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Scolies

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21 avril 2012

CXCVIII

La sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel.

– Pierre Louÿs

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L'épanouissement d'un homme est un processus vivant, et, par conséquent, l'on ne saurait isoler abstraitement certaines parties de son développement sans heurter sa réalité profonde. Autrement dit, pour espérer réellement comprendre un être, compréhension idéale que nous poursuivons toujours sans jamais pouvoir tout à fait l'atteindre, nous devons le prendre dans sa totalité, sans omettre aucun aspect de lui-même. Les histoires du corps d'un individu paraissent sans importance, mais assurément elles révèlent plus le profondeur cachée d'un homme que bien des détails abstraits de doctrine ; et c'est à Nietzsche que nous devons cette découverte, qui sut si bien exploiter les anecdotes dont il disposait de certains philosophes, tel Schopenhauer, pour aboutir à des conclusions intéressantes. Une oeuvre, qu'elle soit artistique ou philosophique, est non seulement une réussite dans son genre, mais également un témoignage sur la vie : pour saisir toute la portée de ce témoignage, il nous faut essayer d'atteindre l'être qui a déposé ce témoignage, être qui n'est pas un pur esprit, mais qui est également un corps, ayant ses irréductibles spécificités.

Pour cette raison, le rapport d'un être à la sensualité ne doit pas être négligé. La manière avec laquelle un écrivain appréhende la sexualité n'est point un vain détail destiné à remplir les biographies. Le premier exemple qui me vient, et il est éloquent, est celui de Jean-Jacques : qui ne voit pas que des pans entiers de sa philosophie dépendent de ses premières expériences amoureuses ainsi que du souvenir intarissable que laissa en lui sa relation avec Mme de Warens ? Par ce biais, ainsi que par mille autres, on comprend pourquoi Rousseau ne pouvait être Nietzsche, dont le pathétique néant de sa sexualité s'avère fort instructif sur sa philosophie et sur sa manière d'appréhender le monde tout entier. Et comment ne pas songer à l'auteur de cette citation, lui, l'un des plus grands amoureux du corps féminin de la littérature, dont les expériences innombrables ont inspiré toutes ses oeuvres sans exceptions, des plus poétiques aux plus pornographiques ? Si nous savions comment baisait Platon, notre regard sur sa philosophie en serait profondément altéré, je n'en doute point ; mais, sur ce sujet, nous devons nous contenter de plaisantes et fantasques rêveries.

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20 avril 2012

CXCVII

Il importe aussi à la pureté des voyelles qu'elles ne soient pas entourées de consonnes qui troublent leur pureté de son, comme il arrive souvent dans les langues du Nord, où les consonnes affaiblissent le son des voyelles, tandis que l'italien conserve cette pureté, ce qui le rend si musical.

– Hegel

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En ces temps de syncrétisme et d'indifférenciation forcées, il paraît insoutenable de soutenir que certaines langues sont plus belles que d'autres : tous unis, tous fiers de partager les mêmes valeurs, il serait vraiment incongru d'introduire une mesquine volonté de hiérarchie dans un paradis si heureusement homogène. Mais nous pouvons nous réjouir de ceci : jamais une idéologie quelconque, même celle du festivisme, ne pourra lutter contre les intuitions naturelles du sens commun ; et, pour dire clairement et franchement la chose, les gamins découvrant l'allemand en classe pour la première fois seront toujours aussi rebutés et amusés. Ce qui caractérise la découverte de l'allemand, c'est un étonnement devant la rudesse de la prononciation, rudesse suscitant rapidement un écoeurement que vient adoucir les plaisanteries. On a l'impression que entschuldigung est une insulte, et à peu près tous les mots semblent être une telle négation de l'harmonie naturelle qu'il est difficile de ne pas rire ou s'affliger devant l'inépuisable variété des expressions laides. Je ne crois pas que ces jugements de goût soient absurdes, et il me paraît difficile de nier que le mot indépendance se dit mieux en français qu'en allemand, Unabhängigkeit. Il est tout aussi naturel de penser que l'allemand est une langue désagréable phonétiquement que d'affirmer que l'italien est de toutes les langues européennes celles qui se prête le mieux au chant. J'ai toujours trouvé, et affirmé, avec mes camarades de classe, depuis qu'on a essayé de m'enseigner le schleu comme on disait et comme je le dis encore, que l'allemand était moche. Certes, l'allemand possède des vertus incontestables que je ne voyais point auparavant, lorsque j'étais obligé de me torturer la mémoire et la bouche pour parvenir à dire correctement combien j'avais de frères et de soeurs et quel métier je voulais faire plus tard ; Goethe, Nietzsche sont passés par là pour me faire entendre les charmes cachés de l'allemand. Mais je fus ravi, et je le suis encore en y pensant, que Nietzsche avouait préférer lire Le monde comme volonté et comme représentation dans sa traduction française et qu'il regrettait de ne pas avoir pu écrire Ainsi parlait Zarathoustra en allemand. La meilleure phrase possible sur ce sujet est celle qu'on attribue à Charles Quint : je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval. Tout est là.

19 avril 2012

CXCVI

Une fois qu'ils ont cassé leurs pipes

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensé

Les morts sont tous des braves types.

– Georges Brassens


Enquêtons sur l'oraison funèbre, et amusons nous à en faire un sujet de philosophie.

Le Littré définit l'oraison funèbre ainsi : discours d'éloge, prononcé après la mort d'un personnage. Dans cette définition claire et brève, trois éléments simples se révèlent essentiels, qu'il est sans doute utile, pour commencer notre réflexion, de préciser : d'abord comme l'indique l'étymologie même du mot oraison (du latin orationem, venant du verbe orare, signifiant parler), l'oraison funèbre est nécessairement prononcée, et en public ; ensuite, il ne s'agit point d'un discours neutre, d'un discours objectif, puisque l'orateur doit toujours prendre le parti du défunt et qu'il s'agit nécessairement d'un discours d'éloge, et ce qui explique pourquoi l'oraison funèbre se confond avec l'éloge funèbre ou l'eulogie ; enfin, et c'est ce qui fait la spécificité de l'oraison funèbre, ce dernier adjectif renvoyant aux funérailles, le discours d'éloge n'est pas prononcé alors que l'individu en question est encore en vie, et s'adresse donc, lors d'une cérémonie solennelle, à des personnes encore vivantes. Ces éléments peuvent sembler aller de soi ; et pourtant, lorsqu'on y pense sérieusement, il y a de quoi s'étonner : pourquoi les discours prononcés à la mort de quelqu'un doivent-ils nécessairement être élogieux, la plupart du temps au détriment de la vérité historique ? Pourquoi attend-on généralement la mort d'un homme de mérite pour en faire l'éloge ? Pourquoi cet éloge est-il public, et quel intérêts politiques se cachent derrière celui-ci ? D'ores et déjà nous constatons que l'oraison funèbre n'est pas une notion simple et qu'elle est composée d'une pluralité d'aspects, allant de la rhétorique à la politique, de la mort à la religion ; et c'est cette complexité posant problème qui nous invite à décomposer les différentes articulations de l'oraison funèbre ainsi qu'à cerner son unité derrière les éléments divers et différents qui la composent. Pour conduire cette recherche, nous irons du plus évident au plus imperceptible, de la surface à la profondeur ; ainsi, nous commencerons, dans un premier temps, par nous interroger sur l'aspect formel de l'oraison funèbre, en tant qu'elle est une pièce d'éloquence et de rhétorique ; par suite, nous essayerons de dépasser ce premier niveau pour comprendre les enjeux politiques et moraux de l'oraison funèbre ; enfin, dans le but d'en saisir le sens fort, le sens profond, nous nous interrogerons sur la purification de l'homme qui est à l’œuvre dans l'oraison funèbre. Par là, nous découvrirons peut-être la raison d'être de l'oraison funèbre. 

L'oraison funèbre est d'abord un exercice rhétorique, obéissant à des règles précises, quoiqu'elles puissent évidemment évoluer selon l'époque et l'auteur ; et derrière la grande variété des oraisons funèbres, il y a une unité formelle qui nous permet de distinguer les oraisons funèbres des autres genres de discours, qui nous permet de regrouper sous la même catégorie les discours célèbres de Périclès, de Démosthène, de Grégoire de Nysse, de Bossuet ou de Malraux. C'est précisément parce qu'il s'agit d'un exercice rhétorique réglé et prévisible que Platon, dans dialogue Ménéxène, se moque, en bon ennemi de la rhétorique, des oraisons funèbres et de ceux qui les prononcent : il fait dire à Socrate que toutes les oraisons funèbres sont préparées, même lorsqu'elles ont l'air d'être improvisés ; qu'il n'y a rien de plus facile que de se faire un renom en faisant un éloge que tous approuvent ; que presque tous les hommes, même ceux qui n'ont pas reçu une grande instruction, peuvent réussir cette exercice une fois qu'ils en connaissent les règles, les « ficelles ». Socrate résume ainsi les objectifs que doit se fixer l'orateur pour faire une bonne oraison funèbre : « Il y a donc besoin d'un discours capable, et de louer convenablement ceux qui sont morts, et, d'autre part, de donner avec bienveillance des conseils à ceux qui vivent, en exhortant et les fils comme les frères, à imiter la vaillance de ces hommes-là ; et, d'autre part, pour ce qui touche aux pères, aux mères, à des ascendants plus éloignés s'il en reste encore, en adressant à ceux-ci des consolations. » De fait, ce qui est assez remarquable, presque toutes les oraisons funèbres que nous connaissons obéissent à ces exigences-là. Dans la suite du dialogue, pour démontrer la thèse selon laquelle l'oraison funèbre est un exercice simple et facile de rhétorique, Platon fait prononcer à Socrate une parodie d'oraison funèbre, contenant autant de lieux communs que d'erreurs historiques, mais respectant parfaitement les règles du genre : glorification des ancêtres nobles, célébration des actions glorieuses des défunts, exhortation à les imiter, et consolation à la famille. Ainsi, même si ce point de vue est sans doute limité, il nous fait passer par celui-ci, et d'abord définir l'oraison funèbre par sa forme, que Platon, dans sa critique, a adéquatement déterminé.

Mais nous ne comprendrons jamais les finalités de l'oraison funèbre si nous occultons le fait qu'elles sont destinées à être déclamées par un orateur et entendues par une foule. Les oraisons funèbres, comme la plupart des discours, perdent leur sens originel si l'on oublie le contexte dans lesquelles elles sont prononcées ; et c'est ce que nous avons tendance à faire lorsque nous les lisons, seuls, silencieux, dans notre chambre. Aussi, il n'est pas utile de rappeler que les fameuses Oraisons Funèbres de Bossuet ne furent publiées qu'après sa mort, que le recueil que nous connaissons n'était pas destinée à la publication, et qu'il s'agit de textes que Bossuet apprenait par cœur afin de pouvoir les déclamer en public. L'oraison funèbre fait d'abord intervenir tout le potentiel de la voix humaine, elle se sert des puissances de la parole, de la puissance des gestes aussi, et le ton avec lequel le discours est prononcé compte tout autant que les figures de style du texte. Dans l'oraison funèbre, l'orateur doit toujours prendre un ton élevé et noble ; il doit communiquer de l'émotion à la foule, mais une émotion digne de la solennité de la cérémonie, une émotion qui élève ; il est toujours proche de l'emphase, et tel discours peut nous sembler pompeux et emphatique à l'écrit, et, au contraire, nous soulever d'émotion si nous l'entendons. Il y a toujours quelque chose qui nous manque lorsque nous lisons les oraisons funèbres, c'est l'aura de l'orateur, c'est la cérémonie et la foule. Le célèbre discours d'André Malraux prononcé pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, puisqu'il a été enregistré, nous permet d'entendre et de voir l'orateur, différence radicale avec les oraisons funèbres du passé ; là, nous sentons la puissance de la voix, l'importance du ton ; nous sommes saisis par la solennité de la cérémonie, par ces hommes debout qui écoutent la tête haute ou basse, par le Chant des partisans qui insensiblement s'élève avant la fin du discours, puis fortement retentit après que Malraux eut dit que « ces lèvres qui n'avaient pas parlées, ce jour là, elles étaient le visage de la France. »

Dans l'oraison funèbre, l'orateur peut montrer toute la puissance de la rhétorique ; il joue de mille effets divers, suscite l'émotion avec des phrases fortes et habiles, se sert de l'enthousiasme contagieux des foules ; maître de son public, il le mène aux sentiments qu'il veut faire partager ; son pouvoir est grand. Cette force de l'orateur déclamant une oraison funèbre, Socrate l'exprime bien au début du Ménexène : « Cette impression de majesté dure chez moi plus de trois jours ! Le discours continue à ce point de résonner en moi, les accents qui viennent de l'orateur sont entrés si profond dans mes oreilles, que c'est à peine si, le quatrième ou cinquième jour, je me ressouviens qui je suis et prends conscience du lieu de la terre où je me trouve ! Jusque-là, c'est tout juste si je ne me prends pas pour un habitant des Iles des Bienheureux, tant sont adroits nos orateurs ! ». On comprend pourquoi Platon ironise sur la puissance des rhéteurs, et s'en méfie ; en maîtrisant l'art de la parole, ils peuvent manipuler la foule, s'ils le souhaitent ; et même si l'oraison funèbre ne semble pas communiquer des sentiments dangereux, il est frappant d'observer comment l'émotion peut envahir un auditoire dès lors qu'il est nombreux, et imperceptiblement ancrer des idées dans une foule. L'orateur, pour le besoin de la cause, altère la réalité de l'histoire ; il ne se soucie que très peu des faits, et l'éloquence et la persuasion se dispensent très bien de la vérité. On comprend pourquoi un esprit aussi sceptique que celui de Voltaire ait pu dire, dans Le siècle de Louis XIV : « Quand on lit son oraison funèbre [de le Tellier, par Bossuet], et qu'on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu'une oraison funèbre n'est qu'une déclamation ? ». L'oraison funèbre n'est donc pas un jugement objectif et juste sur une personne ; ses finalité sont tout autres ; et ce sont ces finalités, que servent l'éloquence de l'orateur, qu'il nous faut désormais éclaircir.

L'oraison funèbre, nous l'avons vu, en tant qu'elle est une pièce de rhétorique, peut susciter de grandes émotions, et influencer un auditoire. Mais vers quoi ces émotions sont-elles dirigées et quelles idées l'orateur souhaite inspirer à la foule ? Les premières oraisons funèbres, celles de l'antiquité grecque, nous l'indiquent plus que les suivantes : elles ont essentiellement un but politique. Cela est d'autant plus visible lorsque qu'on s'intéresse aux personnes faisant l'objet d'une oraison funèbre : ce sont toujours des hommes célèbres, ayant joué un grand rôle dans la vie publique ; ainsi Périclès célèbre les soldats morts au combat, Bossuet exalte les actions du Grand Condé, et Malraux glorifie le sacrifice du chef de la Résistance, Jean Moulin. Ce ne sont pas des personnes particulières dont l'orateur fait l'apologie, mais des personnes que tous les citoyens connaissent parce qu'ils ont joué, d'une manière ou d'une autre, un rôle éminent dans la vie politique de l'État. Dans l'oraison funèbre de Périclès, rapportée par Thucydide dans la Guerre du Péloponnèse, l'éloge de la cité athénienne et de ses principes est ce qui frappe le plus ; les exploits guerriers sont vantés tout comme l'égalité des citoyens au cœur de la démocratie athénienne ; le goût de la liberté et la beauté sont célébrés ; toutes les vertus semblent être l'apanage des athéniens, et Périclès va jusqu'à dire, dans cette formule restée célèbre : « En un mot, je l'affirme, notre cité dans son ensemble est l'école de la Grèce ». L'apologie d'Athènes est trop intéressée et trop hyperbolique pour ne pas être jugée excessive par les amis de la vérité ; il faut être naïf pour croire que les athéniens sont aussi parfaits que Périclès le proclame ; ici comme ailleurs, l'exigence rigoureuse de vérité cède devant les intérêts de la cité. D'ailleurs, Platon n'accorde t-il pas, dans sa République, le droit de mentir aux dirigeants de la cité ? Pour autant, il ne s'agit pas ici d'une grossière propagande ; il s'agit plutôt d'une fervente exhortation pour tous les citoyens à aimer sa patrie, à croire en ses forces, le but étant de célébrer le meilleur de la cité pour que celle-ci puisse s'affermir et se fortifier. De même, Anatole France, dans son éloge funèbre d'Émile Zola, célèbre l’œuvre, bien sûr, mais également le courage dont il a su faire preuve dans l'affaire Dreyfus, courage qui a rehaussé la France jusqu'à sa dignité et qui a donné aux Français un nouvel élan vers le devoir de justice. L'oraison funèbre n'est pas seulement l'éloge d'un grand personnage, c'est également et surtout l'éloge d'un citoyen, éloge qui inclut la patrie tout entière. Marmontel dit très bien : « L'impression que font sur les âmes de grands exemples retracés avec une vive éloquence, sont les principes d'utilité sur lesquels a été fondé dans tous les temps l'usage des oraisons funèbres. » L'État a besoin de ces éloges ; il serait trop facile de les mépriser au nom de la vérité.

Le christianisme a donné un nouvel aspect à l'oraison funèbre que ne pouvait pas avoir celles de l'antiquité ; avec les orateurs chrétiens, l'oraison funèbre prend un sens moral. Cela est tout à fait visible chez Bossuet, où les vertus personnelles, qui ne sont pas utiles à la patrie, prennent une grande importance ; plus encore que le courage, c'est la piété, c'est la simplicité des mœurs, c'est la modestie qui est célébrée. Le but de l'oraison funèbre est alors de fournir aux auditeurs un modèle émouvant de bonne vie chrétienne ; il faut inciter les hommes à suivre l'exemple que constitue la vie décrite par l'orateur. Bossuet, à la fin de l'une de ses oraisons résume bien cet objectif : «  Quel fruit faut-il tirer de ce discours ? Ah ! Messieurs, je ne suis monté en cette chaire que pour vous proposer ses vertus pour exemple. Heureux seront ceux qui vivront comme il a vécu ! Heureux seront ceux qui pratiqueront les vertus qu'il a pratiquées ! Heureux seront ceux qui mépriseront les charges et les titres que le monde recherche ! Heureux seront ceux qui retranchent les choses superflues ! Heureux seront ceux qui ne s'enivrent pas de la fumée du siècle ! Heureux seront ceux qui ne vont pas se plonger dans la boue des plaisirs du monde ! » Ces puissantes exhortations ne peuvent être efficaces que si la vie de l'homme dont on fait l'éloge a été, au préalable, épuré de tous ses péchés ; pour qu'un modèle morale soit constitué, il faut, encore une fois, brusquer la vérité des faits, pour élever la personne jusqu'au rang d'exemple à suivre. Les oraisons funèbres de Bossuet complètent ses sermons ; la finalité de ces discours est la même : élever la foule, grâce à un style sublime, jusqu'à la grandeur de la vie chrétienne.

Par suite, les oraisons funèbres, envisagées de ce point de vue, prennent également un sens religieux qui n'est pas à négliger. La mort de quelqu'un, a fortiori si cette personne est célèbre, permet d'insister sur la vanité de tous les honneurs, et sur la nécessité d'acquérir un véritable mérite, qui n'est pas le mérite que l'on acquiert sur la terre, mais aux cieux, après la mort. Bossuet cite sans cesse l'Ecclésiaste pour appuyer son propos, car il veut montrer que tout ce qui est sur la terre est soumis au même destin, il veut écraser le genre humain en lui montrant son sort inévitable : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. » Mais Bossuet écrase l'homme dans le seul but de lui faire voir comment il peut s'élever, par la vie vertueuse et par la vie spirituelle ; et c'est en rappelant l'immortalité des âmes, c'est en répétant que les justes seront sauvés par Dieu qu'il console les hommes émus par la mort, parfois soudaine, d'une personne de valeur. L'oraison funèbre est par là,une leçon de religion ; et il faut sans doute s'interroger sur le sens profondément religieux de l'acte consistant à ne retenir, après la mort de quelqu'un, d'oublier ses défauts pour n'en retenir que les qualités.

L'oraison funèbre oscille sans cesse entre la grandeur de l'homme, par l'apologie qui en est fait, et la misère de l'homme, par son néant qui lui est rappelé. En lisant Bossuet, on ne peut s'empêcher de penser à Pascal : « S'il s'abaisse je le vante, s'il se vante je l'abaisse, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible ». Grandeur de l'homme de mérite qui s'est battu pour sa patrie ; misère du même homme qui, malgré ses vertus, meurt prématurément au combat. Grandeur d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, qui, malgré sa jeunesse, unissait toutes les qualités et promettait le meilleur pour l'avenir ; misère d'Henriette, arrachée soudainement à la vie sans qu'elle le méritât : « Madame se meurt ! Madame est morte ! ». Et pourtant, en fin de compte, ce n'est pas la tristesse qui domine les oraisons funèbres, mais la majesté, la dignité, la grandeur ; tout se passe comme si la puissance de l'art oratoire et de la commémoration engendrait une élévation non seulement du mort, mais également du vivant pensant à celui-ci. C'est que derrière le mort se trouve l'homme rendu en quelque sorte immortel par le vivant qui le purifie et l'élève par l'esprit.

Dans La cité antique, Fustel de Coulanges décrit l'ancestral culte des morts, fondation de toute religion ; ce culte consiste à élever au rang de divinité les ancêtres de la famille, c'est-à-dire que les vivants, en rendant sacrés les morts, n'en retiennent que les vertus, et les érigent en modèles de vie ; qui ne mène pas une vie vertueuse est non seulement vicieux, mais est également impie en ce sens qu'il ne respecte pas le modèle de ses ancêtres. Ce phénomène, que l'on retrouve dans l'oraison funèbre, semble universel : après la mort de quelqu'un, les vivants évoquent sa beauté et sa force, et non sa faiblesse ou sa laideur. C'est ce qu'évoque avec ironie Georges Brassens dans Le temps passé : « Une fois qu'ils ont cassé leur pipes / on pardonne à tous ceux qui nous ont offensé / les morts sont tous des braves types. » Il est courant de blâmer l'hypocrisie de cette attitude consistant à célébrer un individu malgré ses défauts, malgré qu'on ait eu des différends avec cet individu ; mais l'attitude cynique est facile et ne mène pas loin, c'est une attitude de demi-habile ; il y a, dans ce mépris des éloges funèbres, une ignorance du principe de la piété, qui consiste à s'élever vers le supérieur par la purification. La piété ne juge point ; elle élève. Alain, dans ses Préliminaires à la mythologie, insiste sur le fait que ses éloges ne sont pas arbitraires : « Ainsi nous honorons des vertus qui n'ont point existé ; mais ce n'est pourtant pas arbitraire ; l'un avait le courage et la force, l'autre la finesse, la prudence et le conseil ; tous avaient de beaux moments ; en sorte que l'amour ne se trompe pas plus ici qu'à l'égard des vivants eux-mêmes ; car, cherchant le meilleur, il cherche en somme ce qu'il y a de réel dans ces ombres incohérentes. » Les sociétés sont fondées sur la famille, le respect et l'admiration des morts ; ceux-ci, quoique disparus, ne continuent pas moins d'exister dans l'esprit des vivants, bien que ce soit sous une forme purifiée, améliorée. La formule d'Auguste Comte est célèbre et en dit beaucoup : « Les morts gouvernent les vivants ». Ces morts sont les vivants qui sont disparus, et qui, pour cela même, sont grandis ; en eux, nous voyons le meilleur de nous-même ; nous ne regardons pas l'homme particulier, mais la grandeur de l'Homme universel. Dans les oraisons funèbres, nous voyons sans cesse ce passage du particulier à l'universel faisant que nous nous sentons concernés par ces êtres qui sont pourtant morts il y a plusieurs siècles.

L'oraison funèbre ne doit pas être considérée comme une simple et hypocrite obligation sociale ; cette vue ne fait pas voir l'essentiel. Derrière l'exercice de rhétorique et la puissance dangereuse de l'orateur se trouvent le politique, la morale, la religion  ; ou, plus exactement, l'oraison funèbre présente un élan fervent vers le politique, la morale, la religion et tous les intérêts de l'Homme. Ce n'est pas un homme particulier que célèbre l'orateur lors des funérailles, c'est l'humanité tout entière, qui est comme reflétée par le mort grandi et purifié par les vivants. L'oraison funèbre anoblit et anime les vivants ; tel est son sens profond, telle est sa raison d'être. Malraux a tout dit lorsqu'il écrit : « Le tombeau des héros est le cœur des vivants. »

18 avril 2012

CXCV

Il est difficile de se rendre vraiment propres toutes les connaissances que l'on a pu recevoir dans le cours de l'éducation. Une partie s'efface de la mémoire, et plus de facilité pour les acquérir par une nouvelle étude est presque le seul profit qu'on retire d'une première instruction.

– Condorcet

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La grande majorité des hommes se contentent d'une première instruction, et négligent la forte impulsion prodiguée par celle-ci en se plongeant le plus rapidement possible, comme le veut notre société, dans des divertissements stupides qui sont nuisibles au maintien de l'esprit critique. Ce qui n'est vu qu'une fois ne s'ancre pas ; pour être marqué par une idée, il faut la ressasser. C'est dire que la jeunesse ne permet point d'acquérir une sagesse véritable, mais seulement les fondements plus ou moins solides sur lesquels nous nous appuirons dans les différents âges de notre vie. Peut-être que la sage vieillesse commence lorsqu'on répète volontairement les mêmes expériences, lorsqu'on peut, à partir d'une nouvelle perspective, aborder différemment une intuition de jeunesse. Les peintres ne changent pas beaucoup de style, pas plus que les écrivains ; et les philosophes ne cessent pas de développer, sous des formes variées, une même intuition primordiale. 

Il y a un temps pour la découverte du monde, temps vivace et allègre, et il y a un temps pour la méditation, la rumination, et la digestion du savoir, temps que je me figure plus majestueux, plus calme, plus nuancé ; ce sont deux bonheurs différents. Alain, vers la fin de sa vie, avait lu des dizaines de fois La Chartreuse de Parme : voilà une anecdote qui suffit pour comprendre qu'on à affaire à infiniment plus grand que soi. On s'écrase devant une telle instruction décuplée. 

 

17 avril 2012

CXCIV

La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.

– Wittgenstein

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Ce n'est pas souvent que je trouve mon bonheur dans Wittgenstein. J'aime cependant ces moments forts où l'austère philosophe, implacable, réduit au néant, non seulement les élucubrations des théologiens masqués, mais également le vain objectif métaphysique qu'ils poursuivent. Cette annihilation est apaisante. La philosophie excite davantage l'angoisse qu'elle ne l'adoucit, parce qu'elle perd son énergie à inventer de faux-problèmes angoissants ; et c'est à la philosophie encore de réparer ses torts en dévoilant le caractère artificiel des problèmes qu'elle s'est amusée à se poser. Le vrai problème de la philosophie est qu'elle n'a pas conscience qu'elle ne fait que de s'amuser à poser des problèmes ; elle se prend trop au sérieux, d'où angoisse, tristesse, et complexe d'infériorité vis-à-vis des sciences positives, qui n'ont point de raisons de douter d'elles-mêmes. 

La plupart des philosophes sont des métaphysicien angoissés. Je peine à supporter ce fait, car je méprise l'angoisse métaphysique, et la considère comme le fruit des esprits oisifs et faibles. Je m'efforce donc de comprendre, de sympathiser avec ces hommes anxieux, contre mon naturel étranger à toutes ces sottises ; il le faut. Rien de ce qui est humain ne m'est étranger ; sans cela, comment moi, joyeux matérialiste, ne songeant par moi-même pas même une seconde aux tourments des boursouflés de métaphysique, prendrais-je plaisir à comprendre les doctrines tordus de tous ces habiles spéculateurs qui peuplent l'histoire de la philosophie ? Ce n'est que lorsque ces puériles angoisses se mêlent à une inélégance et à une prétention méprisable que je fais non de la tête, et que je ne puis pas avancer sans répulsion dans ce qui m'apparaît comme un univers affligeant, répétitif, et répugnant ; ainsi d'Heidegger, qui a causé tant de torts à la philosophie contemporaine. J'attends le livre qui démolira cette idole aussi ennuyeuse que nuisible, aussi accablante que moche. 

Ce qui m'immunisera toujours contre cette engeance de tristes et faibles métaphysiciens, ces misérables tchandalas de la spéculation, c'est ce constat sur moi-même : je ne suis pas plus un être-pour-la-mort qu'un pigeon est un dasein.

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16 avril 2012

CXCIII

La vengeance procède toujours de la faiblesse de l'âme, qui n'est pas capable de supporter les injures.

– La Rochefoucauld

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La fiction embellit les passions. La raison de cela n'est point difficile à trouver : c'est que les passions sont les ressorts de l'action. Sans elles, point de drames, point de romans, point de héros. Aussi, le créateur, en inventant une histoire ou en reprenant à sa manière propre un mythe ancien, rend, par tous les procédés de son art, la passion puissante, souveraine, sublime. L'iliade, c'est la colère d'Achille : passion basse magnifiée, élevée ; irritation devenue moyen de déploiement épique génial. Il est donc rare que l'art ne célèbre pas, sous une forme ou une autre, les passions, bien que, et c'est ce qui échappe au vulgaire, celle-ci soient toujours épurées, sublimées dans les oeuvres d'art dignes de ce nom, sans quoi elles ne prodigueraient cet étrange sentiment d'apaisement, sans quoi il n'y aurait tout simplement pas de catharsis. Les oeuvres réellement belles n'excitent point les passions, mais donnent l'expression la plus parfaite de leur mouvement : l'inégalée esthétique de Schopenhauer aide à comprendre ce point.

Il en va autrement pour les oeuvres inférieures, et notamment celles du cinéma ; là, les passions ne sont pas épurées, mais rendues spectaculaires, envoûtantes ; là, la fiction réellement ment, et suscite des effets souvent nuisibles. On ne compte plus les films de vengeance, sentiment fort utile au cinéma pour mettre en scène un héros charismatique animé par un violent désir de buter du monde, donc de produire du spectacle. Ces films rendent la vengeance sympathique, et le spectateur souvent confond, dans son excitation, vengeance et justice ; il n'y a pas de confusion plus dangereuse. Cette confusion naît ainsi : on nous présente un héros aimable et charismatique, on nous montre de cruelles injustices qu'il doit subir, enfin on rend abominables, détestables, grossiers ses ennemis, faisant qu'on en vient, comme le héros, à désirer la mort des connards dont on a, durant le film, vu toute l'ignonomie sans grâce. Dans Le vieux fusil, modèle du genre, Philippe Noiret n'est pas seul à vouloir tuer les nazis responsables de la mort tragique de sa famille ; le spectateur l'appuie, l'encourage, et se réjouit pour lui de ses succès. Par ailleurs, l'exécution de la vengeance, du fait de la mise en scène, est agréablement spectaculaire, ce qui n'est jamais le cas de la vengeance réelle, qui est d'une tristesse évidente mais également d'une laideur répugnante. Dans le réel, l'effet avilissant des passions n'est point composé par une habile mise en scène ; ce n'est que désordre, humeur, et expression de faiblesse. En regardant Kill Bill, le spectateur ne se contrôlant pas peut en venir à croire que la vengeance donne des forces, qu'elle permet à Béatrix Kiddo de se surpasser, comme si l'intensité du désir de vengeance rendait vraisemblables les exploits les plus incroyables. Nous sommes forcément excités en regardant Unglorious Basterds, car nous attendons, impatiemment, les scènes de vengeance jubilatoires : nous approuvons le spectacle un peu grossier de Shosanna Dreyfus, nous méprisons son fatal et stupide attendrissement, nous apprécions la scène finale, laquelle est encore une vengeance exprimant le triomphe de la vengeance sur tous les autres valeurs, sur l'histoire, sur la gloire, sur la manipulation, sur la sincérité. La vengeance est exaltée et communiquée sans la magie rédemptrice de l'Art.

La mariée était en noir de Truffaut, plus proche de l'art, où la bassesse de l'action est relevée par la qualité de l'expression et la fuite du spectacle grossier, n'a pas ces défauts flagrants qui donneraient raison à la suspicion de Platon à l'égard des créateurs de fictions. La cousine Bette, d'un tout autre genre et d'une tout autre puissance créatrice, est un roman qui fait voir, sans ornements divertissents, la vérité du désir de vengeance, qui est ramenée à sa juste valeur de passion triste et pitoyable. Mais combien regardent les films impressionnants de Tarantino sans avoir jamais lu un Balzac de leur vie ?

15 avril 2012

CXCII

Il faut diriger toutes les forces de son esprit sur les choses les plus faciles et de la moindre impor­tance, et s’y arrêter longtemps, jusqu’à ce qu’on ait pris l’habitude de voir la vérité clairement et dis­tinctement.

– Descartes

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La neuvième règle des Règles pour la direction de l'esprit insiste sur un point de la méthode caractéristique de la méthode cartésienne, à savoir qu'il faut s'efforcer, pour atteindre la vérité, de commencer par le plus facile : ce n'est qu'ainsi que l'homme apprend à utiliser au mieux l'intuition et l'induction, lesquelles sont les deux seules opérations de l'entendement selon Descartes. Saisir la vérité par intuition est une opération qui demande de l'exercice et de l'entraînement ; cet entraînement permet notamment de développer la vertu de la perspicacité, que Descartes place à un haut rang. 

Quoique l'intuition, par définition, soit une opération donnant accès à la connaissance d'une vérité évidente, l'usage de cette opération n'est pas en elle-même entièrement évidente et sans poser de problèmes. De fait, partir de l'intuition pour aller vers la vérité ne va pas de soi, et la plupart des hommes, alors qu'ils possèdent tous cette capacité de former facilement un concept simple et certain d'une chose, s'engouffrent, lorsqu'ils cherchent la vérité, dans des complications inutiles, des chemins complexes et enchevêtrés se mêlant vainement les uns les autres, comme s'il ne disposait pas ou du moins comme s'il ne savait pas se servir de l'intuition, opération qui est pourtant le fondement, selon Descartes, de la connaissance. En vérité, les hommes ne sont pas habitués à se servir de l'intuition, c'est-à-dire qu'ils ne s'exercent pas à utiliser cette capacité de leur entendement, un peu comme le sédentaire qui ne s'exerce pas physiquement et dont le corps s'affaiblit du fait de cette inertie physique ; les facultés ne sont jamais entièrement et définitivement données, il faut les exercer pour qu'elles deviennent le plus efficace possible. L'homme, s'il est doué de raison, stagnera toujours dans l'irrationalité s'il n'emploie pas cette raison et s'il ne la développe pas, ce qui ne peut se faire qu'en la déployant concrètement ; de façon générale, une capacité ne peut devenir effective qu'à la condition qu'elle ne demeure pas à l'état de puissance et qu'elle devienne acte ; d'où l'on voit la vérité du proverbe : « C'est en forgeant qu'on devient forgeron », proverbe qui s'applique aux activités manuelles comme aux activités intellectuelles. Descartes semble particulièrement conscient de ce problème, et c'est pourquoi il indique un moyen de développer cette capacité à saisir les choses clairement et distinctement par l'intuition, à savoir  qu'il faut tourner le regard entier de l'esprit vers les choses très petites et très faciles, c'est-à-dire qu'il faut s'appliquer à ce que notre intelligence, devant être la plus attentive et la plus pure possible, s'exerce d'abord non vers ce qui est difficile et complexe, mais vers ce qui est le plus à la portée de notre entendement : en somme, il faut adopter une démarche progressive, ce qui convient à toutes les méthodes : comme le tireur à l'arc qui, à mesure qu'il progresse, s'éloigne de plus en plus de sa cible, l'homme désireux de trouver la vérité doit commencer par considérer ce qui lui est le plus accessible.

La capacité de voir distinctement chaque chose n'est pas une capacité réservée aux seuls hommes de science ; ce serait limiter à tort la sphère d'action de l'entendement, considérée de façon générale comme la faculté de comprendre, que les hommes emploient dans les activités les plus simples, les plus banales, ou dans les activités semblant surtout fondées sur l'usage du corps. L'homme ne saurait être habile sans comprendre en les distinguant les diverses choses auxquelles il se confronte dans ses activités, et la perspicacité est une vertu qui dépasse le strict domaine intellectuel ; ce qui est d'autant plus évident si l'on pense que la force spécifique de l'homme réside en son intelligence, laquelle consiste précisément, selon Bergson, dans la capacité à opérer des distinctions puis à établir des rapports entre les choses en vue de préparer au mieux l'action concrète. Descartes, en montrant la manière dont il faut se servir de l'intuition en la comparant avec la vue, fait bien voir que la perspicacité est une qualité dont aucun homme ne peut se passer et qu'elle peut être développée par tous, indépendamment de la sphère de la science : celui qui veut tout regarder ne regarde rien, car il faut que le regard soit concentré sur un point déterminé et précis pour avoir un regard perspicace : ainsi, il est impossible d'analyser un tableau si l'on se contente de le regarder de façon générale, sans s'attarder sur des aspects précis. Comme regarder sans concentrer son regard revient à avoir une vision vague et floue d'une chose, penser à un ensemble de choses de façon trop générale, sans les distinguer et les décomposer, revient à penser confusément ; il s'agit plus d'une rêverie sans objet déterminé que d'une recherche rigoureuse par l'entendement, et il n'y a nulle perspicacité contenue dans cette façon de penser qui en voulant trop étreindre n'embrasse rien. On comprend encore mieux l'analogie faite entre la vue et la saisie intuitive des choses si l'on pense que la perspicacité, venant du latin perspicax signifie d'abord avoir la vue perçante, être clairvoyant. La comparaison avec l'artisan s'avère également tout à fait parlante ; car s'il y a un homme qui, quotidiennement, dans son activité, doit faire preuve de perspicacité, c'est-à-dire être capable de concentrer son attention sur un point précis et par là faire preuve de pénétration d'esprit, c'est l'artisan, qui, au travail, doit procéder avec méthode, exécuter des gestes rigoureux, et surtout ne pas égarer son attention ailleurs, ce qui serait favoriser les erreurs et les maladresses. On remarque ainsi qu'un réparateur compétent, et peu importe son domaine de spécialité, est capable de repérer aisément la cause du problème ; en se concentrant sur l'objet en question, il voit la petite faille, le petit détail responsable du dérèglement de l'ensemble, ce qui est proprement faire preuve de perspicacité. Il apparaît ainsi qu'il n'y a guère d'activité humaine où la perspicacité, la pénétration d'esprit, la capacité à distinguer les choses, à concentrer toute son attention sur un point précis, ne soient requises ; il semblerait donc qu'il n'y ait rien de bouleversant et de contraire au sens commun dans le fait d'encourager la vertu de la perspicacité.

Cependant, si tous les hommes dirigeaient spontanément leur effort dans l'acquisition de la perspicacité et s'efforçaient de suivre la méthode consistant à partir de ce qu'il y a de plus facile, il n'y aurait nul besoin d'insister autant sur ce point ; si Descartes le fait, c'est qu'il constate une tendance, un défaut abondamment répandu parmi les hommes qui consiste à préférer ce qui est difficile à ce qui est simple. En effet, tout se passe comme si les hommes éprouvaient une fascination pour le mystère et les raisonnement inutilement compliqués ; ils admirent plus aisément les argumentations alambiqués, qui leur apparaît peut-être comme une preuve de virtuosité, comme s'il était probable que la vérité, pour être conquise, devait emprunter des chemins tortueux et dont les voies sont impénétrables pour le commun des hommes. Il y a là un préjugé que Descartes s'efforce toujours de combattre, à savoir que le simple et le facile ont moins de valeur que le complexe et le difficile ; thème cher à Descartes, qui ne cessa pas d'insister dans toute son œuvre sur l'accessibilité de la connaissance, sur le bon sens commun à tous, et même sur la plus grande facilité qu'a l'ignorant de fonder sur des principes sûrs la science vraie que le savant, qui doit, quant à lui, se débarrasser au préalable de tous ses préjugés acquis par la lecture d'ouvrages remplissant la mémoire de raisonnements tordus, comme on peut le voir dans La Recherche de la Vérité par la lumière naturelle, dialogue inachevé mettant en scène Eudoxe montrant à l'ignorant Poliandre, contre Épistémon, qui porte bien son nom, le moyen de conquérir lui-même et facilement les grandes vérités essentielles. 

Plus que tous les autres, Descartes forme l'esprit. Ses tourbillons fantasques sont oubliés et moqués, mais sa méthode, par l'effet fécond qu'elle produit sur l'entendement, ne perdra jamais sa majesté et sa pertinence.

14 avril 2012

CXCI

L'entêtement pour l'astrologie est une orgueilleuse extravagance. Nous croyons que nos actions sont assez importantes pour mériter d'être écrites dans le grand-livre du Ciel. Et il n'y a pas jusqu'au plus misérable artisan qui ne croie que les corps immenses et lumineux qui roulent sur sa tête ne sont faits que pour annoncer à l'Univers l'heure où il sortira de sa boutique.

– Montesquieu

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La pensée théologique règne. Il semblait raisonnable de penser que les ancestrales superstitions se dissiperaient petit à petit avec le progrès de la science positive ; il n'en fut rien. Nous ne pouvons plus être aussi optimistes qu'au temps où l'on découvrait les vertus de la science et où l'on commençait à peine à propager nos connaissances ; désormais, nous sommes contraints de penser que la superstition régnera probablement toujours sur les hommes. La célèbre loi des trois états d'Auguste Comte est pertinente, mais nous aurions tort de la généraliser outre mesure, et de rêver que tous les hommes atteindront l'état positif, et ce d'autant plus que l'esprit scientifique se mêle admirablement bien à la superstition et à toutes les formes de la pensée théologiques ; un scientifique n'est que rarement exempt de pensée magique ; et Spinoza avait compris que les idées fausses s'enchaînaient avec autant de nécessité que les idées vraies. L'astrologie règne donc aujourd'hui comme hier, et les charlatans dominent les faibles d'esprit avec toujours autant d'aise qu'auparavant. La folie de voir son destin dans les astres, au mépris de toute forme de rationalité, est toujours à la mode, et les magazines et les radios ne se gênent pas pour exploiter à leur guise la naïveté des hommes. 

Montesquieu insiste sur un point trop peu mis en valeur : le risible orgueil qu'il y a dans la croyance en une influence des astres sur la vie des hommes. Mais il ne s'agit pas d'une spécificité de l'astrologie ; que l'on s'amuse à regarder attentivement la pensée théologique, sous ses formes les plus variées, et toujours, derrière toutes ces aberrations, l'on trouvera l'orgueil de l'homme. Il croit sincèrement que tout tourne autour de lui, astres, dieux, et la nature elle-même. Ils imaginent des créatures divines, à la puissance sans bornes, qui passeraient leur temps à regarder les hommes, et à se sentir offensé par leurs actions. Des êtres supérieurs, sans doute, auraient bien autre chose à foutre que de contempler le tumulte répétitif des hommes en se sentant affecté par les gestes les plus insignifiants des hommes ; et c'est bien là de l'orgueil. La croyance même en une destinée est signe d'orgueil ; c'est croire que l'univers se soucie de nous, que quelqu'un ordonnerait le cours de notre petite vie misérable.

On pourrait réfuter toutes les extravagances des superstitieux en rendant manifeste le péché d'orgueil à l'origine de tous ces systèmes de sottises. Par ce procédé, les religions n'en sortiraient pas tout à fait indemnes ; mais la vraie religion n'a point tant d'orgueil. 

13 avril 2012

CXC

On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

– Pascal

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Le bon sens a une fois de plus raison sur les philosophes et les théologiens, car c'est précisément le contraire qui est vrai, à savoir que nous n'aimons jamais des qualités, mais uniquement des personnes. Aime-t-on une femme pour la couleur de ses cheveux, sa douceur, la taille de sa poitrine, l'inflexion de sa voix, sa générosité ? Non ; car quantité d'autres femmes possèdent des qualités semblables et ne nous inspirent que de l'indifférence, voire de l'aversion ; non, car alors l'amour serait prévisible et répétitif, analysable et décomposable comme un problème mathématique. Les personnes que nous aimons ne sont pas uniformes, elles possèdent des vertus et des défauts différents, ce qui fait clairement voir que ce n'est jamais telle qualité précise abstraitement isolée que nous aimons en quelqu'un, et qu'il n'y a que par un raisonnement sophistique que l'on peut aboutir à la provocatrice conclusion de Pascal.

Si nous n'aimons pas des qualités, qu'aimons nous ? L'acte d'aimer est si simple, et notre raison, avec ses catégories rigides et sa manie d'exécuter des coupes abstraites dans une totalité mouvante, se fourvoie facilement. Une personne ne se décompose point ; elle se fait percevoir, sentir, aimer. Une personne est une totalité, non la somme de parties que l'on peut distinguer. Ce qui nous plaît en la femme aimée, ce n'est point cette voix, cette chevelure ou cette espièglerie, c'est l'ensemble concret, vivant, singulier, irréductible qu'elle constitue ; ce n'est pas la somme de ses qualités, mais le je-ne-sais-quoi charmant qu'elle est à chaque instant. C'est pourquoi nous aimons des êtres pour leurs défauts eux-mêmes ; c'est que nous aimons tout en eux, et ce n'est pas la considération de qualités négatives que nous découvrons en eux qui affaiblira notre amour. Par là nous comprenons pourquoi essayer d'expliquer un amour est un exercice vain : car pour expliquer, nous devons déplier abstraitement l'être, ce qui nous fera inévitablement manquer le presque-rien, c'est-à-dire l'essentiel, c'est-à-dire le charme réel de la personne vivante, non décomposée.

Nous n'avons donc pas tort de nous moquer de ces naïfs qui croient avoir réduit au néant l'amour, quand ils n'ont révélé que la faiblesse de la raison, et, imperceptiblement, la puissance de la sensibilité. Et Montaigne, en cherchant à comprendre son amour pour La Boétie, a écrit la plus belle phrase du monde, qui se comprend instantanément par tous, sans commentaire superflu : Parce que c'était lui, parce que c'était moi.

12 avril 2012

CLXXXIX

Outre cela, quoique paresseux, j'étais laborieux cependant quand je voulais l'être, et ma paresse était moins celle d'un fainéant que celle d'un homme indépendant, qui n'aime à travailler qu'à son heure.

 – Jean-Jacques Rousseau

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Sentir que nos efforts ont leur fin en quelqu'un d'autre que nous-mêmes, ou, ce qui est pire, en une institution étrangère à nous, sorte de froid organisme sans vie qui s'impose à nous, alors que, conséquence non de l'égoïsme mais du naturel amour de soi, c'est toujours la vue de notre réalisation personnelle, de notre épanouissement propre que nous poursuivons en déployant notre énergie ; sentir cela, c'est s'immerger dans un marais sinistre qui entrave notre volonté, l'enlaidit, l'affaiblit, la corrompt. Quand un autre nous commande, et a fortiori si nous n'avons point d'affection pour celui qui veut nous diriger, nous ne sentons que la contrainte, et ne pouvons voir dans toute sa valeur le but de l'action ordonnée. 

L'homme est un animal difficile. Il peut être le plus travailleur des animaux, mais également le plus paresseux d'entre-eux ; c'est qu'il doit vouloir pour agir, qu'il ne peut se contenter d'écouter son instinct, et c'est pourquoi, à proprement parler, l'abeille ne travaille pas, n'est jamais fainéante, fait toujours ce qu'elle doit faire, sans passer par l'intermédiaire d'une volonté. L'homme qui ne sait pas vouloir ne fait rien ; il se laisse aller, passif, demi-humain, piteux. Et vouloir est chose difficile ; ce n'est point un art qu'on acquiert comme on apprend une langue ; c'est un apprentissage qu'il faut recommencer tous les jours. Vouloir est difficile, oui ; et non tant à cause des obstacles parsemés sur le chemin à accomplir, qu'à cause des conditions qui nous sont imposées, conditions étrangères à nous qui tendent à rendre l'objectif suivi étranger lui aussi. Et l'on ne se bat point pour ce qui nous est étranger. D'où l'on comprend que la grande qualité du pédagogue est d'imposer des contraintes qui peuvent être désirées par les élèves, ce qui est possible en leur faisant comprendre l'intérêt réel et personnel qu'ils auraient à respecter ces contraintes pourtant extérieures, et en s'efforçant de rendre attrayantes ces contraintes : le pédagogue réussi est un habile séducteur.

Il y a des hommes qui ont un instinct de liberté qui crie fort, si fort que les voix faiblardes du devoir extérieur viennent à peine jusqu'à eux ; ces amoureux passionnés de l'indépendance peinent à travailler sous les ordres d'un maître quel qu'il soit ; s'ils l'écoutent, s'ils suivent l'exigence d'un maître, celui-ci est admirable, ils ne veulent pas le décevoir, et encore s'étonnent-t-ils eux-mêmes du peu d'enthousiasme qu'ils ont lorsqu'ils s'efforcent de travailler pour un maître qu'ils estiment plus que tout. S'ils jugent mal et trop rapidement, ils se condamneront et se trouveront fainéants. Mais ce n'est point cela ; ils sont férus d'indépendance, voilà tout ; et la preuve est qu'ils sont bien plus laborieux lorsqu'ils ont du temps libre, lorsqu'ils n'ont pas à subir les contraintes des cours, et qu'ils peuvent jouir sans entrave aucune de la plaisante et sans doute exigente contrainte qu'ils se donnent eux-mêmes. Ils travaillent, oui ; mais autonomes, sans quoi l'ennui est trop fort, ils s'endorment devant ces absurdes contraintes extérieures qu'ils ne peuvent choisir et qu'ils prennent comme des barreaux de prison, trop visibles, trop exaspérantes. Sous l'influences des autres, ils traînent, ils peinent ; seuls, ils vont allègres, et vite, et bien. 

Le cas Jean-Jacques est le plus exemplaire, qui peinait clairement à faire ce qu'on exigeait de lui, alors que, animé par son seul désir, paisible et libre à l'Hermitage ou à Montmorency, il écrit des chefs-d'oeuvres. Mais non, ce n'est pas le meilleur exemple ; il fut songer aux Rêveries du promeneur solitaire, lorsque Jean-Jacques, absolument libéré du regard des autres, ne songeant qu'à lui-même, ne vivant que pour lui-même, écrit avec un bonheur d'écriture que l'on ne retrouve dans aucune autre de ses oeuvres, et difficilement chez d'autres écrivains. Pourtant, ces rêveries parfaites sont le fruit d'un travail, comme les deux discours ; mais c'est un mouvement spontané et heureux, un effort voulu par soi, et juste soi. L'effort libre est heureux.

11 avril 2012

CLXXXVIII

Il n'existe pas d'être capable d'aimer un autre être tel qu'il est. On demande des modifications, car on n'aime jamais qu'un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel.

 – Paul Valéry

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Par là est décrit, et saisi avec une extrême acuité, non seulement la désillusion inévitable de la cristallisation amoureuse, mais également la lutte dramatique qui suit cette désillusion ; lutte de fantômes qui ne se touchent point, vaines tentatives de rendre l'autre conforme à son idéal, risibles controverses qui ne peuvent avoir d'issues heureuses. Presque toujours l'on voit suivre à l'amour passionné cette fâcheuse tendance à vouloir bouffer l'autre, se l'assimiler, se le faire entièrement sien, à nier son être profond en regrettant, nostalgique, un fantôme qui n'a jamais existé que dans le cerveau de l'amant ; syndrôme de mante religieuse. D'où cette conséquence difficile à accepter de l'amour durable, qui est de se résigner à céder les armes, et d'accepter l'autre, non comme un fantôme, mais comme cet être bien objectif qu'il est réellement. La perfection de l'amour est dans l'adhésion sans heurt à la différence irréductible de l'être aimé. Évidemment, l'amitié, inscrite peinarde dans le réel, n'a point ces inconvénients, et c'est ce qui fait sa force. 

10 avril 2012

CLXXXVII

Il en est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

 – La Rochefoucauld

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Le pire est que lorsque ce véritable amour, aussi rare soit-il, se manifeste, la plupart des gens ne le voient point, ils ne distinguent point les signes simples qui marquent sa présence ; et le malheur est que ce sont précisément les objets de ce véritable amour qui tendent, aveugles, à l'écraser sans le reconnaître.

9 avril 2012

CLXXXVI

Mais une femme en colère, à quoi bon l’écouter ? Je vois bien vite que c’est du chinois absolument ; je n’y comprendrai rien de grand, rien de beau, rien d’humain, aucune pensée, enfin, pour tout dire. J’entends, je n’écoute pas.

– Alain

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Et nous, hommes insensés, nous voulons interpréter ces violentes gesticulations de gestes et de sons ; mais dès que l'on commence seulement à considérer ces affolements passagers comme des pensées rationnelles, dès que nous essayons seulement de communiquer avec cette bête enragée, la plus terrible de toute, qu'est la femme en colère, nous sommes perdus, nous entrons dans leur jeu, et nous perdons toujours. La calme raison n'a aucune chance contre la passion déchaînée. Chercher à comprendre c'est ne pas comprendre qu'il n'y a rien à comprendre. La raison n'indique qu'un seul comportement : le silence, ou la recherche de mots apaisants, c'est-à-dire encore le silence. Le silence est la vertu secrète du sage habitué des femmes. Hélas ! Cette sagesse ne s'obtient pas aisément ; car le premier mouvement de l'homme en face de la colère absurde de la femme, est évidemment la colère ; et ce sont toutefois deux colères différentes, la seconde n'étant que l'effet de la première, n'étant que la réaction naturellement violente de l'intelligence devant la folie de la sensibilité. Répondre aux ovaires par les couilles, c'est nier la grandeur de la raison, c'est descendre jusqu'à la dangereuse puissance des passions ; au contraire, toujours l'humain, homme comme femme, doit s'efforcer de lentement et imperceptiblement redresser son partenaire en lui faisant voir un serein reflet de ce qu'il a de meilleur. Le colèreux doit désirer le chemin vers la tranquillité silencieuse, et vouloir réveiller sa raison temporairement endormie. 

Une femme qui s'énerve sous l'influence de ses ovaires, ce n'est point une femme, ce n'est point un être humain ; c'est le vacarme sauvage d'une ovule sur pattes à l'agonie. Pitié pour les ovules et sérénité devant la fureur féminine ! Le secret de Socrate, qui parvint à supporter la fameuse Xanthippe pendant toutes ces années, est tout entier dans ces deux mots : laisser couler.

8 avril 2012

CLXXXV

Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs.

– Cioran

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La contemplation quotidienne de la cathédrale de Strasbourg et de ses alentours révèle que la caustique petite phrase de Cioran n'a rien d'exagéré et qu'elle est même plutôt un euphémisme. Si l'on recherche le sacré ou le sublime en espérant se faire écraser par la beauté démesurée de la cathédrale, l'on sera bien déçu, à moins d'y aller très tôt, dès l'aube, lorsque les camions bruyants ne sont pas encore là pour rompre le silence qu'impose un tel monument ; car c'est le tourisme, le festivisme, la modernité, la médiocrité qui règnent, jusque dans le lieu même. En effet, le touriste entrant dans la cathédrale a la chance de pouvoir bénéficier  de plusieurs écrans LCV qui lui indiquent je ne sais quel machin inutile, comme si la technique, et la technique la plus lumineuse, la plus utilitaire, la plus grossière, pouvait se mêler harmonieusement à la sainteté obscure, effrayante, mystérieuse de la cathédrale gothique. La contradiction sans espoir de synthèse entre ces deux éléments issus de deux mondes différents sauteraient aux yeux de n'importe qui de sensé ; mais le touriste a cette caractéristique de s'ébahir devant tout, d'accepter tout, sans jamais remuer la tête en signe d'opposition : il vient, il se sert, et s'en va content ; et l'on ne voit franchement plus très bien ce qui différencie une cathédrale sainte d'un gigantesque bordel spécialement réservé aux étrangers (avec une petite préférence pour les chintoks évidemment).

Je sais bien que les oeuvres n'ont définitivement plus de valeur cultuelle, que leur aura s'est entièrement dissipée, comme le dit un penseur de peu de valeur, et que nous ne nous prosternons plus devant les statues, comme le dit un autre penseur d'une autre volée ; mais voir, qu'outre cette déliquescence de la force de l'art, apparaît, sans honte aucune, les pires atrocités imaginables, voilà qui est douloureux et difficile à admettre. Je pense à toutes les boutiques de charlatans qui vendent des cigognes en peluche grotesques fabriquées en Chine et autres produits caricaturaux qui n'expriment rien d'autre que la bassesse dans laquelle la population mondiale plonge le visage content, mais aussi à ce fichu train ridicule faisant péniblement errer de mornes imbéciles à la gueule tristement ébahie un peu partout dans la ville. Beau symbole que ce train, si l'on y songe deux secondes ; car c'est un peu ça, la modernité festiviste, un train coloré empli de citoyens du monde souriant au monde du passé et brandissant à tout rompre leurs appareils divers avec un enthousiasme destructeur ; mais ce train là ne s'arrête jamais, même lorsque la nuit est tombée, et qu'il n'y a plus d'argent à piquer ; il s'élance sans cesse à partir de son propre mouvement à visage touristique, visage qui cligne de l'oeil, comme le dernier homme de Nietzsche croyant avoir découvert le bonheur. J'espère que je pourrai, avant de mourir, avoir le plaisir immense de voir ces monstruosités modernes détruites de plein gré ; beau rêve que Morphée ne m'a malheureusement jamais encore permis de réaliser dans une voluptueuse nuit de sommeil.

7 avril 2012

CLXXXIV

Ils veulent être les inventeurs de quelque opinion nouvelle, afin d'acquérir par là quelque réputation dans le monde ; et ils s'assurent qu'en disant quelque chose qui n'ait point encore été dite, ils ne manqueront pas d'admirateurs.

– Malebranche

Ren__Girard

Les imposteurs intellectuels sont des créatures abondantes, on en trouve à foison, facilement observables et analysables, et j'aime le rôle du lion contemplant la masse des gazelles à dévorer, s'élançant d'un coup sur l'une d'entre elle, et la déchiquetant sans autre forme de procès. Bouffer un imposteur n'est pas un acte vain n'apportant que le plaisir de la cruauté ; la savoureuse et méthodique mastication d'un charlatan fait mieux discerner le squelette de celui-ci, fait bien voir comment fonctionne un cerveau de la sorte, et montre de quoi est constitué un tel organisme. Une rapide analyse aboutit à la conclusion suivante : tous les mystificateurs de l'intellect sont faits d'une quantité de vanité largement supérieure à la moyenne des êtres humains, d'un orgueil assez variable, d'un goût marqué pour la flagornerie, la soumission, la quête absurde des honneurs, et surtout d'un talent rhétorique remarquable, leur permettant d'astucieusement faire passer des banalités pour des vérités nouvelles et surtout d'affirmer des énormités réellement nouvelles, si énormes que les jobards croient y voir la marque incontestable de la création d'un génie. Bref, ils ne faut point le nier, ils ont un truc, comme les magiciens, et c'est pourquoi leur succès n'est pas totalement immérité, pour la même raison que l'habile cambrioleur mérite nous louanges ou que l'assassin ingénieux suscite notre admiration.

Justement, René Girard est un parfait modèle de ce genre d'imposteur intellectuel alliant parfaitement l'instinct de courtisan à l'habileté rhétorique, mêlant une vanité éhontée à une réelle capacité de séduction, quoiqu'elle ne s'exerce que sur les niais de la pensée. Plus que les autres, plus encore que Freud qui fut pourtant le roi du genre, Réné Girard a le don de faire croire que l'humanité attendait son arrivée, tel le messie, pour qu'il puisse annoncer à la terre entière leur nature profonde, ignorée jusque-là ; heureusement, il est venu, le grand René, pour nous faire découvrir Des choses cachées depuis la fondation du monde, et l'on se demande d'ailleurs comme l'on faisait pour vivre jusque-là, sans comprendre que nos désirs, tous nos désirs étaient mimétiques. René Girard ne fait que deux choses : d'une part présenter des banalités habillées du costume pompeux d'une théorie révolutionnaire, car il n'y a au fond rien de plus banal que de dire que des désirs peuvent être animés par le mimétisme, et d'autre part, pousser une idée jusqu'à l'extravagance, en l'occurence en faisant croire que tout désir est d'essence mimétique, comme s'il ne pouvait y avoir, comme le pense le sens commun, de désir spontané, et ainsi, à la lueur de cette théorie farfelue, revisiter toute l'histoire de la culture universelle. Le trop peu connu René Pommier, dans ce titre qui mériterait à lui seul la célébrité à son auteur, René Girard, cet allumé qui se prenait pour un phare, a rendu explicite, et dans un style remarquable, cette volonté pathologique de faire du neuf, de se faire connaître, sans craindre de raconter les pires conneries sur toutes sortes de sujet, à commencer par les grands romans de la littérature. 

Quand on voit le nombre de charlatans et d'esbroufeurs adulés par les jobards aujourd'hui, il y a de quoi s'interroger, je ne dis pas sur l'intelligence, mais sur le bon sens, sur l'esprit critique le plus commun, des soi-disant élites intellectuelles d'aujourd'hui.

6 avril 2012

CLXXXIII

Aimer est un mauvais sort comme ceux qu'il y a dans les contes ; contre quoi on ne peut rien, jusqu'à ce que l'enchantement ait cessé.

– Proust

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Si nous pouvions assumer les conséquences de cette vérité évidente, ce que nous ne pouvons pas par la nature même de l'amour, nous serions épargnés de mille complications inutiles, fastidieuses, et surtout ridicules, en ne cherchant pas à discutailler vainement à propos de sa destinée amoureuse, seul ou avec l'être aimé ; condamnés à ni la détourner, ni l'accepter, cette destinée amoureuse, nous devrions nous efforcer d'être résignés, et surtout patients, la patience étant la seule vertu qui vaille dans ce genre de situation où le temps, remède si long à agir, est notre seule espérance.

5 avril 2012

CLXXXII

L'homme ivre d'une ombre qui passe

Porte toujours le châtiment

D'avoir voulu changer de place.

– Baudelaire

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Le grand vice de l'homme, son mal le plus funeste, c'est le divertissement, c'est-à-dire sa tendance impérieuse à se détourner de sa voie. Il n'est point vrai, comme veut nous le faire croire l'exécrable idéologie nomadiste, mondialiste, gauchiste, moderniste, européaniste, ou toutes les conneries qu'on voudra, que l'homme est destiné à embrasser une multiplicités de chemins distincts, à toujours varier de lieux, de relations, d'emplois, tournoyant misérablement autour de plusieurs vocations contradictoires, comme si l'homme était un pur devenir sans nature stable ou une machine à désir variable et configurable à l'infini ; triste conception propagée et théorisée par les philosophailleurs post-modernistes et habilement exploitée par le capitalisme, lequel aurait tort de ne pas sauter sur une si belle occasion de légitimer sa tyrannie douce. Au contraire, l'épanouissement de l'homme consiste à suivre, résolu, par la force de sa volonté, la ligne qu'il s'est fixé, lui, conscience déterminante, et sa propre nature, inaltérable législatrice ; et les belles vies sont celles où l'on peut le mieux voir la continuité des efforts et la persévérance de l'intense mouvement vers des objectifs déterminés, et aimés, jusqu'à la fin.

"N'est-pas en avançant en premier lieu sans trop savoir où, que l'on finit ensuite pas savoir où l'on va ?" pourrait-on objecter ; et, de fait, il y a évidemment un temps dans l'existence où il est souhaitable de se lancer dans d'imprévisibles aventures pour mieux se connaître soi-même. Mais vient toujours un moment où jeunesse doit passer pour laisser la place à l'adulte sachant ce qu'il veut et se donnant les moyens d'aller jusqu'au bout de son désir, sans quoi l'on mènerait l'existence malheureuse d'un électron libre et chaotique, errant partout, doutant toujours, et ne construisant jamais rien de solide et d'heureux sur le long terme. Il est vrai que nous ne savons jamais où nous conduira l'existence, que l'on ne peut jamais prévoir le déroulement de la vie, par nature imprévisible, et que c'est cette imprévisibilité même qui fait le charme de la vie. Un peu comme l'artiste qui ne sait ce qu'il a fait qu'après la réalisation de son oeuvre, nous ne pouvons savoir ce que nous avons fait dans notre vie qu'à la fin de celle-ci ; mais n'oublions pas que l'artiste, pour commencer à créer son oeuvre et pour aller jusqu'au terme de son long travail, doit se donner au préalable un objectif, une esquisse du résultat final, même si celui-ci s'avèrera tout à fait différent, afin qu'il puisse réellement progresser dans l'élaboration de son oeuvre. Proust n'a pas fait La recherche du temps perdu au hasard ; il en a posé les fondements, sans toujours savoir dans les moindres détails où il allait, et il a dû écrire Jean Santeuil avant de comprendre quelle devait être l'oeuvre qu'il aurait à bâtir jusqu'à la fin de sa vie. Notons, entre parenthèses, que les artistes qui travaillent sans se donner de points d'ancrage et d'orientation sont à coup sûr des charlatans dont on s'émerveille du prodigieux n'importe quoi jaillissant de leur être prétentieux.

Cessons un peu la critique, si agréable par ailleurs, et contemplons nos modèles ; admirons l'exceptionnelle fidélité d'Alain, mon hibou personnel que je viens saluer à la même place tous les matins, dans son amour pour l'enseignement et l'écriture philosophique, semblable à la foi inaltérable du paysan pour sa terre qui n'a pas cessé, sa vie durant, de travailler pour ce qu'il aimait. Ce sont eux les hommes forts qui font leur métier d'homme debout, que l'on doit toujours opposer à ces tchandalas qui ne savent jamais ce qu'ils veulent, signe évident de faiblesse, qui se plaignent de leur rôle dans le monde qu'ils veulent toujours changer, finissant par crever sans savoir ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent, et en trouvant absurde, non seulement leur vie, mais la vie dans sa totalité. Vraiment, Descates eut mille fois raison de dire que l'irrésolution est le pire des maux ; on pourrait dire qu'à l'inverse le plus grand des biens est la résolution dans le mouvement voulu, voulu à nouveau tous les matins, mouvement ordonné, puissant, déterminé, infaillible, ayant, malgré sa continuité, une part d'imprévisibilité faisant que la vie est sensiblement différente chaque jour, avec toujours une parcelle de nouveauté à conquérir au sein de la stabilité aimée.

4 avril 2012

CLXXXI

Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?

– Montaigne 

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Ils sont beaux à voir, tous ces théologiens, métaphysiciens, onto-théologiciens, avec leur prétention à tirer Dieu des hommes, c'est-à-dire d'eux-mêmes. La manière dont les philosophes ont exploité le procédé douteux de l'analogie pour essayer avancer dans la connaissance de Dieu est un formidable exemple de la subtilité dont l'homme est capable pour parvenir à ses fins ; et l'histoire de la métaphysique fait bien voir que, plus que la vérité, c'est la consolidation, par tous les moyens possibles, de ses vérités que l'homme recherche. Comment en serait-il autrement, une fois que l'on s'est aperçu, par exemple, que la plupart des grands théologiens et métaphysiciens, de Thomas d'Aquin à Heidegger, ont multiplié les délires d'interprétation au sujet de la Métaphysique d'Aristote, s'efforçant obstinément voir ce qu'ils désiraient y voir, ce qui est aisé avec un texte aussi elliptique et obscur que celui du Stagirite ? Et comment ne pas trouver ridicule cette façon de toujours faire passer une simple analogie permettant éventuellement d'éclairer et de rendre plus facilement compréhensible une réalité ou un concept, pour une prétendue inférence rigoureuse ayant l'ambition de faire connaître une hétérogénéité grâce à une soi-disant similitude de rapport ? 

Prétendre connaître Dieu devrait être encore plus scandaleux pour les croyants sincères que pour les athées ; il y a parfois davantage de ressemblance entre un sceptique et un croyant conscient de la faiblesse de sa raison, qu'entre ce même ce même croyant et le déiste qui, par des procédés aussi astucieux que tordus, a la prétention de démontrer l'existence de Dieu et connaître ses attributs. S'il est facile d'accepter la croyance, même naïve, en Dieu, il est beaucoup plus difficile de tolérer la présomption de ceux qui se gorgent de grands mots, de pompeux raisonnements dont la rigueur n'est qu'apparente, en prétendant sincèrement avoir avancé dans la connaissance de Dieu, alors qu'ils se sont contentés, avec beaucoup d'astuce, d'aligner des abstractions vagues et stériles dont les sceptiques et les esprits scientifiques se rient à juste titre. Le succès de la théorie de l'intelligent design m'effraie.

Même si Dieu ou une quelconque transcendance existait, il demeurerait, par sa nature même, invisible et incompréhensible. Au fond, la croyance la plus respectable en Dieu est celle de Pascal ; c'est la croyance qui est une foi :

"FEU.

DIEU d'Abraham, DIEU d'Isaac, DIEU de Jacob

non des philosophes et des savants."

3 avril 2012

CLXXX

Toute l'amertume de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. 

– Flaubert

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C'est l'histoire rigolote et émouvante de quatre philosophes français. Ils sont jeunes, ils aiment la vie, ils sont alsaciens, ce qui revient à dire qu'ils aiment autant les tartes flambées que les concepts philosophiques qu'ils fréquentent au quotidien ; pour eux, les oignons et les lardons comptent autant que l'être et la ressemblance ou que les concepts purs de l'entendement, et ils ne voient pas pourquoi la rigoureuse critique des paralogismes de la psychologie transcendantale serait contradictoire avec une joyeuse boustifaille en agréable compagnie. Un beau jour, le Gargantu'flams leur tombe dessus ; excités par ce délicieux mélange entre le bon vieux Rabelais et la divine spécialité alsacienne, ressentant au fond d'eux même l'agôn des grecs anciens qu'ils vénèrent, ils ne peuvent s'empêcher de sauter sur l'occasion, former une équipe de lurons philosophiques, et tenter de se surpasser eux-mêmes. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté, lisent-ils dans Nietzsche ; pourquoi ne pas se surmonter grâce aux tartes flambées ? On est Übermensch comme on peut. 

Ils y vont, courageux, enthousiastes, conscients que les autres étudiants ont un gabarit plus imposants et que leur corps sont davantage exercés ; mais les philosophes ont l'esprit, et ont confiance en son pouvoir. Pour le coup, ils font fait bel et bien de la philosophique pratique : tous les grands concepts sont convoqués pour servir la noble cause. Ils se rappellent de Saint-Augustin, qui a tant insisté sur la nécessité d'avoir une volonté totale pour se convertir à Dieu, lequel était pour l'occasion transposé en tarte flambée ; ils s'efforcent de sentir au plus profond d'eux-mêmes leur Wille zur Flammenkuchen ; et ils songent à Spinoza exhortant les hommes à connaître ce que peut le corps, puisque les circonstances permettent de mesurer très concrètement la courbe de la puissance s'élevant rapidement puis progressivement s'abaissant, à mesure que leur estomac, bon gré mal gré, s'emplit et se bourre jusqu'à la satiété. Le dégoût monte, inexorablement, mais ils savent que les yeux des grands philosophes, Aristote, Descartes, et Jean Yanne pèsent sur eux ; ils ne veulent point les décevoir ; ils mangent et ils mangent, péniblement, se faisant violence à eux-mêmes à chaque mastication. Malgré la résistance du corps, ils les ont becté, les dix-neuf tartes flambées, et ξὺν ὅλῃ τῇ ψυχῇ, comme dirait Platon, de toute leur âme ! Le travail est fait, ils se sont noblement battus, ils sont aussi lourds que le style de Kant et de Hegel réunis, ce qui n'est pas peu dire, mais enfin, ils sont contents, ils ont survécu à l'épreuve.

Et ils sont partis, avec l'honneur, la bouche en feu, les lardons à la place des globules rouges, et l'estomac du diable pour essayer de digérer dignement les tartes flambées sauvagement dévorées.

2 avril 2012

CLXXIX

Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour et nuit, pendant trois semaines, un petit discours que j'avais préparé, je me troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot, et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier.

– Jean-Jacques Rousseau

guillemin

Pour être à l'aise dans un discours, pour ne pas se sentir étriqué dans l'action préparée, comme une balle bloquée dans un fusil, l'attente du moment décisif ne doit pas se faire trop lourde, la tension se faire trop forte, au point de se rendre inerte, lamentablement. Tout se passe comme si l'excès de concentration et de préparation aboutissait forcément à un décevant engourdissement. Mais justement, cette concentration et cette préparation excessives, dictées par un perfectionnisme aux vertus douteuses, ne sont certainement pas une bonne concentration et une bonne préparation : il s'agit bien plutôt de débordante concentration pathologique, de sérieuse préparation maladroite. Si la tension de l'esprit est toujours nécessaire pour prodiguer une stimulation que requiert tout effort exigent, cette tension peut être vicieuse, malade, nuisible. Comment distinguer la tension féconde de la tension stérile ? Comment favoriser la première sur la seconde ? On aurait envie de dire que la tension stérile est animée par la crainte de rater et que la tension féconde est animée par le désir de succès ; mais par là on ne dit pas assez, car, si l'on y pense, il y a toujours une forme de crainte dans la tension, dans la préparation, quelle que soit sa nature, et c'est la crainte de mal faire, utile crainte qui empêche les erreurs, favorise l'examen rigoureux, et qui s'assimile presque au désir de bien faire : s'efforcer de réussir revient à peu près à s'efforcer de ne pas rater. Mais si l'on dramatise cette petite différence, que l'on creuse ce "presque" et cet "à peu près", nous pouvons sans doute avancer dans l'effort de distinction. En effet, on voit bien que dans la tension stérile, il est bien plus pertinent de parler de la crainte de mal faire, et plus précisément, de peur de se louper, de s'exposer aux quolibets, de s'enfoncer dans une honte avilissante, de décevoir ceux qui attendent beaucoup de nous ; le négatif est plus fort que le positif ; autrement dit, c'est la vision de l'échec possible plus que la perspective heureuse d'être acclamé, ou de réussir l'exercice que l'on s'est imposé qui domine. 

Il y a, dans la tension stérile, une angoisse de la honte qui pourrait s'abattre sur nous ; et toute la préparation de ces hommes terrorisés par le regard des autres consiste à chercher à ne pas décevoir son auditoire. La crainte de la honte amène déjà la honte ; lorsqu'elle est redoutée, elle ne manquera point de venir ; se laisser aller à la peur de la honte, c'est l'appeler d'une voix forte. Leur erreur est ne pas assez songer au travail lui-même, et de se focaliser sur les effets supposés du résultat, figeant leur mouvement. Il est fréquent de pouvoir facilement apprendre par coeur un poème, savoir parfaitement le réciter seul, et ne pas du tout pouvoir le faire en public ; c'est que l'attention n'est pas fixée sur le poème et sur son articulation, mais sur le regard des autres. Rousseau est un timide ; là est la source de tous ses maux. Voltaire, lui, est sûr de lui ; il ne s'emmêle pas dans des craintes inutiles ; il ne pense point à penser, il ne pense point à faire de l'esprit, mais il pense, mais il fait de l'esprit.   

Lorsqu'on regarde les hommes éloquents, ce qui frappe, c'est la confiance qui émane de tout leur être ; on dirait qu'ils ne doutent pas, et c'est ce qui apporte la persuasion chez l'auditeur : le fameux discours de Bayeux du Général de Gaulle, que nous avons la chance de pouvoir visionner à notre guise, en est un exemple remarquable. Plus encore, Henri Guillemin, ce conteur indépassable, donne l'idée de l'homme éloquent, ayant beaucoup travaillé, mais sans crainte aucune, allant triomphalement, non sans quelques moments d'improvisation, vers l'objectif qu'il s'était fixé. Mais quand diable viendra l'Henri Guillemin de la philosophie ?

Il y a une tension bénéfique qui va de pair avec une grande confiance en soi-même, confiance n'allant jamais jusqu'à la présomption ; cette confiance au moment du discours est indispensable pour l'orateur, car c'est cette confiance qui lui fait songer à l'essentiel, c'est-à-dire au mouvement de son discours, au lieu de misérablement se perdre, comme les timides, dans un abîme d'angoisses, de faux-problèmes, de troubles paralysants. Au moment venu, allons, allons, et ne pensons point ; allons allègrement, réunissant en un point toutes les forces accumulées.

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