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Scolies
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19 avril 2012

CXCVI

Une fois qu'ils ont cassé leurs pipes

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensé

Les morts sont tous des braves types.

– Georges Brassens


Enquêtons sur l'oraison funèbre, et amusons nous à en faire un sujet de philosophie.

Le Littré définit l'oraison funèbre ainsi : discours d'éloge, prononcé après la mort d'un personnage. Dans cette définition claire et brève, trois éléments simples se révèlent essentiels, qu'il est sans doute utile, pour commencer notre réflexion, de préciser : d'abord comme l'indique l'étymologie même du mot oraison (du latin orationem, venant du verbe orare, signifiant parler), l'oraison funèbre est nécessairement prononcée, et en public ; ensuite, il ne s'agit point d'un discours neutre, d'un discours objectif, puisque l'orateur doit toujours prendre le parti du défunt et qu'il s'agit nécessairement d'un discours d'éloge, et ce qui explique pourquoi l'oraison funèbre se confond avec l'éloge funèbre ou l'eulogie ; enfin, et c'est ce qui fait la spécificité de l'oraison funèbre, ce dernier adjectif renvoyant aux funérailles, le discours d'éloge n'est pas prononcé alors que l'individu en question est encore en vie, et s'adresse donc, lors d'une cérémonie solennelle, à des personnes encore vivantes. Ces éléments peuvent sembler aller de soi ; et pourtant, lorsqu'on y pense sérieusement, il y a de quoi s'étonner : pourquoi les discours prononcés à la mort de quelqu'un doivent-ils nécessairement être élogieux, la plupart du temps au détriment de la vérité historique ? Pourquoi attend-on généralement la mort d'un homme de mérite pour en faire l'éloge ? Pourquoi cet éloge est-il public, et quel intérêts politiques se cachent derrière celui-ci ? D'ores et déjà nous constatons que l'oraison funèbre n'est pas une notion simple et qu'elle est composée d'une pluralité d'aspects, allant de la rhétorique à la politique, de la mort à la religion ; et c'est cette complexité posant problème qui nous invite à décomposer les différentes articulations de l'oraison funèbre ainsi qu'à cerner son unité derrière les éléments divers et différents qui la composent. Pour conduire cette recherche, nous irons du plus évident au plus imperceptible, de la surface à la profondeur ; ainsi, nous commencerons, dans un premier temps, par nous interroger sur l'aspect formel de l'oraison funèbre, en tant qu'elle est une pièce d'éloquence et de rhétorique ; par suite, nous essayerons de dépasser ce premier niveau pour comprendre les enjeux politiques et moraux de l'oraison funèbre ; enfin, dans le but d'en saisir le sens fort, le sens profond, nous nous interrogerons sur la purification de l'homme qui est à l’œuvre dans l'oraison funèbre. Par là, nous découvrirons peut-être la raison d'être de l'oraison funèbre. 

L'oraison funèbre est d'abord un exercice rhétorique, obéissant à des règles précises, quoiqu'elles puissent évidemment évoluer selon l'époque et l'auteur ; et derrière la grande variété des oraisons funèbres, il y a une unité formelle qui nous permet de distinguer les oraisons funèbres des autres genres de discours, qui nous permet de regrouper sous la même catégorie les discours célèbres de Périclès, de Démosthène, de Grégoire de Nysse, de Bossuet ou de Malraux. C'est précisément parce qu'il s'agit d'un exercice rhétorique réglé et prévisible que Platon, dans dialogue Ménéxène, se moque, en bon ennemi de la rhétorique, des oraisons funèbres et de ceux qui les prononcent : il fait dire à Socrate que toutes les oraisons funèbres sont préparées, même lorsqu'elles ont l'air d'être improvisés ; qu'il n'y a rien de plus facile que de se faire un renom en faisant un éloge que tous approuvent ; que presque tous les hommes, même ceux qui n'ont pas reçu une grande instruction, peuvent réussir cette exercice une fois qu'ils en connaissent les règles, les « ficelles ». Socrate résume ainsi les objectifs que doit se fixer l'orateur pour faire une bonne oraison funèbre : « Il y a donc besoin d'un discours capable, et de louer convenablement ceux qui sont morts, et, d'autre part, de donner avec bienveillance des conseils à ceux qui vivent, en exhortant et les fils comme les frères, à imiter la vaillance de ces hommes-là ; et, d'autre part, pour ce qui touche aux pères, aux mères, à des ascendants plus éloignés s'il en reste encore, en adressant à ceux-ci des consolations. » De fait, ce qui est assez remarquable, presque toutes les oraisons funèbres que nous connaissons obéissent à ces exigences-là. Dans la suite du dialogue, pour démontrer la thèse selon laquelle l'oraison funèbre est un exercice simple et facile de rhétorique, Platon fait prononcer à Socrate une parodie d'oraison funèbre, contenant autant de lieux communs que d'erreurs historiques, mais respectant parfaitement les règles du genre : glorification des ancêtres nobles, célébration des actions glorieuses des défunts, exhortation à les imiter, et consolation à la famille. Ainsi, même si ce point de vue est sans doute limité, il nous fait passer par celui-ci, et d'abord définir l'oraison funèbre par sa forme, que Platon, dans sa critique, a adéquatement déterminé.

Mais nous ne comprendrons jamais les finalités de l'oraison funèbre si nous occultons le fait qu'elles sont destinées à être déclamées par un orateur et entendues par une foule. Les oraisons funèbres, comme la plupart des discours, perdent leur sens originel si l'on oublie le contexte dans lesquelles elles sont prononcées ; et c'est ce que nous avons tendance à faire lorsque nous les lisons, seuls, silencieux, dans notre chambre. Aussi, il n'est pas utile de rappeler que les fameuses Oraisons Funèbres de Bossuet ne furent publiées qu'après sa mort, que le recueil que nous connaissons n'était pas destinée à la publication, et qu'il s'agit de textes que Bossuet apprenait par cœur afin de pouvoir les déclamer en public. L'oraison funèbre fait d'abord intervenir tout le potentiel de la voix humaine, elle se sert des puissances de la parole, de la puissance des gestes aussi, et le ton avec lequel le discours est prononcé compte tout autant que les figures de style du texte. Dans l'oraison funèbre, l'orateur doit toujours prendre un ton élevé et noble ; il doit communiquer de l'émotion à la foule, mais une émotion digne de la solennité de la cérémonie, une émotion qui élève ; il est toujours proche de l'emphase, et tel discours peut nous sembler pompeux et emphatique à l'écrit, et, au contraire, nous soulever d'émotion si nous l'entendons. Il y a toujours quelque chose qui nous manque lorsque nous lisons les oraisons funèbres, c'est l'aura de l'orateur, c'est la cérémonie et la foule. Le célèbre discours d'André Malraux prononcé pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, puisqu'il a été enregistré, nous permet d'entendre et de voir l'orateur, différence radicale avec les oraisons funèbres du passé ; là, nous sentons la puissance de la voix, l'importance du ton ; nous sommes saisis par la solennité de la cérémonie, par ces hommes debout qui écoutent la tête haute ou basse, par le Chant des partisans qui insensiblement s'élève avant la fin du discours, puis fortement retentit après que Malraux eut dit que « ces lèvres qui n'avaient pas parlées, ce jour là, elles étaient le visage de la France. »

Dans l'oraison funèbre, l'orateur peut montrer toute la puissance de la rhétorique ; il joue de mille effets divers, suscite l'émotion avec des phrases fortes et habiles, se sert de l'enthousiasme contagieux des foules ; maître de son public, il le mène aux sentiments qu'il veut faire partager ; son pouvoir est grand. Cette force de l'orateur déclamant une oraison funèbre, Socrate l'exprime bien au début du Ménexène : « Cette impression de majesté dure chez moi plus de trois jours ! Le discours continue à ce point de résonner en moi, les accents qui viennent de l'orateur sont entrés si profond dans mes oreilles, que c'est à peine si, le quatrième ou cinquième jour, je me ressouviens qui je suis et prends conscience du lieu de la terre où je me trouve ! Jusque-là, c'est tout juste si je ne me prends pas pour un habitant des Iles des Bienheureux, tant sont adroits nos orateurs ! ». On comprend pourquoi Platon ironise sur la puissance des rhéteurs, et s'en méfie ; en maîtrisant l'art de la parole, ils peuvent manipuler la foule, s'ils le souhaitent ; et même si l'oraison funèbre ne semble pas communiquer des sentiments dangereux, il est frappant d'observer comment l'émotion peut envahir un auditoire dès lors qu'il est nombreux, et imperceptiblement ancrer des idées dans une foule. L'orateur, pour le besoin de la cause, altère la réalité de l'histoire ; il ne se soucie que très peu des faits, et l'éloquence et la persuasion se dispensent très bien de la vérité. On comprend pourquoi un esprit aussi sceptique que celui de Voltaire ait pu dire, dans Le siècle de Louis XIV : « Quand on lit son oraison funèbre [de le Tellier, par Bossuet], et qu'on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu'une oraison funèbre n'est qu'une déclamation ? ». L'oraison funèbre n'est donc pas un jugement objectif et juste sur une personne ; ses finalité sont tout autres ; et ce sont ces finalités, que servent l'éloquence de l'orateur, qu'il nous faut désormais éclaircir.

L'oraison funèbre, nous l'avons vu, en tant qu'elle est une pièce de rhétorique, peut susciter de grandes émotions, et influencer un auditoire. Mais vers quoi ces émotions sont-elles dirigées et quelles idées l'orateur souhaite inspirer à la foule ? Les premières oraisons funèbres, celles de l'antiquité grecque, nous l'indiquent plus que les suivantes : elles ont essentiellement un but politique. Cela est d'autant plus visible lorsque qu'on s'intéresse aux personnes faisant l'objet d'une oraison funèbre : ce sont toujours des hommes célèbres, ayant joué un grand rôle dans la vie publique ; ainsi Périclès célèbre les soldats morts au combat, Bossuet exalte les actions du Grand Condé, et Malraux glorifie le sacrifice du chef de la Résistance, Jean Moulin. Ce ne sont pas des personnes particulières dont l'orateur fait l'apologie, mais des personnes que tous les citoyens connaissent parce qu'ils ont joué, d'une manière ou d'une autre, un rôle éminent dans la vie politique de l'État. Dans l'oraison funèbre de Périclès, rapportée par Thucydide dans la Guerre du Péloponnèse, l'éloge de la cité athénienne et de ses principes est ce qui frappe le plus ; les exploits guerriers sont vantés tout comme l'égalité des citoyens au cœur de la démocratie athénienne ; le goût de la liberté et la beauté sont célébrés ; toutes les vertus semblent être l'apanage des athéniens, et Périclès va jusqu'à dire, dans cette formule restée célèbre : « En un mot, je l'affirme, notre cité dans son ensemble est l'école de la Grèce ». L'apologie d'Athènes est trop intéressée et trop hyperbolique pour ne pas être jugée excessive par les amis de la vérité ; il faut être naïf pour croire que les athéniens sont aussi parfaits que Périclès le proclame ; ici comme ailleurs, l'exigence rigoureuse de vérité cède devant les intérêts de la cité. D'ailleurs, Platon n'accorde t-il pas, dans sa République, le droit de mentir aux dirigeants de la cité ? Pour autant, il ne s'agit pas ici d'une grossière propagande ; il s'agit plutôt d'une fervente exhortation pour tous les citoyens à aimer sa patrie, à croire en ses forces, le but étant de célébrer le meilleur de la cité pour que celle-ci puisse s'affermir et se fortifier. De même, Anatole France, dans son éloge funèbre d'Émile Zola, célèbre l’œuvre, bien sûr, mais également le courage dont il a su faire preuve dans l'affaire Dreyfus, courage qui a rehaussé la France jusqu'à sa dignité et qui a donné aux Français un nouvel élan vers le devoir de justice. L'oraison funèbre n'est pas seulement l'éloge d'un grand personnage, c'est également et surtout l'éloge d'un citoyen, éloge qui inclut la patrie tout entière. Marmontel dit très bien : « L'impression que font sur les âmes de grands exemples retracés avec une vive éloquence, sont les principes d'utilité sur lesquels a été fondé dans tous les temps l'usage des oraisons funèbres. » L'État a besoin de ces éloges ; il serait trop facile de les mépriser au nom de la vérité.

Le christianisme a donné un nouvel aspect à l'oraison funèbre que ne pouvait pas avoir celles de l'antiquité ; avec les orateurs chrétiens, l'oraison funèbre prend un sens moral. Cela est tout à fait visible chez Bossuet, où les vertus personnelles, qui ne sont pas utiles à la patrie, prennent une grande importance ; plus encore que le courage, c'est la piété, c'est la simplicité des mœurs, c'est la modestie qui est célébrée. Le but de l'oraison funèbre est alors de fournir aux auditeurs un modèle émouvant de bonne vie chrétienne ; il faut inciter les hommes à suivre l'exemple que constitue la vie décrite par l'orateur. Bossuet, à la fin de l'une de ses oraisons résume bien cet objectif : «  Quel fruit faut-il tirer de ce discours ? Ah ! Messieurs, je ne suis monté en cette chaire que pour vous proposer ses vertus pour exemple. Heureux seront ceux qui vivront comme il a vécu ! Heureux seront ceux qui pratiqueront les vertus qu'il a pratiquées ! Heureux seront ceux qui mépriseront les charges et les titres que le monde recherche ! Heureux seront ceux qui retranchent les choses superflues ! Heureux seront ceux qui ne s'enivrent pas de la fumée du siècle ! Heureux seront ceux qui ne vont pas se plonger dans la boue des plaisirs du monde ! » Ces puissantes exhortations ne peuvent être efficaces que si la vie de l'homme dont on fait l'éloge a été, au préalable, épuré de tous ses péchés ; pour qu'un modèle morale soit constitué, il faut, encore une fois, brusquer la vérité des faits, pour élever la personne jusqu'au rang d'exemple à suivre. Les oraisons funèbres de Bossuet complètent ses sermons ; la finalité de ces discours est la même : élever la foule, grâce à un style sublime, jusqu'à la grandeur de la vie chrétienne.

Par suite, les oraisons funèbres, envisagées de ce point de vue, prennent également un sens religieux qui n'est pas à négliger. La mort de quelqu'un, a fortiori si cette personne est célèbre, permet d'insister sur la vanité de tous les honneurs, et sur la nécessité d'acquérir un véritable mérite, qui n'est pas le mérite que l'on acquiert sur la terre, mais aux cieux, après la mort. Bossuet cite sans cesse l'Ecclésiaste pour appuyer son propos, car il veut montrer que tout ce qui est sur la terre est soumis au même destin, il veut écraser le genre humain en lui montrant son sort inévitable : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. » Mais Bossuet écrase l'homme dans le seul but de lui faire voir comment il peut s'élever, par la vie vertueuse et par la vie spirituelle ; et c'est en rappelant l'immortalité des âmes, c'est en répétant que les justes seront sauvés par Dieu qu'il console les hommes émus par la mort, parfois soudaine, d'une personne de valeur. L'oraison funèbre est par là,une leçon de religion ; et il faut sans doute s'interroger sur le sens profondément religieux de l'acte consistant à ne retenir, après la mort de quelqu'un, d'oublier ses défauts pour n'en retenir que les qualités.

L'oraison funèbre oscille sans cesse entre la grandeur de l'homme, par l'apologie qui en est fait, et la misère de l'homme, par son néant qui lui est rappelé. En lisant Bossuet, on ne peut s'empêcher de penser à Pascal : « S'il s'abaisse je le vante, s'il se vante je l'abaisse, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible ». Grandeur de l'homme de mérite qui s'est battu pour sa patrie ; misère du même homme qui, malgré ses vertus, meurt prématurément au combat. Grandeur d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, qui, malgré sa jeunesse, unissait toutes les qualités et promettait le meilleur pour l'avenir ; misère d'Henriette, arrachée soudainement à la vie sans qu'elle le méritât : « Madame se meurt ! Madame est morte ! ». Et pourtant, en fin de compte, ce n'est pas la tristesse qui domine les oraisons funèbres, mais la majesté, la dignité, la grandeur ; tout se passe comme si la puissance de l'art oratoire et de la commémoration engendrait une élévation non seulement du mort, mais également du vivant pensant à celui-ci. C'est que derrière le mort se trouve l'homme rendu en quelque sorte immortel par le vivant qui le purifie et l'élève par l'esprit.

Dans La cité antique, Fustel de Coulanges décrit l'ancestral culte des morts, fondation de toute religion ; ce culte consiste à élever au rang de divinité les ancêtres de la famille, c'est-à-dire que les vivants, en rendant sacrés les morts, n'en retiennent que les vertus, et les érigent en modèles de vie ; qui ne mène pas une vie vertueuse est non seulement vicieux, mais est également impie en ce sens qu'il ne respecte pas le modèle de ses ancêtres. Ce phénomène, que l'on retrouve dans l'oraison funèbre, semble universel : après la mort de quelqu'un, les vivants évoquent sa beauté et sa force, et non sa faiblesse ou sa laideur. C'est ce qu'évoque avec ironie Georges Brassens dans Le temps passé : « Une fois qu'ils ont cassé leur pipes / on pardonne à tous ceux qui nous ont offensé / les morts sont tous des braves types. » Il est courant de blâmer l'hypocrisie de cette attitude consistant à célébrer un individu malgré ses défauts, malgré qu'on ait eu des différends avec cet individu ; mais l'attitude cynique est facile et ne mène pas loin, c'est une attitude de demi-habile ; il y a, dans ce mépris des éloges funèbres, une ignorance du principe de la piété, qui consiste à s'élever vers le supérieur par la purification. La piété ne juge point ; elle élève. Alain, dans ses Préliminaires à la mythologie, insiste sur le fait que ses éloges ne sont pas arbitraires : « Ainsi nous honorons des vertus qui n'ont point existé ; mais ce n'est pourtant pas arbitraire ; l'un avait le courage et la force, l'autre la finesse, la prudence et le conseil ; tous avaient de beaux moments ; en sorte que l'amour ne se trompe pas plus ici qu'à l'égard des vivants eux-mêmes ; car, cherchant le meilleur, il cherche en somme ce qu'il y a de réel dans ces ombres incohérentes. » Les sociétés sont fondées sur la famille, le respect et l'admiration des morts ; ceux-ci, quoique disparus, ne continuent pas moins d'exister dans l'esprit des vivants, bien que ce soit sous une forme purifiée, améliorée. La formule d'Auguste Comte est célèbre et en dit beaucoup : « Les morts gouvernent les vivants ». Ces morts sont les vivants qui sont disparus, et qui, pour cela même, sont grandis ; en eux, nous voyons le meilleur de nous-même ; nous ne regardons pas l'homme particulier, mais la grandeur de l'Homme universel. Dans les oraisons funèbres, nous voyons sans cesse ce passage du particulier à l'universel faisant que nous nous sentons concernés par ces êtres qui sont pourtant morts il y a plusieurs siècles.

L'oraison funèbre ne doit pas être considérée comme une simple et hypocrite obligation sociale ; cette vue ne fait pas voir l'essentiel. Derrière l'exercice de rhétorique et la puissance dangereuse de l'orateur se trouvent le politique, la morale, la religion  ; ou, plus exactement, l'oraison funèbre présente un élan fervent vers le politique, la morale, la religion et tous les intérêts de l'Homme. Ce n'est pas un homme particulier que célèbre l'orateur lors des funérailles, c'est l'humanité tout entière, qui est comme reflétée par le mort grandi et purifié par les vivants. L'oraison funèbre anoblit et anime les vivants ; tel est son sens profond, telle est sa raison d'être. Malraux a tout dit lorsqu'il écrit : « Le tombeau des héros est le cœur des vivants. »

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18 juillet 2012

CCLXXXVI

Les invalid's chez nous, l'revers de leur médaille
C'est pas d'être hors d'état de suivr' les fill's, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir retourner au champ de bataille.
Le rameau d'olivier n'est pas notre symbole, non!

Ce que, par-dessus tout, nos aveugles déplorent,
C'est pas d'être hors d'état d'se rincer l'œil, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir lorgner le drapeau tricolore.
La ligne bleue des Vosges sera toujours notre horizon.

Et les sourds de chez nous, s'ils sont mélancoliques,
C'est pas d'être hors d'état d'ouïr les sirènes, cré de nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir entendre au défilé d'la clique,
Les échos du tambour, de la trompette et du clairon.

Et les muets d'chez nous, c'qui les met mal à l'aise
C'est pas d'être hors d'état d'conter fleurette, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir reprendre en chœur la Marseillaise.
Les chansons martiales sont les seules que nous entonnons.

Ce qui de nos manchots aigrit le caractère,
C'est pas d'être hors d'état d'pincer les fess's, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir faire le salut militaire.
jamais un bras d'honneur ne sera notre geste, non!

Les estropiés d'chez nous, ce qui les rend patraques,
C'est pas d'être hors d'état d'courir la gueus', cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir participer à une attaque.
On rêve de Rosalie, la baïonnette, pas de Ninon.

C'qui manque aux amputés de leurs bijoux d'famille,
C'est pas d'être hors d'état d'aimer leur femm', cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir sabrer les belles ennemies.
La colomb' de la paix, on l'apprête aux petits oignons.

Quant à nos trépassés, s'ils ont tous l'âme en peine,
C'est pas d'être hors d'état d'mourir d'amour, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir se faire occire à la prochaine.
Au monument aux morts, chacun rêve d'avoir son nom.

– Georges Brassens

Le peuple a besoin d'être fidèle à quelque chose, de sentir qu'il existe pour défendre des valeurs supérieures aux autres. Les Grecs étaient fidèles à leur cité, fiers d'un patriotisme tout à fait naturel : on en trouve une belle illustration dans le Criton de Platon. Le problème est que notre nation n'a pas grand chose à voir avec une cité grecque. Son histoire est complexe et il est impossible de la résumer en quelques lignes. Toutefois, on peut dire le plus important, à savoir que la nation fut inventée en France au moment de la révolution française ; on avait besoin de remplacer la fidélité au roi, aux Bourbons, par une autre entité, plus générale, dans laquelle tous les français pourraient se reconnaître. Mais l'on voit bien que cette sorte de nation ne peut qu'être artificielle. La nation française est un regroupement de territoires et d'identités très différents qui ont souvent été conquis par la force, et parfois au moyen des pires atrocités. Il y a dans la nation française, du fait de sa grandeur et de sa vaste histoire, une construction dont la légitimité est forcément plus incertaine que celle de la cité grecque. D'où les rapports complexes qu'entretiennent en permanence les Français avec leur nation. Plus que n'importe quel autre peuple, les Français se méfient de l'État considéré en tant que monstre froid et mécanique, comme en témoigne l'ancestrale tradition française de mépris des forces de l'ordre. Et, en même temps, la France, c'est aussi l'idéal de grandeur cornélien, c'est la haute estime de soi allant aisément jusqu'au chauvinisme. 
Il y a deux excès en la matière, qui traduisent peut-être, au fond, le même malaise. Le premier consiste à dénigrer entièrement sa patrie, d'affirmer la contingence totale de sa nationalité, et d'expédier violemment d'un revers de la main tous les amoureux de leur pays : dangereuse attitude de déraciné conduisant au monde indifférencié dans lequel nous pataugeons aujourd'hui. Le deuxième consiste au contraire à exalter la patrie, mais sans prendre conscience que celle-ci n'est jamais sainte, qu'elle n'est pas spécialement favorisée par Dieu, et que la recherche aveugle de ses intérêts peut aboutir à d'honteuses atrocités. La raison parfois va contre les intérêts étroits d'un pays ; et il faudrait toujours accorder la priorité à sa raison ayant vocation à l'universel sur l'esprit partisan cantonné sur lui-même, tristement bloqué sur ses propres mirages nationaux. Ainsi on peut voir des patriotes qui remplacent l'amour par l'idolâtrie, et qui célèbrent le monstre froid, mécanique et dangereux plutôt que la culture universelle portée par la France. Il n'est pas étonnant que ce soit précisément après la première guerre mondiale que cette scission fut la plus marquée : il n'y a que deux moyens de réagir contre un événement traumatisant : ou bien on se met à dénoncer l'absurdité de la cause de nos sacrifices et de nos malheurs, ou bien, au contraire, pour donner un sens à tant de souffrance, on se met à glorifier la cause pour laquelle on s'est battu. Georges Brassens, comme Céline, comme d'autres, a bien su dénoncer l'excès patriotique, symptôme de la même maladie du déracinement. Un être humain enraciné ne se sent ni le besoin de nier l'importance de ses racines, ni celui de les exalter outre mesure ; il s'épanouit tranquillement à partir de celles-ci, comme l'arbre qui pousse et s'élève tranquillement vers le ciel sans amertume ni entousiasme fanatique. 
15 avril 2013

CCCXIV

La grâce de votre pensée, votre courage élégant, votre fierté spirituelle, je les respire comme les parfums de votre chair. Il me semble, quand vous parlez, que votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche. Votre âme n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’avais gardé les instincts des hommes primitifs, vous les avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.

– Anatole France 

L'amour exprimé ici, celui de l'artiste Deschartes pour Thérèse dans le Lys rouge, est proprement l'inverse de l'amour platonique. Dans l'amour platonique, le corps n'est pas annihilié, ce qui n'est de toute façon jamais possible ; le corps est considéré comme un simple signe de l'âme, de sorte que toutes les perfections du corps se rapportent dans l'esprit de l'amant à l'idée qu'il se fait de l'âme de l'aimé. Ici, il s'agit d'un amour fondé sur le physique, mais sans aucune grossièreté, sans quoi il ne s'agirait non pas d'amour, mais d'un simple désir. En effet, on peut éprouver un désir violent pour une femme bien foutue, sans songer un seul instant à son âme ; on ne regarde alors que le corps ; on prend l'autre comme un moyen de jouissance ; c'est de la concupiscence, sans nuance d'amour. Les putes qui se déhanchent sur internet ne font jamais éprouver que de la concupiscence ; elles ne font pas deviner l'âme qu'elles ont en elles ; aussi, elles ne méritent pas notre respect. On respecte ce qui est digne, et une nénette qui de son plein gré excite le désir par les moyens les plus vulgaires n'est point digne ; elle est bonne, elle est sexy, elle est excitante, mais à aucun moment elle n'apparaît comme un être digne valant pour soi-même.

Mais il s'agit ici d'un amour fondé sur le physique, ce qui est bien plus intéressant que le simple désir. Deschartes aime profondément Thérèse, il la respecte, il voit son âme ; et ce qui anime son amour, c'est précisément l'union de son âme avec son corps, dont il contemple les lignes mouvantes avec l'oeil de l'artiste. Sauf qu'au lieu de considérer les perfections du corps comme des signes de la perfection de l'âme, cette dernière est la médiation par laquelle passe le regard contemplatif de l'amant : l'âme indique le corps, le révèle, le sublime. Le caractère de Thérèse n'est donc pas rapporté à l'âme, comme il se devrait dans l'amitié ou l'amour platonique, mais au corps ; les qualités qu'il vient d'énumérer, il dit les respirer comme les parfums de sa chair...  Les qualités de l'âme insufflent un élan vers le corps ; le spirituel est au service de la matière. Aussi, la concupiscence est-elle présente malgré la vision de l'âme de l'aimé ; aussi, la souffrance domine cet amour, puisque, l'âme étant subordonné au corps, Deschartes ne peut que désirer posséder un corps qui ne pourra jamais être complètement le sien. Le regret domine dans cet amour proprement impie qui inverse l'ordre ontologique de l'être : "votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche". La suite de l'ouvrage, alors même que Thérèse se sera donnée à Deschartes, montrera les malheurs qu'engendrent nécessairement un tel amour : le corps ne permet pas une union réelle, l'imagination, qui façonne sans cesse des images douloureuses, excite une jalousie incontrôlable, et les êtres aimés, voulant se fondre ensemble, s'aperçoivent trop tard qu'ils n'ont pu que douloureusement se briser l'un contre l'autre.

L'amour spirituel n'a point ces inconvénients. L'âme qui aime l'âme se moque de ces histoires pathologiques de désir, de possession, de jalousie. L'âme qui aime l'âme cherche l'accord ; elle veut l'union des individualités ; sa quête de fusion est moins ardente, moins pressée, et pourtant s'achève en une union plus effective et plus durable. La réussite de cette union spirituelle vient de ce que les êtres font taire leur tyrannique amour-propre, et regardent l'autre pour lui-même, pour un être valant par soi-seul, et non pour les plaisirs physiques qu'il peut nous procurer. On veut l'autre sans le désirer ; ou, si il y a désir, ce n'est que concession de quelques instants de l'âme pour le corps, dont les forces doivent être employées à un moment ou un autre. Ceux qui cherchent l'autre dans son corps se trompent et sont condamnés à éprouver une déception douloureuse ; le corps n'est jamais qu'une somme de caractéristiques contingentes ; au lieu que l'âme est le berceau de l'identité personnelle, elle est ce qui donne sens à ce qui envoloppe matériellement l'être, elle est le principe vivant d'où découlent toutes les splendeurs du corps, elle est ce qui anime et ce qui rend possible la totalité singulière en mouvement d'un être. On comprend dès lors pourquoi tous les amours heureux sont des amours entre deux âmes. Pour éprouver un tel amour, encore faut-il apprendre à regarder par les yeux de l'âme, art qui s'oublie en notre temps pour des raisons évidentes ; ce sont pour les mêmes raisons que ceux-là mêmes qui croient en Dieu sont tout à fait incapables de l'aimer pour lui-même : dans leur glorification de la divinité, ils ne s'aperçoivent point qu'ils l'implorent pour satisfaire leurs désirs égoïstes, et qu'ils ne célèbrent en Dieu que leur misérable amour-propre. Mais les vrais amants de l'âme ont de tout temps été aussi peu nombreux que les vrais serviteurs de Dieu. 

11 avril 2013

CCCXIII

Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème.

– Musil

Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelque fois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur" ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques. 

Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange. 

La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon coeur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des des porcs. 

1 avril 2012

CLXXVIII

J'aime ta joie parce qu'elle est folle ; elle annonce que tu es heureux.

– Beaumarchais


Il y a un bonheur que les ascètes ne peuvent comprendre, et qu'ils s'efforcent obstinément de mépriser, c'est l'exubérant bonheur positif, bonheur dansant et réellement joyeux, qui s'épanouit sans entrave aucune, qui s'élance animé de sa propre force, bonheur puissant prenant souvent les allures de la folie, tant l'excès des signes de la joie peut ressembler à de la démence. Un air de folie se trouve presque toujours chez les hommes gais ; c'est qu'ils ne craignent point d'exprimer toutes les belles idées, toutes les piquantes pensées qui leur viennent à l'esprit ; ils sentent, puis s'élancent, sans hésitation ; et il n'est pas étonnant que les hommes timides, comme Jean-Jacques, sont souvent des êtres malheureux, du moins en société. Les hommes fous de bonheur effraient les pédants et les austères ermites, les éternels embarassés et chameaux lourds d'un triste esprit de sérieux ; ça étonne, un tel bonheur, et puis ça donne des signes d'euphorie si surprenant ! Ces hommes solides en leur légèreté même, je les admire et les aime. 

Figaro, formidable antithèse de Rousseau, incarne parfaitement ce bonheur énergique, avec, de sucroît, une pétulance et un esprit exceptionnel faisant de lui l'un des personnages le plus attachant qui n'ait jamais été inventé. D'ailleurs, Le Mariage de Figaro est une pièce si extraordinaire, dégageant un tel imprévisible bonheur, que je m'étonne à chaque fois que j'y songe qu'un idéal aussi élevé ait pu être atteint ; Beaumarchais devrait être réellement vénéré pour ce coup de génie possible en France seul ; et je ne peux m'empêcher de croire que cette pièce pourtant déjà si connue n'est pas encore assez célébrée. Ce qu'il y a d'encore plus étonnant, c'est que le monde, qu'on aimerait croire pour l'occasion le meilleur des mondes possibles, nous a donné, en plus de Beaumarchais, le génie enjoué de Rossini, et que le chef-d'oeuvre de ce dernier met précisément en scène le radieux Figaro, dont on ne peut se lasser. Pensant à la force du génie humain, et au bonheur qu'il a su mettre dans ses oeuvres, et tout en écoutant, pour la millième fois, et toujours aussi ravi, l'aria indépassable de Figaro, j'ai presque envie de pleurer, ce qui est peut-être un peu ridicule, vu le sujet de mon exercice ; mais ce serait des larmes de joie, un peu folles, qui viendraient couler sur mes joues ; d'heureuses larmes folâtres.

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18 mars 2012

CLXIV

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent avec le soleil, la gaieté revint, c'était comme à la veille d'un combat, le coeur battait, les yeux riaient ; on sentait que la vie qu'on allait peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose.

– Alexandre Dumas

Le printemps arrive, le ciel s'éclaircit, les âmes et les corps, déjà, commencent à laisser voir leurs attraits naturels et innocents ; douce aurore plus chaleureuse que le zénith au milieu de l'été ; annuel réveil annonçant mille floraisons, mille bonheurs à venir. En ce temps là, qui n'est pas encore le beau temps à proprement parler, le coeur se gorge d'espérances, l'esprit se projette dans une multiplicité de possibilités d'avenir délicieux, et le corps, sentant la température monter progressivement, prend davantage confiance en sa force, désire mesurer sa puissance, et se félicite d'avance de la quantité d'énergie qu'il devra sans nul doute dépenser prochainement. L'arrivée imminente de la plus belle saison de l'année donne à toutes choses un enthousiasme juvénile dont nous devons profiter de tous les instants ; précieuse annonce, magnifique recommencement, il nous faut te chérir. 

Heureusement, nos yeux, nos regards, le chérissent bien ce temps là ; car ils sont errants, nos yeux, nos regards, errant capricieusement autour des jeunes filles se promenant, insouciantes et souriantes, dans les rues, les jardins et les places de la ville ; et ces nymphes urbaines nous font nous rappeler cet effet merveilleux de la chaleur qui est de dévoiler petit à petit la chair fraîche et alléchante que recouvrent les délicats épidermes féminins... (Ces trois petits points, le lecteur attentif l'aura compris, sont là pour exprimer la bave du désir charnel). En effet, lassés des doudounes et des épaisses écharpes, nous rêvons de décolletés et de jambes sans collants ; nous souhaitons de toute notre âme (les mauvaises et caustiques langues ne manqueront pas de traduire cette belle litote signifiant "de toutes nos couilles") que l'une de ces ravissantes jeunes filles, que nous voyons dans notre imagination nécessairement souriantes, même lorsqu'elles font la gueule dans la réalité, et envieuses de transmettre leur tout aussi nécessaire euphorie, s'approchera par hasard de nous pour nous prodiguer le bonheur attendu. 

L'immortelle chanson d'Aznavour, je la crois juste autant que belle ; intimement liée la perspective de paysages ensolleilés, la soif de vie et de bonheur correspond aux images de lumière. J'aime la belle et significative assonnance de ces deux mots : radieux et joyeux ; il y a là une correspondance qui n'est pas anodine ; l'âme s'éclaircit en même temps que le ciel ; âme joyeuse est une âme radieuse ; dans l'homme joyeux brûle un feu lumineux. 

Le printemps est proche, il n'est pas encore là ; déjà, les nuages reviennent et l'obscurité montre qu'elle n'est point morte. Peu importe ! La ferveur s'est partagée, le soleil a lancé ses rayons de promesses, et nos âmes, fortifiées en leur intérieur, flamboient de l'espérance du bonheur. Elle pourra toujours venir, la pluie ; ils pourront toujours obscurcir notre ciel, les nuages ; maintenant, nous avons le tempérament des mousquetaires, et, courageux et joyeux, nous écarterons violemment ces images moroses pour ne laisser que resplendir la joie de la libre lumière.

23 février 2012

CXL

Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui irrite doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot irriter, j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un accord parfait ; tout accord dissonant lui déplaît, l'irrite (ici faire une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à l'accord parfait.

– Stendhal

 
J'aimerais que nos compositeurs d'aujourd'hui, rendus sourds par la puérile recherche de l'innovation formelle, reviennent au bon sens, à la bonne oreille, à l'oreille naturelle. Il ne s'agit pas là de l'expression d'un goût subjectif, c'est, comme Stendhal, sur l'expérience que je m'appuie : car enfin, à part les bourgeois pédants et les musicologues sans âme, qui va dans les concerts de musique contemporaine et en sort comblé ? J'étais une fois à un concert de musique contemporaine effroyable, me forçant à ne pas courir hors de la salle pour fuir une telle horreur bonne qu'à donner des migraines ; lorsqu'à la fin, je poussais des soupirs de soulagement, j'eus la chance de pouvoir entendre les commentaires aberrants des pédants, lesquels consistaient de toute évidence à cacher le sentiment de leur ennui par des formules creuses sur l'importance d'être dérouté, la puissance du désordre, la fascination du chaos et autres foutaises de ce genre ; tout était faux dans ce concert, le public, les instruments et la musique. 
 
On ne cesse de vanter l'audace des compositeurs qui surent briser le barrage de l'harmonie tonale, comme s'il s'agissait d'un système de contraintes arbitraires fondé sur la seule tradition et qui n'attendait que de courageux révolutionnaires pour être aboli, leur permettant ainsi de libérer la musique de son carcan archaïque et de multiplier les potentialités de la création musicale ; on sait où ça nous à conduit : aux conneries inaudibles de Boulez, pour ne citer que le compositeur le plus emblématique d'une série sans fin d'insupportables enfants démiurges qu'on applaudit servilement. C'est la volonté absurde de toujours faire du neuf, de toujours vouloir surpasser qui a conduit à ces sottises, le même désir puéril qui a pourri la peinture et la poésie. L'harmonie tonale plaît naturellement, et si l'oreille aime (à petite dose !) les dissonances, c'est parce qu'elle apprécie cet excitant moment de tension qui se résout avec l'arrivée attendue de la consonance ; si l'on retire la détente de la consonance, l'excitation de la tension perd tout son sens, et les dissonances ne provoquent plus que bruits et maux de tête. Le problème est que nos compositeurs ne cherchent plus à plaire, ils trouvent ça avilissant ; fiers précurseurs, ils font progresser la musique, apportent des dimensions nouvelles à leur art ; et ils avouent sans peine que leur musique ne cherche pas nécessairement le beau : ils préfèrent déranger l'auditeur. D'ailleurs, nul besoin de les lire ou de les écouter justifier leurs horreurs : il suffit d'écouter quelques secondes de l'indescriptible Marteau sans maître, et la messe est dite. Qu'on compare donc ce morceau d'anthologie, à jamais la risée de toutes les oreilles sensées, et l'aria célèbre de Rossini, Di tanti palpiti, qui, raconte Stendhal, était chantée dans toutes les rues italiennes en 1813 ; le bon sens fait rapidement son choix.
 
Toute la modernité est une impudente profanation de l'idée de l'art. Après Ravel, tout est nul.
 
 
10 août 2013

CCCXVIII

Le préjugé est une opinion sans fondement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu'on veut, avant qu'il puissent juger. 

– Voltaire

La difficulté à comprendre la nature du préjugé vient de ce que nous sommes forcés d'avoir des préjugés. Qui pourrait se vanter d'avoir toujours des opinions fondées ? Et qui peut se payer le luxe de suspendre toujours son jugement, de ne rien affirmer de certain ? Dieu seul pourrait se passer de préjugé ; mais nous sommes hommes, et nous devons renoncer à connaître le monde par l'intuition divine. Il n'est pas prudent de s'empresser de condamner tous les préjugés, ne serait-ce que parce qu'il y a des préjugés qui ne sont pas faux. Le préjugé est une opinion sans fondement, c'est-à-dire que la vérité de l'opinion n'est pas prouvée et que celle-ci ne repose pas sur un socle assez solide pour qu'on puisse l'énoncer avec confiance. Pour les enfants, la nécessité de leur inqulquer des préjugés exprimant une opinion vraie est évidente ; mais arrivés à l'âge mûr, nous devons encore nous reposer sur des préjugés. Par exemple, j'ai un préjugé concernant les italiens : je crois qu'ils sont plus passionnés que les français. Je le crois, parce que je passe mon temps à lire Stendhal, et que les témoignages de touristes vont dans ce sens. Mais je ne suis jamais allé en Italie ; mon opinion n'est pas fondée, et j'en ai conscience. Pourtant, je crois vraiment que les italiens éprouvent des passions plus intenses que nous ; quoique j'ai conscience que ce soit un préjugé, j'estime que cette opinion a plus de chance d'être vraie que fausse. Ce préjugé n'est donc sans doute pas mauvais ; et il ne manque plus que je fasse un voyage en Italie, que je parle aux italiens, que je m'intéresse de près à leurs moeurs pour que mon préjugé devienne un jugement vrai. 

Mais pourquoi alors les philosophes, les esprits libres, à la Voltaire, s'acharnent tellement à combattre les préjugés ? Pour une raison toute simple : la plupart des hommes confondent leurs préjugés incertains avec des jugements sûrs. Si nous savions tous discerner le préjuger du véritable jugement, le préjugé de poserait pas de problème. Or l'expérience montre que les hommes, dès qu'ils se meuvent dans la sphère de la pensée, sont atteints du vice de la précipitation et de la présomption. Plutôt que de prendre la peine d'examiner leur opinion, et de prendre conscience qu'elle n'est pas fondée, ils préfèrent la lancer à toute allure et déclamer, péremptoires, qu'ils savent ce qu'ils disent, que c'est comme ça, et que si les autres ne sont pas d'accord, c'est qu'ils sont cons. C'est précisément contre cette présomption, venant de l'orgueil naturel des hommes, que les philosophes se battent. Ici, pensons à l'éternel Socrate, incarnation de l'esprit libre : tu crois savoir, mais tu ne sais rien, et je vais te le montrer ; quant à moi, je ne me précipite pas, j'essaye de développer des idées comme je peux ; néanmoins je fais renaître sans cesse à mon esprit modeste cette sentence qui fait ma sagesse : "la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Les célèbres apories socratiques libèrent l'esprit car elles font prendre conscience que nous avons des préjugés ; et le seul fait de savoir qu'on exprime une opinion à partir d'un préjugé permet de se libérer de celui-ci. Aussi les philosophes, bien qu'ils aient raison de chercher à transformer, avec l'aide de la science, leurs inconsistants préjugés en jugements fermes, doivent surtout apprendre, à eux et aux autres, à discerner ce qui relève d'une opinion incertaine ou d'un jugement certain. C'est le chemin de la liberté de l'esprit, et le seul possible ; toute sagesse vient de là ; la modestie de l'esprit conduit au triomphe de l'esprit. 

16 janvier 2013

CCCIX

On ne saura jamais assez qu'il est plus important de fixer l'esprit que de l'instruire.
– Alain
 
L'esprit, ce souffle, s'égare aisément ; si l'on n'y prend garde, il virevolte dans tous les sens, croyant sincèrement progresser, confondant l'accumulation errante des connaissances avec le véritable savoir. Rien de plus symptomatique de cette illusion que ces étudiants et professeurs qui perdent leur temps à lire d'insupportables livres d'universitaires, interminables, longs, lourds, mal écrits, qui instruisent beaucoup sur mille détails superflus au point de noyer le lecteur dans une somme de vétilles dont l'esprit n'a que faire. L'érudition, le savoir universitaire, bien considérés, sont directement opposés au savoir et à la culture véritable ; c'est une vérité amère que n'osent pas voir les prétentieux chercheurs, enfermés dans leur sphère triste et étroite, incapables de reconnaître que la beauté ou la vérité doivent toujours se chercher dans les grandes oeuvres elles-mêmes, jamais ailleurs. Ce qui fait qu'une oeuvre est grande et classique, c'est la perfection de sa forme, notion inconnue aux écrivailleurs de thèses et mauvais commentaires qui expliquent en cinq cent pages avec des expressions empesées et des théories tordues ce que n'importe qui comprend en lisant attentivement le texte même. D'où l'importance de lire et relire toujours la même chose, les classiques. Beaucoup demandent des conseils de lecture, comme si les beaux livres dignes d'être lus n'étaient pas connus de tous ! Notre liste de lecture ne varie point : c'est toujours Homère, Sophocle, Platon, Shakespeare, Descartes, La Fontaine et compagnie ; et il ne saurait être question de préférences personnelles avant d'avoir fait ce travail de lecture obligatoire. Le marasme intellectuel dans lequel est plongé une bonne part des hommes vient de cette mauvaise méthode les poussant à fouiner partout sauf dans l'essentiel. On devine par là comment une bibliothèque doit être jugée.

Le par coeur n'est plus à la mode : c'est une méthode d'apprentissage de réactionnaire. Ce qu'on veut désormais, c'est que chacun puisse participer à un débat, donner son petit avis personnel, dire s'il est pour ou contre une thèse ; connaître les grands auteurs, c'est, pensent-ils, se soumettre à la culture établie, se laisser influencer par des autres, empêcher l'esprit d'être libre ! On imagine le mépris qui me vient à la bouche lorsque je me force à restituer ces idées décadentes. Je crie : péché d'orgueil ! La pensée ne se forme point sans être au contact régulier des belles pensées, et un esprit qui voudrait penser uniquement par lui-même demeurerait stupide, au niveau de l'opinion vulgaire. Il ne faut point se lasser d'écraser les prétentions des philodoxes ; c'est sain pour l'esprit. Toute pensée de valeur, toute idée digne d'être considérée, ne naît que suite à la fréquentation assidue des grands auteurs ; telle est la vérité à affirmer ici avec la plus grande force possible. Or, jamais l'on ne remplacera le par coeur pour réaliser cette tâche : un poème appris, une formule philosophique apprise, vaudront toujours mieux que tous les commentaires imaginables. "Le vrai est le tout" : vérité féconde, d'une richesse infinie, que l'on peut murmurer inlassablement à son esprit. "Booz s'était couché de fatigue accablé" : beauté qui ne s'abîme pas plus à la répétition que les premiers accords de la Barcarolle de Chopin. Méditons l'exemple de L'imitation de Jésus-Christ, ouvrage qui se contente de fixer en formules éloquentes les fondements de la piété, et qui a de fait davantage fait pour la piété chrétienne que tous les bouquins des théologiens réunis. "C'est en forgeant que l'on devient forgeron" ; "le mieux est l'ennemi du bien" : je crois qu'on ne mesure pas à leur juste valeur ces proverbes, si utiles à se rappeler sans cesse au quotidien. Nous avons plus à apprendre de Sancho Pança que nous ne le croyons.

Je veux fixer l'esprit ; c'est le sens de ces scolies. Qu'est-ce qu'une scolie, au juste ? À mon sens, rien d'autre qu'un exercice d'admiration. Tout commentaire devrait se réduire à ce rôle : faire admirer, à soi et aux autres ; explorer librement les potentialités infinies d'un classique ; rendre manifeste, par l'exercice de l'esprit au contact de l'esprit, le pouvoir de l'esprit. En faisant une scolie, je ne cherche donc pas autre chose qu'à faire mes humanités, et partager le fruit de cette étude, de cette σχολή avec ceux qui ont du plaisir à le cueillir. Heureuse entreprise qui n'a point de fin, car l'on ne cesse jamais d'apprendre et de trouver de la joie et de la force en développant pour soi les trésors de la culture. Les temples n'ont point été faits pour l'instruction des hommes, mais pour qu'ils puissent s'y recueillir. 
16 avril 2013

CCCXV

Il est étrange que l’illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l’écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu’elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu’elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu’elle est miraculeusement intelligente et d’une grande moralité.

– Tolstoï

L'illusion décriée par Tolstoï est presque aussi tenace que l'illusion du bâton brisé dans l'eau. Il faut recueillir ses expériences, et compter combien de fois l'on a été dupe de la beauté féminine. La beauté plaît ; mieux, lorsqu'il s'agit de la beauté d'une femme, elle enchante et perturbe le bon usage de la raison ; notre sensibilité prend le pas sur notre rationalité. D'où une indulgence extraordinaire lorsqu'on y pense pour les jolies filles, lorsqu'on compare le traitement qu'on inflige aux laides, qui n'ont point les attraits du corps pour compenser leur médiocrité. C'est injuste ; mais c'est la nature qui est injuste ; c'est elle qui fait naître des êtres plus beaux que d'autres. Comme le dit Schopenhauer, la nature est aristocratique. Peut-on remédier à cette inégalité si grande, scandaleuse aux yeux des défavorisés ? Il semble que non ; l'illusion est trop résistante ; et si elle l'est, c'est parce que nous aimons cette illusion. On éprouve de l'agrément à être en compagnie d'une jolie femme ; et, par suite, c'est un grand plaisir pour nous de faire preuve de bonté à son égard, même si nous n'avons pas de mauvaises pensées intéressées. Telle est la puissance du charme. 

Ceci permet de mesurer l'importance de la beauté dans la vie d'une femme ; et ceci permet également de légitimer dans une certaine mesure leurs efforts pour paraître belle. Car, au fond, la beauté n'est pas un simple don de la nature ; on ne peut se contenter d'être né avec un joli visage et des formes avantageuses. Il y a un art de mettre en valeur sa beauté, que ne dédaigne à peu près aucune femme au monde. Malgré le dédain quelque fois affiché pour le maquillage, tout le monde apprécie une fille habilement maquillée, c'est-à-dire sans excès. De même, on apprend à lancer d'agréables sourires et à jeter des regards langoureux. Un beau sourire peut avoir bien des conséquences, et les femmes ne l'ignorent pas. On ne fera croire à personne que, lors des examens oraux, un homme demeure tout à fait indifférent au charme de la jeune fille évaluée, comme si on était capable de tuer sa sensibilité et être une raison pure pendant un quart d'heure. Il serait naïf de s'en indigner ; les comportements des hommes et des femmes entre eux n'obéissent pas aux lois de la moralité, et ne le feront jamais. Simplement pas de langue de bois ; ne cachons pas cette supériorité de la beauté sur la laideur ; ne faisons pas croire que nous sommes objectifs toutes les minutes de notre vie ; disons franchement que le charme fait effet sur nous, que nous aimons ce charme, et que bien fous sont ceux qui déclament vainement contre la suprématie inégalitaire du beau. 

21 janvier 2013

CCCX

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.
– Montaigne
 
La sympathie des âmes existe. Les incrédules ne connaissent point ce bonheur, le plus solide et le plus constant, si loin des mille plaisirs que procurent nos diverses passions ; non, ce bonheur, ils ne peuvent le comprendre ; ce bonheur, qui, par nature, est une félicité étrangère aux sensations plaisantes que nous procurent toutes les rencontres agréables du monde, ils ne le saisissent point, ils ne le sentent point. Ils jugent, ils évaluent, ils analysent, ils calculent ; ils n’aiment point. Un homme se juge, un plaisir s’évalue, une relation s’analyse, un intérêt se calcule, mais l’amour véritable, qui est une quintessence de deux singularités convergeant dans un même mouvement, qui est la joie de deux âmes se réunissant en une unique harmonie vivante, qui est un serment d’amour toujours renouvelé par le bonheur jaillissant à chaque instant de ce lien éternel et volontaire, cet amour là, ce vrai amour, refuse d’être divisé, décortiqué, épluché à la manière des chefs-d’oeuvre que nos tristes pédants s’empressent de décomposer sans fin, fiers de découvrir la fonction cachée d’un adjectif ou le sens mystérieux d’une nuance de couleur. L’amour est muet comme une belle musique ; son sens naît de lui-même et son bonheur est une évidence sans paroles. Mais ils veulent faire parler ce qui se passe de mots et ce qui dépasse l’entendement ; découpant en mille petits morceaux informes une personnalité simple et vivante, interprétant leur catalogue de prédicat péniblement constitué, ils comprennent tous les détails, et ratent par là même l’essentiel, ce je-ne-sais-quoi qui est la totalité mouvante et l’âme toute simple faisant le charme unique d’une personne aimée.
Épanchons nos désirs de décomposition avec nos ombres d’amour, accointances éphémères, relations d’intérêts ou de plaisirs ; là, il est vrai, l’entendement diviseur et mesureur est à sa juste place. Je veux bien qu’on apprécie quelqu’un pour sa beauté, sa perspicacité, son insolence, sa libéralité, sa gentillesse, et il est juste et nécessaire d’évaluer nos multiples connaissances à la lueur de notre intérêt, ce que nous faisons spontanément car nous désirons naturellement l’augmentation de notre puissance ; mais celui qui aime réellement un être pour lui-même se garde bien de plaquer un artificiel système de jugement sur la source de sa félicité de même qu’il se garde bien d’aimer témérairement le monde entier. Je me ris de ces faux philanthropes qui prétendent avoir plus d’amis que les doigts de leurs mains. Qui aime tout le monde n’aime personne. Quand on aime, on donne son âme toute entière ; et il est ridicule de songer un seul instant qu’on puisse se partager en dix, comme si l’on pouvait multiplier et modifier à notre aise notre nature propre et la faire correspondre à tout un chacun. Ces hommes aimables aimés de tous, je les vois bien seuls et bien tristes. Au contraire, celui qui, par cette rare sympathie des âmes, aime une personne pour elle-même et qui est aimé en retour sans décalage aucun, et qui forme, comme dit le Stagirite, une seule âme en deux corps, je l’estime heureux. Il faut se représenter ici le bonheur qu’éprouvent ensemble Saint-Preux et Julie d’Étange, Proust et sa mère, Montaigne et La Boétie. Ces seuls exemples font voir que tout véritable amour est platonique, ce qui va de soi pour tous ceux qui ont vraiment aimé un jour de toute leur âme.
Mais le plus beau, et qui autorise peut-être l’emploi du mot béatitude, est que cette félicité ne s’use point. Les âmes enlacées l’une à l’autre ne connaissent guère la lassitude ; ce serait comme se lasser de soi-même. Les inévitables vicissitudes et et les séparations forcées de la vie n’entravent pas les élans sincères de ces coeurs bienheureux ; et la mort elle-même ne peut rien contre l’inviolable serment d’amour : at certe semper amabo. J’admire la simplicité de ce bonheur qui le rend difficilement descriptible ; peu d’écrivains y parviennent ou essaient seulement de le peindre ; et je crois que le bon Jean-Jacques est encore celui qui y est le mieux parvenu. J’abandonne ici, me refusant de vainement juxtaposer des qualités abstraites ou de me risquer à une description insatisfaisante, et je me contente de dire que les activités faites ensemble importent peu, puisque la joie de l’amitié s’exprime toute en un repas et une bouteille partagées : ”Être avec des gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux tout est égal.” La parole du moraliste ne demande heureusement pas de commentaire. Toutefois, il est temps maintenant, pour en sentir l’étendue incommensurable, de faire retentir cette phrase sacrée, la seule qui exprime l’amour en toute sa vérité, peut-être la plus belle qu’on eût jamais écrite : “Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”
27 janvier 2012

CXIII

Telles furent les premières affections de mon entrée à la vie : ainsi commençait à se former ou à se montrer en moi ce coeur à la fois si fier et si tendre, ce caractère efféminé, mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, m'a jusqu'au bout mis en contradiction avec moi-même, et a fait que l'abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse, m'ont également échappé.

– Jean-Jacques Rousseau

Je suis obligé de lire les Confessions de Saint-Augustin ; je n'ai jamais lu quelque chose d'aussi lourd, pompeux, chiant. Je suis un profane, un horrible gentil, un païen sans foi ; que Dieu ait pitié de mon âme insensible aux prières emphatiques ! Je n'ai même pas encore terminé le premier livre, tellement le texte m'emmerde et me pousse, à peu près toutes les dix lignes, à ouvrir un autre bouquin. Même en latin je trouve ça mal écrit ; Nietzsche, je m'en rends compte, avait mille fois raison de s'écrier : Je viens de lire par délassement, les Confessions de Saint-Augustin. Oh, le vieux rhéteur ! Comme il est faux et comme il roule des yeux ! Comme j'ai ri ! (Par exemple, le "vol" de sa jeunesse, au fond une histoire d'étudiant). Bah ! Peut-être aimerais-je la suite, si je trouve la force de continuer. C'est parce que j'étais lassé de la prose empesé de Saint-Machin que je commençai à lire l'ouvrage homonyme de Jean-Jacques, que je n'avais jamais eu le temps de découvrir.

Quelle différence, dans la lecture, avec ce fichu saint dont le nom même me révulse ! J'ai dévoré, sans m'interrompre, le premier livre. Oui, le style de Rousseau est souvent ampoulé ; oui, il est paranoïaque, et prend toujours la posture de l'homme mis injustement en accusation, cherchant toujours à se justifier ; mais enfin, la force du génie de Jean-Jacques fait rapidement oublier tous ces défauts manifestes. On se contente trop souvent de lire l'incipit aussi célèbre que ridicule de l'ouvrage. Je suis un stendhalien un peu fanatique, et j'adhère toujours aux propos de Stendhal sur Jean-Jacques ; maintenant je comprends plus que jamais pourquoi il chercha tant à s'émanciper de son influence, et j'aime encore davantage la Vie d'Henry Brulard, mon autobiographie préféré. Rousseau est sans doute l'un des écrivains les plus fascinants qui soit ; sa vie et son caractère seront toujours une source de curiosité insatiable ; longtemps encore, nous rêverons de cet homme complexe, contradictoire, et qui, au fond, s'est si bien compris lui-même. S'il ne s'était pas magnifiquement analysé, nous ne nous intéresserons pas à lui. C'est ce que l'extraordinaire phrase tirée du première livre des Confessions m'a fait remarqué, et c'est ce qui m'a donné envie de célébrer Jean-Jacques, qui peut être aussi tellement exaspérant. Je pensais trouver beaucoup de chose dans ce livre, mais pas de la lucidité.

La lecture, un peu frénétique, du premier livre des Confessions m'a, à ce qu'il me semble, beaucoup plus apporté que la longue lecture de nombreux livres de philosophie. La littérature, quoiqu'en en dise, sera toujours plus riche et puissante que la philosophie, ce que les philosophes de bon goût ne manquent d'ailleurs pas de reconnaître. Dans ce premier livre, on y sent les joies universelles de l'enfance, les aventures de l'éducation, la bizarrerie de la sexualité naissante ; autant d'idées plus fécondes et plus intéressantes que toutes les phénoménologies du monde ou que la déduction transcendantale des concepts purs de l'entendement. Avec l'art, l'idée se fait sensible ; elle descend du haut trône de l'abstraction ; le particulier de Jean-Jacques s'unifie avec l'universel de l'homme ; la connaissance se fait aussi forte qu'exacte. 

À tous les coups, je terminerai les Confessions de Rousseau, en me gaussant gentillement et en m'apprenant beaucoup de lui, plus rapidement que les grandiloquentes balivernes du plus infâme voleur de pomme de l'histoire. On connaît tous le passage d'Augustintin où il se repent de voler une pomme comme s'il avait violé mille vierges, assassiné sans vergogne sa famille bienveillante, brûlé les maisons du seigneur et sodomisé tous les enfants de l'Afrique ; personne ne prend ce passage sérieusement, et l'on se moque à juste titre des grossières techniques de rhétorique du mauvais saint repenti. Risible résipiscence affectée. À cela donc, je veux opposer ce passage d'une drôlerie garantie sans moraline de Rousseau : Je me souviens pourtant d'avoir une fois pissé dans la marmite d'une de nos voisines, appelée Mme Clot, tandis qu'elle était au prêche. J'avoue même que ce souvenir me fait encore rire, parce que Mme Clot, bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus grognon que je connus de ma vie.

31 janvier 2013

CCCXI

Alibiforains et lantiponnages que tout cela, ravauderies et billevesées, battologies et trivelinades, âneries et calembredaines, radotages et fariboles !
– Raymond Queneau

Il y a de la vanité à réfuter minutieusement un discours inepte. C'est facile, fastidieux, et ça ne convainc que les convaincus. Dans une conversation, ça passe, parce que les gens sont vivants, ils réagissent, ils expriment des passions, ce qui est à la fois plaisant et instructif. Le problème est que certains en font des livres, livres raseurs au possible, entièrement consacrés à la critique d'un maboul quelconque. Je n'ai pas d'indulgence pour les charlatans ; rien de plus nuisible à la pensée que l'apparence de pensée ; et si des individus méritent d'être écrasés, c'est bien les imposteurs, les progressistes délirants, les philosophailleurs jargonneux, les astrologues manipulateurs, les économistes scientistes, bref, toute la clique... Toutefois, l'expérience m'a appris que les jobards ne manqueront jamais pour défendre leur superstition avec une ferveur anéantissant d'avance toute tentative de raisonnement. "Tout bon raisonnement offense" : quand cette phrase de Stendhal est comprise, on cesse de s'indigner inutilement des réactions partisanes, bornées, et imbéciles des insensés. La maturité de l'esprit libre consiste à résister à la tentation de prêter trop d'attention aux bêtises proférées par les cinglés de tout genre ; à quoi bon s'exciter, cultiver en soi une rage sans vertu, sinon pour faire encore davantage briller le feu déjà trop éclatant de leur folie ?
À ces lourdes critiques inutiles, victimes de l'attrait exercé par le négatif, je préfère la tranquillité orgueilleuse du contempteur. Au fond, les insultes piquantes de Schopenhauer adressées à Hegel valent bien mieux que n'importe quelle critique fondée. L'argumentation est un supplément superflu. Schopenhauer ne fait pas autre chose que de dire à sa manière la phrase de Queneau, cette maxime de l'esprit indépendant qui ne se laisse pas imposer par les fadaises de toutes sortes. Derrida est à la mode ; soit. Je dis que c'est un fou. Vais-je perdre mon temps à démontrer sa folie en un gros volume critique ? Me rendrai-je moi-même fou à lire et relire pour les analyser ses thèses de cinglé décadent ? Non. Je méprise, je dis "Alibiforains et lantiponnages que tout cela", et je m'en vais relire Descartes. Ces paroles drôles pour être efficaces doivent être prononcées à la manière de Mynheer Peeperkorn ; le ton doit être péremptoire ; on ne doit pas même chercher à discuter avec nous. Ce qu'on cherche, est-ce le plaisir malsain de démonter les insensés, ou le bonheur tranquille qu'apporte la méditation des vérités éternelles ? Choisissez ; moi, j'ai choisi. Je rejette sans blablater les discours trompeurs des fatalistes, des superstitieux, des jargonneurs, des relativistes, et j'affirme sans scrupule la supériorité des idées vraies, que je tâche de reconquérir chaque jour. Il faut déjà être un peu fou soi-même pour prendre trop au sérieux les paroles des fous.
11 février 2013

CCCXII

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.
– Jean Giono
 
Les philosophes et les moralistes ne manquent pas une occasion pour blâmer les progrès des nouvelles technologies et commenter pompeusement les graves bouleversements qu'entraîneraient chaque apparition d'un nouveau pouvoir technique : défaite de la pensée, zapping de l'intellect, déficit de concentration, on connaît ça par coeur. Il est plus rare, plus difficile, et donc aussi plus beau, de dégager à bon escient des potentialités techniques une nouvelle puissance bénéfique à l'individu moderne et de la lui rendre accessible ; je parle de puissance réelle et non d'une puissance de discours, de ce vain bavardage dans lequel nous nous complaisons trop souvent ; car il y a et il y a toujours eu, derrière la verbale fumée opaque des écrivailleurs, des hommes qui se confrontent aux choses et à leur nécessité, qui façonnent comme ils peuvent de bons outils avec leur intelligence pratique, qui mettent mains et entendement dans le cambouis et qui, se moquant bien de ce qu'on peut dire, s'occupent tout entier de ce qu'on peut faire, de ce qu'ils doivent faire. Parmi ces hommes, animés par une petite idée et beaucoup de volonté, il y a ceux qui ont ressuscité une ancestrale manière de lire, et c'est à eux que je voudrais ici faire hommage.

On sait que pour des raisons techniques et sociologiques, les livres furent pendant très longtemps presque toujours lus à voix haute ; ce n'est que récemment que la lecture dans le silence s'est généralisée. Cette dernière forme de lecture a bien des vertus : on lit trois fois plus vite qu'à voix haute ; on n'embête pas nos voisins en gueulant des passages épiques ; on observe patiemment le texte pour y remarquer la subtilité de la ponctuation ou pour y repérer d'habiles figures de style ; on étudie ce qu'on lit. Toutefois, à force de prendre les livres comme des objets silencieux, on tend à oublier que les textes qu'ils contiennent sont moins des objets d'étude que la transcription d'une parole vivante qui gagne beaucoup à être entendue. Toute phrase est porteuse d'un rythme et d'une harmonie ; les écrivains chantent ; et la petite musique d'un auteur demeure une abstraction tend qu'on ne la fait pas sortir du papier pour la faire résonner dans nos oreilles. Ceci est évident pour la poésie : qui savoure pleinement un beau poème de Hugo sans le déclamer, ou au moins le murmurer à soi-même ? Un quatrain en alexandrin est une phrase en prose tant que la voix ne l'a pas chanté en respectant sa cadence, sa respiration, ses jeux de sonorités. Néanmoins, l'expérience fait voir qu'il en va de même pour les textes en prose : il y a une grâce dans ces phrases sinueuses, au rythme inégal, se précipitant avec brusquerie les unes aux autres, et qui, sans chercher l'harmonie, la trouvent cependant. Les expressions heureuses d'un auteur ne resplendissent vraiment que lorsqu'elles sont prononcées oralement ; et cette phrase célèbre, par exemple, pour que sa force soit sentie, doit impérativement être prononcée : "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...".
Proposer gratuitement des lectures orales des plus grands textes de la littérature classique, c'est ce que fait depuis quelques années les bénévoles du site internet www.litteratureaudio.com. Ainsi n'importe qui peut télécharger les meilleurs romans de Balzac, Flaubert et Hugo et les écouter, seuls ou à plusieurs chez soi, avant de s'endormir ou au réveil, dans le train en regardant défiler les paysages, en flânant dans la rue, en se déplaçant en tram ou en voiture vers son lieu de travail, voire même pendant une heure de cours ennuyeuse, si on est au fond de la salle et qu'on a les cheveux longs. Le travail de ces bénévoles n'a pas de prix ; ils prodiguent des heures de bonheur incomparables ; il faut concevoir la joie d'entendre une piquante phrase de Voltaire bien dite alors que l'on stagne dans un tram rempli de gens qui s'emmerdent et qui font la gueule. L'ennui contagieux de la foule ne m'atteint pas quand j'ai un bon écrivain dans les oreilles ; et la laideur du monde moderne, son vacarme, son agitation, s'effacent pour moi lorsque je peux fermer les yeux en écoutant une voix aux inflexions justes me lire un Dickens, un Rousseau, un Goethe. Ces livres audio ont de surcroît l'avantage d'être débarrassé de tout l'attirail superflu des livres : pas de préface, postface, introduction, chronologie, biographie ; pas de notes érudites inutiles ; il n'y a rien à côté de l'essentiel ; le texte est là pour lui-même. Enfin, on ne lit que pour le plaisir de lire, et on cesse d'avoir un rapport bassement utilitaire à la culture ! Plus rien ne nous détourne de la beauté des grands auteurs, puisqu'ils n'y a qu'eux qu'on entend ! C'est alors que le bonheur de lire est réellement pur : rien d'étranger n'y est mêlé, et on ne pense pas aux examens, aux professeurs, aux critiques littéraires – juste le texte. Chance extraordinaire et que trop peu encore saisissent. Allez donc sur ce site, prenez quelques livres lus par Victoria, et écoutez en vous laissant simplement aller au bonheur de lire. Victoria : cette vénérable femme est morte, mais sa voix vit encore, et pour longtemps ; c'est cette voix qui vous fera pleurer dans Le lys dans la vallée, rêver dans Le pêcheur d'Islande, et sourire dans Le Journal d'une femme de chambre.
6 mars 2012

CLII

Si Dieu a fait l’homme à son image, il est moche.

– Jean Yanne

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Puissance de l'aphorisme : il brise des millénaires de vaines spéculations narcissiques sur l'être et la ressemblance, ces puérilités sérieuses qui ont fait de la divinité une étrange sorte de vertébré gazeux. 

25 novembre 2011

L

Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce qui rend les pauvres heureux.

La Rochefoucauld

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Le travail de l'esprit inhibe l'énergie du corps, et c'est ce qui rend les intellectuels malheureux.

9 février 2012

CXXVI

À moins d'avoir bu, on ne peut distinguer les photons à l'oeil nu.

– Jean Yanne

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La physique quantique est une science d'alcoolique.

13 décembre 2011

LXVIII

Il n'y a point d'homme qui ne veuille être despote lorsqu'il bande.

le Divin Marquis

priape 

L'universalité de certains phénomènes est rassurant.

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