jeudi 2 août 2012

CCCI

Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau, je passe au bronze antique (ce qui me satisfait), j’engraisse (ce qui me désole), ma barbe pousse comme une savane d’Amérique.

– Flaubert

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Les insensibles, les rats de bibliothèque, les léthargiques, se moquent des hommes communs qui attendent impatiemment chaque nouvelle saison et qui parlent longuement du temps qu'il fait ainsi que de l'influence du climat sur leur comportement quotidien. Mais c'est un fait que les saisons rythment la vie du corps et que nous existons d'abord parce que nous avons un corps. L'été n'est pas un simple fantasme pour les touristes grossiers, c'est une période précise de l'année où notre corps change, changement qui influe directement sur notre vie quotidienne. La blancheur des peaux en hiver fait un contraste avec le teint mat de l'été, et indique une appréhension différente du monde qui n'échappe pas au sens commun. La vue d'un torse de maçon en été a une signification forte : c'est la trace du travailleur qui affronte tous les jours le soleil, qui ne peut refuser de s'exposer à sa lumière puissante et qui doit faire sa tâche épuisante malgré la chaleur incitant davantage au sommeil qu'à l'activité physique. D'ailleurs, y a t-il un sommeil comparable à celui de la sieste estivale ? Ce qu'il y a de beau dans la peau du paysan ou du maçon vient de ce qu'il ne s'expose pas souvent torse nu au soleil ; lorsqu'il travaille, il est en tee-shirt ou en marcel, ce qui fait voir un contraste éclatant entre les bras et le reste du corps. Ce contraste éloquent indique sans équivoque la puissance du soleil sur le corps humain. 

L'été est le temps des vacances pour des raisons évidentes. Le repos n'a pas le même sens lorsqu'il a lieu en hiver et en été. Il est tout à fait différent de se reposer sur un fauteil, en face d'un feu, et de roupiller tranquillement sur son hamac à l'ombre. Le temps du loisir correspond également au moment des retrouvailles ; le temps libre commun favorise les rencontres entre anciens amis ; et l'apéro, rituel hautement chargé de sens, prodigue un enthousiasme unique lorsqu'il est pris dans un jardin ensoleillé. Le pastis est une saveur de l'été. Un bon barbecue résume l'atmosphère de l'été à lui tout seul, dans cette indolence dans la prépation du repas, cette multiplicité sans fin des viandes à cuire, et surtout cette odeur si caractéristique absolument étrangère à l'hiver. L'été, comme temps de loisir, est également un temps de négligence ; l'entretien du corps est généralement délaissé, et l'éloignement des collègues, des contraintes d'apparence polie, favorise la pousse libre de la barbe. Au soleil, le bonheur est nonchalant, et la joie tranquille, lente, facile ; autant d'aisance dans le bien-être en écrase plus d'un. Du reste, presque tous se lassent de l'engourdissement à la longue monotone que donne la chaleur de l'été. Heureusement nos bienheureuses saisons changent avant que la triste habitude n'envahisse le corps. 

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mardi 31 juillet 2012

CCXCIX

C'est le silence qui les réveille. Un silence étrange. Plus profond que d'habitude ; plus silencieux que les silences auxquels ils sont habitués.

– Jean Giono

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Il n'est pas vrai que l'arrivée du sommeil exige toujours un total silence. Je dirais plutôt que chaque homme est habitué à sa petite musique nocturne, qu'il chérit et dont il peut difficilement se passer ; cette musique est une variation sur le silence. La condition du bon sommeil, c'est l'innatention ; Morphée est ennemi de concentration et d'étonnement ; or, tout ce qui dérange les habitudes du corps réveillent concentration et étonnement. Il m'est arrivé de prêter ma chambre à un ami, et de la retrouver avec ma chaleureuse horloge arrêtée. Pourtant, cette horloge est tout à fait plaisante ; un coq enthousiaste est dessiné dessus ; en revanche, son tic-tac régulier n'est pas discret. Mon ami ne pouvait pas dormir avec ce bruit qui le rendait fou, me disait-il. Quant à moi, qui dort tous les jours avec mon coq horloger, je ne remarque même pas cette austère musique et n'y pense jamais. 

J'ai pris l'habitude de dormir avec un fond sonore depuis mon adolescence lorsque je me plaisais à écouter des émissions quelconques à la radio en éteignant ma lumière. Quoique je puisse dormir très bien sans cela, car, n'étant pas du genre anxieux ou obsédé, j'ai le sommeil facile, j'ai gardé l'habitude d'écouter toujours quelque chose avant de m'endormir. Les Nocturnes de Chopin m'ont conduit un nombre étonnant de fois jusqu'au royaume du frère jumeau de Thanatos. Les cours de Deleuze ont davantage nourri mon sommeil que mon entendement : j'avais tellement pris l'habitude de m'endormir à la voix de Deleuze que lorsque je l'écoutais au milieu de l'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de faire une sieste. Bien des fois j'ai écouté le même cours, ne me souvenant plus du tout de ce que le célèbre philosophe séducteur avait raconté avant que je ne perde conscience. Je ne suis pas toujours aussi négligent avec mes conférenciers : connaissant ma capacité hors du commun à m'endormir à leurs voix, je m'assure désormais de les écouter en me couchant une heure avant que ne passe le ponctuel wagon de Morphée, ce qui, du reste, ne m'empêche pas de le prendre bien souvent en avance. Ces voix qui exposent un concept philosophique, qui racontent un événement de l'histoire, qui lisent un roman ou un poème, elles me bercent dans la nuit comme l'harmonieuse suite de notes de Chopin, Bach et Monteverdi. Il y a un moment où les paroles d'un conférencier cessent d'être des phrases chargées de sens pour devenir un flux indécomposable de sons indistincts, une mélopée sourde et suave, un peu semblable au tic-tac de mon coq horloger ; à ce moment, je ne suis plus attentif à rien, mon entendement m'abandonne, ma pensée s'allège, et, doucement, agréablement, je m'endors. Le silence de mes nuits est une rassurante musique humaine. 

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mardi 5 juin 2012

CCXLIII

Elle s'accoutume à dormir un tiers plus qu'il ne faudrait pour conserver une santé parfaite. Ce long sommeil ne sert qu'à l'amollir, qu'à la rendre plus délicate, plus exposée aux révoltes du corps ; au lieu qu'un sommeil médiocre, accompagné d'un exercice réglé, rend une personne gaie, vigoureuse et robuste, ce qui fait sans doute la véritable perfection du corps, sans parler des avantages que l'esprit en tire.

– Fénelon

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Il n'y a rien de plus nuisible pour le corps, et donc pour l'esprit, que l'excès de sommeil, qui engourdit et fatigue peut-être davantage que le manque de sommeil. Or, l'excès de sommeil ne vient pas seulement d'une inclinaison naturelle à dormir, d'un goût marqué pour le royaume des songes, ou d'une incapacité à résister aux séduisants chants de Morphée ; l'excès de sommeil est souvent la conséquence d'un mauvais raisonnement consistant à quantifier les heures de sommeil et à les organiser à sa guise comme s'il y avait une réelle correspondance entre le temps passé à dormir la nuit et l'énergie que nous avons au cours de la journée. Ainsi, beaucoup s'imaginent rattraper leur retard de plusieurs mauvaises nuit de sommeil en dormant d'une traite douze heures ; mais c'est l'effet inverse qui se produit, car, par là, on agrandit encore l'irrégularité du sommeil, et l'on ne fait rien pour installer son corps dans une habitude vertueuse. L'essentiel de la forme du corps est dans l'habitude respectée. Il vaut mieux se coucher exceptionnellement tard une nuit, et se réveiller à la même heure que d'habitude le matin, que de faire la grasse matinée le lendemain d'une nuit trop longue. Par ailleurs, la mauvaise humeur naît très souvent des sommeils interminables : le sentiment d'engourdissement est l'un des plus désagréables qui soit, et tout nous irrite lorsque notre corps n'est pas disposé à recevoir le mouvement brutal et ininterrompu du monde. Enfin, l'exercice, quel qu'il soit, est effectivement le remède de presque tous les maux, y compris de celui de l'insomnie ; c'est le corps fatigué qui mérite bon sommeil et qui l'obtient naturellement, sans troubles. Pourquoi nous apprend t-on si peu à bien dormir ? Après tout, c'est avec Morphée que nous passons le tiers de notre vie, autant faire en sorte que nos rapports avec cette divinité soient les meilleurs possibles.

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jeudi 17 mai 2012

CCXXIV

Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

– Proust

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Longtemps je me suis touché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes mains se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : « Je me branle. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps d'éjaculer m'éveillait ; je voulais poser le magazine que je croyais avoir encore entre les mains et remonter ma braguette ; je n'avais pas cessé en me branlant de voir des perversions sur ce que je venais de regarder, mais ces perversions avaient prises un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce que le magazine montrait : un bordel, une chanson grivoise, la rivalité de Michette et Caroline. Cette vision survivait pendant quelques secondes à mon éjaculation ; elle ne choquait pas ma moralité, mais pesait lourde comme mes mains sur ma bite et m'empêchait de me rendre compte que ma mère était entrée. 

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lundi 23 avril 2012

CC

La douleur nous jette aussitôt dans des conceptions métaphysiques ; au siège de la douleur nous imaginons un mal, être fantastique qui s’est introduit sous notre peau, et que nous voudrions chasser par sorcellerie. Il nous paraît invraisemblable qu’un mouvement réglé des muscles efface la douleur, monstre rongeant ; il n’y a point, en général, de monstre rongeant ni rien qui y ressemble ; ce sont de mauvaises métaphores.

– Alain

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D'aucuns parlent pompeusement de l'oubli de l'être, inutiles galimatias discréditant la spéculation, mais c'est de l'oubli du corps dont il faut parler. Cet oubli provient pour une grande part du fait des mots naturellement abstraits que nous employons pour penser à nos maux : nous avons mal, nous souffrons, nous éprouvons un sentiment de malaise, nous déprimons, nous sommes fatigués. En parlant ainsi, nous nous cachons l'essentiel, nous oublions que tous nos affects, sans exception, proviennent du corps, et qu'il n'y a point, à proprement parler, de douleur de l'âme. Nous savons pertinemment qu'une grande majorité de nos malheurs ne sont pas provoqués par des chocs physiques ou par des maladies ; nous voyons que notre tristesse souvent naît d'histoires qui ne semblent avoir aucun rapport avec notre corps ; et nous en déduisons, sans nous apercevoir que nous parlons dans le vide, que seul l'âme peut soigner l'âme. Autrement dit, nous ne pensons point au fait que tous les problèmes psychologiques sont des problèmes liés au corps, qu'on le veuille ou non.

Cela ne veut point dire que les problèmes d'amour se résolvent en prenant des médicaments ; cela signifie que l'effort de l'esprit pour combattre les passions tristes, sans prendre en considération le corps qui soutient l'esprit, n'est qu'une exhortation vide, sans influence dans le monde concret. La course, la lutte, la gymnastique allègent bien davantage de maux que ne le font les vains discours des psychologues. Plus d'une âme serait sauvée si le corps qui est à sa base, ou, mieux, qui n'est pas autre chose que le corps, exécuteraient des mouvements volontaires et adéquats pour dégourdir l'esprit. Il vaut mieux savoir bien dormir, art négligé, que maîtriser la doctrine stoïcienne. 

Il n'est point rare de sentir notre pensée lourde et affaiblie, maladroite et répétitif ; nous insistons, nous cognons, nous balbutions ; d'où déception, irritation contre soi-même, et funeste cercle vicieux. On s'acharne contre le mouvement de la pensée sans songer que c'est notre corps qui nous immobilise ; nous faisons comme si nous pensions sans cerveau ou comme si cet organe était isolé de nos autres organes. Dans les examens, nous réfléchissons souvent moins bien que lorsque nous sommes chez nous, d'une part parce que le stress tend outre mesure notre corps et ralentit notre pensée, ce qui est bien visible lors des dernières minutes d'une épreuve lorsque la panique nous assaille, nous presse, nous faisant commettre les plus grossères maladresses ; et, d'autre part, parce que nous sommes pendant des heures assis sur des chaises rarement confortables, que nous ne pouvons point promener notre corps en même temps que nos idées, et que rapidement des douleurs aux doigts, au poignet, au dos viennent nous détourner de notre exercice. Si l'on rajoute à cela la vue du labeur des autres et la contemplation du ciel ensoleillé, il est aisé de comprendre de nombreuses contre-performances. L'étudiant voulant réussir au mieux ses examens, ce qui ne demande d'ailleurs aucun grands efforts vue la nullité des exigences actuelles, doit s'entraîner physiquement pour que son corps puisse tolérer une telle ascèce ; et apprendre à vouloir, surtout.

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mardi 7 février 2012

CXXIV

 Le demi-sommeil est mauvais ; voilà le premier article de la morale réelle.

– Alain

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La morale réelle, c'est la morale du travail. "Travail" : ce mot ambigu ne plait guère, il est hanté par son étymologie latine, le tripalium pèse lourd et donne au travail une inflexion douloureuse dont il se passerait bien. Mais les autres mots ne conviennent pas : ils sont trop précis ("effort") ou trop larges ("énergie") ; seule "force" irait encore, mais on entend des choses si différentes par ce mot qu'il est toujours délicat de l'associer à un autre concept. Au contraire, si l'on se dépêche de dire qu'en utilisant dans ce contexte le mot de travail, nous ne voulons pas insister sur le sens de labeur, d'activité rénumérée, mais sur le sens de déploiement rationnel de force en vue d'un objectif précis, nous avancerons rapidement. En effet, par travail, nous pensons très précisément au seul moyen qu'ont les hommes d'être actifs, en tant qu'ils exercent librement leur puissance dans un cadre et vers un objet déterminé ; or, c'est dans l'activité seule que nous plaçons le bonheur humain. 

Ce premier article de la morale du travail, qui est la morale réelle car elle est la seule qui soit véritablement concrète, n'est que le résultat du bon sens, résultat auquel parvient n'importe quel homme travaillant quotidiennement. L'idée est d'une si grande simplicité qu'on la manque souvent, à savoir qu'il faut être en forme le jour pour dépenser ses forces, et fatigué la nuit pour régénérer son énergie et mieux recommencer sa tâche le lendemain, sans quoi le demi-sommeil laissera barboter nos forces et notre volonté dans une dangereuse et malheureuse irrésolution. Les intellectuels, qui eux aussi sont censés être des travailleurs, dépensent leur force avec moins de constance et de pugnacité que les prolétaires, ce qui les conduit bien souvent à se retrouver dans l'état de demi-sommeil condamné par la morale du travail : ils sont trop détendus pour exercer leur force, et pas assez pour trouver un repos qu'ils ne méritent pas ; la lenteur d'esprit et de corps les gagne, ce qui les fait tomber dans un ennui flasque ; mi-actifs, mi-passifs, ils rêvent lorsque le soleil brille encore, et se complaisent dans une indolence tout aussi peu féconde que peu reposante. Aussi, ils ne dorment pas bien ; ils ne peuvent éprouver la joie pourtant si commune de se coucher, la nuit, appelé par la fatigue réelle du corps, de se détendre, de ne penser à plus rien de solide, ce qui est précisément arrêter de penser et se laisser aller aux agréables rêveries nocturnes, et, par suite, être bercé doucement par le seul sommeil heureux, qui est le sommeil régénérateur. Ce n'est qu'en ayant passé une journée de travail, que le corps, après avoir été volontairement tendu toute la journée, peut être régénéré dans la nuit ; c'est pourquoi les intellectuels devraient s'efforcer de compenser leur habituel engourdissement corporel par des exercices physiques réguliers, ce que les Grecs, modèles insurpassables, avaient bien compris.

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lundi 6 février 2012

CXXIII

Si tu n'es pas responsable de la tête que tu as, tu es responsable de la tête que tu fais.

– Confucius

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Il s'agit d'une ce ces vérités simples, trop peu mises en valeur, qui permettent aux hommes de se plaindre un peu moins de la nécessité, et d'avoir davantage conscience du vaste champ de leurs possibles. Il est vrai que, pour l'essentiel, nous ne sommes pas responsables de ce que nous sommes : nous naissons avec un visage, un caractère, un corps déterminé ; nous reçevons un génotype fixe, que nous ne pouvons pas espérer modifier ; et si, à notre naissance, notre devenir n'est pas tracé d'avance, contrairement à ce que pense les déterministes qui passent à côté du mouvement de la vie en cherchant obstinément à la décomposer abstraitement, le cadre de notre devenir, les arbres de notre forêt existentiel, la couleur, la matière de notre entonoir ontologique, eux, nous sont bel est bien imposés ; toutes ces déterminations ne dépendent pas de nous ; il nous les faut accepter, et composer avec.

L'homme est conscient ; l'homme voit plusieurs chemins possibles ; l'homme peut acquérir des arts, des techniques, dont celui de maîtriser les expressions de son visage. Cette maîtrise du visage est trop souvent négligée en société, a foriori dans la nôtre, qui ne comprend plus les bienfaits de la politesse, ce système heureux de contraintes qui force les individus à plier leur corps aux exigences du savoir-vivre. On peut être ennuyé et ne pas prendre une tête d'ennuyé ; déjà, l'ennui sera plus supportable. Il n'est pas sûr que lâcher la bride à tous les spasmes qui traversent notre corps soit le meilleur moyen de se libérer, comme on le dit parfois ; et refuser de laisser paraître un visage marqué par la douleur lorsque le dentiste nous arrache une dent ou lorsque le dermatologue nous brûle une verrue aide certainement à lutter contre cette douleur. 

Je reviens d'une conférence de Pierre Manent : outre le fait que peu de personnes étaient présentes, la gueule de celles qui l'étaient  me mettaient mal à l'aise. Qu'est-ce que c'est que ces gens qui viennent écouter quelqu'un en tirant la tronche, en baissant les yeux, n'esquissant pas le moindre sourire de contentement ou la moindre expression de surprise, et qui, en somme, viennent là pour endormir leur entendement en bonne conscience, fiers seulement de pouvoir dire qu'ils ont assisté à une conférence d'un éminent intellectuel ? Qu'ils ne s'intéressent pas sincèrement à ce qui est dit, passe encore ; mais qu'ils montrent ostensiblement qu'ils en ont rien à foutre et qu'ils se font chier, alors qu'il suffirait d'un petit effort pour avoir aux yeux du conférencier un visage un tant soit peu stimulant, cela est scandaleux. Ils sont moches, vieux, et mal habillés, on ne va pas les blâmer pour ça ; mais qu'ils mettent tant en valeur, par leur inertie intellectuelle et corporelle, leur vieillesse et leur engourdissement d'esprit, voilà qui est réellement intolérable. Ils ne savent donc pas que savoir porter un masque adéquat en public est une vertu ?

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mardi 31 janvier 2012

CXVII

Un peu d'insomnie n'est pas inutile pour apprécier le sommeil, projeter quelque lumière dans cette nuit.  

– Proust

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Voilà une remarque de bon sens, si l'on en exagère pas la portée et si l'insomnie dont il est question n'est pas pathologique, répétitive et nuisible au repos. Un insomniaque ne jouit pas de ses insomnies ; c'est l'homme habitué à dormir paisiblement qui peut jouir de ces brefs moments d'éveil au milieu de la nuit, car la levée brutale et imprévue de sa conscience apparaît comme un instant privilégié par rapport à la longueur et à la prévisibilité du sommeil normal. L'une des cause de cette jouissance est que nous sommes fascinés par les mystères de notre imagination ; nous chérissons la sibylle qu'incarne le flux déroutant de nos songes ; nous sommes frappés par toutes ces chimères qui s'agitent en nous, et nous espérons les comprendre, les interpréter. Or, le meilleur moment pour apprécier les rêves que nous venons de faire est celui de l'entre-deux, de l'entrouverture rapide de la conscience ; réveillés au milieu de la nuit, nous sommes encore excités par les images qui viennent de nous traverser, animés par l'enchantante bizarrerie des situations incongrues dans lesquelles Morphée nous a ironiquement plongé ; et, dans le même temps, notre esprit critique se remet en marche, nous doutons, jugeons, pensons : à la bonne distance, nous ne sommes ni trop près du sommeil, sans quoi nous ne pourrions rien apprécier consciemment, ni trop loin, comme dans le réveil normal à l'aube, quand, sous la pression des contraintes de la vie quotidienne, l'esprit rêveur s'estompe rapidement pour laisser place à l'existence monotone et mécanique propre à tous nos matins. Le monde obscur des rêves est séduisant avec toutes ces énigmes nocturnes qui gravitent plaisamment autour de nous, mais il faut un minimum de lumière, c'est-à-dire de conscience, pour pouvoir être pleinement sensible au charme si singulier de nos errances oniriques. Tout le charme de la situation vient de ce rare entre-deux, entre la lumière et l'ombre, entre le sommeil et l'éveil, entre l'esprit rêveur et l'esprit jugeant.

Nous jouissons d'autant plus de ces petites et aimables insomnies lorsque nos habitudes de sommeil sont altérées, et il est rare que notre sommeil soit sans trouble lorsque nous dormons dans un autre lit que le nôtre, ou que des personnes non marquées du sceau de l'habitude partagent notre couche. L'habitude élimine le besoin d'être attentif ; la nouveauté force à l'être davantage, ce qui fait naître une tension qui évidemment gêne le sommeil, qui est tout de détente, de corps comme d'esprit. Il y a trouble car il y a excitation, et ce trouble est parfois heureux, comme lorsque nous nous réveillons et que nous nous souvenons soudainement du caractère insolite des conditions de notre sommeil, et que, malgré nous, nous nous concentrons pour examiner l'enchaînement étrange de cause et des effets nous ayant conduit là, quand nous ne nous doutons pas carrément de la réalité de la situation elle-même. C'est que l'entrée dans l'obscurité du sommeil nous coupe du cours normal de l'espace et du temps ; les successions n'obéissent plus à aucun ordre, les juxtapositions sont fluctuantes, souvenir et perception actuelle se confondent, il nous faut un temps pour raccorder les informations transmises par nos sens avec les données de la mémoire ; nous oublions que nous sommes en voyage, en vacances, ou que tel être s'est couché dans notre lit ; nous ne reconnaissons pas les meubles et nous sommes surpris de sentir un pied froid collé à notre jambe. Ces moments merveilleux viennent eux aussi de l'entre-deux qui allie la mystérieuse obscurité de l'incertitude à la naissante lumière de notre jugement qui recolle très doucement sensibilité et mémoire, si doucement qu'il semblerait que ce soit volontairement que nous stagnons, confus mais heureux, dans cette entrouverture enchanteresse.

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