lundi 15 avril 2013

CCCXIV

La grâce de votre pensée, votre courage élégant, votre fierté spirituelle, je les respire comme les parfums de votre chair. Il me semble, quand vous parlez, que votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche. Votre âme n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’avais gardé les instincts des hommes primitifs, vous les avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.

– Anatole France 

L'amour exprimé ici, celui de l'artiste Deschartes pour Thérèse dans le Lys rouge, est proprement l'inverse de l'amour platonique. Dans l'amour platonique, le corps n'est pas annihilié, ce qui n'est de toute façon jamais possible ; le corps est considéré comme un simple signe de l'âme, de sorte que toutes les perfections du corps se rapportent dans l'esprit de l'amant à l'idée qu'il se fait de l'âme de l'aimé. Ici, il s'agit d'un amour fondé sur le physique, mais sans aucune grossièreté, sans quoi il ne s'agirait non pas d'amour, mais d'un simple désir. En effet, on peut éprouver un désir violent pour une femme bien foutue, sans songer un seul instant à son âme ; on ne regarde alors que le corps ; on prend l'autre comme un moyen de jouissance ; c'est de la concupiscence, sans nuance d'amour. Les putes qui se déhanchent sur internet ne font jamais éprouver que de la concupiscence ; elles ne font pas deviner l'âme qu'elles ont en elles ; aussi, elles ne méritent pas notre respect. On respecte ce qui est digne, et une nénette qui de son plein gré excite le désir par les moyens les plus vulgaires n'est point digne ; elle est bonne, elle est sexy, elle est excitante, mais à aucun moment elle n'apparaît comme un être digne valant pour soi-même.

Mais il s'agit ici d'un amour fondé sur le physique, ce qui est bien plus intéressant que le simple désir. Deschartes aime profondément Thérèse, il la respecte, il voit son âme ; et ce qui anime son amour, c'est précisément l'union de son âme avec son corps, dont il contemple les lignes mouvantes avec l'oeil de l'artiste. Sauf qu'au lieu de considérer les perfections du corps comme des signes de la perfection de l'âme, cette dernière est la médiation par laquelle passe le regard contemplatif de l'amant : l'âme indique le corps, le révèle, le sublime. Le caractère de Thérèse n'est donc pas rapporté à l'âme, comme il se devrait dans l'amitié ou l'amour platonique, mais au corps ; les qualités qu'il vient d'énumérer, il dit les respirer comme les parfums de sa chair...  Les qualités de l'âme insufflent un élan vers le corps ; le spirituel est au service de la matière. Aussi, la concupiscence est-elle présente malgré la vision de l'âme de l'aimé ; aussi, la souffrance domine cet amour, puisque, l'âme étant subordonné au corps, Deschartes ne peut que désirer posséder un corps qui ne pourra jamais être complètement le sien. Le regret domine dans cet amour proprement impie qui inverse l'ordre ontologique de l'être : "votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche". La suite de l'ouvrage, alors même que Thérèse se sera donnée à Deschartes, montrera les malheurs qu'engendrent nécessairement un tel amour : le corps ne permet pas une union réelle, l'imagination, qui façonne sans cesse des images douloureuses, excite une jalousie incontrôlable, et les êtres aimés, voulant se fondre ensemble, s'aperçoivent trop tard qu'ils n'ont pu que douloureusement se briser l'un contre l'autre.

L'amour spirituel n'a point ces inconvénients. L'âme qui aime l'âme se moque de ces histoires pathologiques de désir, de possession, de jalousie. L'âme qui aime l'âme cherche l'accord ; elle veut l'union des individualités ; sa quête de fusion est moins ardente, moins pressée, et pourtant s'achève en une union plus effective et plus durable. La réussite de cette union spirituelle vient de ce que les êtres font taire leur tyrannique amour-propre, et regardent l'autre pour lui-même, pour un être valant par soi-seul, et non pour les plaisirs physiques qu'il peut nous procurer. On veut l'autre sans le désirer ; ou, si il y a désir, ce n'est que concession de quelques instants de l'âme pour le corps, dont les forces doivent être employées à un moment ou un autre. Ceux qui cherchent l'autre dans son corps se trompent et sont condamnés à éprouver une déception douloureuse ; le corps n'est jamais qu'une somme de caractéristiques contingentes ; au lieu que l'âme est le berceau de l'identité personnelle, elle est ce qui donne sens à ce qui envoloppe matériellement l'être, elle est le principe vivant d'où découlent toutes les splendeurs du corps, elle est ce qui anime et ce qui rend possible la totalité singulière en mouvement d'un être. On comprend dès lors pourquoi tous les amours heureux sont des amours entre deux âmes. Pour éprouver un tel amour, encore faut-il apprendre à regarder par les yeux de l'âme, art qui s'oublie en notre temps pour des raisons évidentes ; ce sont pour les mêmes raisons que ceux-là mêmes qui croient en Dieu sont tout à fait incapables de l'aimer pour lui-même : dans leur glorification de la divinité, ils ne s'aperçoivent point qu'ils l'implorent pour satisfaire leurs désirs égoïstes, et qu'ils ne célèbrent en Dieu que leur misérable amour-propre. Mais les vrais amants de l'âme ont de tout temps été aussi peu nombreux que les vrais serviteurs de Dieu. 

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mardi 17 juillet 2012

CCLXXXV

Chacun a ce qu'il veut.

– Alain

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Voici l'une des idées les plus récurrentes, les plus fortes, les plus difficiles à accepter d'Alain. Le premier mouvement est de croire à un optimisme un peu naïf ; mais jamais il ne faut s'arrêter à la lecture la plus basse d'un grand auteur, il faut creuser, aller plus loin, méditer là-dessus à partir de son expérience personnelle, et écouter les arguments. Dans les propos, Alain est très rapide ; il veut ébranler le lecteur, le pousser à la réflexion ; d'où des assertions abrupbtes : "Chacun a ce qu'il veut. La jeunesse se trompe là-dessus parce qu'elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or, il ne tombe point de manne ; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui atend, que l'on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper." 

C'est seulement en pensant correctement la volonté que l'on peut parvenir à cette puissante idée. Vouloir, ce n'est pas rêver. Beaucoup de personnes rêvent d'être riche ou d'être célèbre sans le vouloir ; cette distinction est fondamentale et éclaire tout. En y songeant bien, on s'apercevra que la grande majorité de nos accusations contre le destin sont injustes et que nous sommes les seuls responsables de notre léthargie. De nombreuses fois, nous désirons vaguement quelque chose, nous voulons à moitié, nous n'embrassons pas l'objectif par tous ses côtés. Ainsi on ne peut pas vouoir être parent et se lamenter injustement sur le sort parce qu'on est réveillé au milieu de la nuit par les pleurs de son gosse. Vouloir un enfant, c'est vouloir également tous les inconvénients qui vont avec, sinon, la volonté n'est pas totale. Il est forcément stérile de rêver de devenir politicien en refusant le jeu des mondanités, de la flatterie, et de l'art de ramper. La nécessité extérieure résiste rarement à l'homme voulant fermement quelque chose. Tous ceux qui veulent réellement l'agrégation l'auront ; mais aussi, bien peu la veulent réellement. Alain, maître implacable, chasse au loin les rêveurs plaintifs pour louer les hommes heureux d'avoir voulu quelque chose de toute leur âme. 

 

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lundi 16 juillet 2012

CCLXXXIV

Ce départ devait arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite comme un désir.

– Honoré de Balzac

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Tous les désirs ne sont pas légitimes : certains d'entre eux enfreignent les règles de la morale, nuisent à nos semblables, brisent nos serments ; ils font naître un conflit avec notre conscience. Ainsi certains combats ont lieu en nous-mêmes, opposant le désir ardent à la morale sévère ; mais pas toujours. La lutte n'a parfois pas lieu, alors que l'opposition est là, sans risque de se tromper. L'homme serait bien simple s'il pouvait s'expliciter en toute clarté par la narration d'un conflit entre deux antagonismes. L'expérience montre qu'il n'en est rien. L'homme a des désirs, l'homme a une conscience morale, mais la plupart du temps, au lieu d'opposer l'un à l'autre, il fait des arrangements. En tortillant dans tous les sens son désir, en y trouvant des fondements et des conséquences insoupçonnés, il parvient à trouver des compromis avec sa conscience morale. En matière de désir, la sophistique est naturelle ; nous exposons notre désir à notre conscience, mais en notre faveur, entre la vérité et le mensonge. Cet éristique est d'autant plus facilitée que nous sommes nous-même notre propre juge, ce qui peut laisser espérer de l'indulgence. Il est plus facile de duper sa conscience qu'un ami ; aussi préférons-nous être seul juge de nos désirs. Par exemple, la puissance jésuistique du désir peut être telle que nous pouvons en venir à vraiment croire que nous quittons notre famille pour leur prospérité future, alors qu'il s'agit de satisfaire notre basse ambition égoïste. Tout le monde a le logos lorsqu'il s'agit de s'inventer des prétextes pour justifier les désirs les plus forts. Aussi, en lisant les Provinciales, on reconnaîtra un jésuitisme qui n'est pas sans faire penser à notre sournois petit moi. Sous les catégories de l'homme, il y a l'homme ; sous le jésuitisme, il y a un peu nous. 

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samedi 23 juin 2012

CCLXI

— Joséphine, je voudrais avoir le temps comme avant.

— Le temps de quoi ?

— Le temps, pas plus. Je veux dire que maintenant il y a toi.

— Tu n'as plus envie de moi ?

— Si.

— Tu ne m'aimes plus ?

— Si, je t'aime, mais ce qu'il faut savoir, Joséphine, c'est qu'autour de nous, il y a, malgré tout, le monde tout entier.

– Jean Giono

L'amour cherche le temps et la solitude. Les amoureux s'enferment volontairement en des mondes clos, dans lesquels les petites histoires de l'extérieur ne les atteignent pas et où ils peuvent se consacrer pleinement à leur amour. Dans Roméo et Juliette, la célèbre scène où les amants regardent l'aurore, triste signe du départ, fait voir cette double exigence de l'amour, d'être à la fois isolé du monde et riche d'un temps infini pour se consacrer à l'autre et au développement des sentiments.

Le monde extérieur ne s'abolit point. Jamais les sentiments ne triomphent du monde ; c'est le drame de tout amour passionné. Toujours des contre-temps, des contingences envahissantes, des ouvertures imprévisibles : le monde clos se fissure, et le cocon des amoureux ne persiste jamais longtemps. La femme, être de l'intérieur, symbolisée par le gynécée et la position de ses organes génitaux, accepte beaucoup moins ce fait que l'homme, être voué à ne jamais s'arrêter, à chasser dehors, à se mouvoir dans le monde, toujours en quête d'un nouvel objet de désir. Cet instinct aventureux propre à l'homme, la femme cherche à le réfuter et à l'inhiber ; les plus naïves, comme Joséphine, ne comprennent même pas. Il est bien rare que l'homme préfère s'enfermer de son propre gré, et pour longtemps, dans le monde clos de l'amour, en rejetant sa tâche de chasseur, en oubliant son désir d'aventure : même en nos temps de féminisation malsaine, l'homme trouve des échappatoires, il crée des ouvertures : l'homme moderne, enfermé dans son appartement et dans le coeur de sa concubine, jouera aux jeux-vidéos, partira en des mondes étrangers dans lesquels il peut combattre des monstres, accomplir des quêtes, dialoguer avec ses semblables, et être, en somme, loin de la femme. Dans les couples, à peu près toutes les disputes s'expliquent par ce désir irrépressible de l'homme à s'en aller agir hors du monde clos, façonné et choyé par la femme. Cette tension inévitable est la condition de survie du couple, car de deux choses l'une, ou bien l'homme, électron trop libre, s'en va errant dans le monde extérieur au point de négliger et oublier la femme, ce qui tue l'amour, ou bien la femme, forte de son influence, parvient à faire demeurer l'homme dans l'amour, ce qui est un poison lent mais sûr dont les principaux ingrédients sont l'ennui, la lassitude, la monotonie et la léthargie. Ainsi, Solal et Ariane, enfermés amoureux en leur monde clos, font mourir leur amour et eux-mêmes en deux ans de vie commune.

mercredi 16 mai 2012

CCXXIII

Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.

– Honoré de Balzac

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Dans La peau de chagrin, le concept du bonheur du vieillard se fonde sur l'idéal de l'ἀταραξία, c'est-à-dire sur l'absence de troubles. L'essentiel ici, du point de vue conceptuel, est qu'il s'agit d'une conception négative du bonheur : comme nous sommes en bonne santé lorsque nous ne souffrons de rien, nous sommes heureux dès lors que nous ne sommes pas malheureux. À partir de là, ce concept spécifique du bonheur se déploie d'une manière particulière, à savoir en développant les moyens qui nous permettent d'éviter autant que faire se peut le malheur, dont l'analyse révèle que sa source se trouve dans l'inadéquation entre les désirs toujours trop élevés des hommes et leur incapacité à satisfaire dans la réalité ces désirs superflus ; et ce d'autant plus que même si cette satisfaction était toujours possible, l'homme ne serait pas moins dans la situation d'Ixion emporté par le mouvement sans fin de sa roue enflammée, ou dans celle des Danaïdes condamnés à remplir un tonneau percé, métaphores de l'homme occupé à satisfaire ses désirs sans jamais trouver le repos ; toujours il est piqué par un nouveau désir qui l'empêche d'être dans un état de sérénité et de plénitude, états qui caractérisent l'homme heureux négativement. Nous comprenons pourquoi, si nous avions cette conception du bonheur, nous nous méfierions des mauvaises conséquences du désir, que nous chercherions à contrôler en lui posant des limites ; nous nous contenterions des plaisirs que nous donne spontanément notre nature, sans essayer de la dépasser, et nous serions déjà trop heureux si aucun événement ne venait interrompre ce paisible repos. Il s'agit donc d'une conception modeste du bonheur, fondé sur un art du renoncement : il faut ne pas vouloir et ne pas pouvoir afin de n'être pas brûlé et détruit, pour parler comme le vieillard de Balzac. On pourrait reprocher à cette vision du bonheur d'être peu courageuse, de refuser le danger présent dans le déploiement du désir, et préférer ainsi une vie ennuyeuse et fade à une vie tourmentée mais excitante ; vivre dans l'absence de troubles, n'est-ce pas vouloir vivre comme une statue de marbre et refuser le mouvement naturel de la vie ? Renoncer à la satisfaction de ses désirs, n'est-ce pas déjà insérer la mort dans la vie ?

À l'inverse, le concept du bonheur de Raphaël est clairement positif, c'est-à-dire que pour lui le bonheur n'est pas seulement le silence du malheur, mais bien un sentiment qui exprime concrètement une supériorité par rapport à un état neutre ; lorsque nous sommes heureux, nous nous sentons sans doute mieux que lorsque nous souffrons, certes, mais également mieux que lorsque nous sommes dans un état neutre et quelque peu ennuyeux. On le voit bien, cette conception du bonheur ne peut que s'opposer à celle précédemment exposée, puisqu'elle fera du désir un moteur : c'est par la puissance de mon désir, et ma faculté à accomplir celui-ci, que je peux, au moins momentanément, être joyeux. Il n'est donc pas question de renoncer à satisfaire ses désirs, bien que l'on sera attentif à ceux-ci, et que l'on ne se jettera évidemment pas, tels de vulgaires et inconscients pourceaux d'Épicure, dans les inconsistants délices de Capoue. De fait, ce bonheur est nécessairement moins stable que le bonheur négatif dans la mesure où il s'appuie sur des moments privilégiés, et non sur un état stable, état qu'il ne cherche d'ailleurs pas puisqu'il préfère le mouvement au repos. Pour les partisans de ce bonheur, le désir ne provoque pas tant un douloureux sentiment de manque, qu'une tension nécessaire pour mettre l'homme en branle, pour le pousser à l'activité, laquelle est la véritable source du bonheur humain : c'est en déployant sa force, en triomphant des obstacles se présentant à lui, en se rendant plus puissant qu'on augmente notre joie et favorise notre bonheur. On comprend ce que suppose une telle conception du bonheur : une vie tranquille dans laquelle il n'y aurait pas de ces moments forts où l'on sent son être intensément vibrer, où l'on ne serait jamais traversé par ces tensions fécondes, où, en somme, on se contenterait de laisser doucement la vie quitter notre corps – cette vie là ne mériterait pas d'être vécue. À choisir entre la vie longue, paisible, quelque peu ennuyeuse, et une vie dangereuse, brève, mais riche de moments de joies intenses, Raphaël se décide pour la dernière solution ; ce qui, assurément, est un choix intéressant, mais est également un choix risqué : à vouloir saisir la joie, on peut finir par étreindre le malheur et regretter la tranquillité passée en se demandant si on aurait pas dû choisir le moindre mal. Il semble que tout le monde ne soit pas capable de désirer adéquatement, et que c'est pour cette raison que l'on se méfie tant du désir, se trompant peut-être ainsi de cible.

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mercredi 2 mai 2012

CCVIII

Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content ; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses ; et je crois que c'est principalement en ceci que consistoit le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étoient prescrites par la nature, ils se persuadoient si parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul étoit suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent. 

– Descartes

descartes

La vraie philosophie est pratique ; le reste n'est que discours sur la philosophie. Elle ne peut que s'exprimer à travers des actes : on voit la sagesse d'un homme à ses actions et non à ses livres. Tout homme aspirant à la sagesse devrait donc avoir en tête les idées maîtresses qu'il s'est formé à travers ses réflexions et celles des grands philosophes afin de se rapprocher le plus possible de son idéal. Sous l'influence d'Épictète et de son manuel, pour jouer le rôle amusant du nietzschéen de bazar, j'écris donc ces aphorismes afin de pouvoir avoir à portée de main les armes nécessaires pour jouer au mieux mon rôle dans cette grande farce qu'est l'existence. (Descartes dit, en une maxime, tellement plus et tellement mieux ! Ceci n'est qu'une pitretrerie d'un goût contestable, et rien de ce qui est écrit n'a de valeur indépendamment de son contexte de farce).

  • Le libre-arbitre est une illusion. Tu n'es responsable d'aucun de tes actes, qu'ils soient bons ou mauvais. Tu ne fais jamais de choix, tu n'agis jamais de ton plein gré : tout ce que tu vois autour de toi ne pouvait pas être autrement car tout est nécessité. Pourquoi alors t'embarrasser de remords et de regrets ? Ce qui est arrivé ne pouvait pas ne pas arriver.

  • C'est l'opinion que tu te fais des évènements qui sont la cause de tes soucis ; ce ne sont jamais les choses en elles-même. Par conséquent, tu dois convertir tes mauvaises opinions. Essaye toujours de contrôler ta représentation des choses : aime les choses ; ou, si tu n'y arrives pas, sois indifférent à elles. Tout ceci peut se résumer en cette formule : AMOR FATI. Aie toujours ces deux mots en tête et que jamais ils ne sortent de ton esprit ; dans chacune de tes actions, dans ta vision de toutes les actions, rappelle-toi toujours : AMOR FATI.

  • Il y a deux sources de troubles : la souffrance et l'ennui. Si la causalité a voulu que tu souffres, malgré ta volonté d'être sage et d'être heureux, alors tu souffriras. Dans ce cas, aime ta souffrance ! Tu ne l'éradiqueras pas, mais une fois passée, elle ne pourra que te faire sourire. Il y a de nombreuses souffrances qui peuvent causer de la joie plus tard ; et d'ailleurs, sans souffrance, nous ne connaîtrions pas la joie : car le bonheur est relatif et non pas absolu. De même pour l'ennui.

  • Ce qui a été dit précédemment doit s'appliquer à tout et en tout lieu. Ta femme est morte ? Aime sa mort : il ne pouvait pas en être autrement. Eh quoi ? Tu pleures la mort d'un être humain mais tu es indifférent à celle de millions d'autres ? C'est que tu es l'esclave de tes sentiments. Tout sentiment doit pouvoir être contrôlé ; non pas supprimé, mais contrôlé.

  • Puisque tout est nécessité, mes émotions aussi sont nécessaires ; ne puis-je donc rien y faire ? Mon malheur, ma soumission aux passions, ne sont pas de mon ressort ? Non, tu ne peux rien y faire : mais il était nécessaire que tu écrives ces lignes et que tu comprennes ces préceptes : tu peux bien t'approcher de la sagesse, mais c'est la causalité, et uniquement elle qui t'en aura rapproché. Réjouis-toi donc ! La causalité a joué en ta faveur puisqu'elle t'a montré la voie de la sagesse !

  • La nécessité ne signifie pas que toute volonté est impuissante : elle signifie que les hommes ne sont pas responsables de leur volonté. Les hommes confondent déterminisme et fatalisme. La philosophie n'est pas inutile, elle n'est pas impuissante ; c'est simplement que c'est la causalité – et personne d'autre – qui te fais sage ou non. Si un jour tu réussis à être heureux, sache que cela ne vient pas de toi, mais de la causalité ; sinon tu seras désillusionné et ton bonheur coulera avec ton illusion euphorique.

  • Il faut parfois faire semblant d'être libre pour ne pas tomber dans le fatalisme.

  • Puisque tout est nécessaire, on peut dire que tout est écrit. La vie est un théâtre, la vie est un jeu : il n'y a pas de plus profonde comparaison. La causalité t'a donné un rôle : tu ne peux que l'accepter. Il est inutile de chercher à renier ton rôle. Le script est écrit à l'avance est tout ce que tu fais ne peux qu'être conforme à ce rôle ; mais que cela te réjouisse ! Les hommes voient souvent en cela la cause de leur malheur alors que cela pourrait être la cause de leur bonheur.

  • Ne te fais pas d'illusion. Malgré tout ce qui a été dit, tu ne seras jamais heureux, c'est-à-dire pleinement satisfait de ton état, durant toute la durée de ton existence. Tout au plus, cela te fera connaître des instants de joies – mais ne crache pas dessus ! En vérité, la causalité est hasardeuse et te joueras bien des tours, des bons comme des mauvais. La sagesse, c'est aussi apprendre à accepter son malheur – et apprendre à s'amuser !

  • La causalité t'a donné un rôle unique. Tu es seul à être ce que tu es et tu es seul à faire ce que tu fais. L'existence doit te paraître forcément intéressante : songe que personne n'a jamais été comme toi et que jamais personne ne le sera !

  • Tu ne dois pas renier ton destin mais l'assumer. Si la causalité a voulu que tu sois amoureux, n'éprouve pas de haine pour ton amour : car tu ne peux rien y faire.

  • Si le destin te fais souffrir, honore-le. La souffrance ne doit pas t'attrister ; idéalement, elle devrait te griser comme toutes les autres émotions, elle devrait te stimuler et t'aider à grandir.

  • Ne cherche pas un sens à ton rôle : tu n'en trouveras pas. La nécessité n'est là que pour elle-même ; elle n'a pas à se justifier.

  • Au lieu de t'interroger sur la médiocrité de ton rôle, profite de lui ! Tout rôle, quel qu'il soit, est amusant à jouer. Joue, joue, joue ! Ne cesse jamais de jouer, car tu ne peux rien faire d'autre dans l'existence.

  • Joue ton rôle du mieux que tu le peux. Aspire à la noblesse et à la grandeur. Tu es le rôle principal de la comédie (la pièce de théâtre est toujours centrée sur le sujet), tu es le roi de ton monde : essaye d'être à la hauteur.

  • La morale n'existe pas. Elle ne doit pas contraindre tes actions ni entraver ton rôle ; passe au-delà. Tout jeu est amoral.

  • Aime tes désirs et maîtrise-les. Ils font partie de la nécessité inhérente à ton être ; tu ne pourras pas les supprimer sans tuer une partie de toi-même. Tâche donc de les dompter : c'est une entreprise ardue et il est probable que tu échoueras à de nombreuses reprises mais c'est la causalité qui l'aura voulu : pourquoi alors t'en affliger ?

  • Le moteur de ton rôle est la volonté de puissance. Sans que tu en sois conscient, ton être veux être le plus puissant possible ; et il n'a pas tort. Ne frémis pas à cette pensée. Aime ta puissance.

  • Autrui est toujours inférieur à toi : le sujet est le maître dans son univers.

  • Sois un bon spectateur ; il n'y a pas de plaisir plus accessible et plus élevé que celui de regarder avec étonnement le produit de la nécessité.

  • Il y a toujours quelque chose de nouveau à regarder. Étonne-toi.

  • Tout est vain ; le spectacle n'a aucun sens – mais il est plaisant et terriblement drôle. Ris devant la farce de la causalité ! Il n'y a rien de plus drôle que l'absurde.

  • Ne cherche pas à comprendre le monde : tu t'enfoncerais dans des marécages dont tu ne sortiras qu'à grand peine, dégoûté de ton entreprise – voire du monde lui-même.

  • Cherche les aventures. Va vers les vastes paysages de la pensée, vers les bagatelles sentimentales humaines ou vers les profondeurs cachées de la nature – pourvu que tu aies une activité ! Contemplative ou pratique, l'activité est le seul remède à l'ennui, ce ver misérable qui te fait perdre le goût du jeu.

  • N'oublie pas les autres acteurs de ta comédie : nombreux et variés, ils peuvent être la source de maintes intrigues fascinantes auxquelles tu n'as jamais pensé. Regarde-les, joue avec eux ; ce sont les bouffons de ton royaume.

  • Regarde attentivement tout autour de toi : le monde et ses ornements ; la nature et ses lois ; les hommes et ses sentiments, œuvres et rêves – et toi-même, sujet pensant souffrant de ta propre conscience – n'y a t-il pas là de quoi rire à l'infini ?

  • Tu es séparé. Ta conscience est séparation. Ne t'en préoccupe pas ; il n'y aurait pas de jeu s'il n'y avait pas eu séparation. Tu seras réconcilié avec le Tout à la fin de la partie.

  • Que t'importe ton soi-disant libre-arbitre ? N'est-ce pas agréable d'être enchaîné par la nécessité ? Lorsque tu prends conscience de tes chaînes, l'apaisant souffle de la brise te submerge, la tiédeur de l'atmosphère te recouvre de ses effluves vivifiants, ton corps enchanté te pousse vers l'horizon lointain – n'est-ce pas cela, la liberté ?

  • Tu sauves la vie de quelqu'un ? C'est bien. Tu assassines l'un de tes proches ? C'est bien aussi ; – car c'est la causalité qui te guide et la causalité ne fait que du bien.

  • Fermes les yeux et regarde : ces maillons multiples, enchaînés les uns aux autres en une toile sans fin, – c'est le monde.

  • Laisse-toi emporter par la causalité ; quand tu auras appris à la connaître, tu vivras en dansant ; et ton existence sera semblable à l'écume des plus belles mers : pétillant dans la nécessité, tu pourras t'émouvoir de la magnificence de l'océan auquel tu appartiens.

  • Vertu, vice ; ces mots devraient n'avoir aucun sens pour toi – ce sont eux qui t'entravent. Ils limitent ton champ d'action en t'enfermant dans un espace clos aride et laid. Ouvre les barrières ; ton terrain de jeu est d'autant plus beau qu'il est vaste. Vois toutes ces fleurs multiples – et cueilles-les ! Et vénère la causalité pour t'avoir révélé cette vérité !

  • Comment qualifierait-on un jeu sans obstacles, épuisant de facilité et dont l'objectif est à portée de toutes les mains ? Mauvais ! Mauvais ! Fade et terne !... Ne désire jamais un jeu de la sorte ! À vaincre sans péril on triomphe sans gloire disait un poète...

  • La plupart des acteurs jouent sans en être conscient. Les malheureux ! Comme ils manquent la saveur de leur jeu en s'aveuglant de la sorte ! Oculos habent et non videbunt.

  • Aspire à être le meilleur. Le but de tout jeu n'est-il pas de surpasser tous les autres ? Imagine que ton existence est un combat, une course, une bataille – et sois le vainqueur. Obéis à ta volonté de puissance. Mais n'oublie pas que la plus grande des puissances consiste souvent à comprendre son rang au sein du monde et de le tenir, sans descendre, sans monter au dessus ; c'est la plus forte des puissances en ceci qu'elle est stable, imperturbable et insoumise face au hasard. Veille à ce que ta puissance ne s'écroule pas.

  • Au fond, l'harmonie est la plus belle des puissances.

  • L'ivresse révèle l'homme que tu es. Ivre, tu es toi-même ; la séparation s'éloigne ; tu te rapproches du Tout – hybride conscience si proche de la vérité ! Il n'y a pas de meilleur sentiment que l'ivresse, mais prends garde – sa puissance peut te donner le goût du néant. Maîtrise ton ivresse.

  • L'abondance des plaisirs est le plus sur moyen d'être dégoûté du désir. Sois modéré.

  • La vie est un drame mystérieux : l'imagination invente des scènes dont nous ne savons pas si nous les jouerons sur le théâtre du réel ou si elles sommeilleront à jamais dans le berceau de nos fantasmes.

  • On est joyeux dès lors qu'on éprouve de la ferveur pour la totalité des choses et des instants qui se présentent à nous. Cherche cette ferveur.

  • Une fois que tu as compris que ton existence n'a pas de sens – arrête de chercher ! Accepte le mutisme du monde et aime ton statut d'étranger ; si tu te révoltes contre le monde et que tu continues à désirer trouver un sens, tu ne trouveras que la frustration. Que cela soit clair : l'existence n'a pas de sens, ou du moins, tu ne pourras jamais le connaître. Arrête donc te t'interroger vainement et cesse de te faire abattre par le silence – et regarde le spectacle. Tu peux trouver des raisons de vivre mais non pas de sens à la vie.

  • L'histoire n'est qu'un condensé des jeux des hommes du passé.

  • Adam et Eve ont préféré le jeu dangereux de l'existence à la froide monotonie de la vie sans obstacles. Suivons leur exemple.

  • La philosophie elle-même, le plus souvent, n'est pas autre chose qu'un jeu inventé par des savants. La métaphysique notamment est l'un des plus anciens jeu des hommes.

  • Force de Dom Juan ; puissance de la séduction, de la conquête. Les grand séducteurs, comme les grands conquérants, sont de grands joueurs. Aspire à la conquête : tu dois sentir ta puissance croître en tes veines – c'est l'image la plus noble de la vie.

  • La vraie liberté, c'est pouvoir danser à l'intérieur de ses chaînes.

  • En vérité, tu recherches toujours plus le désir lui-même que la satisfaction de celui-ci. Il y a toujours de la frustration à constater qu'un jeu, ainsi qu'un désir poursuivi, est achevé ; on se sent comme appauvri et vidé : la vie est déjà moins amusante.

  • Philosophe en riant, crée des œuvres où la joie se voit à chaque page, où l'ironie remplit l'ouvrage tout entier : – élève-toi vers la sagesse avec un rire supérieur et spirituel ! Parodie l'existence elle-même et contamine-la à travers toutes ses veines de ton irrésistible manque de sérieux ; en un mot, rend la vie risible.

  • Le seul moyen d'aimer la médiocrité, c'est de la rendre risible à nos yeux.

  • Qui ne se moque pas de la vie devrait bien être moqué lui-même – par la vie elle-même ! Celui qui prend au sérieux la vie ne mérite t-il pas toutes ces souffrances qu'elle a délicatement préparé pour railler cet homme misérable ?

  • N'est-ce pas agréable d'échanger des rires philosophiques avec l'un de tes semblables ? Le rire est contagieux ; mais il faut le soigner avec tendresse afin que sa noble beauté ne se dissipe pas vulgairement avec le nombre de ses jouisseurs. N'expose donc pas sans pudeur toutes tes réflexions et pensées à tout le monde ; sélectionne tes interlocuteurs et dévoile ton aspiration à la sagesse qu'aux personnes qui te semblent capables de la comprendre – et priorité aux jeunes filles, ces perles poétiques que la vie t'a offert ! Les jeunes filles sages sont tellement belles ; – et tellement rares aussi !

  • L'eros est un grand amour malade ; dompte-le, guérit-le et il deviendra philia, l'amour pur de la joie, – plus modeste, il est vrai, mais aussi plus paisible, doux, stellaire : lui seul permet la construction des hauts châteaux de la beauté et de la sagesse. L'eros construit sans ordre, au hasard : ce sont des grains de sables assemblés autour d'un chaos qu'un seul souffle détruit à l'improviste. Le sable – l'eros – doit être la base de ton château de pierre – la philia. Tout sable qui n'est pas devenu pierre après un certain temps est nuisible et porteur de souffrance sans compensation de grandeur. Si tu souffres, ce doit être pour t'élever – pas pour te noyer dans ton marasme de douleur !

  • Construis peu à peu des yeux nouveaux ; vois avec un regard perçant de poésie. Tout est dans le regard.

  • Cherche toujours à n'être plus que pur adhésion au réel.

  • Pour t'amuser au mieux dans ton existence, agis avec une superficialité profonde, cette dense légèreté qui rend les instants semblables aux sourires subtils des femmes séduisantes et intelligentes.

  • Laissons couler la causalité, comme nous laissons couler l'aigreur de femmes. 

J'ai chanté les délires de la puissance ; je me suis élevé vers les plus belles cimes ; – et maintenant je dégringole allègre de mes hauteurs jusqu'au néant.

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mercredi 11 avril 2012

CLXXXVIII

Il n'existe pas d'être capable d'aimer un autre être tel qu'il est. On demande des modifications, car on n'aime jamais qu'un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel.

 – Paul Valéry

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Par là est décrit, et saisi avec une extrême acuité, non seulement la désillusion inévitable de la cristallisation amoureuse, mais également la lutte dramatique qui suit cette désillusion ; lutte de fantômes qui ne se touchent point, vaines tentatives de rendre l'autre conforme à son idéal, risibles controverses qui ne peuvent avoir d'issues heureuses. Presque toujours l'on voit suivre à l'amour passionné cette fâcheuse tendance à vouloir bouffer l'autre, se l'assimiler, se le faire entièrement sien, à nier son être profond en regrettant, nostalgique, un fantôme qui n'a jamais existé que dans le cerveau de l'amant ; syndrôme de mante religieuse. D'où cette conséquence difficile à accepter de l'amour durable, qui est de se résigner à céder les armes, et d'accepter l'autre, non comme un fantôme, mais comme cet être bien objectif qu'il est réellement. La perfection de l'amour est dans l'adhésion sans heurt à la différence irréductible de l'être aimé. Évidemment, l'amitié, inscrite peinarde dans le réel, n'a point ces inconvénients, et c'est ce qui fait sa force. 

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jeudi 5 avril 2012

CLXXXII

L'homme ivre d'une ombre qui passe

Porte toujours le châtiment

D'avoir voulu changer de place.

– Baudelaire

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Le grand vice de l'homme, son mal le plus funeste, c'est le divertissement, c'est-à-dire sa tendance impérieuse à se détourner de sa voie. Il n'est point vrai, comme veut nous le faire croire l'exécrable idéologie nomadiste, mondialiste, gauchiste, moderniste, européaniste, ou toutes les conneries qu'on voudra, que l'homme est destiné à embrasser une multiplicités de chemins distincts, à toujours varier de lieux, de relations, d'emplois, tournoyant misérablement autour de plusieurs vocations contradictoires, comme si l'homme était un pur devenir sans nature stable ou une machine à désir variable et configurable à l'infini ; triste conception propagée et théorisée par les philosophailleurs post-modernistes et habilement exploitée par le capitalisme, lequel aurait tort de ne pas sauter sur une si belle occasion de légitimer sa tyrannie douce. Au contraire, l'épanouissement de l'homme consiste à suivre, résolu, par la force de sa volonté, la ligne qu'il s'est fixé, lui, conscience déterminante, et sa propre nature, inaltérable législatrice ; et les belles vies sont celles où l'on peut le mieux voir la continuité des efforts et la persévérance de l'intense mouvement vers des objectifs déterminés, et aimés, jusqu'à la fin.

"N'est-pas en avançant en premier lieu sans trop savoir où, que l'on finit ensuite pas savoir où l'on va ?" pourrait-on objecter ; et, de fait, il y a évidemment un temps dans l'existence où il est souhaitable de se lancer dans d'imprévisibles aventures pour mieux se connaître soi-même. Mais vient toujours un moment où jeunesse doit passer pour laisser la place à l'adulte sachant ce qu'il veut et se donnant les moyens d'aller jusqu'au bout de son désir, sans quoi l'on mènerait l'existence malheureuse d'un électron libre et chaotique, errant partout, doutant toujours, et ne construisant jamais rien de solide et d'heureux sur le long terme. Il est vrai que nous ne savons jamais où nous conduira l'existence, que l'on ne peut jamais prévoir le déroulement de la vie, par nature imprévisible, et que c'est cette imprévisibilité même qui fait le charme de la vie. Un peu comme l'artiste qui ne sait ce qu'il a fait qu'après la réalisation de son oeuvre, nous ne pouvons savoir ce que nous avons fait dans notre vie qu'à la fin de celle-ci ; mais n'oublions pas que l'artiste, pour commencer à créer son oeuvre et pour aller jusqu'au terme de son long travail, doit se donner au préalable un objectif, une esquisse du résultat final, même si celui-ci s'avèrera tout à fait différent, afin qu'il puisse réellement progresser dans l'élaboration de son oeuvre. Proust n'a pas fait La recherche du temps perdu au hasard ; il en a posé les fondements, sans toujours savoir dans les moindres détails où il allait, et il a dû écrire Jean Santeuil avant de comprendre quelle devait être l'oeuvre qu'il aurait à bâtir jusqu'à la fin de sa vie. Notons, entre parenthèses, que les artistes qui travaillent sans se donner de points d'ancrage et d'orientation sont à coup sûr des charlatans dont on s'émerveille du prodigieux n'importe quoi jaillissant de leur être prétentieux.

Cessons un peu la critique, si agréable par ailleurs, et contemplons nos modèles ; admirons l'exceptionnelle fidélité d'Alain, mon hibou personnel que je viens saluer à la même place tous les matins, dans son amour pour l'enseignement et l'écriture philosophique, semblable à la foi inaltérable du paysan pour sa terre qui n'a pas cessé, sa vie durant, de travailler pour ce qu'il aimait. Ce sont eux les hommes forts qui font leur métier d'homme debout, que l'on doit toujours opposer à ces tchandalas qui ne savent jamais ce qu'ils veulent, signe évident de faiblesse, qui se plaignent de leur rôle dans le monde qu'ils veulent toujours changer, finissant par crever sans savoir ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent, et en trouvant absurde, non seulement leur vie, mais la vie dans sa totalité. Vraiment, Descates eut mille fois raison de dire que l'irrésolution est le pire des maux ; on pourrait dire qu'à l'inverse le plus grand des biens est la résolution dans le mouvement voulu, voulu à nouveau tous les matins, mouvement ordonné, puissant, déterminé, infaillible, ayant, malgré sa continuité, une part d'imprévisibilité faisant que la vie est sensiblement différente chaque jour, avec toujours une parcelle de nouveauté à conquérir au sein de la stabilité aimée.

lundi 12 mars 2012

CLVIII

Mais aussi quand j'avais une fois ma chère petite brioche, et que, bien enfermé dans ma chambre, j'allais trouver ma bouteille au fond d'une armoire, quelles bonnes petites buvettes je faisais là tout seul, en lisant quelques pages de roman ! Car lire en mangeant fut toujours ma fantaisie, au défaut d'un tête-à-tête. C'est le supplément de la société qui me manque. Je dévore alternativement une page et un morceau : c'est comme si mon livre dînait avec moi.

– Jean-Jacques Rousseau

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Trop souvent les plaisirs du corps et les plaisirs de l'intellect sont arbitrairement séparés, comme s'il y avait une telle différence de nature entre eux qu'ils ne pouvaient se mêler dans un même désir et dans une même action. La manière dont nous désirons lire contredit directement cette séparation arbitraire. Leçon de Deleuze : le désir est complexe, il est agencé avec des éléments hétérogènes, et il est toujours artificiel d'isoler l'un de ces éléments lorsqu'on l'on souhaite exprimer notre désir. L'excès d'abstraction serait nuisible dans ce sujet qui demande du concret ; aussi, je m'y plonge, et avec délectation. Mes lectures, je les associe à des moments de la journée et à des lieux très précis ; non pas tous, mais mes livres les plus chers, mes livres de chevet, sont profondément liés à ces éléments extérieurs qui accompagnent et stimulent mon envie de lire. Alain, c'est toujours le matin que je le lis, en prenant mon petit-déjeûner ; je ne conçois pas une lecture réellement plaisante des Propos sans ma tasse de café et mon jus d'orange ; c'est ainsi. Je crois qu'il ne s'agit pas d'un hasard, si c'est cet auteur que je lis le matin ; par nature, Alain réveille, il force son lecteur à éveiller son esprit en même temps que les vitamines B du jus d'orange éveillent le corps ; et, procédant ainsi, j'ai l'impression de respecter le mouvement de ses Propos, car, plus qu'à n'importe quelle autre moment de la journée, nous savourons le quotidien le matin, à l'aube, lorsque nous pensons qu'un nouveau jour se lève. Voilà ce que j'aime dans la lecture d'Alain le matin : à chaque nouveau lever de soleil correspond l'émergence d'une nouvelle pensée.

Je n'aime point sacraliser l'objet du livre ; je me ris de ceux qui prennent leurs bouquins comme des reliques qu'ils n'osent abîmer ; et c'est joyeusement que je contemple les miettes et les traces de café ou de vin qui parsèment un nombre considérable de mes livres. De même, aussi singulier que cela puisse paraître, j'aime découvrir, en feuilletant un livre déjà lu, un poil traînant de-ci de-là, entre deux belles phrases : c'est signe que je suis passé par là, et non seulement mon esprit, mais également mon corps. L'état de mon bouquin de Deleuze sur Spinoza et le problème de l'expression, qui pourrait sembler appartenir à un ivrogne, me rappelle l'une de ces heureuses soirées solitaires dans lesquels âme et corps unifiés se plongent dans l'ivresse ; Bach, Spinoza par Deleuze, une bouteille de Languedoc et un homme dans l'enthousiasme, heureuse combinaison. Sans doute que la philosophie m'eût paru plus austère si des verres de Ricard et de Picon ne m'eussent pas régulièrement accompagnés dans son exploration. 

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samedi 11 février 2012

CXXVIII

C'est en Italie et au dix-septième siècle qu'une princesse disait, en prenant une glace avec délice le soir d'une journée fort chaude : "Quel dommage que ce ne soit pas un péché !"

– Stendhal

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Que comprend-t-on de cette phrase spirituelle, de la désobéissance incessante des enfants, des éternelles histoires d'adultères, du libertinage, de Belle de jour, de l'oeuvre entière du marquis de Sade, du besoin irrépréssible qu'ont certains hommes riches de voler des babioles, si l'on est pas attentif à l'importance de l'interdit dans l'élaboration du désir et à la jouissance que nous prenons presque toujours à la transgression d'une loi ? Les hommes qui font taire leur désir lorsqu'ils constatent qu'ils n'ont pas le droit de le réaliser ne sont pas vertueux, comme on le dit parfois, mais peureux ; et les parents qui croient bien éduquer leur enfants en leur interdisant catégoriquement toutes sortes d'activités seront bien vite détrompés. Montaigne, si je me souviens bien, raconte qu'il avait cessé de garder son château pour ne pas attirer les voleurs. L'interdit, agrémenté de difficulté, rend plus désirable les choses : c'est pourquoi le libertin Valmont connaît ses plus grands moments de bonheur avec Mme de Tourvel, celle de toutes les femmes dont la conquête est la plus excitante précisément parce que la réussite de l'entreprise est incertaine, flottant entre l'impossible et le possible.

Tout porte à croire que notre Léviathan n'ait pas pigé grand chose à ça, et qu'il resterait sceptique devant la formule d'Ovide : video meliora proboque deteriora sequor (je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal) ; sans quoi, il ne perdrait pas son argent et sa crédibilité à exhorter ses enfants terribles à manger cinq fruits et légumes par jour et à surtout ne pas abuser de l'alccol. Sage enfant, je ne parviens pourtant pas à appliquer les recommandations, pourtant omniprésentes, du médecin Hexagone. J'essaye pourtant de me soigner ; je lis les aimables conseils affichés sur mon paquet de cigarette et je tente de me dissuader de mourir impuissant, jeune, sans poumon, sans enfant, en contemplant les si bienviellantes images du vertueux Léviathan ; j'essaye d'admirer les publicités innovantes, si subtiles, si bien conçues, si pénétrantes qui s'agitent chaleureusement devant moi, dans la rue ou sur mon écran ; et, hélas!, je ne sais pourquoi, je finis toujours par m'allumer, sans honte aucune, une clope dangereusement brune, rêvant de Jean Gabin et enviant même la taille scandaleuse de ses cigarettes, bien que je sache pertinemment que c'est pour mon bien que les avisés administrateurs de l'Union Européenne ont réglementé et uniformisé ces bouts de papier contenant cette étrange matière d'origine sans doute diabolique et que les sages qui nous dirigent devraient bientôt, dans leur bon sens, interdire complètement.

Quel bonheur que désormais, grâce à l'habileté de Léviathan, boire et fumer ne soient pas des actes citoyens, ce qui est presque en faire de délicieux péchés !

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