lundi 11 février 2013

CCCXII

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.
– Jean Giono
 
Les philosophes et les moralistes ne manquent pas une occasion pour blâmer les progrès des nouvelles technologies et commenter pompeusement les graves bouleversements qu'entraîneraient chaque apparition d'un nouveau pouvoir technique : défaite de la pensée, zapping de l'intellect, déficit de concentration, on connaît ça par coeur. Il est plus rare, plus difficile, et donc aussi plus beau, de dégager à bon escient des potentialités techniques une nouvelle puissance bénéfique à l'individu moderne et de la lui rendre accessible ; je parle de puissance réelle et non d'une puissance de discours, de ce vain bavardage dans lequel nous nous complaisons trop souvent ; car il y a et il y a toujours eu, derrière la verbale fumée opaque des écrivailleurs, des hommes qui se confrontent aux choses et à leur nécessité, qui façonnent comme ils peuvent de bons outils avec leur intelligence pratique, qui mettent mains et entendement dans le cambouis et qui, se moquant bien de ce qu'on peut dire, s'occupent tout entier de ce qu'on peut faire, de ce qu'ils doivent faire. Parmi ces hommes, animés par une petite idée et beaucoup de volonté, il y a ceux qui ont ressuscité une ancestrale manière de lire, et c'est à eux que je voudrais ici faire hommage.

On sait que pour des raisons techniques et sociologiques, les livres furent pendant très longtemps presque toujours lus à voix haute ; ce n'est que récemment que la lecture dans le silence s'est généralisée. Cette dernière forme de lecture a bien des vertus : on lit trois fois plus vite qu'à voix haute ; on n'embête pas nos voisins en gueulant des passages épiques ; on observe patiemment le texte pour y remarquer la subtilité de la ponctuation ou pour y repérer d'habiles figures de style ; on étudie ce qu'on lit. Toutefois, à force de prendre les livres comme des objets silencieux, on tend à oublier que les textes qu'ils contiennent sont moins des objets d'étude que la transcription d'une parole vivante qui gagne beaucoup à être entendue. Toute phrase est porteuse d'un rythme et d'une harmonie ; les écrivains chantent ; et la petite musique d'un auteur demeure une abstraction tend qu'on ne la fait pas sortir du papier pour la faire résonner dans nos oreilles. Ceci est évident pour la poésie : qui savoure pleinement un beau poème de Hugo sans le déclamer, ou au moins le murmurer à soi-même ? Un quatrain en alexandrin est une phrase en prose tant que la voix ne l'a pas chanté en respectant sa cadence, sa respiration, ses jeux de sonorités. Néanmoins, l'expérience fait voir qu'il en va de même pour les textes en prose : il y a une grâce dans ces phrases sinueuses, au rythme inégal, se précipitant avec brusquerie les unes aux autres, et qui, sans chercher l'harmonie, la trouvent cependant. Les expressions heureuses d'un auteur ne resplendissent vraiment que lorsqu'elles sont prononcées oralement ; et cette phrase célèbre, par exemple, pour que sa force soit sentie, doit impérativement être prononcée : "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...".
Proposer gratuitement des lectures orales des plus grands textes de la littérature classique, c'est ce que fait depuis quelques années les bénévoles du site internet www.litteratureaudio.com. Ainsi n'importe qui peut télécharger les meilleurs romans de Balzac, Flaubert et Hugo et les écouter, seuls ou à plusieurs chez soi, avant de s'endormir ou au réveil, dans le train en regardant défiler les paysages, en flânant dans la rue, en se déplaçant en tram ou en voiture vers son lieu de travail, voire même pendant une heure de cours ennuyeuse, si on est au fond de la salle et qu'on a les cheveux longs. Le travail de ces bénévoles n'a pas de prix ; ils prodiguent des heures de bonheur incomparables ; il faut concevoir la joie d'entendre une piquante phrase de Voltaire bien dite alors que l'on stagne dans un tram rempli de gens qui s'emmerdent et qui font la gueule. L'ennui contagieux de la foule ne m'atteint pas quand j'ai un bon écrivain dans les oreilles ; et la laideur du monde moderne, son vacarme, son agitation, s'effacent pour moi lorsque je peux fermer les yeux en écoutant une voix aux inflexions justes me lire un Dickens, un Rousseau, un Goethe. Ces livres audio ont de surcroît l'avantage d'être débarrassé de tout l'attirail superflu des livres : pas de préface, postface, introduction, chronologie, biographie ; pas de notes érudites inutiles ; il n'y a rien à côté de l'essentiel ; le texte est là pour lui-même. Enfin, on ne lit que pour le plaisir de lire, et on cesse d'avoir un rapport bassement utilitaire à la culture ! Plus rien ne nous détourne de la beauté des grands auteurs, puisqu'ils n'y a qu'eux qu'on entend ! C'est alors que le bonheur de lire est réellement pur : rien d'étranger n'y est mêlé, et on ne pense pas aux examens, aux professeurs, aux critiques littéraires – juste le texte. Chance extraordinaire et que trop peu encore saisissent. Allez donc sur ce site, prenez quelques livres lus par Victoria, et écoutez en vous laissant simplement aller au bonheur de lire. Victoria : cette vénérable femme est morte, mais sa voix vit encore, et pour longtemps ; c'est cette voix qui vous fera pleurer dans Le lys dans la vallée, rêver dans Le pêcheur d'Islande, et sourire dans Le Journal d'une femme de chambre.

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dimanche 29 juillet 2012

CCXCVII

Les niais s'imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux sont une excellentes solutions de pénétrer plus avant dans l'âme humaine ; ils devraient au contraire comprendre que c'est en descendant en profondeur dans une individualité qu'ils auraient chance de comprendre ces phénomènes.

– Proust

Madeleine_Lemaire

Encore une fois Proust affirme la primauté du particulier sur le général ; ce grand chercheur de vérité, préfère à une analyse sociale et grossière d'une population donnée, la délicate et complexe peinture d'un être choisi. Braquant son télescope sur chaque être, Proust est semblable à ces marins audacieux qui rêvent non pas de « voyage » dans tout ce que cette acceptation à de générale et de vulgaire, mais qui se figurent la particularité de chaque île, de chaque parcelle de terre qu'il se prépare à visiter. Dans la Recherche du temps perdu, le narrateur sublime chaque pays ou ville sur lesquels il fantasme inlassablement ; Venise, la sublime ville fleurie, ou encore Balbec, ville normande qui se retrouve métamorphosée en une ancienne poterie, sont semblables aux personnages qui évoluent dans l'oeuvre. Ces villes sont l'objet de rêveries incessantes ; après avoir été, presque nécessairement, le fruit d'une déception lorsqu'elles sont apparues au narrateur sous leur forme réelle et objective, elles sont observées à l'extrême, étudiées minutieusement pour en extraire leur essence particulière ; ce qu'il y a d'unique et de véritablement beau en elle.

Ce processus qui consiste à extraire d'un lieu son essence pour en saisir la magnifique vérité, se répète avec les personnages. Proust fait vivre au fil de sa plume tout un univers, un théâtre mondain dans lequel se meut des individualités dont le caractère est particulièrement marqué. On retrouve dans le salon de la bourgeoise Madame Verdurin, qui veut de toute la force de sa médiocrité renverser l'aristocratie, le docteur Cottard qui ne maîtrise pas le langage en accordant à chaque expression toute faite un sens propre et non pas figuré ce qui le conduit à être le bouffon inconscient de ce salon ; Madame Verdurin, pleine d'indulgence pour ce médecin qu'elle pense supérieur, se montre, en revanche, très sévère à l'égard surtout de Saniette et parfois même de Brichot, universitaire pédant qui, pour se faire valoir, prend plaisir à expliquer l'étymologie de chaque nom de ville. La science de Brichot, le raffinement du Baron de Charlus, la bêtise de Madame Verdurin sont décrites précisément dans la Recherche ; chaque caractéristique est éclairée puis analysée. En réalité, si l'on considère l'ensemble des personnalités qui peuplent l'oeuvre proustienne, l'on s'aperçoit que chaque personnage ou presque représente un type particulier ; ainsi, Madame Verdurin incarne le monde bourgeois en mal de gloire et qui, à la manière de Prométhée, souhaite voler aux aristocrates la flamme de la renommée mondaine ; Swann est le type de l'artiste inaccompli, de l'esthète maudit qui a préféré se marier avec une cocotte plutôt que de créer un chef-d'oeuvre. Quant à Albertine, elle est l'allégorie de la femme ; femme insaisissable et pour laquelle on est passionnément jaloux car elle renferme en elle-même un secret ; l'homosexualité de la jeune fille est un moyen pour Proust de provoquer la jalousie du narrateur mais signifie également, implicitement, le mystère de l'amour, l'impossibilité de saisir complètement l'être aimée ; l'homosexualité féminine, en un mot, permet à l'auteur d'illustrer deux principes essentiels : d'abord, la multiplicité du moi qui, dans le cas d'Albertine la conduit à désirer à la fois les hommes et les femmes, et ensuite, ce mouvement infiniment complexe de l'amour qui vogue du dedans au dehors, c'est-à-dire qui amène l'amant à vouloir sortir de lui-même, à rechercher un autre moi, l'être aimé, qu'il ne pourra jamais posséder entièrement.

Il est naïf de croire que l'on peut comprendre l'homme en analysant un groupe social car un homme est à lui seul tout un univers intérieur particulier ; il est doué d'une pensée, c'est-à-dire d'une richesse spirituelle qui le différencie de l'intégralité de ses congénères. On ne peut pas même comprendre l'homme, à la façon de Zola, à savoir en analysant les vices et les vertus qui nous ont été transmises génétiquement. Mais bien plus, pour Proust, l'homme doit être le modèle d'une peinture particulière car il n'est jamais le même ; nous changeons au fil du temps qui nous happe, nous transforme et nous métamorphose ; le temps est pour nous un chrysalide qui ne nous délivrera qu'à l'heure funeste où nous lui aurons échappé. Nous sommes également différents inconsciemment ou consciemment selon nos fréquentations : amical et affectueux avec nos amis, tendre à l'extrême dans les bras de notre amante. Moralité : contrairement à ce que pensent les sociologues ennuyeux qui nous bassinent avec leurs statistiques interprétables à l'infini, c'est l'individu singulier qui éclaire le monde social, et, par suite, la nature humaine elle-même.

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vendredi 27 juillet 2012

CCXCV

Les grandes machines de style, avec le perpétuel ronron de leurs phrases, m’ont à jamais dégoûté de la forme. Pauvres livres, si harmonieux, si l’on veut, et si assommants ! Dans les livres que j’aime, il n’y a pas de rhétorique, il y a même bien des imperfections, mais celui qui les a écrits valait tous les Flaubert du monde.

 Léautaud

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Aussi il n'est pas étonnant d'apprendre que Léautaud lisait sans cesse les Souvenirs d'égotisme, que je suis en train de lire avec beaucoup de bonheur en ce moment, et en me faisant le même genre de réflexion que le vieux ronchon. D'où vient que le travail de la forme, aboutissant au beau style à la Chateaubriand, Flaubert ou tant d'autres, puisse s'avérer aussi décevant et même inférieur au style négligé d'un Stendhal ? Cette perfection du style ne doit pas être une vraie perfection, puisqu'elle est si peu satisfaisante aux yeux de certains lecteurs. Mais les stendhaliens sont une minorité, et l'on voit davantage de personnes vénérer Flaubert que Stendhal. Tout de même, d'où vient ce mystérieux décalage ? Les plus grands artistes n'étaient peut-être pas tous des perfectionnistes obsédés, après tout. Vivaldi est grand, et ne s'amusait pas à travailler pendant cinq ans sur un opéra. Peut-on à la fois aimer Stendhal et préférer Wagner à Rossini ? Ces affinités éclairent le problème, je crois. J'en cherche dans l'histoire de la peinture, mais je m'aperçois que mon ignorance est trop grande en cette matière. Toujours est-il que je crois saisir cette idée d'après laquelle le coeur de l'activité esthétique est moins dans le travail besogneux, dans le perfectionnisme consciencieux, que dans la force spontané de l'élan créateur. L'artiste s'appuie moins sur son entendement que sur son intuition et ses instincts, ce que Flaubert ne concède jamais. Certes, il serait sot de réduire le rôle majeur du travail de l'intellect dans l'élaboration des oeuvres d'art, car le travail se rajoute à l'élan sans le remplacer. Où est l'élan dans Salammbô ? Là dedans, tout est médité, calculé, développé selon un plan précis ; c'est le fruit ennuyeux d'un besogneux travail d'ouvrier ; c'est un étalage brillant de guirlandes faussement parfaites se pâmant devant le lecteur exaspéré. Quand j'avais lu ce bouquin, j'étais encore immature en littérature ; je n'étais pas sûr du tout de mes jugements ; aussi, je crois bien que je m'étais forcé à l'aimer, j'essayais de me persuader de la perfection incontestable de Flaubert. Vraiment, sans la lecture de Stendhal, vers mes 18 ans, je serais resté un sot en littérature et sans doute en bien d'autres domaines. Dès que je lis cet auteur unique, non seulement je suis heureux comme si je retrouvais mon meilleur ami absent depuis des mois, mais de plus, je m'abandonne davantage à moi-même, préférant mes maladresses personnelles à la poursuite futile et affectée d'une vaine perfection.

mercredi 25 juillet 2012

CCXCIII

Le chant qui s’échappe de la gorge, est la récompense, qui mille fois récompense.

– Goethe

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Comme la vertu est à elle-même sa propre récompense, les efforts du chant sont récompensés par le chant lui-même. L'exercice de l'art est une jouissance supérieure qui se suffit à elle-même, si tant est qu'on ait l'âme artiste, ce qui n'est certes pas le cas de tout le monde. Ils sont méprisables, ces vaniteux qui toujours se servent de leur art comme d'un moyen pour arriver à une fin abjecte, comme si la basse satisfaction de l'ambition et de l'amour-propre valait le bonheur de l'activité artistique ! Le chant, qui offre un bonheur si visiblement physiologique, est, avec la danse, le modèle de cette sorte de bonheur. Le plaisir est le signe des puissances, dit Aristote. Ainsi l'art, plus que n'importe quelle activité, peut être dite pure. L'activité artistique est par excellence celle qu'on fait pour elle-même. Je chante parce que j'aime chanter : tel doit être la pensée primitive de tout véritable chanteur ; et le rêve de la gloire, par exemple, ne doit être qu'un luxe, un plus dont on pourrait très se passer. Tout ceci est particulièrement visible pour le chant, pour des raisons que tout le monde aperçoit en chantant ou en sifflant sous sa douche et dans la rue, mais il en va de même pour tous les autres arts, peinture, sculpture, ou écriture. Lucien de Rumembré n'est pas un artiste authentique dans la mesure où il ne se satisfait pas le moins du monde de son activité littéraire ; s'il n'écrit, ce n'est jamais que pour atteindre la gloire, augmenter sa fortune, et faire la femmelette dans le monde parisien. Stendhal écrit nombre de ses ouvrages en sachant très bien qu'il ne les publiera pas de son vivant ; et pourtant, le bonheur de l'écriture se sent à chaque page. L'artiste authentique agit non en pensant aux effets que son oeuvre future va provoquer dans son entourage et chez le vulgaire, ce qui est vulgaire, mais pour l'action artistique elle-même : quand il écrit, il écrit ; quand il danse, il danse. Cet élan vers l'action sans trop de pensée caractérise le bonheur de l'artiste. En regardant le mouvement créateur d'un écrivain, on y trouvera moins de pensée, je veux dire de méditation, de rêverie, de calculs ambitieux qu'on ne s'y attendrait. L'artiste malheureux est celui qui pense produire et qui ne produit point. 

lundi 23 juillet 2012

CCXCI

Au reste il est clair que le souvenir de l’oeuvre ne remplace nullement l’oeuvre ; même pour un poème solennellement relu, cela nous étonne ; et cet étonnement ne s’use point.

– Alain

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Tout grande oeuvre doit être relue. Ce n'est que par la répétition que l'oeuvre s'ancre progressivement en nous ; la première lecture est trop brutale, laisse une impression souvent vive, mais peu durable ; le souvenir s'altère rapidement et atténue la puissance de l'oeuvre. Au contraire, à chaque relecture, la grande oeuvre renaît avec un éclat toujours renouvelé. Rien n'arrête cet échange fécond du lecteur et du poète ; ici, le temps ne fait point vieillir : il porte le nouveau. Et la nouveauté réellement intéressante se trouve plutôt dans les choses anciennes que dans les choses nouvelles ; ceci est vrai pour le sujet comme pour la civilisation, je crois. 

Un poème aimé doit être appris par coeur. Par ce procédé tout simple et pourtant presque magique, l'oeuvre peut être convoquée à notre bon gré et autant de fois que nous le désirons. Le bonheur du poème n'a alors pas de fin. À chaque circonstances de la vie quotidienne, nous pouvons choisir de nous isoler avec le poète, de l'écouter chuchoter ses vers à notre esprit, de suspendre temporairement le flux ininterrompu et désordonné du monde moderne pour nous recueillir avec la poésie, l'art, l'humanité. Lorsque nous récitons un poème, notre mémoire, il est vrai, fonctionne comme un mécanisme ; toutefois, si nous ne demeurons pas passif devant cette prodigieuse mécanique et que notre esprit est éveillé, cette activité est merveilleusement vivante, c'est-à-dire imprévisible et créatrice. Cet étonnement ne s'use pointBooz endormi, le plus beau poème du monde, ne s'use point. Combien de fois ai-je été surpris d'une manière nouvelle en relisant ce poème ? Il y à peine deux ans que je l'ai connu. Je me suis pénétré de son sens des dizaines de fois, sans avoir besoin des commentaires des pédants pour cela. Que sera-ce dans cinquante ans, si la Providence capricieuse daigne me faire vivre jusque-là ? Peut-être me souviendrai-je, avec un peu de nostalgie, l'ingénuité de mon amour pour ce poème ; peut-être serai-je encore plus ingénu qu'à vingt ans. Ma lecture sera autre, c'est la seule chose certaine. 

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samedi 21 juillet 2012

CCLXXXIX

Eh bien ! enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens.

– Honoré de Balzac

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Comme le titre de l'ouvrage l'indique, Illusions perdues est un roman consistant essentiellement à déniaiser le célèbre protagoniste, Lucien de Rubempré, et évidemment, par la même occasion, le lecteur, qui lui aussi est est presque toujours riche d'illusion, notamment sur la vie parisienne et le milieu de la littérature. L'oeuvre, comme toujours chez Balzac, n'a pas pris une ride, malgré les siècles ; la transposition avec notre propre époque se fait naturellement, sans même y songer. Aussi, il faut dire qu'il n'y a rien de plus sot que de lire Balzac en simple historien, comme on le fait assez souvent. Quiconque a lu Balzac sérieusement ne peut pas s'en tenir bien longtemps au cliché de l'écrivain réaliste, rigoureux peintre de son temps ; la fantaisie et la profusion stylistique inimitable viendront très rapidement effacer ce pénible préjugé.

Dans le roman, comme d'habitude, notre puissant écrivain n'y va pas par quatre chemins, et tous les procédés littérairse sont employés : description sardonique, discours pathétiques, dialogues ironiques servent ensemble à dévoiler la cuisine de la gloire, ainsi que le dit génialement Balzac. Là, en l'occurence, Lousteau, fascinant personnage clef de l'oeuvre, est en ne peut plus explicite. J'admire sa phrase brève qui résume tous les longs discours qu'il a tenu auparavant à Lucien de Rubempré. Comment ne pas songer directement à Kant en l'écoutant, ce conseil cynique ? "Agis de façon que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen." La lecture de Kant jointe à celle de Balzac permet d'établir ceci : il est rigoureusement impossible d'être moral dans le monde commercial du journalisme et de l'édition ; on pourrait aller jusqu'à dire que la moralité est absolument contraire à la satisfaction de la passion de l'ambition. Entre parvenir et vivre moralement, il faut choisir ; le choix est en général si vite fait que la question ne se pose même pas. Au moins, au début du XIXème siècle, la question se posait, ce qui est déjà beaucoup ; désormais, la moralité n'existe même pas comme question. 

Pourtant, il me semble que nous pourrions sortir la maxime de Kant de la moralité pure et strictement théorique ; je veux dire qu'elle ne me semble pas impossible à pratiquer, si tant est que l'on a un mode de vie pouvant correspondre à l'exigence de la maxime. Il s'agit d'un effort permanent à faire sur soi en cherchant sans cesse à voir l'être humain en son semblable, le reconnaître comme un frère, et ce, quel que soit la situation donnée. Alors évidemment, lorsque notre seul objectif dans la vie est de gravir les vaines échelles de la vie sociale, les exigences de la maxime paraissent utopiques ; en effet, parvenir, c'est maîtriser l'argent, c'est être capable de voir dans tous les individus qui nous  un moyen d'augmenter son capital, ce qui est de toute façon inévitable si l'on se souvient que l'argent, par définition, ne saurait jamais être une fin. On comprend donc aisément pourquoi le mode de vie capitaliste, entièrement fondé sur l'argent et donc sur le culte d'un simple moyen, s'oppose totalement à toute forme de vie morale. On ne saurait espérer qu'une majorité d'hommes choisissent le chemin de la vie morale ; que le vulgaire tende à la bassesse pratique plutôt qu'à la moralité désintéressée n'est certes pas une découverte ; toutefois, on pourrait légitimement attendre de nos semblables encrassés dans la triste vie capitaliste qu'ils ne donnent pas de leçon de morale, comme ils ne se privent pas de le faire. Ce qui est insupportable, ce n'est pas le vice, souvent charmant comme le diable, mais les belles âmes, ces déchets roses de l'humanité qui font les pires infâmies en tenant des discours puant la condescendance et la honte de la fausse bonne conscience.

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jeudi 19 juillet 2012

CCLXXXVII

Plus je vais, et plus je pense qu’on ne devrait peut-être commencer à écrire que vers quarante ans. Avant, rien n’est mûr, on est trop vif, trop sensible, pour ainsi dire, et surtout on aime encore trop la littérature, qui fausse tout.

– Léautaud

Deux questions s'imposent : d'abord, que fait-on en attendant d'avoir quarante ans ? Ensuite, comment peut-on être sûr de ne pas rendre l'âme avant la quarantaine ? Le cas tragique de Simone Weil fait réfléchir. Je fus réellement indigné lorsque je découvris, coup sur coup, et son potentiel unique, et la brièveté de sa vie. On devrait pouvoir sacrifier des bonhommes inutiles pour que Dieu fasse vivre les grands de ce monde. J'aurais tout fait pour que Simone Weil vive et épanouisse sa pensée prometteuse. Il est scandaleux qu'une femme aussi prodigieuse meure à 34 ans tandis que tant de salauds et de connards croupissent dans leur basse existence jusqu'à leur centième année. La tragique mort prématurée de Simone Weil est presque du même ordre que celle, encore plus abominable, de Pergolèse et de Mozart. Nous ne pouvons pas nous empêcher de nous poser ces questions : qu'aurait-elle écrite ? Comment aurait-elle analysé l'après-guerre ? Si elle eût vécu davantage, je suis persuadé qu'elle eût écrasé par la supériorité incontestable de son oeuvre toutes les billevesées d'un Sartre, dont on s'aperçoit aujourd'hui qu'elles ne valent pas grand chose une fois la mode passée. D'ailleurs, même sans avoir vécu davantage, elle surpasse tous ces intellectuels prétentieux qui pullulaient déjà à son époque.  

Bref, il est par là évident qu'il faut se garder de toute attente prolongée, et que l'empressement d'agir n'est point un signe d'impatience immature, mais qu'elle correspond à une nécessité vitale de l'oeuvre en construction. Je me réjouis que Balzac n'ait pas médité davantage sur la Comédie Humaine et qu'il se soit dépêché, au malheur de son estomac inondé de café, de la construire chaque année avec autant de vélocité ; le temps était compté. Est-ce après quarante ans que nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes ? C'est probable, quoiqu'il ne puisse y avoir de règle générale en cette matière. Rousseau n'était pas grand chose avant quarante ans ; Proust entreprit la rédaction de la Recherche alors qu'il avait 37 ans ; et les oeuvres de jeunesse de Flaubert, bien que remarquables, ne sont rien à côté de ses oeuvres de maturité. Les contre-exemples existent, mais sont tout de même moins nombreux. Il faut dire aussi que tout le monde n'atteint pas la maturité au même rythme ; n'est pas Victor Hugo qui veut. Par ailleurs, il est nécessaire de se souvenir à chaque circonstances que l'attente est presque toujours une mauvaise solution ; l'attente, c'est le début du renoncement. Au contraire, il faut toujours agir, malgré les erreurs inévitables, malgré la médiocrité difficilement supportable de l'action ; ce n'est qu'ainsi qu'un véritable progrès peut voir le jour en soi-même. Car on peut aller vers ses quarante ans en n'ayant presque pas avancé depuis ses vingt ans ; j'ai même observé des êtres qui ont manifestement davantage reculé qu'avancé au fil des années ; aussi, ils attendaient le moment d'agir. La sagesse, qui est la clef de toutes nos réussites, la source de toutes nos belles oeuvres, consiste justement à saisir le bon moment dès que possible, c'est-à-dire tous les jours. La patience n'est point dans l'attente rêveuse d'un chimérique moment opportun, d'un vague messie n'arrivant jamais, mais dans la persévérance dans l'effort réalisé tous les jours pour poursuivre son idéal. Les débuts sont décevants, certes ; toutefois, consolons-nous, car la récompense est à la mesure de la peine fournie. 

samedi 14 juillet 2012

CCLXXXII

Être quittée pour une pareille créature ! se voir dédaignée devant elle ! Son orgueil souffrait plus que son amour.

– Zola

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Zola, dans Le bonheur des dames, roman qu'on dit optimiste, dresse un portrait sans concession de la nature féminine. Il y a de quoi être effaré. En lisant cet ouvrage, on est davantage effrayé par les instincts féminins que par l'essor implacable des grands magasins. Henriette, également appelée Mme Desforges, dont il est question dans la phrase citée, est sans doute la femme la plus méprisable du roman ; et ce qui renforce la cruauté de la description est précisément la justesse de celle-ci. Le portrait n'est pas excessif ; les traits sont justes ; point d'invraisemblance ; et l'on reconnaît de nombreuses femmes de notre connaissance en Mme Desforges, signe que le romancier a réussi. Il y a des Denise également, mais rarissimes ; les femmes dignes se font exceptionnelles par les temps qui courent. 

L'orgueil dégrade la pureté de l'amour. Il n'y a rien de pire que de voir une personne aimée souffrir par son orgueil attaqué plutôt que par son coeur blessé ; on croit être aimé pour soi et l'on s'aperçoit que l'on est qu'un signe parmi d'autres renvoyant à un Narcisse. L'amour sublime, comme le montre de nombeaux romans d'amour, est la négation de l'orgueil. Eros exige l'abandon de l'amour-propre ; sans quoi, point d'abandon de soi, point de folies, point d'amour-passion. Mais qui sait sacrifier son orgueil à son amour ? Il est vrai qu'il est plus facile de céder sa carte bleue que son amour-propre.

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mardi 10 juillet 2012

CCLXXVIII

Il fut un temps que Proust avait jour et nuit un taxi à sa porte, à sa disposition s'il lui prenait la fantaisie de sortir. Il lui arrivait souvent de sortir la nuit, de se faire conduire à la porte d'un bordel. Il priait alors le chauffeur d'aller chercher la patronne. Celle-ci arrivée, il lui demandait de lui envoyer deux ou trois femmes. Il les faisait alors asseoir avec lui dans le taxi, buvant du lait et leur en offrant et passait ainsi quelques heures à parler avec elles de l'amour, de la mort ou de sujets du même genre.

– Léautaud

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J'ai vu que c'était aujourd'hui l'anniversaire de Proust : c'est un devoir et un plaisir pour moi que de le célébrer. Il me semble que mettre en avant cette drôle et magnifique anecdote racontée par Léautaud, trouvée d'ailleurs dans le plus grand hasard, est le meilleur hommage que je puisse rendre à cet homme que j'aime pour plusieurs raisons très différentes. J'ai maintenant envie de dire pourquoi je l'aime, sans même craindre d'évoquer quelques souvenirs personnels. Je pourrais en détailler des dizaines ; je me contenterai de ma première expérience de lecture, si significative à bien des égards.

Je dois à Proust mon premier grand bouleversement littéraire ; mais je m'aperçois bien qu'en parlant ainsi je dis trop peu ; c'est bien plutôt, et sans hyperbole, une révolution intérieure qu'il opéra en moi. J'avais quinze ans, j'étais en vacances en Espagne, et, m'étant décidé à entrer en première littéraire, j'avais pris la résolution de lire sérieusement un grand auteur français de mon propre chef. Auparavant, je lisais déjà un peu, évidemment plus que mes camarades, mais à part Maupassant, dont j'avais lu beaucoup de nouvelles, et un peu de Zola, je ne connaissais à peu près rien de la véritable littérature ; j'avais perdu trop de temps à bouquiner des sottises pour adolescents, et les vestiges de l'institution scolaire ne m'aidaient malheureusement pas à me diriger vers les classiques. Je me souviens que le dernier livre que j'avais lu avant de commencer le premier tome de La recherche du temps perdu était, comme par hasard, le dernier tome d'Harry Potter ; fait hautement symbolique, signifiant le passage d'un monde puéril, uniforme, médiocre, divertissant, bassement plaisant, à un autre monde, le vrai sans doute, complexe, âpre et charmant, imprévisible, révélateur de soi, éveillant les hautes aspirations de l'homme en même temps que les fermes exigences de la vraie vie. Changer de monde romanesque, c'est changer sa propre perception du monde, c'est changer son monde intérieur. Le choc entre deux univers aussi antagonistes ne pouvait qu'être brutal ; toutefois, et j'en fus étonné, je ne manifestais pas la moindre résistance ; j'étais converti, tout simplement. Converti non pas à Proust seulement, mais à la Littérature, à l'Art, à la Culture, ou plutôt, pour employer cet mot si riche qu'on n'emploie plus guère, aux Humanités. Je sentais à la lecture de Proust que je devais abandonner mes activités médiocres pour m'adonner entièrement à la culture des Humanités ; ce n'est point mon entendement qui formulait ce devoir, réellement impérieux en moi, mais mon coeur, trop heureux d'avoir trouvé une source de lumière pour ne pas immédiatement en chercher et en développer mille autres. De sorte que je peux dire, sans exagérer, que c'est à Proust que je dois mon empressement soudain et chaleureux pour la culture humaine, qui m'avait tant échappé jusque là ; l'enthousiasme qu'il parvint à me transmettre me permit d'aller fervent et allègre, de rapidement combler mon retard, immense. Maintenant il me semble évident que Proust, c'est bien plus que de la littérature, c'est toute la culture existante et possible contenue en une cathédrale ou une robe, c'est ce bloc parfait, idéal, immobile, quoique toujours source de nouveaux mouvements humains pour quiconque a un esprit digne de lui. En ce sens, Proust, génie total, est à la fois un commencement et un achèvement de la culture. Bon anniversaire, Marcel, je vous dois mon premier grand bonheur littéraire, mon élan pour la culture tout entière, et la joie de mon amour le plus cher. 

lundi 9 juillet 2012

CCLXXVII

Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines, 
C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines, 
C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur, 
En y fouillant longtemps peut prendre au fond d'un coeur. 
Va devant! Je te suis. Ma vengeance qui veille 
Avec moi toujours marche et me parle à l'oreille. 
Va! Je suis là, j'épie et j'écoute, et sans bruit 
Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit. 
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête 
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête; 
La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi, 
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi!

– Victor Hugo

Hernani

Aujourd'hui, Victor Hugo m'a écrasé. L'Himalaya m'est tombé dessus sans prévenir. Je suis humilié dans le sens étymologique du terme, c'est-à-dire ramené à l'humus, à la terre ; j'ai banni de mon être toute vaine prétention à une grandeur quelconque ; j'ai compris, que, comme Ruy Blas, dont il n'est pourtant pas question ici, je suis un ver de terre amoureux d'une étoile. Je n'étais pourtant pas particulièrement disposé à me prendre un tel coup dans le coeur ; je voulais calmement finir mon après-midi en me délassant de mes lectures lourdement philosophiques, et je me suis ingénuement dit qu'une petite pièce classique de Victor Hugo telle que Hernani me changerait de Hegel. J'ai tout lu d'un coup, j'ai été transporté, et je ne pouvais m'empêcher de gueuler les tirades, en regueulant d'un air d'extase les vers qui m'avaient paru particulièrement remarquables. 

Comme j'ai longtemps méprisé Victor Hugo ! J'ai honte aujourd'hui de ma présomption. Pour la première fois peut-être, je me suis exclamé, sans réticence aucune : cet homme est un génie, cet homme est un dieu ! Il y a chez lui un don pour hisser le lecteur jusqu'au sublime et rendre enthousiastes les coeurs affadis. La violence sauvage des expressions, pourtant toujours parfaitement contrôlées, transportent loin et affermissent l'exaltation suscitée par les situations. La fougue s'étend en crescendo et l'indifférence n'est pas permise. La beauté impétueuse bouscule toute l'âme. Je trouve qu'il y a beaucoup de Corneille dans cette pièce, lequel a toujours eu mes faveurs ; j'aime au théâtre à contempler des âmes dont la volonté est toute puissante et dont la dignité en impose au spectateur. Ce grand bonheur, Victor Hugo me l'a prodigué en abondance ; et je recommande à tous les coeurs refroidis par la monotonie de gueuler également les répliques jamais dénuées de verve de ces Don Carlos, Don Ruy Gomez, Don Sol, et Hernani. Les coeurs ont une flamme qui doivent être entretenue. 

Posté par Baschus à 23:11 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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