mardi 16 avril 2013

CCCXV

Il est étrange que l’illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l’écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu’elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu’elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu’elle est miraculeusement intelligente et d’une grande moralité.

– Tolstoï

L'illusion décriée par Tolstoï est presque aussi tenace que l'illusion du bâton brisé dans l'eau. Il faut recueillir ses expériences, et compter combien de fois l'on a été dupe de la beauté féminine. La beauté plaît ; mieux, lorsqu'il s'agit de la beauté d'une femme, elle enchante et perturbe le bon usage de la raison ; notre sensibilité prend le pas sur notre rationalité. D'où une indulgence extraordinaire lorsqu'on y pense pour les jolies filles, lorsqu'on compare le traitement qu'on inflige aux laides, qui n'ont point les attraits du corps pour compenser leur médiocrité. C'est injuste ; mais c'est la nature qui est injuste ; c'est elle qui fait naître des êtres plus beaux que d'autres. Comme le dit Schopenhauer, la nature est aristocratique. Peut-on remédier à cette inégalité si grande, scandaleuse aux yeux des défavorisés ? Il semble que non ; l'illusion est trop résistante ; et si elle l'est, c'est parce que nous aimons cette illusion. On éprouve de l'agrément à être en compagnie d'une jolie femme ; et, par suite, c'est un grand plaisir pour nous de faire preuve de bonté à son égard, même si nous n'avons pas de mauvaises pensées intéressées. Telle est la puissance du charme. 

Ceci permet de mesurer l'importance de la beauté dans la vie d'une femme ; et ceci permet également de légitimer dans une certaine mesure leurs efforts pour paraître belle. Car, au fond, la beauté n'est pas un simple don de la nature ; on ne peut se contenter d'être né avec un joli visage et des formes avantageuses. Il y a un art de mettre en valeur sa beauté, que ne dédaigne à peu près aucune femme au monde. Malgré le dédain quelque fois affiché pour le maquillage, tout le monde apprécie une fille habilement maquillée, c'est-à-dire sans excès. De même, on apprend à lancer d'agréables sourires et à jeter des regards langoureux. Un beau sourire peut avoir bien des conséquences, et les femmes ne l'ignorent pas. On ne fera croire à personne que, lors des examens oraux, un homme demeure tout à fait indifférent au charme de la jeune fille évaluée, comme si on était capable de tuer sa sensibilité et être une raison pure pendant un quart d'heure. Il serait naïf de s'en indigner ; les comportements des hommes et des femmes entre eux n'obéissent pas aux lois de la moralité, et ne le feront jamais. Simplement pas de langue de bois ; ne cachons pas cette supériorité de la beauté sur la laideur ; ne faisons pas croire que nous sommes objectifs toutes les minutes de notre vie ; disons franchement que le charme fait effet sur nous, que nous aimons ce charme, et que bien fous sont ceux qui déclament vainement contre la suprématie inégalitaire du beau. 

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vendredi 3 août 2012

CCCII

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.

– La Bruyère

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J'imagine une parodie des deux plus célèbres amis du monde, Montaigne et La Boétie, dans laquelle ces deux grands hommes seraient deux bonnes femmes ; effet comique garanti. Je réfléchis, et ne trouve pas dans ma mémoire de bonne pièce de théâtre ayant traité ce sujet fort comique par lui-même des misères de l'amitié féminine. Si Molière m'entend de là où il est, j'aimerais qu'il compose un petit chef-d'oeuvre sur ce sujet, afin que je puisse en profiter lorsque je viendrais le rejoindre, à l'occasion. 

Pourquoi cette différence si radicale, qui éclate à l'oeil attentif et sans idéologie du moraliste, entre l'amitié masculine et féminine ? Je ne suis pas de ces modernes qui affirment péremptoirement, comme si c'était un fait qu'on n'avait pas même le droit de mettre un doute, qu'il n'y a pas de nature masculine et féminine. Tout m'indique au quotidien qu'une telle nature existe, si tant est que l'on comprend bien le mot nature pris dans ce sens. Pour en revenir à mon propos, il me semble, suivant ici, comme souvent, les indications pertinentes des proverbes et des lieux communs, que la femme, plus que l'homme, cherche à plaire. Non pas être la meilleure, mais plaire plus que toutes les autres, ce qui est très différent. Ceci, à ce que je crois (mais je suis prudent, j'utilise des modalisateurs, je ne veux pas paraître aussi tranché dans mes jeunes idées que nos présomptueux penseurs résolument modernes), ceci, dis-je, vient peut-être de ce que la femme, à l'origine mais encore aujourd'hui dans une moindre mesure, dépend de l'homme dans la poursuite de sa sécurité et de son bonheur tandis que l'homme, lui, peut vouloir être autonome et indépendant. D'où un instinct bien ancré de séduction envers tout ce qui bouge ; d'où une quête presque sans fin de l'admiration de tous et même de toutes ; d'où une jouissance infinie au contentement de la vanité. Le bonheur de la femme consiste fondamentalement à être aimée. Du reste, s'il n'y avait pas ce désir, ou plutot ce besoin de plaire, pourquoi tant de maquillage astucieux, de parures onéreuses, et cette obsession de la beauté ? Si ceci est juste, il ne serait pas difficile de comprendre pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes en amitié : leur rivalité ne cesse presque jamais, elles ne peuvent s'empêcher de se comparer, et les bonheurs individuels, les réussites personnelles, ne peuvent qu'avec beaucoup de difficulté se transformer en réussites et bonheurs collectifs. Exemple éloquent : quand une femme est malheureuse, parce qu'elle vient d'être larguée par son jules, il y a échange de confidences, consolations de gonzesses, avec mille paroles toutes faites et souvent hypocrites ; quand il arrive la même expérience douloureuse à un homme, il réunit ses potes, ils se font ensemble une bonne bouffe, picolent entre joie et amertume, et s'expriment avec une franchise simple qui fait tout le bonheur de l'amitié véritable. Jeff est une chanson d'homme.

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vendredi 20 juillet 2012

CCLXXXVIII

Mais la voici qui vient, l’éclat d’un tel visage

Du plus constant du monde attirerait l’hommage,

Et semble reprocher à ma fidélité

D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

– Corneille

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La nature est un temple où de vivantes prêtresses se laissent parfois admirer par les amoureux du Beau. Les fleurs sont variées ; chacune offre un attrait différent ; et il serait sot, presque immoral, d'en cueillir une pour subitement oublier toutes les autres après. D'accord, toutes ne peuvent être cueillies ; mais toutes les belles fleurs peuvent être contemplées. Apprécier le beau à sa juste valeur est moins un luxe qu'un devoir ; c'est du moins ce que m'indique ma conscience morale, qui est infaillible, parait-il. Je sens que je dois respect à ces rares femmes dont la beauté surpasse toutes les autres ; et si mon corps ne se prosterne pas devant un tel échantillon supérieur de la nature féminine, mon esprit lui rend tous les hommages dont il est capable. En cela, je crois aimer la nature plus que d'autres, qui se ferment volontairement les yeux, par peur sans doute de ne pouvoir empêcher de métamorphoser un légitime plaisir esthétique de l'esprit en frustration du corps tristement impuissant devant ces fleurs mouvantes impossibles à cueillir par un simple geste volontaire. La beauté exige l'attention et heureusement l'obtient presque toujours. Trop souvent méprisée, la beauté féminine est l'une des grâces de ce monde, et constitue peut-être une meilleure preuve de l'existence de Dieu que l'enchevêtrement fantastique des millions d'espèces d'insectes fourmillant dans le monde. Certes, elle est en grande partie un don ; mais il faut dire aussi qu'une femme née avec de belles formes mais qui ne sait pas les mettre en valeur ne saurait être belle. Il y a toujours une part de travail, c'est-à-dire d'artifice dans la beauté féminine ; sans l'art, la beauté naturelle est invisible. Célébrer une belle femme, c'est donc non seulement saluer l'oeuvre de la nature qui a su engendrer une créature aux formes bien agencées, mais également l'oeuvre artificielle de la femme qui a su, grâce aux vêtements, maquillages, coiffures et autres apparats, élever le corps nu en un bel objet digne des regards et des hommages. Ces réflexions font voir qu'on ne saurait aimer la beauté féminine sans aimer une multiplicité de femmes, quoique ce devoir de contemplation n'exclut ni la préférence, ni la fidélité, du moins prise en un certain sens. La résistance des yeux est vaine devant une belle fleur, et l'abandon de soi face à la beauté est le relâchement le plus pardonnable de tous.

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lundi 2 juillet 2012

CCLXX

Même parmi les bêtes brutes, on dit que quelques-unes ont de la prudence : ce sont celles qui, pour leur propre vie, paraissent avoir une certaine capacité de prévision.

– Aristote

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En revanche, certains rares individus, pourtant rattachés à l'espèce humaine, semblent entièrement dépourvus de cette vertu de prudence, de φρόνησις si chère à Aristote. En effet, qui n'a déjà vu, au cours de sa vie, de ces hommes sauvages, qu'on appelle fous, et qui, téméraires, soumis à leurs pulsions et à leur présent, négligent toute pensée de l'avenir en se lançant, aveugles, vers des actions inconsidérées et nuisibles à long terme ? J'ai rencontré un exemplaire de cette sorte malheureuse d'être humain il y a peu, et je crois que je m'en souviendrai pendant longtemps ; je ne pourrais point aisément oublier une accumulation aussi catastrophique de tous les défauts qui peuvent se réunir en une seule entité vivante. Les monstres sont plutôt à trouver parmi ces hommes là que parmi les hommes souffrant de disgrâces physiques ; et moi-même j'aurais préféré mille fois rencontré je ne sais quel monstre à face hideuse plutôt que ce nabot dont la conscience morale est demeurée à l'état de chantier en construction et qui m'a fait presque désespérer de la nature humaine, du moins pendant ces quelques jours où j'ai dû enduré sa présence intempestive. Je pense avoir mieux compris la conscience morale de Rousseau en voyant un être qui semblait n'en être définitivement pas pourvu plutôt qu'en me représentant, de façon trop abstraite, un instinct divin providentiellement incorporé en tous les êtres humains. Voilà donc un monstre soudain embarqué dans ma vie, qui s'inscruste grossièrement en mon existence de nature plutôt xénophobe, et qui provoque mille enquiquinements fort variés en écoutant systématiquement et immédiatement ses instincts abjects, lui faisant se servir sans gêne dans mes bouteilles et dans mes paquets de gitanes, brisant ainsi toutes les règles de politesse qui fondent la vie en commun et la civilisation tout entière. Il n'y a rien de plus intolérable que ces contempteurs de la politesse qui abusent de la courtoisie des autres pour satisfaire leurs misérables penchants. Que faire de ces monstres là, nuisibles à tous, et qui ne peuvent de toute évidence pas être rétablis dans le droit chemin, ni même dans un chemin quelconque ? Il risque de ne pas y avoir de réponse satisfaisante. 


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lundi 18 juin 2012

CCLVI

Et il s'arrêta de courir. "Non, dit-il, maintenant je sais. J'ai toujours été un enfant ; mais c'est moi qui ai raison." La sueur fumait de son torse nu. Soudain, il fut prévenu comme un oiseau par un pétillement sous sa langue. "Ma !" cria-t-il. La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules.

– Jean Giono

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C'est le Bobi semeur de joie qui a raison, celui qui demande du tabac à Jourdan et qui désigne dans le ciel Orion-fleur-de-carotte. Il y a de la joie. Certaines sources se tarissent brutalement, ce n'est pas grave, je peux m'étonner, chasser les ombres, attendre le soleil, sûr qu'il viendra. Aurore est toujours là, elle n'a pas disparu, je le sais, et j'ai raison contre les ombres. Le paysage pourtant connu est nouveau à mes yeux ; la disparition les a blessés, mais ils voient du nouveau, ils voient la lumière, neuve. Ces hommes inconnus qui passent et qui me regardent, je sens que je les connais, à ma manière ; simples passants, ils m'emportent je-ne-sais-où, quelque part en moi, un recoin de moi que je ne connaissais pas. Le soleil frappe ; le bleu du ciel m'immobilise ; je m'arrête, je marche, et je m'arrête encore, plus longuement, et mes pensées vont où elles veulent, avec le vent léger et les passants inconnus qui s'installent en moi. 

Tout est pareil, là-bas, mais en mon âme tout est changé ; pour un moment seulement, mais c'est un moment qui survivra, car il est fécond et je sens ses germes pousser un peu partout en moi, là où il y a de la place. Je ne vois pas d'arbres qui s'agitent, ni de fleurs qui s'envolent, ni d'animaux qui courent ; la nature n'est pas autour de moi ; et pourtant, elle est là, tout ce qui appartient à l'atmosphère est nature, porteuse de richesses inutiles. En ce moment, je ne me sens justement pas utile, je suis au-delà des critères des marchands avides, j'existe pour l'existence elle-même, et la vie n'est signe que de la vie. Ils ne me font rien, ces indicateurs d'autres voies que celles de la vie ; ils sont ramenés à la vie elle-même, car Aurore n'a pas disparu et se promène en moi ; je suis seul, et elle joue avec mes cheveux, et je la porte, la caresse, la prend lentement par la main, elle est en moi, radieuse, heureuse. 

Alors oui, Bobi le semeur a raison, Bobi l'enfant est le réceptacle d'un arbre d'or, et ma joie demeurera. 

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jeudi 7 juin 2012

CCXLV

Pars quinta, de potentia intellectus, seu de libertate humana.

– Spinoza

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Comme toutes les philosophies, celle de Spinoza aboutit à la conquête de la liberté de l'homme. Si nous jetons notre regard sur l'ensemble de l'histoire de la philosophie, nous voyons que tous les grands philosophes, d'une manière ou d'une autre, apportent la possibilité d'une liberté. Philosophie est presque synonyme de recherche de la liberté, parce qu'être sage, comme tout le monde l'a souligné, c'est être libre. Aussi, faire l'histoire de la philosophie revient presque à  raconter l'épopée de la liberté humaine. Seuls les philosophes qui n'ont pas daigné s'occuper de l'homme sont exclus de cette Iliade captivante. 

Même si ce n'est pas le mot "liberté" qui est mis en valeur, Platon, le premier sans doute, trace de sa main brutale et déroutante les contours de la liberté humaine ; son idéal ne cessera jamais d'agiter les grands esprits. Par la justice, par le savoir et par l'harmonie, l'homme bâtit sa liberté. Chez Aristote, tout aussi proche du corps que son maître indépassable, la liberté sera presque synonyme d'épanouissement : c'est le chemin de la perfection humaine, c'est le mouvement allant de la puissance à l'acte, mouvement vital jamais interrompu. Épicure fonde sa liberté en son jardin tranquille, riche d'amitiés et de minuscules plaisirs, tandis qu'Épictète l'esclave accouche de sa liberté héroïque en niant par l'esprit la douleur corporelle ; la pensée de la nécessité inflexible et de la raison maîtresse des représentations lui inspire, avec les autres stoïciens, le sentiment de l'inviolable liberté intérieure. Quant aux pyrrhoniens, à force de jouer avec les doctrines et les mots, ils découvrent la suspension de jugement, mère de la liberté de pensée, et qui apporte cette étrange liberté fondée sur la vertueuse indifférence.

Chez les Modernes, les hommes aspirant à la liberté doivent affronter la terrifiante Nature, devenue mystérieusement infinie, froidement mécanique, inflexiblement déterminée ; inscrit au coeur de la Nature, le philosophe cherche à sauver sa liberté, lui qui erre péniblement dans le labyrinthe de la causalité, dont il examine les murs austères avec la rigueur nouvelle des sciences positives. Descartes montre la puissance du libre-arbitre, illustre les pouvoirs sous-estimés de la volonté, et rappelle l'origine de la grandeur de l'homme, qui est d'avoir une âme. Spinoza, le plus conscient de la servitude humaine, qui insiste le plus sur les difficultés inévitables de la pars natura que nous sommes, est également celui qui donne à la raison la plus haute valeur et qui prodigue à l'homme le plus de procédés à suivre pour avancer sur le chemin de la liberté. Rousseau introduit la liberté dans la conscience et dans l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, ce que Kant reprend pour son compte, lequel, de sucroît, dramatise par son antonomie de la raison pure le conflit entre le déterminisme de la nature et la liberté du sujet ; son coup de génie consiste à sauver les deux, en réservant le déterminisme au monde des phénomènes, et en accordant la liberté au seul monde nouménal. Avec Hegel, l'idée de liberté devient le moteur et le sens de l'histoire tout entière. Même chez Schopenhauer la liberté existe : d'abord parce qu'il reprend Kant, et ensuite parce que la négation du vouloir-vivre est une libération. Bergson sauve la liberté de la menace du déterminisme en révélant la confusion jamais remarquée entre le temps mesurée, spatialisée, et la durée réelle et concrète ; en retrouvant la vérité du temps, il retrouve la vie, imprévisible, créatrice, et source de liberté. Alain, cet esprit fier d'être un grand voleur, semble réunir toutes les libertés en lui et les exprimer par les plus belles formes possibles ; et telle se montre la sagesse, en cette conquête de la liberté dans tous les systèmes où elle a germé, ainsi qu'en soi-même tout entier, en la raison, en la force de la volonté, en ce désir ardent d'anéantir toutes les entraves qui gênent l'heureux mouvement humain vers la perfection.

mercredi 25 avril 2012

CCII

La femme n'est pas vieille tant qu'elle inspire de l'amour.

– Alphonse Karr

 

Bonne définition de la vieillesse des femmes, à partir de laquelle nous pouvons nous livrer à quelques observations amusantes et qui ne sont désagréables qu'aux belles âmes. L'enfer des femmes, c'est la vieillesse, écrivait La Rochefoucauld. À la lumière de ces deux propositions sur les femmes, nous sommes obligés, même si nous mettons un peu de cruel plaisir dans cet acte de pensée, de conclure qu'un petit nombre de femmes sont déjà en enfer à quinze, vingt, ou vingt-cinq ans, et qu'elles n'en sortiront peut-être jamais. En effet, certaines femmes semblent n'être point faites pour inspirer de l'amour ; à les observer, on dirait des accidents de la nature, des fruits ratés du hasard. Point d'amour à leur égard, et même rarement de l'amitié, tant la laideur chez la femme, qui se doit d'être le plus bel objet de l'univers, instinctivement répugne ; ces femmes vieilles prématurément, ne le cachons point, dégoûtent et inspirent un mépris qui semble viscéral. Cela n'est point aussi injuste qu'on le dit. C'est que leur enfer trouve moins sa source dans leur laideur physique que dans leur obstination, par tous les moyens, à exhiber leur laideur ; et c'est une grande impolitesse que de persister ainsi dans l'inélégance, que de ne point chercher à mettre en valeur ses attraits féminins, fussent-ils rares. Non point pudeur, beau mot réservée aux femmes belles, mais impolitesse. 

Ce type de femmes, on le trouve beaucoup parmi les universitaires, tout se passant comme si ces chouettes sans sagesse voulaient ressembler à leur caricature : la rapide contemplation des étudiantes en lettres classiques est à ce titre une expérience parlante. Ces êtres qu'on a de la peine à appeler femmes semblent s'être décidées à tout faire pour ne pas attirer ces regards de convoitise qui font la vanité, c'est-à-dire le bonheur, des belles femmes. Elles mettent des lunettes grotesques cachant leurs yeux, rarement sans charmes ; elles attachent sans soin leurs cheveux ; elles ne songent point à se servir du maquillage, arme naturel des femmes, pour cacher un tant soi peu leurs défauts et pour mettre en valeur leurs rares attraits véritables. Comme dans beaucoup d'autres domaines, la négligence du détail fait trop voir la laideur de la totalité. Les vêtements qu'elles portent ne sont point féminins, ou alors ce sont de ridicules vêtements de vieilles filles. Tout est révélé, sauf les attraits ; tout est caché, sauf les défauts. On ne pense même pas que ces femelles ont un cul et des nibards ; et lorsqu'on y pense, on se dit que tout l'intérêt de la levrette est de pouvoir baiser une gonzesse ayant un derrière satisfaisant sans souffrir le spectacle d'une sale gueule. Ces épouvantails ambulants, exercant, de surcroît, la plupart du temps, une activité peu utile à la société, inspirent le dégoût aussi bien aux hommes qu'aux femmes, qui doivent avoir honte de leur sexe en considérant de telles créatures. 

L'expression de dégoût que nous inspire ces choses là est parfois suivi d'un vague sentiment de pitié et de regret ; nous remarquons que presque aucun être n'est entièrement dénué de beauté, et qu'une volonté jointe à un peu d'habileté, laquelle peut s'acquérir avec le concours d'autres personnes, suffirait pour rendre acceptable, pour ne pas dire baisable, bien des femmes que la nature n'a pas favorisé. Une jeune fille peut être moche, mais elle n'en demeure pas moins jeune, et tant que la chair est fraîche, tout est possible. Encore faut-il le vouloir, car les femmes vieilles prématurément, emportés dans leur invisible tourbillon de chagrin, n'ont presque jamais de réel désir de s'embellir ; au contraire, elles se servent de leur laideur pour satisfaire leur amour-propre. Ô prodige de la nature ! Femme moche est souvent femme orgueilleuse. La moche a tendance a cacher son amertume en feignant de ne point prendre intérêt à la beauté de son être et en prétendant s'intéresser à des activités plus élevées, clairs signes de ressentiment. 

Que faire avec ces tristes femmes, hélas !, vieilles trop tôt, contre la nature ? Convoquer le Don Juan de Brassens, qui est à la charité ce que celui de Molière est à l'insolence.

mardi 13 mars 2012

CLIX

L'irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature.

– Montaigne

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Irrésolu, un choix m'oppresse :

Les Gauloises ou les Gitanes

Me guideront vers la vieillesse.

N'ayant pas de fil d'Ariane,

J'hésite entre deux univers :

Vercingétorix ou Carmen ;

La courageuse guerrière,

Ou la méditérannéenne. 

Et toujours, mes poumons hésitent,

Appréciant équitablement

Les combattantes qui s'agitent

Et le féminin tournoiement.

Les deux sont brunes et sans filtres

Mais la gauloise est agressive

Sèche, et désarme les bélitres ;

Pourtant, la gitane, lascive

Puissante, enchante violemment,

Possède un charme vigoureux

Et comble d'orgueil son amant.

Comment choisir l'une des deux ?

Les Gauloises ou les Gitanes ?

Cointreau ou Père Magloire ?

Ricard ou Picon ? Je suis l'âne

De Buridan se faisant gloire

D'avoir un dilemne hédoniste.

Pour autant, de révélation

Je ne veux ; heureux, jamais triste

Je chéris mon hésitation.

 

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samedi 4 février 2012

CXXI

J'écoute pousser ma barbe.

– Jules Renard

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Comme l'admirateur de la nature aime à voir défiler les saisons, à s'étonner inlassablement de la renaissance de toutes les fleurs et du retour joyeux de tous les oiseaux au printemps, le barbu se plaît à contempler sa barbe pousser, jour après jour, jusqu'à ce que le visage devienne assez touffu pour qu'une tabula rasa s'impose. Mais la vie d'une barbe est souvent bien plus courte, elle se compte en semaines et non en année ; aussi, c'est tous les jours que l'on peut remarquer un changement perceptible sur le visage de l'homme qui laisse complaisamment fleurir ses poils virils. L'autre avantage est que l'objet de contemplation du barbu est lui-même ; il n'a pas besoin d'ouvrir la fenêtre ou d'aller se promener dans un jardin botanique pour jouir des transformations de nature, mais se contente de s'observer nonchalamment tous les matins dans son miroir. Le barbu est heureux d'être le maître d'un cycle naturel ; il joue avec l'éternel retour de la vie, comme le jardinier ravi de revoir toutes les années son cerisier bourgeonner. J'oserais dire que le barbu est une sorte d'hégélien du poil : il se plaît à considérer la dialectique de sa barbe, et sait que la vérité de la barbe, la réalisation de sa barbe, n'a lieu que lorsqu'il la coupe pour mieux la faire repousser. L'homme qui ne voit dans la barbe qu'un inconvénient et qui ne la laisse pousser que par négligence, sans joie aucune, ne sait pas qu'il possède sur lui un jardin naturel dont l'entretien et la contemplation peut lui prodiguer un contentement régulier et sans troubles. Fleurissez librement, barbes despotiquement rasées !

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samedi 28 janvier 2012

CXIV

Quand tous les calculs compliqués s'avèrent faux, quand les philosophes eux-mêmes n'ont plus rien à nous dire, il est excusable de se tourner vers le babillage fortuit des oiseaux, ou vers le lointain contrepoids des astres.

– Marguerite Yourcenar

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Il faut toujours en revenir à la nature, c'est-à-dire qu'il faut partir et repartir du commencement. La révolution copernicienne ne prend son sens que si l'on se souvient du mouvement naturel, qui est de croire que c'est le soleil qui tourne autour de nous. Toutes les grandes découvertes scientifiques devraient s'apprécier ainsi. Les vérités des sciences ne sont pas évidentes, et les erreurs qu'elles combattent à coup de preuves austères ne sont pas dénués d'une forme de vérité qu'il faut prendre en compte dans le processus du savoir. Si nous ne faisons et ne refaisons pas sans cesse le chemin qui mène du sentiment immédiat à la certitude de la connaissance, de l'émotion muette aux explications logiques, nous n'obtiendrons jamais qu'un savoir limité, faible, bassement utile, donc inutile. Le savoir fort, profond, fondé sur le chemin naturel de l'esprit, ne méprise pas les erreurs naturels ; il est aussi savoir de l'apparence ; la positivité du faux ne lui échappe pas ; et c'est pourquoi il mêle dans son processus aussi bien la mentalité enfantine qui fait de toute chose divinité que la science rigoureuse qui fait voir la vérité positive derrière toutes les illusions. 

Je ne conçois pas d'authentique astronome qui serait insensible à la contemplation du ciel étoilé. Je veux dire que pendant toute sa vie l'astronome se doit, pour aller au bout de sa science, de confronter ses impressions venant de son oeil nu avec ses calculs de bureau ou avec ses rigoureuses observations faites par un téléscope monstrueusement puissant ; et il ne suffit pas d'avoir eu une vocation dans sa jeunesse, mais la vocation devrait toujours se reconstituer inlassablement ; sans quoi, l'astronome s'endort sur ses instruments et ses ordinateurs, il n'est plus qu'un rouage en marche sans âme, ne traçant aucun chemin, se contentant d'être grossièrement efficace. Le savoir véritable n'est efficace que par détour et vise bien plus haut.

Parfois, il est bon de faire taire notre exigence de connaissance et de laisser s'exprimer les éléments de la nature, qui ne parlent aucun langage par eux-même, et qui ont justement pour cela une puissance que n'auront jamais nos inflexibles théories. Il y a un moment où l'on doit écouter les chants aussi simples que profonds d'Alberto Caeiro : 

Je crois au monde comme à une marguerite,

Parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui

Parce que penser, c'est ne pas comprendre...

Le monde ne s'est pas fait pour que nous pensions à lui

(Penser, c'est être dérangé des yeux)

Mais pour que nous le regardions et en tombions d'accord...

Moi je n'ai pas de philosophie : j'ai des sens...

Si je parle de la Nature ce n'est pas que je sache ce qu'elle est,

Mais c'est que je l'aime, et je l'aime pour cela même,

Parce que lorsqu'on aime, on ne sait jamais ce qu'on aime

Pas plus que pourquoi on aime, ou ce que c'est qu'aimer...

Aimer est la première innocence,

Et toute innocence ne pas penser...


Hélas ! Lorsque nous sommes entourés par l'urbanité envahissante, lorsque le silence n'existe pas même dans la nuit profonde et que les étoiles sont invisibles, quand tout nous rappelle l'aventure technique de l'homme, quand tout est signification car marquée du sceau de l'utilité, quand la nature se réduit à des jardins artificiels et les animaux à des pigeons obèses, comment pourrait-on se laisser immerger par les charmes purs de la nature ? La contemplation des étoiles et des plantes demande un dénuement, une sérénité, une distance vis-à-vis de l'humanité que la vie moderne ne permet pas. Il faut ou paisiblement voyager dans quelque région tranquille, ou se faire rustique gardeur de troupeaux.

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