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Scolies
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31 décembre 2011

LXXXVI

Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage vigoureux et intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous les objets de la morale, de la politique et de la société ; aux rois, aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des sciences, des beaux-arts, etc. Sans quoi, on restera dans la médiocrité.

Chamfort

 Athena

De fait, nous sommes restés embourbés dans notre médiocrité, si nous ne nous y sommes pas enfoncés encore davantage ; et la maxime qui semble présider à la plupart des actions et productions d'aujourd'hui, qu'elles soient politiques ou artistiques, semble être : toujours plus bas, toujours plus profond dans la bourbe ! Car nous avons délaissé l'idéal de la raison ; nous ne sommes plus animés par l'aura de sa puissance ; nous nous abandonnons franchement aux tendances les plus irrationnelles, aux superstitions les plus vulgaires, aux travaux les plus désordonnés, c'est-à-dire laids. On ne me fera pas penser le contraire : si l'art, dans tous les domaines, est aussi médiocre aujourd'hui, c'est en grande partie du fait qu'on nous a habitués et forcés à croire, d'une part, que l'art ne visait pas nécessairement le Beau, et d'autre part que l'art moderne ne pouvait que se fonder sur la liberté de la forme et le chaos ; d'où toutes ces insupportables dissonances, ces histoires incohérentes et déconstruites, ces défilements d'images n'obéissant à aucune contrainte, ces rêveries prétentieuses n'allant nulle part mais qui produisent du pognon. L'art qui ne vise pas le beau est du foutage de gueule : c'est ignorer ou mépriser le sens des mots. Et toutes les œuvres véritables, si l'on y regarde de près, et même les œuvres les plus baroques, sont marquées du sceau de la contrainte, de l'ordre, et la nécessité, notions dont on nous apprend, même et surtout à l'école, qu'il faut s'en moquer. Du reste, il suffit de voir à quoi ressemble une année d'étude dans une école des Beaux-Arts pour tout comprendre de la dégénérescence actuelle.

On dit que nous sommes dans une société scientiste, bêtement rationaliste, aveuglée par les sciences ; mais cela ne veut rien dire ; et je ne conçois pas une société rationaliste dans laquelle plus de la moitié des étudiants en physique avouent, d'après je ne sais plus quel sondage, croire à l'astrologie. Simple anecdote, qui en vaut bien une autre, mais l'observation quotidienne de la société et de ses citoyens suffit pour s'apercevoir que les plus simples exigences de la raison ne sont pas respectées. De la croyance, j'en vois partout, y compris dans la science ; le scientisme n'est pas autre chose que cela ; mais de la pensée, prise dans son sens fort, et se dirigeant vers tous les domaines, j'en vois bien peu. Une société capitaliste et consumériste ne peut, de toute façon, que reposer sur des idoles, des fétiches, des mécanismes sacralisés, des dogmes inattaquables ; et les rites d'adoration frénétique qui ont suivi récemment la mort de Steve Jobs n'ont pas besoin d'être commentés. Une société fondée rationnellement et dont l'énergie est censée se déployer vers la liberté, au sens spinoziste du terme, est absolument contradictoire avec le système capitaliste. Il faut renouer avec la raison ou laisser la civilisation occidentale s'effondrer.

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28 novembre 2011

LIII

Si l'on réfléchissait à ceci, que la pensée solitaire ne prend forme que dans l'expression commune, on comprendrait mieux la vertu des signes, dont aucune pensée n'est jamais séparable, et, par là, qu'une pensée qui n'est pas commune n'est en aucun sens une pensée.

Alain

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Ici – par Alain, l'Homme, notre Maître – est décrit la force du logos et de l'être humain, à savoir qu'il fait de l'universel avec du singulier ; et si l'on approfondit cette idée, on s'aperçoit que tout l'homme, toute la grandeur spécifique de l'homme est contenue là-dedans. L'art ne fait que ça, puisqu'il exprime, sans concepts, par l'intuition de la singularité exemplaire, un universel : magie solide dont nous ne ferons jamais le tour. La science, en subsumant le divers, fait d'une multiplicité de singularités, sous des lois, des rapports, des définitions nécessaires, suit le même chemin, qui va du singulier à l'universel et retourne de l'universel au singulier.

Il y a des jobards, nombreux et souvent célébrés par la modernité, qui ne songent qu'à paraître originaux, et qui essayent, confondant tout, d'avoir des pensées non communes, uniquement singulières, fiers de ne ressembler à personne, de ne pas toucher l'universel, jugé désuet, banal et grossier ; ceux là pourrissent la pensée commune ; ce sont eux qui assombrissent le langage ; ils se piquent d'inventer des nébuleuses, et se moquent de la clarté, la lumière qui, précisément, est commune comme le soleil rayonne pour tous les hommes. Le fou n'est jamais artiste.

L'universel de la pensée est le soleil de la culture, dont les classiques sont les singuliers rayons immortels ; c'est pourquoi nous nous devons de les étudier, de comprendre leur lumière propre, de les imiter. Jamais on ne méprisa tant l'étude des classiques qu'aujourd'hui, alors qu'ils ne furent jamais tant accessibles qu'aujourd'hui. Si nous ne refaisons pas à chaque instant le chemin des classiques, nous n'avançons pas, nous reculons : c'est ce que nous faisons aujourd'hui, où la bassesse triomphe, une bassesse qui n'eût pas même été imaginable auparavant. L'exhortation à suivre les classiques n'est pas signe d'une attitude bêtement réactionnaire ; ce n'est certes pas du progressisme non plus ; c'est respect pour le passé, dont nous avons besoin pour construire, dans le présent, l'avenir commun ; car s'il y a une unité des hommes, elle ne peut que se trouver dans les chemins à la fois universels et singuliers esquissés par les génies pour l'humanité toute entière. 

27 novembre 2011

LII

Je suis donc enculé de toutes les manières.

Stendhal

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Les élans de sincérité, si rares chez les auteurs, me ravissent toujours. J'ai horreur des phrases qui sentent la fausseté et l'artifice forcé – car il existe bel et bien, si l'on veut bien être attentif à la souplesse des concepts, des artifices naturels, c'est-à-dire des moyens non purement instinctifs et procédant par les médiations de l'art qui permettent d'être soi, d'exprimer une part de son moi profond et naturel, autrement que par l'immédiateté instinctive pure. La nature de l'homme est de ne pas rester vautré dans l'immédiat ; l'usage de médiations fait partie de sa nature ; la technique et l'art sont naturels à l'homme. Les grands artistes sont toujours des hommes ayant su être vrais dans leur art ; ils ont su mettre dans leur œuvre ce qu'il y avait d'essentiel en eux ; et derrière la surface d'une œuvre se cache toujours la profondeur d'une idiosyncrasie puissante. La Recherche du temps perdu, c'est Proust ; la sculpture du David, c'est Michel-Ange ; les Propos sur le bonheur, c'est Alain. Paul Valéry, dans son court essai sur Stendhal, montre autant son intelligence que son manque d'amour, et donc de compréhension profonde, pour Stendhal : ce sont deux esprits qui ne pouvaient pas s'aimer et se comprendre, Valéry étant plus proche du sérieux Flaubert ou du métaphysique Mallarmé que de l'insouciant et matérialiste Beyle.

Il est un moment où les litotes énervent, contiennent trop l'individu, et l'empêchent de s'exprimer pleinement ; il faut parfois abandonner la décence et la politesse ; vient en soi la nécessité de dire clairement, fortement, avec hyperboles plutôt qu'euphémismes, l'exclamation de son bonheur, de sa déception, de sa colère. Lâcher la bride au moment opportun, faire jaillir d'un coup bref les mots qui brûlent la langue et la plume, mettre fin à une tension de l'esprit par la force libératrice de la grossièreté – voilà qui fait le bonheur et du locuteur et de l'interlocuteur, car les libérations subites des autres favorisent la libération de son esprit propre. Je suis donc enculé de toutes les manières : si mes souvenirs sont bons, cette citation est extraite d'une lettre de Stendhal, où il raconte à je ne sais plus qui ses péripéties rocambolesques durant la campagne de Russie. J'ai beaucoup rêvé de Stendhal pillant Moscou, cherchant de la beauté et des hommes d'esprit, et finissant par se désespérer de ne trouver que laideur et bassesse. Une page que Stendhal a trouvé de l'amusement à écrire est toujours bonne pour moi.

5 février 2012

CXXII

Le sentimentalisme. - Un homme qui aime vraiment une femme, l'amour qu'il lui donne, c'est une autre sorte d'amour que celui qu'elle demande : elle cherche sans cesse à corrompre l'amour que l'homme lui donne. Ce sont les femmes qui ont fait de l'affection une névrose, et de l'amour-affection – sentiment divin quand il est la tendresse, mêlée ou non de désir – cette risible monstruosité, que nous appellerons l'Hamour, par le même procédé qu'employa Flaubert quand il créa hénaurme : pour en indiquer à la fois la prétention et le ridicule. L'Hamour, c'est l'amour-tel-que-l-entendent-les-femmes : naiserie, jalousie, goût du drame, « Voyons, où en sommes-nous ? », anxiété féminine dont la femme contamine l'homme, besoin d'être aimé en retour, aptitude à se changer en haine, inepte scolastique dont l'objet devient si ténu qu'on arrive à se dire : « Mais enfin, de quoi s'agit-il ? ». Bref, un des plus ignobles produits de l'être humain, mille fois plus impur, plus vulgaire et plus malfaisant que l'acte sexuel dans sa simplicité, et le principal « refuge » de la femme et de l'homme contre la raison et la conscience. L'Hamour, le mal européen, la grande hystérie occidentale. Les anciens Arabes crucifiaient côte à côte leur ennemi tué et le cadavre d'un chien. Si l'Hamour avait une forme humaine, c'est ainsi que je voudrais le crucifier.

– Henry de Montherlant

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Je considère qu'il n'y a pas de passage plus juste, plus parfait, et sur tous les points, dans toute la littérature et dans toute la philosophie, à propos du problème de la femme. Il n'y a rien à retrancher, aucune objection à formuler ; l'accent est inimitable ; personne ne fera jamais mieux. Et je dis que quiconque contredit la thèse exprimée par Montherlant est ou un niais inexpérimenté, ou une femme trop fière de sa nature ; les deux sont des aveugles. Depuis bientôt deux ans que j'ai lu ce paragraphe, je ne m'en lasse pas ; je le connais à peu près par coeur ; le temps et l'expérience ne font que de confirmer l'idée contenue dans ce trésor ignoré qu'est le cycle des Jeunes Filles, qui, pris dans sa totalité, est une sorte d'explicitation de cette citation. Que dire après ça ? Je sens les forces m'abandonner ; je pourrais essayer de montrer que le bonheur de la femme dépend toujours de celui de l'homme, que ce dernier est le seul à ne pas subordonner sa joie à l'autre sexe, que le pouvoir de séduction et la puissance d'entraver sont les deux principales forces des gonzesses, que les artificiels enquiquinements de l'Hamour sont d'essence purement féminine, que les hommes sont faits pour la vie alors que les nanas sont faites pour l'homme, ainsi que bien d'autres amères vérités ; mais je n'ai présentement envie que de rendre hommage à Montherlant, et de m'enfoncer avec davantage de fermeté ses solides raisonnements de psychologue dans le crâne et le coeur. C'est tout naturellement donc que je me réfugie vers lui, lui dont l'exigent regard scrutateur me pousse à me taire pour le faire parler à nouveau : 

Et à tous ceux qui, « déchirant leur vêtements », glapiront : « Il a blasphémé ! Crime de lèse-amour ! », nous dirons encore que ce n'est pas l'amour que nous diffamons, mais sa caricature, l'Hamour. L'amour parental et l'amour filial, l'amitié véritable, voire l'amour de « Dieu » et l'amour de l'humanité, tels qu'on les voit chez certains âmes hautes ; et même des sentiments qui passent pour n'être que des pâles reflets de l'amour, et sans proportion aucune avec lui, l'affection intellectuelle d'un disciple pour son maître, la gentillesse du supérieur pour l'inférieur, la camaraderie d'armes ou d'aventures, l'intérêt qu'un éducateur porte à son élève ; et même des sentiments que l'opinion place plus bas encore, comme l'amitié de l'homme pour son chien ou pour son cheval, sont des sentiments autrement plus nobles et plus dignes de respect que l'Hamour. 

28 mai 2012

CCXXXV

La représentation porte en elle la détermination de l'universel, et, à la différence de l'isolement naturel, ce qui procède d'elle acquiert déjà, pour cette raison, le caractère de l'universalité.

– Hegel

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L'art élève la perception personnelle, informe et incommunicable, jusqu'à la représentation universelle, ordonnée selon l'homme et pour l'homme. Un regard singulier sur le monde qui ne s'objective et n'universalise pas à travers des mots ou des formes humaines est condamné à ne demeurer qu'une rêverie éphémère, rapide défilement d'images ne laissant aucune trace. Pour prendre forme, pour ne pas qu'elle se laissent envoler, nos perceptions singulières du monde doivent être représentées. Le tout de l'art est dans la représentation, et l'art ne sortira jamais de la représentation, malgré les tentatives vaines de certains modernes ; ils peuvent tout au plus jouer avec les mots, spécialité des théoriciens littéraires pédants. Ainsi l'art personnel n'existe point, pas plus que l'art non représentatif. 

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22 juillet 2012

CCXC

La femme qui vit de la tête est un épouvantable fléau. Elle réunira les défauts de la femme passionnée et de la femme aimante, sans en avoir les excuses. Elle est sans pitié, sans amour, sans vertu, sans sexe.

– Honoré de Balzac

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Parfois, j'ai envie d'insulter ces femmes qui vivent dans le monde rationnel, que dis-je, dans l'univers fermé autour duquel gravite des idées saugrenues autant que farfelues. Ce soir, je me permets enfin de l'écrire : haro sur la femme qui pense trop ! Balzac résume brillamment les défauts inhérents à cette machine à penser qui ignore qu'elle possède un corps et qui se fait même une vanité de l'oublier. Car la femme qui se targue de vivre en priorité dans son intériorité vit dans un véritable théâtre où elle est à la fois l'acteur, le spectateur et le farouche metteur en scène. Démultipliant son moi à l'infini, elle se contemple jour et nuit, change de personnalité au gré de son humeur instable comme une femme coquette qui se parerait en fonction du caprice des saisons, affectant toujours un air pensif, méditatif, et parfois même, afin de se vêtir d'une nature d'artiste, mélancolique à l'instar de ces jeunes gens qui, portés par le souffle de Werther, obéissaient à cette curieuse mode qui les conduisaient à tourner vers la réalité des yeux humides de larmes factices et des regards faussement plaintifs. Se trouvant contrainte à toujours paraître profonde, ces ouvrières de la pensée finissent par baver de vains monologues absurdes et dont le sens est par elles jalousement gardées comme ces divinités qui cachaient aux pauvres mortels les secrets de l'univers. Ces esprits subtils nagent dans un bonheur parcourru de vapeurs nébuleuses et spirituelles. Elles sont plus obscures que cohérentes et plus ridicules que nobles. 

Balzac, dans ses propos, est le pionnier de son sexe car son affirmation n'est pas aisément compris de tous. Après tout, une femme qui pense semble supérieure à la cocotte qui ne se préoccupe que de vains soucis ; a priori la singulière intelletcuelle vaut mieux que la femme ordinaire. Affirmer cela revient à négliger le charme des jeunes filles qui assument parfaitement leur féminité. La sagesse repose en l'être qui s'accepte et se connaît le mieux ; or qu'est-ce que la femme qui pense ? Un vulgaire pantin ou plus exactement un primate qui singe les actions des hommes. La femme qui pense, ou plutôt, pour être plus exact, celle qui fait mine de renfermer en elle tout un univers de richesses et une âme d'artiste, se ment à elle-même, se joue de sa feminité. De là vient que ces femmes, héritières de Simone de Beauvoir, sont en réalité des névrosées qui, pour montrer l'étendue de leur talent littéraire, se forcent, afin de se donner plus de crédibilité, à nier en elle toute féminité. Le corps est alors négligé ; il n'est plus un instrument de plaisir mais le symbole, pour ces détraquées, d'une médiocrité sous-jacente à leur être qu'elles se doivent de combattre farouchement. 

Cependant, cette gangrène de la pensée n'est plus le fardeau uniquement du beau sexe mais également de l'être humain en général. Depuis la fin du XIXème siècle, nous sommes face à un foisonnement d'auteurs qui ne jurent que par l'intellectualité. Marcel Aymé décrit, dans Le confort intellectuel, ce mal du siècle qui commence avec les romantiques et semble ne pas vouloir prendre fin. Mallarmé et Baudelaire se perdaient déjà dans les méandres d'une pensée confuse, mais ce sont les surréalistes qui ont sacré le droit à la pensée pure ; cette pensée envahit l'écriture ; elle n'est pas seulement omniprésente mais son besoin toujours plus grand d'abstraction et de profondeur la conduit à devenir absurde. Dans les romans, il n'y a plus de personnage, plus de récit ; dans la vie réelle, il n'y a plus de femmes qui savent se faire désirer, et tout pragmatisme est proscrit dans les conversations. Nous sommes dans un siècle où la pensée dépasse le corps dans un élan faussement idéaliste et ridiculusement hypocrite. L'homme ne peut pas fuir sa nature, il est un corps et une intelligence, il ne peut pas annihiler l'un au profit de l'autre sans tomber soit dans la stupide bestialité, soit dans le galimatias d'un intellectualisme abrutissant. Heureusment pour nous, les marmottes n'oublient point qu'elles ont aussi un coeur. 

4 août 2012

CCCIII

La forme n'égale jamais la matière.

– Alain

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Le danger de la géométrie vient de ce que l'on a facilement tendance à plaquer avec un peu trop de foi les figures construites par l'entendement sur le réel, monde à jamais insaissisable par l'esprit. L'entendement, malgré tous ses efforts et son exigence de rigueur implacable, ne collera jamais à la matière. Notre monde brut est d'une complexité matérielle qui étonne toujours l'observateur. Il n'y a pas de triangle dans la nature, ni de droite, ni de surface absolument plane. Cette table en face de moi, je serais bien téméraire de la dire faite en quatre angles rigoureusement droits, car si je prends un outil suffisament performant, je verrais des inégalités de constructions en ces bords qui paraissent pourtant à l'oeil nu d'une égalité parfaite. Le microcosme révèle des couches subtiles, des dunes montantes et descendantes de molécules, qui rendent à jamais impossible la saisie parfaitement adéquate du réel au moyen d'une figure de l'entendement, forcément réductrice. Même le dessin du cercle que je forme sur le tableau avec ma craie, à n'en pas douter, n'est pas un cercle parfait. La seule perfection géométrique est dans l'entendement ; autrement dit, la perfection de la figure, ce ne peut que être le concept. Comment une figure de l'entendement, aussi précise soit-elle, pourrait-elle se conformer à notre réel si visiblement rugueux dès que l'on s'en approche de près ? Quelle théorème pourrait décrire le jeu imprévisible des vagues dans l'océan ? La figure est une construction de l'entendement qui ne saura jamais qu'un outil formidable aidant à l'intelligibilité de notre monde physique, ce qui n'est possible qu'à la condition de simplifier ce monde pour que nos entendements puissents le saisir dans ses grandes lignes. L'entendement est l'atelier où l'on construit les outils nécessaires pour mesurer dans nos moyens limités ce qu'il y a d'essentiel dans notre vaste monde, beaux outils qui font la grandeur de l'homme, mais qui ne permettront jamais, par leur nature même, de saisir le détail et la singularité des parcelles de l'univers. L'important est qu'il faut toujours affirmer avec force cette idée simple, élémentaire, évidente pour le sens commun, mais si vite oubliée dès que l'on se lance avec enthousiasme dans des études spéculatives : le concept n'égale jamais le réel. 
13 juillet 2012

CCLXXXI

Elle ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des vies sans hasard.

– Honoré de Balzac

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Cette absence de hasard n'est pas la conséquence d'une mauvaise étoile ; il est important de le dire. En effet, trop souvent le fatalisme est de mise lorsque nous rêvons des hasards qui auraient pu bouleverser notre vie et qui ne se sont pas manifestés. Nous nous plaisons ainsi souvent à imaginer ce qu'aurait pu être notre existence si telle ou telle femme eût fait son apparition plus tôt ou si, par le plus grand des hasards, nous serions tombés amoureux d'une amie d'enfance après l'avoir revue. Ce genre de regrets engendrent des lamentations stériles sur cette monotonie injuste que le destin nous aurait imposé. Nous faisons comme si Hasard était un dieu capricieux, touchant les uns et évitant les autres : cette conception mythologique d'une notion abstraite est plus fréquente qu'on ne l'imagine. 

C'est nous qui convoquons le hasard, qui lui façonnons des ouvertures, qui lui multiplions les portes d'accès. Autrement dit : ce n'est pas par hasard qu'il y a des existences sans hasard. Car parfois, sans nous en rendre compte, en cherchant à construire un bonheur sécurisé, nous limitons les possibilités des coups hasards du destin ; et ce n'est pas forcément un mal. L'homme ne veut pas s'abandonner entièrement à un devenir tout à fait imprévisible ; il a besoin de s'appuyer quelque part. D'où des vies rangées, et parfois ennuyeuses par leur manque d'événements imprévisibles. Mais enfin, il faut savoir ce que l'on veut : on ne peut pas vouloir la sécurité et le charme dangereux du hasard. Tout ceci se résume très simplement par cette remarque de bon sens : pour gagner à la lotterie, il faut avoir voulu prendre un ticket. 

3 janvier 2012

LXXXIX

Il y a des circonstances où le mensonge est le plus saint des devoirs.

Labiche

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Ce qu'illustre parfaitement les pièces de Labiche, où les protagonistes sont toujours embarqués dans des quiproquos de plus en plus complexes, et sont contraints, à cause de ces malentendus inévitables, de voiler aux autres certains détails ou d'improviser des histoires plus ou moins vraisemblables. Sans cette nécessité de mentir, les pièces de Labiche n'auraient pas autant de charme et ne seraient pas aussi drôle ; et l'on voit bien, dans Le chapeau de paille en Italie, ou dans le Voyage de monsieur Perrichon, ou dans la Poudre aux yeux, ou dans bien d'autres encore, que c'est le mensonge qui fait la tension nécessaire au bon spectacle, et qui est, en quelque sorte, le fil conducteur de toute la pièce. Si Kant eût vu en les comprenant les pièces de Labiche, s'il eût connu les égarements embrouillés et les passions imprévisibles du cœur, s'il eût, enfin, davantage connu la réalité de la vie sociale, qui ne peut être arbitrairement séparée de la morale, il n'eût pas tant insisté sur l'impératif catégorique de dire absolument la vérité, toute la vérité. Benjamin Constant, dont on sait qu'il eut une expérience plus riche de la complexité humaine que Kant, fit des objections pertinentes au philosophe allemand ; mais une morale pure fondée a priori se moque bien des difficultés de l'application de la théorie à la réalité quotidienne, car, ce qui est certes curieux pour l'édification d'une morale, elle ne cherche pas à être pragmatique : Peut-être qu'aucun acte moral n'a été fait sur Terre, admet Kant ! Par là, la tendance très allemande à faire sans cesse de la métaphysique et à élaborer des systèmes fondés indépendamment de l'expérience, et ainsi à évacuer la complexité de la réalité concrète, montre ses plus grands défauts ; car l'expérience devrait toujours être présent à l'esprit du philosophe afin qu'il puisse modérer et nuancer ses assertions, éviter de se laisser emporter par le torrent de ses idées s'enchaînant furieusement les unes aux autres, et, en somme, afin qu'il ne construise pas des châteaux dans les brumes et les nuages, châteaux fantomatiques dont le sens commun se moque à juste titre. La morale de Kant a au moins ce mérite d'avoir permis à des milliers de professeurs de philosophie de faire facilement des bon cours sur la dichotomie inévitable entre l'idéal et l'expérience, sur les différences majeures séparant la philosophie idéaliste de la philosophie empiriste, sur la difficulté d'élaborer une morale universelle valable dans toutes les situations et fondée rationnellement – et, surtout, grâce à cela, ils ont pu proposer inlassablement à leurs élèves des sujets bateaux sur le devoir de dire la vérité ou le droit au mensonge, dissertations dans lesquelles il suffit de parler vaguement de Kant en faisant sembler de s'élever dans le ciel de la Moralité pure afin de petit à petit redescendre dans les complications prosaïques de la réalité de l'expérience pour honorablement répondre au problème.

Dans de nombreuses circonstances, les hommes disent moins la vérité par amour pour elle ou pour la morale que par faiblesse. Mieux : souvent, ils refusent de laisser dans l'ombre certains détails douteux de leur vie pour le plaisir vaniteux de montrer aux autres qu'eux, au moins, ils ont vécu une vie passionnante et riche en rebondissements. De façon générale, les actes attachés à la morale ne s'expliquent jamais par la pure Vertu ou le pure Vice ; ce sont les tristes sermonneurs qui agitent frénétiquement et emphatiquement ce genre de drapeaux grossiers, prédicateurs et dominateurs faciles qui sont eux-mêmes bien peu moraux, car leurs discours moralisateurs leur permettent avant tout de prendre plaisir à humilier les autres sans essayer de les comprendre. Depuis la nuit des temps, les hommes jugent et condamnent plutôt qu'ils examinent et comprennent ; et je crains que la domination de ces tyrans de tous les jours assis sur leurs pompeux trônes, variables selon les siècles et les pays, et fabriqués avec de gros idéaux uniformes et rigides, ne cessera jamais. 

24 mars 2012

CLXX

Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des étoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesuré.

– Anatole France

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Trop souvent, nos apologies se trompent d'objet ; voyant l'immensité sublime de la nature, nous célébrons un principe abstrait et faux, un inconditionné qui n'explique rien, ou, dans le pire des cas, une grossière idole satisfaite d'elle-même ; c'est se détourner du plus admirable en ce monde, à savoir le mérite de l'homme, mérite qui, lui, est bien concret, effectif, et hors de doutes. Dans l'histoire des sciences, c'est l'avénement progresive de l'astronomie qui est le plus frappant et émouvant ; cette faucille d'or dans les champs des étoiles, toujours visible pour nous, toujours aussi fascinante, fut contemplée de la même manière depuis que l'homme a osé lever la tête ; et, regardant le ciel étoilé, et concevant la force du mystère qui devait régner sur les hommes à l'aube de l'humanité, nous pouvons, peut-être mieux que dans les autres sciences, apercevoir les sauts gigantesques que les hommes ont fait dans la connaissance. Qui eût pu pensé, il y a encore quelques siècles, que nous pourrions contempler à notre aise des images de notre planète au milieu des autres étoiles, des images de toutes les planètes du système solaire, des images de la Voie Lactée, d'Andromède ainsi que d'autres galaxies plus reculées dont on ne soupçonnait pas même l'existence ? Voilà ce qui est étonnant, voilà qui justifie quelque peu notre civilisaiton occidentale, qui aujourd'hui doute tant d'elle-même et accumule les signes de la décadence et de la corruption de sa nature.

Plus que l'oeuvre rêvé d'un Dieu quelconque, j'admire l'ordre immanent de la nature, ainsi que les efforts combinés des hommes, êtranges êtres qui, seuls, sont apparus avec le désir et les moyens de connaître leur univers.

15 mars 2012

CLXI

 Il n'est pas de genres inférieurs ; il n'est que des productions ratées et le bouffon qui divertit prime le tragique qui n'émeut pas. Exiger simplement et strictement des choses les qualités qu'elles ont la prétention d'avoir : tout le sens critique tient là-dedans.

– Courteline

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À partir de cette idée simple, il nous est facile de discerner, sans être arbritraire et sans mauvaise foi, les oeuvres bonnes dans leur genre des les productions véritablement ratées et mauvaises qui méritent notre mépris. Ainsi se formule le critère du critique : je cherche l'adéquation entre la prétention et le résultat ; et lorsque cette adéquation n'apparaît pas, il n'y a que deux cas possibles : ou je me réjouis si le résultat s'élève au-dessus de la modeste prétention, ou je m'indigne et fulmine contre la présomption de celui qui, pensant avoir réussi une oeuvre, impose au public un déchet indigne de son attention.  

Application pratique et concrète de ce principe : le Dîner de cons est une oeuvre excellente dans son genre, qui est celui de la comédie populaire. Ce film ne vieillira pas ; il continuera à faire rire les générations qui suivront ; les fameux quiproquos qui s'enchaînent diaboliquement les uns aux autres continueront à demeurer dans la mémoire des Français ; toujours le nom de Michel Leblanc évoquera la célèbre scène culte de ce film culte. Ici, on ne s'élève pas au-delà de la prétention. D'autres films vont plus loin que leur prétention, et ce sont les plus surprenants, les plus attachants ; tels sont les films écrits par Audiard, pour se contenter du meilleur exemple. Courteline, lui, ainsi que toute ma chère clique qui l'accompagne, s'élevait largement au-delà de ses modestes prétentions ; et je plains celui qui ne sait pas faire la différence entre le rire de Labiche, Feydeau, Guitry, et celui des Bigard, Guillon, Dubosc, lesquels sont à l'humour ce que Renan Luce et Bénabar sont à Brassens. Toujours il faut s'efforcer de trouver les invisibles germes de fécondité dans les oeuvres modestes.

Tout au contraire, et mille exemples me viennent simultanément à l'esprit, quelqu'un comme Alain Badiou, lequel a des hautes prétentions à la philosophie et à la pensée politique, ce qui est visible non seulement dans ses livres médiocres, mais également dans ses paroles, que j'ai eu le triste honneur d'entendre directement, sans média pour s'interposer entre mes oreilles, mes yeux et sa gueule de papy orgueilleux proférant deux grosses conneries par minute ; Alain Badiou, dis-je, est définitivement un malheureux type à condamner fermement, ou mieux, à ignorer complètement.

L'altercation magnifique entre Gainsbourg et Béart résume parfaitement ce point de vue : le le bon vieux Gainsbarre est supérieur à l'autre, non seulement pour des raisons artistiques évidentes, mais également parce que cet homme, imprégné de culture classique, qui pouvait si facilement faire des merveilles dans son art propre, reconaissait qu'il faisait des oeuvres mineures n'ayant aucun rapport avec les oeuvres réellement géniales des grands compositeurs de l'histoire de la musique ; bref, il savait qu'il était absurde de mettre sur un pied d'égalité une Nocturne de Chopin avec une quelconque chanson industrielle, tel qu'il savait si bien en produire.

2 février 2012

CXIX

Il faut être avare de son mépris, vu le grand nombre de nécessiteux.

– Chateaubriand

 

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Soyons indulgents envers la médiocrité, non par amour mièvre pour l'humanité, non par charité ou par pitié, mais au nom de la conservation de notre énergie, afin de ne pas nous laisser bêtement nuire par ce qui est bas : bien mépriser, c'est mépriser sans excès, calmement, doucement, aussi tranquillement que si nous refusions une cigarette trop légère ou un bonbon trop acide, en disant "non merci !". Bien mépriser, ce n'est pas humilier l'autre, l'insulter, le combattre ou le haïr, c'est se refuser à lui, c'est, sans amertume ou tristesse, dire non à son être ; et dire non, ce n'est pas s'en prendre directement à la source de notre refus ; nulle agressivité dans une telle négation ; c'est à peine agiter la tête en signe de dédain, ne pas s'interesser à l'individu en question, le négliger, ne pas vouloir entrer dans son jeu ennuyeux. En ce sens, mépriser c'est dire "ça ne me concerne pas ; je ne veux pas avoir à faire à ça ; ce n'est pas la peine de diriger mon regard vers ça." Vu ainsi, l'acte du mépris est un acte serein, nécessaire pour la tranquillité de l'âme ; car qui pourrait supporter de traiter avec tout le monde, de prendre en considération les hommes les plus sots et les femmes qui avilissent le plus leur sexe ? Les philanthropes qui se forcent à aimer tous les hommes indistinctement, qui, en somme, méprisent le mépris, sont condamnés à porter comme de lourds fardeaux toutes ces relations artificielles qu'ils entretiennent pour des principes et non pour la valeur de celles-ci. Il y a beaucoup de fausseté et d'affectation dans ces amants de l'humanité qui se forcent à aimer des connards comme la putain fait semblant de se donner à son client.

Il y a un autre mépris, plus fort, plus sérieux, plus hautain ; il ne consiste pas simplement à refuser d'avoir à faire à l'individu mais à aller juqu'à lui refuser l'humanité. Ainsi, on peut mépriser un homme et l'éliminer comme nous écrasons fourmis et mouches, parce que nous ne les jugeons pas comme nos semblables. Ce mépris, lorsqu'il est extrême, est celui des hommes enivrés de pouvoir qui veulent égaler les dieux et qui prétendent s'élever au delà des autres humains ; c'est un genre de mépris  moins tranquille, plus agressif et plus violent ; mais il n'est certainement pas à bannir entièrement, car il existe des êtres si bas, qu'il est presqu'un devoir des les écraser, ou du moins de les diminuer dans leur puissance nuisible, affaiblissante. Il s'agit d'un mépris actif, qui ajoute à son "non" la volonté de remettre à sa place l'individu qui s'est élevé plus haut qu'il ne le devait. Les cuistres inoffensifs peuvent être simplement ignorés, mais les salauds dangereux doivent êtres abaissés. Qui méprise beaucoup de ce mépris là est bien méprisable lui-même ; car c'est montrer une trop haute estime de son propre dasein, comme dirait mon philosophe préféré ; il est évident qu'un tel mépris hautain perd de sa valeur lorsqu'il est trop commun.

D'où il suit que nous pouvons énoncer cette maxime grossière : Il faut être prodigue de notre mépris doux, et avare de notre mépris aggressif.

6 août 2012

CCCV

La liberté ne supprime pas, mais pose au contraire la nécessité de l'action.

– Spinoza

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Cette définition essentielle de la liberté, qui va à l'encontre de nos idées spontanées, ne figure pas dans l'Éthique, mais dans le Traité Politique. Depuis que j'ai approché pour la première fois la politique de Spinoza, je me suis dit spinoziste en matière de politique. Que nous enseigne Spinoza ? La plus puissante théorie républicaine, peut-être. Le but de l'État, c'est la liberté. Rien de particulier dans cette affirmation, tout le monde dit la même chose. Mais toutes ces personnes qui répètent inlassablement que le but de l'État est la liberté ne détermine jamais le concept de cette liberté, sorte de pur nuage autour duquel vole les théoriciens idéalistes et les démagogues de toute opinion politique. Spinoza est l'homme des définitions ; il ne se targue guère d'inventer des mots, mais travaille et retravaille sans cesse les mots usuels pour leur insuffler un sens nouveau. La liberté, c'est donc savoir poser la nécessité de l'action. Être libre, ce n'est nullement pouvoir faire tout ce que l'on désire, ni avoir la possibilité de vivre en indépendance, mais être capable de se servir de sa raison pour comprendre le monde. La compréhension et la liberté se confondent en un même idéal. Le but de l'État, si on en revient concrètement à la politique, est donc de pouvoir permettre aux citoyens de vivre selon la raison. Ceci n'est pas un rêve vide de sens ; et à ce moment du développement, il faudrait faire mille réflexions sur ce que peut bien être la conduite raisonnable de la vie, qui est le chemin du sage ; ce serait d'une longueur infinie et inutile ; aussi, je me contente de renvoyer à l'Éthique. Sans développer, il me semble que l'on voit déjà l'intérêt supérieur de la politique spinoziste, en ce renvoi incessant de toute réflexion politique à l'éthique, c'est-à-dire à la théorie menant à la béatitude de l'homme. À la lueur de ceci, il est également visible que nos républiques sont de moins en moins raisonnables, c'est-à-dire de moins en moins libres, et que la décadence du culte de la raison concorde avec la destruction des valeurs républicaines.

16 janvier 2012

CII

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser, c'en est la marque ; et c'est là la part de l'envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit ; car il n'y a point de règle générale.

– Pascal

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Il y a une véritable paranoïa de la répétition. Nous sommes trop habitués aux remontrances de nos professeurs de collège qui soulignaient systématiquement en rouge un mot dès qu'il était répété plusieurs fois dans un court paragraphe ; par suite, ayant tendance à toujours éviter les répétitions, nous nous efforçons de changer un mot, de trouver un synonyme, voire de refaire toute la phrase plutôt que de laisser les mêmes mots jalousement se miroiter, comme si c'était une règle absolue de la prose que d'exploiter toute la variété du vocabulaire. Je me suis aperçu qu'il était difficile de se débarasser de cette mauvaise habitude. Pourtant, la nature même d'un texte raisonné exige que l'on tourne autour du sujet, que l'on traque une idée, faisant des cercles autour de celle-ci et du mot qui lui correspond ; la prose de Hegel, qui n'est sans doute pas un modèle, en est un parfait exemple ; chez lui, on sent la chasse opiniâtre du concept ; il ne le lâche pas, il le torture, interroge et répète le mot autant de fois que cela est nécessaire. Mais la lecture de plus grands stylistes est tout aussi révélatrice : Pascal ne s'embête pas à chercher des synonymes du mot force s'il raisonne sur la force ; au contraire, dans la prose admirablement condensée de Pascal, la répétition du mot sert le raisonnement, donne un effet d'insistance puissant, qui assurément contribue au charme de son style inimitable. 

Le français n'a pas un très riche vocabulaire, si on le compare, par exemple, avec l'anglais. Tout de suite je songe à la différence radicale entre le théâtre de Shakespeare et le théâtre de Racine. Il faut être bien sot pour trouver les pièces de Racine ennuyeuses sous prétexte que les mêmes mots sont toujours répétés dans toutes les répliques ; j'ai déjà entendu des personnes sincèrement se plaindre de lire incessamment dans une pièce le mot amour, honneur, coeur, pur, attrait, charmant, cruel, peine, funeste, yeux etc. Ces médisants là ne seront jamais sensibles à la pureté racinienne ; ils ne comprendront pas pourquoi on a pu dire que ce vers pouvait être l'un des plus beaux de la langue française  : Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur. La variété exagérée des mots, la richesse lexicale ostentatrice, n'est souvent qu'un cache-sexe de la médiocrité de la pensée. Je trouve beaucoup ce défaut dans Théophile Gauthier et dans Huysmans, ces romantiques précieux, qui inondent leur page de mots rares et variés, comme si la nécessité de prendre dix fois par page le dictionnaire pour comprendre le texte était un gage de pronfondeur ou de grand style. Stendhal fait des répétitions tout le temps ; il y a des pages dans la Chartreuse où les mots beauté, sublime, peur, sont répétés toutes les trois lignes ; et il n'y a peut-être pas de plus beau roman dans la littérature française. Péguy se servit de la répétition pour s'inventer un style original, peut-être trop original et de ce fait rapidement lassant ; il n'empêche que le charme, dans sa prose plus que dans ses vers, opère ; ces litanies sont enchantantes ; on croirait, si on le gueule dans sa chambre, exécuter une incantation magique. Les anciens Grecs employaient toujours les mêmes mots. Mozart, dans sa musique, se répète tout le temps. L'erreur est de confondre pauvreté et sobriété, d'assimiler la beauté au spectaculaire ; erreur funeste et proprement vulgaire que ne commet jamais l'homme de goût.

13 mars 2012

CLIX

L'irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature.

– Montaigne

gitane

Irrésolu, un choix m'oppresse :

Les Gauloises ou les Gitanes

Me guideront vers la vieillesse.

N'ayant pas de fil d'Ariane,

J'hésite entre deux univers :

Vercingétorix ou Carmen ;

La courageuse guerrière,

Ou la méditérannéenne. 

Et toujours, mes poumons hésitent,

Appréciant équitablement

Les combattantes qui s'agitent

Et le féminin tournoiement.

Les deux sont brunes et sans filtres

Mais la gauloise est agressive

Sèche, et désarme les bélitres ;

Pourtant, la gitane, lascive

Puissante, enchante violemment,

Possède un charme vigoureux

Et comble d'orgueil son amant.

Comment choisir l'une des deux ?

Les Gauloises ou les Gitanes ?

Cointreau ou Père Magloire ?

Ricard ou Picon ? Je suis l'âne

De Buridan se faisant gloire

D'avoir un dilemne hédoniste.

Pour autant, de révélation

Je ne veux ; heureux, jamais triste

Je chéris mon hésitation.

 

16 février 2012

CXXXIII

 Celui qui ne lit que ce qui lui plaît, je le vois bien seul. Toujours en compagnie de ses chétives idées personnelles, comme on dit ; mais il ne sortira pas de l'enfance.

– Alain

lecteur


Il n'est pas bon de toujours lire des livres que nous aimons, dans lesquels nous nous sentons trop à l'aise, qui correspondent trop à nos attentes ; nous sommes heureux de les lire, nous trouvons des mots et des symboles à ce que nous ressentons ; et pourtant, il manque à notre esprit le mouvement d'opposition, mouvement presque toujours désagréable dans un premier moment, mais qui gagne en joie à mesure qu'il s'élance et qu'il nous oblige à être résistant, féroce, actif. Notre esprit ne suit pas un cours prévisible : qui a deviné les soubresauts violents de son esprit, les révolutions subites opérées en son sein, les brusques nuances apportées à ses idées, les altérations progressif de son goût ? Encore faut-il provoquer l'occasion d'un changement possible ; l'esprit ne peut mûrir sans rencontres violentes ; seuls les esprits peureux qui demeurent endormis dans leurs idées confortables, qui ne s'aventurent jamais dans des milieux étrangers, dans ces sortes de savanes et jungles de l'esprit où sévissent, féroces idées animales, menaçants lions et dangereux jaguars, ne subissent pas d'altération profonde de leur esprit au cours de leur monotone existence. Refuser catégoriquement, sans volonté de confrontation, ce qui déplaît, encore que ce sentiment ne dure parfois qu'un un temps, c'est refuser les intempéries nécessaires à la maturité de l'esprit ; et Alain dit très bien qu'un tel individu, "ne sortira pas de l'enfance", de cette enfance sans progrès et sans accidents joyeux qui est morne dogmatisme stérile, stagnation dans son être, immobilité ennuyeuse.

L'objectif n'est même pas de montrer que la finalité de la lecture est plus que le simple plaisir, car le plaisir de la lecture, comme la joie du sport et toutes les jouissances structurées par la culture, ne peut se comprendre si l'on n'observe pas que le plaisir immédiat du premier contact avec l'oeuvre n'est qu'un moment de la jouissance. Certes, ce premier contact est essentiel, et jamais il ne faut le négliger ; mais l'expérience montre que la joie pris à une telle activité est un processus, lequel fonctionne encore lorsque la lecture du livre est terminé ou lorsque l'exercice de musculation est achevé. Souvent, si le plaisir n'est que faible, voire inexistant, dans la lecture proprement dite, il s'épanouit dans l'effort de compréhension, dans le charme polémique de la confrontation des idées, dans toutes ces étapes médiatrices sans lesquelles la lecture serait comparable à l'assouvissement d'un besoin animal.

Si tout cela n'était pas vrai, que notre bibliothèque serait limité !

1 décembre 2011

LVI

Ce que l'on ne comprend pas, on ne le possède pas.

Goethe

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Ici est tracé le sens fort d'un concept. Le sens fort d'un concept se constitue, d'une part, en montrant, implicitement ou explicitement, qu'il existe un sens vulgaire, un sens faible, qui s'oppose à un sens plus élevé qu'on met en évidence, et, d'autre part, en mettant en valeur une notion inattendue, c'est-à-dire en formulant une liaison entre deux termes que le vulgaire n'aperçoit pas. Sans ce contraste entre un sens habituel et banal, avec un sens insolite et rare, l'expression de sens fort ne voudrait plus rien dire.

Le sens fort qui est élaboré ici est celui du concept de possession. Le sens faible de la possession est sous-entendue, puisqu'il s'agit d'un aphorisme, d'une maxime ; dans ce genre d'écriture, les médiations et les détails sont évidemment inutiles, tout y est condensé et suggéré. Il n'est pas besoin d'insister sur le sens faible de la possession, car nous voyons tous ce dont il s'agit, à savoir la possession purement matérielle ou la possession comme simple propriété juridique. Philosophiquement, on ne peut aller très loin avec ce sens faible dès lors qu'on en fait pas la critique. Goethe fait mieux : il ne critique pas un sens faible, mais élabore un sens fort fécond, valant pour lui-même, et qui, éventuellement, comme par ricochet, peut servir à la critique du premier sens vulgaire. Dans ce cas précis, le sens fort se construit avec la liaison inhabituelle de la possession avec la compréhension, acte réussi de l'esprit, que l'on oppose le plus souvent à la possession : c'est même un lieu commun de la philosophie : celui qui comprend ce qu'est la vie heureuse méprise la possession, et ceux qui emploient toute leur énergie à posséder tout finissent inexorablement frustrés et malheureux. On comprend donc d'emblée que la possession dont parle Goethe n'a à peu près rien à voir avec ce qu'on entend habituellement pas là.

Quel est le rapport entre la compréhension et la possession ? En quoi la saisie adéquate des choses par l'entendement pourrait permettre à l'homme d'atteindre une possession supérieure, possession qui est ici clairement une vertu et qui apparaît comme l'heureux résultat d'un effort précis ? Je ne veux pas faire ici une dissertation ennuyeuse et répétitive ; il suffit de mettre en lumière un point précis pour comprendre la force de l'affirmation de Goethe. Ce point est le suivant : la possession véritable ne peut qu'être intérieure, et dépend entièrement du sujet, car l'objet matériel est à l'esprit possesseur ce qu'un paysage objectif est à un peintre génial ; dans les deux cas, l'importance se situe dans le mouvement de l'esprit vers la chose, et non dans la chose elle-même.

Goethe se montre ici tout à fait spinoziste ; il montre la puissance de la raison ; il sous-entend un sens supérieur de la richesse, une richesse toute intérieure qui est vers quoi tend le sage, lequel peut être aussi fortuné dans son esprit, en tant qu'il comprend les choses, que dénué matériellement. Nous ne sommes plus très loin des Nourritures Terrestres ou de l'Immoraliste. Goethe dessinait pour comprendre, lors de ses voyages, les paysages qu'il découvrait ; illustration parfaite de sa maxime, car être capable de restituer un paysage grâce à l'acuité de son regard est vraiment posséder ce paysage, l'imprimer en soi, l'ancrer – et pour toujours si l'on prend régulièrement des piqûres de rappel – dans son esprit. Bien voir, c'est comprendre, et comprendre, c'est posséder en soi, mais aussi augmenter sa puissance  : tel est le chemin de la raison qui va de la perception à la connaissance et à la joie.

Il s'agissait bien ici d'une explication : j'ai essayé de montré les plis implicites contenus dans une phrase condensé, et qui, étant d'ailleurs parfaitement claire ainsi par elle-même, comme tous les aphorismes bien taillés, n'avait nul véritable besoin d'être éclaircie ; mais il n'est sans doute pas inutile de mettre en évidence la méthode, en quoi réside précisément tout l'art de la compréhension.

25 octobre 2011

XIX

La plus sotte exagération est celle des larmes. Elle agace comme un robinet qui ne ferme pas.

– Jules Renard

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Spéciale dédicace à toutes les putains et toutes les tapettes (ça fait bien du monde) qui chialent pour le plaisir de voir les autres se préoccuper de soi. Physiologie de la larve humaine, que me veux-tu ? Tu n'es pas encore écrit, peut-être le ferais-je un jour ? J'attends que le démon balzacien vienne me dicter d'âcres méditations. Larve humaine, que me veux-tu ?...

19 juin 2012

CCLVII

Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue.

– Einstein

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Ceci montre la supériorité de la science expérimentale sur les théories que l'observation ne peut vérifier. Affirmer la bêtise des hommes n'est point une thèse discutable, parce que la bêtise est un fait. Nous sentons et nous expérimentons que les hommes sont bêtes. Le cinéma est ainsi un lieu privilégié pour vérifier l'aphorisme célèbre d'Einstein ; on y verra que la bêtise franchit toujours toutes les limites, comme les athlètes font toujours de nouveaux records de vitesse. Aussi, cette surenchère permanente dans la bêtise étonne et abasourdit ; on ne s'y fait jamais tout à fait, pas plus qu'on ne s'accoutume réellement à la pensée de l'infinité de l'univers. 

2 mars 2012

CXLVIII

Où suis-je ? et que suis-je ? De quelles causes tiré-je mon existence et à quelles conditions retournerai-je ? Quel est l'être dont je dois briguer la faveur, et celui dont je dois craindre la colère ? Quels êtres m'entourent ? Sur qui ai-je une influence, et qui en exerce une sur moi ? Toutes ces questions me confondent et je commence à me trouver dans la condition la plus déplorable qu'on puisse imaginer, enveloppé de l'obscurité la plus profonde et absolument privé de l'usage de tout membre et de toute faculté. Très heureusement il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces nuages, la Nature elle-même suffit à y parvenir ; elle me guérit de cette mélancolie philosophique et de ce délire soit par relâchement de la tendance de l'esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je dîne, je joue au tric-trac, je parle et je me réjouis avec mes amis ; et si, après trois ou quatre heures d'amusement, je voulais revenir à mes spéculations, celles-ci me paraîtraient si froides, si forcées et si ridicules que je ne pourrais trouver le coeur d'y pénétrer tant soit peu. Alors donc je me trouve absolument et nécessairement déterminé à vivre, à parler et à agir comme les autres hommes dans les affaires courantes de la vie.

– Hume

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Je trouve que nous lisons trop Kant au détriment de Hume, qui avait un bonheur dans l'écriture, une agréable finesse dans la mise en place des problèmes philosophiques dont était tout à fait dénué le philosophe allemand. Je ne supporte pas ceux qui ne voient dans Hume qu'un bref moment de la pensée n'ayant de valeur que si on le rattache au grand Kant : "Ah oui, Hume ! celui qui a réveillé Kant de son sommeil dogmatique !", s'exclament-ils, inconscients condescendants de l'un des plus grands philosophes que la civilisation ait engendré, et qui mérite bien mieux que d'être rapidement feuilleté dans le cadre strict d'une étude du sacro-saint Kant. (Je dis tout ça en me doutant bien qu'il en va tout autrement dans les pays anglo-saxons, qui, quant à eux, peut-être, (car au fond je n'en sais rien), ne lisent pas assez Kant : il y a des injustices et des préjugés différents dans chaque pays). C'est un vice terrifiant que celui de ne lire les auteurs qu'avec la seule optique, la seule perspective d'un autre point de vue jugé supérieur ; faisant ainsi, forcément, la vision est troublée ; en voulant dépasser les oeuvres du passé, on ne fait que d'effacer leur originalité ; car les bons travaux valent pour eux-mêmes et doivent, pour être apprécier à leur juste valeur, être considérés en fonction de leur propre point de vue. C'est du moins ainsi qu'il faut commencer, et ce n'est que dans un second moment, lorsqu'on fait une étude rigoureuse d'un auteur, que l'on est en droit de le juger et de l'évaluer à la lueur de son propre point de vue. 

Ce qui est intéressant dans ce passage, c'est l'éradication brutale de cette sorte de mélancolie philosophique, maladie répandue parmi les philosophes, qui, de fait, sont rarement de joyeux lurons, au moyen d'un vigoureux rappel de la suprématie de la vie sur la spéculation. À ma connaissance, on ne trouve rien de tel chez Kant, lequel se cantonne à dire que la métaphysique est une disposition naturelle, et qui s'exprime toujours avec emphase quant à l'avenir de cette discipline qu'il ne veut non pas détruire mais solidifier. Chez Hume, la vie ne se laisse pas subordonner aux questions métaphysiques, et je ne doute pas que s'il n'eût pas eu de goût pour les problèmes philosophiques, il eût fait autre chose de son existence, ne sentant pas, comme un Kierkegaard, un besoin douloureux d'essayer de trouver des réponses à des questions existentielles ; sa manière d'écrire la philosophie le montre bien : c'est par plaisir qu'il se livre à ces spéculations dont les fondements sont toujours douteux et les résultats incertains. D'où une idée qui s'impose à moi depuis quelques temps : le philosophe est essentiellement l'homme qui prend goût aux problèmes. Ces métaphysiciens qui philosophent pompeusement en répondant à un besoin intérieur de leur âme tourmentée, je les vois comme de malheureux animaux solitaires, des oisifs traînant stupidement dans leurs cabinets, des contempteurs plus ou moins avoués d'une vie dont ils prennent les énigmes trop au sérieux pour l'apprécier simplement, c'est-à-dire pour elle-même. Voilà ce que j'aimerais faire : chasser vigoureusement les angoissés de la philosophie, qui nous saoulent avec leur esprit de sérieux et leur emphase lourdingue, afin qu'elle devienne enfin ce qu'elle aurait toujours dû être : une joyeuse activité de l'esprit.

15 janvier 2012

CI

Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruine, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la beauté : c'est le chagrin.

– Proust

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On trouve ainsi quelques rares éclairs d'optimisme un peu étrange en lisant Proust. La phrase est profondément triste, sombre ; on y parle de vanité, de perdition, de ruine ; et pourtant est elle une phrase de consolation, diminuant la force de la tristesse en montrant ses limites temporelles. Il y a deux sources de consolation dans l'univers de Proust : l'art, et la vanité elle-même. Dans toute pensée, dans toute philosophie comme dans tout événement, même dans les plus sombres, il y a des aspects positifs et lumineux, si l'on veut bien les voir. La lumière est rarement totalement pure ; elle s'apprécie en même temps que les ombres qui viennent renforcer sa puissance ; et l'obscurité elle-même ne saurait être comprise, appréhendée sans lumière. Dans cette phrase sombre, une lumière jaillit ; la certitude de la mortalité du chagrin apaise ; et ce n'est que parce que la lumière apparaît dans une atmosphère si sombre, venant de la phrase elle-même et du contexte dans laquelle elle se situe, à savoir le deuil d'Albertine, qu'elle est si chaleureuse et réconfortante. La vanité du monde ne saurait être mise en doute ; là où des conflits peuvent exister, là où des jointures diverses peuvent être aperçues, c'est dans la manière dont on se sert de la pensée de la vanité et du caractère corruptible, périssable de toutes les choses du monde. 

On s'exagère souvent son propre chagrin. Nous sommes plus forts que nous le croyons. Le temps remédie à tout. Si nous pensions davantage à la vanité de la souffrance, au lieu de s'obstiner à redoubler sa douleur en songeant, morbide, aux causes et effets de la tristesse, nous nous remettrions mieux de nombreuses blessures. Le chagrin meurt toujours, qu'il soit lié à la mort d'un être cher ou à la fin d'une longue et passionnée amour. Le narrateur de Proust finit par être indifférent à Albertine, malgré la double source de malheur : la jalousie et la mort.

13 janvier 2012

XCIX

La plupart des affections ne sont que des habitudes ou des devoirs qu'on a pas le courage de briser.

– Montherlant

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Est-ce uniquement par lâcheté que les hommes aiment à conserver les liens du passé ? La faiblesse seule suffit-elle à expliquer cet étrange acharnement à entretenir en soi un attachement que plus rien, dans le présent, ne justifie ? Au fond, les hommes n'aiment pas beaucoup détruire. Certains se plaisent peut-être à démolir des châteaux, à tuer des ennemis, à démystifier des idoles ; mais cette forme de destruction est toute extérieure ; alors que ceux-là même qui destinent leur existence au meurtre, qu'ils soient chefs de guerres ou assassins, rechignent à dissoudre certains liens compréhensibles uniquement de l'intérieur. L'homme est un être du passé ; il se complaît dans la contemplation des choses vécues et des histoires personnelles passées ; ses souvenirs, et, ce qui importe ici, tout ce qui renvoie à eux, sont protégés, choyés, jusqu'à l'absurde.

Les affections qui nous unissent à un individu sont concentrées sur le passé, le présent, ou l'avenir ; et, ce qui va de soi, dans la plupart des cas, une affection n'est jamais purement au passé, au présent ou au futur. Lorsqu'une affection n'est plus que composée que d'habitudes ou de devoirs, lorsque aucune joie sincère et inattendue ne jaillit de la fréquentation d'une personne, lorsque aucune perspective d'intérêt ou de bonheur à conquérir n'anime la relation, alors, cette affection est sans doute entièrement marquée du sceau du passé ; tout se passe comme si l'affection ne subsistait que par elle-même, par la vision plus ou moins agréable de ce qu'elle a engendré ; nous pourrions presque parler d'une sorte de tautologie affective, si ne se joignait à l'affection l'homme lui-même, responsable de cette intendance qu'il préfère souvent ne pas interroger, de peur de devoir, tout à coup conscient, couper le lien source de tracas qui sont, dans un certain sens, rassurants et réconfortants. Ces affections du passé mériteraient tous, par un coup sec et courageux de la volonté, d'être brisées, si de nombreux inconvénients secondaires ne venaient pas rendre la tâche pénible ; et souvent, l'on s'aperçoit, au moment où l'on se décide à rompre un lien, que cette rupture engendrerait des ennuis plus embêtants que la persistance du lien lui-même. Une affection peut également reposer sur le désir de tranquillité, sur le mépris des enquiquinements superflus.

L'admirable Reine morte de Montherlant montre, en dramatisant une situation somme toute assez courante, la prise de conscience de la persistance vaine et absurde d'un attachement profondément malheureux. J'aime le roi Ferrante. Il m'avait beaucoup ému ; j'avais, en découvrant ses répliques, l'impression de véritablement le comprendre, ce qui n'arrive pas si souvent au théâtre. Cette pièce trop peu lue et représentée donne envie d'être courageux et de s'élever au-delà de l'habitude et des devoirs pour affirmer sa propre volonté, pour ne faire exister plus que des liens libres et joyeux entre soi et les autres.

Parfois, le fameux cri de Gide contre la famille résonne en nous.

2 janvier 2012

LXXXVIII

Si l'on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d'attente.

Jules Renard

Rococo 

Essayons de décrire cette sinistre salle d'attente ainsi que ses occupants. Figurons-nous une pièce sans fenêtres emplie de chaises, d'ornements, et de divertissements variés : les chaises sont uniformes et banales, les ornements tapageurs et du plus mauvais goût, les divertissements lassants et enfantins. Il y a du monde dans la salle d'attente ; tous sont serrés les uns contre les autres, respectueusement silencieux ; certains sont obligés, malgré leur fatigue visible au visage, de demeurer debout ; mais enfin tous sont immobiles, personne ne marche, tout semble arrêté, et c'est toujours machinalement, sans conscience, que de rares gestes sont exécutés. On y sent cette odeur caractéristique des salles d'attente, étrange et artificiel mélange du neuf et du vieux, comparable à ces femmes monstrueuses, genre Catherine Deneuve, qui cachent leur décrépitude par une chirurgie esthétique produisant, avec le temps, un sentiment d'horreur plutôt que de beauté.

Les individus présents semblent n'avoir qu'un seul sens : la vue. Leurs yeux sont rêveurs ; les uns sont concentrés sur un objet fixe que leur imagination déforme à leur guise, tel ce mauvais tableau représentant une idylle ou tel ce bouquet de fleurs artificiel aux couleurs criards ; les autres errent, leurs regards ne se dirigent vers rien de précis, flânant partout et donc nulle part, regards terriblement vides ; tous sont rêveurs, tous sont plongés dans leur pensée et n'en sortent jamais ; ils attendent ; et, parfois, ils toussent. Vue avec de la distance, la salle d'attente ressemble à un nuageux ciel d'idées mouvantes : les particules de ces pensées vaporeuses, irrésolues et sans ordre, tombent et remontent, vont dans des sens contradictoires, s'attirent et se repoussent, et, avançant et reculant toujours, ne parviennent jamais à se liquéfier et encore moins à se solidifier ; ces ombres de pensées existent à peine. Si nous pouvions pénétrer, curieux, dans leurs rêveries, nous trouverions un enchevêtrement de jérémiades bruyantes et de désirs impossibles, un composé chaotique de souvenirs tristes et de fantasmes de loteries gagnées ; obsédants, les remords et les images de bonne heure se confondent : images de liens brisés, d'échecs répétés, d'erreurs incomprises ; images de plage et de soleil, de jeunesse et de beauté éternelles, de domination tranquille, de richesse imprévue, de voyages incessants, d'esclaves dévoués, d'héritage, de dons, de rapidité, d'immédiateté, de totalités soudainement données – images de larves. Le présent n'existe pas dans la salle d'attente du bonheur.

Il y a trois portes : la première, petite, discrète, oubliée, verrouillée de l'intérieur, est celle dont tous sont venus, c'est la porte de la naissance ; la deuxième, d'un noir attrayant, est contemplée avec avidité par les nombreux neurasthéniques de la salle, c'est la porte de la mort ; la troisième, avec ses aguichants entrelacements de figures colorées et rococos est l'objet de toutes les pensées, elle séduit même les plus vieux, grâce à son charme elle empêche les plus faibles d'ouvrir la seconde porte, elle offre mille attraits différents pour chaque paire d'yeux, elle fait rêver tout le monde, elle est la porte du bonheur, elle resplendit, brille, éclate – elle n'a jamais été ouverte. 

16 décembre 2011

LXXI

Chacun veut devancer les autres, et inventer tout à neuf. Et le neuf est bien misérable.

Alain

 Caravage_narcisse

Presque toute la dégénérescence actuelle de l'art et de la philosophie vient de ce vice très moderne ; haïssables narcisses contemplant leur personnel et donc détestable champ de possibles ; ils fantasment une nouvelle image de la pensée et de la beauté, prennent à peine le temps de jeter un regard dédaigneux sur les grandes forêts situées derrière eux, et plongent, confiants, téméraires, présomptueux dans la mare de leur propre médiocrité. Ils veulent tout déconstruire ; mais rien de grand ou de beau ne s'est fait en souhaitant déconstruire ; car pensée et beauté sont inaltérables, et ne peuvent en aucun sens être déconstruites. Seuls les prétentieux stériles, animés par le désir d'originalité, essayent de briser les modèles du passé et surtout de les dépasser, de les surpasser (verbe tant aimé des allemands). Mais dans la civilisation, nous ne pouvons rien surpasser ; nous pouvons seulement contempler et comprendre ; et toutes les tentatives consistant à aller plus loin sont destinées à faire naître des pitreries pour adolescent, des scories de l'égotisme, d'arrogantes bizarreries que d'autres narcisses finissent par vénérer et bouffer afin de s'élancer à leur tour dans le reflet de leur misérable moi. Sans la modeste vertu de l'imitation, qu'on ne cesse pas de mépriser, tous les efforts pour bâtir quoi que ce soit de solide sont voués à l'échec ; et le vœu même d'être neuf contient leur inévitable et risible défaite.

8 novembre 2011

XXXIII

Un homme dont les biens font toutes les vertus

Ne peut être estimé que des cœurs abattus.

Corneille

 adorationofgoldencalfpo

Pourtant, aujourd'hui la foule ne célèbre (et c'est un euphémisme) que les grands propriétaires, qu'ils soient entrepreneurs, artistes, ou sportifs : elle n'admire presque jamais sincèrement ce que ces personnes ont pu faire, mais ce que celles-ci possèdent ou représentent. C'est ça, être fan de quelqu'un, remarquable expression qui a le mérite de la clarté. Indépendamment du problème de l'anachronisme, on n'imagine mal Platon se dire fan de Socrate...

Les sociétés qui glorifiaient la vertu, mot en voie de disparition, ne sont pas une légende ; elles ont existé, ces sociétés, et nous pouvons heureusement encore observer leurs ruines superbes. Les mots employés officiellement par une société ne sont pas anodins, et permettent de comprendre des changements profonds : le fait qu'on ne puisse plus utiliser le mot de vertu sans passer pour un vieux réac est éloquent. Nous ne disons pas à nos enfants «sois vertueux ! » mais « sois gentil ! », ce qui est révélateur de l'éducation d'aujourd'hui, de l'idéal que nous souhaitons donner à la jeunesse, aux citoyens futurs...

La distinction faite par Schopenhauer dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie entre ce que l'on est, ce que l'on a, et ce que l'on représente nous permet à cet égard de nous apercevoir de la confusion qui règne dans la plupart des esprits. Les cœurs abattus sont nombreux, et rares sont ceux qui aiment, respectent ou admirent un être pour ce qu'il est ; à vouloir considérer un individu selon ce qu'il possède ou selon ce qu'il représente, on rate tout de sa valeur véritable, on saute à côté de l'essentiel. L'expression « cœurs abattus » me frappe beaucoup ; c'est insister non pas tant sur l'absence de vertu d'un homme, mais sur la soumission triste des autres à cet homme : là est le problème intéressant. Quelqu'un qui admire un homme uniquement pour ce qu'il a est nécessairement un homme qui ne croit pas à la vertu, qui envie celui qui possède, et qui, en somme, ne peut qu'être blasé, mou, sans idéal fécond : c'est un médiocre qui ne se botte pas le cul et l'âme pour avancer ; en s'intéressant égoïstement à ce qu'il pourrait avoir, il néglige la part la plus profonde de lui-même. La faiblesse des hommes se voit aux idoles qu'ils vénèrent.

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