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Scolies
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18 décembre 2011

LXXIII

Prenez garde à la tristesse. C'est un vice.

Flaubert

 SPINOZA

Il ne faut faire aucune concession à la tristesse. Le piège est de fantasmer en elle une quelconque fécondité ou je ne sais quelle vertu cachée ; beaucoup légitiment leur propre malheur, faible consolation, en imaginant qu'ils sont redevables d'une façon ou d'une autre à leur tristesse. Ils cajolent la source de leur faiblesse ; ils se laissent aller à son courant entraînant ; passifs, ils ne cessent pas de couler ; et surtout, la vue de ces hommes coulants, gluants de tristesse contagieuse, tendent, si notre pouvoir de dérision n'est pas assez grand, à nous faire glisser à notre tour dans ce vice si peu combattu. C'est que la tristesse n'est pas uniquement un abaissement de la puissance provenant d'une cause extérieure ; la tristesse se nourrit d'elle-même, germe dans l'individu, et l'enveloppera tout entier s'il se laisse faire ; et c'est pourquoi il faut rappeler qu'en aucun cas et en aucun sens la tristesse ne rend plus fort. Croire en la force de la tristesse, c'est s'agenouiller devant elle, signe de défaite et de soumission.

Il faut avoir la fermeté de Spinoza, ne pas jouer sur les mots, affirmer que la tristesse ne peut qu'être mauvaise, et toujours se souvenir que toute notre passivité vient des formes diverses qu'elle prend : mélancolie, humilité, douleur, pitié, haine, jalousie sont filles de tristesse. Spinoza oblige à la clarté, à la lucidité, et nous force à voir dans le mal, non un péché, mais une forme de la diminution de puissance, mais un passage d'une plus grande perfection à une moindre perfection ; toutes les autres définitions du mal et de la tristesse s'égarent dangereusement et sont responsables de maintes illusions néfastes. Équation fondamentale : combattre le mal et faire le bien, c'est affronter et nuire à la tristesse. 

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11 décembre 2011

LXVI

Dépourvue d'âme, la femme est dans l'incapacité de s'élever vers Dieu. En revanche, elle est en général pourvue d'un escabeau qui lui permet de s'élever vers le plafond pour faire les carreaux. C'est tout ce qu'on lui demande.

Desproges

 ClichePhilogelos

Les puissants traits d'humour sont immortels. Je me détourne déjà un peu du sujet, mais je suis frappé par le fait que les bonnes blagues reviennent toujours, sous une forme et avec des personnages différents ; il y a là une solidité et une longévité sans exemple, car la peinture ou la poésie subissent des révolutions, qui ne sont peut-être que des apparences, mais là n'est pas la question. Il existe un ouvrage étonnant, le Philogelos : un recueil de blagues grecques ayant plus de 1500 ou 1600 ans. En le lisant, on rit évidemment très peu ; les blagues ne sont de toute évidence pas faites pour être lues ; une blague sans la voix, sans la présence d'autres individus pour écouter l'histoire, n'est rien, à peine semblable à un script pour cinéma ; mais si l'on rit peu, l'on apprend beaucoup. Drôle d'ouvrage en effet que celui qui apprend sur l'humanité ou lieu de faire rire sur elle ! Mais le rire fait tant apprendre sur l'homme. Dans le Philogelos donc, ce qu'il y a de prodigieux, c'est de lire des histoires drôles qui ressemblent aux nôtres d'aujourd'hui ; et qu'on puisse rire, non pas de la même blague, car la forme est souvent bien différente, mais de la même logique de l'humour, comme s'il y avait une essence du comique (et sans doute que le conditionnel est ici inutile), cela est vraiment admirable. Les Grecs s'en prenaient aux Abdéritains comme nous nous en prenons aux belges, et, chose remarquable qui en dit long sur la civilisation grecque antique, la figure de l'intellectuel est aussi récurrente que notre Toto à nous. J'ai commencé à étudier le grec avec un professeur qui tenait à commencer chaque cours par une blague grecque ; il l'écrivait au tableau, les élèves la recopiaient, et nous traduisions ; du reste, ce n'était jamais la blague qui nous faisait rire, mais le professeur. Il y avait dans cet exercice qui suscitait bien de l'incompréhension plus d'instruction et de sagesse que je ne le croyais.

Par là j'en reviens à ce que je souhaitais dire en relisant la citation de Desproges. Si les blagues sont populaires et anonymes, les traits d'esprits et les grands livres d'humours sont signés, c'est-à-dire qu'ils portent la marque d'une singularité profonde, et c'est pourquoi ils ne vieillissent pas. Auparavant, le génie comique ne pouvait que prendre la forme du théâtre ; et encore aujourd'hui, il n'y a rien de plus drôle qu'Aristophane et Plaute. Il semble que les livres comiques non destinés au théâtre ne sont nés qu'assez récemment ; et ces livres aussi n'ont pas vieilli : Alphonse Allais n'a pas pris une ride. Desproges n'a pas le génie d'Alphonse Allais, qui est de toutes façons indétrônable dans le genre, mais il restera lui aussi, ne serait-ce pour son cynisme teinté d'absurdité et la bouffonnerie virtuose de son lyrisme. 

Les philosophes ne rient pas assez. Nietzsche essaye souvent de faire de l'humour ; ça ne lui réussit pas souvent ; il n'y a rien de plus laid qu'un philosophe allemand qui singe laborieusement l'esprit français de Voltaire, ce qu'on peut voir en lisant le maladroit Humain trop humain. Du reste, on se marre bien plus dans la philosophie française que dans la philosophie allemande ; ce n'est guère étonnant.

29 novembre 2011

LIV

Lorsque qu'une femme parle, c'est pour ne rien dire ; alors quand elle ne dit rien, c'est qu'elle parle.

Feydeau

 feydeau

Le vaudeville du XIXème siècle vaut mieux que le théâtre prétendument absurde du XXème siècle : l'un est modeste, toujours drôle, léger, n'ayant guère besoin de prendre l'apparence de la profondeur métaphysique pour exprimer des vérités ; l'autre est lourd, vieilli, prétentieux, fier de son allure arrogante et de susciter des réflexions pédantes dans le cerveau d'universitaires ennuyeux. J'échangerais volontiers tout Beckett contre une bonne pièce de Feydeau, chez qui se trouve l'absurdité réellement puissante, l'absurdité du quotidien qui se déroule mécaniquement, l'absurdité d'une machine qui fait se déployer de plus en plus rapidement répliques spirituelles et situations invraisemblables. L'art, au XXème siècle, fut pourri par les concepts ; on ne cessa pas de vouloir en plaquer sur les œuvres, et non seulement sur les œuvres du passé, mais également sur les œuvres en devenir ; les artistes devinrent d'extravagants porte-concepts, objets sans âme excitant de présomptueux intellectuels foireux. Qu'est-ce que je peux mépriser la manie si nuisible de l'avant-gardisme dans les arts !

J'espère que l'on reconnaîtra un jour ce que j'ose appeler une supériorité, la supériorité des hommes d'esprits sur cette engeance d'homme sérieux et originaux qui s'efforcent de se croire profond. Au fond, le peuple pense déjà ainsi, mais à force de fréquenter les pédants du système scolaire, j'oublie que Labiche, Feydeau, Courteline, Sacha Guitry ont davantage la faveur du public que Beckett, Ionesco (un poil plus intéressant et drôle que le premier, soyons honnêtes) ou encore Adamov (que tout le monde a déjà presque oublié). Il y a des vérités, qui ont en plus le privilège d'être piquantes et drôles, dans Les fiancés de Loches, qui valent toutes les leçons banales sur le langage, sur l'incommunicabilité, et autres sujets prétendument métaphysique et existentiels, que prétendent nous apporter la clique des théatreux de l'absurde. Pourquoi fait-on systématiquement étudier Rhinocéros aux élèves, alors qu'on ne leur parle même pas des auteurs d'Un chapeau de paille en Italie, de Boubouroche, d'Un fil à la patte, de Mon père avait raison ? Parce que les pédants ont le pouvoir sur l'institution scolaire, et que ce sont eux qui décident, avec leur faculté de juger esthétique corrompue par une inondation conceptuelle cérébrale, de ce qui est digne d'être étudié ou non. Heureusement que mes heures ennuyeuses passées à étudier laborieusement le théâtre de l'absurde semblent moins persistantes dans ma mémoire, moins ancrées en moi, que les heures de plaisir et les intenses minutes de fou rire qu'ont pu me donner le théâtre spirituel comme je l'aime.

24 novembre 2011

XLIX

J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire ; mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler.

Flaubert

Flaubert_Giraud 

L'homme est et restera un ζον πολιτικόν, d'où l'échec inévitable de tous ceux qui veulent s'abstraire de cette condition. Il est plus facile et moins déplaisant de s'adapter aux hommes que de tenter vainement de les fuir, car ils nous rattraperont toujours ; tous les châteaux misanthropes sont fragiles et finissent par être brisés ; tous les épigones d'Alceste sont condamnés à finir malheureux. J'aurais bien aimé, à l'école, disserté sur le choix entre Philinte et Alceste, c'eût été tellement plus stimulant et enrichissant que les dissertations tordues et pédantes fondées sur une citation de Roland Barthes... Ce choix en dit beaucoup sur la façon dont un homme essaye de considérer ses semblables. Il y a toutes les raisons objectives du monde pour être misanthrope, pour blâmer les autres, pour se plaindre de leur médiocrité, pour voir dans leur fréquentation pure vanité et perte de temps, pour regretter la féconde solitude, l'obscurité silencieuse et les méditations avec soi-même ; mais jeter l'anathème sur les hommes ne changent rien au fait que nous avons besoin d'eux, et que nous sommes forcés de nous adapter à eux. Je crois que l'on s'adapte aux hommes de la même manière qu'on cesse d'être misanthrope : en abaissant notre idéal de l'humanité afin de ne pas être déçu par ses membres. Philinte est d'une grande sagesse, et, au fond, dans la vie réelle et quotidienne, Cioran a plus suivi son enseignement qui celui d'Alceste ; c'est qu'il est nécessaire, dans la solitude justement, d'exorciser nos amertumes en raillant l'humanité afin de peut-être mieux l'accepter. Il y a une satire qui n'est pas fondée sur le ressentiment, mais sur le désir de mieux supporter les hommes.

Flaubert croyait trop à l'Art. Il avait quelque fois des moments de doute, et montrait dans ses lettres des phrases à faire désespérer l'artiste le plus exalté ou le philanthrope le plus sincère. J'admire Flaubert tel qu'il se dévoile, tel qu'il se lâche entièrement dans sa correspondance, au contraire de Proust, qui avoue n'avoir jamais été tant déçu par la correspondance d'un grand écrivain : il ne supportait pas la négligence de son style et sa vulgarité, c'est-à-dire précisément ce que j'aime dans ces lettres ! J'y vois un Céline en puissance ; j'y vois des idées et un style forts, et non pas des paysages et des hommes enguirlandés par des ornements trop ciselés et prémédités pour produire sur le lecteur un effet puissant ; j'y vois le prosateur de génie, prosaïque avec mille fois plus de splendeur que Balzac, et qui contraste avec le poète en sueur, lequel peut autant me ravir que m'agacer. Flaubert est plus spontanément moraliste (donc immoraliste, comme l'avait bien vu Nietzsche) dans sa correspondance que dans ses œuvres, et les moralistes sont ma race d'auteur préférée. Je préfère le cynisme de l'homme en colère à la trop parfaite perfection de la forme.

24 février 2012

CXLI

Je me suis ordonné d'oser dire tout ce que j'ose faire.

– Montaigne

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Dire ce que l'on fait n'est pas si difficile ; l'habitude de parler de ses actes les plus ignobles fait s'anéantir petit à petit la réserve introduite par l'orgueil ; et il faut avoir une haute idée de la moralité et de soi-même pour réellement souffrir en narrant ses basses actions, comme Jean-Jacques, si différent de Montaigne, qui peine tellement à dire qu'il a accusé une jeune femme innocente d'un vol qu'il avait lui-même commis. S'il peut être douloureux, dans certains cas, de raconter ce qui vient d'être fait, il n'y a aucune action dont la narration puisse poser problème lorsque le temps a posé assez de distance pour que les éventuels souvenirs pénibles perdent leur amertume ; l'acte se détache peu à peu de nous, car comme le monde change, l'homme change aussi. Il est troublant que tant d'hommes font tant de chichis pour raconter leurs mauvaises actions, qui sont pourtant toujours drôles lorsqu'on n'y mêle pas du ressentiment ou de vains regrets (et c'est pourquoi il n'y a rien de plus chiant que les Confessions-Jérémiades de Saint-Augustin). Ce refus d'exprimer ce qui a été fait, ce refus de faire la genèse de nos actions passées, est le signe d'une fuite de soi-même. Qui s'accepte se raconte, et avec légèreté et humour.

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17 novembre 2011

XLII

Le goût est fait de mille dégoûts.

Paul Valéry

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Qui aime tout n'aime rien, de même que celui qui est ami avec tout le monde n'est en réalité ami avec personne. Aimer, et, a fortiori, avoir du goût, c'est discriminer ; c'est écarter pour mieux saisir ; c'est mépriser pour mieux savourer. Il ne faut donc pas accuser les hommes d'être trop difficile, ils ne le sont jamais assez ; et il vaut mieux passer pour un ronchon rabat-joie qu'être de fait un niais qui applaudit et crie au génie dès qu'il rencontre une nouveauté quelconque. Trop souvent on évacue le rôle fécond du mépris, de la répulsion, du crachat, dans la constitution du goût et de l'amour sincère pour l'art. Celui qui aime la littérature est avant tout celui qui déteste une immense part de celle-ci, qui rejette même sans honte (car nombreux sont ceux qui n'osent avouer leurs dégoûts) certains écrivains considérés comme classiques. Le goût est formé de mille ennemis, célèbres ou non. Il est même bon d'avoir des cibles privilégiés, lesquels le sont parce qu'ils synthétisent tout ce que nous jugeons de mauvais goût : je dois beaucoup à Chateaubriand, à Mallarmé, car ils m'ont aidé à m'attacher à ce que j'aime ; je pense souvent à eux, sans haine.

Sans dégoûts, l'homme est une éponge adhérente ; sans ennemis, l'homme est un pacifiste ennuyeux ; sans crachats, les baisers n'ont aucune saveur. Heureusement que l'on n'écoute pas le proverbe, que l'on discute, que l'on se bat pour les goûts et les couleurs ; car sans affrontement, l'homme est insipide comme un roc inamovible qui soutient toute chose indifféremment. Dans la pensée, le polémiste a toujours raison contre le pacifiste.

31 octobre 2011

XXV

Nous croyons aimer une jeune fille, et nous n'aimons hélas ! en elle que cette aurore dont son visage reflète momentanément la rougeur.

 Proust

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Proust a compris le désir, et mieux que personne ; Deleuze l'a admirablement souligné. Le désir est complexe ; il faut entendre qu'il est composé, qu'il constitue une multiplicité, qu'il n'est jamais un ou simple. Dire qu'on désire quelqu'un, sans préciser la composition de ce désir, c'est entretenir le flou, c'est parler abstraitement de son désir. Tout au contraire, dans le désir réel, notre attention est dirigée vers des endroits précis du corps, plus ou moins fantasmés.

Une jeune fille qui passe, c'est un défilement d'images, et ce défilement est déterminé par le cadre extérieur, qui constitue les modalités d'apparition du féminin défilement. Nous ne désirons pas directement quelqu'un, dans toute sa pureté ; nos rêves n'avancent pas animés par l'essence d'un être ; le cadre compte, tout ce qui est autour joue un rôle, et, en premier lieu, on s'en doute bien, le jeu infiniment varié de la lumière.

Rarement nous aimons un être tout entier. Non seulement nous exigeons des modifications, mais notre imagination, spontanément, produit ces modifications ; modifications liées à notre désir, qui se concentre en des points souvent précis. Qu'est-ce que serait ce visage, que je crois si beau, passant devant moi, si la lumière n'eût pas été ainsi ? Dans la pénombre, je veux parler de la pénombre d'indifférence, je n'aurais pas même remarqué ce visage. Dieu serait-il le maître de l'ombre et de la lumière, pour qu'il organise si mesquinement l'étonnant jeu du hasard des rencontres amoureuses?

30 novembre 2011

LV

Amitié : mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble.

Jules Renard

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Combien d'amitiés sont construites par défaut, par privation d'amour ? L'amitié entre un homme et une femme montre presque toujours une idylle en puissance. Pour sûr elle devient acte dans la pensée et les rêves, ne pouvant, pour diverses et nombreuses raisons, se réaliser dans les faits. Entre aimer quelqu'un et aimer son corps, il n'y a souvent qu'un petit pas à franchir... Mais il est des jours où Cupidon s'en fout. C'est dire que la nature des relations avec le sexe opposé a plus de rapport avec la contingence que la nécessité. 

14 novembre 2011

XXXIX

Le bonheur, c'est de le chercher.

Jules Renard

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Le paradoxe n'est qu'apparent et cache une belle vérité, qui est d'ailleurs la leçon essentielle des Propos sur le Bonheur d'Alain. C'est une grande erreur, pour le cas du bonheur, de s'en tenir à l'étymologie : prendre le bonheur dans le sens de la bonne heure, c'est s'orienter dès le départ vers une mauvaise voie ; et pourtant, il semble que cette conception est celle du sens commun. Combien d'hommes se plaisent à imaginer ce qu'ils feraient s'ils devenaient soudainement riches ! Comme ils sont nombreux, ces tchandalas qui se plaignent de leur sort, qui envient la vie des autres, et qui se contentent d'implorer le hasard ! Nous le voyons clairement : si nous allons dans cette direction, nous conclurons rapidement que le bonheur, c'est de tomber dessus, ou, au mieux, pour les moins faibles, de le trouver : conclusion creuse qui ne satisfera que les faignants. Il faut donc commencer par refuser le bonheur dans le sens de l'εὐτυχία (la bonne heure, la bonne fortune ; bref, le bonheur qui tombe par chance sur notre tête).

Il suffit maintenant de se laisser guider par la phrase de Renard pour avancer. Si le bonheur ne se reçoit pas, c'est qu'il se conquiert ; si l'on a pigé ça, le reste va tout seul. L'homme ne peut être heureux que s'il déploie ses forces, s'il utilise son énergie, si, en somme, il est pleinement actif. Chercher le bonheur, c'est écouter son désir et avancer avec toute sa force propre vers le chemin que trace tous les jours ce désir. Les malheureux ne sont pas ceux qui vivent dans la douleur, ce sont ceux qui restent passifs, qui ne parviennent pas à se construire un projet déterminé et à le suivre de toute leur force ; ils attendent qu'on leur donne le bonheur – tant qu'ils ne se sortent pas les doigts et la volonté du cul, ils peuvent attendre longtemps... Le bonheur, ce n'est pas le loto ; le bonheur, c'est la bataille sans cesse recommencé ; il vaut mieux être Napoléon qu'un riche héritier. Le bonheur ne se trouve pas, il n'y a pas de clefs du bonheur ; ce sont des fumisteries d'hommes faibles et malheureux ; il n'y a que des combats joyeux qu'il faut toujours réitérer. De ce point de vue, tous les combats sont bons, tous sont auréolés de la même innocence et de la même vertu ; la vie offre des possibilités infinies que chacun, selon son idiosyncrasie, doit exploiter au mieux. Le bonheur, c'est de le chercher : choisir une direction, la suivre, construire sa méthode, s'y conformer, se battre, ne jamais rester pleinement contenté, s'efforcer d'augmenter sa puissance d'agir, et toujours courageusement continuer : voilà comment nous cherchons le bonheur, voilà comment nous avançons joyeusement dans l'existence. 

16 novembre 2011

XLI

J'aime mieux dire la vérité en mon langage rustique que mensonge en un langage théorique.

Bernard Palissy

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La vérité – entendons par là moins la vérité dans son sens absolu que dans son sens souple de véracité, d'honnêteté intellectuelle, de rigueur de pensée – la vérité donc éclate d'autant mieux qu'elle est exprimée avec simplicité. Les complications inutiles du jargon intellectuel masquent la pauvreté des raisonnements ; les auteurs qui demandent à être traduit pour être compris ne méritent sans doute pas notre temps ; on s'aperçoit rapidement que derrière les phrases et les mots nébuleux ne se trouvent que des banalités. Bien que les philosophailleurs français contemporains les suivent de près, les Allemands sont incontestablement les grands champions de cet étonnant sport : combien de pages d'Hegel auraient pu être allégées, réduites de moitié, s'il eût eu la présence d'esprit de sauter les vaines idées intermédiaires de ses raisonnements et d'éliminer son pompeux jargon pour s'exprimer directement, pour affronter sans artifices la réalité ! Je vois un exemple concret permettant d'illustrer mon propos. Une des leçons laborieuses de la Phénoménologie de l'Esprit, à savoir que la la médiatisation du sensible, en nous élevant à l'universel, cause la disparition du ceci, du ici et du maintenant particuliers, est exprimée à sa manière non seulement avec clarté et profondeur, mais également avec une remarquable beauté naïve, par Alberto Caeiro, alias Pessoa, dans Le gardeur de troupeaux. Si je devais choisir entre les deux, je n'hésiterais pas longtemps, et j'aimerais qu'on soit davantage averti des dangers que présente le style empesé : d'abord séduits par ces longues et prolixes phrases énigmatiques, puis habitués au fatras et aux galimatias, les lecteurs de ces impudents scribouilleurs finissent par attraper la maladie du jargon et à imiter (ce qui est facile) leur langage creux et ampoulé. On voit, en revanche, qu'il est plus difficile d'écrire une maxime bien ciselée à la La Rochefoucauld ou d'imiter un raisonnement de Descartes jouissant, dans son déroulement, de la clarté et de la rigueur nécessaire à la juste et agréable compréhension du lecteur.

Pour résumé le tout, je dirais, en faisant un tri approximatif, qu'il faut, pour s'habituer au style lumineux, le seul qui soit réellement noble et profond, toujours préférer Montaigne à Heidegger, Rabelais à Claude Simon, Ronsard à Mallarmé, Schopenhauer à Hegel, Montesquieu à Derrida.

3 novembre 2011

XXVIII

Je suis donc d'avis que le caractère de la force est de se foutre de tout et d'aller de l'avant.

Stendhal

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Il fallait voir ma joie lorsqu'alors que je lisais le journal de Stendhal, cette phrase, par surprise, sauta devant mes yeux. Qu'on se le dise ; j'aime les citations, et je vibre en les trouvant, en les réécrivant, en les apprenant ; mais certaines sont plus chères à mes yeux que les autres, elles resteront, nécessairement, toujours ancrées, éveilleront toujours de fortes émotions en moi.

Cette phrase s'applique à tous les domaines de la vie. Réussir sa vie, c'est peut-être mettre le plus de force possible dans chacune de ses actions. Or, nous nous retenons ; nous ne nous abandonnons presque jamais à ce que nous faisons ; nous sommes comme ces lumières qui doivent se refléter à travers mille miroirs afin d'atteindre leurs cibles : médiations inutiles, ralentissements superflus, entraves maladroites. Stendhal, dans toute son œuvre, ne cesse de tourner autour de ce problème : les hommes ne parviennent pas à être vrais, à être naturels ; ils tombent dans l'emphase, le maniérisme, la mauvaise comédie, neutralisant leur force propre. Faire des manières et de l'emphase, c'est ne pas être soi-même ; c'est agir en ne vibrant pas de toute son âme, mais en faisant semblant de vibrer comme les autres, c'est-à-dire comme personne : on nage dans le vide.

Je voudrais insister sur l'expression « se foutre de tout ». Si Stendhal n'eût pas employé un tour grossier, sa phrase n'eût pas eu cette intensité ; car sa phrase est déjà un exercice pratique ; il montre déjà qu'il se fout de tout en écrivant ainsi. D'ailleurs, on le sait, le génie de Stendhal vient précisément de ce naturel jamais forcé dans l'écriture, qui cause cette allure de vie, de beauté libre propre à son œuvre. En aimant, il s'efforçait également de se foutre de tout, le brave homme ; il n'avait pas peur du ridicule des passions, il les acceptait en les accentuant, en accélérant leur mouvement ; il aimait ses passions, se joignait de toute sa personne avec elles ; ça formait un courant beau, violent, fort. Stendhal, le meilleur homme du monde, à mon avis ; Stendhal, le seul homme, que je peux difficilement m'empêcher de vénérer, le plus important de tous pour moi, responsable de si nombreux changements et accélérations de données déjà existantes en moi. La grande révolution qu'il provoqua en mon âme (avant que je rencontre cette phrase bien sûr, car celle-ci était sous-jacente dans l'ensemble de ses textes) fut de me libérer du manque de naturel, cette manie omniprésente consistant à plaquer de l'artificiel du vivant naturel, et de chercher (ce qui revient à la trouver) ma force propre. Ça se voit dans le changement de mon style : avant : lourdeur, trop d'adjectifs, adjectifs faisant genre poétique, emphase, romantisme, galimatias, et j'en passe... Peu à peu, j'ai, heureusement, bien que maladroitement, évolué vers davantage de légèreté et de liberté. Maintenant, je ne me relis plus, et je ne vais jamais en arrière ; influence d'Alain et de Bergson aussi ; confiance en la force de la spontanéité encadrée car toutes les spontanéités ne sont évidemment pas bonnes, la spontanéité véritable s'éduque ; on ne devient pas soi-même en le décidant et en claquant triomphalement des doigts.

À noter que cette phrase fonctionne également pour la vie sexuelle.

28 octobre 2011

XXII

Il ne faut faire aucune concession à la teutomanie.

 Schopenhauer

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Cette phrase n'eût pas eu toute sa puissance si ce n'eût pas été un allemand, l'un des plus grands et le plus lucide de son siècle, qui l'avait écrite. Schopenhauer (Schopi pour les intimes) l'avait vu en branle, la teutomanie, il savait de quoi il causait, il en souffrait... Les piquants mots de Schopenhauer contre Fichte ou Hegel n'ont pas perdu leur agréable cruauté ; et son style, si peu allemand, continue à fouetter, par sa clarté et sa rigueur, tous les philosophailleurs, tous les fonctionnaires hégéliens, fichtéens, shellingéens (je ne sais s'il y a un mot plus élégant pour les désigner), en somme, tous les propagateurs de galimatias philosophiques. La formule de Schopenhauer est un cri de guerre et de ralliement éternel contre la grossièreté des schleus... L'absence de grâce, vice suprême des boschs... L'esprit de pesanteur, ennemi de Schopenhauer et de Nietzsche... Comment ne pas mépriser l'allure boiteuse de la pensée de Hegel, de Husserl, de Heidegger et de tant d'autres éminents philosophes dont le nom commencent, ce qui n'est sans doute pas un hasard, par un H ? Car la philosophie, avant tout, se sent ; des affects sont contenus dans les livres de philosophie ; mais quelle différence entre la grâce sévère du Monde comme Volonté et comme Représentation et la soupe conceptuelle, mille fois touillée, qu'est la Phénoménologie de l'Esprit !

Les teutons ont trop longtemps dominé la philosophie. L'allemand est parfois considéré, avec le grec, comme la figure du philosophe : c'est une infamie pour les grecs. Encore au XXème siècle, on vit trop de philosophes imprégnés de la bouillie teutonne, à l'instar du petit Sartre... Brumes, brouillards, nuages, dégagez de la philosophie ! Allez-vous en, concepts fumeux ! Nous voulons des phrases et des concepts fermes et lumineux. L'intelligence, comme la beauté, se compare toujours à la lumière, jamais à l'obscurité. L'esprit teuton, c'est l'amour de la pénombre. Comparaison délirante et tout à fait partiale entre l'obscurité teutonne et la lumière française : d'un côté, Heidegger enculant Hegel ; de l'autre, Montesquieu brossant les cheveux de Descartes. Ça ferait un beau tableau, tiens...

22 octobre 2011

XVI

Ne pas aimer, quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché ; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur.

 Stendhal

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Les entraves à l'épanouissement sont partout. Personne ne le nie, la société est avant tout répression, ce dont il ne faut pas s'indigner ; elle cherche à ralentir les tendances particulières, à réguler les hommes selon ses propres codes : telle est la logique inévitable de la société. Il est vrai que des hommes ne sont pas faits pour l'amour ; ils ne sont pas faits pour s'abandonner ; ou plutôt, ils le peuvent, mais rarement – une fois, l'abandon, pas plus ! Une fois, ça nous a suffit, qu'ils disent ! Ils ne sont pas avides d'autres amours ; le désir s'exprime faiblement en eux, ou bien dans d'autres sphères, souvent plus sûres que celle de l'amour.

Trop d'hommes renoncent et reculent. Non par honnêteté, non pas amour du Bien, par volonté de s'inscrire dans l'harmonie des mœurs, mais par crainte : crainte du danger, des difficultés, de la violence des relations humaines qui s'entrechoquent comme lorsque nous courons dans la foule serrée. Dieu est mort, mais son cadavre bouge encore ; le péché est encore vivace ; il réagit à différentes valeurs, à différents interdits, mais à n'en pas douter, il n'est pas annihilé. La conscience morale est tout aussi puissante aujourd'hui que dans les siècles précédents, mais nous avons changé d'idéologie morale. Une certaine vision de l'amour, n'est plus tolérée de même qu'on ne tolère plus la pudeur, le secret, le voile ; tout ça est lié.

Fleurissez, orangers ! Qu'aucune morale, qu'aucun système de jugement ne viennent ralentir votre floraison, votre épanouissement violent et beau et insouciant, votre bonheur innocent. Il ne faut jamais aller contre sa nature. L'homme n'est malheureux que dans la mesure où il n'assume pas sa nature, où il ne porte pas de toute son âme ses désirs ; il renonce à l'unicité de son être, à ce qui fait sa valeur ; il renonce à augmenter sa puissance. Ne jamais renoncer à augmenter sa puissance ; car toute augmentation de puissance est joie innocente. Aimons sans entraves ; ce qui ne veut pas dire aimer sans obstacles, sans difficultés, mais aimer sans laisser le germe des sentiments anéanti par des institutions, par une quelconque moralité des mœurs. La seule chose à écouter, et c'est là la seule sagesse véritable, c'est la puissance qui veut se développer en nous ; le reste est fumisterie de faibles. Interdir d'aimer qui a le cœur vaste, énergique et créateur, c'est tuer une kyrielle de possibilités de bonheur – c'est moche ! Qu'ils s'en aillent, ceux qui bloquent notre floraison ! Le vent doit aller où il veut.

J'ai commencé par aimer Stendhal, qui, parmi quelques autres, m'a libéré de la crainte d'agir ; c'est le premier grand pas ; ensuite, il faut suivre, sourire approbateur au visage, le rythme difficile de la vie, la contempler se jouer de nous et essayer, à notre tour, de se jouer d'elle – suprême moyen pour la bénir !

13 octobre 2011

VII

Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles

À qui le bon Platon compare nos merveilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet,

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.

 La Fontaine

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Voilà une description à la légèreté contagieuse ; on aimerait tous être comme La Fontaine, dans cette errance fleurie qui ressemble à la liberté. On y sent la légitime variété des désirs humains, qui le fait aller en des chemins qu'il ne connaît pas toujours, en des forêts pleines de surprises, cueillant joyeusement la singularité de chaque nouvel objet rencontré. J'aime vraiment ce mot de singularité ; il exprime ce qu'il y a d'irréductiblement beau dans chaque parcelle de Dieu ; et toujours ce mot me procure une ferveur et pour l'existence dans sa totalité, et pour les choses singulières qui me viennent à l'esprit. Malheureux celui qui reste toujours bloqué sur une seule fleur, puisant rapidement toute sa beauté, se lassant, se dégoûtant, prenant en aversion ce qu'il adorait autrefois ; au contraire, les papillons du Parnasse, fiers de leur frivolité, cherchent la beauté partout où elle se trouve, et préfère les fleurs riches en puissances variées, dont on sait qu'elles peuvent étonner, qu'elles peuvent prendre des formes insoupçonnées. Regardons la vie ; nous y voyons une multitude de processus, de puissances s'effectuant : cette diversité devrait nous réjouir. L'ennui, ce fléau de l'animal conscient, se développe lorsque l'homme reste figé sur un processus : il se fige à son tour, pose des questions stupides au processus et à l'ensemble de la réalité ; cherchant une finalité, il trouve vanité ; et ce faisant, souvent sans en être conscient, il invente son malheur.

La légèreté ne doit pas être qu'une vaine métaphore ; elle doit devenir acte. Qu'entendons par légèreté ? C'est ce que décrit La Fontaine. Non seulement dans ces quelques vers, mais dans toute son œuvre. C'est la célébration continue des petites beautés éparpillées dans l'univers, que nous ne pouvons tous aimer, car nous avons une complexion propre et que le goût nous force à refuser, mais qui sont toujours assez nombreuses pour égayer notre existence jusqu'à sa fin. Ces objets singuliers, toujours nouveaux, que sont-ils ? Tout : ce sont des enfants, des hommes ou des femmes ; ce sont des plantes ; ce sont des jardins ; ce sont des outils, des instruments, des technologies ; ce sont des jeux ; ce sont des peintures, des livres, des mélodies ; ce sont des sensations, des sentiments ; ce sont des nourritures. L'exhaustivité est impossible dans l'hymne des choses singulières à découvrir. Pour apprécier tous ces nouveaux objets, il faut s'engouffrer dans ceux-ci, fouiller leur particularité, trouver le cœur de leur processus, s'avancer, en somme, jusqu'à la compréhension en quelque sorte amoureuse de leur essence. Ceci peut paraître abstrait ; mais lorsque nous y regardons de près, lorsque nous observons ce qui fait notre joie, nous trouvons toujours une activité découverte, une personne approfondie, un fruit goûté et apprécié.

Eh quoi ? N'apprécies-tu pas cette vie féconde, qui propose tant de singularité à effleurer, tant de fleurs à sentir ? C'est que tu n'as pas encore appris la légèreté. Regarde La Fontaine ; il vole ; il n'est pas effrayé par les nouveaux objets ; il est sans cesse intrigué ; et ses errances, chez ce génie créateur, sont la source de délicates inventions, Fables et Contes, que nous pouvons à notre tour apprécier. Soyons conscients de la réalité productrice et regardons les nuances toujours nouvelles qu'elle invente ; c'est en quoi la nature est proprement divine. Répétons-nous les vers de La Fontaine, et essayons nous aussi de devenir, que ce soit par l'imagination, dont je n'ai pas pu peindre ici les vertus, ou par la participation directe aux choses matérielles, de légers papillons du Parnasse. Le désir est l'essence de l'homme ; le désir fait allègrement s'envoler ; des fleurs aiguiseront toujours notre volonté.

8 octobre 2011

II

Si tibi non opus est servata, stulte, puella,

At mihi fac serves, quo magis ipse velim !

Quod licet, ingratum est ; quod non licet acrius urit.*

– Ovide

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Les femmes sont le sel de la terre. Elles apportent les nuances nécessaires à la beauté de l'être humain ; elles lui donnent des courbes agréables, des rondeurs luxueuses, des parfums désirables. La femme embaume ; toute sa force est dans la subtilité de son charme qui pousse à l'action ; elle est fondamentalement une beauté motrice : la beauté est un dynamisme. Sa grâce est aérienne ; sa respiration est un souffle de fécondité ; et, forte de sa superficialité de la profondeur, de son art de l'apparence et du mensonge, elle se plaît à diriger subrepticement les actions des hommes. Il est imprudent de sous-estimer le pouvoir de la délicatesse féminine, ce pouvoir de félin qui lui permet d'exercer une force indirecte et complexe dans les plus grandes comme dans les plus anodines affaires humaines : la femme sait et aime faire désirer.

La féminité est tout dans l'ombre, elle n'est rien dans la lumière : son empire est volontairement voilé ; ses armes sont des parures, matérielles et spirituelles. Maîtresses de l'illusion, les femmes, derrière leurs masques de comédiennes, peuvent ficeler les plus malicieuses intrigues, lesquelles suscitent et la joyeuse curiosité et la dangereuse témérité de l'homme. La source de toute cette puissance n'est pas autre chose que le mesquin interdit qu'elles posent et reposent sans cesse ; et à ce titre, l'une de leur principale vertu est celle de la résistance, que toute habile femme sait graduer à sa guise. L'amour sans rituel est un assouvissement animal. Les hommes ont besoin de cette obscure violence féminine, de ces attraits qui aiguisent la volonté. L'amoureux veut attraper le vent ; il suit la brise charmante ; son bonheur est dans le franchissement progressif des obstacles. Mettez un amant devant l'accomplissement facile, devant l'amour sans efforts, il sera comme un athlète n'ayant pas d'adversaires à sa hauteur : il s'ennuie et se vautre dans la velléité ; sa puissance est retombée ; la permission a tué la passion. Toujours l'homme doit dépasser.

Aussi, la complainte que pousse le poète est légitime : mais où sont les neiges d'antan ? Voici le cri de l'homme sans cibles, à l'appétit affaibli, qui ne sait où éprouver sa puissance comme le tireur à l'arc ne sachant en quel cercle tirer sa flèche. N'en doutons pas : l'attitude des femmes, comme la religion ou les arts, montre l'esprit d'un État et de son peuple : tout est toujours lié. De sorte que nous pouvons être inquiets de notre nation non seulement en voyant l'actuelle idolâtrie des avatars de la consommation, en regardant la foule se prosterner devant les plus répugnantes des œuvres, mais également en considérant la horde de messalines grossières qui arpentent les rues. La chair est belle, mais le jeu est triste ; tout est montré, rien n'est suggéré ; et le désir se meurt de l'excessive quantité de corps offerts aux regards. Gageons que si Don Juan, par un châtiment des Enfers, se retrouvait à notre époque, il succomberait rapidement d'ennui devant l'absence de défis et de jeux dignes de lui. Ô Femmes, montrez-vous capable de plaire à Don Juan : suggérez et interdisez !

*Insensé, si ce n'est pas pour toi que tu surveilles ta femme, surveille-la du moins pour moi, afin de me la faire désirer davantage. Ce qui est permis n'a pour nous aucun prix ; ce qui ne l'est pas ne fait qu'irriter notre passion.

17 avril 2013

CCCXVI

Le courage de la vérité, la foi en la puissance de l’esprit sont la première condition de l’étude philosophique ; l’homme doit s’honorer lui-même et s’estimer digne de ce qu’il y a de plus élevé. De la grandeur et de la puissance de l’esprit il ne peut avoir une trop grande opinion. L’essence fermée de l’univers n’a en elle aucune force qui pourrait résister au courage de connaître, elle doit nécessairement s’ouvrir devant lui et mettre sous ses yeux ainsi qu’offrir à sa jouissance sa richesse et ses profondeurs.

– Hegel

Pour atteindre l'excellence dans une activité, quelle qu'elle soit, il faut la foi. Ainsi le sportif qui décide de courir trois fois par semaine pendant une heure doit avoir la foi dans les vertus de cette activité, sans quoi il se lassera vite et arrêtera bientôt de dépenser ses forces. Ceux qui commencent une activité quelconque sans cette foi, et ils sont nombreux, finissent par arrêter en gémissant que ce n'était pas fait pour eux. Voilà comment la velléité triomphe de la volonté. Tout ceci devient parfaitement clair lorsqu'on saisit qu'il y a un lien intime entre la volonté et la foi. Pour vouloir vraiment faire quelque chose, il faut le vouloir de toute son âme, c'est-à-dire avoir la foi. Tous les grands sportifs ont foi en leur sport ; tous les grands artistes ont foi en leur art ; et tous les authentiques philosophes en foi en l'esprit. Cette foi n'est pas un simple agrément, un petit plus, un simple tonalisant ; c'est la première condition de l'exercice de l'activité. 

La foi ne se confond pas avec la croyance fausse ou le préjugé, comme le suggère souvent le matérialisme vulgaire qui crie au scandale dès qu'il entend un mot aux connotations religieuses. La foi, c'est une volonté de croire, qui se moque des preuves, qui va contre les preuves, et qui prodigue un élan qui pousse à agir ; autrement dit, la foi est le plus efficace des moteurs, plus puissant que les intérêts ou les passions. Toutes nos grandes actions, celles qui nous rendent fier, trouvent leur source dans une foi ; c'est cette chaleur qui donne sens à nos efforts qui nous rend capable d'être des héros, c'est-à-dire des forces de volonté allant contre l'évidence première de la nécessité extérieure. Pour toutes ces raisons, il n'y a rien de plus édifiant et instructif que la considération d'un champion, quel qu'il soit : sport, morale, science, jeux, il y a dans tous ces domaines des champions qui forcent l'admiration, stimulent, et donnent confiance en nous-mêmes ; ils réveillent notre coeur ; ils donnent envie d'avoir la foi ; ils exaltent notre volonté. On a donc raison de choisir ses héros, pourvu qu'il s'agisse de véritables hommes de volonté, et non de plates idoles qu'on a propulsé par hasard devant tous les regards. 

Nietzsche a tort de se moquer de l'optimisme théorique des philosophes et scientifiques. Toutes les grandes découvertes et les grandes inventions proviennent de cet optimisme. La confiance excessive dans les pouvoirs de la raison a pu égarer plus d'un homme de science ; mais ces erreurs finissent toujours par être rectifiées par d'autres hommes intéressés par la découverte de la vérité. Les sceptiques eux-mêmes servent malgré eux les rationalistes en leur donnant des obstacles, des objections, des limites qu'ils s'empressent allègrement de dépasser par l'effort de la raison. Il est vrai que notre raison a des bornes qu'elle doit éviter de franchir ; je suis kantien et non hégélien ; mais il faut reconnaître que le philosophe doit se mouvoir dans la sphère qui lui est circonscrite en ayant ce courage, cette foi, qui anime l'esprit et qui le conduit à se surpasser toujours lui-même. Sans cette foi, le philosophe piétine avec un esprit desséché, il a des pensées fades, il s'ennuie et ennuie tout ce qui l'entoure. La philosophie rejette par elle-même hors d'elle tous les esprits faibles, qui doutent de l'esprit sans lui avoir au préalable accordé sa confiance. Les mécréants de l'esprit sont condamnés à ne jamais connaître les joies de l'esprit. 

15 octobre 2011

IX

L'erreur de Descartes est de meilleure qualité que la vérité d'un pédant.

  Alain

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Peut-être que ce qui caractérise le pédant est précisément qu'il ne cesse jamais de dire des vérités. Il est fier des vérités ; elles le gonflent ; et le malheur, c'est qu'il n'explose jamais. Descartes pourra dire autant de vérité ou d'erreurs qu'il veut, il sera toujours trop gracieux pour avoir la moitié de la lourdeur du pédant.

11 novembre 2011

XXXVI

Tant de pages, tant de livres qui furent nos sources d'émotions, et que nous relisons pour y étudier la qualité des adverbes ou la propriété des adjectifs !

Cioran

cioran

L'école est devenue un lieu de désenchantement : ce n'est certainement plus là que l'on apprend à aimer l'art. Souvent, j'ai été déçu de travailler en cours sur une œuvre qui m'était chère, car je savais que son étude allait être ennuyeuse, frustrante ; en passant par de vaines médiations, en inventant des schémas conceptuels tordus, en jouant le grammairien surexcité, on saute à côté de l'essentiel, qui se trouve avant tout dans l'expérience directe, dans la confrontation immédiate avec l’œuvre. Peu savent se laisser submerger par la force d'une œuvre ; ils ne s’abandonnent pas à elle, leur entendement opèrent d'inutiles dérivations nuisibles à la compréhension intuitive de l’œuvre. La lecture de la plupart des théoriciens littéraires n'apportent rien, voire entravent l'appréhension des grands textes. Pour comprendre Corneille, il faut le lire et le sentir – ce qui ne semble malheureusement pas toujours aller de soi... 

Ça fait quelque décennies que l'enseignement de la littérature, influencé par les structuralistes, les formalistes, et tous les critiques animés par le lourd démon de la théorie, consiste moins à pénétrer dans le cœur d'un texte afin d'en sentir la force propre, que d'en dégager des concepts inconsistants et emmerdants : parfois, je ne m'étonne pas que le goût de la lecture se perd, vue la façon dont on inculque aux gamins une conception intellectualiste et pédante de la littérature et de l'art en général. Dans un bon cours de littérature, le professeur doit être capable de faire sentir la puissance contenue dans un texte et permettre aux élèves d'essayer de comprendre, grâce à une analyse pertinente dont le but n'est ni de former de mauvais concepts ni de dresser une liste grammaticale absurde, en quoi consiste le génie particulier de l'auteur. D'abord faire sentir la beauté ; ensuite, s'efforcer de la rendre intelligible en y démêlant rationnellement les articulations implicites.

L'analyse formaliste et stylistique n'apportent rien, si ce n'est l'ennui et le désenchantement ; la cible que doit toujours viser le professeur et l'interprète, c'est le sens. Toujours suivre le chemin de l'essentiel et éviter les longues et arides routes superflues. Rien de plus chiant que la narratologie de Genette, froid structuraliste que certains professeurs préfèrent faire lire à leurs élèves plutôt que les ô combien démodés Aristote, Horace, Boileau. Trop souvent l'étude d'un texte littéraire en cours remplace la lecture personnelle, intime, vécue, en un mot, ce que les allemands appellent l'erlebnis (expérience vécue) alors que le cours ne devrait précisément être qu'un éclairant complément permettant de mieux apprécier une œuvre. Ne jamais oublier que la raison d'être d'une œuvre d'art est avant tout le plaisir esthétique : en voyant la tronche de certains profs et de certains élèves, on croirait que la compréhension de l’œuvre d'art est bien plutôt un triste labeur, une besogne tyranniquement imposée, un simple moyen de gagner son pain... Dans l'étude de l'art, nous ne devons jamais séparer la tentative de compréhension de la joie constitutive à la découverte ou à l'approfondissement d'une œuvre. Aujourd'hui, il n'est même plus évident de lire les textes dont on parle : comme si l'on pouvait élaborer un discours intéressant et profond sur une œuvre sans l'avoir au préalable senti soi-même ! Étrange paradoxe que d'aimer, que de vénérer la littérature tout en abhorrant le plus souvent l'étude scolaire de celle-ci... La façon dont Todorov (un sacré ennuyeux lui aussi), a récemment tourné sa veste, avec l'écriture de La littérature en péril, est particulièrement remarquable pour comprendre le vivace problème de l'enseignement de la littérature aujourd'hui.

7 octobre 2011

I

Cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqués.

– Pascal

Leviathan

Ne vous laissez pas confondre par les présomptueux qui se prétendent apolitiques. Par orgueil et confort illusoire, ils n'aperçoivent pas la nature du Politique, qui enveloppe l'animal social de tous les côtés, le colore nécessairement, le plie à sa guise : le Léviathan est un grand déterminateur. Les négateurs du Politique méconnaissent la constitution présente de leur être, ne voient pas leur propre genèse, et négligent leur avenir. C'est être enfermé dans l'ignorance que de refuser d'admettre les déterminations qui nous façonnent comme c'est être prétentieux que de croire à un libre-arbitre tout-puissant capable de supprimer ces déterminations. Il faut combattre cette illusion favorisant la passivité et donc la servitude de l'individu ; les apolitiques pensent affirmer leur liberté en ignorant fièrement l'État, alors que ce faisant, ils s'agenouillent les yeux bandés devant lui : ils sont comme les mouches voulant fuir une chambre et qui finissent par s'écraser grotesquement sur la vitre. L'homme libre est l'inverse des apolitiques : il connaît les rapports entre la Cité et ses citoyens ; il comprend et pose la nécessité des déterminations ; sa force libre, c'est sa raison qui va jusqu'aux racines de tout ce qui l'entoure.

De fait, le refus de l'engagement est déjà un engagement, fort et lourd de conséquences : c'est baisser son épée de citoyen, et s'abriter derrière un bouclier fragile. Que ceux qui pensent pouvoir échapper au Politique le sachent : il est possible, pour les plus habiles, de dompter le Léviathan, mais jamais d'anéantir son océan ; et si la Bête se réjouit de voir les citoyens sourds à ses pas, c'est parce qu'elle pourra plus aisément cracher son feu déterminateur. Sa flamme peut être belle et agréable, chauffer les cœurs attiédis, éclairer de nouveaux chemins, mais elle peut également aveugler les hommes et consumer ses terres. Le Politique est la sphère naturelle de l'homme ; c'est son cadre nécessaire, le lieu où se joue le combat de son épanouissement ; le rejeter, c'est dédaigner son salut et livrer sa béatitude aux aléas d'un dangereux champ de bataille.

La compréhension du Politique, en tant qu'elle permet la connaissance de soi, de l'autre, et d'une large part du monde, est une joie ; elle donne une lumière qui guide l'individu dans son aventure quotidienne. Les soi-disant apolitiques qui refusent lâchement de comprendre ce qui les entoure sont dans un perpétuel état de stupéfaction devant les événements qui ne peuvent pas être esquivés : ils sombrent dans l'abattement, l'indignation et le ressentiment comme les misanthropes qui sont sans cesse déçus par les hommes du fait de leur incompréhension de la nature humaine. Le Politique est à l'image de la vie, c'est un mouvement ; les vrais guerriers avancent le sourire aux lèvres, parce qu'ils ont sondé le fleuve qui les mène ; et ils savent que la sagesse est un joyeux combat toujours recommencé.

23 novembre 2011

XLVIII

L'amour humain ne se distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines : la caresse et le baiser.

Pierre Louÿs

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On voit la différence qualitative entre l'animal et l'être humain jusque dans la manière d'atteindre la volupté amoureuse ; on ne le souligne jamais assez. Etenim, quid corpus possit, nemo hucusque determinavit. Avec l'être humain, tout devient art : sa force vient de sa volonté de dépasser la simple survie : il invente un art de manger, il invente le vin, il invente l'art d'aimer ; l'artifice lui est naturel, à l'homo faber.

La littérature – après la vie elle-même, n'oublions jamais de brûler nos livres – est la mieux placée pour nous faire sentir la sensualité et l'érotisme ; elle ne l'a pourtant, à mon goût, pas assez fait. J'ai une pensée pour celle dont Platon disait qu'elle était la dixième Muse, et dont il ne nous reste, sur les 12000 vers, que des ruines éparses. Pierre Louÿs, qu'on recommence un peu à lire aujourd'hui, a su être l'héritier de la pure littérature érotique grecque ; il est dommage que les adolescentes ne le lisent plus comme avant. Dans Aphrodite, et malgré les défauts importants de ce roman, nous sentons ce que peut le corps : comment ne pas rêver de la belle Chrysis ou, mieux, de l'ingénuité de Bilitis ? Il ne serait pas étonnant que les lecteurs de cet érotomane comme il n'en existe plus se multiplient (il est d'ailleurs évident qu'un certain nombre de ses textes ne pourraient aujourd'hui être publiés). J'avais commencé à lire Si le grain ne meurt uniquement à cause de mon désir de découvrir ce que Gide pouvait raconter de Pierre Louÿs ; j'y avais heureusement trouvé beaucoup d'autres choses plaisantes et surprenantes, comme dans toutes les grandes œuvres. 

19 juillet 2012

CCLXXXVII

Plus je vais, et plus je pense qu’on ne devrait peut-être commencer à écrire que vers quarante ans. Avant, rien n’est mûr, on est trop vif, trop sensible, pour ainsi dire, et surtout on aime encore trop la littérature, qui fausse tout.

– Léautaud

Deux questions s'imposent : d'abord, que fait-on en attendant d'avoir quarante ans ? Ensuite, comment peut-on être sûr de ne pas rendre l'âme avant la quarantaine ? Le cas tragique de Simone Weil fait réfléchir. Je fus réellement indigné lorsque je découvris, coup sur coup, et son potentiel unique, et la brièveté de sa vie. On devrait pouvoir sacrifier des bonhommes inutiles pour que Dieu fasse vivre les grands de ce monde. J'aurais tout fait pour que Simone Weil vive et épanouisse sa pensée prometteuse. Il est scandaleux qu'une femme aussi prodigieuse meure à 34 ans tandis que tant de salauds et de connards croupissent dans leur basse existence jusqu'à leur centième année. La tragique mort prématurée de Simone Weil est presque du même ordre que celle, encore plus abominable, de Pergolèse et de Mozart. Nous ne pouvons pas nous empêcher de nous poser ces questions : qu'aurait-elle écrite ? Comment aurait-elle analysé l'après-guerre ? Si elle eût vécu davantage, je suis persuadé qu'elle eût écrasé par la supériorité incontestable de son oeuvre toutes les billevesées d'un Sartre, dont on s'aperçoit aujourd'hui qu'elles ne valent pas grand chose une fois la mode passée. D'ailleurs, même sans avoir vécu davantage, elle surpasse tous ces intellectuels prétentieux qui pullulaient déjà à son époque.  

Bref, il est par là évident qu'il faut se garder de toute attente prolongée, et que l'empressement d'agir n'est point un signe d'impatience immature, mais qu'elle correspond à une nécessité vitale de l'oeuvre en construction. Je me réjouis que Balzac n'ait pas médité davantage sur la Comédie Humaine et qu'il se soit dépêché, au malheur de son estomac inondé de café, de la construire chaque année avec autant de vélocité ; le temps était compté. Est-ce après quarante ans que nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes ? C'est probable, quoiqu'il ne puisse y avoir de règle générale en cette matière. Rousseau n'était pas grand chose avant quarante ans ; Proust entreprit la rédaction de la Recherche alors qu'il avait 37 ans ; et les oeuvres de jeunesse de Flaubert, bien que remarquables, ne sont rien à côté de ses oeuvres de maturité. Les contre-exemples existent, mais sont tout de même moins nombreux. Il faut dire aussi que tout le monde n'atteint pas la maturité au même rythme ; n'est pas Victor Hugo qui veut. Par ailleurs, il est nécessaire de se souvenir à chaque circonstances que l'attente est presque toujours une mauvaise solution ; l'attente, c'est le début du renoncement. Au contraire, il faut toujours agir, malgré les erreurs inévitables, malgré la médiocrité difficilement supportable de l'action ; ce n'est qu'ainsi qu'un véritable progrès peut voir le jour en soi-même. Car on peut aller vers ses quarante ans en n'ayant presque pas avancé depuis ses vingt ans ; j'ai même observé des êtres qui ont manifestement davantage reculé qu'avancé au fil des années ; aussi, ils attendaient le moment d'agir. La sagesse, qui est la clef de toutes nos réussites, la source de toutes nos belles oeuvres, consiste justement à saisir le bon moment dès que possible, c'est-à-dire tous les jours. La patience n'est point dans l'attente rêveuse d'un chimérique moment opportun, d'un vague messie n'arrivant jamais, mais dans la persévérance dans l'effort réalisé tous les jours pour poursuivre son idéal. Les débuts sont décevants, certes ; toutefois, consolons-nous, car la récompense est à la mesure de la peine fournie. 

18 octobre 2011

XII

Un beau visage est le plus beau des spectacles ; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle qu'on aime.

– La Bruyère

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Notre perception est si sensible. Elle comporte un pouvoir qu'on remarque souvent et qu'on exagère presque jamais, tant est fort chez l'homme les affections provoquées par les sens mêlés avec l'amour. La nature est belle ; les sculptures, les peintures, les portraits font rayonner la beauté du monde ; mais toutes ces appréciations esthétiques sont en deçà de la perception d'un être amoureux. C'est que lorsque nous aimons, les conditions pour jouir d'un objet sont immédiatement présentes ; elles vont de soi ; et sans médiation aucune, sans les retards que donnent l'entendement, nous palpons la beauté de celle qu'on aime.

Cette beauté est souvent oubliée dans tous les ouvrages d'esthétiques ; ne pourrions-nous pas lui donner une place, une place qui ne serait pas indigne de son influence véritable dans la perception humaine ? Cette sensation, qu'elle prenne la forme visuelle, auditive, tactile – ou tous les sens à la fois, notre perception n'est pas pure – est unique ; c'est lorsque nous voulons la décrire que nous sentons le mieux la faiblesse du langage : et ceci, parce que cette sorte de perception est plus singulière qu'aucune autre. Qu'il est aisé de décrire l'émotion que nous donne une œuvre d'art, après nous être essayés à exprimer la multiplicité de sensations diverses qui se déroulent, qui courent, qui se mélangent lorsque nous voyons l'objet aimé ! L'art n'a que trop raison d'essayer, avec les moyens limités qui sont les siens, d'atteindre l'expression de ce sentiment – ou plutôt de cet agencement complexe d'émotions en mouvement permanent.

Je crois que La Bruyère rend ici – dans cette susurration que avons tous envie de partager avec quelqu'un – un hommage à la puissance de la diversité des êtres qui nous entourent, ainsi qu'à ce potentiel d'émotions qui peut soudain se décharger sur une seule personne, avec toute l'énergie que peut accumuler, puis déployer, un regard, une écoute, un toucher. Les vibrations de l'âme honorent la vie.

19 octobre 2011

XIII

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,

Dont par le doux rapport les âmes assorties

S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer

Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

– Pierre Corneille

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Le charme est invisible. Sa puissance ne serait pas telle si son mécanisme était dévoilé, facilement analysable ; au contraire, le charme se nourrit du mystère, il s'exerce à des vitesses variables, c'est un mouvement qui aime à être imperceptible. On sent que le mouvement est là, mais on ne sait par où il passe, on ne peut deviner ses sphères d'actions ; toujours en mouvement, le charme avance, fait se développer une attirance qui plus souvent qu'on ne le pense est instinctivement réciproque ; le charme pique les âmes, pique l'un et pique l'autre, il les fait croire à une harmonie et les pousse à bâtir un édifice ensemble. Peu importe que le charme naisse de l'imagination et qu'il ne soit pas fondé sur des qualités toujours objectives ; son influence n'en est pas moins forte, pas moins belle surtout ; et l'imagination, si elle est maîtresse d'erreur et de fausseté, est aussi une déesse de joie et d'activité.

La sympathie, prise au sens fort, est magnifique. Rien n'est plus beau que deux êtres qui s'accordent – et peu importe si cet accord est fondé sur le fantasme ou le délire ! Ce sont ces sympathies qui nous font parfois crier, avec Spinoza, homo homini deus. La sympathie est souvent brève, mais celle-ci doit être jugée comme l'on juge d'une existence, sur le critère de l'intensité, et non de la temporalité. Que le charme prenne fin, cela n'a guère d'importance ; celui-ci s'efface en douceur, comme l'écume doucement s'efface dans l'océan. Comme la musique, le charme – car la musique est essentiellement charme – donne raison à l'existence, c'est une approbation sans condition. Dionysos est la figure du charme ; la sympathie entre deux êtres est l'une de ses plus puissantes pratiques. Pour expérimenter le dionysiaque, il suffit de jouir, en brisant toutes les amertumes qui peuvent se glisser en nous, du mouvement créateur qui fait subrepticement entrelacer deux êtres.

30 octobre 2011

XXIV

Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout.

– Guy de Maupassant

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Oui ; aussi, lorsque nous embrassons, c'est souvent que nous ne savons que dire ou que faire ; nous sommes conduits au baiser. Je parle des baisers trouvant leur source dans la passion véritable, où les mots attraction, attirance, désir, fascination ont réellement un sens. En ce cas, le baiser, et surtout le premier, est à la fois inattendu, car imprévisible, et nécessaire ; nous nous demandons ce que nous venons de faire, nous essayons en vain d'en peser les conséquences – il est trop tard, nous sommes embarqués. Où ? Pour aller où ? Nous ne savons pas ; surtout nous ne savons pas ; mais nous y allons, et le chemin arrière n'est déjà plus envisageable.

Je relis cette phrase, et je trouve que ce qu'on y sent, c'est la supériorité de l'expression corporelle sur l'expression discursive ; en amour, le logos est vaincu d'avance, c'est le corps qui triomphe. La séduction préparée peut se faire avec des mots, soit ; mais quand l'amour réalisé commence, quand la passion joyeuse s'effectue tout de bon, le logos s'efface presque complètement pour laisser faire le corps. D'où l'on voit que dans le début de la passion réalisée, les récents amants heureux ne se parlent pas : en parlant, ils diraient à la fois trop et pas assez ; seules les lèvres, les regards aussi, et les sourires peuvent permettre une adéquate communication avec l'aimé. Les hommes à femmes souvent ne font que causer ; aussi, ils ne sentent pas l'amour véritable, l'amour heureux : leur plaisir vient uniquement du sentiment de victoire, et ils parlent, logifient frénétiquement pour glorifier cette victoire, ce qui les protège momentanément de l'ennui.

Un baiser se sent et ne s'explique pas ; un baiser ne se déplie pas ; il garde sa forme, il est beau, il est fier de sa nécessité, il chante les charmes de l'intuition plutôt que ceux du logos ; il est fort tel qu'il est, et c'est pourquoi il demeure si bien dans les souvenirs, si chatoyé, tandis que les belles phrases, vites dépliées et modifiées en soi, se perdent petit à petit dans notre intériorité.

4 novembre 2011

XXIX

Avec une femme, l'amitié ne peut être que le clair de lune de l'amour.

Jules Renard

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J'ai souvent eu des réflexions similaires, et j'aboutissais à des conclusions de ce genre, quoi que plus nuancées. Nous ne sommes pas en permanence des bêtes sexuels, et nous ne songeons pas qu'à nourrir notre désir lorsque nous fréquentons des personnes du sexe opposée, certes ; mais il faut être idéaliste, et manquer de sincérité, si nous nions que nous nous comportons différemment selon le sexe de la personne devant qui nous sommes. Toujours l'attraction du physique joue un rôle dans notre comportement, même si nous connaissons cette personne depuis longtemps et que nous la considérons comme une sœur sacrée ; jamais notre relation n'est purement amicale, sans arrières-pensées, sans consciente ou inconscientes pulsions qui font, dans l'esprit au moins, dériver le cadre strictement amical de la relation. Dans la Règle du jeu, de Renoir, on voit comment toutes ces relations apparemment pures finissent... Quiconque est attentif à ses rêves constatera combien ses amis de l'autre sexe peuvent se retrouver dans des situations où l'amitié est de loin dépassée : j'ai souvent été surpris par ça : « Quoi !? Georgette (pour utiliser ce magnifique prénom passe-partout qu'aimait utiliser un ancien professeur de grec) !? Qu'est-ce qu'elle foutait là, et surtout, pourquoi est-ce que je lui faisais ça, dans ce lieu bizarre ? »

Pour autant, je fais deux nuances à la vérité de la phrase de Renard. D'abord, cette idée n'est opératoire que pour les femmes avec lesquelles nous avons un tant soit peu d'attraction physique ; personne ne soutiendra qu'il puisse y avoir un quelconque début de lumière amoureuse avec des vieilles retraités séniles ou des jeunes truies sans charme aucun. Ensuite, je crois qu'il peut y avoir de l'amitié entre homme et femmes, malgré cette attirance secrète : simplement, cette amitié n'est pas pure, elle est composée par des éléments d'ordre sexuels, par du charme, par de la curiosité, de la fascination, voire par une plus ou moins puissante cristallisation. L'amitié pure, dans le sens où elle n'est que cette jouissance entre deux esprits et deux corps sans désir l'un pour l'autre, n'existe qu'entre personnes du même sexe – et encore ! On n'oublie pas les mœurs de l'antiquité et la porosité naturelle des catégories du désir humain...

Tout de même, c'est ce qui rend la fréquentation des femmes plus intéressantes que celles des hommes, car l'amour, ne serait-ce que son clair de lune, est plus intéressant, plus fécond pour l'esprit (comme Proust ne cesse de le souligner) que les amitiés prévisibles faites de bonhomie, de joies trop candidement partagées ; il n'y a pas dans l'amitié cette part d'ombre fascinante, ces côtés mystérieux par où peuvent surgir des pensées et des actions inattendues. Et nos femmes ne devraient pas s'inquiéter de ce clair de lune : il est innocent, vient avant tout de l'esprit, et ne se manifeste que rarement par des actes effectifs. 

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