre du troisième livre des Essais, intitulé De mesnager sa volonté, les fondement de l'individualisme vrai et fort. Non pas l'individu isolé en lui-même pour des raisons toutes négatives, peur, haine de l'autre ou amour-propre démesuré ; non pas le repli du ressentiment, de l'égoïsme, c'est-à-dire, en somme, de la faiblesse ; mais l'individu honoré dans sa force propre, l'individu en tant qu'ipséité fièrement irréductible, exigeant qu'on respecte son unicité et son besoin d'avoir un espace et un temps réservés à lui-même. Montaigne ne cesse de répéter, à la suite de Sénèque, qu'on gaspille ce que nous avons de plus précieux en s'abandonnant aux autres, à leurs demandes, à leurs idées ; ce dont il ne faut pas déduire que la sagesse consiste à rester caché dans sa fragile tour d'ivoire, puisqu'il faut bien se prêter aux autres ; mais entre se prêter et se donner, entre honorer ses tâches et l'abandon total de soi dans une cause, il y a une distinction à faire et à refaire toujours, dans chaque situation.

Ce sont souvent les hommes qui cultivent le mieux l'amitié qui sont aussi, ce qui peut sembler paradoxal à première vue, ceux qui sont le plus attentif à la conservation de leur être propre : Montaigne, bien entendu, mais qu'on songe à Brassens, dont les chansons font autant l'éloge de l'amitié fidèle que de l'individualité irréductible. Il s'agit de se comporter avec les autres en ayant le sens de la distance : être un peu radin avec son temps ; comprendre les vertus de l'obscurité et du silence ; aider ses connaissances prudemment, avec un peu de nonchalance ; faire les devoirs qu'exige de nous légitimement la société, mais sans ferveur inutile ; agir, en somme, avec autrui comme si nous jouions une partie d'échec : sans s'exciter ou s’enthousiasmer inutilement, mais avec retenue, calme et tranquille sagacité, ce qui est d'ailleurs la meilleure façon de gagner la partie. Il y a quelque chose d'effrayant dans le fanatisme de l'altérité, notion un peu trop à la mode, comme si l'individu n'avait de valeur qu'en tant qu'il participe, rouage bien huilé, à l'ensemble de la grande machinerie qu'on appelle société  ; et c'est là une idée que les communistes n’aperçoivent point. Il y a une part de nous qui ne devrait jamais se laisser écraser par autrui ; chérissons-là. 

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mercredi 30 novembre 2011

LV

Amitié : mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble.

Jules Renard

William_Adolphe_Bouguereau__1825_1905____At_the_Edge_of_the_Brook__1879_ 

Combien d'amitiés sont construites par défaut, par privation d'amour ? L'amitié entre un homme et une femme montre presque toujours une idylle en puissance. Pour sûr elle devient acte dans la pensée et les rêves, ne pouvant, pour diverses et nombreuses raisons, se réaliser dans les faits. Entre aimer quelqu'un et aimer son corps, il n'y a souvent qu'un petit pas à franchir... Mais il est des jours où Cupidon s'en fout. C'est dire que la nature des relations avec le sexe opposé a plus de rapport avec la contingence que la nécessité. 

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