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Scolies
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20 juillet 2012

CCLXXXVIII

Mais la voici qui vient, l’éclat d’un tel visage

Du plus constant du monde attirerait l’hommage,

Et semble reprocher à ma fidélité

D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

– Corneille

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La nature est un temple où de vivantes prêtresses se laissent parfois admirer par les amoureux du Beau. Les fleurs sont variées ; chacune offre un attrait différent ; et il serait sot, presque immoral, d'en cueillir une pour subitement oublier toutes les autres après. D'accord, toutes ne peuvent être cueillies ; mais toutes les belles fleurs peuvent être contemplées. Apprécier le beau à sa juste valeur est moins un luxe qu'un devoir ; c'est du moins ce que m'indique ma conscience morale, qui est infaillible, parait-il. Je sens que je dois respect à ces rares femmes dont la beauté surpasse toutes les autres ; et si mon corps ne se prosterne pas devant un tel échantillon supérieur de la nature féminine, mon esprit lui rend tous les hommages dont il est capable. En cela, je crois aimer la nature plus que d'autres, qui se ferment volontairement les yeux, par peur sans doute de ne pouvoir empêcher de métamorphoser un légitime plaisir esthétique de l'esprit en frustration du corps tristement impuissant devant ces fleurs mouvantes impossibles à cueillir par un simple geste volontaire. La beauté exige l'attention et heureusement l'obtient presque toujours. Trop souvent méprisée, la beauté féminine est l'une des grâces de ce monde, et constitue peut-être une meilleure preuve de l'existence de Dieu que l'enchevêtrement fantastique des millions d'espèces d'insectes fourmillant dans le monde. Certes, elle est en grande partie un don ; mais il faut dire aussi qu'une femme née avec de belles formes mais qui ne sait pas les mettre en valeur ne saurait être belle. Il y a toujours une part de travail, c'est-à-dire d'artifice dans la beauté féminine ; sans l'art, la beauté naturelle est invisible. Célébrer une belle femme, c'est donc non seulement saluer l'oeuvre de la nature qui a su engendrer une créature aux formes bien agencées, mais également l'oeuvre artificielle de la femme qui a su, grâce aux vêtements, maquillages, coiffures et autres apparats, élever le corps nu en un bel objet digne des regards et des hommages. Ces réflexions font voir qu'on ne saurait aimer la beauté féminine sans aimer une multiplicité de femmes, quoique ce devoir de contemplation n'exclut ni la préférence, ni la fidélité, du moins prise en un certain sens. La résistance des yeux est vaine devant une belle fleur, et l'abandon de soi face à la beauté est le relâchement le plus pardonnable de tous.

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8 juin 2012

CCXLVI

Un nom, c'est tout ce qui reste bien souvent pour nous d'un être, non pas même quand il est mort mais de son vivant.

– Proust

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Pour une fois, Proust étonne par son optimisme. Combien de fois serions-nous rassurés si nous parvenions à retrouver le nom d'une personne qui n'est pour nous ni un visage, ni une personnalité, mais à peine une fonction sociale interchangeable, une évocation curieuse, contingente et éphémère, une ombre fade de notre mémoire vacillante ? En cherchant ainsi un nom, on s'aperçoit que le temps a fait complètement s'estomper une figure humaine ; celui qui était il y a des années présent dans le monde, qui est toujours notre monde, n'a désormais qu'une pâle et minuscule existence  sans valeur. Le frisson que suscite ce genre de pensée vient de notre étonnante capacité à enterrer naturellement certaines de nos connaissances, sorte de lente mort par la pensée. 

30 décembre 2011

LXXXV

La fin du monde... Dieu se retourne et dit : j'ai fait un rêve.

Paul Valéry

dieu 

Puis, animé et encore émerveillé par ce que sa puissante imagination lui fit voir dans son long sommeil, il se parla ainsi à lui-même : « Ce songe me plaît. Déjà, dans le passé, j'avais rêvé de plus d'un monde insolite, où des éléments incongrus s'entrechoquaient en permanence, où la variété des couleurs formaient des images plaisantes, où des créatures sauvages se déchiraient en permanence ; et, ayant toujours aimé regarder fièrement mes extraordinaires inventions, ces rêves dans lesquels je m'amusais à créer et à contempler des mondes me ravissaient davantage que ceux, non moins longs et intenses, qui me faisaient gaiement côtoyer d'autres dieux imparfaits, séduisants personnages aux mille apparences différentes, que je me plaisais, entre deux banquets, à combattre, à aimer, à défier et à enconner.

«Mais ce rêve, sur bien des points, diffère des autres. Par ma vigoureuse imagination, à la fois imprévisible et ordonnée, je créai un drôle d'univers en expansion perpétuelle qui reposait, dans sa profondeur, sur une matière fluctuante composée d'une infinité d'atomes défiant les lois habituelles du temps et de l'espace ; jamais je n'eus tant d'audace, jamais l'un de mes mondes n'eut de fondements plus gracieusement complexes ; et je suis heureux de constater que mon éternité et mon omnipotence ne m'empêchent pas de me surprendre, de temps à autre. Je fis une très belle planète, ni trop uniforme ni trop disparate, illuminé par un astre captivant et réconfortant ; et, sur la Terre – ainsi fut nommée mon œuvre –, outre une grande variété de végétaux et d'animaux, j'y fis naître les hommes, sans aucun doute la plus étonnante de mes créations.

«Les hommes apprirent à se tenir debout, et, en même temps, à s'élever et à aller de l'avant. Ils firent des civilisations ; ils inventèrent des idoles ; ils crurent me trouver. Je riais de bon cœur en contemplant leur aveuglement ; je me moquais du déchaînement désordonné de leurs passions individuelles et collectives. En revanche, c'était de la fierté que je ressentais, une fierté qui me rehaussait moi-même, lorsque je les vis, quelque fois, réussir à triompher de leurs caprices stériles, domptant leur énergie et les forces du monde, prenant conscience du pouvoir de leur raison, croyant en leur volonté, créant à leur tour ; et, plus qu'eux encore, j'aimais, entre autres, les pyramides d'Égypte, les progrès des mathématiques, les dialogues de Platon, les victoires d'Alexandre, les chefs-d'oeuvre du Corrège, les aventures de Don Quichotte, et les symphonies de Mozart. Faibles et laids pour la plupart, il n'en est presque aucun qui ne connut, grâce à la force des passions et le charme de leurs semblables, de ces moments où leur âme vibrait toute entière, faisant resplendir la puissance contenue en eux sans qu'ils le sussent ; le spectacle de ces éruptions soudaines me réjouissait toujours ; les voyant forts et radieux, une joie solaire s'emparait de moi ; et, je l'avoue, plusieurs fois, observant, curieux, leurs intrigues et passions amoureuses, le je-ne-sais-quoi rayonnant de certaines femmes charmantes, malgré mon omniscience, me rendait fou d'amour.

«Cette humanité qui eût pu s'élever encore dans la puissance et dans la beauté finit par se gâter ; et c'est sans doute la vision désagréable de leur déchéance qui mit un terme à mon rêve et à mon sommeil. Si les hommes se dégradèrent, ce ne fut que pour une seule raison : alors que tout le leur indiquait, ils ne surent pas comprendre qu'ils étaient mon ombre ou que j'étais la leur, et que la source de la lumière, je veux dire de la beauté et de la puissance, n'était pas à chercher ailleurs qu'en eux-même. Ils ne virent pas qu'ils étaient les seuls dieux de ce monde, et ne remarquèrent pas que, pour une fois, subtil œil invisible, je me tenais en retrait à l'intérieur du monde lui-même. Michel-Ange représenta l'erreur de l'humanité ; il me sépara de l'Homme, alors que je ne cessais de toucheur son doigt – que j'étais le doigt de l'homme lui-même... S'ils eussent pris conscience de leur force, s'ils eussent appris à aimer et à célébrer leur propre grandeur, leur élévation sans fin eût été magnifique, et mon rêve le plus bel événement de ma longue éternité. Comme moi, ils auraient dû comprendre qu'ils n'avaient pas de Père ou de quelconque transcendance qui les dépassât, et n'auraient pas dû ignorer, par dépit et défaitisme, la source absolument immanente de leur puissance. Mais ce n'était qu'un rêve, et il eût été trop beau que ma seule fantaisie conduisît ces parcelles de moi-même jusqu'à la réalisation de la perfection. Mon songe était le reflet de ma puissance ; les hommes ne virent pas le miroir.

«Et pourtant eux aussi, dans leurs rêves, voyaient leurs ombres et leurs reflets s'agiter ! »

30 juin 2012

CCLXVIII

Νοῦς ὁρᾷ καὶ νοῦς ἀκούει, τἆλλα κωφὰ καὶ τυφλά.

– Platon

Platon

La perception et le jugement, ces notions essentielles de la philosophie, ne se comprennent pas du tout si l'on ne considère que le rôle des sens ou que l'on néglige le rôle de l'entendement. Tous les philosophes dignes de ce nom l'ont compris et ont insisté sur le rôle primordial de l'entendement dans le jugement. Mais il n'y a nul besoin de lire de vastes traités pour comprendre ce point majeur ; il suffit de se laisser instruire par notre expérience quotidienne, riche en petites illusions amusantes et formatrices. Ainsi, comme l'entendement n'entend que ce qu'il veut entendre, il entend la sonnerie du téléphone portable lorsque nous attendons un problème au moindre petit bruit pouvant ressembler à la sonnerie ; ainsi, comme l'entendement ne voit que ce qu'il veut voir, il voit partout une personne aimée dans la rue lorsque nous songeons à celle-ci. Le coeur du jugement est ainsi dans l'interprétation que fait l'entendement des informations données par nos sens, et c'est tous les jours que nous le remarquons.


*L'entendement voit, l'entendement ouït, tout le reste est sourd et aveugle.
17 juillet 2012

CCLXXXV

Chacun a ce qu'il veut.

– Alain

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Voici l'une des idées les plus récurrentes, les plus fortes, les plus difficiles à accepter d'Alain. Le premier mouvement est de croire à un optimisme un peu naïf ; mais jamais il ne faut s'arrêter à la lecture la plus basse d'un grand auteur, il faut creuser, aller plus loin, méditer là-dessus à partir de son expérience personnelle, et écouter les arguments. Dans les propos, Alain est très rapide ; il veut ébranler le lecteur, le pousser à la réflexion ; d'où des assertions abrupbtes : "Chacun a ce qu'il veut. La jeunesse se trompe là-dessus parce qu'elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or, il ne tombe point de manne ; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui atend, que l'on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper." 

C'est seulement en pensant correctement la volonté que l'on peut parvenir à cette puissante idée. Vouloir, ce n'est pas rêver. Beaucoup de personnes rêvent d'être riche ou d'être célèbre sans le vouloir ; cette distinction est fondamentale et éclaire tout. En y songeant bien, on s'apercevra que la grande majorité de nos accusations contre le destin sont injustes et que nous sommes les seuls responsables de notre léthargie. De nombreuses fois, nous désirons vaguement quelque chose, nous voulons à moitié, nous n'embrassons pas l'objectif par tous ses côtés. Ainsi on ne peut pas vouoir être parent et se lamenter injustement sur le sort parce qu'on est réveillé au milieu de la nuit par les pleurs de son gosse. Vouloir un enfant, c'est vouloir également tous les inconvénients qui vont avec, sinon, la volonté n'est pas totale. Il est forcément stérile de rêver de devenir politicien en refusant le jeu des mondanités, de la flatterie, et de l'art de ramper. La nécessité extérieure résiste rarement à l'homme voulant fermement quelque chose. Tous ceux qui veulent réellement l'agrégation l'auront ; mais aussi, bien peu la veulent réellement. Alain, maître implacable, chasse au loin les rêveurs plaintifs pour louer les hommes heureux d'avoir voulu quelque chose de toute leur âme. 

 

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3 juin 2012

CCXLI

D'après certaines études scientifiques extrêmement pointues, il est pourtant démontré que le voisinage régulier d'un poétophile, que ce soit sur le lieu de travail, dans les transports en commun ou dans un quelconque espace de restauration collective, augmente de trente à cinquante pour cent les risques de crétinisme précoce et de dégradation de l'esprit critique.

– Philippe Muray

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L'occupation principale du poète est d'adhérer au monde. Déjà, les premiers poètes, qui n'avaient pas les vices insupportables de ceux d'aujourd'hui, chantaient le monde, célébraient toutes ses beautés et transformaient leurs souffrances en sources de jouissance esthétique. Le poète est celui qui du négatif fait toujours du positif ; en quoi il s'oppose au romancier qui, lui, au contraire, est censé creuser le négatif. L'évocation de la Comédie humaine ou des Rougon-Macquart suffit pour éclairer ce contraste. 

Le poète a, en général, une philosophie bien particulière. D'ailleurs, les poètes contemporains se contentent rarement d'écrire leurs galimatias amphigouriques ; ils proposent de surcroît des théories, évidemment foireuses, sur leurs propres oeuvres. Ainsi, le pseudo plotinisme de l'innénarable Yves Bonnefoy, avec ses élans pathétiques vers le monde, conduit par la sacro-sainte intuition qu'invoquent toujours les théoriciens en manque de connaissances claires et distinctes, est tout à fait conforme à sa poésie aussi pompeuse qu'inintelligible, aussi prétentieuse que ridicule. Surtout, le cas Bonnefoy, qu'on ne doit évidemment pas généraliser à tous les autres poètes, montre une tendance fâcheuse du poète ou du poétophile à vouloir s'envoler vers je ne sais quelle nuée poétique, là où le monde est tristement enchanté, pauvre d'une sotte naïveté. Le métier du poète est de célébrer, non de critiquer ; aussi, il n'est pas étonnant que les fêtes de la poèsie se multiplient chaque année en nous imposant des phrases d'un lyrisme douteux sur les murs de nos villes, comme si ces derniers n'étaient pas assez pourris par des pollutions humaines de toute sorte, alors que les romanciers, semble-t-il, sont plus réticents à s'adonner franchement au festivisme ; ceux-là, au moins, font semblant de critiquer la socièté dans laquelle ils vivent. 

Fréquenter un poète, c'est devoir supporter des cris d'extase à n'en pas finir sur absolument tout et n'importe quoi ; c'est résister aux éclairs de fulgurance que cherche à nous faire partager cet idolâtre des mots métaphorisant les choses ; en un mot, se tenir à distance des poètes, c'est vouloir ne pas s'enfoncer dans les dégeulasses miasmes poétiques d'un être toujours en quête de lui-même et de la nature, évidemment vue sous son étroit petit angle personnel. En plus, ils n'ont presque jamais d'humour.  

 


4 mars 2012

CL

 Le refrain : "soyons sobres", leur donne des nausées comme aux ivrognes la tisane.

– Saint-Augustin

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Réfutation implacable de Saint-Augustin à partir de mon propre cas : j'aime la tisane ; or, je suis un ivrogne ; il n'est donc point vrai que tous les ivrognes n'aiment pas la tisane. Donc Saint-Augustin a tort, comme sur tout le reste.

22 décembre 2011

LXXVII

Nusquam est, qui ubique est.*

– Sénèque

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Les harangues des cosmopolites se multiplient et leurs arrogantes exhortations ne sont pas loin de devenir des commandements. Les raisons de ce besoin malsain de dépasser les frontières, de cette peur presque comique de toute forme d'enracinement, de cette étrange envie d'être partout et d'inventer des vertus à un nomadisme de pacoltille, sautent aux yeux de quiconque comprend un tant soit peu les fondements sur lesquels reposent notre société moderne ; et il suffit d'avoir une petite idée de la logique du capitalisme pour comprendre que l'application du libéralisme économique ne pouvait qu'aller de pair avec le développement d'une idéologie favorisant et légitimant son fonctionnement. Il n'est pas de bon ton aujourd'hui de tenir à sa culture, à son pays, à sa terre, ou même à sa langue ; les fiers cosmopolites surveillent attentivement les citoyens qui aiment par trop certaines de leurs particularités, et font apparaître les spectres dissuasifs de la Xénophobie, du Racisme, de la Fermeture et du Maréchal Pétain, dès qu'ils aperçoivent un début de rejet de leur dogme mondialiste.

L'homme a besoin d'avoir son sol pour s'épanouir ; cette terre nourricière, ce sol, pris au sens fort, signifie l'ensemble des particularités auquel l'homme est lié et par lequel il se nourrit, s'élève, et construit. Il doit s'approprier la terre sur laquelle il bâtira, la langue avec laquelle il pensera, la culture qui le guidera ; sans quoi sa puissance ne s'appuie sur aucune matière solide, ce qui revient à sombrer dans une sorte de rêverie inconsistante et à se laisser emporter par un absurde flux continu à partir duquel l'homme, devenu larve passive, ne peut rien bâtir ; et l'homme, pour s'épanouir, doit dépenser ses forces en bâtissant. Bâtir, c'est, à travers des moyens qui nous sont propres, rendre effectif un projet ; c'est diriger sa puissance vers un but que l'on s'est fixé et avec nos matériaux ; c'est, en accomplissant volontairement un objectif précis, donner une une direction à sa vie. Les cosmopolites modernes, n'ayant aucune matière stable, ne peuvent rien bâtir de solide.

Il faut toujours bâtir, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible poids de la vanité qui brise vos désirs et vous précipite vers le néant, il vous faut bâtir sans trêve. Mais bâtir quoi ? Une chaumière, une famille, ou vous-même à votre guise, mais bâtissez ! Et si quelque fois, dans la construction d'un palais, dans l'arrosage des fleurs, vous vous endormez, l'énergie déjà diminuée ou disparue, demandez à votre terre, à votre mer, à votre enfant, à votre oiseau, à votre cabane ; à tout ce que vous nourissez, à tout ce que vous maîtrisez, à tout ce que vous aimez, à tout ce que vous soignez, à tout ce que vous entretenez, demandez que faire de votre énergie. Et votre terre, votre mer, votre enfant, votre oiseau, votre cabane vous répondront, il est temps de bâtir ; pour ne pas être les esclaves martyrisés de la vanité, bâtissez, bâtissez sans cesse une chaumière, une famille, vous-même, à votre guise. (Oui, le plagiat est à la mode, il paraît).

*C'est n'être nulle part que d'être partout

21 décembre 2011

LXXVI

Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche.

Michel Audiard

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Les intellectuels doivent toujours se méfier de l'attrait des chaises et des fauteuils ; et c'est à juste titre qu'on se moque de ces scribouilleurs éternellement assis, au sens propre, mais également au sens figuré. J'appelle assis tout homme qui se réfugie dans son confort en négligeant d'exploiter ses forces ; j'appelle assis l'homme qui se contente de ce qu'il a pour vivre tranquillement sa vie, qui se réfugie dans une passivité morne, qui ne se lève jamais pour essayer de saisir l'horizon ; ignorant toute forme de volonté, il mène la terne vie d'un automate se rouillant pitoyablement au fil des années.

« Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie,

Toujours pour ces gens-là cela n'est point hideux ;

Ce canard n'a qu'un bec, et n'eut jamais envie

Ou de n'en plus avoir ou bien d'en avoir deux. »

Je vois beaucoup d'automates (c'est-à-dire des faignéants toujours assis, des lugubres vélléitaires présomptueux, des très longs et très suffisants fleuves tranquilles, des radins de l'énergie fiers de la petitesse de leur désir) parmi les professeurs. Je ne trouve rien de plus indigne que ces professeurs, assez nombreux, qui refont la même leçon chaque année au grand plaisir des redoublants, ne voyant sans doute pas l'intérêt de traiter d'une façon différente un sujet déjà étudié par le passé, pris de désarroi lorsque le programme vient à changer, et qui parfois ne prennent même pas la peine de réciter leur ennuyeux cours, mais se contentent de le lire, sans honte, assis devant toute la classe, comme s'il y avait un quelconque intérêt pour un élève à écouter un professeur lire son texte pendant des heures ! Et je n'estime pas beaucoup ces professeurs ayant choisi leur métier, se plaignant et geignant sans cesse, incapables de se donner les moyens d'accomplir leur vocation – mais qui enseigne encore par vocation ?

Je ne peux m'empêcher de penser qu'un insignifiant rat de bibliothèque (ou qu'une larve croupie toute la journée devant sa télévision, on s'asseoit et on s'encroûte dans la passivité comme on peut) ne vaut pas beaucoup mieux qu'une vigoureuse racaille qui elle, au moins, bouge son cul pour semer la merde.

7 décembre 2011

LXII

Il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même.

Montaigne

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On trouve dans le dixième chapitre du troisième livre des Essais, intitulé De mesnager sa volonté, les fondement de l'individualisme vrai et fort. Non pas l'individu isolé en lui-même pour des raisons toutes négatives, peur, haine de l'autre ou amour-propre démesuré ; non pas le repli du ressentiment, de l'égoïsme, c'est-à-dire, en somme, de la faiblesse ; mais l'individu honoré dans sa force propre, l'individu en tant qu'ipséité fièrement irréductible, exigeant qu'on respecte son unicité et son besoin d'avoir un espace et un temps réservés à lui-même. Montaigne ne cesse de répéter, à la suite de Sénèque, qu'on gaspille ce que nous avons de plus précieux en s'abandonnant aux autres, à leurs demandes, à leurs idées ; ce dont il ne faut pas déduire que la sagesse consiste à rester caché dans sa fragile tour d'ivoire, puisqu'il faut bien se prêter aux autres ; mais entre se prêter et se donner, entre honorer ses tâches et l'abandon total de soi dans une cause, il y a une distinction à faire et à refaire toujours, dans chaque situation.

Ce sont souvent les hommes qui cultivent le mieux l'amitié qui sont aussi, ce qui peut sembler paradoxal à première vue, ceux qui sont le plus attentif à la conservation de leur être propre : Montaigne, bien entendu, mais qu'on songe à Brassens, dont les chansons font autant l'éloge de l'amitié fidèle que de l'individualité irréductible. Il s'agit de se comporter avec les autres en ayant le sens de la distance : être un peu radin avec son temps ; comprendre les vertus de l'obscurité et du silence ; aider ses connaissances prudemment, avec un peu de nonchalance ; faire les devoirs qu'exige de nous légitimement la société, mais sans ferveur inutile ; agir, en somme, avec autrui comme si nous jouions une partie d'échec : sans s'exciter ou s’enthousiasmer inutilement, mais avec retenue, calme et tranquille sagacité, ce qui est d'ailleurs la meilleure façon de gagner la partie. Il y a quelque chose d'effrayant dans le fanatisme de l'altérité, notion un peu trop à la mode, comme si l'individu n'avait de valeur qu'en tant qu'il participe, rouage bien huilé, à l'ensemble de la grande machinerie qu'on appelle société  ; et c'est là une idée que les communistes n’aperçoivent point. Il y a une part de nous qui ne devrait jamais se laisser écraser par autrui ; chérissons-là. 

4 décembre 2011

LIX

Elle avait deux planètes pour nichons...

Céline

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Je dois préférer les modestes satellites aux planètes extravagantes, qui elles me mettent toujours mal à l'aise... Deux lunes plutôt que deux Jupiter ! L'incarnation picturale la plus réussie de la beauté est pour moi, depuis que je l'ai découverte, la Vénus du Titien, la Venere di Urbino ; j'aime tout en elle : le châtain des cheveux ; le regard envoûtant, séducteur, pénétrant ; la position du corps tout entier, exprimant le confort le plus attirant du monde, ce corps si majestueusement courbé ; mais les mains aussi, ces mains qui parlent plus qu'aucune autre main dans l'histoire de la peinture ; et les seins évidemment, les seins légers, d'une beauté sans emphase, parfaits... Cette Vénus me suit du regard depuis longtemps, lorsque j'y pense, mais aussi, bien souvent, lorsque je suis devant mon ordinateur, puisqu'elle est mon fond d'écran préféré (et c'est une grande force de la technologie – si souvent décriée qu'il n'est pas injuste de lui faire ce petit hommage – que de rendre comme omniprésentes les images que nous aimons). À l'inverse, la grandeur démesurée des planètes-nichons m'effraie ; j'y trouve toujours un côté grotesque et quelque peu ridicule, comme une caricature de la fertilité, qui me fait davantage rêver de devenir un gamin jouant avec les mamelles d'une vache qu'un homme heureux d'honorer un temple de la beauté. La multiplicité des goûts des hommes est toujours étonnante ; impossible de figer la beauté, elle se meut, elle s'échappe toujours, malgré les vaines tentatives des hommes de l'attraper et de l'enfermer.

14 octobre 2011

VIII

Le temps et mon humeur ont peu de liaison ; j'ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi.

 Pascal

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Tout est dedans. Nous faisons assurément un grand pas vers la connaissance du bonheur et de la sagesse lorsque nous comprenons que les événements extérieurs n'ont que peu de prise sur nous. Les exemples qui vont dans ce sens déferlent dans toutes les têtes : combien de personnes, n'ayant guère été favorisé par la fortune d'un point de vue matériel, l'ont été du point de vue de la météo de l'âme ? Je connais mille personnes dont l'âme est toujours belle, fière de son temps intérieur, de son soleil rarement caché par les nuages ; les accidents se déroulant hors cette intériorité sont dérisoires et n'influent que de façon très indirecte l'harmonie naturelle du sujet. Nous lions spontanément, et sans doute avec erreur, le monde à notre intériorité : ils ont des liens – ceci est difficilement contestable – mais ces liens ne sont pas aussi puissants et fondamentaux qu'on pourrait le croire ; ce sont des jeux de reflets, d'images et d'expressions. La perception du monde n'est pas rigoureuse. Notre vision de la réalité n'est pas sérieuse ; elle manque de précision et de cohérence. La perception est une danseuse, qui ne prend guère son activité au sérieux ; elle fait son boulot, mais ne cherche guère à imposer les résultats de son activité ; elle aime trop sa liberté pour s'agenouiller devant l'objectivité comme la putain suce méticuleusement les queues.

Tout est dedans. Si l'on ne va pas voir ce qui se passe à l'intérieur de quelqu'un, si l'on ne cherche pas à comprendre la complexion propre d'un individu, on ne pourra jamais comprendre sa relation avec le monde. Les sociologues, en négligeant ceci, se montrent tout à fait stupides : quelle erreur énorme : couper la réalité du sujet singulier la percevant ! Ils ne voient rien, ces hommes là ; ils ont des yeux colorés par l'idéologie ; ils n'ont pas même l'idée de pénétrer la chose singulière. Oculos habent et non videbunt, comme d'habitude...

Moi, je la veux pénétrer, la chose singulière ! Par tous ses trous, jusqu'au fond des entrailles, allant sans vergogne à travers toutes les pores, ne négligeant aucune ouverture – j'entre joyeusement dans le processus singulier. Je me veux météorologue de l'âme plus que du ciel ; et si je ne sais lequel est le plus réel, de l'un ou de l'autre, je sais lequel a le plus d'importance aux yeux du philosophe. Il y a, en tout cas, primauté de l'intériorité sur l'extériorité ; il faut d'abord cerner la première pour comprendre les rapports du sujet avec le second ; c'est ainsi qu'on comprend quelqu'un. Le cœur du rapport entre soi et le monde est toujours en soi, toujours. Tout est dedans.

21 octobre 2011

XV

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine.

 Du Bellay

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Ce vers est en quelque sorte ma devise. Je me le répète souvent. Si nous nous laissons porter par le vers, une multiplicité d'idées viennent à nous ; si nous nous laissons effleurer par les images suggérées, ce sont des sensations, des situations imaginaires mais concrètes qui s'infiltrent dans notre esprit. La vérité, c'est que la civilisation est toute envahie par le marbre dur ; nul besoin de le chercher loin, il est partout, dans tous les recoins. L'ardoise fine est notre repos, notre exil, notre ligne de fuite ; et elle est plus rare que l'on croit. La société, l'ensemble des institutions, la majorité des caractères humains favorisent l'engeance dure ; ce sont les esprits isolés, libres, les hyperboréens qui font s'épanouir la délicatesse et la finesse. Ainsi, l'école, est presque toujours faite de marbre dur ; seuls des individus puissants et rares parviennent à faire de ce lieu cette fontaine légère que nous désirons, où tout coule rigoureusement sans pesant esprit de sérieux. La foule est dure ; le peuple est dur ; la rue est dure. Les cercles difficilement constituées, les présences intuitivement comprises, les sympathies imperceptibles, qui nous font glorifier le hasard ou la destinée, qui font allègrement rouler notre âme sans ennui, sans touche de médiocrité – ces petites chaumières là sont faites d'ardoise fine.

Nous pourrions longtemps continuer l'énumération, essayer de classer la quantité d'édifices insipides en marbre dur et compter, et chercher, avec l'énergie de la tendresse, les clairières légères qui font notre bonheur ; ce serait vain. Nous devons simplement sentir que les deux existent et essayer de cultiver l'ardoise fine plutôt que le marbre dur, sans recette, sans chemin programmé – ce qui serait précisément construire avec du marbre un faux devenir... Car oui, c'est le devenir qui est l'ardoise fine ; non pas le futur, non pas le plan, le projet, mais le devenir, la puissance imprévisible de la vie. La vie, c'est de l'ardoise, Ferdinand !... Et il ne faut pas écouter les pleutres qui se réfugient dans le marbre – oh non, il faudrait même le casser, ce marbre qui étreint, qui pèse, qui enserre notre être. Soyons de la dynamite pour tous les marbriers de la terre ! Que l'arme qui brisera nos ennemis soit elle-même légère et fine ; qu'elle soit gravée du sceau de l'approbation... La malédiction du marbre dur, c'est qu'elle fabrique un système âpre et clos. La force de l'ardoise fine, c'est qu'elle laisse de la place pour des axes d'intensités créatifs.

23 octobre 2011

XVII

On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les regards et l'attention, et on se précipite dans la nullité pour échapper au danger d'être peint.

 Chamfort

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Se penser représenté est le meilleur moyen de n'aller pas au bout de soi-même. C'est d'ailleurs pourquoi ce n'est presque jamais dans les mondanités, entourés par des regards qui nous sont étrangers, que nous pouvons découvrir réellement un individu ; ce n'est que dans l'aisance de l'intimité que nous dévoilons ce que nous sommes, que nous déployons notre être – et, par conséquent, que nous révélons notre charme.

Tout homme lucide devrait, avec la distance, se trouver faible en société. Même ceux qui semblent n'être pas affectés par le regard des autres (et il est vrai que tout le monde n'est pas sensible avec la même force au fait de se sentir représenté, de se voir être un pantin gesticulant dans le théâtre qu'est le jugement de l'autre) n'agissent jamais selon leur véritable caractère lorsqu'ils se savent observés et jugés. C'est ainsi : l'étrangeté du regard entrave notre spontanéité créatrice ; nous calculons trop, nous nous représentons trop notre propre représentation pour développer pleinement nos potentialités créatrices.

Le résultat, c'est notre médiocrité, qu'elle se manifeste par une gêne marquée, par des silences ennuyeux, par des maladresses disgracieuses, ou par des exagérations de notre caractère, des expressions hyperboliques de nos pensées – autant de faiblesses qui eussent pu être évitées si nous avions pu dérouler notre être dans la chaleur prodiguée par les regards connus ou par la confortable absence de portraitiste que donne la solitude, lorsque nous ne sommes pas pathologiquement et narcissiquement obsédés par le jugement de soi-même. Il est bon de sentir la différence d'atmosphère régnant dans les situations où, faisant trop attention à nous du fait même de la présence d'une altérité encore trop inconnue, nous ne sommes qu'une ombre déformée de nous-même, par rapport à ces moments où nous savons que nous livrons, sans gênes et sans freins, une meilleur part de nous-mêmes. Peut-être que la plus délicieuse situation, comme bien souvent, est celle de l'intervalle, de l'entre-deux : entourés de personnes connues tout en se sachant observé par un tiers qu'on vient de nous présenter ; ou, mieux encore, lorsque nous connaissons assez quelqu'un pour ne pas être trop craintif et médiocre, tout en portant en soi de stimulantes exigences afin de plaire à l'autre, comme lorsque nous essayons (ce qui donne toujours un étrange mélange de déceptions et de satisfactions) de montrer à l'être de qui nous voulons être aimé tous les plis virtuels enveloppés dans notre individualité.

9 août 2012

CCCVIII

Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour ne pas être ennuyeux, pas trop de peur de n'être pas entendu.

– Montesquieu

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Toute l'oeuvre de Montesquieu est une illustration de cette maxime. Montesquieu, à bien des égards, est l'un des plus grands modèle de style de la littérature française, et les grands écrivains qui lui succédèrent ne s'y trompèrent point. Par la grâce et la concision de Montesquieu, les phrases sont piquantes, la lourdeur et les longueur évitées. Tout est dit en formule. Aussi, le lecteur se doit d'être plus attentif, de peur de rater l'essentiel du propos. L'opposé de ce style inégalé est celui de Kant, qui écrit comme un instituteur ayant du mal à démêler les subtilités de la discipline qu'il enseigne. Je dis Kant, mais Hegel tout aussi bien, dont l'Ésthétique, malgré quelques beaux passages, est un échantillon hors pair de style plat, comme on le voit dans le chapitre sur la métaphore. Si Montesquieu eût écrit l'Ésthétique, combien d'heures de lecture et de feuilles de papier eussent été économisées ! Mais aussi, quel travail pour atteindre un tel degré de perfection ! Simone Weil s'en rapproche dans l'Enracinement ; le début fait songer à l'Esprit des lois. J'ai beau m'amuser à faire des phrases, parce qu'il le faut bien et parce qu'il serait sot d'attendre que la Perfection me tombe dessus un beau matin, c'est à cet idéal que j'aspire. Ces exercices sont davantage là pour m'aider à me rapprocher de cet idéal, par l'assimilation de la mécanique de l'écriture, que pour former des idées que je connais déjà trop bien. À la longue, le travail de la forme perfectionnera le fond. L'admirable en Montesquieu est qu'il parvient à être concis tout en étant précis, ce que je ne suis presque jamais ; j'ai mes thèses, mais les faits me manquent. Cette précision présuppose un long travail de documentation et une érudition que je ne possède pas. Mais qu'importe moi ? Montesquieu est là pour faire oublier ma médiocrité et celle de mes contemporains. 

5 août 2012

CCCIV

Il y a des hommes qui ont besoin de primer, de s'élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan ; sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours biens, s'ils attirent les yeux.

– Chamfort

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La voici, la grande arrogance humaine ! Le suprême besoin qu'a l'homme de toujours se faire voir et valoir. La vanité est un péché, certes, mais à la différence de la gourmandise ou de la luxure, il est tellement répandu chez les hommes qu'il passe, aujourd'hui, pour vérité générale. Chaque homme, du plus intelligent au plus bête, pense et agit en fonction d'autrui, dans le but de se grandir lui-même. Nous cherchons tous la reconnaissance de nos semblables car nous doutons nous même de nos aptitudes et de nos talents. Le besoin d'être reconnu finalement est légitime car il est l'unique moyen dont nous disposons pour attirer les regards sur notre personne. La vanité est un nécessaire, pour l'homme, à la manière de ces grands fauves qui ont soifs de puissances et de domination. L'homme tente, coûte que coûte, de briller en société et le moindre reproche, la moindre moquerie, la moindre affirmation erronée qu'il peut dans un moment d'oubli proférer, amène les rires de son auditoire ; rires qui sonnent comme le glas funeste d'une condamnation sociale qui peut, dans les cas les plus extrêmes, devenir un exil. Le mondain est banni de certains salons à la manière de certains anciens grecs disgraciés. Mais être remarquable et remarqué dans les milieux mondains ou au sein de toute assemblée est un moyen de se protéger d'autrui car l'oubli est également une forme d'exil ; les mondains, s'ils bannissent facilement, condamnent aussi aisément les « silencieux » ; ces individus qui, en société, servent de tapisserie ; élément essentiel du mobilier, leur tâche se borne à hocher tacitement de la tête et à participer au débat par un morne silence.

Toutefois, le besoin de briller, s'il devient maladif, est nocif comme cette prise trop quotidienne de médicaments, notable surtout chez ces individus hypocondriaques qui voient dans chaque maux leur fin prochaine. Il est des personnes médiocres voire même douées d'une intelligence quasiment inexistante qui se laissent bercer par le doux chant d'une renommée qu'ils se bornent à atteindre ; en surévaluant leurs réelles aptitudes, ces individus sont de véritables Don Quichotte modernes ; ils se cognent à tous les moulins de la vie ; les rares victoires qu'ils obtiennent sont glorifiées à l'extrême et multipliées au centuple. Avec eux, point de demi mesure, ils sont géniaux et originaux ; ce sont tour à tour les nouveaux Einstein, les Kubrick modernes ou encore les Shakespeare conjugués au présent. Ne se rendant guère compte que leur bouffonnerie sont l'occasion d'une franche rigolade, ils voient dans leurs risibles créations les preuves incontestables d'un talent inégalable. Commençant beaucoup et finissant rarement, ces acharnés de la renommée vivent dans le rêve et l'extase d'une photo de leur visage dans le journal local. Pleurant de joie à chacune de leur réussite aussi prosaïque soit-elle, ils vont même jusqu'à admirer en eux-mêmes ce qui est vu avec dégoût chez les autres hommes. Entretenant un culte du moi, ces narcisses s'admirent tant est si bien qu'ils s'étonnent sans cesse que les autres hommes, autour d'eux, soient aussi froids face devant leur succès.

Il est d'autres individus encore, qui loin de vouloir créer à chaque minute un chef-d'oeuvre ou une révolution copernicienne, se contentent de recueillir sans cesse les regards de leur congénères ; prenant les yeux d'autrui pour des mains capables de délivrer de divines caresses, ces maniaques du « m'as-tu vu » fantasment un monde où ils pourraient se promener avec un écriteau géant autour du coup ou une combinaison fluorescente façon Power Rangers qui diraient « regardez moi j'existe ». Cette manie est particulièrement remarquable chez les adolescents prébubaires ; décoletté plongeant, car ne nous voilons pas la face, la gente féminine est la première victime de cette épidémie, cheveux bleus ou encore chaînes au cou sont autant de signaux qui attirent nos regards ; mais le paradoxe de cette folie est que, à la différence des femmes provocatrices, les adolescents n'ont souvent aucun charme ; à l'âge boutonneux où justement l'on devrait se cacher, ces névrosés poussent le paradoxe jusqu'à faire de leurs tares une affiche publicitaire ambulante.

Enfin, on l'aura compris le besoin de l'homme de se faire voir peut être perverti par ces individus qui recherchent la « gloire à tout prix » jusque, comme le souligne Chamfort, sur l'échafaud. Dans le fond, la peinture du moraliste est à peine exagérée dans la mesure où il en va de certains actes criminels comme des réussites sportives, mais ceci nous amènerait à nous pencher sur la bestialité de l'homme ; or, comme on le sait l'homme est bon, vertueux et honnête ; comme le changement n'est décidément pas pour maintenant, parce que l'humanité est toujours égale à elle-même, nous allons terminer ici cette réflexion qui si on la poursuivrait nous mènerait trop avant dans les méandres de l'âme humaine.   

21 janvier 2012

CVII

Don du poète : celui d'être ému pour des prunes.

–  André Gide

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Les poètes, je veux dire les poètes poétiques dont parle Philippe Muray dans son indispensable préface à Minimum respect, sont énervants, exaspérants tant leurs continuels ébahissements sont lourds et irraisonnés. Pour eux, tout dans le monde est poésie, beauté et volupté. Le poète est l'aveugle qui marche avec une perpétuelle suffisance et un excessif ravissement dans un monde dantesque. Que ce soit des prunes, des ordures ou l'ineffable transcendance du "rien", tout est sujet de magnificence et de béate contemplation. Rêverie, idéalisme, calme pédanterie, exaltation hyperbolique sont les maîtres mots de tout poète qui se respecte. Loin du réel, ils s'émerveillent d'un monde qui n'existe pas. 

Honnissant l'objectivité, ils exercent subjectivement leurs facultés sur un réel qui les dépasse ; alors que le poète authentique, celui dont il n'est pas question ici, fait tout le contraire. Gide, sans vouloir fustiger l'admirable métier de poète, sembler ironiser sur la prétention dont font si souvent preuve, et dans leur vie sociale plus encore que dans leurs écrits, ces extasiés de toutes les choses et de tous les instants. Le masturbateur protestant de la littérature est célèbre pour ses subtiles prises de distance envers tous les domaines qu'ils abordent ; il est l'un des plus insaisissables, les plus labyrinthiques parmi les romanciers ; il méprise les oeuvres à thèse, et ne veut rien démontrer par la littérature, d'où cette souplesse et cette polyvalence fascinante.

Il est vrai que le monde est beau, et que les prunes sont belles ; ce qui est insupportable, c'est l'affectation avec laquelle des petits orginaux expriment leur éblouissement exagéré. Subjectif, subjectif ; voilà le vice des mauvais poètes. L'émerveillement des autres est haïssable dès qu'ils s'élèvent pas au sens commun, dès qu'ils ne sortent pas de leur importune idiosyncrasie .

10 novembre 2011

XXXV

Quand on lit trop vite ou trop doucement on n'entend rien.

Pascal

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J'en vois beaucoup qui lisent sans savoir lire. Il y a peu de choses à dire sur ceux qui lisent trop doucement : ce sont ceux qui lisent sans enthousiasme aucun, qui voient davantage le labeur que le plaisir dans la lecture ; ils se forcent. Plus intéressant est le cas des lecteurs précipités, qui lisent un texte comme ils boivent un verre d'eau (alors qu'il faudrait lire comme on boit un bon vin) ; ils sont entièrement absorbés par un violent enthousiasme que je crois très peu naturel ; ils appartiennent à cette race d'homme, fiers d'être cultivés, qui, admirant, vénérant tout, n'aiment rien véritablement. Ils lisent un livre parce qu'il doit être lu par un homme cultivé ; et ceux qui cherchent à lire pour devenir un homme cultivé, voyant l'immensité de la culture, sont pressés : il y a tant d'autres livres à connaître, et tant de livres originaux, peu connus ! Ces hommes là ne pourraient pas choisir des livres privilégiés : ils veulent tout, ou rien. La rumination leur apparaît comme une perte de temps, alors qu'elle est la vertu du bon lecteur. Certains livres méritent, parce qu'ils nous semblent moins importants que d'autres, une lecture plus rapide que d'autres ; soit ; mais Proust, Nietzsche, s'ils doivent être lus, compris, assimilés, ce ne peut qu'être qu'à travers une lecture attentionnée, répétée : la précipitation avec eux – et avec l'ensemble des grands auteurs – tue la force et charme de la lecture. On peut prétendre avoir lu tout le Monde comme Volonté et comme Représentation, l'avoir effectivement fait en lisant plus entre les lignes qu'en pénétrant dans les mots, et n'y avoir rien compris. On en voit beaucoup, de ces arrogants lecteurs, qui, lisant tout (et surtout les livres originaux), admirant tout, en savent assez pour faire le pédant en société, mais qui sont incapables d'entrer dans la profondeur de ces livres lus en diagonale ; ils se contentent de la surface, car seule la surface est nécessaire pour réussir, par exemple, à faire une dissertation scolaire et pseudo-conceptuelle, ou à flatter son ego en comptant le nombre de livres avidement lus. La vérité de la lecture sincère se trouve dans le rythme naturel, et dans la capacité à revenir sans cesse sur ce qu'on a lu et aimé.

20 octobre 2011

XIV

Si j'eusse parlé vers 1795 de mon projet d'écrire, quelque homme sensé m'eût dit « Écrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non ». Ce mot m'eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie.

– Stendhal

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Nous ne célébrerons jamais assez les vertus de l'habitude. Si je veux m'améliorer aux échecs, je jouerais quotidiennement aux échecs ; si je veux faire de bonnes dissertations, je ferais – mensuellement plutôt que quotidiennement ! – des dissertations ; si je veux mieux écrire, j'écrirais tous les jours. L'habitude, qu'il ne faut pas confondre avec la monotonie, met à l'aise, nous place dans un équilibre fécond : nous sommes devant des obstacles – sinon il ne s'agit que d'un travail monotone et ennuyeux – mais nous sommes déjà prêts à l'affronter, à le franchir : nous ne sommes plus effrayés comme lorsque nous essayons de nager pour la première fois et nous pouvons avancer plus sûrement, plus naturellement. Ce n'est pas de la spontanéité pure, c'est un mouvement qui s'appuie sur l'immédiateté naturelle de notre impulsion. Nos hésitations ne nous font plus peur, elles deviennent normales, elles collent à notre rythme ; l'habitude rend fort, perce la crainte, et nous conduit tout naturellement à notre meilleur chemin.

D'autant plus qu'il n'y a pas besoin d'avoir du génie, d'être toujours créateur et innovateur pour apprécier l'activité que l'on fait. On imagine parfois que l'écrivain qui n'est pas reconnu est frustré, ce qui n'est vrai que pour le vaniteux – et il est vrai que cette engeance ne manque pas sur notre Terre et que les artistes n'aident pas à combattre cette idée reçue. Quelqu'un qui aime réellement les échecs se moque bien de la gloire et du génie ; il jouit de ce qu'il fait, son activité irrigue sa vie, et il n'a pas besoin d'un idéal frustrant pour se donner de l'énergie. Beaucoup d'hommes, et parmi les meilleurs, sont constamment gênés et entravés dans leur élan parce qu'ils contemplent leur avenir fantasmé, parce qu'ils réfléchissent sur ce qu'ils devraient faire, au lieu de se taire et d'agir : même le philosophe doit faire taire ses pensées pour concrètement philosopher.

Prônons l'habitude et brisons l'attente. N'attendons rien, et soyons habitués à faire ce que nous aimons. Non seulement nous progresserons dans l'activité qui concentre nos efforts, mais nous aurons, en même temps que nous aurons cassé la pathologie de l'attente, anéanti le sentiment de l'ennui. J'admire que le célèbre proverbe, contenant toute une philosophie et qui est répété inconsciemment par tous, contienne tant de vérité : c'est en forgeant que l'on devient forgeron. 

17 octobre 2011

XI

Bientôt un instrument de plaisir ou d'émoi se fait accessoire d'école. Tout s'achève en Sorbonne.

– Paul Valéry

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Toute ma vie scolaire est l'expérimentation de cette proposition. L'école, bel idéal de liberté qui dans les faits n'est presque qu'un lieu de plus de conformisme servile, a plus d'une fois démonté mes génies pour en faire des ustensiles austères. C'est à cause de l'école que j'ai commencé par haïr La Fontaine et Montaigne – comment peut-on faire haïr ce qu'il y a de plus aimable ? En subordonnant. Le fonctionnaire subordonne. Il subordonne la puissance d'un texte à un intérêt ignoble, à une fin carriériste. Toujours l'école se trompe de sens : au lieu de se faire elle-même instrument de la culture, elle fait de la culture son propre instrument, c'est-à-dire qu'elle fait se soumettre les insoumis à la puissance normative de l'État ; l'école réussit ce tour de force, anéantir le caractère intempestif des créateurs pour les faire lécher le conformisme ambiant. On a fait de Montaigne un conformiste bien-pensant, un écrivain gentillement politiquement correct...

Je lutte contre les fonctionnaires, contre les cours des fonctionnaires, contre les livres des fonctionnaires. Ils sont triomphants aujourd'hui plus que jamais ; ils sont fiers et prétentieux ; ils anéantissent toutes les joies et les potentialités créatrices avec leur conformisme rigide.

Les étudiants d'aujourd'hui savent bien ce que c'est que de lécher le sperme théorique des universitaires. Ils se branlent, et nous sommes charger d'assimiler leurs décharges impudiques. Et si nous osons critiquer dans une copie le principe écolier de la soumission intellectuelle, si nous refusons de sucer les impuretés des pédants, nous nous faisons accuser de manquer de goût : nos langues ne savent pas apprécier les vertus de l'autotélisme – le nom pédant de la masturbation, comme, évidemment, chacun sait.

30 janvier 2012

CXVI

Quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner.

– Jean-Jacques Rousseau

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La civilisation, c'est-à-dire l'Humanité, est le chemin de la perfection. La culture, mot demeurant souvent dans le vague, c'est d'abord ce qui croît ; si l'on pousse un peu l'idée en la dirigeant vers le sens dont il est question ici, on peut dire que la culture, c'est l'ensemble des moyens mis en oeuvre pour rationnellement faire croître ce qui peut être élevé en l'homme. Il n'y a rien de tel chez l'animal et il faut un peu de mauvaise foi pour le nier ; la volonté de rendre toujours plus ténue la différence entre l'homme et l'animal est trop visible ; et Montaigne, dans son Apologie de Raymond Sebond, se montre bien peu convaincant : on le lit en y prenant du plaisir, on adhère momentanément à son jeu (qui devient tout de même un peu lassant à la longue), mais enfin, on n'y croit rien. Je veux bien imaginer que les animaux ont une religion, mais pour un moment seulement ; et le scepticisme est un jeu qui doit s'arrêter pour ne pas devenir sérieuse folie. Ceci dit, le rapprochement excessif de l'homme avec l'animal, le désir d'y voir une différence de degré et non de nature, est à la mode. En effet, non content d'ornementer régulièrement les droits de l'homme de sornettes aussi incongrues que ridicules, les bien-pensants, toujours plus bêtement innovant, veulent maintenant accorder des droits similaires aux animaux. Arrivé à ce stade de bêtise, il ne sert plus à rien de raisonner, il faut se marrer, et bien fort.

Si l'animal se perfectionne, ce n'est jamais que par l'action de l'homme. Jamais l'animal ne se dressera tout seul. Et encore, quelle faible faculté de se perfectionner, et même chez les animaux les plus étonnants ! Il faut des années pour qu'un perroquet lève la patte lorsqu'on émet un signe précis, et cela suffit à en faire l'acteur d'un spectacle dans un zoo. On est tout surpris lorsqu'on voit un singe singeant l'homme, comme s'il y avait quelque chose de similaire entre le singe et l'enfant. Il n'en est rien ; jamais le singe, tout aussi impressionnant soit-il, ne peut s'élever naturellement et consciemment ; c'est un dressage, et non une éducation, qui vise le spectaculaire, c'est-à-dire, encore et toujours l'homme. 

Il n'y a que l'homme qui peut qui doit se réaliser et devenir ce qu'il est. L'animal est déjà ce qu'il est ; il n'opère pas par des médiations, il écoute ses instincts, sans discernation, puis agit, et la messe est déjà dite. Rien n'est entièrement donné à l'homme ; aucun animal n'est fait ainsi. On mesure le degré de civilité d'un peuple aux efforts mis en oeuvre pour perfectionner les citoyens ; et c'est pourquoi, à jamais, les Grecs incarneront l'idée de civilisation. Le gymnase est peut-être l'image la plus frappante de cette faculté de perfectionner dont parle Rousseau : voilà des hommes qui se réunissent dans le seul but de perfectionner leur corps, qui développent leur muscle non par accident, mais volontairement, pour la simple joie de le faire. Puissent les éternels kouroï toujours stimuler notre désir de perfection !

22 novembre 2011

XLVII

Sentimus experimurque nos aeternos esse.

Spinoza

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J'ai longtemps été fasciné par cette phrase, que je me plaisais à recopier un peu partout : sur mes cahiers de cours, dans mes Ardoises, sur des morceaux de papiers errants, sur mon agenda... C'était à l'époque où j’approfondissais l'Éthique de Spinoza ; je me cassais la tête sur ce monument avec beaucoup de ferveur ; je ne jurais plus que par l'éternel Baruch, que je trouvais plus cohérent, plus assimilable que mon philosophe moustachu préféré. Le plus fascinant dans l'Éthique me semblait évidemment être le cinquième livre, que je m'acharnais à comprendre, à l'aide de commentaires érudits qui m'ont plus ennuyé qu'autre chose (je ne reconnais que deux auteurs qui ont su réellement stimulé le goût pour Spinoza : Alain et Deleuze). On a beaucoup glosé sur le scolie de la proposition XXIII du cinquième livre, dont cette citation est issue ; beaucoup, à tort, y virent la preuve du mysticisme de Spinoza : il n'y a rien de moins pertinent que la comparaison, faite par exemple par Victor Cousin, de Spinoza avec les sages orientaux.

Je croyais à l'éternité, et je pensais que certaines expériences concrètes dans lesquelles je sentais un sentiment d'éternité étaient une preuve de l'affirmation de Spinoza. L'espèce d'extase que je ressentais lors de certains rares moments d'exaltations amoureuses ou lorsqu'une cantate de Bach venait s'imposer en mon esprit, provoquant cette sensation forcément indéfinissable, tendait à me croire que le temps s'était arrêté, que tout mon être ne coïncidait plus avec les catégories du temps, que je baignais, en somme, dans l'éternité. Ce fut la découverte de la philosophie de Bergson qui ébranla toutes mes convictions à ce sujet et qui me firent douter de la réalité de l'éternité (il existe certes un concept d'éternité chez Bergson, mais il est fort différent de celui de Spinoza : l'éternité chez Bergson est comme une sorte de condensation paradoxale de la durée). Être éternel comme la vérité du triangle rectangle – car c'est bien de ça dont il s'agit avec Spinoza, c'est une éternité du concept qu'il propose – ne me disait franchement plus rien, au contraire ; je me mis à me méfier du concept d'éternité, et à voir en lui une volonté symptomatique et platonicienne de vouloir immobiliser, pour se rassurer, ce qui est toujours mouvant. Sub specie durationis plutôt que sub specie aeternitatis : tel fut le bouleversement radical provoqué par la lecture de Bergson, et tel est le véritable renversement du platonisme. Je n'arrive plus à fantasmer comme avant sur le troisième genre de connaissance qui permettrait de saisir les essences singulières des choses, et a fordiori l'essence de notre corps singulier, en les considérant selon leur éternité ; beau rêve vain, me dis-je aujourd'hui ; magnifique ineptie rationaliste ne pouvant être opératoire que du point de vue conceptuel. Il n'est pas évident d'envoyer valser comme ça le désir d'éternité ; mais lorsque nous savons vivre, nous sommes alors à l'aise avec la durée, nous la chérissons, nous nous plaisons à nous fondre en elle – comme avec une femme aimée. 

18 novembre 2011

XLIII

La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris.

Chamfort

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Il y a des phrases que nous trouvons bien faites ou spirituelles, que nous notons pour cette raison, et dont on découvre la portée progressivement, en y pensant, en les dépliant rationnellement avec notre entendement ; et il y a un autre type de phrases, plus rares, qui ne sont pas les mêmes selon les lecteurs, car elles parlent avant tout à l'idiosyncrasie, et ont ceci de particulier qu'elles suscitent non seulement l'étonnement, l'admiration ou l'enthousiasme, mais également le sentiment puissant qu'elles ont été écrites pour nous, ces phrases que, instantanément, intuitivement, nous aimons et dont nous sentons toute la portée. La phrase de Chamfort, ici, appartient à cette dernière catégorie. Mes Scolies, je me le dis à moi-même, ne prétendent pas embrasser le point de vue logique, le chemin qui mène de Dieu aux créatures, le point de vue synthétique ; au contraire, je dois m'efforcer d'exprimer le point de vue de la conscience, le chemin subjectif qui mène de l'esprit au monde, le point de vue analytique, selon la distinction opérée par Descartes. C'est d'ailleurs pourquoi ces Scolies ne visent pas du tout la perfection formelle ; si elles le faisaient, elles seraient amplement méditées, préparées longuement à l'avance, car la perfection ne se façonne pas quotidiennement en une vingtaine de minutes ; elles peuvent seulement être dites, comme chacune de nos productions du reste, parfaites en leur genre, comme le dit Spinoza. Idéalement, dans ces Scolies, les maladresses, inévitablement présentes en chaque essai, devraient moins être un fardeau qu'un moteur, dans le sens où elles aideraient à saisir le chemin subjectif de l'esprit en mouvement. À ce titre, cette entreprise, que je fais pour mon amusement et mon apprentissage, ne saurait avoir aucune prétention sérieuse, et il serait sans doute bien présomptueux de supposer que des exercices de ce genre puissent avoir une importante valeur en soi. « J'écris comme on fume un cigare, écrit joyeusement Stendhal, pour faire passer le temps ; une page que j'ai trouvé de l'amusement à écrire est toujours bonne pour moi. » Tout ce qui est fait ici est fait pour la célébration de Stendhal, mais peut-être encore plus de Montaigne, auquel je reviens toujours ; c'est ma façon de les aimer, en essayant d'être actif, en écrivant modestement sous leur idéal non pas écrasant (ce qui serait le cas si je me plaçais sous l'égide de Flaubert ou de Spinoza) mais réconfortant et encourageant. Je termine ainsi cette scolie, en ayant pas du tout abordé la phrase dont il était question, phrase qui est pourtant l'une de mes préférés – c'est peut-être pourquoi j'ai préféré erré librement dans une digression...

21 novembre 2011

XLVI

Au demeurant, je hais tout ce qui ne fait que m'instruire, sans augmenter ou stimuler directement mon activité.

Goethe

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Lorsque nous avançons dans les sphères du savoir, il faut savoir choisir ce qui est bon pour soi, c'est-à-dire ce qui augmente sa puissance d'agir ; car, de fait, le savoir n'est pas toujours un excitant de la volonté de puissance, il est même le plus souvent l'inverse : l'érudition pédante entrave l'esprit ; l'historicisme fanatique limite l'horizon ; la connaissance prise comme devoir affaiblit et attriste l'entendement. L'instruction, l'accumulation des connaissances, ne saurait donc jamais être une fin en soi ; ce qui compte toujours, en dernière instance, c'est l'intensification de sa force propre. Il faut prendre garde à ne pas vouloir le savoir pour le savoir ; on sait que ce sont les rats de bibliothèques qui prennent le savoir ainsi, et il suffit d'observer leur mine triste et leur corps courbé pour comprendre que ce ne sont pas des modèles à suivre. Tous ceux qui exercent une activité intellectuelle sans gaieté, sans avoir le sentiment de construire un édifice personnel à l'architecture gracieuse et où il fait bon vivre, se trompent de voie et favorise la réputation qu'ont les intellectuels d'être d'insipides grincheux. Ces grincheux là s'accaparent du savoir par défaut, parce qu'ils n'ont pas trouvé d'occupation plus féconde pour leur vie ; savoir est alors synonyme de gagne-pain ou du divertissement pascalien.

À l'opposé de l'intellectuel décrépi, de l'universitaire ronchon, se trouve l'idéal nietzschéen du Don Juan de la connaissance, incarnation rayonnante de la gaya scienza : un amoureux du savoir qui change sans cesse d'objet de désir, un conquérant qui cherche sans cesse des connaissances insolites à assimiler, un curieux inlassable qui découvre toujours de nouvelles perspectives à adopter pour augmenter son champ de vision ; le savoir ne l'intéresse que dans la mesure où il développe sa puissance, car il sent que ce savoir le rendra plus fort et plus joyeux. S'instruire uniquement par devoir, c'est comme se forcer à vivre avec un être que l'on aime pas : la curiosité cède rapidement le pas à la lassitude et tous les sourires finissent par devenir mécaniques et faux : certains font semblant d'aimer leur femme comme ils font semblant de s'exalter à propos d'un livre – en cachant une profonde tristesse. Je crois que peu d'hommes aiment sincèrement s'instruire, ce que je trouve normal et presque heureux ; il est en revanche désolant de constater que l'amour de tant d'hommes pour le savoir n'est qu'une épaisse façade cachant l'ennui et la mélancolie. Je préfère un homme qui prend sincèrement son pied à passer son temps à jouer aux jeux-vidéos qu'un universitaire qui dissimule plus ou moins l'ennui que lui inspire son activité, et qui, en plus, donne à ses élèves une image peu attrayante de la connaissance. Si nous voulons savoir, apprenons auparavant à le vouloir sincèrement ainsi qu'à sentir ce qui réellement nous permet d'augmenter notre puissance d'agir. La tristesse du dégoût nous courbe et nous contraint à la passivité ; la joie apportée par ce qui nous correspond redresse notre être et participe à nous rendre pleinement actifs.

11 octobre 2011

V

Les pensées sont comme les fleurs, celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.

  André Gide

fleurs

Heureux qui, dès le matin, lorsque le soleil se lève, accueille et des rayons de lumière et des pensées vigoureuses ; il en sera renforcé pour toute la journée. Il règne, à l'aurore, une atmosphère de fraîche liberté, d'errance joyeuse, qui favorise l'éveil des bonnes pensées ; on y voit comme une senteur de fécondité, un mouvement de la nature qui ressemble à de l'amour. Les images que suggèrent le matin offrent des beaux symboles d'espoir ; ce sont des appels à l'ardeur, au dynamisme : regarde-toi, homme régénéré par une nuit de sommeil, en face du ciel déployant sa lumière, regarde-toi, être conscient de la puissance du soleil, de l'espace et de toute la nature : n'aperçois-tu pas ton potentiel propre, ton rôle nécessaire au sein de l'ensemble, ou même les simples palpitations de la vie ? L'aurore révèle la vie ; elle ne peut que encourager les belles pensées.

Si nous nous sentons embourbés le matin, comme si notre âme eût été trempé dans une lourde averse, cet état ne dure guère longtemps ; d'autant plus que la transition entre la fin du sommeil et le réveil total apportent de nombreuses fleurs : nous sommes encore imprégnés des rêves de la nuit, de ces évocations mystérieuses dont il ne nous reste que des bribes ; et c'est précisément ces fragments de souvenirs qui font le charme du réveil. Si notre éclosion était immédiate, nous n'en ressentirons pas la grâce ; au contraire, dans ce mouvement vers la conscience, vers ce dépassement de la nuit passée et la préparation de la journée à venir, nous jouissons du processus en cours : nous aimons voir le moteur se mettre en marche ; nous aimons voir l'homme commencer à marcher.

N'est-ce pas Descartes, ce grand philosophe à la vie si attachante, qui demeurait dans son lit toute la matinée pour cueillir les plus belles des pensées ? J'eusse certes préféré qu'il se levât et marchât un peu, pour imiter le geste du cueilleur de fleur ; je n'apprécie guère ces matins passés au lit, où le corps est par trop passif et je crois aux vertus de ces petits gestes, tel que celui du lever ou de la marche, ne serait-ce que pour aller préparer le café, qui éveillent l'âme en même temps que le corps.

Et si la nuit a également bien des attraits, ce ne sont pas les mêmes que ceux du matin ; il ne faudrait pas inverser les deux ; la nuit doit être l'aboutissement des efforts quotidiens et une lente préparation au repos : les pensées nocturnes sont moins rigoureuses, elles sont entourées d'obscurité ; elles doivent doucement se bousculer les unes les autres pour correctement inviter Morphée. Ne gâchons-donc pas les joies du matin ; jouissons-en consciemment ; et qu'une allégresse motrice accompagne toujours nos fraîches pensées aurorales.

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