dimanche 1 juillet 2012

CCLXIX

Le premier effet de l’imagination est toujours dans le corps.

– Alain

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Les effets terribles de l'imagination sur le corps sont visibles en toutes les circonstances. Ainsi, avant de passer sur scène ou de passer son oral d'anglais, lorsque nous nous représentons en train de galérer devant le public ou l'examinateur, nous pouvons éprouver de brusques maux de ventre ou de troublantes douleurs serrant notre poitrine   qui altèrent notre concentration, pourtant si précieuse en ce moment précis. De même, si nous avons peur des araignées et que nous en voyons une devant nos yeux, cherchant alors à l'écraser avec une pantoufle dans un moment de vaillance, nous souffrirons de tremblements qui paralysent notre corps tout entier et qui nous empêchent de passer à l'action. Justement, la réponse de la question posée par l'imagination est dans la question elle-même, à savoir : comment passer à l'action ? Précisément en cessant d'imaginer et de se représenter l'action, pour réellement passer à l'action, en mettant en mouvement le corps, sans penser et sans attendre ; il n'y a pas d'autre remède. Il faut cesser de penser à l'araignée, et propulser franchement la pantoufle. Fermer les yeux en cette situation peut être une bonne solution, car c'est surtout l'aspect hideux de l'insecte qui nourrit la peur imaginaire. Aussi, il me semble qu'on néglige toujours le rôle majeur du corps, non seulement dans le prognostic de nos maux, souvent d'origine imaginaire, mais également dans le remède de ces derniers, qui consiste toujours à mettre en marche le corps et à passer enfin à l'action. L'action contre l'imagination. 

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mardi 22 mai 2012

CCXXIX

Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noir intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde.

– Proust

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Ainsi les joies de la vie s'étendent dans le temps, se divisent en étapes distinctes, et se savourent comme des lignes continues à développer en solitude. Le plaisir n'est pas un simple point, et la jouissance n'est pas d'un moment seulement. Cette vue, trop peu aperçue, mais révélée tout au long de la Recherche, pousse loin la considération de nos bonheurs. On ne se lasse point de se morfondre sur la trop rapide disparition de nos instants de plaisirs, qui s'évanouissent aussitôt ressentis et dont nous avons à peine le temps de prendre conscience, comme si nous n'étions que des bêtes, nécessairement condamnés au moment présent, vouées à une limitée perception actuelle du monde. Mais l'homme se construit des plaisirs qui passent par de longues médiations, il ressasse le moment vécu, et de nouvelles joies naissent de ce jeu du souvenir se mêlant aux méditations présentes. La sensation par elle-même n'est pas grand chose ; la mémoire et l'imagination doivent faire leur travail. Le retour sur le moment du plaisir est un autre plaisir, plaisir nouveau tout comme l'être que nous sommes ; car c'est l'évolution permanente de notre être qui permet d'ouvrir de nouvelles voies vers le passé. Tant que ces voies ne sont pas empruntées, on peut dire que l'on a pas épuisé le bonheur d'un moment. Le bonheur d'un baiser peut s'étendre sur des décennies, avec toujours cette teinte différente au fil du temps, rendant la considération du baiser toujours nouvelle : là est toute la magie du retour sur soi. Le plaisir changeant que donne une correspondance amoureuse fait voir cette étendue mouvante du bonheur plus que tout autre plaisir : la première lecture, impatiente, rapide, inquiète, donne un tout autre plaisir que les lectures répétées longtemps après, lentement, avec de douces pensées nostalgiques.Heureux celui qui, seul dans sa chambre, repense au baiser qu'il a donné la veille, la semaine dernière, ou il y a dix années, puis le développe par son imagination dans toutes ses sens possibles, multipliant les interprétations et les joies du souvenir ; en quoi l'on voit que le temps essentiel de l'amour est peut-être moins celui qu'on passe en compagnie de l'aimé, source sans pensée de notre bonheur, mais celui qu'on passe seul, avec sa mémoire et son imagination, pour méditer, cultiver, et faire croître son amour, riche de pensées infinies.

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samedi 19 mai 2012

CCXXVI

Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. 

– Pascal

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La raison est impuissante dans ces situations là, mais ce qu'on oublie presque toujours de dire, c'est que ce n'est certainement pas là son rôle. Les contempteurs de la raison ont beau jeu d'accuser la raison de manquer des vertus qu'elle n'a jamais prétendu posséder. Tout se passe comme si l'on voulait prendre la raison comme une faculté magique dont la capacité à engendrer certaines pensées pouvait suffir à dissiper tous les maux causés par notre capricieuse imagination. Mais ce n'est point la raison qui guérit des troubles de l'imagination, mais l'action, et tous ceux qui sont régulièrement confrontés au problème de la peur imaginaire le savent très bien. Pour surmonter la peur de couler, il est évidemment absurde de raisonner sur cette peur, de démontrer par mille raisonnement variés que cette peur n'est pas fondée, ou de se répéter les théories permettant de comprendre en quoi consiste la nage ; non, il faut faire taire la raison comme l'imagination, et se jeter à l'eau. Le comédien souffrant du trac se guérit en jouant et en cessant d'entretenir sa peur par la pensée. Pour se guérir du vertige, il faut monter l'échelle, mettre en mouvement ses membres, et s'élever sans y penser. Les impuissants ne bandent pas parce qu'ils pensent trop ; ils ne parviennent pas à suffisamment se laisser aller à leurs instincts ; ils sont trop préocuppés par le doute de soi-même ou la contemplation de l'amour sacré pour s'abandonner à leurs pulsions. L'élève craignant la page blanche est guérit lorsqu'il se force à écrire une première phrase, même médiocre : la stérile attente de l'inspiration est un mal imaginaire, comme tant d'autres, et comme tant d'autres, il se guérit par l'action. Il n'y a peut-être aucun mal imaginaire qui ne résiste au pouvoir de l'action. À l'amoureux transi qui souffre de l'indifférence de l'aimé, je lui recommande l'action, quelle qu'elle soit ; car en agissant, il avancera, et sera obligé d'arrêter de ressasser les mêmes mauvaises pensées. Aussi, l'on a pas tort de recommander aux mélancoliques de pratiquer un sport quelconque, et d'acculer les peureux, avec peut-être un peu de violence, afin de les pousser à l'action. Et le plus grand philosophe du monde n'aura point peur sur sa planche en bois, car il aura su faire taire sa raison au moment opportun pour laisser agir son corps, libre de toute pensée superflue. La force de la raison est de savoir s'éclipser lorsque les circonstances l'exigent. Qui raisonne bien ne raisonne pas toujours.

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