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Scolies
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13 novembre 2011

XXXVIII

Nous n'avons aucune communication à l'être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion.

Montaigne

martin_heidegger 

J'aimerais susurrer cette phrase à l'oreille de Heidegger. Quand je lis un Heidegger, ou je m'énerve, ou je rigole, ou je ferme brutalement le bouquin. Quand je m'indigne à propos de Sein und Zeit, on me rétorque souvent qu'il faut prendre en compte le "second" Heidegger : c'est ce que j'ai fait, et je trouve le second Heiddeger encore plus comique (ou énervant) que le premier. Ces être-pour-le-machin-truc me gavent. À chaque fois que je lis un néologisme pourri de ce genre, je me dis : « Et pourquoi pas l'être-pour-ta-mère ? ». Sa manie d'inverser les voyelles (je ne sais comment ça se ressent en allemand, peu importe) est insupportable. Existential, historial, temporellité : et certains scandent ces concepts morbides avec ferveur !... Ce type n'a aucune ironie, aucune joie dans l'écriture ; sa moustache et son sourire hypocrites en disent long sur sa philosophie – car il serait trop aisé de s'attaquer à l'homme !... Les heideggeriens, à ce que j'ai pu constater, sont souvent des névrosés ; ils ne se sentent pas à l'aise dans l'existence et en font part à leur entourage, ces braves apôtres heureux de propager le laïus de leur allemand préféré. Lire un philosophe avec lequel on n'est pas en accord est facile ; lire un philosophe que profondément, viscéralement, on n'aime pas, sentiment qui va jusqu'au dégoût, est plus délicat... Heidegger est l'opposé radical de Spinoza, et c'est peut-être pourquoi il n'en parle jamais. Quant à Montaigne, je doute qu'il l'ait seulement lu. La manière dont ce philosophailleur est admiré aujourd'hui, tout comme Derrida, Levinas, Marion et autres charlatans phénoménologues, m'inquiète sur l'état de la philosophie dans notre pays. Ceci dit, je ne dirais pas mieux des analytiques enragés qui s'introduisent progressivement dans les universités du continent. Toutes les écoles de pensée sont nuisibles à l'épanouissement de la pensée libre. Il faut déterrer la Heidegger !

Allez, pour la première fois, je ne résiste pas au plaisir de placer une citation à l'intérieur d'une scolie de citation : « Je viens de lire Gelassenheit de Heidegger. Dès qu'il emploie le langage courant on voit le peu qu'il a à dire. J'ai toujours pensé que le jargon est une mauvaise imposture. Le style triste, genre Maurice Blanchot : pensée insaisissable, prose parfaite et incolore. Sartre réussit à faire du bon Heidegger, mais non pas du bon Céline. La contre-façon est plus aisée en philosophie qu'en littérature. » C'est magistral ; c'est clair ; c'est du Cioran. 

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7 novembre 2011

XXXII

Si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.

Pascal

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Cette remarque est éloquente, bien que rien ne soit moins sûr qu'être roi est préférable à être artisan. Parce que nous n'en percevons que des bribes, et que nous lui collons la stupide étiquette du mensonge, de la fausseté, de l'irréalité, nous négligeons le royaume de Morphée et une grande part de notre vie effective. Celui qui essaye de devenir attentif à ce monde nocturne trouve dans les songes, non nécessairement un réconfort ou une sécurité reposante, mais une curiosité insatiable, un amour étonnamment fécond pour les aventures oniriques qui se déroulent en lui toutes les nuits.

À la source de cette méprise est la croyance en l'irréalité des rêves, c'est-à-dire que nous relativisons leur portée sous le prétexte que les événements dont ils sont constitués ne sont pas arrivés dans la vie consciente, assimilée sans réflexion à la seule vie réelle. Mais précisément, tout est réel, dans notre vie, y compris nos erreurs, nos mensonges, nos fictions, nos illusions ; il faut lire et relire la première proposition du quatrième livre de l'Éthique, sur laquelle je reviendrai certainement ; il faut, en un mot, prendre conscience de la positivité de l'idée fausse, et donc des illusions, et donc des rêves.

J'ai souvent eu, dans mes rêves, des moments de joies intenses qui n'ont pas été moins importants que des joies venant de la vie consciente ; et il n'y a pas de différence de nature entre les affections oniriques et les affections conscientes. J'ai rêvé, une fois, que j'embrassais une jeune fille que j'aimais et que je m'élançais avec elle vers mille chemins contradictoires, dans un tourbillon et une confusion joyeuses que n'apportent que l'atmosphère des songes : au réveil, je mis quelques secondes avant de comprendre que ce qui venait de m'arriver était illusion, mais je n'en fus pas moins heureux, et je chéris ce souvenir comme d'autres événements intenses de ma vie consciente.

Apprenons donc à le découvrir, ce royaume si riche et fécond ! Ne l'oublions pas, ne le négligeons pas ; il mérite notre attention, et pour nous connaître nous-mêmes, et pour jouir de ses aventures positives. Et ça se travaille ; ça demande de l'entraînement, des exercices, de la concentration, de l'habitude ; et c'est seulement si nous remplissons ces exigences que nous pouvons tous les jours nous remémorer nos rêves et juger de notre bonheur ou de notre malheur nocturne. Mes rêves sont presque toujours heureux, et rarement malheureux, de sorte que je suis toujours content de pouvoir m'en rappeler ; est-ce une tendance universelle, ou une tendance de ma nature propre ?

6 novembre 2011

XXXI

Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour.

La Rochefoucauld

 jalousie

Oui ; et pourquoi ? Parce qu'être jaloux, c'est être engagé dans un processus subjectif, où la réalité objective et l'être aimé n'ont pas une grande place, qui consiste à mener une enquête permanente sur l'autre, à interpréter tous les signes apparaissant devant soi, dans le but, non de consolider sa relation amoureuse, mais de donner satisfaction à son égoïste angoisse, à sa crainte irrationnelle de n'être pas le seul, de ne pas posséder l'être aimé. Or, d'une part, possession n'est pas amour, et, d'autre part, ce n'est pas de l'amour que manifeste la recherche absurde d'être l'unique et la volonté de faire concorder son idéal subjectif avec la réalité objective ; non, là est la satisfaction de l'amour-propre, où l'on voit que l'autre n'est jamais perçu pour lui-même, mais qu'il est entièrement subordonné au sujet amoureux, lequel a parfois l'audace de cacher le caractère pathologique et avilissant de son enquête sans fin sous le voile d'un amour prétendument véritable, profond, sans borne. Le jaloux ne cherche pas le bonheur de l'autre (en étant jaloux, il provoque évidemment davantage de malheur que de bonheur), mais cherche à se rassurer en lui-même, même si ceci peut annihiler l'être aimé et ne faire de ce dernier qu'un pion fantôme altéré par le regard déformant du jaloux. Être jaloux, c'est vouloir réduire à soi l'irréductible être aimé ; c'est vouloir faire de l'autre une chose pouvant être maîtrisée et possédée, et se plaire à cette assimilation abusive, maladive. En écartant tous les autres de mon objet, de ma chose aimée, je me la réserve qu'à moi, et jouit de voir que ma possession ne concerne que moi-même : je souffre, mais je me flatte ; je suis toujours inquiet, mais me rappeler que l'objet convoité par les autres n'est qu'à moi et sentir que je contribue à cette possession exclusive, compense cette inquiétude permanente. La jalousie est amour-propre et non amour véritable, lequel est d'ailleurs plus φιλία qu'ἔρως, car l'amour véritable envisage l'aimé pour lui-même, tandis que dans jalousie, l'autre n'est vu que dans le prisme défigurant du sujet amoureux et égoïste.

La distinction entre φιλία et ἔρως est essentielle ; c'est elle qui permet de comprendre la différence entre de nombreuses amours, et de savoir repérer celles qui se fondent sur le moi égoïste (ἔρως) et celles qui placent l'essentiel dans l'autre considéré pour lui-même (φιλία). Proust a mieux que quiconque illustré l'amour jaloux et possessif, en montrant à quel point l'autre n'avait qu'un rôle minime dans ce processus, que l'essentiel se situait dans le sujet amoureux : le narrateur n'aime pas Albertine pour elle-même, et, lorsqu'il entretient une relation avec elle, il ne pense qu'à lui. Comme Paul dans l'Enfer de Chabrol, le jaloux est idéaliste, égoïste, malheureux, et fou en puissance.

16 octobre 2011

X

Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j'aime ma chienne.

 Desproges

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J'espère qu'avec cette formule inégalée dans son genre de Desproges on comprenne la vérité du misanthropisme et du mysoginisme de la force : derrière le cynisme, le bon lecteur sentira l'amour, et c'est presque toujours en méprisant beaucoup qu'on aime véritablement les grandes catégories, les espèces de tout genre, les types englobant des multiplicités. Il faut avoir l'énergie pour briser la médiocrité contenue dans les catégories afin de pouvoir les apprécier en tant que telles. Comprend-on seulement le mouvement de vie qui éclate avec un mépris joyeux dans les œuvres puissantes de Schopenhauer, Cioran, Céline, Desproges ? Certains hommes, qui ne sont pourtant pas dénués d'humour, ne pigent rien à Cioran ou à Schopenhauer : ils prennent le pessimisme au sérieux, ce qui est précisément le meilleur moyen d'entrer dans leur jeu. Il faut faire l'apologie de la distance, vertu cardinal du lecteur. Avec la distance du mépris, nous savons tout apprécier ; nous trouvons notre contentement jusque dans le déroulement du médiocre, car ce sont dans nos yeux que tout se passe. L'écoulement monotone de la médiocrité lasse certainement, mais à petite dose, elle permet de mieux voir la grandeur. Et cette phrase de Desproges, que j'aime à crier aux personnes ne l'ayant jamais entendue, est assurément quelque chose de grand.

9 novembre 2011

XXXIV

La qualité de l'expression est d'être claire sans être banale.

Aristote

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Je crois qu'on ne saurait mieux définir le bon style. À la lumière de cette proposition d'Aristote, de nombreux écrivailleurs glorifiés (et notamment parmi les poètes, où se cachent le plus de charlatans) perdent leur aura de prestige, qui venait, je crois, d'avoir su exprimer des banalités avec une obscurité plus ou moins originale. Kant explique très bien que le génie ne peut pas se contenter d'être original, puisque les personnes les plus absurdes le sont, et ne manifestent aucune trace de génie :  le génie est également exemplaire. J'eusse aimé qu'on apprît cette règle élémentaire du bon style à Paul Eluard, Mallarmé, le Paul Valéry poète ; à Heidegger, Hegel, Schelling, Fichte, Lacan... Je dis les noms qui me viennent à l'esprit, mais la liste serait longue, de ces auteurs vénérés qui nuisent à la qualité d'expression de leurs lecteurs. Chateaubriand, Hugo et un bon nombre de romantiques, du fait de leur emphase artificielle, tombent également dans cette catégorie d'écrivains. Je suis parfois étonné de trouver des pointes d'obscurité dans des auteurs pourtant parfaitement clairs dans l'essentiel de leurs textes : ainsi, Alain fait des ellipses parfois trop mystérieuses, Deleuze est abscons dès qu'il ne fait plus des portraits philosophiques, Nietzsche est peu percutant dès qu'il s'essaye à la poésie, etc.

Cette manie de l'originalité obscure fait que l'on ne lit plus assez les classiques, et que l'on préfère se réfugier chez les attirants faiseurs de nébuleuses plutôt qu'apprendre à lire et écrire avec les auteurs chérissant la lumière, la précision, la pertinence sans emphase. Stendhal déjà avait, de son temps, mené ce combat ; qu'aurait-il bien pu dire des écrivains du XXème et, malheureusement, du XXIème siècle ? Il est temps de réapprendre à penser et à écrire ; rude tâche...

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27 octobre 2011

XXI

Je veux n'être plus autre chose que pure adhésion.

– Nietzsche

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Je la répète souvent, cette phrase, parfaite expression de l'amor fati. Mais si je la connais si bien, c'est que je l'ai dite et redite, je l'ai utilisée comme un outil formidable, comme une formule passe-partout, et notamment pour souhaiter les anniversaires et les bonnes années : je suis utilitariste quand ça m'arrange. Mais y a t-il un plus beau souhait ? Non ! Ça existe pas, de plus beau vœu ! N'être plus autre chose que pure adhésion : expression sobre et parfaite de l'idéal de perfection humaine. Malgré les obstacles, ou précisément grâce aux obstacles : ne sois pas autre chose que pure adhésion. Faire confiance à la vie, s'imprégner tout à fait d'elle, toujours sentir sa belle odeur créatrice – et adhérer à son petit manège ! Pure adhésion, mon gars ! Pure adhésion !... Pas une tâche de dégoût si possible, faut que l'amour soit limpide, clair, pur ! Avec un peu de mépris, beaucoup de mépris plutôt, ce n'est pas impossible ; avoir une force active, purement active, toujours en adhésion... Pas l'adhésion de l'âne, pas l'adhésion de l'éponge, mais l'adhésion de l'épée – on se comprend, n'est-ce pas ?...

29 octobre 2011

XXIII

Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un !

 La Bruyère

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C'est l'une des ritournelles qui m'obsèdent le plus. Grand signe de génie que de pouvoir fixer un sentiment commun en une phrase si simple. Tous, sauf les ânes qui sont contents de tout, pourraient dire, gueuler, chanter cette citation de nombreuses fois dans la journée, tant le contact avec l'altérité n'est pas fait pour satisfaire nos espérances ; et je crois que cette insatisfaction est un bien. Il est bon de voir l'homme ne pas correspondre à nos attentes, de se tromper sur leur valeur ; il serait ennuyeux de toujours aimer ce que font les autres, de toujours approuver nos amis... Le véritable contentement (car il existe heureusement, ne médisons pas trop non plus de la nature humaine) perdrait de sa saveur sans nos âcres insatisfactions. Les hommes intéressants sont toujours des insatisfaits, des autres comme d'eux mêmes.

Il y a aussi une sorte de joie à voir les optimistes se leurrer, toujours de la même manière, puisque les hommes répètent plus qu'ils ne diffèrent ; à contempler leurs illusions, leurs espoirs incessamment brisés, et les regarder recommencer, souvent en recréant un idéal sur la personne qui vient précisément de prouver sa médiocrité. En vérité, les optimistes niais n'ont pas la lucidité ni la force de penser qu'il soit difficile d'être content de quelqu'un, et c'est la source de leur malheur ; nous autres, nous qui savons que le profond contentement ne va pas sans de lourdes exigences, sommes moins dupes et plus railleurs. La raillerie sauve de la misanthropie. Bénissons-là ! Donnons lui tous les sacrements ! Eau bénite sur la raillerie !... Je proclame solennellement que la raillerie est une activité sainte, et remercie sincèrement les raillés de pouvoir être raillés comme les fleurs remercient Dieu, l'arrosoir, et H20 de pouvoir être arrosées.

10 octobre 2011

IV

L'homme qui médite est un animal dépravé.

– Jean-Jacques Rousseau

 

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Cette pensée est excessive, comme bien souvent chez Jean-Jacques ; mais, comme bien souvent également, elle contient une violente part de vérité. Je ne peux m'empêcher de penser fort à cette pique contre la civilisation lorsque je regarde certains de mes camarades universitaires : je vois un animal courbé, un être aliéné par une culture de la labeur qu'il méprise au fond de lui-même. Je ne généralise pas ; la méditation est davantage un moteur qu'un fardeau ; mais la société, avec ses institutions maladroites, produit ces animaux pour lesquels la pensée est un devoir et l'enseignement une fatalité. Les esclaves sont partout, même dans la bourgeoisie cultivée ; l'absence de travail manuel n'est pas le signe de la liberté et la culture peut également devenir une usine exploitant le prolétaire qu'est l'étudiant sans enthousiasme.

On ne devrait penser qu'après avoir appris à aimer la pensée. Penser avec le cerveau empli de ressentiment, réfléchir en maudissant l'objet de nos recherches, c'est couper les ailes à la méditation. Quand la méditation ne permet pas l'augmentation de la puissance, quand elle n'aide pas à se libérer, Rousseau a mille fois raison : il vaut mieux un corps qui rapidement agit qu'un esprit qui travaille en pâtissant. La vraie méditation, comme toutes les bonnes choses de la vie, est une légèreté ; c'est un vent, tantôt capricieux et agressif comme une sonate de Scarlatti, tantôt puissant et calme comme la première Gymnopédie de Satie ; elle fait voler la pensée vers mille objets divers qu'elle aborde avec le sourire de la curiosité. Si la méditation libre ne permet pas toujours de réussir socialement, elle permet toujours de conduire l'homme vers son épanouissement.

Mais il faut toujours en revenir là : l'homme, pour ne pas être un animal dépravé, doit savoir bien désirer. Il sait voir les bons agencements pour sa complexion ; il trouve des points moteurs lui permettant de s'affirmer et de marcher vers son but. L'homme qui médite en soupirant, qui pense avec des lourds boulets dans le crâne, qui voit en l'objet de sa recherche non une impulsion, mais une répulsion, est un homme dont le désir est bloqué ; en somme, il s'agit d'un esclave de la pensée. On ne peut jamais dire qu'une activité est bonne ou mauvaise en soi ; il faut toujours observer les rapports qui se forment entre l'activité et le sujet qui la pratique : une action faite sans ferveur est un geste de servitude. Voyez les hommes libres, y compris parmi ceux qui méditent : ils se dirigent vers l'objet de leur action avec vivacité ; ils prennent l'obstacle comme un point d'appui pour leur désir ; ils déploient leur conatus sans se laisser entraver par de mornes plaintes. Voici ce qui distingue l'ouvrier de la pensée du sage véritable : la méditation du premier est une mécanique froide et sans âme tandis que la méditation du seconde est un ardent mouvement toujours recommencé vers la félicité.

12 novembre 2011

XXXVII

Que de gens ont voulu se suicider, et se sont contentés de déchirer leur photographie !

Jules Renard

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Variation sur cette vérité morale : les hommes préfèrent les projets à la réalisation de ceux-ci. Que de gens ont voulu écrire un roman, et se sont contentés d'en esquisser un plan ! Que de gens ont voulu accéder au pouvoir, et se sont contentés de débattre avec leur entourage ? Que de gens ont voulu dévorer La Recherche du temps perdu, et se sont contentés de lire l'incipit ? Que de gens ont voulu construire une relation amoureuse durable, et se sont contentés du plaisir éphémère de la curiosité ? Que de gens ont voulu chercher la vérité, et se sont contentés de la trouver ? Que de gens ont voulu apprendre une langue, et se sont contentés d'acheter un Assimil ? Que de gens ont voulu préparer un festin, et se sont contentés de contempler des recettes sur Internet ? Que de gens ont voulu déclarer leur amour, et se sont contentés d'en imaginer la scène dans leur esprit ? Que de gens ont voulu chercher le bonheur, et se sont contentés d'attendre qu'il vienne à eux ! Que de gens ont voulu se cultiver, et se sont contentés de devenir pédants ! Que de gens ont voulu aimer une femme, et se sont contentés de se tirer sur la tige en pensant à elle ! Que de gens ont voulu devenir philosophes, et se sont contentés d'être des ouvriers de la pensée ! Que de gens ont voulu vivre gai, et se sont contentés de la joie de l'ivrogne ! Que de gens ont voulu apprécier un opéra, et se sont contentés d'accomplir un devoir social ! Que de gens ont voulu se muscler, et se sont contentés de la douleur d'une demi-heure d'exercice ! Que de gens ont voulu aimer le tabac, et se sont contentés d'en devenir dépendant ! Que de gens ont voulu faire de la métaphysique, et se sont contentés de retrouver la théologie ! Que de gens ont voulu faire progresser l'humanité, et se sont contentés de discours occultes ! Que de gens ont voulu se rebeller, et se sont contentés de changer de conformisme ! Que de gens ont voulu éviter le malheur, et se sont contentés de vivre dans un paisible ennui ! Que de gens ont voulu abandonner leur fortune, et se sont contentés de faire un soulageant don ! Que de gens ont voulu guérir de leurs névroses, et se sont contentés d'aller consulter un psychanalyste ! Que de gens ont voulu contempler la Joconde, et se sont contentés de la photographier avec les japonais ! Que de gens ont voulu faire le bien, et se sont contentés d'être gentil !

Je crois que pourrais continuer ce jeu encore longtemps, tant ça m'amuse et tant les idées viennent facilement ; pourtant... ἀνάγκη στῆναι.

5 novembre 2011

XXX

La basse continue est le fondement entier de la musique, elle se joue avec les deux mains, de telle sorte que la main gauche joue les notes écrites, tandis que la main droite ajoute consonances et dissonances, ce qui produit une harmonie agréable pour la louange de Dieu et le légitime plaisir des sens ; car la seule fin et le seul but de la basse continue, comme de toute musique, ne peuvent être que la louange de Dieu et la récréation de l'âme. Lorsque cela est perdu de vue, il ne peut y avoir véritablement de la musique, mais seulement des bruits et des cris infernaux.

Johann Sebastian Bach

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Comment une civilisation ayant engendré Bach peut-elle avoir donné naissance à des Michael Jackson ou des Lady Gaga, et, surtout, avoir glorifié frénétiquement ces machines marchandes sans âme, ces idoles qu'on impose à l'ensemble de la population mondiale et dont on a de la peine à admettre l'humanité, ces caricatures de l'être humain qui mériteraient qu'on leur déchiquete les maudites cordes vocales et, tant qu'à faire, qu'on leur immole joyeusement ce corps mécanique et froid qui déambule sur tous les écrans ? Non ; ce n'est pas la même civilisation, celle de Bach et celle de Katy Perry ; il y a une différence de nature entre ces deux civilisations, ces deux peuples, ces deux cultures.

À l'origine de ce changement fondamental, dont on commence à peine à mesurer la portée, il y a un bouleversement métaphysique : sans cela, on ne saurait expliquer une telle dépravation, une dégringolade générale qui ne semble pas prêt de s'arrêter. C'est ce bouleversement métaphysique qui nous permet de comprendre pourquoi la création et l'écoute musicale n'ont plus du tout le même sens, ni le même résultat, ni la même finalité que dans le passé. Aujourd'hui, ce n'est plus comme avant, aujourd'hui, n'importe qui se permet de fabriquer de la musique ; on se marrerait bien de celui qui n'ose appréhender la composition, effrayé par son caractère sacré, ou de celui qui écouterait de la musique, non pour le divertissement, la fête, le fun, la rigolade, l'ambiance communautaire, la jouissance facile, mais pour élever son âme, pour sentir vibrer dans tout son corps la puissance de l'harmonie, pour avoir un contact avec l'indicible, percevoir ce qui, par sa nature, dépasse le λόγος.

Dans un monde qui place l'essentiel non dans la contemplation d'une transcendance ou dans la recherche d'une harmonie épanouissante, mais dans la jouissance immédiate de ce qui est facile, séduisant par sa médiocrité, dans la recherche de l'hyperfestivité permanente, il n'est pas étonnant que le goût et la création musicale soit dans une misère qui eût fait se suicider illico un Beethoven, pauvre génie qui avait déjà assez de problème en son temps. Le capitalisme libéral, avec sa métaphysique du dernier homme, a rendu normal la fabrication en masse de pantins qui gesticulent en croassant des débilités ainsi que la soumission du peuple à ces excréments mélodiques qui ont, par ailleurs, tué la véritable musique populaire. Les bruits et les cris infernaux, on les entend partout ; la technologie sert leur propagation, et il est devenu impossible d'y échapper : c'est toute la société qui est fière de diffuser dans tous les lieux publics ces monstruosités ; dans le bus, la rue, au téléphone, à travers les murs des voisins : partout prolifère ces jingles à peine améliorés... Je n'aurai jamais de phrases assez violentes pour vomir ces insanités que je suis forcé de subir à longueur de journée ; et j'ai, pour ne pas devenir fou, régulièrement besoin de m'exercer à l'insulte et au crachat, d'exorciser la bassesse de la néomusique qui s'enfouit tous les jours en moi.

Plus j'y pense, et plus je comprends que le propos, souvent moqué, de Platon n'est pas du tout absurde : la musique est profondément liée à la politique et exerce une influence sur ceux qui l'écoutent. Tout est lié dans une société : comprendre la musique de la modernité, c'est comprendre sa politique et sa métaphysique inconsciente.

J'écris ça en écoutant la Passion selon saint-Jean. Je me plais à imaginer Bach aujourd'hui, assistant à la fête de la musique, et admirant la foule se prosterner devant des groupes d'arrogants adolescents prépubères et proférer des cris hystériques à la vue de la dernière pétasse chanteuse et danseuse à la mode : c'est du joli...

15 novembre 2011

XL

Ἠλίθιος ὅστις μὴ πιὼν κῶμον φιλεῖ.*

Euripide

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Euripide se moquait déjà de ces belles âmes fières de vivre dans une prétendue sainteté corporelle. Le vin, dans une fête, dans un banquet, n'est pas qu'accessoire, mais participe directement à l'esprit de la fête ou du banquet. Il est facile de dénigrer l'alcool et d'y trouver les vices ; il ne faut néanmoins jamais oublier que ceci dépend entièrement de la personne qui boit : la responsabilité n'est jamais dans la boisson : laissez Dionysos jouir de sa joyeuse innocence ! Si le vin est si nécessaire au principe de la fête, c'est qu'il contient les vertus qui accompagnent le mouvement général de celle-ci : l'abaissement du degré de conscience, le sensible abandon de sa personne, la perte de l'attention portée à ce que l'on représente, sont de ces effets positifs qui permettent à chacun de davantage se livrer soi-même lors d'une fête. De fait, le principal obstacle au bon déroulement d'une fête (qui se doit d'être sans temps morts, joyeuse, portée par une atmosphère de frivolité motrice) n'est pas autre chose que la trop réglée conscience de soi qui entrave le déploiement naturel du caractère d'un individu. C'est bien connu : l'alcool décoince, favorise la sociabilité spontanée, permet de davantage, selon cette expression éloquente, se laisser aller : en d'autres termes, l'alcool aide à être soi-même en présence de l'altérité. Il va de soi que ceci n'est plus vrai dès que la quantité d'alcool dépasse les limites du raisonnable...

Mais faites boire quelques verres à un timide : rapidement les inhibitions s'effaceront, et laisseront la place à l'individu non entravé par la crainte d'être vu et jugé ; il pensera moins à son obsédant amour-propre, pensera moins tout court, et agira !... J'ai souvent remarqué que les personnes qui sont violentes après avoir bu, sont des êtres ayant naturellement une tendance à la violence ; seulement l'alcool renforce la puissance des instincts, et agit comme une sorte d'accélérateur, de catalyseur de la personnalité, c'est-à-dire que l'individu, du fait du renforcement artificiel de ses tendances profondes, devient momentanément davantage lui-même qu'il ne l'est. Bref, on pourrait dire que le vin favorise l'éclosion de l'idiot (chère à Clément Rosset et Démocrite) qui se cache en chacun de nous, derrière l'étouffant masque du moi social. Voilà finalement ce que je cherchais depuis avant : la vertu du vin est de rendre idiot, et la meilleure fête est celle qui réunit la plus joyeuse bande d'idiots...

*Est stupide celui qui aime la fête sans boire.

20 novembre 2011

XLV

Quel diable d'homme, et qu'il est contrariant ! Il dit du bien de tout le monde !

Beaumarchais

 democrite

Je m'aperçois que cette idée m'obsède ; tant pis pour les répétitions, c'est signe qu'elle est chère à mes yeux, et je crois comprendre pourquoi : on me reproche beaucoup de trop critiquer, de trop mépriser, de n'aimer rien, d'être un rabat-joie, etc. Mais je pense très précisément qu'il n'y a rien de plus jouissif que de critiquer, que de se moquer des autres : au fond, c'est ce que presque tout le monde fait, mais aussi ce que personne n'assume pleinement ; or, je trouve un peu ridicule et niais de voiler le plaisir que donne la raillerie, cette activité essentielle à la sociabilité des hommes. Tout homme ayant un tant soit peu d'honnêteté reconnaîtra qu'une conversation dans laquelle on ne fait que de louanger des individus est chiante au possible : sans piques, les paroles s’amollissent ; sans léger persiflage, la société des hommes est lourde et ennuyeuse. Tant pis pour les belles âmes qui préféreraient que tout le monde dise du bien de tout le monde ! Soyons railleurs sans mauvaise conscience. Saint-Simon n'écrit jamais aussi bien que lorsqu'il décrit une personne méprisable : « D'ailleurs soutenu en tout par la cour, dont il était l'esclave, et le très humble serviteur de ce qui y était en vraie faveur, fin courtisan et singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournait uniquement à son ambition de dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme ; d'ailleurs sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans humanité, même en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même ; méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n'en ayant de sa vie perdu une occasion. » Voilà qui vaut bien toutes les apologies du monde ! Voltaire n'est jamais aussi drôle que lorsqu'il s'en prend à quelqu'un. Rien de plus splendide, dans les correspondances des grands écrivains, que les passages où ils se servent de leur prose magnifique pour écraser leurs adversaires ; il y aurait des dizaines de passages à citer. On remarque également que l'esprit va rarement sans une graine de méchanceté – d'ailleurs, dans les citations de l'article méchanceté du bon vieux Littré, on trouve une anecdote racontée par Sainte-Beuve, qui illustre parfaitement mon propos : « Je n'ai jamais fait dans ma vie qu'une méchanceté, disait un jour Rulhière à Chamfort. - Quand finira-t-elle, lui répliqua Chamfort ? » C'est piquant, sarcastique, spirituel, jouissif – comment soutenir, avec de tels exemples de piques, qu'il est meilleur de dire du bien des hommes ? Comprend-on que c'est l'affirmation qui est à la racine de la raillerie, et qu'il n'y a nulle trace de négation là-dedans ?

9 mars 2012

CLV

Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges romains quand ils n'entendaient pas une cause : N.L., non liquet, cela n'est pas clair.

– Voltaire

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Je suis content : ce soir, avant de me coucher, j'ai découvert une nouvelle expression, qui, sans doute, me servira très régulièrement et pendant peut-être toute ma vie. Ayant l'habitude d'écrire sur mes livres, et me retrouvant presque tous les jours à tenter de déchiffrer des propos obscurs, je pourrai avec une extrême facilité marquer mon mécontentement devant ces eaux troubles où les universitaires s'efforcent vainement de pêcher de gros poissons avant de tomber lamentablement dans cette eau désagréable. À moi-même également : toujours sentir le risque du non liquet, toujours voir ce sceau se préparant à s'écraser sur-moi, pour me prévenir de ce vice que je honnis de toutes mes forces.

Petite illustration pour inaugurer ce nouveau tampon, avec une phrase pour le moins remarquable d'Heidegger qui est soi-disant une traduction d'un vers de Parménide : "Il est d'usage : ainsi le laisser être posé-devant, prendre en garde aussi : l'étant étant". N.L ! N.L ! NON LIQUET, papy Heidi, NON LIQUET !

 

2 novembre 2011

XXVII

Et Mireille ici, la petite nièce, elle a le vice de toutes les autres, une vraie peau de vache, une synthèse.

 Louis-Ferdinand Céline

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J'aime les insultes : elles délivrent ; elles font toujours du bien à celui qui les assène, ça stimule sa volonté et ça lui fait faire preuve de créativité. Je citerai un jour du Capitaine Haddock, le maître en ce domaine, comme chacun sait. Ici, je suis sidéré devant l'intensité que le dernier mot de la phrase donne à l'ensemble : une synthèse ! Une synthèse ! C'est exactement le mot qu'il fallait pour exprimer la hargne et le mépris total contre un individu. Dans la plupart des insultes, on reste dans des singularités qui s'ajoutent les unes les autres, de sorte qu'on ne sait plus quoi penser de la victime : est-ce un cornichon, un trou du cul, un mongolien, un fils de pute, un âne de cirque ?... Non, non, c'est une synthèse : coup de maître qui permet d'assimiler les prédicats précédents en les unissant d'un coup sur la personne concernée, tout en sous-entendant mille pourritures, que nous n'avons pas le temps de préciser et qui touche également tous les autres personnes méprisables de son genre. La synthèse est l'aboutissement de l'insulte ; elle unifie le divers ; d'un agrégat d'attributs fragmentés, elle compose un tout bien dégueulasse. Retenir ça et s'en servir dans les moments opportuns : toi, t'es une synthèse, mon gars ! Si j'étais rappeur, je ferais un bon son avec cette idée. 

24 octobre 2011

XVIII

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache,

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

 Rimbaud

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On nous fait chier avec le petit adolescent cynique pendant toute notre scolarité, on nous gave de poèmes inintelligibles et emphatiques, sans se douter que le plus beau est contenu là. Le Bateau Ivre est son meilleur et dernier beau poème ; le reste, qu'on se le dise, c'est de la merde, les Illuminations en premier. Une saison en enfer, passe encore. Mais pourquoi se casser le cul et l'entendement à trouver des critères, des règles débiles pour interpréter les délires d'un petit péteux autoproclamé ? Si je retiens des vers de Rimbaud, ce sont ceux-là. Tout y est. Il s'est jugé et compris lui-même. Son destin en Afrique y est. La souplesse du vers, non encore teinté d'inintelligibilité, y est. Ce sont même des vers que nous aurions envie de prononcer, lentement, avant de mourir, au crépuscule de notre vie, comme le petit Arthur les écrivait au sommet de son génie éphémère. Ces vers sont d'ailleurs ignorés, je n'ai jamais entendu quelqu'un les citer ou les commenter. Le reste du Bateau ivre est faible à coté. 

19 novembre 2011

XLIV

Il faut être trois pour apprécier une bonne histoire : un pour la raconter bien, un pour la goûter, et un pour ne pas la comprendre. Car le plaisir des deux premiers est doublé par l’incompréhension du troisième.

Alphonse Allais

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On n'insiste jamais assez sur les vertus que peuvent posséder l'ignorance, l'incompréhension, ou même le mauvais raisonnement. À défaut de donner la certitude, la vérité, et autres valeurs trop unanimement glorifiés, les erreurs de notre raison peuvent au moins donner du plaisir. Il n'y a rien de plus jouissif qu'une maladresse relevée par des hommes spirituels : ils font de l'inadéquation entre la pensée ou l'action avec le réel une source de joie. Voir un élève faire un énorme contre-sens en cours ne devrait jamais susciter la pitié, mais le rire, la raillerie saine qui ne vise pas à écraser ou humilier l'autre – ou bien le concerné ne doit pas entendre les propos. La politesse n'est pas de ne pas se moquer, mais de se moquer à bonne distance.

Les exercices de version à l'école, déjà assez ennuyeux tels qu'ils sont, le seraient encore davantage si nous ne faisions pas régulièrement des erreurs grossières et absurdes nous permettant de rire des autres ou de nous-mêmes. Sans les perles du bac, ces bijoux d'humour que l'on attend chaque année avec impatience, les corrections des profs seraient encore plus insipides, et ils n'auraient rien d'amusant à raconter à leur entourage. La raillerie est comme une arme : elle n'est jamais mauvaise en soi, tout dépend de la façon dont on l'utilise. Sans elle, le monde serait encore plus sérieux et triste. Spinoza, je crois, n'a pas su être attentif à cette dimension joyeuse de la raillerie ; c'est dommage. Il est vrai que si je pouvais organiser un banquet des morts, ce n'est, bien que je le vénère, pas le prince des philosophes que j'inviterais le premier...

De façon plus générale, une blague n'est presque jamais réellement drôle si l'on est seul pour l'apprécier ; nous avons besoin des réactions des autres pour renforcer nos émotions propres ; la présence de compères de bonne humeur favorise toujours l'expression de tels affects, qui sont des affects sociaux par nature. Assister à un spectacle comique seul n'a presque pas de sens, et nos rires sont dédoublés dans une salle de cinéma qui rit toute entière avec nous, sans quoi il n'y aurait pas tant de personnes qui voudraient retourner au cinéma pour voir à nouveau les Intouchables, par exemple, film hilarant qui accomplit parfaitement son objectif modeste, si l'on passe outre les rares passages mièvres et un peu mélodramatiques. N'est-il pas ainsi drôle, pour illustrer directement la citation d'Alphonse Allais, de voir des jeunes ne pas comprendre la vanne sur Goya et Pandi panda ? Rire de ce que les autres ne comprennent pas est toujours jouissif ; c'est une sorte de bon aspect de la vanité naturelle des hommes... 

26 octobre 2011

XX

La philosophie, elle nous fait vivre sans une femme ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.

 La Bruyère

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J'ai beau chercher, je ne vois pas de meilleure éloge de la philosophie. Merleau-Ponty s'est essayé à cet exercice : c'est ennuyeux. Alors que la petite, si petite phrase de La Bruyère... Nulle promesse n'attire davantage l'attention ; l'entendant, nous souhaitons être philosophe de toute notre âme, nous essayons de l'être, et nous constatons que nous ne le sommes jamais assez ; car, qu'on se le dise entre philosophes, la philosophie, aussi forte soit-elle, ne l'est pas autant que les femmes, ces maîtresses capricieuses de nos entendements... Rien ne sembler triompher de la femme, pas même Dieu, puisque comme tous les hommes, il s'est fait prendre par sa séduction : ayant eu l'étrange idée de la femme dans son entendement parfait, et bien qu'il eût vu toutes les conséquences curieuses, et à vrai dire, fascinantes, de sa réalisation, il ne put s'empêcher de la mettre en œuvre, son idée saugrenue de la femme !... Elle le lui rendit bien, d'ailleurs.

La phrase de La Bruyère, à ceux, dédaigneux et fats, qui demandent l'utilité de la philosophie, constitue une bonne réplique ; contre les attaques oiseuses, rien ne vaut une réponse spirituelle et gracieuse. 

10 avril 2012

CLXXXVII

Il en est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

 – La Rochefoucauld

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Le pire est que lorsque ce véritable amour, aussi rare soit-il, se manifeste, la plupart des gens ne le voient point, ils ne distinguent point les signes simples qui marquent sa présence ; et le malheur est que ce sont précisément les objets de ce véritable amour qui tendent, aveugles, à l'écraser sans le reconnaître.

9 octobre 2011

III

Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté.

– La Bruyère

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Nous perdons plus de temps à pester contre le temps qu'à s'accommoder avec lui. Il semble vain et stupide de le dire, tant cela est évident, mais cela n'est pas un argument contre la vérité de cette affirmation : il faut prendre et non pas attendre les heures ; il faut agir et non pas contempler minutes ; il faut apprécier et non pas cracher sur les secondes. Que le temps, dont nous pouvons d'ailleurs douter de l'existence objective, apparaîtrait alors comme un décor nécessaire, un paysage se mouvant agréablement ! La lourdeur de maintes existences provient de la pesanteur propagée par la perception altérée du quotidien : on voit des fardeaux qui ralentissent au lieu de voir des obstacles qui poussent ; on se crée des entraves imaginaires au lieu d'explorer les chemins ouverts. L'absence de temps est un délire de l'imagination ; la philosophie devrait tâcher d'éradiquer cette folie.

La maîtrise du temps n'est pas un art métaphysique ; c'est un art concret, accessible à tous ; et le peuple en fournit la démonstration tous les jours. Chacun peut apercevoir ces hommes qui se lèvent avec leur soleil, marchent vers leur horizon, se couchent vers leur sommeil : ces hommes accomplissent leur vie. Il n'y a pas d'emploi du temps objectif et universel ; une bonne journée est une journée remplie, pleine d'activité : le détail du contenu est un autre problème. Il faut admirer la prestance des hommes qui n'hésitent pas, qui méprisent l'irrésolution, et dont chaque instant est un bon en avant ; ce sont ces personnes qui maîtrisent leur temps, c'est-à-dire qu'ils ne sentent pas la temporalité comme une oppression : ils font ce qu'ils savent devoir faire sans médiations inutiles. L'homme pressé n'est rien d'autre qu'un homme débordé de médiations et qui infligent celles-ci à autrui.

L'exemple du temps montre que la philosophie pratique a une théorie d'une extrême simplicité ; l'abstraction n'est pas de mise ici ; le bon sens, la faculté de saisir rapidement le concret, est ici la principale qualité. Les règles de la prudence sont simples ; c'est leur mise en application qui pose problème. Les anciens le savaient, et pratiquaient pour cela des exercices spirituels dont il faudrait nous inspirer : si nous prenions, chaque jour, le temps de méditer et de concrétiser nos belles idées, nos existences prendraient un chemin qui serait assez proche de celui de la sagesse. Nous avons besoin d'exhortations pour nous pousser à l'action droite ; nous devons trouver les forces motrices là où elles le sont ; et, surtout, se lever, marcher, se coucher, sans nous perdre dans les plaintes. Le ressentiment est une lenteur à éliminer.

26 juillet 2012

CCXCIV

 Il est tout aussi agréable d'écouter la musique qu'il est déplaisant d'en entendre parler. 

– Lichtenberg

Le commentaire musical n'intéresse personne. La lecture de Schopenhauer aide à comprendre pourquoi : la musique dépasse le langage ; à proprement parler, on pourrait dire qu'elle est alogique. Ici, plus qu'ailleurs, le plaisir esthétique, et peut-être même la compréhension esthétique, est sans concept. C'est réduire la puissance de la musique que de l'abaisser à une quelconque suite de caractéristiques, à une narration, à une histoire, ou à n'importe quoi d'autre ; la musique est au-delà des catégories du langage, car elle relève de la pure sensibilité. Je fus de nombreuses fois déçu en lisant les commentaires de musicologues sur certains préludes de Chopin cher à mon coeur ; dans leur langage recherché, je ne retrouvais jamais mon bonheur d'écouter. Même l'histoire de la musique, pourtant assez intéressante dans ce qu'elle engage de liens avec la civilisation tout entière, est moins passionnante qu'on ne se l'imaginerait. Désormais, plutôt que de lire un ouvrage volumineux sur l'évolution de la musique, je me contente d'écouter en sachant un minimum le contexte de la musique, maigre connaissance qui s'avère amplement suffisante pour le bonheur de mes oreilles. Monteverdi, qui a mes faveurs en ce moment, a composé dans cet extrait l'un des plus beaux duo de tous les temps. On pourrait faire mille développements sur cet air, non seulement des développements plus ou moins pédants de musicologie, car on voit bien ici comment l'émotion est transmise d'une manière radicalement différente d'un opera seria du XIXème siècle, mais également des développements plus généraux sur l'amour, la profondeur de la correspondance entre le dialogue amoureux et la musique, etc. Mais à quoi bon tout ce bavardage ? Il est déjà vain de commenter une madone de Raphaël ou même le Lys dans la Vallée ; toutes les oeuvres de génie se suffisent à elles-mêmes et contiennent en elles toute leur puissance. Il faut toujours en revenir à Kant et à l'universalité sans concept. Le silence est le plus respectueux et le plus efficace des réceptacles de l'art véritable. Je suis de plus en plus persuadé que notre tâche n'est pas de commenter les grandes oeuvres, mais plutôt de diriger l'attention vers celles-ci et d'en faire des sources intarissables de profondes sensations et pensées pour notre épanouissement personnel. La belle oeuvre est toujours assez claire par elle-même ; c'est sur l'individu qu'il faudrait travailler, pour lui permettre de  hisser progressivement sa sensibilité et son goût au niveau des hautes exigences du génie, difficile tâche. Notre mission se résume en deux mots, pas plus : faire aimer.

20 juin 2012

CCLVIII

Les arts seraient donc comme le miroir de l'âme et la musique, encore mieux peut-être que la poésie, nous aide à nous risquer jusqu'aux limites du sentir ; c'est sur ce bord extrême qu'elle nous sauve. Mais aussi elle n'est belle que si elle nous sauve. Et c'est pourquoi la musique sublime porte en elle quelque chose de redoutable que Goethe sentait très bien. L'indomptable est la substance de la musique. Une musique que le bruit ne menace pas, une musique qui ne surmonte rien, nous savons très bien ce que c'est. Il y a abondance, dans tous les arts, de formes qui ne savent que plaire, et qui sont sans rugueux, sans prise aucune. La musique qui n'est qu'harmonieuse n'est plus musique. C'est pourquoi les essais les plus hardis ici, et même artificiels, visent à retrouver et à côtoyer le bruit ; oui, mais à le vaincre. La musique se meut entre grâce et force, et nous sentons très bien ces deux excès.

– Alain

Ici, le principe de la musique véritable est compris, et, par là, il devient facile de distinguer les grandes oeuvres musicales des petits airs prétentieux et médiocres qui pullulent dès que l'on sort de chez soi. Cette grande vérité de la musique était déjà développée par Stendhal dans sa Vie de Rossini ; et vraiment, on ne comprend rien à l'art musical si l'on continue à penser, comme c'est de coutume, qu'une musique doit plaire aux oreilles sans jamais les irriter, qu'elle doit séduire l'auditeur le plus rapidement possible, et surtout, qu'elle doit rester dans la tête, se répétant inlassablement. Ainsi la plupart des hommes d'aujourd'hui confondent musique et jingle ; parce qu'ils ont un air dans la tête ils s'imaginent aimer la musique alors qu'ils n'aiment qu'une grossière suite de notes faciles. Le jingle, comme le bruit, est la négation de la musique.

Si l'on y prend garde, on s'aperçoit que le plaisir musical n'est pas autre chose que cette tension dont parle Alain et Stendhal entre la pure harmonie et le bruit. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de musiques calmes, tranquilles, apaisées : ce n'est pas ce que l'oreille exercée cherche. Même dans les plus lents adagio, qu'on assimile presque toujours à la tranquillité, voire l'ennui, on entend ces élans violents et maîtrisés allant contre l'harmonie pure sans lesquels la musique serait sans intérêt. Les dissonances ne sont pas une invention du XXème siècle ; et l'écoute attentive de n'importe quelle sonate de Scarlatti fait directement sentir le principe de la musique, explicité avec la plus grande clarté par Alain dans ses Vingt leçons sur les beaux-arts. Scarlatti, et Beethoven encore plus : si, d'un avis unanime, il est le compositeur le plus fort, le plus violent, le plus puissant de l'histoire de la musique, c'est parce qu'avec lui la tension entre l'harmonie et la musique est poussé aventureusement jusqu'à l'extrême. Toutefois, toujours au bord du gouffre du bruit, sa musique ne saute jamais dedans : tout se soutient admirablement en ces vifs et brusques mouvements dangereux. En revanche, la téméraire musique savante et pédante moderne a plongé franchement dedans, et elle ne semble pas prête d'en sortir. 

23 juin 2013

CCCXVII

Je sais ce que je suis, et le serai toujours,

N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.

– Corneille 

L'homme fort ne doute point de son identité, de sa valeur, de sa constance ; il s'affirme lui-même dans ses actions et dans ses pensées qui redoublent l'effet de ses actions ; sa foi en ce qu'il est le conduit à agir promptement, sans hésitation inutile, sans crainte de devoir regretter un jour ses actes. L'affirmation de la permanence de son identité valeureuse est héroïsme. Et comment une conduite courageuse serait possible sans cela ? Si je fais un serment, je dois croire que je serai, plus tard, digne de ce serment. La promesse n'a de sens que si l'on croit que, non seulement on sera capable de l'accomplir, mais surtout que l'on voudra encore l'accomplir, peu importe les mois et les années. Cette foi en soi-même est un devoir moral ; car, sans une permanence du sujet moral, toutes les responsabilités lointaines s'évanouiraient. Mais nous le savons bien, puisque, à une personne chère qui s'en va loin, nous nous jurons de nous revoir lorsque le temps sera venu ; et qui ne voit que ces belles promesses, sur lesquelles reposent les plus solides des amitiés, n'ont de sens qu'à partir du moment où l'on se jure à soi-même de conserver ce qui fait notre valeur aux yeux de l'être aimé ? Edmond Dantès se fait une promesse : il veut se venger de Fernand, de Danglars, de Villefort, responsables de sa cruelle et injuste incarcération ; la vengeance est un poids lourd qui pourrait faire vaciller la promesse de Dantès ; et une fois, lorsqu'il se révèle à Mercédès, qu'il entend ses supplications émouvantes, il se convainc qu'il vaut mieux mourir plutôt que de réaliser jusqu'au bout sa vengeance, avec toutes ses conséquences tragiques. Mais non ; une fois l'événement passé, et l'obstacle retiré, il affirme de nouveau la nécessité de sa vengeance, il ne retourne pas en arrière, il assume, il continue à être cette force redoutable, à incarner la vengrance de Dieu sur terre, non parce qu'il en va vraiment ainsi, mais parce qu'il l'a voulu et qu'il le veut toujours. Cette permanence de l'identité  en Dantès, l'homme qui, pour réaliser ses fins, ne cesse de changer d'apparence, est admirable et obtient l'admiration de tous les lecteurs. Ce roman de Dumas exalte la volonté et conduit à croire en soi, et à se promettre d'être soi jusqu'au bout ; c'est un roman héroïque.

Ce sont les pleutres qui se lamentent sur le changement incessant de ce qu'ils sont ; il n'y a qu'eux pour se morfondre bruyamment à propos de leur petit ego instable. N'osant pas assumer les conséquences à long terme d'une promesse, ils stagnent dans le présent, sans se donner les moyens de réaliser de belles actions. À force de contempler l'abîme de leur moi, ils se détournent de ce qui fait la force de l'homme, à savoir la volonté efficace d'être ce qu'on est ou de devenir ce qu'on est. Voilà ce que les lâches se refusent à comprendre : l'essentiel de ce qui fait notre identité depénd de notre volonté. On choisit de demeurer tel qu'on est ; on choisit de progresser et d'aller de l'avant ; ce n'est pas la Providence qui en décide, mais nous qui le décrétons. Le seul véritable dieu est le dieu intérieur ; il est au plus profond de nous ; c'est lui qui fait que les choses les plus importantes dépendent de nous. Les incrédules sont les fatalistes, qui sont aussi les malheureux souffrant de leur passivité ; il leur suffirait pourtant de se convertir pour être fort et heureux ; il leur manque juste la foi en eux-mêmes. La littérature classique, qui exalte les héros, peut favoriser cette conversion ; mais l'on ne lit plus que la prose tourmentée de gens paumés qui partagent leur incrédulité inquiète. Toutefois, preuve qu'il ne faut jamais désespérer de l'homme, qui tend naturellement à la grandeur, les exemples, mêmes rares, des hommes forts dans la vie quotidienne, qui savent ce qu'ils sont, qui connaissent leur valeur, et qui se promettent de rester digne d'eux-mêmes dans toutes les circonstances, font effet toujours, diffusant un peu de la générosité qui rayonne autour d'eux. 

7 mai 2012

CCXIII

Ce n'est pas le difficile, c'est le beau que je cherche.

– Fénelon 



Atteindre le beau est difficile, et l'analyse des chefs-d'oeuvre des génies fait voir à quel point il faut de l'art, une maîtrise impressionnante de techniques nombreuses et variées, et un don rare d'agencement habile des matériaux, pour parvenir à former une belle totalité cohérente capable de plaire universellement. L'artiste est toujours d'abord un artisan qui maîtrise une technique difficile. Difficile est le bon mot, car il n'est point facile de composer en contrepoint, ni de peindre correctement en perspective, ni d'écrire une pièce en alexandrin ; ces techniques là ne sont point à la portée du premier venu, et seuls ceux qui passent de longues années à étudier et à pratiquer ces techniques parviennent à les acquérir. Pour autant, ces difficultés là peuvent être à peu près surmontées par tous ceux qui savent joindre le désir de réussir à la méthode et à la persévérance, bien que personne n'ignore que la maîtrise, aussi virtuose soit-elle, des techniques de l'art, ne suffit point pour atteindre le génie ; cependant, fait trop peu remarqué, l'artiste génial et original doit bien commencer, en quelque sorte, par là où les autres, les simples techniciens, ont terminé. 

Malgré cette présence inévitable du difficile dans tous les arts, ce n'est jamais en cherchant le difficile que les artistes géniaux sont parvenus à créer leurs oeuvres. Le difficile est accessoire ; il n'est qu'une conséquence de la recherche de la beauté. Cela est évident et semble pourtant pour beaucoup d'artistes ne l'être pas. Nombreux sont les artistes qui travaillent moins pour atteindre le beau que pour parvenir à la gloire ; or, ce qui suscite l'admiration, ce n'est point tant le beau, que la virtuosité, laquelle peut se définir par l'habileté impressionnante à surmonter des difficultés. Quiconque a du goût le constate : le vulgaire apprécie le spectacle, non la beauté ; il désire contempler des fabrications impressionnantes, non de ces oeuvres rares qui élèvent l'âme, et qui donnent au coeur cette douce chaleur, cette joie intérieure incompréhensible au plus grand nombre. La foule se précipite pour admirer une gamine chinoise de trois ans jouant la Marche turque, mais ne se presse point pour entendre un claveciniste inconnu du grand public interprétant des pièces de Couperin. Ce n'est point un hasard si Glenn Gould, ce clown talentueux, est plus renommé que Scott Ross ; je ne me lasserai pas de faire ce constat si révélateur de l'esprit du public.

Les Oulipiens ne sont pas dans des artistes dans la mesure où ils cherchent clairement le défi, l'accomplissement de difficultés déterminées, plutôt que le beau. Je ne crois pas qu'il viendrait à l'esprit de beaucoup de monde de considérer La disparition de Pérec comme une oeuvre belle. Mais il y a beaucoup de prétendus artistes qui n'ont pas l'honnêteté des Oulipiens, qui, sans l'avouer, ne sont qu'animés par la recherche de la difficulté ; on voit trop qu'ils ne veulent qu'impressionner, ce qui est visible et par leurs oeuvres d'un caractère excessivement ornemental, rococo, et par leur remarquable désir de se faire valoir auprès de la foule par tous les moyens. Un véritable artiste n'a point besoin de tant de reconnaissance ; il sait lui-même ce qu'il vaut, car il a reconnu le beau, et s'en contente. Ce qui fait taire tous ces bêtes adorateurs de la difficulté pour la difficulté, ou plutôt de la difficulté pour la vanité, ce sont les grands génies, qui, après être parvenus au sommet de leur art, parviennent à créer des chefs-d'oeuvres sans éprouver de grandes difficultés, et sans s'ingénier perpétuellement à en chercher de plus grandes. Vivaldi savait composer un concerto plus rapidement que son copiste ne pouvait le transcrire. Si Mozart ressuscitait, il pourrait à son aise, pour gagner du fric et impressionner la populace, composer un album de musique industriel tous les jours, mais nous savons qu'il rejetterait du revers de son génie ses tentations grossières, et qu'il continuerait son chemin créateur que la mort a prématurément arrêté.

25 avril 2012

CCII

La femme n'est pas vieille tant qu'elle inspire de l'amour.

– Alphonse Karr

 

Bonne définition de la vieillesse des femmes, à partir de laquelle nous pouvons nous livrer à quelques observations amusantes et qui ne sont désagréables qu'aux belles âmes. L'enfer des femmes, c'est la vieillesse, écrivait La Rochefoucauld. À la lumière de ces deux propositions sur les femmes, nous sommes obligés, même si nous mettons un peu de cruel plaisir dans cet acte de pensée, de conclure qu'un petit nombre de femmes sont déjà en enfer à quinze, vingt, ou vingt-cinq ans, et qu'elles n'en sortiront peut-être jamais. En effet, certaines femmes semblent n'être point faites pour inspirer de l'amour ; à les observer, on dirait des accidents de la nature, des fruits ratés du hasard. Point d'amour à leur égard, et même rarement de l'amitié, tant la laideur chez la femme, qui se doit d'être le plus bel objet de l'univers, instinctivement répugne ; ces femmes vieilles prématurément, ne le cachons point, dégoûtent et inspirent un mépris qui semble viscéral. Cela n'est point aussi injuste qu'on le dit. C'est que leur enfer trouve moins sa source dans leur laideur physique que dans leur obstination, par tous les moyens, à exhiber leur laideur ; et c'est une grande impolitesse que de persister ainsi dans l'inélégance, que de ne point chercher à mettre en valeur ses attraits féminins, fussent-ils rares. Non point pudeur, beau mot réservée aux femmes belles, mais impolitesse. 

Ce type de femmes, on le trouve beaucoup parmi les universitaires, tout se passant comme si ces chouettes sans sagesse voulaient ressembler à leur caricature : la rapide contemplation des étudiantes en lettres classiques est à ce titre une expérience parlante. Ces êtres qu'on a de la peine à appeler femmes semblent s'être décidées à tout faire pour ne pas attirer ces regards de convoitise qui font la vanité, c'est-à-dire le bonheur, des belles femmes. Elles mettent des lunettes grotesques cachant leurs yeux, rarement sans charmes ; elles attachent sans soin leurs cheveux ; elles ne songent point à se servir du maquillage, arme naturel des femmes, pour cacher un tant soi peu leurs défauts et pour mettre en valeur leurs rares attraits véritables. Comme dans beaucoup d'autres domaines, la négligence du détail fait trop voir la laideur de la totalité. Les vêtements qu'elles portent ne sont point féminins, ou alors ce sont de ridicules vêtements de vieilles filles. Tout est révélé, sauf les attraits ; tout est caché, sauf les défauts. On ne pense même pas que ces femelles ont un cul et des nibards ; et lorsqu'on y pense, on se dit que tout l'intérêt de la levrette est de pouvoir baiser une gonzesse ayant un derrière satisfaisant sans souffrir le spectacle d'une sale gueule. Ces épouvantails ambulants, exercant, de surcroît, la plupart du temps, une activité peu utile à la société, inspirent le dégoût aussi bien aux hommes qu'aux femmes, qui doivent avoir honte de leur sexe en considérant de telles créatures. 

L'expression de dégoût que nous inspire ces choses là est parfois suivi d'un vague sentiment de pitié et de regret ; nous remarquons que presque aucun être n'est entièrement dénué de beauté, et qu'une volonté jointe à un peu d'habileté, laquelle peut s'acquérir avec le concours d'autres personnes, suffirait pour rendre acceptable, pour ne pas dire baisable, bien des femmes que la nature n'a pas favorisé. Une jeune fille peut être moche, mais elle n'en demeure pas moins jeune, et tant que la chair est fraîche, tout est possible. Encore faut-il le vouloir, car les femmes vieilles prématurément, emportés dans leur invisible tourbillon de chagrin, n'ont presque jamais de réel désir de s'embellir ; au contraire, elles se servent de leur laideur pour satisfaire leur amour-propre. Ô prodige de la nature ! Femme moche est souvent femme orgueilleuse. La moche a tendance a cacher son amertume en feignant de ne point prendre intérêt à la beauté de son être et en prétendant s'intéresser à des activités plus élevées, clairs signes de ressentiment. 

Que faire avec ces tristes femmes, hélas !, vieilles trop tôt, contre la nature ? Convoquer le Don Juan de Brassens, qui est à la charité ce que celui de Molière est à l'insolence.

1 novembre 2011

XXVI

Il n'y a rien dans le monde qui n'ait son moment décisif, et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment.

 Cardinal de Retz

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Il y a un art du kairos. Art fécond, concept pratique, car celui qui possède cet art (à moins que ce ne soit un don ?) s'élève au-dessus des autres. À la réflexion, la maîtrise du moment décisif apparaît bien plus important que la préparation ; la propédeutique sans kairos est inutile ; il y a un instant dans le temps où tout se joue, où tout est encore à faire, où rien n'est encore accompli. C'est une illusion tenace que de croire que tout est déjà fait d'avance : « Ah ! je suis le meilleur aux échecs, je suis sûr de gagner contre ce jeune débutant » ; « Ah ! sa meilleur amie m'a dit qu'elle m'aimait, je vais avancer vers elle, et elle tombera dans mes bras ». Dans le jeu, dans l'amour, dans l'art, et, en somme, dans la vie, rien n'est fait d'avance ; peu importe le temps passé à se concentrer sur un événement que l'on croit prévisible : si l'on rate le kairos, si l'on méprise la recherche et l'attention sur le moment décisif, tout s'effondre.

Il y a un art du kairos ; et je crois qu'il consiste à concentrer en un point précis de notre durée toute notre force. À un moment, qu'il faut être capable de sentir, il ne faut plus reposer sur ses habitudes et faire le mécanique automate ; à un moment, il faut pouvoir agir en vibrant de toute son âme, ne plus regarder le passé, ne pas trop anticiper l'avenir, et aller, droit devant, vers l'action à exécuter ; et celui qui agit ainsi fait un acte libre en même temps qu'un acte fort.

Si nous voyons particulièrement cet puissante saisi du moment adéquat dans la politique, c'est parce qu'en politique les actions sont publiques, et que là où il y a acte fort personnel, il y a conséquence importante et immédiate pour les autres hommes. Mais qu'on regarde Casanova ; lui aussi possède cet art du kairos, et sans cette faculté à comprendre qu'il faut agir à tel moment précis, tout l'art de la séduction et de l'amour tombe. On peut être excellent séducteur en pensée ; on peut comprendre l'évolution des sentiments des femmes, croyant ainsi pouvoir les maîtriser ; on peut élaborer des plans complexes et rationnels, intelligents, habiles ; si l'on ne sent pas qu'il faut agir à ce moment, si l'on a pas cette pression du cœur et de l'entendement qui nous appelle à l'assaut, alors, en même temps que le moment, nous ratons la femme, la conquête, le bonheur. Mais comment diable s'acquiert l'art du kairos ?

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