mardi 16 avril 2013

CCCXV

Il est étrange que l’illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l’écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu’elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu’elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu’elle est miraculeusement intelligente et d’une grande moralité.

– Tolstoï

L'illusion décriée par Tolstoï est presque aussi tenace que l'illusion du bâton brisé dans l'eau. Il faut recueillir ses expériences, et compter combien de fois l'on a été dupe de la beauté féminine. La beauté plaît ; mieux, lorsqu'il s'agit de la beauté d'une femme, elle enchante et perturbe le bon usage de la raison ; notre sensibilité prend le pas sur notre rationalité. D'où une indulgence extraordinaire lorsqu'on y pense pour les jolies filles, lorsqu'on compare le traitement qu'on inflige aux laides, qui n'ont point les attraits du corps pour compenser leur médiocrité. C'est injuste ; mais c'est la nature qui est injuste ; c'est elle qui fait naître des êtres plus beaux que d'autres. Comme le dit Schopenhauer, la nature est aristocratique. Peut-on remédier à cette inégalité si grande, scandaleuse aux yeux des défavorisés ? Il semble que non ; l'illusion est trop résistante ; et si elle l'est, c'est parce que nous aimons cette illusion. On éprouve de l'agrément à être en compagnie d'une jolie femme ; et, par suite, c'est un grand plaisir pour nous de faire preuve de bonté à son égard, même si nous n'avons pas de mauvaises pensées intéressées. Telle est la puissance du charme. 

Ceci permet de mesurer l'importance de la beauté dans la vie d'une femme ; et ceci permet également de légitimer dans une certaine mesure leurs efforts pour paraître belle. Car, au fond, la beauté n'est pas un simple don de la nature ; on ne peut se contenter d'être né avec un joli visage et des formes avantageuses. Il y a un art de mettre en valeur sa beauté, que ne dédaigne à peu près aucune femme au monde. Malgré le dédain quelque fois affiché pour le maquillage, tout le monde apprécie une fille habilement maquillée, c'est-à-dire sans excès. De même, on apprend à lancer d'agréables sourires et à jeter des regards langoureux. Un beau sourire peut avoir bien des conséquences, et les femmes ne l'ignorent pas. On ne fera croire à personne que, lors des examens oraux, un homme demeure tout à fait indifférent au charme de la jeune fille évaluée, comme si on était capable de tuer sa sensibilité et être une raison pure pendant un quart d'heure. Il serait naïf de s'en indigner ; les comportements des hommes et des femmes entre eux n'obéissent pas aux lois de la moralité, et ne le feront jamais. Simplement pas de langue de bois ; ne cachons pas cette supériorité de la beauté sur la laideur ; ne faisons pas croire que nous sommes objectifs toutes les minutes de notre vie ; disons franchement que le charme fait effet sur nous, que nous aimons ce charme, et que bien fous sont ceux qui déclament vainement contre la suprématie inégalitaire du beau. 

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vendredi 3 août 2012

CCCII

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.

– La Bruyère

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J'imagine une parodie des deux plus célèbres amis du monde, Montaigne et La Boétie, dans laquelle ces deux grands hommes seraient deux bonnes femmes ; effet comique garanti. Je réfléchis, et ne trouve pas dans ma mémoire de bonne pièce de théâtre ayant traité ce sujet fort comique par lui-même des misères de l'amitié féminine. Si Molière m'entend de là où il est, j'aimerais qu'il compose un petit chef-d'oeuvre sur ce sujet, afin que je puisse en profiter lorsque je viendrais le rejoindre, à l'occasion. 

Pourquoi cette différence si radicale, qui éclate à l'oeil attentif et sans idéologie du moraliste, entre l'amitié masculine et féminine ? Je ne suis pas de ces modernes qui affirment péremptoirement, comme si c'était un fait qu'on n'avait pas même le droit de mettre un doute, qu'il n'y a pas de nature masculine et féminine. Tout m'indique au quotidien qu'une telle nature existe, si tant est que l'on comprend bien le mot nature pris dans ce sens. Pour en revenir à mon propos, il me semble, suivant ici, comme souvent, les indications pertinentes des proverbes et des lieux communs, que la femme, plus que l'homme, cherche à plaire. Non pas être la meilleure, mais plaire plus que toutes les autres, ce qui est très différent. Ceci, à ce que je crois (mais je suis prudent, j'utilise des modalisateurs, je ne veux pas paraître aussi tranché dans mes jeunes idées que nos présomptueux penseurs résolument modernes), ceci, dis-je, vient peut-être de ce que la femme, à l'origine mais encore aujourd'hui dans une moindre mesure, dépend de l'homme dans la poursuite de sa sécurité et de son bonheur tandis que l'homme, lui, peut vouloir être autonome et indépendant. D'où un instinct bien ancré de séduction envers tout ce qui bouge ; d'où une quête presque sans fin de l'admiration de tous et même de toutes ; d'où une jouissance infinie au contentement de la vanité. Le bonheur de la femme consiste fondamentalement à être aimée. Du reste, s'il n'y avait pas ce désir, ou plutot ce besoin de plaire, pourquoi tant de maquillage astucieux, de parures onéreuses, et cette obsession de la beauté ? Si ceci est juste, il ne serait pas difficile de comprendre pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes en amitié : leur rivalité ne cesse presque jamais, elles ne peuvent s'empêcher de se comparer, et les bonheurs individuels, les réussites personnelles, ne peuvent qu'avec beaucoup de difficulté se transformer en réussites et bonheurs collectifs. Exemple éloquent : quand une femme est malheureuse, parce qu'elle vient d'être larguée par son jules, il y a échange de confidences, consolations de gonzesses, avec mille paroles toutes faites et souvent hypocrites ; quand il arrive la même expérience douloureuse à un homme, il réunit ses potes, ils se font ensemble une bonne bouffe, picolent entre joie et amertume, et s'expriment avec une franchise simple qui fait tout le bonheur de l'amitié véritable. Jeff est une chanson d'homme.

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dimanche 22 juillet 2012

CCXC

La femme qui vit de la tête est un épouvantable fléau. Elle réunira les défauts de la femme passionnée et de la femme aimante, sans en avoir les excuses. Elle est sans pitié, sans amour, sans vertu, sans sexe.

– Honoré de Balzac

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Parfois, j'ai envie d'insulter ces femmes qui vivent dans le monde rationnel, que dis-je, dans l'univers fermé autour duquel gravite des idées saugrenues autant que farfelues. Ce soir, je me permets enfin de l'écrire : haro sur la femme qui pense trop ! Balzac résume brillamment les défauts inhérents à cette machine à penser qui ignore qu'elle possède un corps et qui se fait même une vanité de l'oublier. Car la femme qui se targue de vivre en priorité dans son intériorité vit dans un véritable théâtre où elle est à la fois l'acteur, le spectateur et le farouche metteur en scène. Démultipliant son moi à l'infini, elle se contemple jour et nuit, change de personnalité au gré de son humeur instable comme une femme coquette qui se parerait en fonction du caprice des saisons, affectant toujours un air pensif, méditatif, et parfois même, afin de se vêtir d'une nature d'artiste, mélancolique à l'instar de ces jeunes gens qui, portés par le souffle de Werther, obéissaient à cette curieuse mode qui les conduisaient à tourner vers la réalité des yeux humides de larmes factices et des regards faussement plaintifs. Se trouvant contrainte à toujours paraître profonde, ces ouvrières de la pensée finissent par baver de vains monologues absurdes et dont le sens est par elles jalousement gardées comme ces divinités qui cachaient aux pauvres mortels les secrets de l'univers. Ces esprits subtils nagent dans un bonheur parcourru de vapeurs nébuleuses et spirituelles. Elles sont plus obscures que cohérentes et plus ridicules que nobles. 

Balzac, dans ses propos, est le pionnier de son sexe car son affirmation n'est pas aisément compris de tous. Après tout, une femme qui pense semble supérieure à la cocotte qui ne se préoccupe que de vains soucis ; a priori la singulière intelletcuelle vaut mieux que la femme ordinaire. Affirmer cela revient à négliger le charme des jeunes filles qui assument parfaitement leur féminité. La sagesse repose en l'être qui s'accepte et se connaît le mieux ; or qu'est-ce que la femme qui pense ? Un vulgaire pantin ou plus exactement un primate qui singe les actions des hommes. La femme qui pense, ou plutôt, pour être plus exact, celle qui fait mine de renfermer en elle tout un univers de richesses et une âme d'artiste, se ment à elle-même, se joue de sa feminité. De là vient que ces femmes, héritières de Simone de Beauvoir, sont en réalité des névrosées qui, pour montrer l'étendue de leur talent littéraire, se forcent, afin de se donner plus de crédibilité, à nier en elle toute féminité. Le corps est alors négligé ; il n'est plus un instrument de plaisir mais le symbole, pour ces détraquées, d'une médiocrité sous-jacente à leur être qu'elles se doivent de combattre farouchement. 

Cependant, cette gangrène de la pensée n'est plus le fardeau uniquement du beau sexe mais également de l'être humain en général. Depuis la fin du XIXème siècle, nous sommes face à un foisonnement d'auteurs qui ne jurent que par l'intellectualité. Marcel Aymé décrit, dans Le confort intellectuel, ce mal du siècle qui commence avec les romantiques et semble ne pas vouloir prendre fin. Mallarmé et Baudelaire se perdaient déjà dans les méandres d'une pensée confuse, mais ce sont les surréalistes qui ont sacré le droit à la pensée pure ; cette pensée envahit l'écriture ; elle n'est pas seulement omniprésente mais son besoin toujours plus grand d'abstraction et de profondeur la conduit à devenir absurde. Dans les romans, il n'y a plus de personnage, plus de récit ; dans la vie réelle, il n'y a plus de femmes qui savent se faire désirer, et tout pragmatisme est proscrit dans les conversations. Nous sommes dans un siècle où la pensée dépasse le corps dans un élan faussement idéaliste et ridiculusement hypocrite. L'homme ne peut pas fuir sa nature, il est un corps et une intelligence, il ne peut pas annihiler l'un au profit de l'autre sans tomber soit dans la stupide bestialité, soit dans le galimatias d'un intellectualisme abrutissant. Heureusment pour nous, les marmottes n'oublient point qu'elles ont aussi un coeur. 

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vendredi 20 juillet 2012

CCLXXXVIII

Mais la voici qui vient, l’éclat d’un tel visage

Du plus constant du monde attirerait l’hommage,

Et semble reprocher à ma fidélité

D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

– Corneille

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La nature est un temple où de vivantes prêtresses se laissent parfois admirer par les amoureux du Beau. Les fleurs sont variées ; chacune offre un attrait différent ; et il serait sot, presque immoral, d'en cueillir une pour subitement oublier toutes les autres après. D'accord, toutes ne peuvent être cueillies ; mais toutes les belles fleurs peuvent être contemplées. Apprécier le beau à sa juste valeur est moins un luxe qu'un devoir ; c'est du moins ce que m'indique ma conscience morale, qui est infaillible, parait-il. Je sens que je dois respect à ces rares femmes dont la beauté surpasse toutes les autres ; et si mon corps ne se prosterne pas devant un tel échantillon supérieur de la nature féminine, mon esprit lui rend tous les hommages dont il est capable. En cela, je crois aimer la nature plus que d'autres, qui se ferment volontairement les yeux, par peur sans doute de ne pouvoir empêcher de métamorphoser un légitime plaisir esthétique de l'esprit en frustration du corps tristement impuissant devant ces fleurs mouvantes impossibles à cueillir par un simple geste volontaire. La beauté exige l'attention et heureusement l'obtient presque toujours. Trop souvent méprisée, la beauté féminine est l'une des grâces de ce monde, et constitue peut-être une meilleure preuve de l'existence de Dieu que l'enchevêtrement fantastique des millions d'espèces d'insectes fourmillant dans le monde. Certes, elle est en grande partie un don ; mais il faut dire aussi qu'une femme née avec de belles formes mais qui ne sait pas les mettre en valeur ne saurait être belle. Il y a toujours une part de travail, c'est-à-dire d'artifice dans la beauté féminine ; sans l'art, la beauté naturelle est invisible. Célébrer une belle femme, c'est donc non seulement saluer l'oeuvre de la nature qui a su engendrer une créature aux formes bien agencées, mais également l'oeuvre artificielle de la femme qui a su, grâce aux vêtements, maquillages, coiffures et autres apparats, élever le corps nu en un bel objet digne des regards et des hommages. Ces réflexions font voir qu'on ne saurait aimer la beauté féminine sans aimer une multiplicité de femmes, quoique ce devoir de contemplation n'exclut ni la préférence, ni la fidélité, du moins prise en un certain sens. La résistance des yeux est vaine devant une belle fleur, et l'abandon de soi face à la beauté est le relâchement le plus pardonnable de tous.

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samedi 14 juillet 2012

CCLXXXII

Être quittée pour une pareille créature ! se voir dédaignée devant elle ! Son orgueil souffrait plus que son amour.

– Zola

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Zola, dans Le bonheur des dames, roman qu'on dit optimiste, dresse un portrait sans concession de la nature féminine. Il y a de quoi être effaré. En lisant cet ouvrage, on est davantage effrayé par les instincts féminins que par l'essor implacable des grands magasins. Henriette, également appelée Mme Desforges, dont il est question dans la phrase citée, est sans doute la femme la plus méprisable du roman ; et ce qui renforce la cruauté de la description est précisément la justesse de celle-ci. Le portrait n'est pas excessif ; les traits sont justes ; point d'invraisemblance ; et l'on reconnaît de nombreuses femmes de notre connaissance en Mme Desforges, signe que le romancier a réussi. Il y a des Denise également, mais rarissimes ; les femmes dignes se font exceptionnelles par les temps qui courent. 

L'orgueil dégrade la pureté de l'amour. Il n'y a rien de pire que de voir une personne aimée souffrir par son orgueil attaqué plutôt que par son coeur blessé ; on croit être aimé pour soi et l'on s'aperçoit que l'on est qu'un signe parmi d'autres renvoyant à un Narcisse. L'amour sublime, comme le montre de nombeaux romans d'amour, est la négation de l'orgueil. Eros exige l'abandon de l'amour-propre ; sans quoi, point d'abandon de soi, point de folies, point d'amour-passion. Mais qui sait sacrifier son orgueil à son amour ? Il est vrai qu'il est plus facile de céder sa carte bleue que son amour-propre.

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samedi 23 juin 2012

CCLXI

— Joséphine, je voudrais avoir le temps comme avant.

— Le temps de quoi ?

— Le temps, pas plus. Je veux dire que maintenant il y a toi.

— Tu n'as plus envie de moi ?

— Si.

— Tu ne m'aimes plus ?

— Si, je t'aime, mais ce qu'il faut savoir, Joséphine, c'est qu'autour de nous, il y a, malgré tout, le monde tout entier.

– Jean Giono

L'amour cherche le temps et la solitude. Les amoureux s'enferment volontairement en des mondes clos, dans lesquels les petites histoires de l'extérieur ne les atteignent pas et où ils peuvent se consacrer pleinement à leur amour. Dans Roméo et Juliette, la célèbre scène où les amants regardent l'aurore, triste signe du départ, fait voir cette double exigence de l'amour, d'être à la fois isolé du monde et riche d'un temps infini pour se consacrer à l'autre et au développement des sentiments.

Le monde extérieur ne s'abolit point. Jamais les sentiments ne triomphent du monde ; c'est le drame de tout amour passionné. Toujours des contre-temps, des contingences envahissantes, des ouvertures imprévisibles : le monde clos se fissure, et le cocon des amoureux ne persiste jamais longtemps. La femme, être de l'intérieur, symbolisée par le gynécée et la position de ses organes génitaux, accepte beaucoup moins ce fait que l'homme, être voué à ne jamais s'arrêter, à chasser dehors, à se mouvoir dans le monde, toujours en quête d'un nouvel objet de désir. Cet instinct aventureux propre à l'homme, la femme cherche à le réfuter et à l'inhiber ; les plus naïves, comme Joséphine, ne comprennent même pas. Il est bien rare que l'homme préfère s'enfermer de son propre gré, et pour longtemps, dans le monde clos de l'amour, en rejetant sa tâche de chasseur, en oubliant son désir d'aventure : même en nos temps de féminisation malsaine, l'homme trouve des échappatoires, il crée des ouvertures : l'homme moderne, enfermé dans son appartement et dans le coeur de sa concubine, jouera aux jeux-vidéos, partira en des mondes étrangers dans lesquels il peut combattre des monstres, accomplir des quêtes, dialoguer avec ses semblables, et être, en somme, loin de la femme. Dans les couples, à peu près toutes les disputes s'expliquent par ce désir irrépressible de l'homme à s'en aller agir hors du monde clos, façonné et choyé par la femme. Cette tension inévitable est la condition de survie du couple, car de deux choses l'une, ou bien l'homme, électron trop libre, s'en va errant dans le monde extérieur au point de négliger et oublier la femme, ce qui tue l'amour, ou bien la femme, forte de son influence, parvient à faire demeurer l'homme dans l'amour, ce qui est un poison lent mais sûr dont les principaux ingrédients sont l'ennui, la lassitude, la monotonie et la léthargie. Ainsi, Solal et Ariane, enfermés amoureux en leur monde clos, font mourir leur amour et eux-mêmes en deux ans de vie commune.

dimanche 10 juin 2012

CCXLVIII

L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique et sous la main, – c'est l'explication, le secret de ces liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes si forts au-dessus d'eux, mais qui ont pour eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'art plane sur le Pot-au-feu.

– Edmond et Jules de Goncourt

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La création artistique authentique est toujours personnelle. (Quant aux Goncourt, comme l'explique de façon si émouvante Edmond dans la Préface à leur Journal littéraire, ils avaient ce privilège rarissime de ne former qu'un seul être, qu'un seul moi, qu'un seul auteur, en étant pourtant deux entités différentes). D'où il suit que l'artiste ayant le désir puissant de se vouer à son oeuvre devra, par des moyens souvent déplaisants, s'efforcer de favoriser sa féconde solitude. De sorte que l'on peut dire, sans exagérer, que l'atelier de l'artiste est toujours sa chambre solitaire. Et qui est capable d'accepter et d'aimer sa solitude sinon l'artiste qui sent au plus profond de soi que son oeuvre a plus de valeur que le cortège des médiocrités qui défilent inévitablement dans le monde extérieur, hors de soi-même ? Proust, enfermé dans sa chambre, couché sur son lit, quoiqu'en compagnie de sa chère Céleste qui lui apporte du café, dans un nuage de lait, travaille seul ; la solitude est moins l'absence d'entourage que le receuillement sur soi, pouvant être, cela dit, favorisé par des personnes dévouées. 

Ces personnes là, ce sont presque toujours des femmes ; et ce rapport des artistes avec la solitude fournit une explication claire à de nombreuses incongruités dans le comportement des écrivains, des peintres, des compositeurs ou des philosophes à l'égard de la gente féminine. En effet, on observe, chez ces êtres supérieurs, ou bien une étrange distance prise avec les femmes (que ce soit sous la forme d'un éloignement volontaire des créatures susceptibles d'être aimées, tel le le cas exemplaire de Flaubert, ou, au contraire, sous la forme d'une frénèsie sexuelle, à la manière de Maupassant, qui revient à gagner avec des prostituées le temps que l'on perdrait avec des amantes distinguées) ou bien une tendance à solliciter, pour le bien de leurs oeuvres et d'eux-mêmes, cette grâce que seule de rares femmes sont capables de prodiguer et consistant à faciliter la difficile vie matérielle pour permettre au génie de se concentrer sur son objectif élevé. Georges Sand a pris pendant un moment ce rôle avec Chopin avant de se consacrer elle aussi à sa tâche d'artiste en écrivant Consuelo. Mais on sait que les grands génies ne prenaient pas souvent pour épouse les femmes les plus intelligentes, les plus capables d'excercer une critique sur les oeuvres produites. Aussi, l'artiste qui suit sa nature, et non les chants corrompus de la Vanité, se moque bien des critiques ; ce qu'il veut, c'est, à la fois, une tranquilité suffisante pour laisser s'épanouir ses talents, et à la fois une matière, un matériau pour nourrir sa puissance de création. Or, tout cela, c'est la femme inférieure intellectuellement, incapable d'être sa rivale, qui le réunit plutôt que la femme supérieure, agaçante avec ses prétentions, son irrécupérable complexe d'infériorité et ses ridicules vélléités de révolte contre l'homme supérieur.

Ainsi, il ne faut point s'étonner que Rodin préféra rester avec sa femme plutôt qu'avec son amante rivale Camille Claudel et que Flaubert envoya sauvagement ballader Louise Collet dès qu'elle commença à nuire à ses instincts et à sa relation avec sa mère bienveillante. 

samedi 2 juin 2012

CCXL

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,

Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

– Verlaine

Ce rêve est plus que familier, il est universel. La berceuse de Verlaine, si facilement mémorisable, avec ses sonorités douces et envoûtantes, parle à tous les esprits. L'onirique et indéterminée figure féminine, jouant pourtant dans les songes un rôle précis, tout le monde la voit et la sent un jour. Le poète idéalise le rêve commun et la femme rêvée en même temps. Ici, la femme dépasse l'habituel rôle sexuel auquel elle est soumise dans une grande partie des rêves ;  elle est consolatrice. Douce présence lointaine, elle relève l'homme, elle rafraîchit les moiteurs du front blême, elle est pure compassion, sans personnalité marquée, soutenant et adhérant entièrement l'homme en souffrance. L'homme qui ne rêve pas de se blottir sur la poitrine de la femme est une bête.

J'ai un rêve familier, moi aussi. Il n'est pas poétique, plutôt brutal et prosaïque, conforme à ma personnalité de rustre. Dans un lieu indistinct et variable, je vois ce que j'appelle, dans la vie quotidienne, une femme indigne. Ses traits ne sont pas plus marqués que ceux de la femme rêvée par Verlaine ; je me souviens qu'elle a le maquillage d'une maquerelle, les habits d'une poufiasse, et la voix d'une garce. Après un premier moment de désir, qu'elle s'empresse évidemment de contenter, je m'énerve, je la bats, je la déchire ; mes pieds frappent son cul comme mes poings frappent son visage indigne ; et je l'attrape je ne sais comment par le vagin, en lui déchiquetant d'un coup sec toute la pourriture féminine contenue dans son orifice immonde. Elle crève, et je suis fier et content.

L'essentiel de mes pensées sur les femmes sont résumées en ces deux rêves rejoints.

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samedi 26 mai 2012

CCXXXIII

Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace,

Ses yeux ne sont que feu, ses regards que menace.

– Corneille

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Lorsqu'une femme enfle ainsi, soudain devenue Médée sauvage, dangereux paquet ambulant de cris et de larmes, surtout, ne jamais essayer de l'affronter. C'est une règle de vie qui, si elle était appliquée, épargnerait aux couples de nombreuses disputes déplaisantes. Il n'y a rien de plus stérile qu'un violent combat entre Médée et Achille. Deux colères ensemble redoublent la colère. L'indifférence totale entraîne colère aussi. Au contraire, l'attitude calme, avec l'apparence de la sollicitude et de la compréhension, sans affectation d'indifférence, apaise la colère, et tend à retenir le mouvement colèrique de l'autre. Il faut toujours avoir à l'esprit qu'une femme emportée par la colère ne montre pas son vrai visage ; c'est le visage de Médée, non le sien. La meilleur attitude consiste donc à faire preuve de patience, car le terrifiant mouvement passionné finit toujours par cesser, et à tenter, au moyen d'un comportement exemplaire, de favoriser l'apaisement des passions. Reconnaître Médée, et subrepticement la chasser, pour retrouver le beau visage de l'aimée.

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mardi 1 mai 2012

CCVIII

Périssent les faibles et les ratés ! Voilà notre philanthropie. Et on devrait même les y aider !

– Nietzsche

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J'affirme qu'Henri Désiré Landru, loin d'être un vulgaire criminel méritant notre mépris, comme on ne cesse de le croire quelque peu stupidement, est l'un de ces grands hommes qui font rayonner l'humanité par delà le bien et le mal et qui mérite toute notre estime et notre admiration. Que lui reproche t-on, au juste ? D'avoir séduit onze femmes afin de dérober leur argent, puis de s'en être débarrassé en les découpant soigneusement et en les brûlant allègrement dans un fourneau de cuisine. Bon ; ce n'est pas très banal ; et il est vrai que ce genre de moyen de gagner sa vie n'est guère apprécié par la majorité des êtres humains ; mais pour qui y regarde de plus près, ses actions peuvent apparaître dignes des plus beaux éloges. En vérité, Landru est une victime,une victime de plus, de l'aveuglement de la masse, de la foule, du médiocre troupeau humain incapable de regarder plus loin que les faits bruts en contradiction avec la morale niaise qui domine – hélas ! - le monde. Alors, osons, si vous le voulez, déchirer le voile qui assombrit injustement Landru ; et osons oublier nos préjugés pour apprécier cet homme puissant à sa juste valeur.

Je dis puissant – car il faut admirer l'exploit qu'il fit. Imaginez le, ce brave Landru, presque quinquagénaire, sans le sou et laid comme un pou : qui pourrait alors deviner que cet homme, banal et raté en apparence, eût la force physique et psychologique de séduire en quatre ans et sans se faire remarquer, plus d'une dizaine de femme, de prendre délicatement leur argent et de les brûler discrètement ? En vérité, Landru est le symbole par excellence de la puissance de la parole et du pouvoir de la rhétorique : il nous apprend à tous que l'éloquence est la plus forte des armes. Landru, ce Don Juan du crime, ce Cupidon du fourneau, parvint, en effet, par la seule habileté de son éloquence, à mettre dans son lit et dans son porte-feuille des femmes qui étaient pourtant sans doute bien vertueuses. Landru est donc le héros de la parole en même temps que le messie des moches : il montre aux plus laids d'entre-nous que la séduction repose bien plus sur la maîtrise du langage que sur la beauté éphémère de l'individu – de quoi redonner de l'espoir à de nombreux d'entre-nous.

On le méprise parce qu'il brûla des femmes dans un fourneau. Or, les femmes – ô vérité éternelle – sont comme les grenouilles : il n'y a que leurs cuisses qui sont bonnes. Par conséquent, Landru est l'homme qui sut le mieux savourer les femmes comme elles devraient l'être : mortes et bien cuites.

Rajoutons à cela que cette vie, dans laquelle nous n'avons nullement choisi d'atterrir, est bien ennuyeuse ; nous cherchons perpétuellement de nouveaux divertissements pour masquer le néant qui caractérise notre humaine condition. Vanitas vanitatum ! Vanité des vanité, tout est vanité et poursuite du vent ! Suggère l'inssipit de l'Ecclésiaste. Mais bien heureusement il existe des hommes tel Landru qui nous divertissent de notre condition et qui redonnent du goût à notre existence, la plupart du temps si insipide. Les hommes se font la guerre uniquement pour éviter de sombrer dans l'abime de l'ennui ; il est donc bien niais de refuser la guerre et l'affrontement dans la vie. Acceptons Landru et ses actes qui sont, avec le recul, si amusant et enrichissant : il est l'un de ces rayons ultimes qui illuminent, par la splendeur nacrée de leur lumière torride, ainsi que le font les papillons éternels dansants joyeusement dans les airs et les crépuscules merveilleux des soirs mystérieux où les hommes solitaires, exaltés devant le contraste poétique du sublime lyrisme de la nature envoutante et de la tiède morosité du quotidien exsangue, pensent avec délicatesse aux froides détresses d'autrefois et aux joies illuminés et parfumées de l'avenir où se maintiennent, roides et trompeuses, les mièvres mélodies de nos illusions perfides, – ah ! - l'un des ces rayons ultimes, dis-je, qui illuminent suavement et tendrement le fardeau implacable de notre humaine, trop humaine, bien trop humaine, beaucoup trop humaine, condition.

Bref, nous avons vu que Landru égayait notre vie ; mais pourquoi la masse pense t-elle avec tant d'obstination qu'il est un être indigne ? Parce qu'il est un criminel, clament-ils. Mais il est aisé de montrer que Landru n'est nullement responsable de ses actes. Ah oui. En effet, selon la loi de la causalité, tout est nécessaire ; chaque cause à son effet – et nulle exception ne saurait être toléré. Il n'y a pas de causes libres, de chaînes causales qui pourraient se créer par elles-mêmes... En somme il faudrait donc bien plutôt s'en prendre à la causalité, et non pas à cet homme innocent, comme chacun de nous, d'ailleurs.

La plupart des hommes jugent Landru immoral ; mais la morale n'est pas autre chose qu'une fable humaine inventée par les faibles pour se protéger des forts. Landru est un fort, injustement méprisé par les faibles, des tchandalas dont il faut ignorer les opinions erronées – pour ne pas dire débiles. « Périssent les faibles et les ratés ! Voilà notre philanthropie. Et on devrait même les y aider ! » clamait déjà le faible et raté Friderich Nietzsche.

Ceux qui ne sont pas satisfaits de cet argument peut-être un peu brutal, le seront peut-être par celui-ci, plus métaphysique : nous savons depuis Dostoïevski que si Dieu n'existe pas tout est permis ; or Dieu n'existe pas (nous passerons les démonstrations fastidieuses de l'inexistence de Dieu) ; donc tout est permis, y compris de faire cramer ses maîtresses pour gagner sa vie.

Enfin, les sages, les plus sages d'entre les sages, ont toujours conseillé de mettre en pratique cette maxime : amor fati. Si le destin voulut que Landru brûlât ses amantes, il faut, afin d'atteindre l'ataraxie et la sagesse, y consentir. On ne saurait déprécier un événement passé sans commettre une grave erreur éthique. Amor fati : aimons le fruit de la nécessité et aimons Landru, qui n' était qu'une accumulation de faits digne d'éloges, comme tous les faits de ce monde.


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