samedi 10 août 2013

CCCXVIII

Le préjugé est une opinion sans fondement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu'on veut, avant qu'il puissent juger. 

– Voltaire

La difficulté à comprendre la nature du préjugé vient de ce que nous sommes forcés d'avoir des préjugés. Qui pourrait se vanter d'avoir toujours des opinions fondées ? Et qui peut se payer le luxe de suspendre toujours son jugement, de ne rien affirmer de certain ? Dieu seul pourrait se passer de préjugé ; mais nous sommes hommes, et nous devons renoncer à connaître le monde par l'intuition divine. Il n'est pas prudent de s'empresser de condamner tous les préjugés, ne serait-ce que parce qu'il y a des préjugés qui ne sont pas faux. Le préjugé est une opinion sans fondement, c'est-à-dire que la vérité de l'opinion n'est pas prouvée et que celle-ci ne repose pas sur un socle assez solide pour qu'on puisse l'énoncer avec confiance. Pour les enfants, la nécessité de leur inqulquer des préjugés exprimant une opinion vraie est évidente ; mais arrivés à l'âge mûr, nous devons encore nous reposer sur des préjugés. Par exemple, j'ai un préjugé concernant les italiens : je crois qu'ils sont plus passionnés que les français. Je le crois, parce que je passe mon temps à lire Stendhal, et que les témoignages de touristes vont dans ce sens. Mais je ne suis jamais allé en Italie ; mon opinion n'est pas fondée, et j'en ai conscience. Pourtant, je crois vraiment que les italiens éprouvent des passions plus intenses que nous ; quoique j'ai conscience que ce soit un préjugé, j'estime que cette opinion a plus de chance d'être vraie que fausse. Ce préjugé n'est donc sans doute pas mauvais ; et il ne manque plus que je fasse un voyage en Italie, que je parle aux italiens, que je m'intéresse de près à leurs moeurs pour que mon préjugé devienne un jugement vrai. 

Mais pourquoi alors les philosophes, les esprits libres, à la Voltaire, s'acharnent tellement à combattre les préjugés ? Pour une raison toute simple : la plupart des hommes confondent leurs préjugés incertains avec des jugements sûrs. Si nous savions tous discerner le préjuger du véritable jugement, le préjugé de poserait pas de problème. Or l'expérience montre que les hommes, dès qu'ils se meuvent dans la sphère de la pensée, sont atteints du vice de la précipitation et de la présomption. Plutôt que de prendre la peine d'examiner leur opinion, et de prendre conscience qu'elle n'est pas fondée, ils préfèrent la lancer à toute allure et déclamer, péremptoires, qu'ils savent ce qu'ils disent, que c'est comme ça, et que si les autres ne sont pas d'accord, c'est qu'ils sont cons. C'est précisément contre cette présomption, venant de l'orgueil naturel des hommes, que les philosophes se battent. Ici, pensons à l'éternel Socrate, incarnation de l'esprit libre : tu crois savoir, mais tu ne sais rien, et je vais te le montrer ; quant à moi, je ne me précipite pas, j'essaye de développer des idées comme je peux ; néanmoins je fais renaître sans cesse à mon esprit modeste cette sentence qui fait ma sagesse : "la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Les célèbres apories socratiques libèrent l'esprit car elles font prendre conscience que nous avons des préjugés ; et le seul fait de savoir qu'on exprime une opinion à partir d'un préjugé permet de se libérer de celui-ci. Aussi les philosophes, bien qu'ils aient raison de chercher à transformer, avec l'aide de la science, leurs inconsistants préjugés en jugements fermes, doivent surtout apprendre, à eux et aux autres, à discerner ce qui relève d'une opinion incertaine ou d'un jugement certain. C'est le chemin de la liberté de l'esprit, et le seul possible ; toute sagesse vient de là ; la modestie de l'esprit conduit au triomphe de l'esprit. 

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mercredi 17 avril 2013

CCCXVI

Le courage de la vérité, la foi en la puissance de l’esprit sont la première condition de l’étude philosophique ; l’homme doit s’honorer lui-même et s’estimer digne de ce qu’il y a de plus élevé. De la grandeur et de la puissance de l’esprit il ne peut avoir une trop grande opinion. L’essence fermée de l’univers n’a en elle aucune force qui pourrait résister au courage de connaître, elle doit nécessairement s’ouvrir devant lui et mettre sous ses yeux ainsi qu’offrir à sa jouissance sa richesse et ses profondeurs.

– Hegel

Pour atteindre l'excellence dans une activité, quelle qu'elle soit, il faut la foi. Ainsi le sportif qui décide de courir trois fois par semaine pendant une heure doit avoir la foi dans les vertus de cette activité, sans quoi il se lassera vite et arrêtera bientôt de dépenser ses forces. Ceux qui commencent une activité quelconque sans cette foi, et ils sont nombreux, finissent par arrêter en gémissant que ce n'était pas fait pour eux. Voilà comment la velléité triomphe de la volonté. Tout ceci devient parfaitement clair lorsqu'on saisit qu'il y a un lien intime entre la volonté et la foi. Pour vouloir vraiment faire quelque chose, il faut le vouloir de toute son âme, c'est-à-dire avoir la foi. Tous les grands sportifs ont foi en leur sport ; tous les grands artistes ont foi en leur art ; et tous les authentiques philosophes en foi en l'esprit. Cette foi n'est pas un simple agrément, un petit plus, un simple tonalisant ; c'est la première condition de l'exercice de l'activité. 

La foi ne se confond pas avec la croyance fausse ou le préjugé, comme le suggère souvent le matérialisme vulgaire qui crie au scandale dès qu'il entend un mot aux connotations religieuses. La foi, c'est une volonté de croire, qui se moque des preuves, qui va contre les preuves, et qui prodigue un élan qui pousse à agir ; autrement dit, la foi est le plus efficace des moteurs, plus puissant que les intérêts ou les passions. Toutes nos grandes actions, celles qui nous rendent fier, trouvent leur source dans une foi ; c'est cette chaleur qui donne sens à nos efforts qui nous rend capable d'être des héros, c'est-à-dire des forces de volonté allant contre l'évidence première de la nécessité extérieure. Pour toutes ces raisons, il n'y a rien de plus édifiant et instructif que la considération d'un champion, quel qu'il soit : sport, morale, science, jeux, il y a dans tous ces domaines des champions qui forcent l'admiration, stimulent, et donnent confiance en nous-mêmes ; ils réveillent notre coeur ; ils donnent envie d'avoir la foi ; ils exaltent notre volonté. On a donc raison de choisir ses héros, pourvu qu'il s'agisse de véritables hommes de volonté, et non de plates idoles qu'on a propulsé par hasard devant tous les regards. 

Nietzsche a tort de se moquer de l'optimisme théorique des philosophes et scientifiques. Toutes les grandes découvertes et les grandes inventions proviennent de cet optimisme. La confiance excessive dans les pouvoirs de la raison a pu égarer plus d'un homme de science ; mais ces erreurs finissent toujours par être rectifiées par d'autres hommes intéressés par la découverte de la vérité. Les sceptiques eux-mêmes servent malgré eux les rationalistes en leur donnant des obstacles, des objections, des limites qu'ils s'empressent allègrement de dépasser par l'effort de la raison. Il est vrai que notre raison a des bornes qu'elle doit éviter de franchir ; je suis kantien et non hégélien ; mais il faut reconnaître que le philosophe doit se mouvoir dans la sphère qui lui est circonscrite en ayant ce courage, cette foi, qui anime l'esprit et qui le conduit à se surpasser toujours lui-même. Sans cette foi, le philosophe piétine avec un esprit desséché, il a des pensées fades, il s'ennuie et ennuie tout ce qui l'entoure. La philosophie rejette par elle-même hors d'elle tous les esprits faibles, qui doutent de l'esprit sans lui avoir au préalable accordé sa confiance. Les mécréants de l'esprit sont condamnés à ne jamais connaître les joies de l'esprit. 

mercredi 16 janvier 2013

CCCIX

On ne saura jamais assez qu'il est plus important de fixer l'esprit que de l'instruire.
– Alain
 
L'esprit, ce souffle, s'égare aisément ; si l'on n'y prend garde, il virevolte dans tous les sens, croyant sincèrement progresser, confondant l'accumulation errante des connaissances avec le véritable savoir. Rien de plus symptomatique de cette illusion que ces étudiants et professeurs qui perdent leur temps à lire d'insupportables livres d'universitaires, interminables, longs, lourds, mal écrits, qui instruisent beaucoup sur mille détails superflus au point de noyer le lecteur dans une somme de vétilles dont l'esprit n'a que faire. L'érudition, le savoir universitaire, bien considérés, sont directement opposés au savoir et à la culture véritable ; c'est une vérité amère que n'osent pas voir les prétentieux chercheurs, enfermés dans leur sphère triste et étroite, incapables de reconnaître que la beauté ou la vérité doivent toujours se chercher dans les grandes oeuvres elles-mêmes, jamais ailleurs. Ce qui fait qu'une oeuvre est grande et classique, c'est la perfection de sa forme, notion inconnue aux écrivailleurs de thèses et mauvais commentaires qui expliquent en cinq cent pages avec des expressions empesées et des théories tordues ce que n'importe qui comprend en lisant attentivement le texte même. D'où l'importance de lire et relire toujours la même chose, les classiques. Beaucoup demandent des conseils de lecture, comme si les beaux livres dignes d'être lus n'étaient pas connus de tous ! Notre liste de lecture ne varie point : c'est toujours Homère, Sophocle, Platon, Shakespeare, Descartes, La Fontaine et compagnie ; et il ne saurait être question de préférences personnelles avant d'avoir fait ce travail de lecture obligatoire. Le marasme intellectuel dans lequel est plongé une bonne part des hommes vient de cette mauvaise méthode les poussant à fouiner partout sauf dans l'essentiel. On devine par là comment une bibliothèque doit être jugée.

Le par coeur n'est plus à la mode : c'est une méthode d'apprentissage de réactionnaire. Ce qu'on veut désormais, c'est que chacun puisse participer à un débat, donner son petit avis personnel, dire s'il est pour ou contre une thèse ; connaître les grands auteurs, c'est, pensent-ils, se soumettre à la culture établie, se laisser influencer par des autres, empêcher l'esprit d'être libre ! On imagine le mépris qui me vient à la bouche lorsque je me force à restituer ces idées décadentes. Je crie : péché d'orgueil ! La pensée ne se forme point sans être au contact régulier des belles pensées, et un esprit qui voudrait penser uniquement par lui-même demeurerait stupide, au niveau de l'opinion vulgaire. Il ne faut point se lasser d'écraser les prétentions des philodoxes ; c'est sain pour l'esprit. Toute pensée de valeur, toute idée digne d'être considérée, ne naît que suite à la fréquentation assidue des grands auteurs ; telle est la vérité à affirmer ici avec la plus grande force possible. Or, jamais l'on ne remplacera le par coeur pour réaliser cette tâche : un poème appris, une formule philosophique apprise, vaudront toujours mieux que tous les commentaires imaginables. "Le vrai est le tout" : vérité féconde, d'une richesse infinie, que l'on peut murmurer inlassablement à son esprit. "Booz s'était couché de fatigue accablé" : beauté qui ne s'abîme pas plus à la répétition que les premiers accords de la Barcarolle de Chopin. Méditons l'exemple de L'imitation de Jésus-Christ, ouvrage qui se contente de fixer en formules éloquentes les fondements de la piété, et qui a de fait davantage fait pour la piété chrétienne que tous les bouquins des théologiens réunis. "C'est en forgeant que l'on devient forgeron" ; "le mieux est l'ennemi du bien" : je crois qu'on ne mesure pas à leur juste valeur ces proverbes, si utiles à se rappeler sans cesse au quotidien. Nous avons plus à apprendre de Sancho Pança que nous ne le croyons.

Je veux fixer l'esprit ; c'est le sens de ces scolies. Qu'est-ce qu'une scolie, au juste ? À mon sens, rien d'autre qu'un exercice d'admiration. Tout commentaire devrait se réduire à ce rôle : faire admirer, à soi et aux autres ; explorer librement les potentialités infinies d'un classique ; rendre manifeste, par l'exercice de l'esprit au contact de l'esprit, le pouvoir de l'esprit. En faisant une scolie, je ne cherche donc pas autre chose qu'à faire mes humanités, et partager le fruit de cette étude, de cette σχολή avec ceux qui ont du plaisir à le cueillir. Heureuse entreprise qui n'a point de fin, car l'on ne cesse jamais d'apprendre et de trouver de la joie et de la force en développant pour soi les trésors de la culture. Les temples n'ont point été faits pour l'instruction des hommes, mais pour qu'ils puissent s'y recueillir. 

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samedi 28 juillet 2012

CCXCVI

Justifier l’homme dans les images et les représentations que son esprit a créées est une noble entreprise bien préférable à celle qui consiste à recueillir des particularités historiques plus ou moins insignifiantes.

– Hegel

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Pour le philosophe, les dieux sont dans la cuisine, et partout ailleurs, dans toutes les civilisations, dans toutes les manifestations de l'esprit. La célèbre formule de Térence, rien de ce qui est humain ne m'est étranger, devrait être la formule de tous les philosophes. Dans toutes les activités, oeuvres, gestes, comportements humains, l'homme peut se reconnaître, et doit le faire ; même ce qui lui semble le plus absurde est une manifestation particulière de l'esprit. Les contingences, les siècles, les régions, les langages séparent les hommes ; l'esprit les réunit et réconcilie les différences en son mouvement d'unification. Le procédé de cette unification, c'est l'intelligibilité. Le philosophe trouve de l'intelligibilité en toute création humaine, même dans ce qui est de mauvais goût. Même le laid n'est point arbitraire. L'impossibiité d'atteindre le beau idéal ou une conception corrompue de cet idéal fait sens ; il n'y a rien d'arbitraire dans le moche. Ainsi, notre hideuse culture contemporaine, riche de mille déchets divers, peut également être un objet d'étude pour le philosophe ; il s'attachera à faire la genèse de cette immense poubelle, et surtout, réunira toutes ses connaissances sur son époque pour réellement la comprendre : le vrai, c'est le tout. Il n'est pas du tout illogique que notre époque aux valeurs si détestables produisent des oeuvres si détestables ; en cela, le mouvement de l'esprit est parfaitement cohérent. Temporairement, le philosophe en tant qu'il étudie le monde humain et son développement, doit jeter les yeux de l'esprit partout sans juger, sans rire, sans souffrir : la compréhension neutre s'oppose en effet à tous ces affects qui détournent l'entendement de sa marche droite. On remarque qu'il s'agit d'une position difficile à tenir, qui a presque un côté ascétique ; c'est pourquoi tant de savants se contentent de faire un besogneux travail d'ouvrier, tout à fait étranger à la tâche du philosophe de l'esprit. 

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dimanche 17 juin 2012

CCLV

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.

– Giono

Les matérialistes aiment à rappeler le rôle du corps dans les affects les plus purs, et ils ont autant raison que les idéalistes qui invoquent le rôle supérieur de l'esprit dans toutes les actions du corps. L'amour fait intervenir tous les sens ; tous se réveillent à l'évocation de l'aimé ; et il est faux de croire que l'amour est un sentiment que partagent deux purs esprits. D'ailleurs, l'amour platonique n'est point un amour sans corps, c'est un amour qui ne voit dans les perfections du corps que des signes de la beauté de l'âme, et c'est alors que le corps est entièrement subordonné à l'âme. Mais de cela, une autre fois.

Je chuchote le nom de la femme que j'aime, et aussitôt ma pensée prend une autre tournure que si j'avais simplement pensé à elle. Par le faible son de ma voix, le signe fort de mon amour est matérialisé ; sa présence éclate devant moi ; je ne peux que le prendre, et me laisser imprégner par sa signification, renforcée par sa matérialité. Je me répète encore le nom adoré ; je ne m'en lasse point ; je m'étonne que ma voix puisse à sa guise faire venir ce signifiant banal pour les autres et si mystérieux pour mon coeur amoureux ; mon amour ne cesse de se nourrir de ma voix créatrice du signe amoureux. J'aime, et je chante mon amour. Mes lèvres participent à mon amour autant que mes yeux, qui contemplent les mille perfections de son corps ; mes lèvres, sans jamais toucher les siennes, font contact avec l'être aimé, et ce contact allant de l'âme au corps, puis du corps à l'esprit, fait mon bonheur d'amoureux.

C'est ainsi que dans l'amour l'âme se mêle au corps et le corps à l'âme.

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mardi 5 juin 2012

CCXLIII

Elle s'accoutume à dormir un tiers plus qu'il ne faudrait pour conserver une santé parfaite. Ce long sommeil ne sert qu'à l'amollir, qu'à la rendre plus délicate, plus exposée aux révoltes du corps ; au lieu qu'un sommeil médiocre, accompagné d'un exercice réglé, rend une personne gaie, vigoureuse et robuste, ce qui fait sans doute la véritable perfection du corps, sans parler des avantages que l'esprit en tire.

– Fénelon

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Il n'y a rien de plus nuisible pour le corps, et donc pour l'esprit, que l'excès de sommeil, qui engourdit et fatigue peut-être davantage que le manque de sommeil. Or, l'excès de sommeil ne vient pas seulement d'une inclinaison naturelle à dormir, d'un goût marqué pour le royaume des songes, ou d'une incapacité à résister aux séduisants chants de Morphée ; l'excès de sommeil est souvent la conséquence d'un mauvais raisonnement consistant à quantifier les heures de sommeil et à les organiser à sa guise comme s'il y avait une réelle correspondance entre le temps passé à dormir la nuit et l'énergie que nous avons au cours de la journée. Ainsi, beaucoup s'imaginent rattraper leur retard de plusieurs mauvaises nuit de sommeil en dormant d'une traite douze heures ; mais c'est l'effet inverse qui se produit, car, par là, on agrandit encore l'irrégularité du sommeil, et l'on ne fait rien pour installer son corps dans une habitude vertueuse. L'essentiel de la forme du corps est dans l'habitude respectée. Il vaut mieux se coucher exceptionnellement tard une nuit, et se réveiller à la même heure que d'habitude le matin, que de faire la grasse matinée le lendemain d'une nuit trop longue. Par ailleurs, la mauvaise humeur naît très souvent des sommeils interminables : le sentiment d'engourdissement est l'un des plus désagréables qui soit, et tout nous irrite lorsque notre corps n'est pas disposé à recevoir le mouvement brutal et ininterrompu du monde. Enfin, l'exercice, quel qu'il soit, est effectivement le remède de presque tous les maux, y compris de celui de l'insomnie ; c'est le corps fatigué qui mérite bon sommeil et qui l'obtient naturellement, sans troubles. Pourquoi nous apprend t-on si peu à bien dormir ? Après tout, c'est avec Morphée que nous passons le tiers de notre vie, autant faire en sorte que nos rapports avec cette divinité soient les meilleurs possibles.

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vendredi 18 mai 2012

CCXXV

L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

– La Rochefoucauld

bougie

Il y a une absence qui est une absence physique et mentale, c'est-à-dire une absence qui finit par se confondre avec une disparition de pensées, et il y a une autre absence, féconde en pensées de toutes sortes, bien connue des amoureux, qui est une absence physique seulement, laquelle fait briller avec éclat la présence mentale et spirituelle. Ici, l'amour de l'absent n'est pas sans rapport avec l'amour de Dieu, en cette présence invisible aux yeux qui paraît saugrenue pour quiconque ne partage point cet amour ; ici, le dévot et l'amoureux sincère sont tous deux ridiculisés, pour des raisons ironiquement semblables. La différence est que le dévot joint les mains pour prier, alors que l'amoureux prend un stylo pour écrire. 

Les médiocres passions finissent rapidement par s'évanouir, parce que seule la présence physique de l'objet faisait tendre l'attention vers celui-ci ; aussitôt que les yeux ne sont plus occupés de lui, les pensées roulent vers mille objets divers qui favorisent encore l'oubli. Loin des yeux, loin du coeur : ce proverbe ne sera jamais vrai que pour ces médiocres passions, qui constituent, il est vrai, la grande majorité des passions. Mais jamais cette sentence pessimiste ne s'avèrera vraie pour les grandes passions, lesquelles sont toutes dirigées vers l'esprit, domaine impérissable. Le lecteur n'a pas besoin de terminer le roman de George Sand pour savoir avec certitude qu'Albert n'a point oublié Consuelo. Pour l'amoureux passionné, l'absence de l'aimé est un moyen de cultiver son amour, de favoriser son développement ; les sentiments vivent et s'agitent, comme en témoignent les rêves obsédants ; et l'on pourrait dire, pour résumer l'attitude de cet amoureux en face de sa passion : loin des yeux, près du coeur. 

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mardi 24 avril 2012

CCI

Non duae naturae contrariae in homine confligunt inter se, sed eadem anima non tota voluntate interdum vult.

– Saint-Augustin

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Saint-Augustin, ainsi qu'il le raconte lui même dans les Confessions, quoiqu'il connût le bien et quoiqu'il n'ignorât point la voie à suivre pour obtenir son salut, hésita longtemps avant de se convertir pleinement au christianisme et de quitter son ancienne manière de vivre pour adopter le mode de vie chrétien. Il s'est donc personnellement confronté au problème de la réalisation du bien, constatant que la raison et la connaissance du bien ne suffisaient pas pour faire le bien ; et l'originalité de Saint-Augustin, notamment par rapports aux anciens philosophes grecs, vient de ce qu'il met en jeu la volonté pour résoudre ce problème classique de la philosophie morale. Ce problème est le suivant : comment se fait-il que les commandements de la volonté sur l'âme, contrairement à ceux qui s'exercent sur le corps, font naître de la résistance, et d'où vient cette résistance que la volonté faible ne parvient pas à surmonter ? Pour répondre à ce grave problème, tout en évitant, d'une part, la division manichéenne du moi en deux âmes distinctes, et, d'autre part, la théorie pélagienne accordant une trop grande puissance à la volonté en négligeant ainsi les réelles difficultés qui se posent lors de la réalisation du bien, Saint-Augustin pose l'unité de l'âme, la faiblesse naturelle de la volonté, dont la caractéristique est l'absence de totalité ; il s'agit, en somme, pour Saint-Augustin, de montrer que la difficulté à faire le bien provient d'un manque au sein de la volonté. 

C'est par l'étonnement, un étonnement teinté de crainte, que Saint-Augustin aborde la différence problématique entre la volnté appliquée au corps, qui provoque un effet immédiat, et la volonté appliquée à l'âme, où une résistance est visible : unde hoc monstrum ? Et quare istuc ?  Cette différence est source du malheur de l'homme, des poenarum hominum, et elle ne semble pas naturelle, car elle est infligée aux fils d'Adam ; autrement dit, c'est le péché originel de l'homme, dont est accablé, depuis la chute, tout le genre humain, qui est la cause profonde de ce fait monstrueux, de cette anomalie, de cette punition, de ce châtiment. Avant la chute, l'homme était également libre de choisir ou le bien ou le mal ; depuis qu'il a choisi le mal, l'homme ne dispose plus que d'une volonté corrompue et infirme, rendant l'accomplissement du bien beaucoup plus difficile. La différence entre l'exercice de la volonté sur l'âme et sur le corps s'avère être, pour Saint-Augustintin, le prix à payer de la faute commise par Adam et Eve, donnant à cette différence l'apparence d'un poids, d'un fardeau à porter, et même d'une épreuve à passer ; en effet, notre théologien adoré, dans La cité de dieu, affirme que les Justes, après la résurrection, jouiront d'une autre forme de liberté, d'une volonté nécessairement bonne, une volonté incapable de mal agir. Mais pour arriver à cet état de béatitude après la mort, l'homme doit  accepter sa condition et parvenir à faire le bien malgré les obstacles provenant de la nature corrompue de sa volonté.

Mais quelle est précisément la nature de cette différence et en quoi consiste t-elle ? Cette différence est aisément observable, elle est un fait de l'expérience : si je veux lever ma main, spontanément, elle se lève ; il n'y a pas de retard entre le commandement que mon âme donne à ma main, et sa réaction ; l'obéissance est immédiate ; nulle résistance ne se manifeste ; la volonté correspond parfaitement à l'action. Il est vrai qu'il se peut que mon corps ne puisse pas se mouvoir tel que je l'ordonne, mais ceci est toujours dû à une incapacité physique, comme lorsque je veux mouvoir ma jambe quand elle est cassée ; mais dans cette situation, la volonté n'y est pour rien, puisque c'est une absence de pouvoir qui fait l'impossibilité de l'action. Il en va tout autrement lorsque l'âme commande à l'âme : en effet, je peux vouloir être généreux avec mon prochain, et rester avare ; je peux vouloir être courageux au combat, et me révéler pleutre devant l'ennemi ; je peux vouloir être chaste, et céder aux attraits d'une femme séduisante ; je peux, en somme, après avoir déterminé le bien, vouloir le réaliser, sans pour autant que mon âme parvienne nécessairement à s'avancer jusqu'au but fixé. Et même lorsque je parviens à faire ce que j'ai voulu faire, ce n'est jamais spontanément, immédiatement, sans résistance ; je ne fais pas une bonne action comme je lève ma main ; il y a toujours, dans l'exercice de la volonté sur l'âme, une résistance engendrant un retard, une hésitation, une irrésolution, dont la longueur du temps que Saint-Augustin mit à se convertir réellement est sans doute un parfait exemple.

Il y a là un important paradoxe : lorsque la volonté s'exerce sur le corps, c'est-à-dire lorsque l'âme commande le corps, puisque la volonté appartient à l'âme, elle s'exerce sur ce qui, par nature, est différent d'elle : l'âme, qui est de l'ordre de l'esprit, agit sur le corps, qui est de l'ordre de la matière. À l'inverse, lorsque la volonté s'exerce sur l'âme, lorsque l'âme donne un commandement à l'âme, elle à affaire avec ce qui est semblable à elle ; animus est animus. Il paraît donc étrange, prodigieux, monstrueux, que la volonté ait davantage de puissance sur ce qui diffère de sa nature, à savoir le corps, et qu'elle en ait beaucoup moins sur ce qui est pourtant de la même nature qu'elle ; la volonté est bloquée dans son propre monde ; l'âme ne parvient pas à faire obéir l'âme, à faire réellement vouloir l'âme, quoiqu'elle le commande. Il s'agit bien là une anomalie, d'une pathologie, de la marque d'un châtiment, car il eût été naturel que l'âme commande sans résistance à elle-même.

Il y a une équivalence entre le commandement et la volonté ; commander l'âme, c'est exercer sa volonté sur elle : nam in tantum imperat, in quantum vult, et in tantum non fit quod imperat, in quantum non vult. Pourquoi alors peut-on se commander de vouloir ? Cela vient de ce que le vouloir de l'âme n'est pas total, autrement dit, que la volonté ne s'exerce pas entièrement sur un seul objet, mais qu'elle s'éparpille vers d'autres objets, des objets tentateurs, qui empêchent la volonté d'être totale, et, par suite, d'être efficace. Quand nous nous commandons de vouloir, nous nous exhortons à vouloir entièrement, à chasser de notre esprit la multitude des objets qui paralysent notre volonté ; ainsi, notre cher Saint-Augustin s'efforça longtemps de vouloir aimer Dieu et d'embrasser la religion catholique, mais ne le put pas avant d'avoir cessé d'aimer les plaisirs de la chair, auxquels il était attaché, et avant d'avoir fait taire les différentes objections qui se présentaient à son esprit et l'empêchait de concentrer toute sa volonté sur Dieu et la religion. Si la volonté était toujours totale, il serait absurde de se commander de vouloir, car alors l'exercice de la volonté serait toujours efficace, suivi d'un effet immédiat ; se commander de vouloir, c'est reconnaître qu'il y a un non-être au sein de la volonté qu'il faut s'efforcer de combler.

Si un homme connaît le bien, veut le faire, et n'y parvient pas, c'est donc qu'il y a une carence dans sa volonté, qu'elle manque de quelque chose, ce qui fait sa faiblesse. Une volonté forte est une volonté totale, pleine ; elle n'est pas divisée. Il y a quelque chose de maladif, de pathologique dans l'absence de plénitude de la volonté ; c'est qu'elle est non seulement corrompue par le péché originel, mais que, de surcroît, un ensemble de mauvaises habitudes prises par l'homme le détournent, le perturbe, l'empêchant ainsi de se concentrer : il ne veut qu'à moitié, se retrouve dans un flottement, un entre-deux désagréable et stérile, ce qui a fait croire à certains, et notamment aux manichéens, qu'il y avait en l'homme deux âmes, l'une bonne et l'autre mauvaise. Par là, Saint-Augustin s'oppose également à Platon qui concevait plusieurs parties dans l'âme en lutte avec elles-mêmes. En vérité, l'âme est une, mais la volonté corrompue a tendance à se diviser, à vouloir plusieurs choses à la fois ; la multiplicité s'introduit insidieusement dans la volonté, ce qui rend cette dernière inefficace. Par l'examen de l'âme maladive dont la volonté est divisée en plusieurs objets, ce qui la rend faible, on peut facilement comprendre ce qu'est une volonté forte, une volonté efficace, une volonté qui ne permet pas seulement de vouloir à moitié le bien en surchargeant l'âme de velléités. Une telle volonté est marquée par la concentration et la précision dans la détermination de son objet. Pour ne pas dire, comme Ovide, video meliora proboque deteriora sequor, il faut être capable de vouloir le bien, comme le dit Platon, ξὺν ὅλῃ τῇ ψυχῇ.

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mardi 3 avril 2012

CLXXX

Toute l'amertume de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. 

– Flaubert

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C'est l'histoire rigolote et émouvante de quatre philosophes français. Ils sont jeunes, ils aiment la vie, ils sont alsaciens, ce qui revient à dire qu'ils aiment autant les tartes flambées que les concepts philosophiques qu'ils fréquentent au quotidien ; pour eux, les oignons et les lardons comptent autant que l'être et la ressemblance ou que les concepts purs de l'entendement, et ils ne voient pas pourquoi la rigoureuse critique des paralogismes de la psychologie transcendantale serait contradictoire avec une joyeuse boustifaille en agréable compagnie. Un beau jour, le Gargantu'flams leur tombe dessus ; excités par ce délicieux mélange entre le bon vieux Rabelais et la divine spécialité alsacienne, ressentant au fond d'eux même l'agôn des grecs anciens qu'ils vénèrent, ils ne peuvent s'empêcher de sauter sur l'occasion, former une équipe de lurons philosophiques, et tenter de se surpasser eux-mêmes. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté, lisent-ils dans Nietzsche ; pourquoi ne pas se surmonter grâce aux tartes flambées ? On est Übermensch comme on peut. 

Ils y vont, courageux, enthousiastes, conscients que les autres étudiants ont un gabarit plus imposants et que leur corps sont davantage exercés ; mais les philosophes ont l'esprit, et ont confiance en son pouvoir. Pour le coup, ils font fait bel et bien de la philosophique pratique : tous les grands concepts sont convoqués pour servir la noble cause. Ils se rappellent de Saint-Augustin, qui a tant insisté sur la nécessité d'avoir une volonté totale pour se convertir à Dieu, lequel était pour l'occasion transposé en tarte flambée ; ils s'efforcent de sentir au plus profond d'eux-mêmes leur Wille zur Flammenkuchen ; et ils songent à Spinoza exhortant les hommes à connaître ce que peut le corps, puisque les circonstances permettent de mesurer très concrètement la courbe de la puissance s'élevant rapidement puis progressivement s'abaissant, à mesure que leur estomac, bon gré mal gré, s'emplit et se bourre jusqu'à la satiété. Le dégoût monte, inexorablement, mais ils savent que les yeux des grands philosophes, Aristote, Descartes, et Jean Yanne pèsent sur eux ; ils ne veulent point les décevoir ; ils mangent et ils mangent, péniblement, se faisant violence à eux-mêmes à chaque mastication. Malgré la résistance du corps, ils les ont becté, les dix-neuf tartes flambées, et ξὺν ὅλῃ τῇ ψυχῇ, comme dirait Platon, de toute leur âme ! Le travail est fait, ils se sont noblement battus, ils sont aussi lourds que le style de Kant et de Hegel réunis, ce qui n'est pas peu dire, mais enfin, ils sont contents, ils ont survécu à l'épreuve.

Et ils sont partis, avec l'honneur, la bouche en feu, les lardons à la place des globules rouges, et l'estomac du diable pour essayer de digérer dignement les tartes flambées sauvagement dévorées.

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vendredi 30 mars 2012

CLXXVI

Les livres ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçavent choisir : Mais aucun bien sans peine : C'est un plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommoditez, et bien poisantes : L'ame s'y exerce, mais le corps, duquel je n'ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s'atterre et s'attriste. Je ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à eviter, en cette declinaison d'aage.

– Montaigne

Montaigne

C'est pourquoi il faut s'efforcer de lire en mouvement, en ne laissant pas son corps entièrement inactif, comme nous avons spontanément tendance à le faire lorsque nous nous adonnons à la lecture. Il y a de ces jours où nous restons toute la journée dans notre chambre pour lire, nous déplaçant de notre lit à notre fauteuil, de notre table à notre fauteuil, puis de notre fauteuil à notre lit ; le corps ne supporte pas longtemps une telle passivité, ce qui se remarque particulièrement dans le sommeil désagréable, et comme non mérité, dans lequel nous essayons de plonger, la nuit venue. Les forces du corps doivent être dépensées pour qu'elles ne se retournent pas contre nous-même, l'ennui du corps se reportant jusque dans notre âme ; l'inaction amollit le corps en même temps que l'âme. Souvent, lorsque nous sommes mous et faibles, nous le sommes tout entier ; c'est lorsque notre corps est en forme que notre esprit peut le mieux s'épanouir. Il n'y a rien de plus insupportable que ces examens de sept heures, où, collés misérablement à notre chaise et à notre bureau, notre pensée est assise comme notre corps, entravée comme lui par cette avilissante immobilité ; que ne puissions nous faire nos examens en marchant, ou au moins, comme Victor Hugo à Guernesey, écrire debout !

Rousseau ne pouvait pas méditer sans marcher ; si son pied est arrêté, son cerveau s'arrête de même. Nietzsche, grand péripatéticien, n'aurait pas pu écrire une telle oeuvre s'il était toujours resté couché dans son lit, comme sa mauvaise santé perpétuelle l'incitait à le faire. Sans même sortir à l'extérieur, nous pouvons lire en marchant dans notre chambre, de préférence à voix haute, même si nous nous lassons rapidement de cette fausse promenade sans surprise. Les livres audios, belle invention, permettent de progresser dans un livre en marchant dans la rue. Néanmoins, le meilleur est sans doute de ne lire que modérément, pas plus de quatre ou cinq heures au total, afin de pouvoir se consacrer, le reste de la journée, à des activités plus corporelles et demandant davantage d'efforts physiques, ne serait-ce que la simple promenade libre, activité divine où les pensées s'articulent avec un bonheur que nous n'avons jamais étant assis.

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