samedi 10 août 2013

CCCXVIII

Le préjugé est une opinion sans fondement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu'on veut, avant qu'il puissent juger. 

– Voltaire

La difficulté à comprendre la nature du préjugé vient de ce que nous sommes forcés d'avoir des préjugés. Qui pourrait se vanter d'avoir toujours des opinions fondées ? Et qui peut se payer le luxe de suspendre toujours son jugement, de ne rien affirmer de certain ? Dieu seul pourrait se passer de préjugé ; mais nous sommes hommes, et nous devons renoncer à connaître le monde par l'intuition divine. Il n'est pas prudent de s'empresser de condamner tous les préjugés, ne serait-ce que parce qu'il y a des préjugés qui ne sont pas faux. Le préjugé est une opinion sans fondement, c'est-à-dire que la vérité de l'opinion n'est pas prouvée et que celle-ci ne repose pas sur un socle assez solide pour qu'on puisse l'énoncer avec confiance. Pour les enfants, la nécessité de leur inqulquer des préjugés exprimant une opinion vraie est évidente ; mais arrivés à l'âge mûr, nous devons encore nous reposer sur des préjugés. Par exemple, j'ai un préjugé concernant les italiens : je crois qu'ils sont plus passionnés que les français. Je le crois, parce que je passe mon temps à lire Stendhal, et que les témoignages de touristes vont dans ce sens. Mais je ne suis jamais allé en Italie ; mon opinion n'est pas fondée, et j'en ai conscience. Pourtant, je crois vraiment que les italiens éprouvent des passions plus intenses que nous ; quoique j'ai conscience que ce soit un préjugé, j'estime que cette opinion a plus de chance d'être vraie que fausse. Ce préjugé n'est donc sans doute pas mauvais ; et il ne manque plus que je fasse un voyage en Italie, que je parle aux italiens, que je m'intéresse de près à leurs moeurs pour que mon préjugé devienne un jugement vrai. 

Mais pourquoi alors les philosophes, les esprits libres, à la Voltaire, s'acharnent tellement à combattre les préjugés ? Pour une raison toute simple : la plupart des hommes confondent leurs préjugés incertains avec des jugements sûrs. Si nous savions tous discerner le préjuger du véritable jugement, le préjugé de poserait pas de problème. Or l'expérience montre que les hommes, dès qu'ils se meuvent dans la sphère de la pensée, sont atteints du vice de la précipitation et de la présomption. Plutôt que de prendre la peine d'examiner leur opinion, et de prendre conscience qu'elle n'est pas fondée, ils préfèrent la lancer à toute allure et déclamer, péremptoires, qu'ils savent ce qu'ils disent, que c'est comme ça, et que si les autres ne sont pas d'accord, c'est qu'ils sont cons. C'est précisément contre cette présomption, venant de l'orgueil naturel des hommes, que les philosophes se battent. Ici, pensons à l'éternel Socrate, incarnation de l'esprit libre : tu crois savoir, mais tu ne sais rien, et je vais te le montrer ; quant à moi, je ne me précipite pas, j'essaye de développer des idées comme je peux ; néanmoins je fais renaître sans cesse à mon esprit modeste cette sentence qui fait ma sagesse : "la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Les célèbres apories socratiques libèrent l'esprit car elles font prendre conscience que nous avons des préjugés ; et le seul fait de savoir qu'on exprime une opinion à partir d'un préjugé permet de se libérer de celui-ci. Aussi les philosophes, bien qu'ils aient raison de chercher à transformer, avec l'aide de la science, leurs inconsistants préjugés en jugements fermes, doivent surtout apprendre, à eux et aux autres, à discerner ce qui relève d'une opinion incertaine ou d'un jugement certain. C'est le chemin de la liberté de l'esprit, et le seul possible ; toute sagesse vient de là ; la modestie de l'esprit conduit au triomphe de l'esprit. 

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mercredi 11 juillet 2012

CCLXXIX

On voit par là que, si la philosophie est strictement une éthique, elle est, par cela même, une sorte de connaissance universelle, qui toutefois se distingue par sa fin des connaissances qui ont pour objet de satisfaire nos passions ou seulement notre curiosité. Toute connaissance est bonne au philosophe, autant qu'elle conduit à la sagesse ; mais l'objet véritable est toujours une bonne police de l'esprit.

– Alain

Philosophie

On s'embête toujours en essayant de définir la philosophie, trouvant des subtilités à n'en jamais finir, de sévères objections à toutes les tentatives, et en niant sans cesse ce qu'indique le bon sens et l'étymologie. Ce n'est pas la peine de chercher aussi compliqué pour aboutir à des résultats aussi stériles. Pendant quelques temps, j'estimais que Deleuze et Guattari avaient bien répondu à la question ; c'était lorsque j'étais bêtement deleuzien ; je ne voyais dans les philosophes plus que l'art de fabriquer des concepts. Et Montaigne, quel concept avait-il inventé celui-là ? Et Alain ? Et Jules Lagneau ? Ils en sont où, ces philosophes, avec leur chaosmose, comme disent avec beaucoup de pédanterie les deux allumés du concept ? Pourrait-on dire qu'ils ne sont pas philosophes parce qu'ils n'ont pas su forger de nouveaux concepts ? Définition moderne de la philosophie qui se moque de l'étymologie ainsi que de tout élan vers la sagesse et qui, comme par hasard, convient particulièrement à Deleuze. 

Je m'aperçois maintenant que la courte préface d'Alain à ses 81 chapitres sur l'esprit et les passions (ou à ses Éléments de philosophie, c'est pareil), vaut à elle seule toutes les laborieuses élucubrations de Deleuze sur le sujet. Alain, à son habitude, part de l'étymologie, et trouve le chemin vrai ainsi. La philosophie, "c'est, aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets." Pour développer la définition, il suffit de considérer les moyens du philosophe pour réaliser sa tâche, lesquels consistent toujours dans l'acquisition de la connaissance et la méthode pour bien juger de soi et du monde. Et ce besoin de connaissance et de fermeté dans le jugement mènent tout naturellement vers les théories de la connaissance, dont nous oublions trop facilement l'intérêt éthique sous-jacent. Dès qu'une science nous enseigne à bien juger, elle nous conduit vers le chemin de la sagesse. Aussi, l'exigence de connaissance du philosophe n'a pas de fin ; il est encyclopédique, il cherche le savoir absolu, mais conscient qu'il sera toujours en quête de nouvelles connaissances, qu'il ne se figera en aucun système définitivement arrêté, sachant même que le refus de l'achèvement du savoir fait la vie même de la philosophie, discipline mouvante en son principe même. Être philosophe, c'est refuser de s'arrêter de chercher, en trouvant du bonheur dans l'ininterruption de cette recherche qui paraîtra toujours ridicule au vulgaire. 

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jeudi 21 juin 2012

CCLIX

Le concret de l'intuition est une totalité, mais seulement la totalité sensible – une matière réelle dont les constituants sont seulement juxtaposés dans l'espace et le temps : cette absence d'unité du divers qui caractérise le contenu de l'intuition ne devrait pourtant pas lui être imputée comme un mérite et une supériorité sur l'intelligence.

Hegel


      Bam ! Merci Hegel ! Ça, c'est dans la gueule des phénoménologues pompeux et obscurs qui prétendent retrouver le contact avec l'être brut, se gorgeant d'une intuition magique et attaquant injustement, jalousement, les connaissances irréfutables de la science positive. Ne pouvant espérer rivaliser avec la rigueur et l'étendue des connaissances des savants, certains philosophes, vers la fin du XIXème siècle, se sont mis à voir le scientisme un peu partout, à craindre la mort de la philosophie, et surtout à se sentir attaqué dans leur amour-propre de philosophe ; cherchant à trouver une nouvelle légitimité à leur activité, désirant absolument se démarquer des sciences qu'ils ne peuvent s'empêcher de mépriser, ils ont couru vers l'immédiaté de l'intuition, vieil Éden qui se veut concret, mais qui est d'autant plus abstrait et vague qu'il est plus fantasmé que réel.
     La phénoménologie, en essayant de retrouver le contact de l'être brut par les moyens les plus insupportables du langage, en inventant une prose empesée incompréhensible pour le commun des entendements humains, en créant des concepts pédants ne servant qu'à exprimer en un grotesque galimatias des vérités banales, s'est condamnée à être à la fois ridicule et hautaine, qualités qui ne furent évidemment pas sans l'aider à gagner l'estime et l'intérêt des universitaires. Le nombre d'articles, de mémoires, et de thèses qui ont été écrites en un siècle pour démêler un sens dans livres emmerdants d'Husserl doit être effarant ; mieux vaut ne pas y songer. 
     Avec Hegel, on remarque avec une profonde acuité que l'intuition séparée de l'intelligence ne peut apporter aucune connaissance véritable. En effet, c'est par l'intelligence que nous lions les choses entre elles, que nous analysons le réel, c'est-à-dire que nous le décomposons, nous établissons des différences au sein de la totalité dans le but d'ordonner rationnellement ce contenu et d'en former une connaissance solide. Sans l'intelligence, sans la science, le contenu de l'intuition ne peut que demeurer dans une imprécision improductive, dans une indétermination dont on ne peut rien tirer d'intéressant. Les phénoménologues ont décidé de penser à l'envers : ils eurent l'extravagance d'essayer vainement de se détacher de la science pour retrouver un contact immédiat avec le monde, alors qu'au contraire, le seul et unique chemin qui vaille est celui allant de l'intuition, de l'expérience sensible, jusqu'aux abstractions de la science, c'est-à-dire jusqu'à la véritable connaissance des choses. La clique insupportable des phénoménologues ne se rend ainsi visiblement pas compte qu'elle ne peut que produire un résultat mille fois inférieur à celui des arts, qui eux parviennent de fait à s'émanciper des concepts pour parvenir à leurs fins. Si l'on veut retrouver le contact immédiat avec le monde, où je ne sais quelle autre foutaise, il est pourtant évident qu'il vaut mieux pratiquer la littérature, la poésie ou la musique plutôt que de se taper les illisibles torchons philosophiques des phénoménologues. 

mercredi 13 juin 2012

CCLI

Cognitio primi generis unica est falsitatis causa, secundi autem, et tertii est neccessario vera.*

– Spinoza


Nous sommes informés de tout et nous ne savons rien. Savoir doit être pris ici dans son sens fort, qui correspond au second ou troisième genre de connaissance chez Spinoza, par opposition au savoir de sens faible, à la connaissance du premier genre, venant d'ailleurs que de soi-même, par ouï-dire. Nous croyons maîtriser certaines thèses et certaines distinctions conceptuelles, mais dès que nous faisons l'effort de creuser ces idées, nous nous aperçevons que nous n'avions qu'une connaissance superficielle de ces choses. On nous a gavé de formules et de recettes magiques ; nous les avons appliquées aux problèmes artificiels que nos maîtres nous ont posé ; mais presque jamais on nous a conduit jusqu'à la connaissance véritable, profonde, qui inclut la genèse de l'idée, son développement et sa démonstration. Ainsi nous apprenons sans comprendre ; notre savoir est faible, cantonné à l'incertitude du premier genre ; il suffit d'un rien pour l'ébranler.

Il est vrai que la spécialisation des scientifiques nous contraint à nous limiter à ce premier genre de connaissance, car il ne suffirait pas de toute une vie pour comprendre véritablement, c'est-à-dire en faisant le difficile chemin par soi-même, la somme des savoirs de toutes les sciences réunies. Il vaut mieux être informé que la terre autour du soleil que de l'ignorer, même si à peu près aucun de nous ne sait, à proprement parler, pourquoi la terre autour du soleil. La révolution copernicienne peut être vaguement comprise par tout un chacun, mais le savoir véritable ne tolère point cette confusion, ce vague, cet à peu-près dans la conception de l'idée ; au contraire, sa vérité éclate, s'impose en une précision sans faille, en un jaillissement irréfutable. Il en va ainsi des propositions mathématiques les plus faciles ; pourquoi en serait-il autrement des théories les plus complexes ? Seulement, nous n'avons pas le temps, ni les moyens, de faire le chemin par nous-mêmes, et nous devons nous contenter d'être informé du résultat des dernières recherches entreprises. Au fond, cela n'est pas si dramatique du moment que l'on s'efforce de bien faire la différence entre le véritable savoir, du second et troisième genre de connaissance, et le savoir faible, bêtement efficace, du premier genre de connaissance. Par là, la présomption est évitée, ce qui est déjà beaucoup.

*La connaissance du premier genre est l'unique cause de fausseté, et celle du deuxième et du troisième est nécessairement vraie.

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mardi 12 juin 2012

CCL

Il y a des cerveaux de trois sortes, les uns qui entendent les choses d'eux-mêmes, les autres quand elles leurs sont enseignées, les troisièmes qui, ni par soi-même ni par l'enseignement d'autrui, ne veulent rien comprendre.

– Machiavel

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Le vieux rêve républicain du triomphe définitif du savoir sur l'ignorance est à peu près terminé : nous disons vouloir combattre l'ignorance, non l'éradiquer ; et c'est l'expérience, juge sans indulgence, qui a mis un terme à l'utopie d'une société dans laquelle aucun citoyen ne serait superstitieux et inculte. L'échec était prévisible ; car, pour réussir, il n'eût point fallu se contenter de concevoir toutes les mesures possibles pour développer l'enseignement gratuit pour tous, il eût encore fallu, ce qui est impossible, faire en sorte que tous les citoyens désirent assimiler des connaissances et comprendre rationnellement le monde. Pour apprendre, il faut vouloir apprendre. L'école peut forcer l'élève a avoir de la discipline et à assimiler un certain nombre de savoirs élémentaires, tels que l'écriture, le calcul, ou la lecture ; mais jamais elle ne pourra forcer un homme à aller plus loin dans sa recherche de connaissance, à lui faire aimer la littérature, à lui faire apprécier les mathématiques, à lui donner envie de découvrir la philosophie. Si un élève se moque de ce que peut bien être l'ADN, ne voit aucun intérêt à savoir les planètes qui composent le système solaire, et trouve ridicule d'être ému par un quatuor de Beethoven, le professeur est presque sans recours pour inverser la mauvaise tendance de l'élève ; et la séduction d'un homme, aussi doué soit-il, suffit rarement à ouvrir les yeux d'un homme borné. Il y a ainsi un nombre considérable de cas qu'on ne peut sauver de l'ignorance, car ils se précipitent, de leur plein gré, dans le mépris du savoir, voire dans une glorification de l'incompréhension. Ce qui n'est d'ailleurs pas si dramatique, car si l'on peut assurément mieux vivre en étant savant, on peut également mener une existence tout à fait correcte lorsqu'on est ignard, pourvu que l'on sache allier un bon tempérament avec un goût pour des activités qui mettent le corps en action. Enfin, c'est une grande question, mille fois posée, que de savoir pourquoi les savants sont si rarement sages ; et j'ai ma petite idée là-dessus.

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samedi 12 mai 2012

CCXIX

Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'oeuvre. Et je dis aussi à l'oeuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'accroche au beau. L'humanité secoue cette vermine.

– Alain

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Les professeurs apprennent à ne point mépriser les notes ; c'est que ce sont leurs confrères qui les font, et qu'ils ont presque toujours besoin de s'appuyer sur elles pour faire leur cours. Les livres de la Pléiade sont de plus en plus volumineux, parce qu'on les surcharge en fin de volume de centaines de pages de notes fastidieuses et de commentaires inutiles. Un beau livre se tient par lui-même ; c'est une véritable faute de goût des éditeurs de la Pléiade que d'avoir transformé leurs beaux livres en livres universitaires. Le premier volume en Pléiade des Mémoires de Saint-Simon a 500 pages de notes ennuyeuses, ce qui fait tout de même un tiers du livre.

Les grands romans, je veux dire ceux qui ont beaucoup de pages, sont très peu connus car l'école ne les fait pas étudier autrement qu'en extraits. De nombreux lycéens connaissent le début des Confessions de Rousseau, des étudiants moins nombreux connaissent les six premiers livres, mais rarissimes sont ceux qui ont lu le livre dans son intégralité, comme si la fin était moins intéressante que le début, alors que ce n'est évidemment pas le cas. On a l'impression que le seul chapitre important de l'Esprit des lois est le fameux texte ironique sur l'esclavage des nègres. On dirait que tout Proust est dans l'épisode de la madeleine. Les extraits proposés habituellement de Schopenhauer font croire qu'il n'a écrit que des textes pessimistes utiles pour les dissertations de philosophie sur le bonheur. Seul le premier livres des Fables de La Fontaine est à peu près étudié au collège ou au lycée, lorsque les professeurs de français ne préfèrent pas faire étudier à leurs élèves un rappeur sans talent. Peut-être que, pour un cours de littérature, la lecture suivie et vivante d'une oeuvre longue est plus instructive que la sélection d'extraits de dizaines d'oeuvres différentes, ce qui permet davantage aux élèves de faire semblant d'avoir une culture littéraire étendue, alors qu'ils n'ont par là qu'une connaissance de façade des grands textes de l'humanité. J'ai toujours trouvé que dans les cours de français les professeurs passaient trop de temps à l'analyse fastidieuse des techniques d'écriture employées au détriment de l'essentiel, qui est le texte même, dans son déroulement senti, dans son mouvement vécu, c'est-à-dire dans le texte lu. L'école n'a point ces préocuppations, toute occupée qu'elle est à donner à ses pauvres élèves l'apparence utile du savoir. 

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dimanche 6 mai 2012

CCXII

Enseigner, c'est apprendre deux fois.

– Joubert

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Enseigner, c'est apprendre deux fois ; et il est presque toujours nécessaire d'apprendre deux fois pour apprendre réellement. Apprendre quelque chose, c'est l'inscrire en soi, de sorte que l'on peut convoquer son savoir au moment désiré. Fait remarquable : si l'on apprend un poème en une journée, en passant toutes les heures que l'on voudra dessus, et que l'on ne prend pas la peine de le revoir les jours qui suivent, il sera oublié très rapidement ; alors que si l'on s'efforce de l'apprendre progressivement et de le revoir pendant un certain nombre de jours, il sera gravé fort longtemps dans notre esprit. Il n'en va pas autrement pour les autres savoirs qui ne demandent point un simple effort de remémorisation ; mais dans tous les savoirs, dans chaque élan vers la connaissance, il y a un rôle important de la mémoire que l'on ne peut négliger. Il ne suffit point de comprendre une seule fois la fameuse formule synthétique de Kant, l'intuition sans concept est aveugle, et le concept sans intuition est vide ; comprendre une seule fois, c'est vouer sa connaissance de la philosophie kantienne à l'oubli. Au contraire, il faut refaire le chemin de la compréhension à de nombreuses reprises pour être sûr de maîtriser le sens de la formule, et savoir à sa guise la convoquer à bon escient.

Enseigner, c'est objectiver un savoir contenu en soi, et, par là, lui faire prendre davantage de consistance. Il n'y a pas de meilleur moyen pour consolider ses connaissances que de se servir de la médiation de l'autre, avec ses exigences, ses caprices aussi, et ses incompréhensions. Pour enseigner, il faut accepter l'autre tout entier, tout en parvenant, par le discours, à se faire entendre sans sacrifier sa pensée intime ; c'est une victoire et sur l'auditoire, et sur soi. Ceux qui se sont destinés à faire uniquement de la recherche, en passant leur temps sur des détails dont tout le monde se fout, et qui ne prennent point la peine d'essayer de faire partager un contenu intéressant à un auditoire, ceux-là ont presque toujours une fâcheuse tendance à ignorer les fondements de leur savoir, qu'ils ont oublié par le mépris de leur simplicité, tendance que n'ont point les enseignants qui doivent toujours refaire le grand chemin de la connaissance, allant des fondements aux sommets, des principes aux développements ; toujours ils s'efforcent de faire les mêmes distinctions essentielles, mais, à chaque fois, une nouvelle perspective s'ouvre à eux en retournant modestement à la simplicité. La nécessité de se faire entendre de l'autre oblige à ce retour fécond à la simplicité, que les prétentieux chercheurs généralement dédaignent, par une conséquence difficilement inévitable de leur fonction. En enseignant, on apprend deux fois, et, par la répétition créatrice, on se construit un savoir renouvelé, aussi solide que rare.

 

mercredi 18 avril 2012

CXCV

Il est difficile de se rendre vraiment propres toutes les connaissances que l'on a pu recevoir dans le cours de l'éducation. Une partie s'efface de la mémoire, et plus de facilité pour les acquérir par une nouvelle étude est presque le seul profit qu'on retire d'une première instruction.

– Condorcet

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La grande majorité des hommes se contentent d'une première instruction, et négligent la forte impulsion prodiguée par celle-ci en se plongeant le plus rapidement possible, comme le veut notre société, dans des divertissements stupides qui sont nuisibles au maintien de l'esprit critique. Ce qui n'est vu qu'une fois ne s'ancre pas ; pour être marqué par une idée, il faut la ressasser. C'est dire que la jeunesse ne permet point d'acquérir une sagesse véritable, mais seulement les fondements plus ou moins solides sur lesquels nous nous appuirons dans les différents âges de notre vie. Peut-être que la sage vieillesse commence lorsqu'on répète volontairement les mêmes expériences, lorsqu'on peut, à partir d'une nouvelle perspective, aborder différemment une intuition de jeunesse. Les peintres ne changent pas beaucoup de style, pas plus que les écrivains ; et les philosophes ne cessent pas de développer, sous des formes variées, une même intuition primordiale. 

Il y a un temps pour la découverte du monde, temps vivace et allègre, et il y a un temps pour la méditation, la rumination, et la digestion du savoir, temps que je me figure plus majestueux, plus calme, plus nuancé ; ce sont deux bonheurs différents. Alain, vers la fin de sa vie, avait lu des dizaines de fois La Chartreuse de Parme : voilà une anecdote qui suffit pour comprendre qu'on à affaire à infiniment plus grand que soi. On s'écrase devant une telle instruction décuplée. 

 

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lundi 26 mars 2012

CLXXII

Les morts gouvernent les vivants.

– Auguste Comte

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Parmi de nombreuses autres choses, la vérité du progrès humain est dans cette célèbre formule de Comte ; non point le faible progrès des progressistes, ces idolâtres du changement pour le changement qui prennent n'importe quel mouvement pour un progrès alors qu'il s'agit la plupart du temps d'une décadence, mais le progrès véritable, incontestable, fondé sur les faits ; c'est le progrès positif. Lorsqu'une personne de mérite meurt, nous ne l'oublions pas, mais, par un acte naturel de l'esprit, nous l'altérons, nous l'améliorons, nous le grandissons ; les détails superflus et les défauts s'effacent, pour ne laisser luire que l'homme purifié ; nous ne retenons que le meilleur, et nous avons raison. Cette nouvelle figure du défunt ne nous quitte pas aisément, et nous anime ; modèle immortel, le mort semble nous veiller et nous surveiller ; il nous indique la voie à suivre. Impie est celui qui méprise l'exigent l'idéal laissé par le défunt illustre ; indigne est le descendant qui trompe par une vie médiocre ses glorieux ancêtres. Le mort trace un chemin que le vivant doit consciencieusement parcourir puis essayer, ou de le continuer par ses travaux, ou d'en tracer un nouveau qui l'égale au moins en beauté. Les Carnot donnent une assez juste idée de cette sorte d'émulation familiale.

Petit à petit, nous en venons à la science, où tout est respect des ancêtres. L'homme de science ne peut que s'appuyer sur les trouvailles immortelles des morts ; les vérités demeurent, les erreurs sont oubliées, et l'on n'y pense même pas. Le théorème de Pythagore est un tombeau sur lequel presque tous les hommes se recueillent un jour ; telle est la piété de la science, que la tradition du serment d'Hippocrate montre tout aussi bien. Si l'on peut douter parfois de l'élévation progressive de l'esprit, que l'on regarde l'élévation tranquille et hors de doute des sciences positives. Cette belle ascension du savoir, c'est aux morts que nous le devons ; et si nous ne nous élevons pas assez, si nous stagnons dans une improductive médiocrité, c'est peut-être que nous n'écoutons pas assez nos morts purifiés par l'esprit, immortelles statues de l'humanité qui sont tout autour de nous. 

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dimanche 26 février 2012

CXLIII

Comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup.

Anatole France

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J'ai bien des fois observé que les étudiants les plus zélés étaient souvent fats, pauvres d'esprit, ou riches d'un petit esprit dans le sens très faible de ce grand mot, tandis que des élèves insouciants des cours montraient, lorsque les professeurs n'étaient plus là pour les contrôler et les noter, une intelligence et une culture aussi rares qu'elles étaient vivantes. Il y a, dans le zèle de l'étude, considérée en tant qu'application réglée, sérieuse, qui va souvent jusqu'à la rigidité efficace du mécanisme et la prévisibilité insipide d'un programme informatique, une forme de confort facile, une soumission de la volonté de l'individu à une volonté extérieure, choses qui répugnent à l'esprit libre, à cet âme curieuse trop heureuse de déployer sa puissance de compréhension vers mille objets divers, à cet amoureux inconstant de toutes les nourritures du monde content d'errer selon sa logique interne propre autour de ce qui excite capricieusement son désir instable. L'étudiant zélé suit un programme étroit ; l'esprit libre tournoie autour de sujets d'autant plus enivrants qu'ils sont variés et inattendus : d'une pièce de théâtre de Corneille il saute jusqu'à l'histoire romaine, se passionne pour les langues anciennes, puis, tout à coup, laissant là ses livres, interloqué par la délicieuse banane qu'il vient de manger, il se précipite faire des recherches sur ce fruit et est heureux d'apprendre que le bananier n'est pas un arbre.

Délicieuses promenades dans le savoir, vous êtes plus fécondes que les longues journées laborieuses passées à étudier un programme scolaire : vous n'engendez pas de spécialistes pédants, vous donnez du goût à tout et donnez chair à la gaya scienza. Nietzsche savait bien cela, lui qui a subi les études austères du collège de Pforta et les contraintes ennuyeuses de l'université, mais qui a également fait ses plus belles découvertes avec le charme de l'imprévisible, trouvant comme magiquement Schopenhauer, Stendhal et Dostoievsky, sachant, plus qu'aucun autre, errer dans cette culture qu'il n'a pas cessé d'interroger, d'ausculter et de glorifier dans son oeuvre. Le but de tous nos efforts d'apprentissage doit toujours être la vie ; nous devons être animés par un élan interne, par d'authentiques désirs afin de pouvoir toujours mieux apprendre et, allègre, ouvrir d'imprévisibles nouveaux chemins de savoir ; ainsi s'épanouit véritablement la raison de l'homme, toujours joyeusement, ou alors ce n'est pas ce que l'on peut appeler un épanouissement.

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