vendredi 6 juillet 2012

CCLXXIV

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux. 

– Stendhal

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Le plaisir de l'amour n'est point un plaisir pur ; sensation équivoque par excellence, l'amour, même heureux, est mêlé de milles inquiétudes et violentes piques contre notre âme ; et si l'on peut certes parler de bonheur amoureux, ce n'est jamais dans le sens négatif du concept de bonheur, c'est-à-dire comme absence de troubles. Manger du saucisson est un plaisir pur, à ce que je crois ; rien n'altère le bonheur des papilles qui savourent ce mets sacré de tous les bons vivants qui se respectent. Ceci dit, on voit de plus en plus souvent que les plaisirs de la table sont gâtés par la pensée du contrôle despotique de son poids ou par la tyrannie ridicule, mais de plus en plus envahissante, de la diététique de pacotille qui essaye, bien vainement dans mon cas, de nous faire culpabiliser à chaque consommation un peu trop joyeuse de gras. Malheureux ceux qui ne savent goûtent le plaisir pur et innocent de dévorer avec gourmandise une tartine de beurre salé !  

Le plaisir de l'amour, lui, ne saurait être pur, car la passion de l'amour implique, en son idée même, le doute incessant sur ses sentiments et sur ceux de l'aimé, ce que Stendhal fait mieux voir que quiconque. Point d'amour-passion sans ce doute qui aiguise le sentiment ; point de passion du tout sans tension, sans conflit cherchant une résolution, sans obstacles à la réalisation des penchants. Le caractère irrémédiablement douloureux de la passion amoureuse a fait souvent comparer cette dernière a une maladie de l'âme. Oui, d'accord, mais maladie volontaire dont on redouterait le vaccin et le remède. Au fond, presque tous les amoureux ne regrettent pas d'aimer ; et lorsqu'ils affirment, dans un mouvement plus rhétorique que sincère, qu'ils auraient préféré ne jamais tomber amoureux, n'avoir jamais rencontré cet être maudit envahissant leur esprit, et demeurer peinards dans leur vie paisible et sécurisée, ils ne pensent pas réellement ce qu'ils disent. Les amoureux ne peuvent s'empêcher de vénérer Éros, le bourreau sans pitié de leur tranquillité et la source adorée de leur brasier intérieur. Il est probable que le bonheur se trouve davantage dans le tumulte des coeurs que dans la tranquillité ennuyeuse de l'existence sans passions, sans inquiétudes, sans contrastes, et sans ces élans douloureux de l'âme qui animent notre être tout entier. 

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jeudi 5 juillet 2012

CCLXIII

Il n'est point de douceur en ce monde Gwendor ! rien que de légende ! Tous les royaumes finissent dans un rêve !...

– Céline

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C'est ce qu'on a envie de gueuler dans les oreilles mielleuses de George Sand quand on a passé une après-midi à lire ses élucubrations de grande Infirmière de l'humanité. Ah ! George Sand ! Je t'admire et je te méprise ! Je suis peiné de ton ambivalence dramatique, toi qui mêle la création de caractères uniques et élevés aux discours les plus grotesquement emphatiques et occultistes de toute la littérature ! Il n'y a rien de plus décevant qu'un auteur génial qui gâche ses productions ambitueuses en les décorant, en les pourrissant par des fumisteries pour bonnes femmes, ce en quoi semble malheureusement exceller l'attachante Aurore Dupin. Pourquoi, chère mère de Consuelo, fallait-il que tu fréquentes ces Leroux, ces Lamennais, et tant de charlatans superstitieux qui ont ravagé ton entendement en y introduisant le socialisme occultiste le plus ridicule et honteux qui soit ? Va, tu n'aurais dû t'adresser qu'à des Flaubert, et tu n'aurais pas eu l'occasion d'engendrer en ton cerveau autant de niaiseries ravageuses du bon sens ; va, tu aurais mieux fait de t'occuper de pure littérature ou te de te plonger dans la philosophie véritable plutôt que de t'attacher à ces stupides sectes hérétiques qui t'enchantèrent pathétiquement ! Tes hussites à la noix m'ont fait gueulé des cris de ralliement au rationalisme comme jamais il n'en sortit de ma bouche ; tes histoires de convocation de morts, d'anabases, de trinité révolutionnaire m'ont fait proférer des insultes infâmantes à ton égard, à toi que j'aime tellement, à toi, la mère sainte de Consuelo ! Quel chef-d'oeuvre tu eusses pu écrire si tu ne t'étais pas éloigné des grands sujets universels que tu développais si bien, allant de la musique, des complexités de l'amour, du dévouement sublime, du serment aux autres et à soi, jusqu'au triomphe de l'art par la domination des passions, pour t'en aller divaguer avec ta secte des Invisibles, tes histoires de revenants à mourir debout, ta réconciliation impie avec le Diable et avec le monde entier, façonnant ainsi un superstitieux univers romanesque qui nuit à l'épanouissement de tes personnages magnifiques ! Avec davantage de sobriété et moins de longueurs et de superstitions, ton ouvrage eût été l'un des plus beau du XIXème siècle, et j'eusse presque oublié que tu fus avant tout une femme peureuse qui passa ton temps à chanter la révolution dans tes rêveries et tes livres pour mieux la fuir dès qu'elle arriva réellement et âprement sur ta gueule de rentière épouvantée. 

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vendredi 29 juin 2012

CCLXVII

Aimant avant tout la paix et le repos je n’ai jamais trouvé en toi que troubles, orages, larmes ou colère. 

– Flaubert

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On ne peut pas à la fois jouir des aventures du coeur et de la tranquillité de l'âme ; il y a là une contradiction insoluble,  implacable, irrémédiable ! Au fond, le problème ne vient pas de notre femme, mais de ce que nous voulons, nous ; il faut savoir vouloir ce qui est le mieux pour nous, et le vouloir réellement. L'homme qui se plaint des jérémiades incessantes de sa femme, en lui reprochant amèrement ses caprices fatigants et ses émotions bruyantes, et nous sommes tous un peu cet homme là, ne mérite que ce qu'il a voulu. C'est l'amour de Dieu qui conduit à la paix de l'esprit, non l'amour des femmes ; et si nous voulons consacrer entièrement notre vie à l'art, à la religion, ou à une activité quelconque exigeant la paix de l'âme, il va de soi que nous ne pourrons pas nous comporter comme des Don Juan. Entre le mouvement, d'ailleurs souvent instructif et fécond, des passions de l'âme, et l'équillibre de l'esprit favorable à la plénitude des forces, il faut choisir. Flaubert l'a compris ; et il a bien choisi.

jeudi 28 juin 2012

CCLXVI

Elle ne connaissait pas ceux qui lui faisaient face, mais elle reconnut, à une seule iigne de l'épaule, celui qui tournait le dos et qu'un garçon de café lui cachait presque tout entier. Elle sentit une contraction douloureuse de l'estomac, un étouffement à la gorge, une brûlure de sang aux joues, une angoisse indicible, en même temps qu'une affluence de délices trop fortes l'envahissait.

– Anatole France

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Ici je vois la puissance des écrivains. Les philosophes auront beau multiplier les théories et les concepts, ils ne parviendront jamais à saisir l'amour ou tout autre sentiment comme peuvent le faire les grands écrivains. Ce petit extrait, issu de Jocaste, n'a l'air de rien, et je doute même que les rares lecteurs de ce livre fassent attention à ce rapide passage ; pourtant, à ce qu'il me semble, tout y est et que l'on ne saurait mieux décrire l'émotion suscitée par la rencontre inattendue de l'être aimé. Émotion est ici le mot juste, car c'est de mouvement corporel dont il s'agit ici. Une bonne description de l'amour commencerait par l'émotion amoureuse pour aller progressivement jusqu'à la passion et le sentiment de l'amour ; cette première phase est généralement négligée, même par les plus grands. 

Avec Anatole France, j'aperçois ce chemin amoureux que tous les êtres humains ayant vraiment vécu ont expérimenté ; je vois l'appréhension imprévisible de cet être que l'on veut voir partout mais qui est soudainement réellement présent ; je comprends la rapidité instinctive de la femme amoureuse qui devine l'identité de l'homme aimé ; et surtout, je retrouve cet enchaînement troublant de modifications physiques, allant de la chaleur douloureuse au plaisir gêné, en quoi consiste toute l'émotion de la rencontre amoureuse. Il faut être réellement amoureux pour sentir cet étrange entrelacement de malaise et de bonheur envahissant tout le corps ; cette position est exactement l'inverse de celle du séducteur sûr de lui-même, ne doutant pas de lui, ne voyant que l'objet à conquérir. Ici, tout est trouble, et tout est plaisant ; l'imprévisibilité de l'apparition tant attendue transporte en une joie indescriptible en même temps que l'angoisse paralysante prend le dessus sur le corps tout entier. Ici est l'amour, concret, réel, empirique, ou je n'y comprends définitivement rien. 

samedi 23 juin 2012

CCLXI

— Joséphine, je voudrais avoir le temps comme avant.

— Le temps de quoi ?

— Le temps, pas plus. Je veux dire que maintenant il y a toi.

— Tu n'as plus envie de moi ?

— Si.

— Tu ne m'aimes plus ?

— Si, je t'aime, mais ce qu'il faut savoir, Joséphine, c'est qu'autour de nous, il y a, malgré tout, le monde tout entier.

– Jean Giono

L'amour cherche le temps et la solitude. Les amoureux s'enferment volontairement en des mondes clos, dans lesquels les petites histoires de l'extérieur ne les atteignent pas et où ils peuvent se consacrer pleinement à leur amour. Dans Roméo et Juliette, la célèbre scène où les amants regardent l'aurore, triste signe du départ, fait voir cette double exigence de l'amour, d'être à la fois isolé du monde et riche d'un temps infini pour se consacrer à l'autre et au développement des sentiments.

Le monde extérieur ne s'abolit point. Jamais les sentiments ne triomphent du monde ; c'est le drame de tout amour passionné. Toujours des contre-temps, des contingences envahissantes, des ouvertures imprévisibles : le monde clos se fissure, et le cocon des amoureux ne persiste jamais longtemps. La femme, être de l'intérieur, symbolisée par le gynécée et la position de ses organes génitaux, accepte beaucoup moins ce fait que l'homme, être voué à ne jamais s'arrêter, à chasser dehors, à se mouvoir dans le monde, toujours en quête d'un nouvel objet de désir. Cet instinct aventureux propre à l'homme, la femme cherche à le réfuter et à l'inhiber ; les plus naïves, comme Joséphine, ne comprennent même pas. Il est bien rare que l'homme préfère s'enfermer de son propre gré, et pour longtemps, dans le monde clos de l'amour, en rejetant sa tâche de chasseur, en oubliant son désir d'aventure : même en nos temps de féminisation malsaine, l'homme trouve des échappatoires, il crée des ouvertures : l'homme moderne, enfermé dans son appartement et dans le coeur de sa concubine, jouera aux jeux-vidéos, partira en des mondes étrangers dans lesquels il peut combattre des monstres, accomplir des quêtes, dialoguer avec ses semblables, et être, en somme, loin de la femme. Dans les couples, à peu près toutes les disputes s'expliquent par ce désir irrépressible de l'homme à s'en aller agir hors du monde clos, façonné et choyé par la femme. Cette tension inévitable est la condition de survie du couple, car de deux choses l'une, ou bien l'homme, électron trop libre, s'en va errant dans le monde extérieur au point de négliger et oublier la femme, ce qui tue l'amour, ou bien la femme, forte de son influence, parvient à faire demeurer l'homme dans l'amour, ce qui est un poison lent mais sûr dont les principaux ingrédients sont l'ennui, la lassitude, la monotonie et la léthargie. Ainsi, Solal et Ariane, enfermés amoureux en leur monde clos, font mourir leur amour et eux-mêmes en deux ans de vie commune.


mercredi 30 mai 2012

CCXXXVII

La conscience, tourmentée d'un insatiable désir de distinguer, substitue le symbole à la réalité, ou n'aperçoit la réalité qu'à travers le symbole. Comme le moi ainsi réfracté, et par là même subdivisé, se prête infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en général et du langage en particulier, elle le préfère, et perd peu à peu de vue le moi fondamental.

– Bergson

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La science, en partant de la diversité des objets donnés, regroupe, condense cette multiplicité en y trouvant des caractéristiques communes précises afin d'énoncer des règles générales sur les objets en question ; elle unifie le divers ; elle subsume le particulier à travers des concepts, des lois, des fonctions qui permettent d'opérer une synthèse : c'est dire qu'elle n'a pas pour vocation de rendre compte de l'unicité des objets de ce monde, mais, bien au contraire, d'énoncer ce qu'il y a de commun dans les objets de ce monde ayant la même nature. La science ne cherche pas à montrer ce qui fait la spécificité de tel ou tel chêne, de tel ou tel chat précis, de tel ou tel être humain unique, mais bien plutôt tente de distinguer, en observant la variété des chênes, des chats, des êtres humains, les caractéristiques qui sont communes à l'ensemble diversifié que ces types d'êtres constituent. Or, s'il est aisé de trouver des caractères communs à ce qui est directement visible, et donc identifiable, il est forcément plus difficile d'accomplir cette recherche avec des éléments qui, s'ils existent, ne sont pas observables et identifiables directement. Notre expérience émotionnelle semble précisément être de ce dernier ordre puisque cette expérience est intime, même si elle peut prendre la forme d'expression corporelle : l'essentiel se trouve en nous, et, de ce fait, les informations dont nous aurions besoin pour établir une science de notre expérience émotionnelle sont considérablement limitées. Le problème s'aggrave si nous prenons en compte le fait que notre expérience émotionnelle semble ce qu'il y a justement d'unique en chacun de nous, si unique qu'il serait difficile d'unifier en des règles scientifiques générales la multiplicité des expériences émotionnelles des différents êtres humain. D'où cette question : le caractère intime de notre expérience émotionnelle est-il un obstacle insurmontable à ce qu'elle puisse être objet de science ? Autrement dit : est-il possible, malgré l'unicité et l'intériorité de notre vie affective, de faire la science de cette dernière ? Il s'agit, pour y voir plus clair en ce problème, d'approfondir la nature des obstacles qui peuvent se présenter à la réalisation d'une telle entreprise, et, pour cela, d'analyser en premier lieu les rapports qu'entretiennent notre expérience émotionnelle avec le langage ; puis de voir en détail ce qui semble empêcher du fait des moyens propres à la science positive d'aborder la vie affective, d'aboutir à des résultats satisfaisants ; et enfin, les obstacles connus, de chercher non pas à dépasser ces obstacles mais à les contourner, en nous intéressant aux potentialités d'une science qui ne serait pas purement positive.

Il n'est pas évident que le langage soit un instrument adéquat pour rendre compte de notre émotionnelle, le premier étant réducteur et la seconde si complexe qu'elle ne peut être réduite. Faire une science de notre expérience émotionnelle, cela revient à trouver les mots qui permettent d'exprimer adéquatement, et non de façon approximative, ce que nous ressentons ; cela revient à dire la vérité de notre vie affective à travers un discours à la fois complet et précis, rigoureux. Or, il n'est pas sûr que le langage, même en exploitant toutes ses capacités à élaborer différents discours s'adaptant à l'objet visé, puisse accomplir une telle tâche. Nous pouvons trouver une raison de cette incompatibilité possible entre le langage et l'expression adéquate de notre expérience personnelle dans la finalité que semble avoir le langage. Dans l'aphorisme 354 du Gai Savoir, Nietzsche met en évidence les limites du langage compte tenu de sa vocation éminemment pratique : il explique, en effet, que l'homme développa la raison et le langage car, animal inférieur aux autres, il avait besoin de communiquer avec ses semblables de façon élaborée afin d'organiser sa survie, d'organiser des tâches de travail pour être efficace, pour être plus qu'une faible bête de proie ; en quoi l'on voit la finalité pratique, utilitaire du langage. Or, ce qui est utile aux hommes, ce qui peut être communiqué, c'est précisément ce qu'il y a de plus commun ; nos mots sont condamnés à exprimer le général car sel ce qui est général et non particulier est utile pour la communication avec les autres hommes : ce qu'il y a d'unique dans ce monde, ce qui est irréductiblement singulier, ne pourra jamais être réellement exprimé. Autrement dit, nous n'avons pas accès au coeur de notre expérience émotionnelle ; nous ne pouvons pas voir les profondeurs de notre vie affective, mais uniquement ce qu'il y a de superficiel en nous, ce qu'il y a de plus pauvre, de plus banal, de plus commun, de moins essentiel. Si cette part profonde de nous-même est cachée et qu'elle ne peut être exprimée avec des mots, comment une science véritable de notre expérience émotionnelle serait-elle possible ? Nous pourrions, à la rigueur, essayer de bâtir une science sur les parts de notre expérience émotionnelle les plus utiles et communicables, qui seraient relatifs à nos instincts de survie ; nous pourrions comprendre et fixer les règles générales, les mécanismes à l'oeuvre dans des émotions telle que la peur, mais cela ne suffirait assurément pas à rendre compte de la complexité de notre expérience émotionnelle.

Un autre problème doit être pris en compte : notre expérience émotionnelle n'est pas faite d'états purs, c'est-à-dire qu'elle n'est pas faite d'éléments hétérogènes décomposés en nous, mais, au contraire, elle est un tout dans lequel les émotions sont mélangées : lorsque nous éprouvons quelque chose, nous n'éprouvons pas une émotion précise, pure, que l'on pourrait désigner avec un mot, et l'on ne peut désigner adéquatement un sentiment comme l'on désignerait le mécanisme d'un ordinateur. Là encore, le langage se révèle inadéquat pour saisir notre vie affective dans la mesure où les mots réduisent ce qui est désigné, alors que notre expérience émotionnelle, toujours composée et jamais pure, ne peut être ainsi réduite avec un énoncé, aussi précis que celui-ci cherche à être. Sans même aller aussi loin que certaines conclusions de l'école analytique, qui, en étudiant la logique formelle, montre l'incapacité du langage à répondre à un problème souvent dénué de sens, nous pouvons dire que notre expérience émotionnelle ne pourra jamais être connue que de façon imparfaite, puisque l'usage des mots, conventions arbitraires qui ne permettent pas d'aller dans le fond du signifié, distingue et décompose ce qui est profondément uni et impossible à décomposer. Le langage et la vie affective présentent une incompatibilité relative qui empêche une science d'entrerdans les profondeurs complexes et composés de notre expérience émotionnelle ; mais ce n'est pas seulement le langage, ce sont les procédés mêmes de la science, mis en rapport avec notre vie affective, qui font obstacles.

La science, et l'intelligence en général, fonctionne en distinguant et en fixant les objets ; or, l'individu semble, quant à lui, être en un perpétuel mouvement qui ne saurait être immobilisé de la sorte. Analyser les procédés de la science et ses moyens permet de mettre en évidence le fait qu'elle n'est pas nécessairement apte à connaître réellement intime. Bergson insista beaucoup sur ce point, dès son Essai sur les données immédiates de la conscience. En effet, le propre de l'intelligence et de la science est de séparer, distinguer, isoler, et surtout, spatialiser. La science fige en des énoncés fixe la réalité mouvante : elle utilise des formules, des lois pour rendre compte de la réalité : tout se passe comme si la connaissance rationnelle ne pouvait passer par d'autres moyens que ceux de l'espace. Le problème vient du fait que, pour Bergson, en spatialisant le devenir, nous perdons la durée, qui est la réalité se faisant en permanence, qui fait que le monde, et donc comme nous-même, se modifie sans cesse ; bref, en essayant de penser le réel en se focalisant sur l'espace, nous négligeons l'essentiel, qui est de l'ordre du temps. Là aussi, c'est du fait que notre intelligence a une fonction pratique qu'elle ne peut permettre d'accéder à l'essentiel ; il faut une véritable conversion de son monde de pensée pour parvenir à saisir les choses dans ce qu'elles ont d'essentiel, pour penser en prenant en considération la durée concrète. Tant que nous n'opérons pas cette conversion, nous pourrons certes développer des moyens de spatialiser, de déterminer, de fixer avec davantage de précision les états de chose de notre vie affective, mais nous ne pénétrerons jamais dans le coeur de notre expérience émotionnelle. Cette vie affective, en effet, est un flux continu, une sorte de mélodie ininterrompue qui ne saurait être divisée en état distincts, sans être trahie. En somme, faire une science de notre expérience émotionnelle reviendrait à artificiellement figer ce qui est mouvant.

D'autant plus qu'on ne voit pas comment la science pourrait prendre en compte la vie d'un individu dans sa totalité et son idiosyncrasie : la science ne peut qu'arrêter le flux mouvant d'un individu pour en former un état fixe et le comparer à un autre état fixe, figé plus tard ; elle néglige de considérer la passé d'un individu, ce qui fait sa particularité et son unicité ; elle fait comme si tous les individus étaient les mêmes, elle ne peut pas, du fait de sa nature même, pénétrer dans la singularité de chaque être. Elle pourra certes trouver des points communs dans les réactions des individus dans des situations précises, mais, d'une part, cette généralisation ne prendra pas en compte l'histoire, la personnalité, le caractère des différents individus singuliers, et, d'autre part, cette généralisation ne sera efficace que pour les émotions les plus communes.Or, si nous prenons l'expression "expérience émotionnelle" dans son sens large, à savoir comme un synonyme de l'ensemble vécu de la vie affective, et non pas comme notre expérience de certains états bien précis, correspondant à des secousses, à des chocs brusques. Après tous les obstacles que nous avons évoqué, il semble tout à fait impossible pour notre expérience émotionnelle intime d'être l'objet d'une science positive satisfaisant à toutes les exigences que l'on est en droit d'avoir dans le domaine de la connaissance de notre vie intérieure, profonde, singulière. Si nous voulons avancer, nous sommes contraints de délimiter un cadre à ce qui pourrait être une science de notre expérience émotionnelle.

Il convient donc de restreindre la notion vaste d'expérience émotionnelle intime afin de déterminer ce que peut nous apporter la science positive ou une forme de savoir non positif. Tout porte à penser que le coeur de notre vie affective, que ce quise déroule, plus ou moins inconsciemment en nous, que ce qui fait que nous agissons de telle manière dans les situations complexes de la vie réelle et impossible à restituer dans une expérience scientifique, ne peut être l'objet d'une science satisfaisante : tout cela ne saurait être l'objet de règles générales, de lois, de descriptions adéquates. Puisque la science fonctionne en distinguant et en isolant, il faut fixer à la science comme objet non pas le flux mouvant de notre être, mais des émotions précises qui n'impliquent pas une connaissance de la totalité de notre vie psychique. Ce ne sera plus l'intimité, la spécificité, de notre expérience émotionnelle prise en tant que flux ininterrompu que la science visera, mais ce qui est vraiment commun et général ; elle n'essayera pas de connaître les sentiments complexes et notre moi profond, mais les émotions, qui, en tant qu'elles suscitent des modifications dans notre corps, peuvent être observables et identifiables grâce aux progrès des sciences cognitives. Les neurosciences permettent en effet d'isoler dans le cerveau, d'identifier des processus neuronaux, des phénomènes qui apparaissent lorsque nous éprouvons certaines émotions. Car, de fait, ce qu'il y a de commun à tous les individus, lorsqu'ils éprouvent des émotions assez caractérisées pour être observées, ce sont les conditions matérielles de l'apparition des émotions. Les neurosciences nous apportent des informations, un savoir positif, fondé sur des faits, concernant ce qui se passe matériellement dans le cerveau et son rapport avec le corps lorsque nous éprouvons une émotion précise. Récemment, et notamment depuis l'apparition du courant des neurosciences affectives, des scientifiques ont pu proposer des hypothèses concernant la localisation des parties du cerveau permettant l'expression des émotions, et ce, notamment grâce à l'étude de cas pathologiques ayant eu des lésions cérébrales, comme le cas de Phinéas Gage ou d'Eliott, cité par Antonio Damasio dans L'erreur de Descartes. Ces études ont pu permettre d'avancer dans la recherche des causes de nos actions, mettant en avant le rôle des émotions dans la prise de décision. Ces apports de la science positive, aussi importants qu'ils soient, ne semblent toutefois pas permettre d'acquérir un savoir réellement satisfaisant sur notre expérience émotionnelle intime dans la mesure où elles permettent uniquement de connaître les causes matérielles, aboutissant à un savoir détaché de l'aspect existentiel, de l'aspect vécu de notre vie affective.

Il n'est de toute façon pas question pour les sciences positives de s'intéresser à l'aspect réellement vécu, à ce qui est subjectif, dans l'expérience émotionnelle de l'être humain. Il faudrait donc trouver la voie d'une science non positive qui pourrait néanmoins s'appuyer sur les informations que la science positive apporte afin d'acquérir un savoir satisfaisant sur notre vie affective. Or, la phénoménologie semble permettre d'avancer dans ce chemin. Sartre a posé quelques éléments correspondant à ce nouveau chemin dans son Esquisse d'une théorie des émotions : en montrant les vertus de la méthode phénoménologique, il tente d'ébaucher un début de connaissance dans l'expression des émotions en tant que réellement vécues par un sujet. Il dit ainsi : "Éprouver des émotions, c'est transformer le monde", en essayant de montrer le rôle magique, incantatoire, et effectivement pratique de l'expression des émotions. Il analyse ainsi la peur comme l'incantation magique du sujet pour trouver un refuge, s'évader d'une situation, et voit dans la joie l'expression d'une impatience et donc la possession magique de ce qui n'est pas encore à nous. Ces pistes peuvent être fécondes, et, quoiqu'elles ne puissent constituer une science positive et complète de la complexité de notre expérience émotionnelle intime, elles peuvent être considérées comme étant révélatrices de potentialités qui gagneraient à être exploitées en dialogue avec les neurosciences affectives. Ainsi, la philosophie peut former un savoir sur notre expérience émotionnelle, comme le font d'ailleurs également depuis longtemps, selon leurs manières propres, les arts et tout particulièrement la littérature.

samedi 26 mai 2012

CCXXXIII

Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace,

Ses yeux ne sont que feu, ses regards que menace.

– Corneille

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Lorsqu'une femme enfle ainsi, soudain devenue Médée sauvage, dangereux paquet ambulant de cris et de larmes, surtout, ne jamais essayer de l'affronter. C'est une règle de vie qui, si elle était appliquée, épargnerait aux couples de nombreuses disputes déplaisantes. Il n'y a rien de plus stérile qu'un violent combat entre Médée et Achille. Deux colères ensemble redoublent la colère. L'indifférence totale entraîne colère aussi. Au contraire, l'attitude calme, avec l'apparence de la sollicitude et de la compréhension, sans affectation d'indifférence, apaise la colère, et tend à retenir le mouvement colèrique de l'autre. Il faut toujours avoir à l'esprit qu'une femme emportée par la colère ne montre pas son vrai visage ; c'est le visage de Médée, non le sien. La meilleur attitude consiste donc à faire preuve de patience, car le terrifiant mouvement passionné finit toujours par cesser, et à tenter, au moyen d'un comportement exemplaire, de favoriser l'apaisement des passions. Reconnaître Médée, et subrepticement la chasser, pour retrouver le beau visage de l'aimée.

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vendredi 18 mai 2012

CCXXV

L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

– La Rochefoucauld

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Il y a une absence qui est une absence physique et mentale, c'est-à-dire une absence qui finit par se confondre avec une disparition de pensées, et il y a une autre absence, féconde en pensées de toutes sortes, bien connue des amoureux, qui est une absence physique seulement, laquelle fait briller avec éclat la présence mentale et spirituelle. Ici, l'amour de l'absent n'est pas sans rapport avec l'amour de Dieu, en cette présence invisible aux yeux qui paraît saugrenue pour quiconque ne partage point cet amour ; ici, le dévot et l'amoureux sincère sont tous deux ridiculisés, pour des raisons ironiquement semblables. La différence est que le dévot joint les mains pour prier, alors que l'amoureux prend un stylo pour écrire. 

Les médiocres passions finissent rapidement par s'évanouir, parce que seule la présence physique de l'objet faisait tendre l'attention vers celui-ci ; aussitôt que les yeux ne sont plus occupés de lui, les pensées roulent vers mille objets divers qui favorisent encore l'oubli. Loin des yeux, loin du coeur : ce proverbe ne sera jamais vrai que pour ces médiocres passions, qui constituent, il est vrai, la grande majorité des passions. Mais jamais cette sentence pessimiste ne s'avèrera vraie pour les grandes passions, lesquelles sont toutes dirigées vers l'esprit, domaine impérissable. Le lecteur n'a pas besoin de terminer le roman de George Sand pour savoir avec certitude qu'Albert n'a point oublié Consuelo. Pour l'amoureux passionné, l'absence de l'aimé est un moyen de cultiver son amour, de favoriser son développement ; les sentiments vivent et s'agitent, comme en témoignent les rêves obsédants ; et l'on pourrait dire, pour résumer l'attitude de cet amoureux en face de sa passion : loin des yeux, près du coeur. 

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vendredi 11 mai 2012

CCXVIII

Ne t’inquiète pas de la manière dont je t’aime, je l’ignore tout le premier, seulement, je sens que retirer le nom d’amour à cette affection serait dire un blasphème.

– Georges Sand

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Amour, mot vague et beau. Sa signification trouble inquiète et décourage parfois les hommes de l'employer. L'amour est le plus sacré des mots ; on a des gestes de vénération pour lui. Écrire notre amour sur un arbre ou sur une feuille n'est point un acte anodin ; l'amoureux aime à se répéter son amour sous toutes ses formes, et le fait même de voir écrit quelque part le signe de son amour fait de lui le plus heureux des hommes. Écrire que l'on aime quelqu'un, sans même attente de réciprocité, c'est cultiver son amour. L'amour croît dans la solitude. Il n'y a pas que l'être aimé qui émet des signes pouvant être interprétés comme des signes d'amour, il y a l'amoureux lui-même, qui cultive avec bonheur cet art des signes d'amour, et ne s'en lasse pas. L'amour de l'amoureux est toujours nouveau ; à chaque fois qu'il se dit qu'il aime, il s'étonne et trouve une nouvelle source de joie. L'amoureux est celui qui ne se lasse jamais de son amour.

Les affections humaines se confondent en un ordre toujours incertain. Il y a un mystère dans la passion amoureuse réciproque, en cette pensée d'un hasard ayant fait se réunir deux êtres dissemblables éprouvant le même sentiment. Sans doute, l'amour encourage l'amour, et les signes d'amour émis concourent pour une grande part à attirer l'amour de l'autre ; mais le mystère de cette magique union des affects demeure. Néanmoins, l'expérience fait le plus souvent voir des amours partagés qui prennent des formes différentes, ce qui, chose admirable, ne nuit pas toujours à l'épanouissement réciproque de cet amour. L'un aime passionnément, est agité d'un vif désir physique, d'un désir d'union total, tandis que l'autre éprouve de la tendresse, sans répulsion mais également sans attirance ardente pour le corps de l'autre, une tendresse tranquille qui différe de l'exaltation passionnée ; d'où parfois le besoin de mettre les choses au clair, et de réserver le mot amour pour le premier affect, et de se contenter de celui de tendresse pour l'autre. Pourtant, c'est bien d'amour dont il s'agit ; dans les deux affects, il y a cette sympathie des âmes faisant de la présence de l'autre une joie sûre, ainsi que ce puissant mouvement de réhaussement de l'aimé, qui se reflète en même temps dans l'amant. Consuelo aime Albert, quoique différement de celui-ci ; et toute la beauté de leur relation est dans cette différence dont triomphe l'amour, victoire grande entre toutes prodiguant la foi salvatrice. Ne point appeler amour cet amour, qui est un véritable amour, serait bien dire un blasphème.

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lundi 16 avril 2012

CXCIII

La vengeance procède toujours de la faiblesse de l'âme, qui n'est pas capable de supporter les injures.

– La Rochefoucauld

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La fiction embellit les passions. La raison de cela n'est point difficile à trouver : c'est que les passions sont les ressorts de l'action. Sans elles, point de drames, point de romans, point de héros. Aussi, le créateur, en inventant une histoire ou en reprenant à sa manière propre un mythe ancien, rend, par tous les procédés de son art, la passion puissante, souveraine, sublime. L'iliade, c'est la colère d'Achille : passion basse magnifiée, élevée ; irritation devenue moyen de déploiement épique génial. Il est donc rare que l'art ne célèbre pas, sous une forme ou une autre, les passions, bien que, et c'est ce qui échappe au vulgaire, celle-ci soient toujours épurées, sublimées dans les oeuvres d'art dignes de ce nom, sans quoi elles ne prodigueraient cet étrange sentiment d'apaisement, sans quoi il n'y aurait tout simplement pas de catharsis. Les oeuvres réellement belles n'excitent point les passions, mais donnent l'expression la plus parfaite de leur mouvement : l'inégalée esthétique de Schopenhauer aide à comprendre ce point.

Il en va autrement pour les oeuvres inférieures, et notamment celles du cinéma ; là, les passions ne sont pas épurées, mais rendues spectaculaires, envoûtantes ; là, la fiction réellement ment, et suscite des effets souvent nuisibles. On ne compte plus les films de vengeance, sentiment fort utile au cinéma pour mettre en scène un héros charismatique animé par un violent désir de buter du monde, donc de produire du spectacle. Ces films rendent la vengeance sympathique, et le spectateur souvent confond, dans son excitation, vengeance et justice ; il n'y a pas de confusion plus dangereuse. Cette confusion naît ainsi : on nous présente un héros aimable et charismatique, on nous montre de cruelles injustices qu'il doit subir, enfin on rend abominables, détestables, grossiers ses ennemis, faisant qu'on en vient, comme le héros, à désirer la mort des connards dont on a, durant le film, vu toute l'ignonomie sans grâce. Dans Le vieux fusil, modèle du genre, Philippe Noiret n'est pas seul à vouloir tuer les nazis responsables de la mort tragique de sa famille ; le spectateur l'appuie, l'encourage, et se réjouit pour lui de ses succès. Par ailleurs, l'exécution de la vengeance, du fait de la mise en scène, est agréablement spectaculaire, ce qui n'est jamais le cas de la vengeance réelle, qui est d'une tristesse évidente mais également d'une laideur répugnante. Dans le réel, l'effet avilissant des passions n'est point composé par une habile mise en scène ; ce n'est que désordre, humeur, et expression de faiblesse. En regardant Kill Bill, le spectateur ne se contrôlant pas peut en venir à croire que la vengeance donne des forces, qu'elle permet à Béatrix Kiddo de se surpasser, comme si l'intensité du désir de vengeance rendait vraisemblables les exploits les plus incroyables. Nous sommes forcément excités en regardant Unglorious Basterds, car nous attendons, impatiemment, les scènes de vengeance jubilatoires : nous approuvons le spectacle un peu grossier de Shosanna Dreyfus, nous méprisons son fatal et stupide attendrissement, nous apprécions la scène finale, laquelle est encore une vengeance exprimant le triomphe de la vengeance sur tous les autres valeurs, sur l'histoire, sur la gloire, sur la manipulation, sur la sincérité. La vengeance est exaltée et communiquée sans la magie rédemptrice de l'Art.

La mariée était en noir de Truffaut, plus proche de l'art, où la bassesse de l'action est relevée par la qualité de l'expression et la fuite du spectacle grossier, n'a pas ces défauts flagrants qui donneraient raison à la suspicion de Platon à l'égard des créateurs de fictions. La cousine Bette, d'un tout autre genre et d'une tout autre puissance créatrice, est un roman qui fait voir, sans ornements divertissents, la vérité du désir de vengeance, qui est ramenée à sa juste valeur de passion triste et pitoyable. Mais combien regardent les films impressionnants de Tarantino sans avoir jamais lu un Balzac de leur vie ?