mercredi 1 août 2012

CCC

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

– François de la Rochefoucauld

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En cette belle journée d'été, le soleil est à son zénith ; imposant, superbe, cette boule de feu familière m'étonne alors que, après ma sieste, je ne sais encore que faire de temps libre. Je me décide ; cet astre qu'on dit divin, je veux le défier ; je dépose fièrement et négligemment mon regard vers la grande source de lumière. Malgré ma détermination, je crois bien n'avoir pas tenu plus de trois secondes. Je suis maintenant aveuglé, je sens que ma rétine n'a pas appréciée l'exercice ; heureux d'être ainsi dominé par le maître de la nature, je titube un peu, me couche à nouveau, ferme mes yeux, et pense à ces tâches sombres, bleuâtres, indescriptibles qui occupent ma vision et mon entendement alors que mes yeux sont clos depuis déjà de nombreuses secondes. L'homme a besoin du soleil, il se doit de le célébrer, mais seuls les téméraires d'un instant essayent de l'affronter face à face ; Rê aime à être glorifié, mais punit dans l'instant ceux qui veulent regarder sa puissance de trop près.

Le soir venu, je pense à la citation de La Rochefoucauld, et désire affronter la pensée de la mort afin de me remémorer mes tristes angoisses d'adolescents, qui me semblent désormais tellement loin de ce que je suis. Je me couche sur mon lit, j'éteins toute source lumineuse, prend le soin de me plonger dans l'obscurité et le silence le plus total, n'ignorant point que l'Inquiétude comme la Mort sont filles de la Nuit. Je suis maintenant le plus possible isolé du monde ; mes sens sont presque muets ; aucun objet ne s'offre à moi ; mon entendement est livré à lui-même ; et ma pensée, d'habitude si proche de la terre ferme, s'égare sur moi-même, sur ce que je suis, indépendamment de mes souvenirs et projets, de mes passions et de mes préoccupations. Je me fixe moi-même, me plaît à me contempler en tant qu'être, et poursuis volontairement cette enquête sans fin. Je suis, j'existe ; je fais d'inutiles variations sur ce thème, sans avancer le moins du monde dans la perception de mon être. Imperceptiblement, je quitte la sphère étroite de mon être en tant qu'être, et reviens à mes pensées d'avenir, à mes aspirations les plus profondes ; je vois ma vie défiler en désordre selon ma rêverie, en vient à m'imaginer ma nouvelle position sociale, ma famille future, mon métier formidable, mes amis vieillissant avec moi, mes amusantes péripéties innatendues ; je vois des malheurs possibles également, et pense à ce que je pourrais faire pour les prévoir et les éviter ; et, enfin, pensée préparée et attendue, je songe à ma fin, je veux dire au terme et à la finalité de mon existence. Cette pensée est stérile, je le vois bien ; mais parce que je le veux, et parce que je suis fasciné par mon destin, j'insiste et creuse : que vois-je ? La vacuité de ma vie, la facticité de ma naissance, la certitude de mon anéantissement. Je suis, j'existe, et je vais mourir. Ce n'est point la possibilité de ma mort qui me préoccupe, il ne s'agit pas ici de risque et de contingence, mais bien de la nécessité implacable car absolument rationnelle de ma mort prochaine. Je suis destiné à mourir, je le sais comme deux et deux font quatre, ceci est irrévocable, inexorable ; aucune religion, aucune philosophie pourra me faire douter de cette loi de la vie : qui naît un jour, meurt un jour. Mon néant n'est donc point possible, il est une certitude ; et ce n'est pas seulement mon individualité qui disparaît avec ma mort, c'est mon être en tant qu'être. Maintenant, qu'est-ce que le néant ? Le néant, c'est l'absence de propriété ; par définition, le néant, ce n'est rien. Si je dis : je suis néant, je fais un contre-sens, car j'introduis de l'être dans le néant. Imperceptiblement, je m'aperçois que mon esprit, en cherchant à fixer mon néant, non seulement le manque, mais même l'abolit. Je veux penser à mon néant, et je trouve de l'être ;  je veux me plonger dans la pure nuit, et je fais jaillir de la lumière. Je vis, j'existe, et mon existence abolit toute pensée du néant. Ce n'est que l'échec de ma tentative de penser à mon néant, voire, si je suis narcissique, la fin injuste de mes belles activités, qui donne à ma méditation une tristesse vite dissipée. Échec fécond ! J'ai voulu me jeter dans la pensée de la mort, en deviner le fond macabre, et j'ai trouvé pourquoi la mort n'était pas à craindre. Rêvant la mort, j'ai senti la puissance de la vie ; j'ai vu l'irréductibilité de la vie et la lumière se profilant derrière toute ombre. Les angoissés  qui continuent à fixer le cours de leur pensée sur l'idée de leur mort ne sont pas moins sots que ceux qui tenteraient vainement de fixer le soleil à l'oeil nu plus de trois secondes. Ils ne le savent pas, mais leur aveuglement est signe de vie. 

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mardi 3 juillet 2012

CCLXXI

Je pense qu'il n'y a personne qui ait rendu plus mauvais service au genre humain que ceux qui ont appris la philosophie comme un métier mercenaire.

– Sénèque

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Disons-le franchement : il y a deux sortes bien distinctes d'étudiants de philosophie. Le premier est un étudiant en sciences humaines comme les autres, qui prend Descartes comme on prend un tableau de statistique sociologique, c'est-à-dire scolairement, sans vibrer, sans vocation particulière, sans éprouver de bouleversements ou de joies philosophiques ; sa discipline et sa vie ne sont liées qu'artificiellement, et il n'y a alors guère besoin de chercher bien loin la description de sa vie quotidienne : c'est la vie de tous les jeunes universitaires, prévisible, mécanique, faite de grossières déclarations d'amour au gauchisme le plus imbécile, et tristement pétillante du festivisme nihiliste caractéristique de notre époque. J'écarte volontairement de ma vue cette première sorte d'étudiant pour regarder le second, le seul digne d'intérêt, l'étudiant intempestif dont le regard sur le monde est par bonheur transformée par la philosophie. De l'extérieur, sa vie ne semble pas si différente de celle des autres étudiants ; c'est dans l'intérieur que l'essentiel se joue. Ainsi, l'étudiant en philosophie véritable peut bien faire la chouille et se jeter allègrement dans les délices de Capoue, mais il le fera avec ses yeux qui ont osé lire Pascal et avec son entendement qui a eu la force de comprendre la misère du divertissement ; moraliste, mais non moralisateur, habile, mais non demi-habile ; et les philosophes, qui sont tous lecteurs de Pascal, auront bien sûr compris.

Toute la vie quotidienne, avec ses épisodes hasardeux mais également avec sa banalité, est l'occasion de nouveaux étonnements et créateur de nouveaux chemins de compréhension. L'intelligibilité du réel n'est point une vaine formule faite pour décorer les dissertations ; l'étudiant en philosophie l'expérimente tous les jours. Aussi, les fulgurances philosophiques existent : c'est en buvant un soir du vin et en essayant vainement de décrire à mon joyeux camarade les arômes complexes se précipitant dans ma bouche que j'ai soudain compris, je veux dire en toute sa profondeur, la fameuse formule de Kant résumant l'essentiel de sa théorie de la connaissance : « L'intuition sans concept est aveugle, et le concept sans intuition est vide. » En effet, par cette expérience, j'ai compris que la différence entre l’œnologue et moi au moment de la dégustation, venait de ce que, pour ma part, en tant que buveur amateur, j'avais certes l'intuition, c'est-à-dire les goûteuses informations données par mes sens, mais je n'avais malheureusement pas les concepts adéquats me permettant d'analyser le vin et de faire les distinctions dont ne peut se passer la science. Moi, noyé dans mon océan de saveur indistincte, je ne jouissais que par les sens, tandis que l’œnologue peut doubler le plaisir des sens par le bonheur de comprendre. La philosophie, contrairement à tant d'autres disciplines, est avant tout une attitude et une pratique ; capable d'engendrer de véritables conversions, elle altère nécessairement, dès qu'elle est prise au sérieux, notre regard sur le monde notre exercice du jugement. Le Manuel d'Épictète n'est point un simple document historique ou une simple matière à commentaire, et à peu près tous ceux qui ont lu sérieusement ce livre ont remarqué un changement considérable dans leur conduite au terme de leur lecture. Par là j'en arrive progressivement à cette dernière caractéristique, mais capitale, qui est le propre de l'étudiant en philosophie authentique : c'est qu'il ne vise point à comprendre Épictète, Platon ou Descartes comme on comprendrait un théorème de mathématique ou la loi de la relativité ; bien plutôt, il cherche à être lui-même Épictète, Platon ou Descartes dès qu'il entreprend leur étude, prenant le parti de faire et refaire le même chemin que ces maîtres éternels. Le seul rôle de l'institution universitaire est d'aider à parcourir ce chemin. 

mercredi 27 juin 2012

CCLXV

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.

– Alfred de Musset

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Il y a une tyrannie des masques de plâtres. Toute la beauté et toutes les heureuses possibilités d'un être peuvent être gâchées par ces figures artificielles plaquées sur des visages naturels. Dans la pièce de Musset, Perdican s'en prend à l'éducation religieuse et au modèle de vie insipide et lâche inculquée aux jeunes filles sans expérience de la vie. Des vieillards grincheux, comme le dit en substance je ne sais quelle maxime de La Rochefoucauld, aiment à blâmer la jeunesse pour les vices qui leur sont désormais inaccessibles ; des maîtres impérieux gravent en des têtes innocentes des doctrines pernicieuses consistant à dénigrer le monde et le jeu de l'existence ; ce sont eux, avec bien d'autres, qui façonnent les êtres factices dont nous nous plaignons aujourd'hui. Le refus d'affronter le mouvement tumultueux de la vie est une posture qui dissimule un sentiment de supériorité et surtout une grande lâcheté ; et la décision que prend Camille ne s'explique que par l'orgueil joint à l'influence néfaste qu'exerce sur elle des nonnes pleines d'amertume. Toute la tirade célèbre de Perdican consiste à renverser cette influence, à prendre le parti dangereux et imprévisible de la vie, qui est vie véritablement et précisément parce qu'elle est dangereuse et imprévisible. Accepter de jouer le jeu de l'existence, ce n'est peut-être pas nécessairement gagner le bonheur, mais c'est toujours gagner la vie elle-même en faisant le choix de briser les différents carcans rigides imposés par des êtres incompétents et déplorables. On ne retrouve pas son naturel sans ce combat contre notre masque de plâtre. Les rebelles, que je n'ai jamais su tolérer, sont des matamores demi-habiles qui gaspillent leur énergie pour essayer, bien vainement, de briser diverses institutions et constructions politiques, en piteux séditieux n'apercevant point que la source de leur libération est en eux-mêmes, et que c'est leur propre visage qu'il faut sauver de la facticité. C'est sur soi que s'installe le masque de plâtre à fissurer, non ailleurs. 

lundi 25 juin 2012

CCLXIII

De tous temps, les plus sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien...

– Nietzsche

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C'est ainsi que commence Le problème de Socrate, qui est l'un des chapitres qui contient le plus de sottises dans toute l'oeuvre de Nietzche. Même lorsque j'étais un nietzschéen fervent, c'est-à-dire un imbécile exalté, ce chapitre m'irritait et me faisait douter de la pertinence de la perspective nietzschéenne. Cette première phrase donne le ton : il s'agit en quelque sorte de l'erreur originelle de Nietzsche, celle qui l'a condamnée à enchaîner les mauvaises interprétations et les caricatures indéfendables. Le problème de Nietzsche fut d'avoir cru voir le nihilisme partout, même dans les gestes les plus insignifiants, d'avoir cru détecter de l'idéal ascétique là où il n'y avait que l'exigence d'une discipline purificatrice, d'avoir cru repérer un mépris pour la vie là où il n'y avait que des observations un peu hautaines sur la vanité humaine. 

Les sages ne dénigrent pas la vie, mais un type de vie. Ce qu'ils dénoncent, ce sont les vies qui sont indignes par rapport à ce que pourrait faire l'homme ; c'est justement parce que ces hommes aiment la vie et qu'ils aiment les hommes qu'ils développent de hautes exigences, incomprises par le vulgaire insouciant et surtout par la condescendance de Nietzsche. Les sages proposent un idéal de vie ; et il ne saurait y avoir de détermination dans l'idéal sans exclusion de diverses qualités qui permettent à l'idéal de se concrétiser : on détermine davantage un idéal par la voie négative que par la voie positive. D'où un ton parfois déplaisant qui peut passer pour de l'amertume et du ressentiment, chez quelque uns. De toute évidence, un homme dont la vocation est d'enseigner aux autres quelle est la meilleure manière de vivre, cette manière fût-elle mauvaise, ne peut pas dénigrer la vie, au fond. Ceci est d'autant plus risible que Nietzsche, contrairement à certains sages dont il se moque injustement, n'a pas manifesté, tout au long de son existence, un goût très marqué pour la vie.

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lundi 18 juin 2012

CCLVI

Et il s'arrêta de courir. "Non, dit-il, maintenant je sais. J'ai toujours été un enfant ; mais c'est moi qui ai raison." La sueur fumait de son torse nu. Soudain, il fut prévenu comme un oiseau par un pétillement sous sa langue. "Ma !" cria-t-il. La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules.

– Jean Giono

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C'est le Bobi semeur de joie qui a raison, celui qui demande du tabac à Jourdan et qui désigne dans le ciel Orion-fleur-de-carotte. Il y a de la joie. Certaines sources se tarissent brutalement, ce n'est pas grave, je peux m'étonner, chasser les ombres, attendre le soleil, sûr qu'il viendra. Aurore est toujours là, elle n'a pas disparu, je le sais, et j'ai raison contre les ombres. Le paysage pourtant connu est nouveau à mes yeux ; la disparition les a blessés, mais ils voient du nouveau, ils voient la lumière, neuve. Ces hommes inconnus qui passent et qui me regardent, je sens que je les connais, à ma manière ; simples passants, ils m'emportent je-ne-sais-où, quelque part en moi, un recoin de moi que je ne connaissais pas. Le soleil frappe ; le bleu du ciel m'immobilise ; je m'arrête, je marche, et je m'arrête encore, plus longuement, et mes pensées vont où elles veulent, avec le vent léger et les passants inconnus qui s'installent en moi. 

Tout est pareil, là-bas, mais en mon âme tout est changé ; pour un moment seulement, mais c'est un moment qui survivra, car il est fécond et je sens ses germes pousser un peu partout en moi, là où il y a de la place. Je ne vois pas d'arbres qui s'agitent, ni de fleurs qui s'envolent, ni d'animaux qui courent ; la nature n'est pas autour de moi ; et pourtant, elle est là, tout ce qui appartient à l'atmosphère est nature, porteuse de richesses inutiles. En ce moment, je ne me sens justement pas utile, je suis au-delà des critères des marchands avides, j'existe pour l'existence elle-même, et la vie n'est signe que de la vie. Ils ne me font rien, ces indicateurs d'autres voies que celles de la vie ; ils sont ramenés à la vie elle-même, car Aurore n'a pas disparu et se promène en moi ; je suis seul, et elle joue avec mes cheveux, et je la porte, la caresse, la prend lentement par la main, elle est en moi, radieuse, heureuse. 

Alors oui, Bobi le semeur a raison, Bobi l'enfant est le réceptacle d'un arbre d'or, et ma joie demeurera. 

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dimanche 20 mai 2012

CCXXVII

Outre l’avenir métaphysique (dont je me fous parce que je ne puis croire que notre corps de boue et de merde dont les instincts sont plus bas que ceux du pourceau et du morpion renferme quelque chose de pur et d’immatériel quand tout ce qui l’entour est si impur et si ignoble), outre cet avenir-là il y a l’avenir de la vie.

– Flaubert

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Voilà le Flaubert que je vénère, non le Flaubert appliqué, laborieux, se torturant corps et âme par idolâtrie pour la perfection de l'Art, mais le Flaubert fougueux, terrible et grossier jusqu'au sublime. Ce Flaubert là vit, et ne le cache pas ; il le clame, il le gueule, sous la forme d'un cynisme sauvage et d'un humour diabolique. J'entends le cri, et le prends dans tout son sens, qui est large : outre l'avenir métaphysique, il y a l'avenir de la vie. Autrement dit, ne nous laissons pas assaillir par de vains questionnements qui dépassent notre présent et notre portée ; ne nous obstinons pas à chercher de stupides tracas en pensant à notre mort future, ni en imaginant mille théories tordues assurant l'éternité à notre ego égoïste ; au contraire, jetons au large ces pompeuses pensées, et jouissons franchement de rappeler notre nature matérielle, impure, périssable. La pensée de la vanité nous ramène à la réalité. L'expression de la vanité est violente chez Flaubert ; c'est qu'il avait une âme romantique qui lui a fait naître d'immenses rêveries,  comme en témoignent ces admirables textes de jeunesse. Un si enthousiaste empressement vers les hauteurs devait aboutir à ce cynique retour à la terre. Il est agréable, après tout, de se faire réveiller par un Flaubert lançant ses sales descriptions de l'humanité ; là, en sa correspondance, elle viennent plus directement à nous que dans ses romans ; elle sautent à nos coeurs. Cet impétueux rabaissement de l'homme cache son élévation. Il faut parfois abaisser pour mieux vanter. Chez Flaubert, c'est par l'Art que le réhaussement se fait, après la chute grotesque : Homais, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet, ces héros et héraults de la bêtise, sont sublimés par la force du génie, sans quoi ils seraient intolérables, même en papier.

mercredi 16 mai 2012

CCXXIII

Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.

– Honoré de Balzac

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Dans La peau de chagrin, le concept du bonheur du vieillard se fonde sur l'idéal de l'ἀταραξία, c'est-à-dire sur l'absence de troubles. L'essentiel ici, du point de vue conceptuel, est qu'il s'agit d'une conception négative du bonheur : comme nous sommes en bonne santé lorsque nous ne souffrons de rien, nous sommes heureux dès lors que nous ne sommes pas malheureux. À partir de là, ce concept spécifique du bonheur se déploie d'une manière particulière, à savoir en développant les moyens qui nous permettent d'éviter autant que faire se peut le malheur, dont l'analyse révèle que sa source se trouve dans l'inadéquation entre les désirs toujours trop élevés des hommes et leur incapacité à satisfaire dans la réalité ces désirs superflus ; et ce d'autant plus que même si cette satisfaction était toujours possible, l'homme ne serait pas moins dans la situation d'Ixion emporté par le mouvement sans fin de sa roue enflammée, ou dans celle des Danaïdes condamnés à remplir un tonneau percé, métaphores de l'homme occupé à satisfaire ses désirs sans jamais trouver le repos ; toujours il est piqué par un nouveau désir qui l'empêche d'être dans un état de sérénité et de plénitude, états qui caractérisent l'homme heureux négativement. Nous comprenons pourquoi, si nous avions cette conception du bonheur, nous nous méfierions des mauvaises conséquences du désir, que nous chercherions à contrôler en lui posant des limites ; nous nous contenterions des plaisirs que nous donne spontanément notre nature, sans essayer de la dépasser, et nous serions déjà trop heureux si aucun événement ne venait interrompre ce paisible repos. Il s'agit donc d'une conception modeste du bonheur, fondé sur un art du renoncement : il faut ne pas vouloir et ne pas pouvoir afin de n'être pas brûlé et détruit, pour parler comme le vieillard de Balzac. On pourrait reprocher à cette vision du bonheur d'être peu courageuse, de refuser le danger présent dans le déploiement du désir, et préférer ainsi une vie ennuyeuse et fade à une vie tourmentée mais excitante ; vivre dans l'absence de troubles, n'est-ce pas vouloir vivre comme une statue de marbre et refuser le mouvement naturel de la vie ? Renoncer à la satisfaction de ses désirs, n'est-ce pas déjà insérer la mort dans la vie ?

À l'inverse, le concept du bonheur de Raphaël est clairement positif, c'est-à-dire que pour lui le bonheur n'est pas seulement le silence du malheur, mais bien un sentiment qui exprime concrètement une supériorité par rapport à un état neutre ; lorsque nous sommes heureux, nous nous sentons sans doute mieux que lorsque nous souffrons, certes, mais également mieux que lorsque nous sommes dans un état neutre et quelque peu ennuyeux. On le voit bien, cette conception du bonheur ne peut que s'opposer à celle précédemment exposée, puisqu'elle fera du désir un moteur : c'est par la puissance de mon désir, et ma faculté à accomplir celui-ci, que je peux, au moins momentanément, être joyeux. Il n'est donc pas question de renoncer à satisfaire ses désirs, bien que l'on sera attentif à ceux-ci, et que l'on ne se jettera évidemment pas, tels de vulgaires et inconscients pourceaux d'Épicure, dans les inconsistants délices de Capoue. De fait, ce bonheur est nécessairement moins stable que le bonheur négatif dans la mesure où il s'appuie sur des moments privilégiés, et non sur un état stable, état qu'il ne cherche d'ailleurs pas puisqu'il préfère le mouvement au repos. Pour les partisans de ce bonheur, le désir ne provoque pas tant un douloureux sentiment de manque, qu'une tension nécessaire pour mettre l'homme en branle, pour le pousser à l'activité, laquelle est la véritable source du bonheur humain : c'est en déployant sa force, en triomphant des obstacles se présentant à lui, en se rendant plus puissant qu'on augmente notre joie et favorise notre bonheur. On comprend ce que suppose une telle conception du bonheur : une vie tranquille dans laquelle il n'y aurait pas de ces moments forts où l'on sent son être intensément vibrer, où l'on ne serait jamais traversé par ces tensions fécondes, où, en somme, on se contenterait de laisser doucement la vie quitter notre corps – cette vie là ne mériterait pas d'être vécue. À choisir entre la vie longue, paisible, quelque peu ennuyeuse, et une vie dangereuse, brève, mais riche de moments de joies intenses, Raphaël se décide pour la dernière solution ; ce qui, assurément, est un choix intéressant, mais est également un choix risqué : à vouloir saisir la joie, on peut finir par étreindre le malheur et regretter la tranquillité passée en se demandant si on aurait pas dû choisir le moindre mal. Il semble que tout le monde ne soit pas capable de désirer adéquatement, et que c'est pour cette raison que l'on se méfie tant du désir, se trompant peut-être ainsi de cible.

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samedi 21 avril 2012

CXCVIII

La sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel.

– Pierre Louÿs

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L'épanouissement d'un homme est un processus vivant, et, par conséquent, l'on ne saurait isoler abstraitement certaines parties de son développement sans heurter sa réalité profonde. Autrement dit, pour espérer réellement comprendre un être, compréhension idéale que nous poursuivons toujours sans jamais pouvoir tout à fait l'atteindre, nous devons le prendre dans sa totalité, sans omettre aucun aspect de lui-même. Les histoires du corps d'un individu paraissent sans importance, mais assurément elles révèlent plus le profondeur cachée d'un homme que bien des détails abstraits de doctrine ; et c'est à Nietzsche que nous devons cette découverte, qui sut si bien exploiter les anecdotes dont il disposait de certains philosophes, tel Schopenhauer, pour aboutir à des conclusions intéressantes. Une oeuvre, qu'elle soit artistique ou philosophique, est non seulement une réussite dans son genre, mais également un témoignage sur la vie : pour saisir toute la portée de ce témoignage, il nous faut essayer d'atteindre l'être qui a déposé ce témoignage, être qui n'est pas un pur esprit, mais qui est également un corps, ayant ses irréductibles spécificités.

Pour cette raison, le rapport d'un être à la sensualité ne doit pas être négligé. La manière avec laquelle un écrivain appréhende la sexualité n'est point un vain détail destiné à remplir les biographies. Le premier exemple qui me vient, et il est éloquent, est celui de Jean-Jacques : qui ne voit pas que des pans entiers de sa philosophie dépendent de ses premières expériences amoureuses ainsi que du souvenir intarissable que laissa en lui sa relation avec Mme de Warens ? Par ce biais, ainsi que par mille autres, on comprend pourquoi Rousseau ne pouvait être Nietzsche, dont le pathétique néant de sa sexualité s'avère fort instructif sur sa philosophie et sur sa manière d'appréhender le monde tout entier. Et comment ne pas songer à l'auteur de cette citation, lui, l'un des plus grands amoureux du corps féminin de la littérature, dont les expériences innombrables ont inspiré toutes ses oeuvres sans exceptions, des plus poétiques aux plus pornographiques ? Si nous savions comment baisait Platon, notre regard sur sa philosophie en serait profondément altéré, je n'en doute point ; mais, sur ce sujet, nous devons nous contenter de plaisantes et fantasques rêveries.

mercredi 21 mars 2012

CLXVII

Mais à quoi bon vous tirer de votre élément ? Qu'est-ce que ce monde, monsieur Holmes ? Un composé sujet à des révolutions qui toutes indiquent une tendance continuelle à la destruction ; une succession rapide d'êtres qui s'entre-suivent, se poussent et disparaissent ; une symétrie passagère ; un ordre momentané. Je vous reprochais tout à l'heure d'estimer la perfection des choses par votre capacité ; et je pourrais vous accuser ici d'en mesurer la durée sur celle de vos jours. Vous jugez de l'existence successive du monde, comme la mouche éphémère, de la vôtre. Le monde est éternel pour vous, comme vous êtes éternel pour l'être qui ne vit qu'un instant. Encore l'insecte est-il plus raisonnable que vous. Quelle suite prodigieuse de générations d'éphémères atteste votre éternité ! quelle tradition immense ! Cependant nous passerons tous, sans qu'on puisse assigner ni l'étendue réelle que nous occupions, ni le temps précis que nous aurons duré. Le temps, la matière et l'espace ne sont peut-être qu'un point.

– Diderot

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L'un des arguments préféré des déistes et des parangons d'une nature créée car parfaitement organisée est celui consistant à célébrer avec grâce la beauté du monde ; c'est, en somme, la preuve de l'existence de dieu par les petits oiseaux chantant par un ciel ensoleillé. On est souvent ému devant ces descriptions emphatiques d'un univers entièrement réglé, entièrement prévisible, où tout s'emboîte, causes, effets, finalités, et ce, avec une unité si parfaite qu'ils ne peuvent s'empêcher de la dire divine. Ces passages sont souvent sur-estimés et n'évitent pas toujours le ridicule, comme en témoignent les célèbres explications finalistes de Bernardin de Saint-Pierre, qui n'est pas loin de dire que les souris ont été créé pour que l'homme se plaise à rire de leur femme peureuse ainsi qu'à faire des dessins-animés drôles genre Tom et Jerry. Or, ce qui est frappant, à la lecture des matérialistes, c'est non seulement qu'ils ne célèbrent pas moins la beauté du monde que les autres hommes, mais surtout qu'ils le font mieux, en y trouvant un charme plus fascinant et en déployant un style plus surprenant, toujours. Les apologies du cosmos faites par les déistes sont réglées comme le monde qu'ils fantasment ; les chantres du chaos et du hasard écrivent dans un style décousu et imprévisible comme cet univers mouvant qu'ils essayent gaiement d'effleurer. Trois noms suffisent : Lucrèce, Diderot, Nietzsche. J'aime cette majesté gracieuse de la pensée du désordre, pensée dont la vitalité tient de cet enchantant hasard qui secoue l'entendement et l'imagination et dont le virtuose du chaos sait habilement jouer pour embellir sa puissante théorie. La véritable beauté du monde ne se saisit point avec les mains des finalistes ; beauté fluctuante, elle ne peut être effleurée qu'en poursuivant ardemment son imprévisible mouvement. En d'autres termes : ce sont les matérialistes qui sont du côté de la vie, de la vie vivante, de la vie bergsonienne, et non les finalistes, qui ne peuvent qu'attraper que des concepts et des théories immobilisants la vie.

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lundi 5 mars 2012

CLI

Ah ! Le pauvre être que je suis ! Seigneur, aie pitié de moi. Entre mes peines et les bonnes joies il y a conflit, sans que je sache de quel côté penche la victoire. Ah ! Le pauvre être que je suis ! Aie pitié de moi, Seigneur. Ah ! le pauvre être que je suis ! Voici mes plaies que je ne cache point : tu es médecin, je suis malade ; tu es miséricordieux, j'ai de la misère.

– Saint-Augustin

SaintAugustin

Je n'aime pas Augustin, il est vrai, et je l'ai traité de manière trop cavalière le jour passé. Je veux éclaircir le sens de ma démarche. Augustin a toutes les raisons de me déplaire ; il ne cesse pas de calomnier la vie, il blâme tous les sens, allant jusqu'à trouver de l'impiété à trop apprécier la contemplation du soleil, joie trop matérielle pour être pure. Il s'en prend évidemment aux plaisirs naturels de la chair, et se reproche d'avoir des images de fornication la nuit, dans son sommeil, gémissant une fois de plus sur son triste sort de mortel. Là est le problème essentiel : il ne se contente pas de geindre sur son sort ; il accable l'ensemble du genre humain, l'entraînant dans sa logique fallacieuse d'humiliation perpétuelle. Il ne s'en remet pas de n'être que cendres et poussières ; qu'il accepte sa destinée, ce chien battu, et qu'il cesse d'essayer de faire suivre les autres hommes dans sa chute ! Tout est affecté chez lui : sa dévotion exagérée empêche l'émotion de jaillir. Augustin est un ancien maître de rhétorique : derrière le théologien, son premier métier transparaît. Ses lourdes figures de style, ses répétitions affligeantes, sa maîtrise trop visible de la langue sont autant de petits traits qui prouvent sa fausseté. Il ne prête à aucun mouvement de conversion ; au contraire, il rend répugnant sa religion et les hommes qui la représentent. Ulysse, héros des Grecs, entendant les jérémiades démoralisantes de Philoctète, prend la décision juste de l'abandonner sur son île ; que ne peut-on faire de même avec Augustin, qui nous saoule avec ses malheurs hyperboliques et ses commandements absurdes à l'homme sensé : à quoi bon s'attaquer au théâtre et aux cantilènes ? Toutes les sources naturelles de joie, il les bannit ; c'est que sa religion le fait inverser l'ordre des choses, rendant impur ce qui est pur, faisant de la force faiblesse, et renversant les valeurs naturelles de l'humanité dictées par le bon sens ; tout l'aiguillon de la puissance est altéré par cette manière aussi subtile que nuisible de penser le monde. Quant à son apologie emphatique de sa mère, elle ne suscita en moi qu'une seule envie : celle de crier "Monique, je la nique ; je m'en fous de ta mère, je la nique ta monique !". Aussi, il est bien naturel, qu'à la fin des Confessions, une fois lu les rares passages réellement intéressants au sujet de la mémoire ou du temps, on est ait une envie irrésistible de gueuler du marquis de Sade ou des aphorismes de l'Antéchrist ; c'est autre chose, et surtout, c'est tout à fait un autre ton ; ça change, ça libère.

Et pourtant, je l'accepte ; j'expliquerai plus tard pourquoi ; en attendant, pour terminer sur une note heureuse, voilà un passage réussi des Confessions, qui montre qu'il n'était pas dénué de talent et d'amour, ce fichu père Augustin : "Il y avait dans nos rapports d'autres choses qui prenaient mon âme davantage : causer et plaisanter de compagnie ; échanger d'affectueux compliments ; lire ensemble des livres d'un style coulant ; folâtrer ensemble et ensemble être à l'honneur ; discuter parfois sans aigreur comme avec soi-même et, au cas d'un rarissime désaccord, en assaisonner l'accord habituel ; s'instruire par des échanges réciproques ; se réclamer absents, avec inquiétude ; s'accueillir avec joie au moment de l'arrivée et par signes d'amour, ceux-là et d'autres pareils, qui, lorsque l'on est aimé et que l'on aime en retour, passent du coeur au visage, aux lèvres, aux yeux, en mille très cher frissons ; fondre les âmes comme sous des braises et de plusieurs ne faire qu'une". Là, je ne crache pas sur le sepou, et j'admets qu'il s'agit de l'une des plus belles descriptions jamais faites de l'amitié forte et véritable ; je tire mon chapeau. 

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