mercredi 16 janvier 2013

CCCIX

On ne saura jamais assez qu'il est plus important de fixer l'esprit que de l'instruire.
– Alain
 
L'esprit, ce souffle, s'égare aisément ; si l'on n'y prend garde, il virevolte dans tous les sens, croyant sincèrement progresser, confondant l'accumulation errante des connaissances avec le véritable savoir. Rien de plus symptomatique de cette illusion que ces étudiants et professeurs qui perdent leur temps à lire d'insupportables livres d'universitaires, interminables, longs, lourds, mal écrits, qui instruisent beaucoup sur mille détails superflus au point de noyer le lecteur dans une somme de vétilles dont l'esprit n'a que faire. L'érudition, le savoir universitaire, bien considérés, sont directement opposés au savoir et à la culture véritable ; c'est une vérité amère que n'osent pas voir les prétentieux chercheurs, enfermés dans leur sphère triste et étroite, incapables de reconnaître que la beauté ou la vérité doivent toujours se chercher dans les grandes oeuvres elles-mêmes, jamais ailleurs. Ce qui fait qu'une oeuvre est grande et classique, c'est la perfection de sa forme, notion inconnue aux écrivailleurs de thèses et mauvais commentaires qui expliquent en cinq cent pages avec des expressions empesées et des théories tordues ce que n'importe qui comprend en lisant attentivement le texte même. D'où l'importance de lire et relire toujours la même chose, les classiques. Beaucoup demandent des conseils de lecture, comme si les beaux livres dignes d'être lus n'étaient pas connus de tous ! Notre liste de lecture ne varie point : c'est toujours Homère, Sophocle, Platon, Shakespeare, Descartes, La Fontaine et compagnie ; et il ne saurait être question de préférences personnelles avant d'avoir fait ce travail de lecture obligatoire. Le marasme intellectuel dans lequel est plongé une bonne part des hommes vient de cette mauvaise méthode les poussant à fouiner partout sauf dans l'essentiel. On devine par là comment une bibliothèque doit être jugée.

Le par coeur n'est plus à la mode : c'est une méthode d'apprentissage de réactionnaire. Ce qu'on veut désormais, c'est que chacun puisse participer à un débat, donner son petit avis personnel, dire s'il est pour ou contre une thèse ; connaître les grands auteurs, c'est, pensent-ils, se soumettre à la culture établie, se laisser influencer par des autres, empêcher l'esprit d'être libre ! On imagine le mépris qui me vient à la bouche lorsque je me force à restituer ces idées décadentes. Je crie : péché d'orgueil ! La pensée ne se forme point sans être au contact régulier des belles pensées, et un esprit qui voudrait penser uniquement par lui-même demeurerait stupide, au niveau de l'opinion vulgaire. Il ne faut point se lasser d'écraser les prétentions des philodoxes ; c'est sain pour l'esprit. Toute pensée de valeur, toute idée digne d'être considérée, ne naît que suite à la fréquentation assidue des grands auteurs ; telle est la vérité à affirmer ici avec la plus grande force possible. Or, jamais l'on ne remplacera le par coeur pour réaliser cette tâche : un poème appris, une formule philosophique apprise, vaudront toujours mieux que tous les commentaires imaginables. "Le vrai est le tout" : vérité féconde, d'une richesse infinie, que l'on peut murmurer inlassablement à son esprit. "Booz s'était couché de fatigue accablé" : beauté qui ne s'abîme pas plus à la répétition que les premiers accords de la Barcarolle de Chopin. Méditons l'exemple de L'imitation de Jésus-Christ, ouvrage qui se contente de fixer en formules éloquentes les fondements de la piété, et qui a de fait davantage fait pour la piété chrétienne que tous les bouquins des théologiens réunis. "C'est en forgeant que l'on devient forgeron" ; "le mieux est l'ennemi du bien" : je crois qu'on ne mesure pas à leur juste valeur ces proverbes, si utiles à se rappeler sans cesse au quotidien. Nous avons plus à apprendre de Sancho Pança que nous ne le croyons.

Je veux fixer l'esprit ; c'est le sens de ces scolies. Qu'est-ce qu'une scolie, au juste ? À mon sens, rien d'autre qu'un exercice d'admiration. Tout commentaire devrait se réduire à ce rôle : faire admirer, à soi et aux autres ; explorer librement les potentialités infinies d'un classique ; rendre manifeste, par l'exercice de l'esprit au contact de l'esprit, le pouvoir de l'esprit. En faisant une scolie, je ne cherche donc pas autre chose qu'à faire mes humanités, et partager le fruit de cette étude, de cette σχολή avec ceux qui ont du plaisir à le cueillir. Heureuse entreprise qui n'a point de fin, car l'on ne cesse jamais d'apprendre et de trouver de la joie et de la force en développant pour soi les trésors de la culture. Les temples n'ont point été faits pour l'instruction des hommes, mais pour qu'ils puissent s'y recueillir. 

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mercredi 1 août 2012

CCC

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

– François de la Rochefoucauld

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En cette belle journée d'été, le soleil est à son zénith ; imposant, superbe, cette boule de feu familière m'étonne alors que, après ma sieste, je ne sais encore que faire de temps libre. Je me décide ; cet astre qu'on dit divin, je veux le défier ; je dépose fièrement et négligemment mon regard vers la grande source de lumière. Malgré ma détermination, je crois bien n'avoir pas tenu plus de trois secondes. Je suis maintenant aveuglé, je sens que ma rétine n'a pas appréciée l'exercice ; heureux d'être ainsi dominé par le maître de la nature, je titube un peu, me couche à nouveau, ferme mes yeux, et pense à ces tâches sombres, bleuâtres, indescriptibles qui occupent ma vision et mon entendement alors que mes yeux sont clos depuis déjà de nombreuses secondes. L'homme a besoin du soleil, il se doit de le célébrer, mais seuls les téméraires d'un instant essayent de l'affronter face à face ; Rê aime à être glorifié, mais punit dans l'instant ceux qui veulent regarder sa puissance de trop près.

Le soir venu, je pense à la citation de La Rochefoucauld, et désire affronter la pensée de la mort afin de me remémorer mes tristes angoisses d'adolescents, qui me semblent désormais tellement loin de ce que je suis. Je me couche sur mon lit, j'éteins toute source lumineuse, prend le soin de me plonger dans l'obscurité et le silence le plus total, n'ignorant point que l'Inquiétude comme la Mort sont filles de la Nuit. Je suis maintenant le plus possible isolé du monde ; mes sens sont presque muets ; aucun objet ne s'offre à moi ; mon entendement est livré à lui-même ; et ma pensée, d'habitude si proche de la terre ferme, s'égare sur moi-même, sur ce que je suis, indépendamment de mes souvenirs et projets, de mes passions et de mes préoccupations. Je me fixe moi-même, me plaît à me contempler en tant qu'être, et poursuis volontairement cette enquête sans fin. Je suis, j'existe ; je fais d'inutiles variations sur ce thème, sans avancer le moins du monde dans la perception de mon être. Imperceptiblement, je quitte la sphère étroite de mon être en tant qu'être, et reviens à mes pensées d'avenir, à mes aspirations les plus profondes ; je vois ma vie défiler en désordre selon ma rêverie, en vient à m'imaginer ma nouvelle position sociale, ma famille future, mon métier formidable, mes amis vieillissant avec moi, mes amusantes péripéties innatendues ; je vois des malheurs possibles également, et pense à ce que je pourrais faire pour les prévoir et les éviter ; et, enfin, pensée préparée et attendue, je songe à ma fin, je veux dire au terme et à la finalité de mon existence. Cette pensée est stérile, je le vois bien ; mais parce que je le veux, et parce que je suis fasciné par mon destin, j'insiste et creuse : que vois-je ? La vacuité de ma vie, la facticité de ma naissance, la certitude de mon anéantissement. Je suis, j'existe, et je vais mourir. Ce n'est point la possibilité de ma mort qui me préoccupe, il ne s'agit pas ici de risque et de contingence, mais bien de la nécessité implacable car absolument rationnelle de ma mort prochaine. Je suis destiné à mourir, je le sais comme deux et deux font quatre, ceci est irrévocable, inexorable ; aucune religion, aucune philosophie pourra me faire douter de cette loi de la vie : qui naît un jour, meurt un jour. Mon néant n'est donc point possible, il est une certitude ; et ce n'est pas seulement mon individualité qui disparaît avec ma mort, c'est mon être en tant qu'être. Maintenant, qu'est-ce que le néant ? Le néant, c'est l'absence de propriété ; par définition, le néant, ce n'est rien. Si je dis : je suis néant, je fais un contre-sens, car j'introduis de l'être dans le néant. Imperceptiblement, je m'aperçois que mon esprit, en cherchant à fixer mon néant, non seulement le manque, mais même l'abolit. Je veux penser à mon néant, et je trouve de l'être ;  je veux me plonger dans la pure nuit, et je fais jaillir de la lumière. Je vis, j'existe, et mon existence abolit toute pensée du néant. Ce n'est que l'échec de ma tentative de penser à mon néant, voire, si je suis narcissique, la fin injuste de mes belles activités, qui donne à ma méditation une tristesse vite dissipée. Échec fécond ! J'ai voulu me jeter dans la pensée de la mort, en deviner le fond macabre, et j'ai trouvé pourquoi la mort n'était pas à craindre. Rêvant la mort, j'ai senti la puissance de la vie ; j'ai vu l'irréductibilité de la vie et la lumière se profilant derrière toute ombre. Les angoissés  qui continuent à fixer le cours de leur pensée sur l'idée de leur mort ne sont pas moins sots que ceux qui tenteraient vainement de fixer le soleil à l'oeil nu plus de trois secondes. Ils ne le savent pas, mais leur aveuglement est signe de vie. 

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mardi 26 juin 2012

CCLXIV

Tout-puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel
Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;
Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes
Ces souverains éclats, ces invincibles armes,
Et les élancements de votre éternité.

– Paul Valéry

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Les astres ont élevé la pensée humaine. Il est probable que les premières méditations métaphysiques viennent directement de la contemplation du ciel étoilé, énigme infinie offerte à tous les hommes. Ce monde lointain où brillent des point lumineux se mouvant en un rythme fixe, suivant l'ordre de notre sphère céleste, apparaît comme un autre monde, supérieur, inaltérable, incorruptible. Le jour, les hommes voient les éléments s'altérer à chaque instant ; tout périt en une petite seconde ; tout se meurt et puis renaît ; les monuments les plus solides s'effondrent par la seule action humaine. La nuit, ce sont toujours les mêmes étoiles immuables qui sont regardées par les yeux émerveillés des hommes ; rien ne peut les détruire, ni les hommes, ni le temps, ni aucun dieu vengeur ; et c'est ainsi que naît l'idée d'éternité. Contempler les astres, élever son regard et son esprit jusqu'au ciel, c'est se désintéresser momentanément des contingences éphémères de la terre, c'est appréhender un monde parfaitement ordonné, signe sans pareil de la présence du divin. L'astronomie, en ses commencements, touche Dieu à chaque nouvelle découverte. Le cosmos, c'est-à-dire l'idée d'un monde harmonieux, est intimement lié à la contemplation et à l'étude du ciel étoilé, comme on le voit dans Aristote. Aussi, sans la pensée de l'astronomie, nous manquons le commencement de la métaphysique, et nous discourons vainement dans l'abstraction creuse. La seule bonne manière de faire de la métaphysique serait donc de partir des premiers balbutiements spéculatifs de l'humanité pour progressivement avancer jusqu'aux énoncés solides et précises de la science positive, lesquels resteront incompréhensibles si nous occultons le début du chemin humain. C'est par la perception du lointain que tout commence.

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samedi 16 juin 2012

CCLIV

Il arrive que les maîtres, surtout jeunes, se plaisent à discourir ; et les élèves ne se plaisent pas moins à écouter ; c'est la ruse de la paresse. Mais nul ne s'instruit en écoutant ; c'est en lisant qu'on s'instruit.

– Alain

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Cette remarque est la condamnation de l'apprentissage moderne, fondé entièrement sur l'oral et négligeant chaque jour davantage la lenteur bénéfique de la lecture. Il est bon que, grâce à Internet, l'accès aux cours et conférences d'hommes talentueux soit facilité ; mais ceci tend à rogner sur le temps jadis employé à la lecture silencieuse, solitaire, peu attrayante, mais laissant davantage de temps à la méditation personnelle. Toute véritable connaissance est personnelle. On ne peut point apprendre réellement quelque chose si l'on ne fait pas le chemin par soi-même, dans sa pensée ; et l'habitude d'avoir toujours un professeur à côté de soi pour nous indiquer, et parfois pour nous imposer un chemin à suivre, force notre esprit à s'accoutumer à ces béquilles imparfaites favorisant la paresse. Écouter des cours suffit pour avoir des bonnes notes et réussir à l'école ; mille exemples ne le prouvent que trop ; mais jamais les cours, aussi bon qu'ils soient, ne dispenseront de lire, c'est-à-dire de travailler en solitaire, avec sa seule tête, avec sa seule culture à disposition, son seul faible petit entendement manquant d'exercice. Lire, c'est oser faire le chemin seul ; c'est oser affronter les fortes exigences du deuxième genre de connaissance. Les Méditations métaphysiques est le modèle de ces grandes oeuvres qui obligent le lecteur à penser par lui-même ; et vraiment, qui pense comprendre Descartes en ayant suivi des cours sur son oeuvre mais sans avoir jamais eu le courage et la patience de faire en soi-même, en sa propre conscience, le chemin de pensée tracé par Descartes, celui-là n'a réellement rien compris. La société ne cesse pas d'engendrer des eunuques de la pensée, c'est-à-dire des entendements dénués de couilles, soumis à des logiques dont ils n'ont pas conscience et démunis des outils critiques nécessaires pour remettre en cause les systèmes dans lesquels ils rampent, euphoriques et malheureux. Imbéciles paresseux et lâches qui se contentent de la matière digérée par leurs maîtres, et ignorant de cette vérité au coeur de la culture véritable, qui est que qui travaille sa pensée travaille seul, en lisant.

samedi 19 mai 2012

CCXXVI

Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. 

– Pascal

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La raison est impuissante dans ces situations là, mais ce qu'on oublie presque toujours de dire, c'est que ce n'est certainement pas là son rôle. Les contempteurs de la raison ont beau jeu d'accuser la raison de manquer des vertus qu'elle n'a jamais prétendu posséder. Tout se passe comme si l'on voulait prendre la raison comme une faculté magique dont la capacité à engendrer certaines pensées pouvait suffir à dissiper tous les maux causés par notre capricieuse imagination. Mais ce n'est point la raison qui guérit des troubles de l'imagination, mais l'action, et tous ceux qui sont régulièrement confrontés au problème de la peur imaginaire le savent très bien. Pour surmonter la peur de couler, il est évidemment absurde de raisonner sur cette peur, de démontrer par mille raisonnement variés que cette peur n'est pas fondée, ou de se répéter les théories permettant de comprendre en quoi consiste la nage ; non, il faut faire taire la raison comme l'imagination, et se jeter à l'eau. Le comédien souffrant du trac se guérit en jouant et en cessant d'entretenir sa peur par la pensée. Pour se guérir du vertige, il faut monter l'échelle, mettre en mouvement ses membres, et s'élever sans y penser. Les impuissants ne bandent pas parce qu'ils pensent trop ; ils ne parviennent pas à suffisamment se laisser aller à leurs instincts ; ils sont trop préocuppés par le doute de soi-même ou la contemplation de l'amour sacré pour s'abandonner à leurs pulsions. L'élève craignant la page blanche est guérit lorsqu'il se force à écrire une première phrase, même médiocre : la stérile attente de l'inspiration est un mal imaginaire, comme tant d'autres, et comme tant d'autres, il se guérit par l'action. Il n'y a peut-être aucun mal imaginaire qui ne résiste au pouvoir de l'action. À l'amoureux transi qui souffre de l'indifférence de l'aimé, je lui recommande l'action, quelle qu'elle soit ; car en agissant, il avancera, et sera obligé d'arrêter de ressasser les mêmes mauvaises pensées. Aussi, l'on a pas tort de recommander aux mélancoliques de pratiquer un sport quelconque, et d'acculer les peureux, avec peut-être un peu de violence, afin de les pousser à l'action. Et le plus grand philosophe du monde n'aura point peur sur sa planche en bois, car il aura su faire taire sa raison au moment opportun pour laisser agir son corps, libre de toute pensée superflue. La force de la raison est de savoir s'éclipser lorsque les circonstances l'exigent. Qui raisonne bien ne raisonne pas toujours.

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lundi 23 avril 2012

CC

La douleur nous jette aussitôt dans des conceptions métaphysiques ; au siège de la douleur nous imaginons un mal, être fantastique qui s’est introduit sous notre peau, et que nous voudrions chasser par sorcellerie. Il nous paraît invraisemblable qu’un mouvement réglé des muscles efface la douleur, monstre rongeant ; il n’y a point, en général, de monstre rongeant ni rien qui y ressemble ; ce sont de mauvaises métaphores.

– Alain

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D'aucuns parlent pompeusement de l'oubli de l'être, inutiles galimatias discréditant la spéculation, mais c'est de l'oubli du corps dont il faut parler. Cet oubli provient pour une grande part du fait des mots naturellement abstraits que nous employons pour penser à nos maux : nous avons mal, nous souffrons, nous éprouvons un sentiment de malaise, nous déprimons, nous sommes fatigués. En parlant ainsi, nous nous cachons l'essentiel, nous oublions que tous nos affects, sans exception, proviennent du corps, et qu'il n'y a point, à proprement parler, de douleur de l'âme. Nous savons pertinemment qu'une grande majorité de nos malheurs ne sont pas provoqués par des chocs physiques ou par des maladies ; nous voyons que notre tristesse souvent naît d'histoires qui ne semblent avoir aucun rapport avec notre corps ; et nous en déduisons, sans nous apercevoir que nous parlons dans le vide, que seul l'âme peut soigner l'âme. Autrement dit, nous ne pensons point au fait que tous les problèmes psychologiques sont des problèmes liés au corps, qu'on le veuille ou non.

Cela ne veut point dire que les problèmes d'amour se résolvent en prenant des médicaments ; cela signifie que l'effort de l'esprit pour combattre les passions tristes, sans prendre en considération le corps qui soutient l'esprit, n'est qu'une exhortation vide, sans influence dans le monde concret. La course, la lutte, la gymnastique allègent bien davantage de maux que ne le font les vains discours des psychologues. Plus d'une âme serait sauvée si le corps qui est à sa base, ou, mieux, qui n'est pas autre chose que le corps, exécuteraient des mouvements volontaires et adéquats pour dégourdir l'esprit. Il vaut mieux savoir bien dormir, art négligé, que maîtriser la doctrine stoïcienne. 

Il n'est point rare de sentir notre pensée lourde et affaiblie, maladroite et répétitif ; nous insistons, nous cognons, nous balbutions ; d'où déception, irritation contre soi-même, et funeste cercle vicieux. On s'acharne contre le mouvement de la pensée sans songer que c'est notre corps qui nous immobilise ; nous faisons comme si nous pensions sans cerveau ou comme si cet organe était isolé de nos autres organes. Dans les examens, nous réfléchissons souvent moins bien que lorsque nous sommes chez nous, d'une part parce que le stress tend outre mesure notre corps et ralentit notre pensée, ce qui est bien visible lors des dernières minutes d'une épreuve lorsque la panique nous assaille, nous presse, nous faisant commettre les plus grossères maladresses ; et, d'autre part, parce que nous sommes pendant des heures assis sur des chaises rarement confortables, que nous ne pouvons point promener notre corps en même temps que nos idées, et que rapidement des douleurs aux doigts, au poignet, au dos viennent nous détourner de notre exercice. Si l'on rajoute à cela la vue du labeur des autres et la contemplation du ciel ensoleillé, il est aisé de comprendre de nombreuses contre-performances. L'étudiant voulant réussir au mieux ses examens, ce qui ne demande d'ailleurs aucun grands efforts vue la nullité des exigences actuelles, doit s'entraîner physiquement pour que son corps puisse tolérer une telle ascèce ; et apprendre à vouloir, surtout.

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lundi 9 avril 2012

CLXXXVI

Mais une femme en colère, à quoi bon l’écouter ? Je vois bien vite que c’est du chinois absolument ; je n’y comprendrai rien de grand, rien de beau, rien d’humain, aucune pensée, enfin, pour tout dire. J’entends, je n’écoute pas.

– Alain

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Et nous, hommes insensés, nous voulons interpréter ces violentes gesticulations de gestes et de sons ; mais dès que l'on commence seulement à considérer ces affolements passagers comme des pensées rationnelles, dès que nous essayons seulement de communiquer avec cette bête enragée, la plus terrible de toute, qu'est la femme en colère, nous sommes perdus, nous entrons dans leur jeu, et nous perdons toujours. La calme raison n'a aucune chance contre la passion déchaînée. Chercher à comprendre c'est ne pas comprendre qu'il n'y a rien à comprendre. La raison n'indique qu'un seul comportement : le silence, ou la recherche de mots apaisants, c'est-à-dire encore le silence. Le silence est la vertu secrète du sage habitué des femmes. Hélas ! Cette sagesse ne s'obtient pas aisément ; car le premier mouvement de l'homme en face de la colère absurde de la femme, est évidemment la colère ; et ce sont toutefois deux colères différentes, la seconde n'étant que l'effet de la première, n'étant que la réaction naturellement violente de l'intelligence devant la folie de la sensibilité. Répondre aux ovaires par les couilles, c'est nier la grandeur de la raison, c'est descendre jusqu'à la dangereuse puissance des passions ; au contraire, toujours l'humain, homme comme femme, doit s'efforcer de lentement et imperceptiblement redresser son partenaire en lui faisant voir un serein reflet de ce qu'il a de meilleur. Le colèreux doit désirer le chemin vers la tranquillité silencieuse, et vouloir réveiller sa raison temporairement endormie. 

Une femme qui s'énerve sous l'influence de ses ovaires, ce n'est point une femme, ce n'est point un être humain ; c'est le vacarme sauvage d'une ovule sur pattes à l'agonie. Pitié pour les ovules et sérénité devant la fureur féminine ! Le secret de Socrate, qui parvint à supporter la fameuse Xanthippe pendant toutes ces années, est tout entier dans ces deux mots : laisser couler.

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samedi 25 février 2012

CXLII

J'appelle problématique un concept qui ne renferme aucune contradiction et qui, comme limitation de concepts donnés, s'enchaîne avec d'autres connaissances, mais dont la réalité objective ne peut être connue d'aucune manière.

– Kant

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Nous ne pouvons pas apprécier à sa juste valeur la philosophie si nous considérons les ingénieux systèmes élaborés pour répondre aux questions métaphysiques naturelles de l'homme comme des descriptions vraies du monde. Si nous prenons les prétentions des métaphysiciens au sérieux, si nous cherchons absolument la pure vérité dans leurs assertions, alors nous deviendrons ou des dogmatiques niais et fastidieux, ou des contempteurs amers de toute forme de spéculation. Or Kant, bien qu'il soit aux antipodes d'un scepticisme à l'égard de la métaphysique, pour laquelle il ne cesse de travailler, permet de penser les concepts philosophiques d'une autre manière qu'on ne le faisait auparavant ; cette profonde innovation est à rapprocher du détachement qu'il fit de la pensée et de l'être, lesquels étaient, avant lui, trop souvent liés, comme s'il s'agissait d'une évidence qu'il fallait surtout ne pas interroger. Car c'est bien de coupure entre l'être et la pensée, l'idée, le concept, l'entité censé correspondre à la réalité objective dont il s'agit ici, coupure dont on trouve un parfait exemple dans la réfutation que Kant fait de la preuve ontologique de l'existence de Dieu. 

Kant fait sans doute preuve d'un grand jugement et d'une compréhension rare de la nature humaine en ne cherchant pas uniquement, comme tant d'autres sceptiques avant lui, à bloquer l'accès à une connaissance déterminée des êtres intelligibles qui dépassent, pour utiliser son vocabulaire, toute expérience possible ; en effet, l'un des coups de génie de Kant, est d'avoir introduit en philosophie des concepts qui ne prétendent pas avoir un sens positif, c'est-à-dire des concepts qui ont une toute autre utilité que de rendre compte du réel. Tel est le concept de noumène, que Kant n'utilise que dans un sens négatif, problématique, limitatif, et qui est pourtant indispensable à la philosophie critique, puisqu'il permet, en distinguant les phénomènes des choses en soi, de poser des bornes utiles à l'entendement, traçant des frontières là où tout était confus, donnant au métaphysicien une carte précise du territoire sur lequel il veut s'aventurer ; et l'on peut d'ailleurs regretter qu'après Kant tant d'éminents philosophes n'aient pas jugés bons de se servir des découvertes du "géographe de la raison", comme il se plaisait à qualifier Hume. 

Petit à petit, on en viendra à cette grande idée : le concept, en philosophie, ne doit pas être jugé en fonction de son adéquation avec la réalité, mais compris comme l'élément essentiel de la pensée philosophique, c'est-à-dire en tant que concept opératoire, en tant que fabrication indispensable au philosophe pour articuler son mode de pensée propre. Il faut être reconnaissant à Gilles Deleuze d'avoir à ce point insisté sur l'invention conceptuelle qui caractérise la philosophie, même si nous devons être critiques sur de nombreux points de cette vision, justement trop conceptuelle, de la philoosphie. Le concept n'est pas obligé d'avoir un sens positif pour être valable ; il se doit simplement d'être efficace, fécond, puissant.

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dimanche 29 janvier 2012

CXV

Nous devons construire sur ce qui résiste, comme font les maçons.

– Alain

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Tout ce qui est réel est résistant, tout ce qui est résistant et réel. Mais l'homme faible refuse de se faire maçon ; il n'aime pas déployer ses forces et jette l'anathème sur tout ce qui n'est pas directement malléable ; c'est une sorte de tyran sans pouvoir ; mieux, c'est un enfant. Pour l'enfant, rien ne résiste ; il ne travaille pas, il prie, il crie, et reçoit. La résistance du monde ne lui apparaît pas, c'est-à-dire que le réel ne lui apparaît pas. Il ne procède que par des signes, messagers magiques allant sans cesse de ses caprices à leurs réalisations quasi immédiates ; c'est ce que l'observation des si bien nommés enfants rois fait bien voir. 

Nombreux sont les enfants rois qui ne parviennent pas à retirer leur couronne. Par le refus du travail, ils se refusent le monde ; ils vivent dans des pays imaginaires où tout est donné, et tout de suite. Ils ne le savent pas, mais ils vivent dans l'âge d'or ; aucune sueur ne coule de leur front ; ils continuent à tout reçevoir, à tout accepter, et ignorent l'origine de leur langueur. L'homme qui ne construit rien est nécessairement malheureux, et il n'y a que les tchandalas qui ne savent pas orienter leur volonté vers des objets solides qui sombrent dans l'ennui. Je ne m'étonne pas que ce soient souvent les savants et les artistes qui souffrent le plus de l'ennui ; c'est que l'objet sur lequel ils tentent de bâtir n'est pas palpable, qu'ils finissent par errer en des rêveries liquides, et qu'ils ne sentent pas assez la matière sur laquelle ils travaillent pour pouvoir y concentrer leurs efforts. L'immatérialité des idées fait la misère des intellectuels.

Pourtant, un écrivain, un savant, est un artisan comme un autre, ce qui est déjà plus visible pour les sculpteurs ou les peintres. Il faudrait sans cesse avoir dans l'esprit cette analogie, pour ne jamais oublier que l'idée est une matière réelle, et donc résistante. Les prolétaires, qui savent si bien ce que c'est que la résistance de réel, ne voient pas que la matière des penseurs est tout aussi résistante et difficile à traiter que la leur ; d'où des moqueries, rarement tout à fait injustes, envers ces intellectuels qui ne savent rien faire de leur main, qui restent assis à contempler des nuages inconsistants, irréels. La considération des grands penseurs fait heureusement voir qu'il en est tout autrement ; tous ne sont pas des fainéants refusant le moindre effort véritable et se réfugiant dans des idées creuses, toutes faites, confortables, inertes, mollasses. Ne confondons pas les penseurs endormis avachis dans leur nuages avec les penseurs éveillés qui affrontent tous les jours le réel résistant.

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samedi 28 janvier 2012

CXIV

Quand tous les calculs compliqués s'avèrent faux, quand les philosophes eux-mêmes n'ont plus rien à nous dire, il est excusable de se tourner vers le babillage fortuit des oiseaux, ou vers le lointain contrepoids des astres.

– Marguerite Yourcenar

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Il faut toujours en revenir à la nature, c'est-à-dire qu'il faut partir et repartir du commencement. La révolution copernicienne ne prend son sens que si l'on se souvient du mouvement naturel, qui est de croire que c'est le soleil qui tourne autour de nous. Toutes les grandes découvertes scientifiques devraient s'apprécier ainsi. Les vérités des sciences ne sont pas évidentes, et les erreurs qu'elles combattent à coup de preuves austères ne sont pas dénués d'une forme de vérité qu'il faut prendre en compte dans le processus du savoir. Si nous ne faisons et ne refaisons pas sans cesse le chemin qui mène du sentiment immédiat à la certitude de la connaissance, de l'émotion muette aux explications logiques, nous n'obtiendrons jamais qu'un savoir limité, faible, bassement utile, donc inutile. Le savoir fort, profond, fondé sur le chemin naturel de l'esprit, ne méprise pas les erreurs naturels ; il est aussi savoir de l'apparence ; la positivité du faux ne lui échappe pas ; et c'est pourquoi il mêle dans son processus aussi bien la mentalité enfantine qui fait de toute chose divinité que la science rigoureuse qui fait voir la vérité positive derrière toutes les illusions. 

Je ne conçois pas d'authentique astronome qui serait insensible à la contemplation du ciel étoilé. Je veux dire que pendant toute sa vie l'astronome se doit, pour aller au bout de sa science, de confronter ses impressions venant de son oeil nu avec ses calculs de bureau ou avec ses rigoureuses observations faites par un téléscope monstrueusement puissant ; et il ne suffit pas d'avoir eu une vocation dans sa jeunesse, mais la vocation devrait toujours se reconstituer inlassablement ; sans quoi, l'astronome s'endort sur ses instruments et ses ordinateurs, il n'est plus qu'un rouage en marche sans âme, ne traçant aucun chemin, se contentant d'être grossièrement efficace. Le savoir véritable n'est efficace que par détour et vise bien plus haut.

Parfois, il est bon de faire taire notre exigence de connaissance et de laisser s'exprimer les éléments de la nature, qui ne parlent aucun langage par eux-même, et qui ont justement pour cela une puissance que n'auront jamais nos inflexibles théories. Il y a un moment où l'on doit écouter les chants aussi simples que profonds d'Alberto Caeiro : 

Je crois au monde comme à une marguerite,

Parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui

Parce que penser, c'est ne pas comprendre...

Le monde ne s'est pas fait pour que nous pensions à lui

(Penser, c'est être dérangé des yeux)

Mais pour que nous le regardions et en tombions d'accord...

Moi je n'ai pas de philosophie : j'ai des sens...

Si je parle de la Nature ce n'est pas que je sache ce qu'elle est,

Mais c'est que je l'aime, et je l'aime pour cela même,

Parce que lorsqu'on aime, on ne sait jamais ce qu'on aime

Pas plus que pourquoi on aime, ou ce que c'est qu'aimer...

Aimer est la première innocence,

Et toute innocence ne pas penser...


Hélas ! Lorsque nous sommes entourés par l'urbanité envahissante, lorsque le silence n'existe pas même dans la nuit profonde et que les étoiles sont invisibles, quand tout nous rappelle l'aventure technique de l'homme, quand tout est signification car marquée du sceau de l'utilité, quand la nature se réduit à des jardins artificiels et les animaux à des pigeons obèses, comment pourrait-on se laisser immerger par les charmes purs de la nature ? La contemplation des étoiles et des plantes demande un dénuement, une sérénité, une distance vis-à-vis de l'humanité que la vie moderne ne permet pas. Il faut ou paisiblement voyager dans quelque région tranquille, ou se faire rustique gardeur de troupeaux.

Posté par Baschus à 20:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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