jeudi 9 août 2012

CCCVIII

Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour ne pas être ennuyeux, pas trop de peur de n'être pas entendu.

– Montesquieu

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Toute l'oeuvre de Montesquieu est une illustration de cette maxime. Montesquieu, à bien des égards, est l'un des plus grands modèle de style de la littérature française, et les grands écrivains qui lui succédèrent ne s'y trompèrent point. Par la grâce et la concision de Montesquieu, les phrases sont piquantes, la lourdeur et les longueur évitées. Tout est dit en formule. Aussi, le lecteur se doit d'être plus attentif, de peur de rater l'essentiel du propos. L'opposé de ce style inégalé est celui de Kant, qui écrit comme un instituteur ayant du mal à démêler les subtilités de la discipline qu'il enseigne. Je dis Kant, mais Hegel tout aussi bien, dont l'Ésthétique, malgré quelques beaux passages, est un échantillon hors pair de style plat, comme on le voit dans le chapitre sur la métaphore. Si Montesquieu eût écrit l'Ésthétique, combien d'heures de lecture et de feuilles de papier eussent été économisées ! Mais aussi, quel travail pour atteindre un tel degré de perfection ! Simone Weil s'en rapproche dans l'Enracinement ; le début fait songer à l'Esprit des lois. J'ai beau m'amuser à faire des phrases, parce qu'il le faut bien et parce qu'il serait sot d'attendre que la Perfection me tombe dessus un beau matin, c'est à cet idéal que j'aspire. Ces exercices sont davantage là pour m'aider à me rapprocher de cet idéal, par l'assimilation de la mécanique de l'écriture, que pour former des idées que je connais déjà trop bien. À la longue, le travail de la forme perfectionnera le fond. L'admirable en Montesquieu est qu'il parvient à être concis tout en étant précis, ce que je ne suis presque jamais ; j'ai mes thèses, mais les faits me manquent. Cette précision présuppose un long travail de documentation et une érudition que je ne possède pas. Mais qu'importe moi ? Montesquieu est là pour faire oublier ma médiocrité et celle de mes contemporains. 

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vendredi 27 juillet 2012

CCXCV

Les grandes machines de style, avec le perpétuel ronron de leurs phrases, m’ont à jamais dégoûté de la forme. Pauvres livres, si harmonieux, si l’on veut, et si assommants ! Dans les livres que j’aime, il n’y a pas de rhétorique, il y a même bien des imperfections, mais celui qui les a écrits valait tous les Flaubert du monde.

 Léautaud

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Aussi il n'est pas étonnant d'apprendre que Léautaud lisait sans cesse les Souvenirs d'égotisme, que je suis en train de lire avec beaucoup de bonheur en ce moment, et en me faisant le même genre de réflexion que le vieux ronchon. D'où vient que le travail de la forme, aboutissant au beau style à la Chateaubriand, Flaubert ou tant d'autres, puisse s'avérer aussi décevant et même inférieur au style négligé d'un Stendhal ? Cette perfection du style ne doit pas être une vraie perfection, puisqu'elle est si peu satisfaisante aux yeux de certains lecteurs. Mais les stendhaliens sont une minorité, et l'on voit davantage de personnes vénérer Flaubert que Stendhal. Tout de même, d'où vient ce mystérieux décalage ? Les plus grands artistes n'étaient peut-être pas tous des perfectionnistes obsédés, après tout. Vivaldi est grand, et ne s'amusait pas à travailler pendant cinq ans sur un opéra. Peut-on à la fois aimer Stendhal et préférer Wagner à Rossini ? Ces affinités éclairent le problème, je crois. J'en cherche dans l'histoire de la peinture, mais je m'aperçois que mon ignorance est trop grande en cette matière. Toujours est-il que je crois saisir cette idée d'après laquelle le coeur de l'activité esthétique est moins dans le travail besogneux, dans le perfectionnisme consciencieux, que dans la force spontané de l'élan créateur. L'artiste s'appuie moins sur son entendement que sur son intuition et ses instincts, ce que Flaubert ne concède jamais. Certes, il serait sot de réduire le rôle majeur du travail de l'intellect dans l'élaboration des oeuvres d'art, car le travail se rajoute à l'élan sans le remplacer. Où est l'élan dans Salammbô ? Là dedans, tout est médité, calculé, développé selon un plan précis ; c'est le fruit ennuyeux d'un besogneux travail d'ouvrier ; c'est un étalage brillant de guirlandes faussement parfaites se pâmant devant le lecteur exaspéré. Quand j'avais lu ce bouquin, j'étais encore immature en littérature ; je n'étais pas sûr du tout de mes jugements ; aussi, je crois bien que je m'étais forcé à l'aimer, j'essayais de me persuader de la perfection incontestable de Flaubert. Vraiment, sans la lecture de Stendhal, vers mes 18 ans, je serais resté un sot en littérature et sans doute en bien d'autres domaines. Dès que je lis cet auteur unique, non seulement je suis heureux comme si je retrouvais mon meilleur ami absent depuis des mois, mais de plus, je m'abandonne davantage à moi-même, préférant mes maladresses personnelles à la poursuite futile et affectée d'une vaine perfection.

dimanche 15 juillet 2012

CCLXXXIII

D'ailleurs le désir d'apprendre pour apprendre, le désir de vérité est devenu très rare. Le prestige de la culture est devenu presque exclusivement social, aussi bien chez le paysan qui rêve d'avoir un fils instituteur ou l'instituteur qui rêve d'avoir un fils normalien, que chez les gens du monde qui flagornent les savants et les écrivains réputés.

– Simone Weil

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J'apprends à admirer. Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de mon activité : je cherche davantage à cultiver mon admiration pour les grands auteurs qu'à développer une pensée propre. Faire ses humanités, c'est, pour une grande part, apprendre à admirer, ce qui est plus difficile qu'on ne le croit habituellement, car les grands déplaisent souvent. Platon le paradoxal est le plus admirable des hommes, mais il est aussi, cet insaissisable génie, le philosophe le plus difficile à aimer dans sa totalité ; il faut déjà être fort élevé soi-même pour subir son charme. Celui qui a appris à vraiment aimer Platon a déjà fait un grand pas vers la sagesse. Aujourd'hui, je découvre Simone Weil, une des rares femmes qui forcent l'admiration. Tout est remarquable dans ce que j'ai lu, tant par la qualité du style sobre et concis à la Montesquieu que par la perspicacité de l'analyse.

Évidemment, cette analyse est plus que jamais d'actualité. Je relis la phrase de Simone Weil et je me souviens d'une anecdote lourde en signification : je connais une normalienne qui, un jour, après les cours, nous entendant discuter de philosophie, demandait, sans ironie aucune, à mon camarade et à moi, comment est-ce que nous faisions pour faire de la philosophie en dehors de cours. Par ailleurs, cette même personne, brillante dans toutes les matières et en littérature particulièrement, m'avait confessé qu'elle ne lisait pas beaucoup, et qu'elle ne sortait presque jamais du cadre du programme de l'ENS. Ah ! Le programme, le programme, providence des bons élèves ! Par là on voit clairement que les meilleurs élèves sont rarement les plus épris de culture. D'où des confusions extrêmes sur la valeur de la culture personnelle. Lorsqu'on loue quelqu'un pour sa culture, il faut toujours se poser cette question : de quelle culture parlons-nous ? La culture des notes ou la culture véritable ? Parce que ce qu'il faut sans cesse rappeler, c'est que la bonne note n'est même pas le signe d'une bonne culture, mais uniquement d'une obéissance efficace à des règles plus ou moins fondées pour évaluer un élève. La culture n'évalue pas, elle ne juge pas, elle hisse, elle élève, elle enracine. 

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mercredi 18 avril 2012

CXCV

Il est difficile de se rendre vraiment propres toutes les connaissances que l'on a pu recevoir dans le cours de l'éducation. Une partie s'efface de la mémoire, et plus de facilité pour les acquérir par une nouvelle étude est presque le seul profit qu'on retire d'une première instruction.

– Condorcet

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La grande majorité des hommes se contentent d'une première instruction, et négligent la forte impulsion prodiguée par celle-ci en se plongeant le plus rapidement possible, comme le veut notre société, dans des divertissements stupides qui sont nuisibles au maintien de l'esprit critique. Ce qui n'est vu qu'une fois ne s'ancre pas ; pour être marqué par une idée, il faut la ressasser. C'est dire que la jeunesse ne permet point d'acquérir une sagesse véritable, mais seulement les fondements plus ou moins solides sur lesquels nous nous appuirons dans les différents âges de notre vie. Peut-être que la sage vieillesse commence lorsqu'on répète volontairement les mêmes expériences, lorsqu'on peut, à partir d'une nouvelle perspective, aborder différemment une intuition de jeunesse. Les peintres ne changent pas beaucoup de style, pas plus que les écrivains ; et les philosophes ne cessent pas de développer, sous des formes variées, une même intuition primordiale. 

Il y a un temps pour la découverte du monde, temps vivace et allègre, et il y a un temps pour la méditation, la rumination, et la digestion du savoir, temps que je me figure plus majestueux, plus calme, plus nuancé ; ce sont deux bonheurs différents. Alain, vers la fin de sa vie, avait lu des dizaines de fois La Chartreuse de Parme : voilà une anecdote qui suffit pour comprendre qu'on à affaire à infiniment plus grand que soi. On s'écrase devant une telle instruction décuplée. 

 

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mercredi 21 mars 2012

CLXVII

Mais à quoi bon vous tirer de votre élément ? Qu'est-ce que ce monde, monsieur Holmes ? Un composé sujet à des révolutions qui toutes indiquent une tendance continuelle à la destruction ; une succession rapide d'êtres qui s'entre-suivent, se poussent et disparaissent ; une symétrie passagère ; un ordre momentané. Je vous reprochais tout à l'heure d'estimer la perfection des choses par votre capacité ; et je pourrais vous accuser ici d'en mesurer la durée sur celle de vos jours. Vous jugez de l'existence successive du monde, comme la mouche éphémère, de la vôtre. Le monde est éternel pour vous, comme vous êtes éternel pour l'être qui ne vit qu'un instant. Encore l'insecte est-il plus raisonnable que vous. Quelle suite prodigieuse de générations d'éphémères atteste votre éternité ! quelle tradition immense ! Cependant nous passerons tous, sans qu'on puisse assigner ni l'étendue réelle que nous occupions, ni le temps précis que nous aurons duré. Le temps, la matière et l'espace ne sont peut-être qu'un point.

– Diderot

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L'un des arguments préféré des déistes et des parangons d'une nature créée car parfaitement organisée est celui consistant à célébrer avec grâce la beauté du monde ; c'est, en somme, la preuve de l'existence de dieu par les petits oiseaux chantant par un ciel ensoleillé. On est souvent ému devant ces descriptions emphatiques d'un univers entièrement réglé, entièrement prévisible, où tout s'emboîte, causes, effets, finalités, et ce, avec une unité si parfaite qu'ils ne peuvent s'empêcher de la dire divine. Ces passages sont souvent sur-estimés et n'évitent pas toujours le ridicule, comme en témoignent les célèbres explications finalistes de Bernardin de Saint-Pierre, qui n'est pas loin de dire que les souris ont été créé pour que l'homme se plaise à rire de leur femme peureuse ainsi qu'à faire des dessins-animés drôles genre Tom et Jerry. Or, ce qui est frappant, à la lecture des matérialistes, c'est non seulement qu'ils ne célèbrent pas moins la beauté du monde que les autres hommes, mais surtout qu'ils le font mieux, en y trouvant un charme plus fascinant et en déployant un style plus surprenant, toujours. Les apologies du cosmos faites par les déistes sont réglées comme le monde qu'ils fantasment ; les chantres du chaos et du hasard écrivent dans un style décousu et imprévisible comme cet univers mouvant qu'ils essayent gaiement d'effleurer. Trois noms suffisent : Lucrèce, Diderot, Nietzsche. J'aime cette majesté gracieuse de la pensée du désordre, pensée dont la vitalité tient de cet enchantant hasard qui secoue l'entendement et l'imagination et dont le virtuose du chaos sait habilement jouer pour embellir sa puissante théorie. La véritable beauté du monde ne se saisit point avec les mains des finalistes ; beauté fluctuante, elle ne peut être effleurée qu'en poursuivant ardemment son imprévisible mouvement. En d'autres termes : ce sont les matérialistes qui sont du côté de la vie, de la vie vivante, de la vie bergsonienne, et non les finalistes, qui ne peuvent qu'attraper que des concepts et des théories immobilisants la vie.

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mercredi 22 février 2012

CXXXIX

Le style c'est l'oubli de tous les styles.

– Jules Renard

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L'artiste authentique connaît les styles mieux que personne, et il n'y a que les péteux présomptueux qui affirment fièrement leur ignorance pour légitimer leur pseudo-création artistique ("je ne lis pas les grands romans pour ne pas être influencer dans mon écriture" ; "je ne lis pas les philosophes, je tiens à mon indépendance intellectuelle, je préfère penser par moi-même" ; "je n'ai pas besoin de connaître Raphaël ou Rembrandt pour faire de la bonne peinture", disent-ils dédaigneusement). Pierre Louÿs était connu pour son érudition sans pareille, dont il a su habilement jouer ; Flaubert jugeait les styles avec la fermeté du forgeron qui reconnaît une épée aiguisée ; et c'est en virtuose que Proust s'amusait à les imiter (il suffit de lire son pastiche des frères Goncourt dans le Temps retrouvé pour s'en convaincre). D'où une idée qui ne peut être méprisée que de ceux qui ne se sont jamais penchés sur le problème, à savoir que la connaissance des artistes n'abolit en rien la singularité de notre élan créateur, et même qu'elle l'encourage à s'épanouir en nous permettant, grâce à la vision de toutes ces différentes perspectives, de mieux cerner ce qui nous appartient en propre, et, par suite, à cultiver, à faire croître cette singularité.

Et pourtant, le style c'est l'oubli de tous les styles. Quelle est la signification de cette belle formule aisément mémorisable mais qui peut paraître quelque peu obscur ? Simplement qu'au moment de la création, lorsque le peintre peint, lorsque l'écrivain écrit, lorsque le compositeur compose, ils se doivent d'être absolument eux-mêmes, c'est-à-dire de faire taire, lorsque le moment crucial est venu, les voix assourdissantes des grands génies qui les empêchent de librement chanter, d'actualiser leurs virtualités propres, autrement dit, de créer une oeuvre originale et de se façonner un style singulier ; sans quoi, l'on reste un singe avec un pinceau. C'est pour les mêmes raisons que l'on a raison de dire, avec Buffon que le style, c'est l'homme ; mais encore faut-il que toutes les conditions nécessaires à la révélation de l'homme par le style soient réunies, ce qui revient à dire que l'artiste doit réussir à être lui-même en créant, à mettre de sa substance propre dans l'oeuvre. Pour y parvenir, il faut avoir digéré ses influences, les avoir assimilés, incorporés ; et c'est pourquoi les génies sont presque toujours d'abord de talentueux pasticheurs : Mozart intègre dans son style muscial tous les styles de musique qu'il découvre ; Proust semble se libérer de l'influence de Flaubert, de Saint-Simon, en les pastichant, car l'imitation est un moyen d'enfin se débarasser de ces styles puissants et enchanteurs qui obsèdent et nuisent à l'élan créateur de l'artiste. Connaître les style, se laisser bercer par eux, les imiter, pour, au moment de la création, pouvoir travailler à son oeuvre ξὺν ὅλη τῆ ψυχῆ. On ne naît pas soi-même ; on le devient.

mercredi 1 février 2012

CXVIII

Il me paraît qu’en général l’esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l’homme dans un jour odieux. Il s’acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l’essence de notre nature ce qui n’appartient qu’à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime ; j’ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu’il le dit ; je suis, de plus, très persuadé que, s’il avait suivi, dans le livre qu’il méditait, le dessein qui paraît dans ses Pensées, il aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites.

– Voltaire 

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Il n'est pas facile d'affronter Pascal, et c'est bien un Voltaire qu'il nous fallait pour limiter le charme terrifiant de ses Pensées. Ces génies s'opposent en tout ; il n'y a rien de moins janséniste que l'esprit de Voltaire ; et leur style, si reconnaissable, ne se ressemble pas du tout. Pascal est peut-être, par ses phrases incisives, jetées violemment sur le papier et frappant directement le coeur, le plus éloquent des écrivains français ; ses formules hantent le lecteur, reviennent régulièrement l'ébranler : Condition de l'homme : inconstance, ennui, inquiétude ; Que le coeur de l'homme est creux et plein d'ordures ! ; Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie etc. Il faut être habile et courageux pour résister à tant de force persuasive et refuser la description si saisissante que Pascal fait de nous. Pascal eût pu être, s'il l'avait voulu, le plus grand sophiste de tous les temps ; il en avait toutes les qualités, et ne manquait pas d'en faire usage. Il y une pensée célèbre de Pascal où cela est bien visible, et que Voltaire n'évoque pas dans ses Lettres philosophiques ; c'est celle qui se termine par cette conclusion fausse : on aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Le raisonnement de cette pensée est un pur sophisme : Pascal fait comme si l'on pouvait décomposer abstraitement l'homme de ses qualités, oubliant volontairement que ce que nous aimons dans un être c'est la totalité qu'il forme, laquelle est, comme le dit si bien Aristote, plus que la somme des parties. Il n'y a aucun sens à juger un homme en procédant à l'analyse forcément grossière de ses caractéristiques, et personne ne le fait, sauf les mauvais lecteurs de mauvais personnages de mauvais romans ; ce n'est que par commodité que l'on divise à travers des mots trop vagues les éléments les plus communs qui constituent un être. Ici, Pascal ignore l'essentiel, le je-ne-sais-quoi qui échappe à l'analyse et au langage. Ce n'est pas la beauté que nous aimons dans la femme dont nous sommes amoureux, c'est sa beauté. Une fois ceci entendu, le raisonnement trop sublime de Pascal s'effondre. Il y a un peu d'affectation dans cette manière de vouloir toujours écraser l'homme.

Nous nous penchons volontiers davantage vers les pessimistes que les optimistes, que l'on juge plus percutants et plus amusants. Valéry disait que les optimistes écrivaient mal ; à première vue, en songeant à tous les pessimistes que j'aime tellement et qui écrivent si bien, j'étais en accord avec lui ; mais l'examen d'autres auteurs me fit comprendre qu'il n'en était nullement ainsi, et d'abord parce qu'il est sot de séparer les optimistes des pessimistes ; ce n'est pas là que se joue le style. Voltaire, qu'on admire vaguement sans le lire, à l'exception des philosophes qui le plus souvent le méprisent ostensiblement, est le parfait exemple de l'optimiste qui écrit bien, je veux dire avec génie. J'aimerais également qu'on reconnaisse un jour qu'Alain est l'un des plus grands prosateurs de la langue française, et que ses ouvrages seront davantage lus, lui dont on ne lit que rapidement les Propos sur le bonheur, qui ont autant contribué à sa gloire qu'à sa négligence, un peu comme le Candide de Voltaire. Au fond, il est facile d'être pessimiste ; il suffit de se laisser aller à ses mauvais penchants ; tous les arguments en défaveur de la vie et des hommes viennent spontanément ; ce qui est réellement difficile, c'est de montrer comment l'homme peut s'élever, sans fards et sans illusions, jusqu'à sa force véritable. Aussi, Voltaire a raison de préciser qu'il ose prendre le parti de l'humanité.

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mardi 17 janvier 2012

CIII

Le mariage est une science. Un homme ne peut pas se marier sans avoir étudié l'anatomie et disséqué une femme au moins.

– Honoré de Balzac

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Je veux rendre hommage au génie de Balzac. De Rabelais à Céline, la littérature française a connu beaucoup de génies quelque peu monstreux : ce sont des dingues qui ont su dompter leurs instincts puissants par les exigentes contraintes de l'art. Car enfin, si j'aime à dire que Saint-Simon ou Balzac sont des timbrés, ce n'est qu'une manière de parler ; du fait de la maîtrise supérieure de lui-même qu'il doit avoir et du fait de l'impératif d'ordre qui le domine plus que n'importe quel autre individu, l'artiste est l'inverse même du fou. L'écrivain impose au monde sa vision singulière en l'universalisant ; mais il y a des singularités plus extravagantes que d'autres ; il y a, dans certains individus, une force qui, en se déployant, donne l'apparence du démon. Et plus je lis Balzac, plus j'ai l'impression d'avoir affaire à une sorte de Méphistophélès effrayant de la littérature. J'ai trop fantasmé sur Balzac écrivant ; lorsque je regarde une image de lui, comme avec Schopenhauer, je suis envoûté.

Cette citation étrange est extraite de la Physiologie du mariage, l'ouvrage qui le fit devenir à la mode en 1829. Je crois que je n'ai jamais lu de livre aussi loufoque par l'extravagance contrôlée du style et de la pensée. L'ouvrage est divisé façon Descartes, en Méditations,  Je tiens à insérer un extrait de cette oeuvre proprement extraordinaire qui donne le ton et qui éclaire mon propos : "À travers les préoccupations du monde et de la vie, il y avait toujours en l'auteur une voix qui lui faisait les révélations les plus moqueuses au moment même où il examinait avec le plus de plaisir une femme dansant, souriant ou causant. De même que Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l'épouvantable assemblée du Broken de sinistres figures, de même l'auteur sentait un démon qui, au sein d'un bal, venait lui frapper familièrement sur l'épaule et lui dire "Vois-tu ce sourire enchanteur ? c'est un sourire de haine." Tantôt le démon se pavanait comme un capitan des anciennes comédies de Hardy. Il secouait la pourpre d'un manteau brodé et s'efforçait de remettre à neuf les vieux clinquants et les oripeaux de la gloire. Tantôt il poussait, à la manière de Rabelais, un rire large et franc, et traçait sur la muraille d'une rue un mot qui pouvait servir de pendant à celui de : "Trinque !" seul oracle obtenu de la dive bouteille. Souvent ce Trilby littéraire se laissait voir assis sur des monceaux de livres ; et, de ses doigts crochus, il indiquait malicieusement deux volumes jaunes, dont le titre flamboyait aux regards. Puis, quand il voyait l'auteur attentif, il épelait d'une voix aussi agaçante que les sons d'un harmonica : "Physiologie du Mariage !" 

Balzac est un grand et gras écrivain qui déplaît toujours par moments ; il n'est pas charmant ni particulièrement agréable à lire. Il est fréquent d'être un peu horrifié à la première lecture d'un Balzac ; son univers inimitable est l'antithèse de la poésie, il est le paradis du prosaïsme. Les surréalistes le détestaient ; j'en suis heureux. Je crois qu'il faut beaucoup lire Balzac pour l'apprécier : il est nécessaire d'avoir un temps d'adaptation, de s'habituer à la beauté si grasse de sa prose. Le génie de Balzac est souvent contesté ; je comprends bien pourquoi ; tout le monde ne peut goûter à une prose aussi incongrue, plantureuse indélicate. Mais tout cet amas de phrases grasses forme une totalité fertile : je ne m'étonne pas qu'Alain le classe parmi les meilleurs, et avoue avoir développé un nombre considérable de ses idées en le lisant. Les pensées charnues de Balzac sont propres à engendrer toutes sortes de pensées subtiles, et même – tout dépend de la nature du penseur en question – des pensées fines et délicates : on sait que Proust doit beaucoup à Balzac. Eugénie Grandet, par exemple, est un chef-d'oeuvre que l'homme aimant décortiquer les passions humaines ne cesse pas de revisiter inlassablement, plus riche en connaissance à chaque lecture. Il y a peu d'écrivains aussi instructifs que Balzac.

J'aime Balzac jusque dans ces divagations les plus tordues ; et il est l'un des écrivains qui me fait le plus rire. Séraphita, même si ce n'était sans doute pas l'effet voulu, m'a fait plus d'une fois éclaté de rire. Je me suis moqué des délires soi-disant rationnels de Louis Lambert. Il cite plusieurs fois, enthousiaste et exalté, la physiognomie de Lavater. J'aime les comparaisons absolument inimitables de Balzac : personne, pas même Homère, n'eut autant d'inventivité ; et il faut dire aussi que peu d'écrivains se seraient permis des associations aussi saugrenues. Il faudrait faire un florilège des comparaisons les plus étonnantes. La Comédie Humaine regorge de trivialités sublimes, ce genre de beauté trop méprisée que seule la prose peut donner. J'admire ce génie monstrueux jusque dans sa vie légendaire.

Un jour, comme mon cher et gras Balzac, j'aurais une robe de bure.

 

 

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lundi 16 janvier 2012

CII

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser, c'en est la marque ; et c'est là la part de l'envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit ; car il n'y a point de règle générale.

– Pascal

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Il y a une véritable paranoïa de la répétition. Nous sommes trop habitués aux remontrances de nos professeurs de collège qui soulignaient systématiquement en rouge un mot dès qu'il était répété plusieurs fois dans un court paragraphe ; par suite, ayant tendance à toujours éviter les répétitions, nous nous efforçons de changer un mot, de trouver un synonyme, voire de refaire toute la phrase plutôt que de laisser les mêmes mots jalousement se miroiter, comme si c'était une règle absolue de la prose que d'exploiter toute la variété du vocabulaire. Je me suis aperçu qu'il était difficile de se débarasser de cette mauvaise habitude. Pourtant, la nature même d'un texte raisonné exige que l'on tourne autour du sujet, que l'on traque une idée, faisant des cercles autour de celle-ci et du mot qui lui correspond ; la prose de Hegel, qui n'est sans doute pas un modèle, en est un parfait exemple ; chez lui, on sent la chasse opiniâtre du concept ; il ne le lâche pas, il le torture, interroge et répète le mot autant de fois que cela est nécessaire. Mais la lecture de plus grands stylistes est tout aussi révélatrice : Pascal ne s'embête pas à chercher des synonymes du mot force s'il raisonne sur la force ; au contraire, dans la prose admirablement condensée de Pascal, la répétition du mot sert le raisonnement, donne un effet d'insistance puissant, qui assurément contribue au charme de son style inimitable. 

Le français n'a pas un très riche vocabulaire, si on le compare, par exemple, avec l'anglais. Tout de suite je songe à la différence radicale entre le théâtre de Shakespeare et le théâtre de Racine. Il faut être bien sot pour trouver les pièces de Racine ennuyeuses sous prétexte que les mêmes mots sont toujours répétés dans toutes les répliques ; j'ai déjà entendu des personnes sincèrement se plaindre de lire incessamment dans une pièce le mot amour, honneur, coeur, pur, attrait, charmant, cruel, peine, funeste, yeux etc. Ces médisants là ne seront jamais sensibles à la pureté racinienne ; ils ne comprendront pas pourquoi on a pu dire que ce vers pouvait être l'un des plus beaux de la langue française  : Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur. La variété exagérée des mots, la richesse lexicale ostentatrice, n'est souvent qu'un cache-sexe de la médiocrité de la pensée. Je trouve beaucoup ce défaut dans Théophile Gauthier et dans Huysmans, ces romantiques précieux, qui inondent leur page de mots rares et variés, comme si la nécessité de prendre dix fois par page le dictionnaire pour comprendre le texte était un gage de pronfondeur ou de grand style. Stendhal fait des répétitions tout le temps ; il y a des pages dans la Chartreuse où les mots beauté, sublime, peur, sont répétés toutes les trois lignes ; et il n'y a peut-être pas de plus beau roman dans la littérature française. Péguy se servit de la répétition pour s'inventer un style original, peut-être trop original et de ce fait rapidement lassant ; il n'empêche que le charme, dans sa prose plus que dans ses vers, opère ; ces litanies sont enchantantes ; on croirait, si on le gueule dans sa chambre, exécuter une incantation magique. Les anciens Grecs employaient toujours les mêmes mots. Mozart, dans sa musique, se répète tout le temps. L'erreur est de confondre pauvreté et sobriété, d'assimiler la beauté au spectaculaire ; erreur funeste et proprement vulgaire que ne commet jamais l'homme de goût.

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mercredi 11 janvier 2012

XCVII

Il est difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de Baudelaire, d'écrire le français exquis d'Henri IV.

Proust

pastiche 

Il est difficile, quand on est habitué à la culture de la consommation et au style spectaculaire des publicités, d'écrire le français merveilleux de Marcel Proust. Il est également difficile, après la lecture enthousiaste de Louis-Ferdinand Céline, de se contenter d'un français classique, dont on ne doute pourtant pas de la valeur intemporelle. Il est toujours toujours difficile d'écrire en ayant à l'esprit les majestueuses perfections de nos écrivains préférés. Simenon, pour mieux déployer son génie propre, ne lisait rien avant d'écrire.

Et pourtant, sans imitation, nous ne serions pas capables de conquérir notre style propre ; sans modèles, nous ne pourrions pas même essayer d'actualiser nos virtualités singulières, dont nous n'aurions, à vrai dire, aucune conscience. Il y a des peintres qui disent ne pas vouloir s'intéresser à la peinture du passé pour ne pas corrompre leur originalité sous l'influence des autres artistes ; il y a des romanciers ainsi, des philosophes, des musiciens, des hommes communs. J'ai souvent entendu des hommes légitimant leur inculture en disant, non sans fierté, qu'ils préféraient penser par eux-même plutôt que de penser avec les autres : ceux-là sont les plus pauvres d'esprit (et il n'est pas vrai qu'ils seront consolés). Penser tout seul est la meilleure façon de penser comme tout le monde ; et, de même, écrire sans modèle, sans jamais imiter, est la meilleure manière de ne pas exploiter les éventuels potentiels singuliers contenus en nous.

Imiter, c'est apprendre à devenir soi-même. Cela n'est presque jamais compris. Imiter, ce n'est pas plaquer les caractéristiques marquantes d'un autre en évacuant sa propre individualité ; ça, c'est le sens faible de l'imitation. Imiter, c'est incorporer les particularités d'un autre que soi et, par là, assimiler un contenu extérieur fructueux permettant de développer nos forces propres. Louis-Ferdinand Céline lui-même eut des modèles. Cette sorte de dialectique, indépendamment de l'écriture, sera toujours nécessaire à l'éclosion d'une profonde individualité, à la fois singulière et commune.

Marcel Proust, avant d'écrire la Recherche du temps perdu, avait brillamment pastiché Flaubert et Saint-Simon.

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