samedi 7 juillet 2012

CCLXXV

Le rire fou serait donc sublime par la confiance. D'où l'on conclut trop vite que l'esprit se moque de tout. Il ne se moque point ; mais plutôt il se délivre. De quoi ? Peut-être de tout devoir. Peut-être de haïr ; peut-être d'aimer.

– Alain

rire-de-funes

Il y a une vertu de l'abandon de qui est presque systématiquement occultée par nos spécialistes en morale. Il faut considérer le fou rire, qui, à ce qu'il semble, a des effets similaires à ceux du bâillement : par ce geste, on rejette d'un mouvement apaisant toutes les pesanteurs du monde, on envoie balader pour quelques instants tous nous ennuis, aussi graves soient-ils. Je vois une grande beauté dans le prosaïsme de ces détentes du corps. Il est remarquable que l'abandon de soi se fait toujours pas le corps, sans quoi cette expression ne veut pas dire grand chose. Qu'est-ce que serait un abandon de l'âme, si le corps demeurait continuellement tendu et rigide ? Pour délasser l'esprit, il est nécessaire de commencer par délasser le corps ; d'ailleurs, il le fait un peu par lui-même, car il est impossible de vivre sans relâchement. Sur ce point, l'observation des animaux éclaire le comportement des hommes.

L'abondance effrayante des fous rires après des forts moments de tension s'explique alors facilement. Par là je comprends aussi pourquoi j'ai été plus d'une fois tenté de laisser éclater un fou rire au beau milieu d'un cours sévère. Les folies après les examens viennent d'un besoin naturel du corps de s'abandonner tout à fait après avoir subi une épreuve exténuante par son exigence de concentration et la tension extrême s'installant naturellement en soi. Après cette tension extrême, il y a un temps pour la détente extrême, sauvage ; il faut que la frivolité et la légèreté triomphent, au moins quelques instants. Il y a du sublime dans cet anéantissement violent de tout devoir et dans la mise à l'écart sans appel de toute responsabilité. Même nos passions cessent de nous assaillir pendant ces heureux moments de délivrance. Le fou rire est une fuite de la moralité ; et, sans doute, pour éviter que la morale ne se transforme en lourde moraline, il est indispensable de rejeter parfois au loin, par ces joyeuses convulsions du corps, toutes nos prescriptions, nos règles de conduite, nos repentirs et nos résolutions. Le fou rire est la rédemption du corps tendu ; c'est dire à quel point il est nécessaire à la santé de l'esprit. 

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lundi 18 juin 2012

CCLVI

Et il s'arrêta de courir. "Non, dit-il, maintenant je sais. J'ai toujours été un enfant ; mais c'est moi qui ai raison." La sueur fumait de son torse nu. Soudain, il fut prévenu comme un oiseau par un pétillement sous sa langue. "Ma !" cria-t-il. La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules.

– Jean Giono

A_view_of_the_Roman_Campagna_from_Tivoli,_evening_(1644-5);_Claude_Gellée,_called_Le_Lorrain

C'est le Bobi semeur de joie qui a raison, celui qui demande du tabac à Jourdan et qui désigne dans le ciel Orion-fleur-de-carotte. Il y a de la joie. Certaines sources se tarissent brutalement, ce n'est pas grave, je peux m'étonner, chasser les ombres, attendre le soleil, sûr qu'il viendra. Aurore est toujours là, elle n'a pas disparu, je le sais, et j'ai raison contre les ombres. Le paysage pourtant connu est nouveau à mes yeux ; la disparition les a blessés, mais ils voient du nouveau, ils voient la lumière, neuve. Ces hommes inconnus qui passent et qui me regardent, je sens que je les connais, à ma manière ; simples passants, ils m'emportent je-ne-sais-où, quelque part en moi, un recoin de moi que je ne connaissais pas. Le soleil frappe ; le bleu du ciel m'immobilise ; je m'arrête, je marche, et je m'arrête encore, plus longuement, et mes pensées vont où elles veulent, avec le vent léger et les passants inconnus qui s'installent en moi. 

Tout est pareil, là-bas, mais en mon âme tout est changé ; pour un moment seulement, mais c'est un moment qui survivra, car il est fécond et je sens ses germes pousser un peu partout en moi, là où il y a de la place. Je ne vois pas d'arbres qui s'agitent, ni de fleurs qui s'envolent, ni d'animaux qui courent ; la nature n'est pas autour de moi ; et pourtant, elle est là, tout ce qui appartient à l'atmosphère est nature, porteuse de richesses inutiles. En ce moment, je ne me sens justement pas utile, je suis au-delà des critères des marchands avides, j'existe pour l'existence elle-même, et la vie n'est signe que de la vie. Ils ne me font rien, ces indicateurs d'autres voies que celles de la vie ; ils sont ramenés à la vie elle-même, car Aurore n'a pas disparu et se promène en moi ; je suis seul, et elle joue avec mes cheveux, et je la porte, la caresse, la prend lentement par la main, elle est en moi, radieuse, heureuse. 

Alors oui, Bobi le semeur a raison, Bobi l'enfant est le réceptacle d'un arbre d'or, et ma joie demeurera. 

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samedi 9 juin 2012

CCXLVII

L’orgueil n’est pas mon fait ; je n’en estime ni les joies ni les peines. 

– Alfred de Musset

Quelle est l'efficacité des formules ? La répétition de ces maximes peut-elle avoir sur nous un vertueux effet incantatoire ? Les anciens étaient plus que nous accoutumés à répéter ce genre de phrases faciles à retenir qui rappellent la conduite droite et exhortent l'âme à la vertu. Parfois, nous plongeons dans le vice par simple oubli de la vertu ; nous ne pensons plus que l'orgueil est un vice dangereux, et nous cédons à sa séduction, sans même songer à lui résister. Les formules morales, telle celle, très belle, qu'on trouve dans la pièce de Musset, On ne badine pas avec l'amour, restent dans la tête, et nous forcent à changer notre comportement. Par la formule qui chante en mon esprit, je veux ne pas céder au charme de l'orgueil ; je veux demeurer indifférent à son influence ; je veux trouver ma joie, et ma peine aussi, ailleurs qu'en ce vice qui détourne du juste jugement de soi. Avant, on lisait et retenait les belles formules de L'imitation ; que lit-on et que retient-on aujourd'hui, sinon les slogans stupides des publicités ?

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mardi 22 mai 2012

CCXXIX

Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noir intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde.

– Proust

chambrenoire


Ainsi les joies de la vie s'étendent dans le temps, se divisent en étapes distinctes, et se savourent comme des lignes continues à développer en solitude. Le plaisir n'est pas un simple point, et la jouissance n'est pas d'un moment seulement. Cette vue, trop peu aperçue, mais révélée tout au long de la Recherche, pousse loin la considération de nos bonheurs. On ne se lasse point de se morfondre sur la trop rapide disparition de nos instants de plaisirs, qui s'évanouissent aussitôt ressentis et dont nous avons à peine le temps de prendre conscience, comme si nous n'étions que des bêtes, nécessairement condamnés au moment présent, vouées à une limitée perception actuelle du monde. Mais l'homme se construit des plaisirs qui passent par de longues médiations, il ressasse le moment vécu, et de nouvelles joies naissent de ce jeu du souvenir se mêlant aux méditations présentes. La sensation par elle-même n'est pas grand chose ; la mémoire et l'imagination doivent faire leur travail. Le retour sur le moment du plaisir est un autre plaisir, plaisir nouveau tout comme l'être que nous sommes ; car c'est l'évolution permanente de notre être qui permet d'ouvrir de nouvelles voies vers le passé. Tant que ces voies ne sont pas empruntées, on peut dire que l'on a pas épuisé le bonheur d'un moment. Le bonheur d'un baiser peut s'étendre sur des décennies, avec toujours cette teinte différente au fil du temps, rendant la considération du baiser toujours nouvelle : là est toute la magie du retour sur soi. Le plaisir changeant que donne une correspondance amoureuse fait voir cette étendue mouvante du bonheur plus que tout autre plaisir : la première lecture, impatiente, rapide, inquiète, donne un tout autre plaisir que les lectures répétées longtemps après, lentement, avec de douces pensées nostalgiques.Heureux celui qui, seul dans sa chambre, repense au baiser qu'il a donné la veille, la semaine dernière, ou il y a dix années, puis le développe par son imagination dans toutes ses sens possibles, multipliant les interprétations et les joies du souvenir ; en quoi l'on voit que le temps essentiel de l'amour est peut-être moins celui qu'on passe en compagnie de l'aimé, source sans pensée de notre bonheur, mais celui qu'on passe seul, avec sa mémoire et son imagination, pour méditer, cultiver, et faire croître son amour, riche de pensées infinies.

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lundi 21 mai 2012

CCXXVIII

Son regard était une chose claire mais attachante. Attachante dans son vrai sens. C'était comme l'appel d'une corde qui serait nouée autour de votre échine et qui vous lierait les bras et le corps, et puis, à l'autre bout de la corde quelqu'un tirerait à petits coups : "Allons, viens, allons, approche-toi de moi."

– Jean Giono

RembrandtR

Tel est le charme. Le charme attache ; il force le lien. Les rats suivent, charmés, le joueur de flûte de Hamelin ; ils sont conduits par ce lien invisible ; mais ce charme imposé est de volonté, il est recherché, il est calculé. Les hommes véritablement charmants attachent à eux sans arrière-pensée. Leur charme émane de leur être tout entier ; charmant non d'un jeu éphémère et prémédité, mais en permanence ; ils sont ce qu'ils sont, et c'est leur être qui fascine, non leurs costumes, apparats, attraits artificiels. Le charme d'une célébrité n'est pas le charme d'un être, mais d'une apparence ; ce sont des formes vides, devant lesquels les foules idolâtres se prosternent ; le vide célèbre le vide. L'aura supposée d'une célébrité est factice, car elle n'est que le reflet de la célébrité, fragile figure, bientôt évanouie.

Les êtres réellement charmants sont ailleurs, cachés, heureusement cachés. Les êtres extraordinaires marchent avec les gens ordinaires. Tel est Bobi, dans le roman de Giono. Il y a des hommes qui imposent le respect du premier coup d'oeil et qui envoûtent à force de les considérer ; et l'on trouve curieux que les autres ne soient pas davantage fascinés par cet être dont on ne peut oublier un instant la présence. Ils sont comme ces lents crépuscules qui nous font contempler droit dans les yeux le soleil, toujours attirant le regard, avec nos petits yeux trop contents de pouvoir admirer la source de toute lumière sans se brûler. Car l'on s'étonne que ces hommes charmants ne brûlent pas nos yeux ; ils semblent tellement au-dessus de nous, et si humains pourtant, forts d'une humanité exceptionnellement rayonnante. Devant eux, on prend honte de sa bassesse, et l'on retient ses mauvais instincts : on veut être digne de les suivre, on craint de s'attirer leur dédain. Ce lien invisible qui nous a attaché subitement à eux, nous l'aimons, et nous ne voulons pour rien au monde le briser ; d'où un changement conséquent de comportement, et une tension féconde vers cet être qui nous élève. Aussi, le plus grand professeur est le professeur le plus charmant, qui attache ses élèves à lui, et, partant, élève jusqu'au savoir qu'il enseigne. Brassens, indépendamment de sa célébrité, était, parait-il, de ces êtres là, auxquels on s'attache fortement, comme si on en tombait amoureux. En vérité, ces cordes qui nous attachent sont des liens de liberté, guides de grandeur et de joie.

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lundi 14 mai 2012

CCXXI

Affectus itaque odii, irae, invidiae etc., in se considerati ex eadem naturae necessitate, et virtute consequuntur, ac relique singularia ; ac proinde certas causas agnoscunt, per quas intelliguntur, certasque proprietates habent, cognititione nostra aeque dignas, ac proprietates cujuscunque alterius rei, cujus sola contemplatione delectamur.*

– Spinoza

cerveau

L'homme a rarement l'heureuse possibilité de sauver son semblable, car celui-ci suit par trop ses propres règles internes pour pouvoir être suffisamment infléchi vers la bonne voie, c'est-à-dire la voie de la puissance, de la vertu et de la joie. Il est incontestablement fort difficile de changer un homme ; tout le monde l'a remarqué un jour ou l'autre, et plus d'une fois ; la force de ses déterminations diverses rendent difficile la transformation de ses dogmes, de ses habitudes, de ses règles de vie. Il faut dire qu'impossible n'est point difficile, et que nous pouvons parfois avoir ce grand bonheur, celui d'agir profondément sur un être et de le réhausser.

Une belle source de consolation, qui compense l'amertume due à la considération de notre impuissance relative, peut se trouver dans l'observation des grandes capacités de notre raison à comprendre nos semblables. Le réel est intelligible ; toutes les personnes sont intelligibles ; nul n'échappe aux implacables lois de la nature, quoi que puisse nous faire penser l'inconstance apparente des hommes dans leur comportement. Et intelligibilité ne veut point nécessairement dire prévisibilité. Il est donc rassurant de remarquer qu'un être peut être compris par un fin psychologue, lequel est tout l'inverses des psys modernes en toutes sortes employés dans des cabinets. Lorsque nous avons suffisament d'informations, nous pouvons nous efforcer de comprendre les mécanismes d'un individu, même si une singularité humaine n'est jamais observable en pleine lumière ; et, par ailleurs, nous avons besoin de ces ombres fluctuantes qui font qu'un homme contient toujours une part mystérieuse, envoûtante. L'obscurité anime le désir de lumière.

Ainsi, il est possible, par les investigations rationnelles, mais aussi par la sensation, par le cerveau des émotions, de parcourir et de savourer les richesses, les milles nuances et détails qui font l'unicité de tous les hommes. Je m'imprègne du message fort que Spinoza nous adresse : il faut tâcher et avoir plaisir à connaître par-delà le bien et le mal, sans écrasant système de jugement ; nous devons essayer d'être des philosophes qui réhaussent, et non de tristes prêtres colporteurs de ressentiments. Il me semble que le véritable humanisme est là : comprendre l'homme, dans toute sa splendeur et sa misère, sans fards inutile, et ainsi faire de ses rencontres avec ses semblables autant d'occasions de comprendre, le plus joyeusement possible, l'humanité, prenant le chemin allant du singulier à l'universel. Un homme conduit à l'Homme. Il faudrait toujours se dire : j'aime l'homme, dans ce qu'il a de meilleur et dans ce qu'il a de pire, parce que je le comprends dans toutes les parcelles de son être, et parce que toute connaissance est une joie. 

L'oeuvre d'art, qui est le terrain de jeu du philosophie, permet de mettre en application des connaissances sur l'homme et de rendre directement palpable la joie de comprendre l'homme en diverses situations : puissance de la connaissance intuitive propre à l'art. Il est plaisant de regarder autrui comme on regarde un personnage de roman, avec la distance adéquate pour l'examiner sans s'embrouiller, sans trop se perdre en ses fluctuants rayons aveuglants, trop proches de nous. Julien Sorel et Mme de Rénal ne sont jamais bien loin. 

*Et donc les affects de haine, de colère, d'envie, etc. considérés en soi, suivent les uns des autres par la même nécessité et vertu de la nature que les autres singuliers ; et partant, ils reconnaissent des causes précises, par lesquelles ils se comprennent, et ont des propriétés précises, aussi dignes de notre connaissance que les propriétés de n'importe quelle autre chose dont la seule contemplation nous délecte.

dimanche 1 avril 2012

CLXXVIII

J'aime ta joie parce qu'elle est folle ; elle annonce que tu es heureux.

– Beaumarchais


Il y a un bonheur que les ascètes ne peuvent comprendre, et qu'ils s'efforcent obstinément de mépriser, c'est l'exubérant bonheur positif, bonheur dansant et réellement joyeux, qui s'épanouit sans entrave aucune, qui s'élance animé de sa propre force, bonheur puissant prenant souvent les allures de la folie, tant l'excès des signes de la joie peut ressembler à de la démence. Un air de folie se trouve presque toujours chez les hommes gais ; c'est qu'ils ne craignent point d'exprimer toutes les belles idées, toutes les piquantes pensées qui leur viennent à l'esprit ; ils sentent, puis s'élancent, sans hésitation ; et il n'est pas étonnant que les hommes timides, comme Jean-Jacques, sont souvent des êtres malheureux, du moins en société. Les hommes fous de bonheur effraient les pédants et les austères ermites, les éternels embarassés et chameaux lourds d'un triste esprit de sérieux ; ça étonne, un tel bonheur, et puis ça donne des signes d'euphorie si surprenant ! Ces hommes solides en leur légèreté même, je les admire et les aime. 

Figaro, formidable antithèse de Rousseau, incarne parfaitement ce bonheur énergique, avec, de sucroît, une pétulance et un esprit exceptionnel faisant de lui l'un des personnages le plus attachant qui n'ait jamais été inventé. D'ailleurs, Le Mariage de Figaro est une pièce si extraordinaire, dégageant un tel imprévisible bonheur, que je m'étonne à chaque fois que j'y songe qu'un idéal aussi élevé ait pu être atteint ; Beaumarchais devrait être réellement vénéré pour ce coup de génie possible en France seul ; et je ne peux m'empêcher de croire que cette pièce pourtant déjà si connue n'est pas encore assez célébrée. Ce qu'il y a d'encore plus étonnant, c'est que le monde, qu'on aimerait croire pour l'occasion le meilleur des mondes possibles, nous a donné, en plus de Beaumarchais, le génie enjoué de Rossini, et que le chef-d'oeuvre de ce dernier met précisément en scène le radieux Figaro, dont on ne peut se lasser. Pensant à la force du génie humain, et au bonheur qu'il a su mettre dans ses oeuvres, et tout en écoutant, pour la millième fois, et toujours aussi ravi, l'aria indépassable de Figaro, j'ai presque envie de pleurer, ce qui est peut-être un peu ridicule, vu le sujet de mon exercice ; mais ce serait des larmes de joie, un peu folles, qui viendraient couler sur mes joues ; d'heureuses larmes folâtres.

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vendredi 23 mars 2012

CLXIX

Ainsi ceux qui disent que l'homme cherche le plaisir et fuit la peine décrivent mal. L'homme s'ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis ; mais par-dessus tout il aime agir et conquérir ; il n'aime point pâtir ni subir ; aussi choisit-il la peine avec l'action plutôt que le plaisir sans l'action. Diogène le paradoxal aimait à dire que c'est la peine qui est bonne ; il entendait la peine choisie et voulue ; car, pour la peine subie, personne ne l'aime.

– Alain

Marathonien

Les fainéants ne manquent pas seulement de volonté, la plupart du temps ils manquent également, ce qui est généralement négligé, d'idées claires au sujet la nature du bonheur, du plaisir, de la peine, et de leurs rapports réciproques. L'esprit du fainéant pense toujours à la peine qui résulterait du travail envisagé ; lorsqu'il rêve du plaisir, il l'imagine toujours pur, sans mélange, absolument sans négatif ; d'où une incompréhension des actions qui fondent le bonheur de l'homme, qui sont toujours des actions nécessitant efforts, énergie et peine. Il ne peut concevoir que la peine puisse être féconde, et regarde comme des étrangers ces hommes forts, qu'il prend un peu pour des fous, qui aiment travailler, qui demandent toujours plus de travail, et qui disent s'épanouir dans cette dépense régulière des forces. Mais l'expérience fait voir que travailleur, est, en un sens, moins fatigué que le fainéant ; tout le monde l'a d'ailleurs éprouvé, il n'y a rien de plus fatigant que de ne rien faire, stagnant dans une ennuyeuse inertie, déprimant marasme dont la cause n'est rien d'autre que la passivité jointe à une volonté indéterminée et à l'économie contre-nature de l'énergie. Lorsque l'énergie de l'homme ne se déploie pas, la faiblesse l'envahit tout entier ; irrésolu, plaintif, et pleurant de regrets, contemplant le passé ou le futur qu'il n'a pas choisi d'embrasser, il est l'exact portrait de l'homme malheureux, de l'homme faible, du tchandala. C'est un fait : passer la journée au lit fatigue, et c'est évidemment une mauvaise fatigue, laquelle n'a rien à voir avec la fatigue du travailleur ; la première est stérile et affaiblissante, la seconde est féconde et reposante. Le bonheur de dormir, le fainéant ne le connaît point ; le sommeil est le juste privilège du travailleur.

Il y a des hommes qui plaignent, par exemple, le métier de président de la république, s'imaginant qu'une vie de travail si intense doit nécessairement être malheureuse ; ils ne voient que l'épuisement et la peine, sans regarder l'essentiel, à savoir l'effort, le mouvement, et la volonté déterminée vers un but précis. Qu'on ne s'inquiète pas pour le bonheur du président de la république ; il a conquis sa fonction, et doit la conquérir à nouveau presque tous les jours ; une telle pression dans la nécessité de l'activité ne peut que porter vers le bonheur plutôt que vers le malheur. L'exemple le plus simple, et accessible à tous, est celui de la course d'endurance, où l'on voit bien la dialectique entre la plaisir et la peine ; le milieu de la course donne la joie de dépenser ses forces, la fin de la course, qui est presque une torture à chque pas lorsque l'on essaye de se surpasser, donne essentiellement une peine tempérée par la pensée de l'effort accompli. Le bonheur n'est point dans le plaisir pur, il est dans le progrès ; les athlètes courant et suant seront toujours la meilleur image de ce bonheur exigent, bonheur aristotélicien, bonheur d'épanouissement, bonheur proprement humain.

 

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dimanche 18 mars 2012

CLXIV

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent avec le soleil, la gaieté revint, c'était comme à la veille d'un combat, le coeur battait, les yeux riaient ; on sentait que la vie qu'on allait peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose.

– Alexandre Dumas

Le printemps arrive, le ciel s'éclaircit, les âmes et les corps, déjà, commencent à laisser voir leurs attraits naturels et innocents ; douce aurore plus chaleureuse que le zénith au milieu de l'été ; annuel réveil annonçant mille floraisons, mille bonheurs à venir. En ce temps là, qui n'est pas encore le beau temps à proprement parler, le coeur se gorge d'espérances, l'esprit se projette dans une multiplicité de possibilités d'avenir délicieux, et le corps, sentant la température monter progressivement, prend davantage confiance en sa force, désire mesurer sa puissance, et se félicite d'avance de la quantité d'énergie qu'il devra sans nul doute dépenser prochainement. L'arrivée imminente de la plus belle saison de l'année donne à toutes choses un enthousiasme juvénile dont nous devons profiter de tous les instants ; précieuse annonce, magnifique recommencement, il nous faut te chérir. 

Heureusement, nos yeux, nos regards, le chérissent bien ce temps là ; car ils sont errants, nos yeux, nos regards, errant capricieusement autour des jeunes filles se promenant, insouciantes et souriantes, dans les rues, les jardins et les places de la ville ; et ces nymphes urbaines nous font nous rappeler cet effet merveilleux de la chaleur qui est de dévoiler petit à petit la chair fraîche et alléchante que recouvrent les délicats épidermes féminins... (Ces trois petits points, le lecteur attentif l'aura compris, sont là pour exprimer la bave du désir charnel). En effet, lassés des doudounes et des épaisses écharpes, nous rêvons de décolletés et de jambes sans collants ; nous souhaitons de toute notre âme (les mauvaises et caustiques langues ne manqueront pas de traduire cette belle litote signifiant "de toutes nos couilles") que l'une de ces ravissantes jeunes filles, que nous voyons dans notre imagination nécessairement souriantes, même lorsqu'elles font la gueule dans la réalité, et envieuses de transmettre leur tout aussi nécessaire euphorie, s'approchera par hasard de nous pour nous prodiguer le bonheur attendu. 

L'immortelle chanson d'Aznavour, je la crois juste autant que belle ; intimement liée la perspective de paysages ensolleilés, la soif de vie et de bonheur correspond aux images de lumière. J'aime la belle et significative assonnance de ces deux mots : radieux et joyeux ; il y a là une correspondance qui n'est pas anodine ; l'âme s'éclaircit en même temps que le ciel ; âme joyeuse est une âme radieuse ; dans l'homme joyeux brûle un feu lumineux. 

Le printemps est proche, il n'est pas encore là ; déjà, les nuages reviennent et l'obscurité montre qu'elle n'est point morte. Peu importe ! La ferveur s'est partagée, le soleil a lancé ses rayons de promesses, et nos âmes, fortifiées en leur intérieur, flamboient de l'espérance du bonheur. Elle pourra toujours venir, la pluie ; ils pourront toujours obscurcir notre ciel, les nuages ; maintenant, nous avons le tempérament des mousquetaires, et, courageux et joyeux, nous écarterons violemment ces images moroses pour ne laisser que resplendir la joie de la libre lumière.

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samedi 10 mars 2012

CLVI

Mais la curiosité n'est pas un de ces sentiments factices qu'il faille éloigner de l'âme neuve et faible encore des enfants. Elle est, bien plus que la gloire, le motif de grands efforts et des grandes découvertes. Ainsi, bien loin de s'étudier à l'éteindre, comme l'a quelquefois conseillé, non seulement cette morale superstitieuse, enseignée par des fourbes jaloux d'éterniser la sottise humaine, mais même dans cette fausse philosophie qui plaçait le bonheur dans l'apathie, et la vertu dans les privations, il faut, au contraire, chercher avec d'autant plus de soin à exciter ce sentiment dans les élèves, déstinés, pour la plupart, à ne point aller au-delà de ces premières études, que les hommes qui ont peu de connaissances, dont les besoins sont bornés, dont l'horizon étroit n'offre qu'un cercle uniforme, tomberaient dans une stupide léthargie, s'ils étaient privés de ce ressort. 

– Condorcet

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Il faut faire préciser ce qu'il faut entendre par curiosité, s'efforcer de montrer comment cette tendance neutre peut s'élever au rang de haute vertu, et en faire l'apologie. La meilleure définition, comme de coutume, est donné par le Littré, définition claire et concise qu'il nous suffira de développer : la curiosité est un penchant à voir et à savoir. Littré dit "penchant" ; on dirait tout aussi bien tendance, inclination ou, c'est le mot que je préfère et l'on verra pourquoi par la suite, élan ; l'idée essentielle est qu'il y a, dans la curiosité, quelque chose en nous qui pousse. Autrement dit, la curiosité doit se concevoir en tant que mouvement du sujet vers un objet ; la curiosité est fondementalement motrice. Pour que la définition soit complète, il faut déterminer l'objet vers lequel la curiosité pousse ; cet objet, c'est évidemment le savoir. (Littré parle également de penchant à "voir" parce que l'emploi du terme curieux est parfois associé à la vision d'une chose, dans le sens où l'on dit : "je suis curieux de voir cela" ; mais dans tous les cas, la vision est englobée dans le savoir, et c'est vers ce dernier terme qu'il faut se concentrer). Nous pouvons donc dire, pour résumer, que le curieux est l'homme animé par un désir de savoir des choses.

Or, c'est évidemment en déterminant les choses que le curieux désire savoir que l'on peut aller plus loin dans notre effort de définition. Lorsque l'on dit que la curiosité est un vilain défaut, l'on parle de la curiosité qui s'applique à des objets dont la recherche de la connaissance est nuisible ; et il faut dire que bien souvent, ce sont les hommes, parfois curieux eux-mêmes, qui tiennent à préserver leurs secrets qui profèrent ce proverbe. La curiosité peut être une passion, faisant perdre la maîtrise d'eux-mêmes à ceux qui en sont affectés, voire une passion réellement triste conduisant les hommes à s'acharner à enquêter sur des détails insignifiants dont ils savent pourtant que leurs connaissances ne peut qu'apporter chagrin et tracas ; ainsi est le jaloux, qui est toujours dominé par une curiosité triste qu'il est difficile de neutraliser. Cependant, ce n'est pas cette curiosité faible qui m'intéresse ici ; ce que je voudrais approfondir, c'est la curiosité active, d'où ma préférence pour l'expression d'élan vers le savoir, mot qui indique la force de propulsion contenue dans la curiosité, force consciente et assumée.

Car s'il y a une curiosité saine, une curiosité forte, une curiosité qui prête à l'épanouissement de l'individu, et c'est celle qui s'oriente vers le Savoir, mot, ou plutôt concept, auquel je mets une majusucule pour préciser que j'entends par là le sens fort du savoir. Il est impossible de déterminer précisément ici toutes les caractéristiques d'un tel savoir, et d'ailleurs, une telle entreprise dépasse de loin mes forces ; je me contente de dire qu'il s'agit là du savoir réellement utile et fécond, le savoir constructeur, le savoir qui apporte non seulement une joie par lui-même, mais également par ses conséquences bénéfiques ; c'est le savoir qui est profondément lié à σοφία. De cette curiosité là donc, nous devons dire, de toutes nos forces, contre le christianisme qui condamne la recherche libre de la connaissance, contre les notables élitistes qui veulent se préserver le privilège du savoir, qu'elle est une haute vertu que le pédagogue doit encourager. Condorcet a mille fois raison d'insister sur son importance pour l'élève : étant curieux, nous sommes poussés à faire des efforts, donc à travailler et à être actif, ce qui est déjà beaucoup ; de surcroît, lorsque nous sommes animés par cette saine curiosité qui nous conduit à la connaissance des choses belles et bonnes, nous jouissons sans cesse de cette double joie : joie de la recherche en elle-même,  et joie du fruit goûté. Il n'y a rien de plus opposé à la curiosité que le morne ennui ou que la stérile langueur des nonchalants et des vélléitaires. Je crois que Wikipédia a permis a beaucoup de personnes d'alimenter leur désir de savoir et de pouvoir le satisfaire aisément ; il s'agit d'un noble projet, l'une de ces entreprises qui convainc des bienfaits de certains aspects de la modernité, ce qui est assurément bien rare.  

Curiosité, vertu motrice, vertu constructrice, vertu républicaine, vertu joyeuse.

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