jeudi 11 avril 2013

CCCXIII

Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème.

– Musil

Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelque fois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur" ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques. 

Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange. 

La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon coeur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des des porcs. 

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lundi 21 mai 2012

CCXXVIII

Son regard était une chose claire mais attachante. Attachante dans son vrai sens. C'était comme l'appel d'une corde qui serait nouée autour de votre échine et qui vous lierait les bras et le corps, et puis, à l'autre bout de la corde quelqu'un tirerait à petits coups : "Allons, viens, allons, approche-toi de moi."

– Jean Giono

RembrandtR

Tel est le charme. Le charme attache ; il force le lien. Les rats suivent, charmés, le joueur de flûte de Hamelin ; ils sont conduits par ce lien invisible ; mais ce charme imposé est de volonté, il est recherché, il est calculé. Les hommes véritablement charmants attachent à eux sans arrière-pensée. Leur charme émane de leur être tout entier ; charmant non d'un jeu éphémère et prémédité, mais en permanence ; ils sont ce qu'ils sont, et c'est leur être qui fascine, non leurs costumes, apparats, attraits artificiels. Le charme d'une célébrité n'est pas le charme d'un être, mais d'une apparence ; ce sont des formes vides, devant lesquels les foules idolâtres se prosternent ; le vide célèbre le vide. L'aura supposée d'une célébrité est factice, car elle n'est que le reflet de la célébrité, fragile figure, bientôt évanouie.

Les êtres réellement charmants sont ailleurs, cachés, heureusement cachés. Les êtres extraordinaires marchent avec les gens ordinaires. Tel est Bobi, dans le roman de Giono. Il y a des hommes qui imposent le respect du premier coup d'oeil et qui envoûtent à force de les considérer ; et l'on trouve curieux que les autres ne soient pas davantage fascinés par cet être dont on ne peut oublier un instant la présence. Ils sont comme ces lents crépuscules qui nous font contempler droit dans les yeux le soleil, toujours attirant le regard, avec nos petits yeux trop contents de pouvoir admirer la source de toute lumière sans se brûler. Car l'on s'étonne que ces hommes charmants ne brûlent pas nos yeux ; ils semblent tellement au-dessus de nous, et si humains pourtant, forts d'une humanité exceptionnellement rayonnante. Devant eux, on prend honte de sa bassesse, et l'on retient ses mauvais instincts : on veut être digne de les suivre, on craint de s'attirer leur dédain. Ce lien invisible qui nous a attaché subitement à eux, nous l'aimons, et nous ne voulons pour rien au monde le briser ; d'où un changement conséquent de comportement, et une tension féconde vers cet être qui nous élève. Aussi, le plus grand professeur est le professeur le plus charmant, qui attache ses élèves à lui, et, partant, élève jusqu'au savoir qu'il enseigne. Brassens, indépendamment de sa célébrité, était, parait-il, de ces êtres là, auxquels on s'attache fortement, comme si on en tombait amoureux. En vérité, ces cordes qui nous attachent sont des liens de liberté, guides de grandeur et de joie.

Posté par Baschus à 12:21 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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