mardi 16 avril 2013

CCCXV

Il est étrange que l’illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l’écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu’elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu’elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu’elle est miraculeusement intelligente et d’une grande moralité.

– Tolstoï

L'illusion décriée par Tolstoï est presque aussi tenace que l'illusion du bâton brisé dans l'eau. Il faut recueillir ses expériences, et compter combien de fois l'on a été dupe de la beauté féminine. La beauté plaît ; mieux, lorsqu'il s'agit de la beauté d'une femme, elle enchante et perturbe le bon usage de la raison ; notre sensibilité prend le pas sur notre rationalité. D'où une indulgence extraordinaire lorsqu'on y pense pour les jolies filles, lorsqu'on compare le traitement qu'on inflige aux laides, qui n'ont point les attraits du corps pour compenser leur médiocrité. C'est injuste ; mais c'est la nature qui est injuste ; c'est elle qui fait naître des êtres plus beaux que d'autres. Comme le dit Schopenhauer, la nature est aristocratique. Peut-on remédier à cette inégalité si grande, scandaleuse aux yeux des défavorisés ? Il semble que non ; l'illusion est trop résistante ; et si elle l'est, c'est parce que nous aimons cette illusion. On éprouve de l'agrément à être en compagnie d'une jolie femme ; et, par suite, c'est un grand plaisir pour nous de faire preuve de bonté à son égard, même si nous n'avons pas de mauvaises pensées intéressées. Telle est la puissance du charme. 

Ceci permet de mesurer l'importance de la beauté dans la vie d'une femme ; et ceci permet également de légitimer dans une certaine mesure leurs efforts pour paraître belle. Car, au fond, la beauté n'est pas un simple don de la nature ; on ne peut se contenter d'être né avec un joli visage et des formes avantageuses. Il y a un art de mettre en valeur sa beauté, que ne dédaigne à peu près aucune femme au monde. Malgré le dédain quelque fois affiché pour le maquillage, tout le monde apprécie une fille habilement maquillée, c'est-à-dire sans excès. De même, on apprend à lancer d'agréables sourires et à jeter des regards langoureux. Un beau sourire peut avoir bien des conséquences, et les femmes ne l'ignorent pas. On ne fera croire à personne que, lors des examens oraux, un homme demeure tout à fait indifférent au charme de la jeune fille évaluée, comme si on était capable de tuer sa sensibilité et être une raison pure pendant un quart d'heure. Il serait naïf de s'en indigner ; les comportements des hommes et des femmes entre eux n'obéissent pas aux lois de la moralité, et ne le feront jamais. Simplement pas de langue de bois ; ne cachons pas cette supériorité de la beauté sur la laideur ; ne faisons pas croire que nous sommes objectifs toutes les minutes de notre vie ; disons franchement que le charme fait effet sur nous, que nous aimons ce charme, et que bien fous sont ceux qui déclament vainement contre la suprématie inégalitaire du beau. 

Posté par Baschus à 11:32 - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,


vendredi 20 juillet 2012

CCLXXXVIII

Mais la voici qui vient, l’éclat d’un tel visage

Du plus constant du monde attirerait l’hommage,

Et semble reprocher à ma fidélité

D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

– Corneille

Michele_Morgan_(The_Chase)

La nature est un temple où de vivantes prêtresses se laissent parfois admirer par les amoureux du Beau. Les fleurs sont variées ; chacune offre un attrait différent ; et il serait sot, presque immoral, d'en cueillir une pour subitement oublier toutes les autres après. D'accord, toutes ne peuvent être cueillies ; mais toutes les belles fleurs peuvent être contemplées. Apprécier le beau à sa juste valeur est moins un luxe qu'un devoir ; c'est du moins ce que m'indique ma conscience morale, qui est infaillible, parait-il. Je sens que je dois respect à ces rares femmes dont la beauté surpasse toutes les autres ; et si mon corps ne se prosterne pas devant un tel échantillon supérieur de la nature féminine, mon esprit lui rend tous les hommages dont il est capable. En cela, je crois aimer la nature plus que d'autres, qui se ferment volontairement les yeux, par peur sans doute de ne pouvoir empêcher de métamorphoser un légitime plaisir esthétique de l'esprit en frustration du corps tristement impuissant devant ces fleurs mouvantes impossibles à cueillir par un simple geste volontaire. La beauté exige l'attention et heureusement l'obtient presque toujours. Trop souvent méprisée, la beauté féminine est l'une des grâces de ce monde, et constitue peut-être une meilleure preuve de l'existence de Dieu que l'enchevêtrement fantastique des millions d'espèces d'insectes fourmillant dans le monde. Certes, elle est en grande partie un don ; mais il faut dire aussi qu'une femme née avec de belles formes mais qui ne sait pas les mettre en valeur ne saurait être belle. Il y a toujours une part de travail, c'est-à-dire d'artifice dans la beauté féminine ; sans l'art, la beauté naturelle est invisible. Célébrer une belle femme, c'est donc non seulement saluer l'oeuvre de la nature qui a su engendrer une créature aux formes bien agencées, mais également l'oeuvre artificielle de la femme qui a su, grâce aux vêtements, maquillages, coiffures et autres apparats, élever le corps nu en un bel objet digne des regards et des hommages. Ces réflexions font voir qu'on ne saurait aimer la beauté féminine sans aimer une multiplicité de femmes, quoique ce devoir de contemplation n'exclut ni la préférence, ni la fidélité, du moins prise en un certain sens. La résistance des yeux est vaine devant une belle fleur, et l'abandon de soi face à la beauté est le relâchement le plus pardonnable de tous.

Posté par Baschus à 22:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

lundi 7 mai 2012

CCXIII

Ce n'est pas le difficile, c'est le beau que je cherche.

– Fénelon 



Atteindre le beau est difficile, et l'analyse des chefs-d'oeuvre des génies fait voir à quel point il faut de l'art, une maîtrise impressionnante de techniques nombreuses et variées, et un don rare d'agencement habile des matériaux, pour parvenir à former une belle totalité cohérente capable de plaire universellement. L'artiste est toujours d'abord un artisan qui maîtrise une technique difficile. Difficile est le bon mot, car il n'est point facile de composer en contrepoint, ni de peindre correctement en perspective, ni d'écrire une pièce en alexandrin ; ces techniques là ne sont point à la portée du premier venu, et seuls ceux qui passent de longues années à étudier et à pratiquer ces techniques parviennent à les acquérir. Pour autant, ces difficultés là peuvent être à peu près surmontées par tous ceux qui savent joindre le désir de réussir à la méthode et à la persévérance, bien que personne n'ignore que la maîtrise, aussi virtuose soit-elle, des techniques de l'art, ne suffit point pour atteindre le génie ; cependant, fait trop peu remarqué, l'artiste génial et original doit bien commencer, en quelque sorte, par là où les autres, les simples techniciens, ont terminé. 

Malgré cette présence inévitable du difficile dans tous les arts, ce n'est jamais en cherchant le difficile que les artistes géniaux sont parvenus à créer leurs oeuvres. Le difficile est accessoire ; il n'est qu'une conséquence de la recherche de la beauté. Cela est évident et semble pourtant pour beaucoup d'artistes ne l'être pas. Nombreux sont les artistes qui travaillent moins pour atteindre le beau que pour parvenir à la gloire ; or, ce qui suscite l'admiration, ce n'est point tant le beau, que la virtuosité, laquelle peut se définir par l'habileté impressionnante à surmonter des difficultés. Quiconque a du goût le constate : le vulgaire apprécie le spectacle, non la beauté ; il désire contempler des fabrications impressionnantes, non de ces oeuvres rares qui élèvent l'âme, et qui donnent au coeur cette douce chaleur, cette joie intérieure incompréhensible au plus grand nombre. La foule se précipite pour admirer une gamine chinoise de trois ans jouant la Marche turque, mais ne se presse point pour entendre un claveciniste inconnu du grand public interprétant des pièces de Couperin. Ce n'est point un hasard si Glenn Gould, ce clown talentueux, est plus renommé que Scott Ross ; je ne me lasserai pas de faire ce constat si révélateur de l'esprit du public.

Les Oulipiens ne sont pas dans des artistes dans la mesure où ils cherchent clairement le défi, l'accomplissement de difficultés déterminées, plutôt que le beau. Je ne crois pas qu'il viendrait à l'esprit de beaucoup de monde de considérer La disparition de Pérec comme une oeuvre belle. Mais il y a beaucoup de prétendus artistes qui n'ont pas l'honnêteté des Oulipiens, qui, sans l'avouer, ne sont qu'animés par la recherche de la difficulté ; on voit trop qu'ils ne veulent qu'impressionner, ce qui est visible et par leurs oeuvres d'un caractère excessivement ornemental, rococo, et par leur remarquable désir de se faire valoir auprès de la foule par tous les moyens. Un véritable artiste n'a point besoin de tant de reconnaissance ; il sait lui-même ce qu'il vaut, car il a reconnu le beau, et s'en contente. Ce qui fait taire tous ces bêtes adorateurs de la difficulté pour la difficulté, ou plutôt de la difficulté pour la vanité, ce sont les grands génies, qui, après être parvenus au sommet de leur art, parviennent à créer des chefs-d'oeuvres sans éprouver de grandes difficultés, et sans s'ingénier perpétuellement à en chercher de plus grandes. Vivaldi savait composer un concerto plus rapidement que son copiste ne pouvait le transcrire. Si Mozart ressuscitait, il pourrait à son aise, pour gagner du fric et impressionner la populace, composer un album de musique industriel tous les jours, mais nous savons qu'il rejetterait du revers de son génie ses tentations grossières, et qu'il continuerait son chemin créateur que la mort a prématurément arrêté.

lundi 30 avril 2012

CCVII

Telle que tu naquis dans la lumière hellène

Tu soulèves la mer, tu rougis l'églantier,

L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine

Et le sein d'une enfant te recueille en entier.

– Pierre Louÿs

William_Adolphe_Bouguereau__1825_1905____The_Birth_of_Venus__1879_

Le Mortel me nomme Aphrodite

Et plus rarement Astarté ;

Sensuel esprit cosmopolite,

Quintessence de la Beauté,

Figure de la Volupté,

Je suis la divine Vénus

Et je jouis d'un don sacré :

Je suis charmeuse de phallus !

 

J'ai une origine insolite

Cause de ma lubricité ;

Fruit d'une union composite

— De l'houleux océan mêlé

À la blanche écume damnée

Du dieu castré Uranus —

D'où vient mon art tant vénéré :

Je suis charmeuse de phallus !

 

De ma fusion interdite

Avec Mercure, messager,

Est né le tendre Hermaphrodite.

De doux baisers, j'ai embaumé

Adonis et j'ai engendré

Priape avec le dieu Bacchus,

Gage de virtuosité :

Je suis charmeuse de phallus !

 

Homme brûlant de volupté

Je peux, in naturalibus,

Très bien te faire éjaculer :

Je suis charmeuse de phallus !

 

Posté par Baschus à 22:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

vendredi 27 avril 2012

CCIV

Sous cette expression de sensus communis on doit comprendre l’Idée d’un sens commun à tous, c’est-à-dire d’une faculté de juger, qui dans sa réflexion tient compte en pensant (a priori) du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher pour ainsi dire son jugement à la raison humaine tout entière et échapper, ce faisant, à l’illusion, résultant de conditions subjectives et particulières pouvant aisément être tenues pour objectives, qui exercerait une influence néfaste sur le jugement.

– Kant

Kant_Portrait

Pour ne pas faire du jugement de goût un jugement de l'entendement objectif, nécessaire, a priori, à valeur universelle, fondée sur une connaissance démontrable par des concepts de perfection, selon la thèse rationaliste et dogmatique, ni un jugement tiré de la seule imagination, jugement subjectif, relatif, a posteriori, n'ayant aucune prétention à l'universel, selon la thèse empiriste et sceptique, Kant déploie pour son compte le concept de sens commun (sensus communis). De fait, l'originalité de Kant et son apport majeur dans la philosophie esthétique vient de ce qu'il sut résoudre l'opposition traditionnelle entre la thèse qui affirme que tous les goûts sont dans la nature et que nous ne devons pas en discuter, et la thèse selon laquelle il y a une vérité nécessaire et objective du jugement de goût que l'on pourrait démontrer par l'entendement : en liant le sens commun au goût, Kant peut définir ce dernier comme la faculté de juger, sans médiation d'un concept, de ce qui est beau, c'est-à-dire de ce qui procure un plaisir universellement communicable. L'usage par Kant d'un tel concept de sens commun, en l'appliquant uniquement au jugement esthétique et en le débarrassant de son sens moral ou logique, n'est pas sans poser problème et sans avoir de conséquences pour la manière de concevoir le jugement de goût, et c'est ce qui va nous intéresser ici.  

Le sens commun, appliqué au goût, est, pour Kant, un principe subjectif : le jugement de goût n'est jamais un jugement de connaissance, bien que l'entendement joue un rôle dans ce jugement et que ce jugement a une prétention à l'universel. Pourquoi séparer le jugement de goût du jugement de connaissance ? Qu'est-ce qui sépare ces deux sortes de jugement ? Le jugement de connaissance est fondé sur l'entendement (Verstand), entendement discursif qui est une faculté des concepts. Or, le jugement de goût ne saurait reposer sur les concepts. De fait, l'expérience montre que lors de la contemplation esthétique, ce n'est pas par des concepts que nous trouvons une satisfaction, un plaisir ; ce serait dénaturer, altérer le jugement esthétique, qui ne peut qu'être pur ; au contraire, lorsque nous éprouvons un sentiment de plaisir en contemplant un objet, non seulement il nous est impossible de trouver des concepts pour légitimer ou justifier notre plaisir, mais, spontanément, nous ne cherchons même pas ces concepts. C'est que nous rapportons la représentation de l'objet par l'imagination (qui est liée malgré tout, comme nous le verrons, à l'entendement), et c'est l'imagination, en tant qu'elle est une faculté de présentation, qui nous procure le sentiment de plaisir ou de déplaisir ; le jugement de goût n'est jamais un jugement de connaissance, un jugement logique, car le sentiment de plaisir ne se rapporte pas à l'objet, mais au sujet en tant qu'il est affecté par l'objet en question. D'après Kant, c'est faire une véritable confusion que d'assimiler les jugements de goût à des jugements de connaissance fondés sur des concepts : « Si l'on juge et apprécie les objets uniquement par concepts, on perd toute représentation de la beauté. » Penser ainsi, c'est oublier que le sentiment de plaisir, qui caractérise la faculté de juger esthétique, est fondé sur le sujet, et que cette faculté ne saurait donc qu'être subjective, alors que l'entendement est une faculté fondée sur l'objectivité, de sorte que si, pour essayer de savoir si un objet est beau, nous nous fondons sur des raisonnements ou des principes, donc sur l'entendement et sur des concepts, nous sautons précisément à côté de ce que nous cherchions.

Néanmoins, pour que le goût ne se résume pas à un sentiment strictement personnel, valable pour un seul individu, Kant fait intervenir le concept de sens commun, concept qu'il élabore en précisant que le jugement de goût se fonde sur la correspondance a priori entre le sujet et une représentation, c'est-à-dire que que l'imagination du sujet réfléchit un objet, et c'est cette représentation réfléchie de la forme qui, dans le jugement esthétique, cause le sentiment de plaisir ; mais cette correspondance a priori entre le sujet et la représentation ne serait pas possible s'il n'y avait que l'imagination qui jouait un rôle, si l'entendement ne participait pas au jugement de goût. Or, c'est précisément de cet accord entre les facultés que vient un sens commun esthétique. Si l'imagination, en réfléchissant un objet, ne se rapporte pas à un concept déterminé de l'entendement, si elle ne subsume aucune représentation sous des concepts de l'objet, elle se rapporte en revanche à un concept indéterminé de l'entendement ; et c'est dans l'indétermination de ce concept de l'entendement que réside l'accord entre les deux facultés, accord sans lequel on ne pourrait parler de libre jeu entre l'imagination et l'entendement : si l'imagination devait se rapporter à un concept déterminé de l'entendement, il n'y aurait pas de libre jeu possible. Le libre jeu entre l'entendement et l'imagination rend possible la prétention du jugement de goût à l'universalité et à la nécessité : en effet, l'imagination, libre en tant qu'elle schématise sans concepts, en s'accordant avec l'entendement, qui permet la conformité à une loi, permet de juger un objet d'après la finalité de la représentation. En effet, ce n'est certainement pas les agréments des sens ni le concept perfection ou de bien qui peuvent fonder le jugement de goût, mais la finalité subjective dans la représentation, finalité sans fin ni objective ni subjective ; autrement dit, il s'agit d'une finalité sans fin, une finalité formelle. Or, comme cet accord entre les facultés qui permet le jugement de goût par la finalité sans fin de la représentation est un principe a priori, il s'applique à tous les êtres humains, et tous leurs jugement de goût prétendent ainsi à la validité universelle. 

Le jugement de goût se fonde sur un principe a priori, mais également sur un principe subjectif, ce qui l'amène à se différencier et de la thèse relativiste et de la thèse rationaliste : le jugement de goût est un jugement désintéressé et réfléchissant, ne donnant pas de connaissance sur l'objet mais ne donnant pas non plus une simple sensation purement subjective. L'originalité de la théorie kantienne du jugement de goût est qu'elle se situe entre un accord emprique et sensible, et une universalité provenant de règles rationnelles. Comment cela est-il possible ? Cela est possible, d'une part, parce que Kant refuse la thèse rationaliste selon laquelle le jugement de goût se fonderait sur un ensemble de bonnes règles que l'entendement aurait à appliquer ; en effet, cela reviendrait à dire que le goût peut s'apprendre, idée que refuse Kant et dont l'expérience montre la fausseté clairement : ce n'est pas parce que quelqu'un connaît les règles du bon goût qu'il aura nécessairement un bon goût, et un théoricien de l'art peut tout à fait révéler avoir moins de goût qu'un homme n'ayant jamais entendu parler des règles classiques du goût. Si l'on suit cette thèse jusqu'au bout, elle révèle que nous pourrions rendre compte rationnellement et légitimer nos jugement de goût, et ainsi démontrer leur vérité grâce à notre entendement : c'est croire naïvement que le beau peut être compris à partir de concepts déterminés, alors qu'il ne peut qu'être senti ; c'est confondre jugement de goût et jugement de connaissance, car seul ce dernier type de jugement peut être démontré par l'entendement à partir de principes, de règles, de concepts déterminés et objectifs. Ainsi, cette thèse apparaît insoutenable, ne serait-ce que lorsqu'on cherche à la vérifier dans l'expérience : il est par trop évident que si les hommes se disputent sur le beau, ce n'est pas parce que quelques uns d'entre eux n'ont pas su assimiler et appliquer des règles objectives – ce serait éluder le problème du jugement de goût, confondre art et science, comme si l'on pouvait réfuter le jugement de goût de quelqu'un comme l'on réfute une théorie scientifique erronée, et tomber ainsi sous la critique pertinente des sceptiques, des relativistes et des empiristes. Mais, d'autre part, si les critiques des sceptiques sont pertinentes, dans la mesure où ils rappellent que le jugement de goût est fondamentalement subjectif et qu'on ne saurait parvenir à un consensus universel en tentant de démontrer le bien-fondé de son jugement de goût, il est également insoutenable de soutenir sérieusement que chacun peut avoir son propre goût (« À chacun son goût » dit le proverbe), car cela reviendrait précisément à nier l'existence du goût, qui ne peut exister que si une diversité de jugement esthétique peuvent coïncider pour former un consensus minimum. D'ailleurs, là aussi, l'expérience montre que si les hommes peuvent souvent se disputer à propos de goût, ils peuvent tout aussi souvent avoir les mêmes sentiment de plaisirs devant la même œuvre d'art ; il paraît, en effet, bien difficile de prétendre, par exemple, que la Joconde est laide ou que la Toccata et fugue en ré mineur de Bach est une mauvaise musique... Le beau ne saurait donc être une affaire strictement personnel, dont on ne pourrait pas partager l'expérience avec les autres hommes ; d'ailleurs, si les hommes se disputent à propos du beau, c'est bien qu'ils ne peuvent accepter qu'un objet puisse être dit beau uniquement pour eux seuls, mais qu'ils pensent que chacun devrait considérer l'objet en question comme étant beau. Comment donc Kant fit-il pour trouver un « mi-chemin » entre ces deux thèses extrêmes ?

De fait, Kant ne tombe ni dans le premier excès rationaliste, puisqu'il ne cesse d'affirmer, comme nous l'avons vu, que le jugement de goût n'est pas fondé uniquement sur l'entendement, mais qu'il s'appuie d'abord sur l'imagination, ce qui inscrit le jugement de goût dans la subjectivité ; il ne tombe pas non plus dans le second excès sceptique, puisque le goût réside sur le sens commun, fondé sur le libre jeu entre l'entendement et l'imagination, d'où découle un sentiment de plaisir ayant une prétention à la validité universelle. Il en résulte que le goût, pour Kant, échappe aux deux thèses réductrices énoncées plus haut qui constituent l'antinomie du goût exposée par Kant dans la Dialectique du jugement esthétique, puisque le goût apparaît comme la faculté de juger esthétique réfléchissante, idée qui réunit une partie des deux thèses, lesquelles ne sont contradictoires qu'en apparence. Le concept de goût ne signifie plus un mode de connaissance, puisqu'il se fonde sur le jugement réfléchissant et la finalité formelle, qui, s'ils se rapportent forcément à la représentation d'un objet singulier, n'apportent pas de connaissance à proprement parler sur l'objet en question. Par suite, le goût n'est pas non plus purement subjectif, ce qui serait retourner à la thèse empiriste : il serait tout à fait faux de réduire le jugement de goût à une « pure réaction subjective, comme celle que déclenche l'excitation de l'agréable sensible ». Le jugement de goût, pour Kant, est nécessairement désintéressé, sans quoi il ne saurait être pur puisqu'il inclurait des éléments qui fausseraient le jugement de goût ; il convient donc de différencier l'agréable du beau ; en effet, si je peux dire qu'un morceau de chocolat est agréable, en tant qu'il me procure une sensation de plaisir, il serait absurde d'en conclure que le morceau de chocolat est beau. Ainsi, lorsque nous contemplons une brioche peinte par Chardin ou la Vénus de Milo, alors que ces deux œuvres représentent des objets pouvant susciter notre agrément, notre faim, pas plus que notre désir sexuel, n'est excité. Si l'on peut parler de « goût réfléchi », ce n'est pas parce que le goût est purement subjectif et que la contemplation suscite des impressions agréables pour nous, mais parce que le goût est fondé sur le jugement subjectif et sur l'harmonie libre entre la faculté de l'imagination, faculté qui rend possible les jugements réfléchissants, et la faculté de l'entendement.

Le sens commun chez Kant prend une signification très différente de la signification morale et politique de ce concept, ce qui influe sur la conception du jugement de goût, sans pour autant que le goût soit entièrement détaché de toute forme de socialité. Gadamer, dans Vérité et Méthode, indique que Kant sépare le concept de sens commun de son sens habituel tiré de la tradition politique et morale. Gadamer rappelle que le concept de sens commun trouve son origine dans l'idéal humaniste de l'éloquentia, dont on peut trouver les germes dans la conception antique du sage ; c'est un concept qui se rapproche de la prudence (φρόνησις) aristotélicienne et qui se fonde moins sur la vérité que sur la vraisemblance, permettant à chacun de s'orienter dans la communauté politique et dans la vie. Ainsi, le concept de sensus communis est fondamentalement pratique, utile pour la vie quotidienne, qui s'oppose avec la spéculation abstraite des théoriciens. Or, comme nous l'avons vu, le sensus communis, en se rapportant au goût, finit par avoir chez Kant un sens précis qui diffère de la signification traditionnelle de ce concept, puisque, comme le rappelle Gadamer, Kant invoque le sens commun pour exprimer l'universalité qui est à l’œuvre dans les jugements de goût venant du libre jeu des facultés. Le jugement de goût, fondé sur le sensus communis, bien qu'il soit subjectif, inclut néanmoins la sphère de la socialité, c'est-à-dire que l'expérience du beau n'est pas un phénomène strictement personnel, n'ayant aucune influence sur la communauté, ou ne pouvant être apprécié en groupe, bien au contraire. Il faut être attentif à cette nuance, faisant que le jugement de goût chez Kant est une expérience irréductiblement inscrite dans le sujet éprouvant du plaisir ou du déplaisir, mais qui est une expérience qui veut être partagé avec les autres êtres humains. Par ailleurs, le goût esthétique se définit moins positivement que négativement : avoir du goût consiste avant tout à ne pas prendre du plaisir à la contemplation de représentations jugées grossières, laides par le sens commun :  le goût est fait de mille dégoûts  dira Paul Valéry ; avoir du goût, c'est essentiellement éliminer et discriminer, et non pas faire preuve d'un goût supérieur qui pourrait fonder une communauté – Kant se refuse à aller jusque là.

En quoi alors le sens commun esthétique se rapporte t-il encore chez Kant à la socialité ? Le paragraphe 60 de la Critique de la faculté de juger, concernant la méthodologie du goût, est à ce titre éclairant. En effet, Kant y indique ce que pourrait être une propédeutique du goût, laquelle ne saurait évidemment pas, pour des raisons qui sont maintenant évidentes, consister en l'apprentissage d'une méthode avec prescription de règles et principes rationnels ; en revanche, il peut y avoir une manière (modus) pour les beaux-arts, et, par suite, une propédeutique efficace consisterait plutôt à exalter l'imagination, à lui mettre devant les yeux les exemples de la beauté ; c'est en cela que consiste les humanoria. De là peut découler le concept de culture, dans lequel les beaux-arts occupent une place privilégiée : en effet, c'est en contemplant les œuvres des génies du passé, ces génies qui singularisent les peuples et qui permettent l'unification de ceux-ci (qu'on pense au rôle unificateur de l'Iliade et de l'Odyssée dans la Grèce antique), que l'on constitue un véritable fil entre son jugement de goût subjectif et la communauté à laquelle on appartient, voire à l'humanité toute entière : en tant que le sens commun permet la constitution de modèles communs de beauté, on peut dire que le goût chez Kant continue à être rapporté à la socialité. Par suite, Kant finit par lier le goût et son apprentissage avec l'apprentissage des Idées morales, ce qu'il peut justifier en rappelant qu'il existe, non pas certes une correspondance, mais au moins une analogie, entre le goût et les Idées morales ; c'est par ce rapprochement du goût avec la morale que les êtres humains peuvent fixer des modèles immuables et déterminés. Par là, et c'est pourquoi cette méthodologie du goût est dans la Critique de la faculté de juger un appendice, Kant sort du jugement pur du goût et de sa détermination transcendantale, c'est-à-dire non déterminé par quelque chose d'empirique : la socialité n'est donc pas contenue dans le cœur de la théorie esthétique de Kant, puisqu'elle ne dérive pas d'un principe a priori, mais constitue un prolongement de sa théorie.

Kant apporte, dans la Critique de la faculté de juger, un nombre considérable d'innovations dans la manière de concevoir le jugement de goût, mais également dans son élaboration du sens commun qui devient, avec Kant, proprement esthétique, acquérant ainsi un sens précis différent de sa signification politique et morale traditionnelle. Il semble que le concept de sensus communis du goût, tel qu'il est développé par Kant, permet d'échapper aux excès des thèses sceptiques et des thèses rationalistes sur le goût : fondé sur le jugement réfléchissant et sur le libre jeu de la faculté de l'imagination et la faculté de l'entendement, étant ainsi subjectif tout en ayant une prétention à la validité universelle, le jugement de goût, chez Kant, est admirablement souple et féconde et permet de penser d'une manière nouvelle le problème du jugement esthétique. On voit qu'il y a des problèmes propres à l'élaboration de cette théorie du jugement de goût, ainsi que les changements, les remodelages apportés par Kant à certains concepts ; par là, nous voyons que la théorie kantienne du goût n'a rien d'évident en soi, et qu'elle est le fruit d'un travail d'élaboration philosophique remarquable ; les concepts philosophiques, pour être déployés au service d'une théorie, se doivent d'être finement et longuement taillés comme le forgeron qui aiguise une épée pour en faire une arme efficace.

 

Posté par Baschus à 21:19 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , , ,


mercredi 25 avril 2012

CCII

La femme n'est pas vieille tant qu'elle inspire de l'amour.

– Alphonse Karr

 

Bonne définition de la vieillesse des femmes, à partir de laquelle nous pouvons nous livrer à quelques observations amusantes et qui ne sont désagréables qu'aux belles âmes. L'enfer des femmes, c'est la vieillesse, écrivait La Rochefoucauld. À la lumière de ces deux propositions sur les femmes, nous sommes obligés, même si nous mettons un peu de cruel plaisir dans cet acte de pensée, de conclure qu'un petit nombre de femmes sont déjà en enfer à quinze, vingt, ou vingt-cinq ans, et qu'elles n'en sortiront peut-être jamais. En effet, certaines femmes semblent n'être point faites pour inspirer de l'amour ; à les observer, on dirait des accidents de la nature, des fruits ratés du hasard. Point d'amour à leur égard, et même rarement de l'amitié, tant la laideur chez la femme, qui se doit d'être le plus bel objet de l'univers, instinctivement répugne ; ces femmes vieilles prématurément, ne le cachons point, dégoûtent et inspirent un mépris qui semble viscéral. Cela n'est point aussi injuste qu'on le dit. C'est que leur enfer trouve moins sa source dans leur laideur physique que dans leur obstination, par tous les moyens, à exhiber leur laideur ; et c'est une grande impolitesse que de persister ainsi dans l'inélégance, que de ne point chercher à mettre en valeur ses attraits féminins, fussent-ils rares. Non point pudeur, beau mot réservée aux femmes belles, mais impolitesse. 

Ce type de femmes, on le trouve beaucoup parmi les universitaires, tout se passant comme si ces chouettes sans sagesse voulaient ressembler à leur caricature : la rapide contemplation des étudiantes en lettres classiques est à ce titre une expérience parlante. Ces êtres qu'on a de la peine à appeler femmes semblent s'être décidées à tout faire pour ne pas attirer ces regards de convoitise qui font la vanité, c'est-à-dire le bonheur, des belles femmes. Elles mettent des lunettes grotesques cachant leurs yeux, rarement sans charmes ; elles attachent sans soin leurs cheveux ; elles ne songent point à se servir du maquillage, arme naturel des femmes, pour cacher un tant soi peu leurs défauts et pour mettre en valeur leurs rares attraits véritables. Comme dans beaucoup d'autres domaines, la négligence du détail fait trop voir la laideur de la totalité. Les vêtements qu'elles portent ne sont point féminins, ou alors ce sont de ridicules vêtements de vieilles filles. Tout est révélé, sauf les attraits ; tout est caché, sauf les défauts. On ne pense même pas que ces femelles ont un cul et des nibards ; et lorsqu'on y pense, on se dit que tout l'intérêt de la levrette est de pouvoir baiser une gonzesse ayant un derrière satisfaisant sans souffrir le spectacle d'une sale gueule. Ces épouvantails ambulants, exercant, de surcroît, la plupart du temps, une activité peu utile à la société, inspirent le dégoût aussi bien aux hommes qu'aux femmes, qui doivent avoir honte de leur sexe en considérant de telles créatures. 

L'expression de dégoût que nous inspire ces choses là est parfois suivi d'un vague sentiment de pitié et de regret ; nous remarquons que presque aucun être n'est entièrement dénué de beauté, et qu'une volonté jointe à un peu d'habileté, laquelle peut s'acquérir avec le concours d'autres personnes, suffirait pour rendre acceptable, pour ne pas dire baisable, bien des femmes que la nature n'a pas favorisé. Une jeune fille peut être moche, mais elle n'en demeure pas moins jeune, et tant que la chair est fraîche, tout est possible. Encore faut-il le vouloir, car les femmes vieilles prématurément, emportés dans leur invisible tourbillon de chagrin, n'ont presque jamais de réel désir de s'embellir ; au contraire, elles se servent de leur laideur pour satisfaire leur amour-propre. Ô prodige de la nature ! Femme moche est souvent femme orgueilleuse. La moche a tendance a cacher son amertume en feignant de ne point prendre intérêt à la beauté de son être et en prétendant s'intéresser à des activités plus élevées, clairs signes de ressentiment. 

Que faire avec ces tristes femmes, hélas !, vieilles trop tôt, contre la nature ? Convoquer le Don Juan de Brassens, qui est à la charité ce que celui de Molière est à l'insolence.

dimanche 8 avril 2012

CLXXXV

Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs.

– Cioran

718__1_

La contemplation quotidienne de la cathédrale de Strasbourg et de ses alentours révèle que la caustique petite phrase de Cioran n'a rien d'exagéré et qu'elle est même plutôt un euphémisme. Si l'on recherche le sacré ou le sublime en espérant se faire écraser par la beauté démesurée de la cathédrale, l'on sera bien déçu, à moins d'y aller très tôt, dès l'aube, lorsque les camions bruyants ne sont pas encore là pour rompre le silence qu'impose un tel monument ; car c'est le tourisme, le festivisme, la modernité, la médiocrité qui règnent, jusque dans le lieu même. En effet, le touriste entrant dans la cathédrale a la chance de pouvoir bénéficier  de plusieurs écrans LCV qui lui indiquent je ne sais quel machin inutile, comme si la technique, et la technique la plus lumineuse, la plus utilitaire, la plus grossière, pouvait se mêler harmonieusement à la sainteté obscure, effrayante, mystérieuse de la cathédrale gothique. La contradiction sans espoir de synthèse entre ces deux éléments issus de deux mondes différents sauteraient aux yeux de n'importe qui de sensé ; mais le touriste a cette caractéristique de s'ébahir devant tout, d'accepter tout, sans jamais remuer la tête en signe d'opposition : il vient, il se sert, et s'en va content ; et l'on ne voit franchement plus très bien ce qui différencie une cathédrale sainte d'un gigantesque bordel spécialement réservé aux étrangers (avec une petite préférence pour les chintoks évidemment).

Je sais bien que les oeuvres n'ont définitivement plus de valeur cultuelle, que leur aura s'est entièrement dissipée, comme le dit un penseur de peu de valeur, et que nous ne nous prosternons plus devant les statues, comme le dit un autre penseur d'une autre volée ; mais voir, qu'outre cette déliquescence de la force de l'art, apparaît, sans honte aucune, les pires atrocités imaginables, voilà qui est douloureux et difficile à admettre. Je pense à toutes les boutiques de charlatans qui vendent des cigognes en peluche grotesques fabriquées en Chine et autres produits caricaturaux qui n'expriment rien d'autre que la bassesse dans laquelle la population mondiale plonge le visage content, mais aussi à ce fichu train ridicule faisant péniblement errer de mornes imbéciles à la gueule tristement ébahie un peu partout dans la ville. Beau symbole que ce train, si l'on y songe deux secondes ; car c'est un peu ça, la modernité festiviste, un train coloré empli de citoyens du monde souriant au monde du passé et brandissant à tout rompre leurs appareils divers avec un enthousiasme destructeur ; mais ce train là ne s'arrête jamais, même lorsque la nuit est tombée, et qu'il n'y a plus d'argent à piquer ; il s'élance sans cesse à partir de son propre mouvement à visage touristique, visage qui cligne de l'oeil, comme le dernier homme de Nietzsche croyant avoir découvert le bonheur. J'espère que je pourrai, avant de mourir, avoir le plaisir immense de voir ces monstruosités modernes détruites de plein gré ; beau rêve que Morphée ne m'a malheureusement jamais encore permis de réaliser dans une voluptueuse nuit de sommeil.

Posté par Baschus à 22:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,

mercredi 21 mars 2012

CLXVII

Mais à quoi bon vous tirer de votre élément ? Qu'est-ce que ce monde, monsieur Holmes ? Un composé sujet à des révolutions qui toutes indiquent une tendance continuelle à la destruction ; une succession rapide d'êtres qui s'entre-suivent, se poussent et disparaissent ; une symétrie passagère ; un ordre momentané. Je vous reprochais tout à l'heure d'estimer la perfection des choses par votre capacité ; et je pourrais vous accuser ici d'en mesurer la durée sur celle de vos jours. Vous jugez de l'existence successive du monde, comme la mouche éphémère, de la vôtre. Le monde est éternel pour vous, comme vous êtes éternel pour l'être qui ne vit qu'un instant. Encore l'insecte est-il plus raisonnable que vous. Quelle suite prodigieuse de générations d'éphémères atteste votre éternité ! quelle tradition immense ! Cependant nous passerons tous, sans qu'on puisse assigner ni l'étendue réelle que nous occupions, ni le temps précis que nous aurons duré. Le temps, la matière et l'espace ne sont peut-être qu'un point.

– Diderot

3_diderot

L'un des arguments préféré des déistes et des parangons d'une nature créée car parfaitement organisée est celui consistant à célébrer avec grâce la beauté du monde ; c'est, en somme, la preuve de l'existence de dieu par les petits oiseaux chantant par un ciel ensoleillé. On est souvent ému devant ces descriptions emphatiques d'un univers entièrement réglé, entièrement prévisible, où tout s'emboîte, causes, effets, finalités, et ce, avec une unité si parfaite qu'ils ne peuvent s'empêcher de la dire divine. Ces passages sont souvent sur-estimés et n'évitent pas toujours le ridicule, comme en témoignent les célèbres explications finalistes de Bernardin de Saint-Pierre, qui n'est pas loin de dire que les souris ont été créé pour que l'homme se plaise à rire de leur femme peureuse ainsi qu'à faire des dessins-animés drôles genre Tom et Jerry. Or, ce qui est frappant, à la lecture des matérialistes, c'est non seulement qu'ils ne célèbrent pas moins la beauté du monde que les autres hommes, mais surtout qu'ils le font mieux, en y trouvant un charme plus fascinant et en déployant un style plus surprenant, toujours. Les apologies du cosmos faites par les déistes sont réglées comme le monde qu'ils fantasment ; les chantres du chaos et du hasard écrivent dans un style décousu et imprévisible comme cet univers mouvant qu'ils essayent gaiement d'effleurer. Trois noms suffisent : Lucrèce, Diderot, Nietzsche. J'aime cette majesté gracieuse de la pensée du désordre, pensée dont la vitalité tient de cet enchantant hasard qui secoue l'entendement et l'imagination et dont le virtuose du chaos sait habilement jouer pour embellir sa puissante théorie. La véritable beauté du monde ne se saisit point avec les mains des finalistes ; beauté fluctuante, elle ne peut être effleurée qu'en poursuivant ardemment son imprévisible mouvement. En d'autres termes : ce sont les matérialistes qui sont du côté de la vie, de la vie vivante, de la vie bergsonienne, et non les finalistes, qui ne peuvent qu'attraper que des concepts et des théories immobilisants la vie.

Posté par Baschus à 23:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , , , , ,

jeudi 23 février 2012

CXL

Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui irrite doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot irriter, j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un accord parfait ; tout accord dissonant lui déplaît, l'irrite (ici faire une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à l'accord parfait.

– Stendhal

 
J'aimerais que nos compositeurs d'aujourd'hui, rendus sourds par la puérile recherche de l'innovation formelle, reviennent au bon sens, à la bonne oreille, à l'oreille naturelle. Il ne s'agit pas là de l'expression d'un goût subjectif, c'est, comme Stendhal, sur l'expérience que je m'appuie : car enfin, à part les bourgeois pédants et les musicologues sans âme, qui va dans les concerts de musique contemporaine et en sort comblé ? J'étais une fois à un concert de musique contemporaine effroyable, me forçant à ne pas courir hors de la salle pour fuir une telle horreur bonne qu'à donner des migraines ; lorsqu'à la fin, je poussais des soupirs de soulagement, j'eus la chance de pouvoir entendre les commentaires aberrants des pédants, lesquels consistaient de toute évidence à cacher le sentiment de leur ennui par des formules creuses sur l'importance d'être dérouté, la puissance du désordre, la fascination du chaos et autres foutaises de ce genre ; tout était faux dans ce concert, le public, les instruments et la musique. 
 
On ne cesse de vanter l'audace des compositeurs qui surent briser le barrage de l'harmonie tonale, comme s'il s'agissait d'un système de contraintes arbitraires fondé sur la seule tradition et qui n'attendait que de courageux révolutionnaires pour être aboli, leur permettant ainsi de libérer la musique de son carcan archaïque et de multiplier les potentialités de la création musicale ; on sait où ça nous à conduit : aux conneries inaudibles de Boulez, pour ne citer que le compositeur le plus emblématique d'une série sans fin d'insupportables enfants démiurges qu'on applaudit servilement. C'est la volonté absurde de toujours faire du neuf, de toujours vouloir surpasser qui a conduit à ces sottises, le même désir puéril qui a pourri la peinture et la poésie. L'harmonie tonale plaît naturellement, et si l'oreille aime (à petite dose !) les dissonances, c'est parce qu'elle apprécie cet excitant moment de tension qui se résout avec l'arrivée attendue de la consonance ; si l'on retire la détente de la consonance, l'excitation de la tension perd tout son sens, et les dissonances ne provoquent plus que bruits et maux de tête. Le problème est que nos compositeurs ne cherchent plus à plaire, ils trouvent ça avilissant ; fiers précurseurs, ils font progresser la musique, apportent des dimensions nouvelles à leur art ; et ils avouent sans peine que leur musique ne cherche pas nécessairement le beau : ils préfèrent déranger l'auditeur. D'ailleurs, nul besoin de les lire ou de les écouter justifier leurs horreurs : il suffit d'écouter quelques secondes de l'indescriptible Marteau sans maître, et la messe est dite. Qu'on compare donc ce morceau d'anthologie, à jamais la risée de toutes les oreilles sensées, et l'aria célèbre de Rossini, Di tanti palpiti, qui, raconte Stendhal, était chantée dans toutes les rues italiennes en 1813 ; le bon sens fait rapidement son choix.
 
Toute la modernité est une impudente profanation de l'idée de l'art. Après Ravel, tout est nul.
 
 

Posté par Baschus à 13:33 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

vendredi 20 janvier 2012

CVI

Ce qu'il y a de plus utile à l'homme, c'est l'idée.

– Élie Faure

9782253067184FS

Comme bien souvent en philosophie, la controverse au sujet du désintéressement de l'art n'est qu'un problème de vocabulaire. Si l'on est attentif aux arguments des deux camps, et si l'on est un tant soit peu impartial, on ne donnera raison catégoriquement à aucune des deux thèses. Tous les sincères admirateurs de l'art sont, au fond, du même avis, mais les mots les trompent. Plus nous considérons l'histoire de la pensée et les incessants conflits entre les géniaux créateurs de ces grands systèmes opposés, plus nous sommes tentés d'y voir un gigantesque jeu, une formidable farce animée par la rivalité. Les métaphysiciens ne sont pas très différents des joueurs d'échecs ; ils aiment inventer des tactiques nouvelles pour mieux affronter leurs adversaires ; ils spéculent sur des minuscules points de détails et prennent un grand plaisir à le faire ; enfin, ils veulent triompher de leurs rivaux, et emploient tous leurs efforts pour parvenir à ce but stimulant.

Jeu subtil des métaphysiciens sur le sujet de de la jouissance esthétique :  certains parlent de désintéressement, car ils observent, avec perspicacité, que lors de la contemplation d'une oeuvre d'art, les bas intérêts de l'individu nécessairement s'effacent, sans quoi ces intérêts détourneraient le sens même de la contemplation. Les exemples allant dans ce sens sont si éloquents qu'ils ne méritent pas d'explicitations précises : nous n'avons pas faim devant les pommes de Cézanne ; nous ne bandons pas en face des sensuelles Madones de Raphaël ou des parfaites Vénus de je ne sais quel génial peintre italien ; et on n'a jamais vu un amateur d'art se tirer sur la tige devant la Vénus de Milo. Le joli, que Schopenhauer propose de distinguer du beau, n'a pas pour but l'expression d'une Idée ; cette distinction éviterait sans doute bien des confusions. La publicité est la reine du joli : c'est elle qui excite nos sens, qui excite nos intérêts les plus bas, les moins utiles ; et la comparaison d'une nature morte de Chardin avec une affiche de publicité de Mac Do fait bien voir cette idée simple.

Les adversaires du désintéressement de l'art n'oseraient jamais contester ce point, mais ils se demandent, non sans raison : quel est le sens à attribuer au désintéressement dans la contemplation esthétique, contemplation qui est jouissance, plaisir, joie, et donc intrinsèquement liée à l'intérêt de l'individu ? Si nous aimons l'art, si nous déployons toutes nos forces pour essayer de créer des oeuvres approchant de notre idéal de beauté, si nous nous montrons si attachés à quelques sonates ou symphonies, c'est bien que nous y trouvons une forme d'intérêt, c'est-à-dire que l'art et sa contemplation contribuent directement à notre bonheur, augmentent noter puissance, nous est, en somme, profondément utiles. Schopenhauer dit, en substance, que la contemplation esthétique, en tant qu'elle permet la saisie de l'Idée par l'intuition, sans concepts, et en tant qu'elle faire taire notre despotique volonté subjective pour nous élever jusqu'à une plus haute et féconde objectivité, nous permet d'entrer dans un état de calme, de sérénité, d'absence de trouble, état rare et magnifique qui apaise momentanément le cours douloureux de la vie. Or, cet apaisement n'est-il pas intéressé dans le sens où il est souhaitable, désirable par l'individu ? Et l'on pourrait sans difficulté multiplier les objections pertinentes de ce genre.

Le seul sens acceptable du désintéressement, en morale comme en esthétique, est de le le prendre comme un intérêt supérieur. Il est vrai que si nous sommes rigoureux, nous avons toujours un intérêt à donner l'aumône, à sauver la vie de quelqu'un, comme nous avons un intérêt considérable à lire le Lys dans la vallée ou à écouter Don Giovanni ; seulement, cet intérêt n'est pas bas, ce n'est pas un intérêt lié aux parties basses de l'âme et du corps. L'essentiel dans la jouissance esthétique, c'est la contemplation de l'idée contenue dans l'oeuvre ; il n'y a point de belle oeuvre sans idée dont elle est l'expression ; et ce, bien que le corps joue un grand rôle et puisse être altéré dans certaines contemplations : on connaît le syndrome de Stendhal ; la contemplation esthétique n'a jamais aboli le corps. 

Il y a l'utilité de l'ustensile et il y a l'utilité dans son sens philosophique et général : sens faible et sens fort. Du point de vue du sens faible, du sens ustensile de l'utilité, l'art ne saurait servir à rien, l'art n'est fait que pour l'art et au nom de l'art, et il est incorrect de prétendre que les chefs-d'oeuvre de Poussin sont plus utiles qu'un couteau ou qu'une fourchette. Au contraire, du point de vue du sens fort, du sens général, du sens spinoziste de l'utilité, l'art, en tant qu'il permet l'expression d'une idée, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus précieux pour l'esprit de l'homme, sera toujours mille fois plus utiles que les ustensiles et les instruments les plus ingénieux. Extrait des Possédés de Camus : « LIPOUTINE : Il faut aller au plus pressé. Le plus pressé, c’est d’abord que tout le monde mange. Les livres, les salons, les théâtres, plus tard, plus tard… Une paire de bottes vaut mieux que Shakespeare.
STEPAN : Ah ! ceci, je ne puis le permettre. Non, non, mon bon ami, l’immortel génie rayonne au-dessus des hommes. Que tout le monde aille pieds nus et que vive Shakespeare… ».

Intérêt, désintérêt ; utilité, inutilité – controverse de mot, donc.