mercredi 8 août 2012

CCCVII

— Ça sert à quoi, le Glaude, ce que vous faites avec cette fumée ?

— À rien...

— À rien ?

— À rien d'autre que d'être bien après une bonne assiette de soupe. Voilà à quoi ça sert, et c'est déjà pas mal. Y en a qui disent que ça vaut rien pour la santé. Mais, sur la terre, tout ce qu'est extra paraît que c'est nuisible, depuis quelque temps.

– René Fallet

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J'ai souvent croisé des personnes sincèrement interloqués devant des personnes qui, manifestement, ne fumaient pas par dépendance. De même, me voyant fumer, certaines de mes connaissances se sont candidement demandées ce qui pouvait expliquer un choix aussi surprenant, comme si le plaisir était une notion par eux incomprise. Contrairement à la Vieille Denrée, les hommes, en général, comprennent assez bien l'intérêt du plaisir, ou, pour le dire autrement, la joie que prodigue des gestes n'augmentant ni le capital financier ni le capital de la vie. Mais voilà ! La santé est devenue, dans notre faiblarde société hygiéniste, un capital comme un autre. Il en résulte un changement de priorité : ce qui n'est qu'un moyen de préserver sa vie a désormais davantage d'importance que la vie elle-même ; la peur de mourir d'un cancer quelconque est désormais bien plus importante que le bonheur donné par le vin et le tabac. Heureusement que l'amitié n'est pas dangereuse, sans quoi le gouvernement mettrait toute la propagande possible en oeuvre pour nous dissuader de lier des relations trop proches, trop intenses, avec d'autres êtres que nous. Drôle de société que la nôtre, tout de même, dans laquelle la jonction du dogme de l'expansion économique et de la santé à tout prix ont corrompu la notion simple du plaisir ! Je vois beaucoup de confusion autour de la doctrine hédoniste. Aujourd'hui, il faudrait affirmer un hédonisme fort, capable d'envoyer allègrement ballader tous les tristes scrupules hygiénistes, tout en développant, avec suffisamment de précision, un discours assez clair pour distinguer les faux plaisirs des vrais dans le cadre de notre société contemporaine. Pas toujours facile d'être un bon vivant en 2012 ! 

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mercredi 25 juillet 2012

CCXCIII

Le chant qui s’échappe de la gorge, est la récompense, qui mille fois récompense.

– Goethe

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Comme la vertu est à elle-même sa propre récompense, les efforts du chant sont récompensés par le chant lui-même. L'exercice de l'art est une jouissance supérieure qui se suffit à elle-même, si tant est qu'on ait l'âme artiste, ce qui n'est certes pas le cas de tout le monde. Ils sont méprisables, ces vaniteux qui toujours se servent de leur art comme d'un moyen pour arriver à une fin abjecte, comme si la basse satisfaction de l'ambition et de l'amour-propre valait le bonheur de l'activité artistique ! Le chant, qui offre un bonheur si visiblement physiologique, est, avec la danse, le modèle de cette sorte de bonheur. Le plaisir est le signe des puissances, dit Aristote. Ainsi l'art, plus que n'importe quelle activité, peut être dite pure. L'activité artistique est par excellence celle qu'on fait pour elle-même. Je chante parce que j'aime chanter : tel doit être la pensée primitive de tout véritable chanteur ; et le rêve de la gloire, par exemple, ne doit être qu'un luxe, un plus dont on pourrait très se passer. Tout ceci est particulièrement visible pour le chant, pour des raisons que tout le monde aperçoit en chantant ou en sifflant sous sa douche et dans la rue, mais il en va de même pour tous les autres arts, peinture, sculpture, ou écriture. Lucien de Rumembré n'est pas un artiste authentique dans la mesure où il ne se satisfait pas le moins du monde de son activité littéraire ; s'il n'écrit, ce n'est jamais que pour atteindre la gloire, augmenter sa fortune, et faire la femmelette dans le monde parisien. Stendhal écrit nombre de ses ouvrages en sachant très bien qu'il ne les publiera pas de son vivant ; et pourtant, le bonheur de l'écriture se sent à chaque page. L'artiste authentique agit non en pensant aux effets que son oeuvre future va provoquer dans son entourage et chez le vulgaire, ce qui est vulgaire, mais pour l'action artistique elle-même : quand il écrit, il écrit ; quand il danse, il danse. Cet élan vers l'action sans trop de pensée caractérise le bonheur de l'artiste. En regardant le mouvement créateur d'un écrivain, on y trouvera moins de pensée, je veux dire de méditation, de rêverie, de calculs ambitieux qu'on ne s'y attendrait. L'artiste malheureux est celui qui pense produire et qui ne produit point. 

mardi 17 juillet 2012

CCLXXXV

Chacun a ce qu'il veut.

– Alain

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Voici l'une des idées les plus récurrentes, les plus fortes, les plus difficiles à accepter d'Alain. Le premier mouvement est de croire à un optimisme un peu naïf ; mais jamais il ne faut s'arrêter à la lecture la plus basse d'un grand auteur, il faut creuser, aller plus loin, méditer là-dessus à partir de son expérience personnelle, et écouter les arguments. Dans les propos, Alain est très rapide ; il veut ébranler le lecteur, le pousser à la réflexion ; d'où des assertions abrupbtes : "Chacun a ce qu'il veut. La jeunesse se trompe là-dessus parce qu'elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or, il ne tombe point de manne ; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui atend, que l'on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper." 

C'est seulement en pensant correctement la volonté que l'on peut parvenir à cette puissante idée. Vouloir, ce n'est pas rêver. Beaucoup de personnes rêvent d'être riche ou d'être célèbre sans le vouloir ; cette distinction est fondamentale et éclaire tout. En y songeant bien, on s'apercevra que la grande majorité de nos accusations contre le destin sont injustes et que nous sommes les seuls responsables de notre léthargie. De nombreuses fois, nous désirons vaguement quelque chose, nous voulons à moitié, nous n'embrassons pas l'objectif par tous ses côtés. Ainsi on ne peut pas vouoir être parent et se lamenter injustement sur le sort parce qu'on est réveillé au milieu de la nuit par les pleurs de son gosse. Vouloir un enfant, c'est vouloir également tous les inconvénients qui vont avec, sinon, la volonté n'est pas totale. Il est forcément stérile de rêver de devenir politicien en refusant le jeu des mondanités, de la flatterie, et de l'art de ramper. La nécessité extérieure résiste rarement à l'homme voulant fermement quelque chose. Tous ceux qui veulent réellement l'agrégation l'auront ; mais aussi, bien peu la veulent réellement. Alain, maître implacable, chasse au loin les rêveurs plaintifs pour louer les hommes heureux d'avoir voulu quelque chose de toute leur âme. 

 

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mardi 10 juillet 2012

CCLXXVIII

Il fut un temps que Proust avait jour et nuit un taxi à sa porte, à sa disposition s'il lui prenait la fantaisie de sortir. Il lui arrivait souvent de sortir la nuit, de se faire conduire à la porte d'un bordel. Il priait alors le chauffeur d'aller chercher la patronne. Celle-ci arrivée, il lui demandait de lui envoyer deux ou trois femmes. Il les faisait alors asseoir avec lui dans le taxi, buvant du lait et leur en offrant et passait ainsi quelques heures à parler avec elles de l'amour, de la mort ou de sujets du même genre.

– Léautaud

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J'ai vu que c'était aujourd'hui l'anniversaire de Proust : c'est un devoir et un plaisir pour moi que de le célébrer. Il me semble que mettre en avant cette drôle et magnifique anecdote racontée par Léautaud, trouvée d'ailleurs dans le plus grand hasard, est le meilleur hommage que je puisse rendre à cet homme que j'aime pour plusieurs raisons très différentes. J'ai maintenant envie de dire pourquoi je l'aime, sans même craindre d'évoquer quelques souvenirs personnels. Je pourrais en détailler des dizaines ; je me contenterai de ma première expérience de lecture, si significative à bien des égards.

Je dois à Proust mon premier grand bouleversement littéraire ; mais je m'aperçois bien qu'en parlant ainsi je dis trop peu ; c'est bien plutôt, et sans hyperbole, une révolution intérieure qu'il opéra en moi. J'avais quinze ans, j'étais en vacances en Espagne, et, m'étant décidé à entrer en première littéraire, j'avais pris la résolution de lire sérieusement un grand auteur français de mon propre chef. Auparavant, je lisais déjà un peu, évidemment plus que mes camarades, mais à part Maupassant, dont j'avais lu beaucoup de nouvelles, et un peu de Zola, je ne connaissais à peu près rien de la véritable littérature ; j'avais perdu trop de temps à bouquiner des sottises pour adolescents, et les vestiges de l'institution scolaire ne m'aidaient malheureusement pas à me diriger vers les classiques. Je me souviens que le dernier livre que j'avais lu avant de commencer le premier tome de La recherche du temps perdu était, comme par hasard, le dernier tome d'Harry Potter ; fait hautement symbolique, signifiant le passage d'un monde puéril, uniforme, médiocre, divertissant, bassement plaisant, à un autre monde, le vrai sans doute, complexe, âpre et charmant, imprévisible, révélateur de soi, éveillant les hautes aspirations de l'homme en même temps que les fermes exigences de la vraie vie. Changer de monde romanesque, c'est changer sa propre perception du monde, c'est changer son monde intérieur. Le choc entre deux univers aussi antagonistes ne pouvait qu'être brutal ; toutefois, et j'en fus étonné, je ne manifestais pas la moindre résistance ; j'étais converti, tout simplement. Converti non pas à Proust seulement, mais à la Littérature, à l'Art, à la Culture, ou plutôt, pour employer cet mot si riche qu'on n'emploie plus guère, aux Humanités. Je sentais à la lecture de Proust que je devais abandonner mes activités médiocres pour m'adonner entièrement à la culture des Humanités ; ce n'est point mon entendement qui formulait ce devoir, réellement impérieux en moi, mais mon coeur, trop heureux d'avoir trouvé une source de lumière pour ne pas immédiatement en chercher et en développer mille autres. De sorte que je peux dire, sans exagérer, que c'est à Proust que je dois mon empressement soudain et chaleureux pour la culture humaine, qui m'avait tant échappé jusque là ; l'enthousiasme qu'il parvint à me transmettre me permit d'aller fervent et allègre, de rapidement combler mon retard, immense. Maintenant il me semble évident que Proust, c'est bien plus que de la littérature, c'est toute la culture existante et possible contenue en une cathédrale ou une robe, c'est ce bloc parfait, idéal, immobile, quoique toujours source de nouveaux mouvements humains pour quiconque a un esprit digne de lui. En ce sens, Proust, génie total, est à la fois un commencement et un achèvement de la culture. Bon anniversaire, Marcel, je vous dois mon premier grand bonheur littéraire, mon élan pour la culture tout entière, et la joie de mon amour le plus cher. 

vendredi 6 juillet 2012

CCLXXIV

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux. 

– Stendhal

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Le plaisir de l'amour n'est point un plaisir pur ; sensation équivoque par excellence, l'amour, même heureux, est mêlé de milles inquiétudes et violentes piques contre notre âme ; et si l'on peut certes parler de bonheur amoureux, ce n'est jamais dans le sens négatif du concept de bonheur, c'est-à-dire comme absence de troubles. Manger du saucisson est un plaisir pur, à ce que je crois ; rien n'altère le bonheur des papilles qui savourent ce mets sacré de tous les bons vivants qui se respectent. Ceci dit, on voit de plus en plus souvent que les plaisirs de la table sont gâtés par la pensée du contrôle despotique de son poids ou par la tyrannie ridicule, mais de plus en plus envahissante, de la diététique de pacotille qui essaye, bien vainement dans mon cas, de nous faire culpabiliser à chaque consommation un peu trop joyeuse de gras. Malheureux ceux qui ne savent goûtent le plaisir pur et innocent de dévorer avec gourmandise une tartine de beurre salé !  

Le plaisir de l'amour, lui, ne saurait être pur, car la passion de l'amour implique, en son idée même, le doute incessant sur ses sentiments et sur ceux de l'aimé, ce que Stendhal fait mieux voir que quiconque. Point d'amour-passion sans ce doute qui aiguise le sentiment ; point de passion du tout sans tension, sans conflit cherchant une résolution, sans obstacles à la réalisation des penchants. Le caractère irrémédiablement douloureux de la passion amoureuse a fait souvent comparer cette dernière a une maladie de l'âme. Oui, d'accord, mais maladie volontaire dont on redouterait le vaccin et le remède. Au fond, presque tous les amoureux ne regrettent pas d'aimer ; et lorsqu'ils affirment, dans un mouvement plus rhétorique que sincère, qu'ils auraient préféré ne jamais tomber amoureux, n'avoir jamais rencontré cet être maudit envahissant leur esprit, et demeurer peinards dans leur vie paisible et sécurisée, ils ne pensent pas réellement ce qu'ils disent. Les amoureux ne peuvent s'empêcher de vénérer Éros, le bourreau sans pitié de leur tranquillité et la source adorée de leur brasier intérieur. Il est probable que le bonheur se trouve davantage dans le tumulte des coeurs que dans la tranquillité ennuyeuse de l'existence sans passions, sans inquiétudes, sans contrastes, et sans ces élans douloureux de l'âme qui animent notre être tout entier. 

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lundi 18 juin 2012

CCLVI

Et il s'arrêta de courir. "Non, dit-il, maintenant je sais. J'ai toujours été un enfant ; mais c'est moi qui ai raison." La sueur fumait de son torse nu. Soudain, il fut prévenu comme un oiseau par un pétillement sous sa langue. "Ma !" cria-t-il. La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules.

– Jean Giono

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C'est le Bobi semeur de joie qui a raison, celui qui demande du tabac à Jourdan et qui désigne dans le ciel Orion-fleur-de-carotte. Il y a de la joie. Certaines sources se tarissent brutalement, ce n'est pas grave, je peux m'étonner, chasser les ombres, attendre le soleil, sûr qu'il viendra. Aurore est toujours là, elle n'a pas disparu, je le sais, et j'ai raison contre les ombres. Le paysage pourtant connu est nouveau à mes yeux ; la disparition les a blessés, mais ils voient du nouveau, ils voient la lumière, neuve. Ces hommes inconnus qui passent et qui me regardent, je sens que je les connais, à ma manière ; simples passants, ils m'emportent je-ne-sais-où, quelque part en moi, un recoin de moi que je ne connaissais pas. Le soleil frappe ; le bleu du ciel m'immobilise ; je m'arrête, je marche, et je m'arrête encore, plus longuement, et mes pensées vont où elles veulent, avec le vent léger et les passants inconnus qui s'installent en moi. 

Tout est pareil, là-bas, mais en mon âme tout est changé ; pour un moment seulement, mais c'est un moment qui survivra, car il est fécond et je sens ses germes pousser un peu partout en moi, là où il y a de la place. Je ne vois pas d'arbres qui s'agitent, ni de fleurs qui s'envolent, ni d'animaux qui courent ; la nature n'est pas autour de moi ; et pourtant, elle est là, tout ce qui appartient à l'atmosphère est nature, porteuse de richesses inutiles. En ce moment, je ne me sens justement pas utile, je suis au-delà des critères des marchands avides, j'existe pour l'existence elle-même, et la vie n'est signe que de la vie. Ils ne me font rien, ces indicateurs d'autres voies que celles de la vie ; ils sont ramenés à la vie elle-même, car Aurore n'a pas disparu et se promène en moi ; je suis seul, et elle joue avec mes cheveux, et je la porte, la caresse, la prend lentement par la main, elle est en moi, radieuse, heureuse. 

Alors oui, Bobi le semeur a raison, Bobi l'enfant est le réceptacle d'un arbre d'or, et ma joie demeurera. 

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vendredi 1 juin 2012

CCXXXIX

La philosophie est comme la musique, qui existe si peu, dont on se passe si facilement : sans elle il manquerait quelque chose, bien qu'on ne puisse dire quoi. On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien.

Jankélévitch

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La grande majorité des hommes n'accorde pas la moindre importance aux muses, et ne semble pas plus malheureuse pour autant. D'ailleurs, le malheur exhibé des artistes et des philosophes ferait plutôt croire qu'une trop grande attention pour les arts et la pensée apporte des maux dont se passe fort bien l'homme commun occupé à ses activités triviales. Le dépressif Wittgenstein qui se fait jardinier après avoir écrit le Tractacus Logico-philosophicus est un exemple éloquent qui va dans ce sens là. La philosophie, d'accord, mais pourquoi pas plutôt les fleurs, les confitures ou les voitures ? Y a t-il une réelle supériorité de la philosophie sur les autres activités ? Car on pourrait croire que l'essentiel est d'agir, quel que soit le domaine, et qu'une existence passée à l'étude de Kant vaut bien celle du paysan travaillant sa vie durant pour la prospérité de sa terre. La philosophie a la prétention d'apporter un surplus qualitatif à l'existence et de n'être pas une activité comme les autres, voire d'être l'activité suprême, qui permettrait de coordonner les autres activités inférieures. Ce serait très beau si l'expérience le montrait. La vérité est qu'un philosophe, dans la quasi totalité des cas, vit comme un autre homme, si l'on oublie ses drôles d'extravagances qui participent d'aucune manière à son épanouissement. Il est vrai également que la plupart des philosophes se sont contentés de penser en philosophe, sans  vivre en philosophe. J'en veux beaucoup aux philosophes qui, non content d'opposer abstraitement la pensée et la vie, se servent de leur pouvoir de penser pour attaquer la vie, pour lui trouver de faux problèmes, ou pour aggraver, par de lourds concepts, les maux que doivent affronter tous les hommes. Kierkegaard, surestimé depuis la grossière avalanche existentialiste, est le plus symptomatique de ces philosophes pathologiques.

Il est donc difficile d'avoir une vue tranchée sur la question, tant est incertain le bonheur qu'est censé procurer la philosophie. Le scepticisme a peut-être raison sur ce point. Certains préfèrent vivre sans philosophie, d'autres préfèrent vivre sans vin, et d'autres encore, dont je suis, préfère vivre avec les deux. Il n'y a pas de quoi s'ennorgueillir. 

mardi 22 mai 2012

CCXXIX

Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noir intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde.

– Proust

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Ainsi les joies de la vie s'étendent dans le temps, se divisent en étapes distinctes, et se savourent comme des lignes continues à développer en solitude. Le plaisir n'est pas un simple point, et la jouissance n'est pas d'un moment seulement. Cette vue, trop peu aperçue, mais révélée tout au long de la Recherche, pousse loin la considération de nos bonheurs. On ne se lasse point de se morfondre sur la trop rapide disparition de nos instants de plaisirs, qui s'évanouissent aussitôt ressentis et dont nous avons à peine le temps de prendre conscience, comme si nous n'étions que des bêtes, nécessairement condamnés au moment présent, vouées à une limitée perception actuelle du monde. Mais l'homme se construit des plaisirs qui passent par de longues médiations, il ressasse le moment vécu, et de nouvelles joies naissent de ce jeu du souvenir se mêlant aux méditations présentes. La sensation par elle-même n'est pas grand chose ; la mémoire et l'imagination doivent faire leur travail. Le retour sur le moment du plaisir est un autre plaisir, plaisir nouveau tout comme l'être que nous sommes ; car c'est l'évolution permanente de notre être qui permet d'ouvrir de nouvelles voies vers le passé. Tant que ces voies ne sont pas empruntées, on peut dire que l'on a pas épuisé le bonheur d'un moment. Le bonheur d'un baiser peut s'étendre sur des décennies, avec toujours cette teinte différente au fil du temps, rendant la considération du baiser toujours nouvelle : là est toute la magie du retour sur soi. Le plaisir changeant que donne une correspondance amoureuse fait voir cette étendue mouvante du bonheur plus que tout autre plaisir : la première lecture, impatiente, rapide, inquiète, donne un tout autre plaisir que les lectures répétées longtemps après, lentement, avec de douces pensées nostalgiques.Heureux celui qui, seul dans sa chambre, repense au baiser qu'il a donné la veille, la semaine dernière, ou il y a dix années, puis le développe par son imagination dans toutes ses sens possibles, multipliant les interprétations et les joies du souvenir ; en quoi l'on voit que le temps essentiel de l'amour est peut-être moins celui qu'on passe en compagnie de l'aimé, source sans pensée de notre bonheur, mais celui qu'on passe seul, avec sa mémoire et son imagination, pour méditer, cultiver, et faire croître son amour, riche de pensées infinies.

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mercredi 16 mai 2012

CCXXIII

Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.

– Honoré de Balzac

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Dans La peau de chagrin, le concept du bonheur du vieillard se fonde sur l'idéal de l'ἀταραξία, c'est-à-dire sur l'absence de troubles. L'essentiel ici, du point de vue conceptuel, est qu'il s'agit d'une conception négative du bonheur : comme nous sommes en bonne santé lorsque nous ne souffrons de rien, nous sommes heureux dès lors que nous ne sommes pas malheureux. À partir de là, ce concept spécifique du bonheur se déploie d'une manière particulière, à savoir en développant les moyens qui nous permettent d'éviter autant que faire se peut le malheur, dont l'analyse révèle que sa source se trouve dans l'inadéquation entre les désirs toujours trop élevés des hommes et leur incapacité à satisfaire dans la réalité ces désirs superflus ; et ce d'autant plus que même si cette satisfaction était toujours possible, l'homme ne serait pas moins dans la situation d'Ixion emporté par le mouvement sans fin de sa roue enflammée, ou dans celle des Danaïdes condamnés à remplir un tonneau percé, métaphores de l'homme occupé à satisfaire ses désirs sans jamais trouver le repos ; toujours il est piqué par un nouveau désir qui l'empêche d'être dans un état de sérénité et de plénitude, états qui caractérisent l'homme heureux négativement. Nous comprenons pourquoi, si nous avions cette conception du bonheur, nous nous méfierions des mauvaises conséquences du désir, que nous chercherions à contrôler en lui posant des limites ; nous nous contenterions des plaisirs que nous donne spontanément notre nature, sans essayer de la dépasser, et nous serions déjà trop heureux si aucun événement ne venait interrompre ce paisible repos. Il s'agit donc d'une conception modeste du bonheur, fondé sur un art du renoncement : il faut ne pas vouloir et ne pas pouvoir afin de n'être pas brûlé et détruit, pour parler comme le vieillard de Balzac. On pourrait reprocher à cette vision du bonheur d'être peu courageuse, de refuser le danger présent dans le déploiement du désir, et préférer ainsi une vie ennuyeuse et fade à une vie tourmentée mais excitante ; vivre dans l'absence de troubles, n'est-ce pas vouloir vivre comme une statue de marbre et refuser le mouvement naturel de la vie ? Renoncer à la satisfaction de ses désirs, n'est-ce pas déjà insérer la mort dans la vie ?

À l'inverse, le concept du bonheur de Raphaël est clairement positif, c'est-à-dire que pour lui le bonheur n'est pas seulement le silence du malheur, mais bien un sentiment qui exprime concrètement une supériorité par rapport à un état neutre ; lorsque nous sommes heureux, nous nous sentons sans doute mieux que lorsque nous souffrons, certes, mais également mieux que lorsque nous sommes dans un état neutre et quelque peu ennuyeux. On le voit bien, cette conception du bonheur ne peut que s'opposer à celle précédemment exposée, puisqu'elle fera du désir un moteur : c'est par la puissance de mon désir, et ma faculté à accomplir celui-ci, que je peux, au moins momentanément, être joyeux. Il n'est donc pas question de renoncer à satisfaire ses désirs, bien que l'on sera attentif à ceux-ci, et que l'on ne se jettera évidemment pas, tels de vulgaires et inconscients pourceaux d'Épicure, dans les inconsistants délices de Capoue. De fait, ce bonheur est nécessairement moins stable que le bonheur négatif dans la mesure où il s'appuie sur des moments privilégiés, et non sur un état stable, état qu'il ne cherche d'ailleurs pas puisqu'il préfère le mouvement au repos. Pour les partisans de ce bonheur, le désir ne provoque pas tant un douloureux sentiment de manque, qu'une tension nécessaire pour mettre l'homme en branle, pour le pousser à l'activité, laquelle est la véritable source du bonheur humain : c'est en déployant sa force, en triomphant des obstacles se présentant à lui, en se rendant plus puissant qu'on augmente notre joie et favorise notre bonheur. On comprend ce que suppose une telle conception du bonheur : une vie tranquille dans laquelle il n'y aurait pas de ces moments forts où l'on sent son être intensément vibrer, où l'on ne serait jamais traversé par ces tensions fécondes, où, en somme, on se contenterait de laisser doucement la vie quitter notre corps – cette vie là ne mériterait pas d'être vécue. À choisir entre la vie longue, paisible, quelque peu ennuyeuse, et une vie dangereuse, brève, mais riche de moments de joies intenses, Raphaël se décide pour la dernière solution ; ce qui, assurément, est un choix intéressant, mais est également un choix risqué : à vouloir saisir la joie, on peut finir par étreindre le malheur et regretter la tranquillité passée en se demandant si on aurait pas dû choisir le moindre mal. Il semble que tout le monde ne soit pas capable de désirer adéquatement, et que c'est pour cette raison que l'on se méfie tant du désir, se trompant peut-être ainsi de cible.

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lundi 14 mai 2012

CCXXI

Affectus itaque odii, irae, invidiae etc., in se considerati ex eadem naturae necessitate, et virtute consequuntur, ac relique singularia ; ac proinde certas causas agnoscunt, per quas intelliguntur, certasque proprietates habent, cognititione nostra aeque dignas, ac proprietates cujuscunque alterius rei, cujus sola contemplatione delectamur.*

– Spinoza

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L'homme a rarement l'heureuse possibilité de sauver son semblable, car celui-ci suit par trop ses propres règles internes pour pouvoir être suffisamment infléchi vers la bonne voie, c'est-à-dire la voie de la puissance, de la vertu et de la joie. Il est incontestablement fort difficile de changer un homme ; tout le monde l'a remarqué un jour ou l'autre, et plus d'une fois ; la force de ses déterminations diverses rendent difficile la transformation de ses dogmes, de ses habitudes, de ses règles de vie. Il faut dire qu'impossible n'est point difficile, et que nous pouvons parfois avoir ce grand bonheur, celui d'agir profondément sur un être et de le réhausser.

Une belle source de consolation, qui compense l'amertume due à la considération de notre impuissance relative, peut se trouver dans l'observation des grandes capacités de notre raison à comprendre nos semblables. Le réel est intelligible ; toutes les personnes sont intelligibles ; nul n'échappe aux implacables lois de la nature, quoi que puisse nous faire penser l'inconstance apparente des hommes dans leur comportement. Et intelligibilité ne veut point nécessairement dire prévisibilité. Il est donc rassurant de remarquer qu'un être peut être compris par un fin psychologue, lequel est tout l'inverses des psys modernes en toutes sortes employés dans des cabinets. Lorsque nous avons suffisament d'informations, nous pouvons nous efforcer de comprendre les mécanismes d'un individu, même si une singularité humaine n'est jamais observable en pleine lumière ; et, par ailleurs, nous avons besoin de ces ombres fluctuantes qui font qu'un homme contient toujours une part mystérieuse, envoûtante. L'obscurité anime le désir de lumière.

Ainsi, il est possible, par les investigations rationnelles, mais aussi par la sensation, par le cerveau des émotions, de parcourir et de savourer les richesses, les milles nuances et détails qui font l'unicité de tous les hommes. Je m'imprègne du message fort que Spinoza nous adresse : il faut tâcher et avoir plaisir à connaître par-delà le bien et le mal, sans écrasant système de jugement ; nous devons essayer d'être des philosophes qui réhaussent, et non de tristes prêtres colporteurs de ressentiments. Il me semble que le véritable humanisme est là : comprendre l'homme, dans toute sa splendeur et sa misère, sans fards inutile, et ainsi faire de ses rencontres avec ses semblables autant d'occasions de comprendre, le plus joyeusement possible, l'humanité, prenant le chemin allant du singulier à l'universel. Un homme conduit à l'Homme. Il faudrait toujours se dire : j'aime l'homme, dans ce qu'il a de meilleur et dans ce qu'il a de pire, parce que je le comprends dans toutes les parcelles de son être, et parce que toute connaissance est une joie. 

L'oeuvre d'art, qui est le terrain de jeu du philosophie, permet de mettre en application des connaissances sur l'homme et de rendre directement palpable la joie de comprendre l'homme en diverses situations : puissance de la connaissance intuitive propre à l'art. Il est plaisant de regarder autrui comme on regarde un personnage de roman, avec la distance adéquate pour l'examiner sans s'embrouiller, sans trop se perdre en ses fluctuants rayons aveuglants, trop proches de nous. Julien Sorel et Mme de Rénal ne sont jamais bien loin. 

*Et donc les affects de haine, de colère, d'envie, etc. considérés en soi, suivent les uns des autres par la même nécessité et vertu de la nature que les autres singuliers ; et partant, ils reconnaissent des causes précises, par lesquelles ils se comprennent, et ont des propriétés précises, aussi dignes de notre connaissance que les propriétés de n'importe quelle autre chose dont la seule contemplation nous délecte.