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Scolies
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14 juin 2012

CCLII

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

– Victor Hugo 

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La capacité à se recueillir en soi-même, à se concentrer sur ses sentiments personnels, l'introspection en somme, est réservée aux seuls êtres humains : on n'imagine pas un chien capable de fermer les yeux sur le monde extérieur pour mieux songer à son existence de chien, à ses amours de chien, à ses devoirs de chien. L'homme non seulement peut, par un effort volontaire, abolir momentanément le monde extérieur, mais il le fait spontanément dans certaines circonstances : l'introspection est naturel à l'homme. Non content d'agir comme les autres animaux, il pense à ses actions, les joue et rejoue mille fois dans son esprit, remodèle sans cesse ses souvenirs et sentiments, faisant vivre en lui un flux ininterrompu d'affects changeant. 

Le monde intérieur est subordonné au monde extérieur ; les informations données par le monde sont subordonnées à nos interprétations. L'homme dont le coeur est sombre voit la nuit partout ; il n'est pas attentif aux signes extérieurs de la joie, et se nourrit entièrement de ses propres productions internes. Si le noir domine son âme, sa perception du monde sera noire, comme, selon l'exemple de Descartes, ce malade de la jaunisse qui voit le monde tout en jaune. Les affects ne sont point des couleurs ; ils ne peuvent se résumer en des mots réducteurs ; expressions du moi profond, ils altèrent notre perception du monde avec une subtilité que nous auront bien de la peine à analyser. Le poète du moins peut faire sentir ces altérations invisibles au regard extérieur ; il donne un miroir de son âme ; tout devient transparent, car, par l'universalité de la représentation, il ouvre l'espace permettant la communication entre deux êtres singuliers n'ayant comme seul point commun que d'appartenir à l'humaine condition. Par là, ce voyage pourtant solitaire du poète, son inflexible recueillement sur soi, son indifférence sans affectation aux beautés de la nature, son air triste mais calme, morose mais résolu, ainsi que son harmonieux chemin vers l'acceptation de la mort injuste, est élevée de sa particularité limitée jusqu'au rang d'Idée universelle, capable d'être éprouvée et comprise par tous les hommes de coeur et de raison. Et la nuit pour nous sera comme la lumière du poète. 

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25 mai 2012

CCXXXII

C'étaient de braves gens fort prudents qui avaient réuni 12 ou 15000 francs d'appointements ou de rente par un travail ou une adresse assidus, et qui ne pouvaient souffrir de me voir allègre, insouciant, heureux avec un cahier de papier blanc et une plume, et vivant avec pas plus de 4 ou 5000 francs.

– Stendhal

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L'écrivain, plus encore que les autres artistes, vit sa passion et fait son bonheur avec trois fois rien. Aussi pauvre qu'il soit, il aura toujours de quoi avancer dans son art. Un cahier et une plume, on en manque guère ; tandis qu'il est fréquent qu'un sculpteur peine à se procurer du marbre, ou qu'un musicien désespère de voir un jour jouer sa musique. Cervantès, dit-on, écrivit Don Quichotte en prison ; et Schopenhauer a raison de se servir de cet éloquent exemple pour faire voir à quel point le bonheur est affaire d'intériorité. Aussi, l'homme aimant écrire peut être heureux partout et quand il le souhaite. Peu importe qu'il soit talentueux ou non, l'essentiel est qu'il désire s'accomplir dans une activité, et qu'il a toujours les moyens de le faire ; toujours il a les moyens pour forger des phrases. L'absence de volonté forte peut entraver l'écriture, mais jamais l'absence des matériaux nécessaires. À la fin de sa vie, Rousseau aimait se promener en écrivant ses pensées sur des cartes à jouer : belle image de la liberté de l'écrivain. On n'imagine guère Poussin peignant en se gambadant gaiement dans les bois.

L'écriture est l'art le plus abstrait, et c'est pourquoi il est à la fois le plus dangereusement libre, et le plus indépendant des ressources matérielles. L'histoire de la littérature montre les grands écrivains soucieux des questions d'argent, et, sur ce point, il n'y a rien de plus drôle que les périlleuses aventures financières de Balzac. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ses préoccupations d'argent ne l'ont pas du tout empêché de construire son oeuvre immense ; son chantier jamais ne fut interrompu. Il en va autrement pour les cinéastes, eux qui sont presque toujours limités dans leur puissance créatrice à cause de la grande question des moyens financiers. Ce fut la malédiction d'Orson Welles. Le Don Quichotte avorté de Terry Gilliam a le mérite de montrer l'énervante dépendance du cinéaste aux circonstances, aux producteurs, aux financiers. Un film ambitieux, pour être réalisé, doit être désiré par de grands possédants qui se moquent bien de l'art. Il est peu probable qu'on eût accepté de financer un projet tel que La Recherche du temps perdu. Mais l'écrivain est toujours libre, même enfermé dans sa chambre, même si personne ne le soutient. Il façonne son bonheur dans les joies de ces solitudes qui sont peuplées par mille personnages. Proust, couché dans son lit, aidé par sa chère Céleste, je ne le vois pas seul du tout ; il est avec Swann, Albertine, Charlus, et son propre reflet ; son art le fait dialoguer avec lui-même, et la conversation qu'il tient est la plus passionnante et variée de toute, faisant jeter au loin les balivernes des mondains. Le meilleur exemple de cette idée simple mais si intéressante de la liberté de l'écrivain en toutes circonstances, c'est sans doute le marquis de Sade, qui écrivit l'essentiel de ses fantaisies de génie enfermé en prison. Peut-être même était d'autant plus libre qu'il était en prison ; derrière des barreaux, la nécessité de l'écriture s'imposait à lui. Et cette nécessité est libératrice. 

16 mai 2012

CCXXIII

Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.

– Honoré de Balzac

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Dans La peau de chagrin, le concept du bonheur du vieillard se fonde sur l'idéal de l'ἀταραξία, c'est-à-dire sur l'absence de troubles. L'essentiel ici, du point de vue conceptuel, est qu'il s'agit d'une conception négative du bonheur : comme nous sommes en bonne santé lorsque nous ne souffrons de rien, nous sommes heureux dès lors que nous ne sommes pas malheureux. À partir de là, ce concept spécifique du bonheur se déploie d'une manière particulière, à savoir en développant les moyens qui nous permettent d'éviter autant que faire se peut le malheur, dont l'analyse révèle que sa source se trouve dans l'inadéquation entre les désirs toujours trop élevés des hommes et leur incapacité à satisfaire dans la réalité ces désirs superflus ; et ce d'autant plus que même si cette satisfaction était toujours possible, l'homme ne serait pas moins dans la situation d'Ixion emporté par le mouvement sans fin de sa roue enflammée, ou dans celle des Danaïdes condamnés à remplir un tonneau percé, métaphores de l'homme occupé à satisfaire ses désirs sans jamais trouver le repos ; toujours il est piqué par un nouveau désir qui l'empêche d'être dans un état de sérénité et de plénitude, états qui caractérisent l'homme heureux négativement. Nous comprenons pourquoi, si nous avions cette conception du bonheur, nous nous méfierions des mauvaises conséquences du désir, que nous chercherions à contrôler en lui posant des limites ; nous nous contenterions des plaisirs que nous donne spontanément notre nature, sans essayer de la dépasser, et nous serions déjà trop heureux si aucun événement ne venait interrompre ce paisible repos. Il s'agit donc d'une conception modeste du bonheur, fondé sur un art du renoncement : il faut ne pas vouloir et ne pas pouvoir afin de n'être pas brûlé et détruit, pour parler comme le vieillard de Balzac. On pourrait reprocher à cette vision du bonheur d'être peu courageuse, de refuser le danger présent dans le déploiement du désir, et préférer ainsi une vie ennuyeuse et fade à une vie tourmentée mais excitante ; vivre dans l'absence de troubles, n'est-ce pas vouloir vivre comme une statue de marbre et refuser le mouvement naturel de la vie ? Renoncer à la satisfaction de ses désirs, n'est-ce pas déjà insérer la mort dans la vie ?

À l'inverse, le concept du bonheur de Raphaël est clairement positif, c'est-à-dire que pour lui le bonheur n'est pas seulement le silence du malheur, mais bien un sentiment qui exprime concrètement une supériorité par rapport à un état neutre ; lorsque nous sommes heureux, nous nous sentons sans doute mieux que lorsque nous souffrons, certes, mais également mieux que lorsque nous sommes dans un état neutre et quelque peu ennuyeux. On le voit bien, cette conception du bonheur ne peut que s'opposer à celle précédemment exposée, puisqu'elle fera du désir un moteur : c'est par la puissance de mon désir, et ma faculté à accomplir celui-ci, que je peux, au moins momentanément, être joyeux. Il n'est donc pas question de renoncer à satisfaire ses désirs, bien que l'on sera attentif à ceux-ci, et que l'on ne se jettera évidemment pas, tels de vulgaires et inconscients pourceaux d'Épicure, dans les inconsistants délices de Capoue. De fait, ce bonheur est nécessairement moins stable que le bonheur négatif dans la mesure où il s'appuie sur des moments privilégiés, et non sur un état stable, état qu'il ne cherche d'ailleurs pas puisqu'il préfère le mouvement au repos. Pour les partisans de ce bonheur, le désir ne provoque pas tant un douloureux sentiment de manque, qu'une tension nécessaire pour mettre l'homme en branle, pour le pousser à l'activité, laquelle est la véritable source du bonheur humain : c'est en déployant sa force, en triomphant des obstacles se présentant à lui, en se rendant plus puissant qu'on augmente notre joie et favorise notre bonheur. On comprend ce que suppose une telle conception du bonheur : une vie tranquille dans laquelle il n'y aurait pas de ces moments forts où l'on sent son être intensément vibrer, où l'on ne serait jamais traversé par ces tensions fécondes, où, en somme, on se contenterait de laisser doucement la vie quitter notre corps – cette vie là ne mériterait pas d'être vécue. À choisir entre la vie longue, paisible, quelque peu ennuyeuse, et une vie dangereuse, brève, mais riche de moments de joies intenses, Raphaël se décide pour la dernière solution ; ce qui, assurément, est un choix intéressant, mais est également un choix risqué : à vouloir saisir la joie, on peut finir par étreindre le malheur et regretter la tranquillité passée en se demandant si on aurait pas dû choisir le moindre mal. Il semble que tout le monde ne soit pas capable de désirer adéquatement, et que c'est pour cette raison que l'on se méfie tant du désir, se trompant peut-être ainsi de cible.

2 août 2012

CCCI

Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau, je passe au bronze antique (ce qui me satisfait), j’engraisse (ce qui me désole), ma barbe pousse comme une savane d’Amérique.

– Flaubert

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Les insensibles, les rats de bibliothèque, les léthargiques, se moquent des hommes communs qui attendent impatiemment chaque nouvelle saison et qui parlent longuement du temps qu'il fait ainsi que de l'influence du climat sur leur comportement quotidien. Mais c'est un fait que les saisons rythment la vie du corps et que nous existons d'abord parce que nous avons un corps. L'été n'est pas un simple fantasme pour les touristes grossiers, c'est une période précise de l'année où notre corps change, changement qui influe directement sur notre vie quotidienne. La blancheur des peaux en hiver fait un contraste avec le teint mat de l'été, et indique une appréhension différente du monde qui n'échappe pas au sens commun. La vue d'un torse de maçon en été a une signification forte : c'est la trace du travailleur qui affronte tous les jours le soleil, qui ne peut refuser de s'exposer à sa lumière puissante et qui doit faire sa tâche épuisante malgré la chaleur incitant davantage au sommeil qu'à l'activité physique. D'ailleurs, y a t-il un sommeil comparable à celui de la sieste estivale ? Ce qu'il y a de beau dans la peau du paysan ou du maçon vient de ce qu'il ne s'expose pas souvent torse nu au soleil ; lorsqu'il travaille, il est en tee-shirt ou en marcel, ce qui fait voir un contraste éclatant entre les bras et le reste du corps. Ce contraste éloquent indique sans équivoque la puissance du soleil sur le corps humain. 

L'été est le temps des vacances pour des raisons évidentes. Le repos n'a pas le même sens lorsqu'il a lieu en hiver et en été. Il est tout à fait différent de se reposer sur un fauteil, en face d'un feu, et de roupiller tranquillement sur son hamac à l'ombre. Le temps du loisir correspond également au moment des retrouvailles ; le temps libre commun favorise les rencontres entre anciens amis ; et l'apéro, rituel hautement chargé de sens, prodigue un enthousiasme unique lorsqu'il est pris dans un jardin ensoleillé. Le pastis est une saveur de l'été. Un bon barbecue résume l'atmosphère de l'été à lui tout seul, dans cette indolence dans la prépation du repas, cette multiplicité sans fin des viandes à cuire, et surtout cette odeur si caractéristique absolument étrangère à l'hiver. L'été, comme temps de loisir, est également un temps de négligence ; l'entretien du corps est généralement délaissé, et l'éloignement des collègues, des contraintes d'apparence polie, favorise la pousse libre de la barbe. Au soleil, le bonheur est nonchalant, et la joie tranquille, lente, facile ; autant d'aisance dans le bien-être en écrase plus d'un. Du reste, presque tous se lassent de l'engourdissement à la longue monotone que donne la chaleur de l'été. Heureusement nos bienheureuses saisons changent avant que la triste habitude n'envahisse le corps. 

10 juillet 2012

CCLXXVIII

Il fut un temps que Proust avait jour et nuit un taxi à sa porte, à sa disposition s'il lui prenait la fantaisie de sortir. Il lui arrivait souvent de sortir la nuit, de se faire conduire à la porte d'un bordel. Il priait alors le chauffeur d'aller chercher la patronne. Celle-ci arrivée, il lui demandait de lui envoyer deux ou trois femmes. Il les faisait alors asseoir avec lui dans le taxi, buvant du lait et leur en offrant et passait ainsi quelques heures à parler avec elles de l'amour, de la mort ou de sujets du même genre.

– Léautaud

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J'ai vu que c'était aujourd'hui l'anniversaire de Proust : c'est un devoir et un plaisir pour moi que de le célébrer. Il me semble que mettre en avant cette drôle et magnifique anecdote racontée par Léautaud, trouvée d'ailleurs dans le plus grand hasard, est le meilleur hommage que je puisse rendre à cet homme que j'aime pour plusieurs raisons très différentes. J'ai maintenant envie de dire pourquoi je l'aime, sans même craindre d'évoquer quelques souvenirs personnels. Je pourrais en détailler des dizaines ; je me contenterai de ma première expérience de lecture, si significative à bien des égards.

Je dois à Proust mon premier grand bouleversement littéraire ; mais je m'aperçois bien qu'en parlant ainsi je dis trop peu ; c'est bien plutôt, et sans hyperbole, une révolution intérieure qu'il opéra en moi. J'avais quinze ans, j'étais en vacances en Espagne, et, m'étant décidé à entrer en première littéraire, j'avais pris la résolution de lire sérieusement un grand auteur français de mon propre chef. Auparavant, je lisais déjà un peu, évidemment plus que mes camarades, mais à part Maupassant, dont j'avais lu beaucoup de nouvelles, et un peu de Zola, je ne connaissais à peu près rien de la véritable littérature ; j'avais perdu trop de temps à bouquiner des sottises pour adolescents, et les vestiges de l'institution scolaire ne m'aidaient malheureusement pas à me diriger vers les classiques. Je me souviens que le dernier livre que j'avais lu avant de commencer le premier tome de La recherche du temps perdu était, comme par hasard, le dernier tome d'Harry Potter ; fait hautement symbolique, signifiant le passage d'un monde puéril, uniforme, médiocre, divertissant, bassement plaisant, à un autre monde, le vrai sans doute, complexe, âpre et charmant, imprévisible, révélateur de soi, éveillant les hautes aspirations de l'homme en même temps que les fermes exigences de la vraie vie. Changer de monde romanesque, c'est changer sa propre perception du monde, c'est changer son monde intérieur. Le choc entre deux univers aussi antagonistes ne pouvait qu'être brutal ; toutefois, et j'en fus étonné, je ne manifestais pas la moindre résistance ; j'étais converti, tout simplement. Converti non pas à Proust seulement, mais à la Littérature, à l'Art, à la Culture, ou plutôt, pour employer cet mot si riche qu'on n'emploie plus guère, aux Humanités. Je sentais à la lecture de Proust que je devais abandonner mes activités médiocres pour m'adonner entièrement à la culture des Humanités ; ce n'est point mon entendement qui formulait ce devoir, réellement impérieux en moi, mais mon coeur, trop heureux d'avoir trouvé une source de lumière pour ne pas immédiatement en chercher et en développer mille autres. De sorte que je peux dire, sans exagérer, que c'est à Proust que je dois mon empressement soudain et chaleureux pour la culture humaine, qui m'avait tant échappé jusque là ; l'enthousiasme qu'il parvint à me transmettre me permit d'aller fervent et allègre, de rapidement combler mon retard, immense. Maintenant il me semble évident que Proust, c'est bien plus que de la littérature, c'est toute la culture existante et possible contenue en une cathédrale ou une robe, c'est ce bloc parfait, idéal, immobile, quoique toujours source de nouveaux mouvements humains pour quiconque a un esprit digne de lui. En ce sens, Proust, génie total, est à la fois un commencement et un achèvement de la culture. Bon anniversaire, Marcel, je vous dois mon premier grand bonheur littéraire, mon élan pour la culture tout entière, et la joie de mon amour le plus cher. 

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12 mai 2012

CCXIX

Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'oeuvre. Et je dis aussi à l'oeuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'accroche au beau. L'humanité secoue cette vermine.

– Alain

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Les professeurs apprennent à ne point mépriser les notes ; c'est que ce sont leurs confrères qui les font, et qu'ils ont presque toujours besoin de s'appuyer sur elles pour faire leur cours. Les livres de la Pléiade sont de plus en plus volumineux, parce qu'on les surcharge en fin de volume de centaines de pages de notes fastidieuses et de commentaires inutiles. Un beau livre se tient par lui-même ; c'est une véritable faute de goût des éditeurs de la Pléiade que d'avoir transformé leurs beaux livres en livres universitaires. Le premier volume en Pléiade des Mémoires de Saint-Simon a 500 pages de notes ennuyeuses, ce qui fait tout de même un tiers du livre.

Les grands romans, je veux dire ceux qui ont beaucoup de pages, sont très peu connus car l'école ne les fait pas étudier autrement qu'en extraits. De nombreux lycéens connaissent le début des Confessions de Rousseau, des étudiants moins nombreux connaissent les six premiers livres, mais rarissimes sont ceux qui ont lu le livre dans son intégralité, comme si la fin était moins intéressante que le début, alors que ce n'est évidemment pas le cas. On a l'impression que le seul chapitre important de l'Esprit des lois est le fameux texte ironique sur l'esclavage des nègres. On dirait que tout Proust est dans l'épisode de la madeleine. Les extraits proposés habituellement de Schopenhauer font croire qu'il n'a écrit que des textes pessimistes utiles pour les dissertations de philosophie sur le bonheur. Seul le premier livres des Fables de La Fontaine est à peu près étudié au collège ou au lycée, lorsque les professeurs de français ne préfèrent pas faire étudier à leurs élèves un rappeur sans talent. Peut-être que, pour un cours de littérature, la lecture suivie et vivante d'une oeuvre longue est plus instructive que la sélection d'extraits de dizaines d'oeuvres différentes, ce qui permet davantage aux élèves de faire semblant d'avoir une culture littéraire étendue, alors qu'ils n'ont par là qu'une connaissance de façade des grands textes de l'humanité. J'ai toujours trouvé que dans les cours de français les professeurs passaient trop de temps à l'analyse fastidieuse des techniques d'écriture employées au détriment de l'essentiel, qui est le texte même, dans son déroulement senti, dans son mouvement vécu, c'est-à-dire dans le texte lu. L'école n'a point ces préocuppations, toute occupée qu'elle est à donner à ses pauvres élèves l'apparence utile du savoir. 

16 avril 2012

CXCIII

La vengeance procède toujours de la faiblesse de l'âme, qui n'est pas capable de supporter les injures.

– La Rochefoucauld

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La fiction embellit les passions. La raison de cela n'est point difficile à trouver : c'est que les passions sont les ressorts de l'action. Sans elles, point de drames, point de romans, point de héros. Aussi, le créateur, en inventant une histoire ou en reprenant à sa manière propre un mythe ancien, rend, par tous les procédés de son art, la passion puissante, souveraine, sublime. L'iliade, c'est la colère d'Achille : passion basse magnifiée, élevée ; irritation devenue moyen de déploiement épique génial. Il est donc rare que l'art ne célèbre pas, sous une forme ou une autre, les passions, bien que, et c'est ce qui échappe au vulgaire, celle-ci soient toujours épurées, sublimées dans les oeuvres d'art dignes de ce nom, sans quoi elles ne prodigueraient cet étrange sentiment d'apaisement, sans quoi il n'y aurait tout simplement pas de catharsis. Les oeuvres réellement belles n'excitent point les passions, mais donnent l'expression la plus parfaite de leur mouvement : l'inégalée esthétique de Schopenhauer aide à comprendre ce point.

Il en va autrement pour les oeuvres inférieures, et notamment celles du cinéma ; là, les passions ne sont pas épurées, mais rendues spectaculaires, envoûtantes ; là, la fiction réellement ment, et suscite des effets souvent nuisibles. On ne compte plus les films de vengeance, sentiment fort utile au cinéma pour mettre en scène un héros charismatique animé par un violent désir de buter du monde, donc de produire du spectacle. Ces films rendent la vengeance sympathique, et le spectateur souvent confond, dans son excitation, vengeance et justice ; il n'y a pas de confusion plus dangereuse. Cette confusion naît ainsi : on nous présente un héros aimable et charismatique, on nous montre de cruelles injustices qu'il doit subir, enfin on rend abominables, détestables, grossiers ses ennemis, faisant qu'on en vient, comme le héros, à désirer la mort des connards dont on a, durant le film, vu toute l'ignonomie sans grâce. Dans Le vieux fusil, modèle du genre, Philippe Noiret n'est pas seul à vouloir tuer les nazis responsables de la mort tragique de sa famille ; le spectateur l'appuie, l'encourage, et se réjouit pour lui de ses succès. Par ailleurs, l'exécution de la vengeance, du fait de la mise en scène, est agréablement spectaculaire, ce qui n'est jamais le cas de la vengeance réelle, qui est d'une tristesse évidente mais également d'une laideur répugnante. Dans le réel, l'effet avilissant des passions n'est point composé par une habile mise en scène ; ce n'est que désordre, humeur, et expression de faiblesse. En regardant Kill Bill, le spectateur ne se contrôlant pas peut en venir à croire que la vengeance donne des forces, qu'elle permet à Béatrix Kiddo de se surpasser, comme si l'intensité du désir de vengeance rendait vraisemblables les exploits les plus incroyables. Nous sommes forcément excités en regardant Unglorious Basterds, car nous attendons, impatiemment, les scènes de vengeance jubilatoires : nous approuvons le spectacle un peu grossier de Shosanna Dreyfus, nous méprisons son fatal et stupide attendrissement, nous apprécions la scène finale, laquelle est encore une vengeance exprimant le triomphe de la vengeance sur tous les autres valeurs, sur l'histoire, sur la gloire, sur la manipulation, sur la sincérité. La vengeance est exaltée et communiquée sans la magie rédemptrice de l'Art.

La mariée était en noir de Truffaut, plus proche de l'art, où la bassesse de l'action est relevée par la qualité de l'expression et la fuite du spectacle grossier, n'a pas ces défauts flagrants qui donneraient raison à la suspicion de Platon à l'égard des créateurs de fictions. La cousine Bette, d'un tout autre genre et d'une tout autre puissance créatrice, est un roman qui fait voir, sans ornements divertissents, la vérité du désir de vengeance, qui est ramenée à sa juste valeur de passion triste et pitoyable. Mais combien regardent les films impressionnants de Tarantino sans avoir jamais lu un Balzac de leur vie ?

9 avril 2012

CLXXXVI

Mais une femme en colère, à quoi bon l’écouter ? Je vois bien vite que c’est du chinois absolument ; je n’y comprendrai rien de grand, rien de beau, rien d’humain, aucune pensée, enfin, pour tout dire. J’entends, je n’écoute pas.

– Alain

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Et nous, hommes insensés, nous voulons interpréter ces violentes gesticulations de gestes et de sons ; mais dès que l'on commence seulement à considérer ces affolements passagers comme des pensées rationnelles, dès que nous essayons seulement de communiquer avec cette bête enragée, la plus terrible de toute, qu'est la femme en colère, nous sommes perdus, nous entrons dans leur jeu, et nous perdons toujours. La calme raison n'a aucune chance contre la passion déchaînée. Chercher à comprendre c'est ne pas comprendre qu'il n'y a rien à comprendre. La raison n'indique qu'un seul comportement : le silence, ou la recherche de mots apaisants, c'est-à-dire encore le silence. Le silence est la vertu secrète du sage habitué des femmes. Hélas ! Cette sagesse ne s'obtient pas aisément ; car le premier mouvement de l'homme en face de la colère absurde de la femme, est évidemment la colère ; et ce sont toutefois deux colères différentes, la seconde n'étant que l'effet de la première, n'étant que la réaction naturellement violente de l'intelligence devant la folie de la sensibilité. Répondre aux ovaires par les couilles, c'est nier la grandeur de la raison, c'est descendre jusqu'à la dangereuse puissance des passions ; au contraire, toujours l'humain, homme comme femme, doit s'efforcer de lentement et imperceptiblement redresser son partenaire en lui faisant voir un serein reflet de ce qu'il a de meilleur. Le colèreux doit désirer le chemin vers la tranquillité silencieuse, et vouloir réveiller sa raison temporairement endormie. 

Une femme qui s'énerve sous l'influence de ses ovaires, ce n'est point une femme, ce n'est point un être humain ; c'est le vacarme sauvage d'une ovule sur pattes à l'agonie. Pitié pour les ovules et sérénité devant la fureur féminine ! Le secret de Socrate, qui parvint à supporter la fameuse Xanthippe pendant toutes ces années, est tout entier dans ces deux mots : laisser couler.

23 mars 2012

CLXIX

Ainsi ceux qui disent que l'homme cherche le plaisir et fuit la peine décrivent mal. L'homme s'ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis ; mais par-dessus tout il aime agir et conquérir ; il n'aime point pâtir ni subir ; aussi choisit-il la peine avec l'action plutôt que le plaisir sans l'action. Diogène le paradoxal aimait à dire que c'est la peine qui est bonne ; il entendait la peine choisie et voulue ; car, pour la peine subie, personne ne l'aime.

– Alain

Marathonien

Les fainéants ne manquent pas seulement de volonté, la plupart du temps ils manquent également, ce qui est généralement négligé, d'idées claires au sujet la nature du bonheur, du plaisir, de la peine, et de leurs rapports réciproques. L'esprit du fainéant pense toujours à la peine qui résulterait du travail envisagé ; lorsqu'il rêve du plaisir, il l'imagine toujours pur, sans mélange, absolument sans négatif ; d'où une incompréhension des actions qui fondent le bonheur de l'homme, qui sont toujours des actions nécessitant efforts, énergie et peine. Il ne peut concevoir que la peine puisse être féconde, et regarde comme des étrangers ces hommes forts, qu'il prend un peu pour des fous, qui aiment travailler, qui demandent toujours plus de travail, et qui disent s'épanouir dans cette dépense régulière des forces. Mais l'expérience fait voir que travailleur, est, en un sens, moins fatigué que le fainéant ; tout le monde l'a d'ailleurs éprouvé, il n'y a rien de plus fatigant que de ne rien faire, stagnant dans une ennuyeuse inertie, déprimant marasme dont la cause n'est rien d'autre que la passivité jointe à une volonté indéterminée et à l'économie contre-nature de l'énergie. Lorsque l'énergie de l'homme ne se déploie pas, la faiblesse l'envahit tout entier ; irrésolu, plaintif, et pleurant de regrets, contemplant le passé ou le futur qu'il n'a pas choisi d'embrasser, il est l'exact portrait de l'homme malheureux, de l'homme faible, du tchandala. C'est un fait : passer la journée au lit fatigue, et c'est évidemment une mauvaise fatigue, laquelle n'a rien à voir avec la fatigue du travailleur ; la première est stérile et affaiblissante, la seconde est féconde et reposante. Le bonheur de dormir, le fainéant ne le connaît point ; le sommeil est le juste privilège du travailleur.

Il y a des hommes qui plaignent, par exemple, le métier de président de la république, s'imaginant qu'une vie de travail si intense doit nécessairement être malheureuse ; ils ne voient que l'épuisement et la peine, sans regarder l'essentiel, à savoir l'effort, le mouvement, et la volonté déterminée vers un but précis. Qu'on ne s'inquiète pas pour le bonheur du président de la république ; il a conquis sa fonction, et doit la conquérir à nouveau presque tous les jours ; une telle pression dans la nécessité de l'activité ne peut que porter vers le bonheur plutôt que vers le malheur. L'exemple le plus simple, et accessible à tous, est celui de la course d'endurance, où l'on voit bien la dialectique entre la plaisir et la peine ; le milieu de la course donne la joie de dépenser ses forces, la fin de la course, qui est presque une torture à chque pas lorsque l'on essaye de se surpasser, donne essentiellement une peine tempérée par la pensée de l'effort accompli. Le bonheur n'est point dans le plaisir pur, il est dans le progrès ; les athlètes courant et suant seront toujours la meilleur image de ce bonheur exigent, bonheur aristotélicien, bonheur d'épanouissement, bonheur proprement humain.

 

25 juillet 2012

CCXCIII

Le chant qui s’échappe de la gorge, est la récompense, qui mille fois récompense.

– Goethe

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Comme la vertu est à elle-même sa propre récompense, les efforts du chant sont récompensés par le chant lui-même. L'exercice de l'art est une jouissance supérieure qui se suffit à elle-même, si tant est qu'on ait l'âme artiste, ce qui n'est certes pas le cas de tout le monde. Ils sont méprisables, ces vaniteux qui toujours se servent de leur art comme d'un moyen pour arriver à une fin abjecte, comme si la basse satisfaction de l'ambition et de l'amour-propre valait le bonheur de l'activité artistique ! Le chant, qui offre un bonheur si visiblement physiologique, est, avec la danse, le modèle de cette sorte de bonheur. Le plaisir est le signe des puissances, dit Aristote. Ainsi l'art, plus que n'importe quelle activité, peut être dite pure. L'activité artistique est par excellence celle qu'on fait pour elle-même. Je chante parce que j'aime chanter : tel doit être la pensée primitive de tout véritable chanteur ; et le rêve de la gloire, par exemple, ne doit être qu'un luxe, un plus dont on pourrait très se passer. Tout ceci est particulièrement visible pour le chant, pour des raisons que tout le monde aperçoit en chantant ou en sifflant sous sa douche et dans la rue, mais il en va de même pour tous les autres arts, peinture, sculpture, ou écriture. Lucien de Rumembré n'est pas un artiste authentique dans la mesure où il ne se satisfait pas le moins du monde de son activité littéraire ; s'il n'écrit, ce n'est jamais que pour atteindre la gloire, augmenter sa fortune, et faire la femmelette dans le monde parisien. Stendhal écrit nombre de ses ouvrages en sachant très bien qu'il ne les publiera pas de son vivant ; et pourtant, le bonheur de l'écriture se sent à chaque page. L'artiste authentique agit non en pensant aux effets que son oeuvre future va provoquer dans son entourage et chez le vulgaire, ce qui est vulgaire, mais pour l'action artistique elle-même : quand il écrit, il écrit ; quand il danse, il danse. Cet élan vers l'action sans trop de pensée caractérise le bonheur de l'artiste. En regardant le mouvement créateur d'un écrivain, on y trouvera moins de pensée, je veux dire de méditation, de rêverie, de calculs ambitieux qu'on ne s'y attendrait. L'artiste malheureux est celui qui pense produire et qui ne produit point. 

19 décembre 2011

LXXIV

N'a de conviction que celui qui n'a rien approfondi.

Cioran

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Il y a quelque chose d'effrayant dans l'étymologie même du mot conviction, convaincu. Les hommes fiers de leurs convictions s’enorgueillissent de leurs propres prisons. Être convaincu, c'est se laisser guider par des opinions, suivre le chemin qu'elles nous indiquent ; notre jugement se fait confiant, crédule, passif. Rien de plus dangereux qu'un homme ne doutant de rien, car c'est dans ces têtes présomptueuses que siègent l'idéal essayant de se faire acte, adaptant la réalité à son idéal plutôt que soumettant ses idées à la réalité. Cette volonté de conformer le monde à ses idées explique pourquoi l'homme convaincu n'approfondit pas ses sujets : approfondir, c'est se détourner un moment de son idée pour la mettre en rapport avec les autres, ce qui est le propre de l'intelligence, et, par là, l'idée se fait moins entraînante, moins influente ; creuser une idée, c'est voir ses limites, c'est refuser de l'adorer pour elle-même, c'est prendre de la distance pour mieux évaluer, discerner, et créer des articulations. La conviction n'a pas d'articulation.

Le piège du fanatisme et la méfiance à l'égard des convictions est souvent assez bien compris, du moins en théorie. Mais on ne comprend pas encore le problème de la conviction si l'on oublie dans le raisonnement le fait que, dans de nombreuses situations, l'homme se doit d'être convaincu pour agir. Il faut le dire aussi : il vaut parfois mieux agir aveuglément que croupir dans l'inaction et l'indifférence ; un sot qui agit n'est pas forcément plus malsain qu'un intelligent qui stagne dans sa prétentieuse torpeur. Sceptiques, méfiez-vous ! Certains parmi-vous le sont par conviction ; ce sont ceux qui le sont par faiblesse et lâcheté, ce sont ceux qui se complaisent dans une indifférence molle et sans exigence ; ils sont satisfaits lorsqu'ils voient qu'ils ne font à peu près rien de mal, et ne demandent rien de plus ; leur doute n'est qu'un moyen artificiel pour légitimer leur léthargie naturelle. Au contraire, le sceptique fort, s'il se plaît à briser certitudes et convictions, sait qu'il doit lui aussi, pour faire son métier d'homme, faire parfois confiance aux idées, conscient que l'homme sans action n'est qu'un hideux et mauvais légume ; il n'hésite pas à agir lorsque les circonstances l'appellent à le faire, comme Socrate allant courageusement à la guerre ou Montaigne remplissant dignement ses fonctions de maire de Bordeaux ; sa méfiance ne l'envahit pas au point d'entraver son être ; et son doute à lui est un moteur, un excitant, qui n'est valable que dans la mesure où il lui permet d'agir plus prudemment et plus judicieusement mais non moins fortement. Douter, pour mieux agir ; approfondir les idées pour n'être pas servilement subordonnées à elles, tout en y restant amoureusement attaché ; écarter les convictions dans sa chambre, mais ne pas hésiter à utiliser leur force indispensable en société – tel est le sens du scepticisme non limité à sa caricature.

4 juillet 2012

CCLXXII

Ἦ τοι μὲν πρώτιστα Χάος γένετ᾽.

– Hésiode

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Si l'on ne fait pas l'effort de travailler le sens des mots grecs et latins, on se retrouve rapidement à faire de dangeureux contre-sens du fait de notre dépendance à des traduction souvent imprécises et inexactes. Ainsi, jusqu'à aujourd'hui, et je ne dois pas être le seul, j'avais toujours compris que dans la cosmogonie grecque, avant la naissance de l'univers, il n'y avait que le Chaos ; et par Chaos, j'entendais désordre, par opposition au cosmos, c'est-à-dire au monde ordonné. Avant Gaïa et Ouranos, c'était le bordel, en somme ; et c'est cette représentation confuse qui dominait mon esprit dès que j'y songeais. C'est la lecture de la Théogonie d'Hésiode dans l'excellente édition des Belles Lettres qui m'a éclairé. Grâce à une note, pour une fois réellement utile, j'appris donc que Chaos ne signifie pas du tout désordre, mais bien plutôt Abîme ou Béance, puisqu'il s'agit d'un dérivé du verbe χαίνειν, s'ouvrir. Ce n'est pas du tout la même chose, même si l'on peut comprendre pourquoi on en est venu, apparemment depuis Ovide, à entendre désordre par Chaos. Aussi, l'élément primordial de la cosmogonie grecque est bien plus intéressant et déterminé considéré ainsi, puisque je comprends désormais l'opposition entre Chaos, et Gaïa, la Terre, solide, stable, comblant l'Abîme, la Béance, la Faille, le grand Trou, ou ce qu'on voudra. De là le sens évident de l'apparition d'Éros, ὃς κάλλιστος ἐν ἀθανάτοισι θεοῖσι, juste après l'évocation de Chaos et de Gaïa. 

29 juin 2012

CCLXVII

Aimant avant tout la paix et le repos je n’ai jamais trouvé en toi que troubles, orages, larmes ou colère. 

– Flaubert

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On ne peut pas à la fois jouir des aventures du coeur et de la tranquillité de l'âme ; il y a là une contradiction insoluble,  implacable, irrémédiable ! Au fond, le problème ne vient pas de notre femme, mais de ce que nous voulons, nous ; il faut savoir vouloir ce qui est le mieux pour nous, et le vouloir réellement. L'homme qui se plaint des jérémiades incessantes de sa femme, en lui reprochant amèrement ses caprices fatigants et ses émotions bruyantes, et nous sommes tous un peu cet homme là, ne mérite que ce qu'il a voulu. C'est l'amour de Dieu qui conduit à la paix de l'esprit, non l'amour des femmes ; et si nous voulons consacrer entièrement notre vie à l'art, à la religion, ou à une activité quelconque exigeant la paix de l'âme, il va de soi que nous ne pourrons pas nous comporter comme des Don Juan. Entre le mouvement, d'ailleurs souvent instructif et fécond, des passions de l'âme, et l'équillibre de l'esprit favorable à la plénitude des forces, il faut choisir. Flaubert l'a compris ; et il a bien choisi.

2 mai 2012

CCVIII

Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content ; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses ; et je crois que c'est principalement en ceci que consistoit le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étoient prescrites par la nature, ils se persuadoient si parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul étoit suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent. 

– Descartes

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La vraie philosophie est pratique ; le reste n'est que discours sur la philosophie. Elle ne peut que s'exprimer à travers des actes : on voit la sagesse d'un homme à ses actions et non à ses livres. Tout homme aspirant à la sagesse devrait donc avoir en tête les idées maîtresses qu'il s'est formé à travers ses réflexions et celles des grands philosophes afin de se rapprocher le plus possible de son idéal. Sous l'influence d'Épictète et de son manuel, pour jouer le rôle amusant du nietzschéen de bazar, j'écris donc ces aphorismes afin de pouvoir avoir à portée de main les armes nécessaires pour jouer au mieux mon rôle dans cette grande farce qu'est l'existence. (Descartes dit, en une maxime, tellement plus et tellement mieux ! Ceci n'est qu'une pitretrerie d'un goût contestable, et rien de ce qui est écrit n'a de valeur indépendamment de son contexte de farce).

  • Le libre-arbitre est une illusion. Tu n'es responsable d'aucun de tes actes, qu'ils soient bons ou mauvais. Tu ne fais jamais de choix, tu n'agis jamais de ton plein gré : tout ce que tu vois autour de toi ne pouvait pas être autrement car tout est nécessité. Pourquoi alors t'embarrasser de remords et de regrets ? Ce qui est arrivé ne pouvait pas ne pas arriver.

  • C'est l'opinion que tu te fais des évènements qui sont la cause de tes soucis ; ce ne sont jamais les choses en elles-même. Par conséquent, tu dois convertir tes mauvaises opinions. Essaye toujours de contrôler ta représentation des choses : aime les choses ; ou, si tu n'y arrives pas, sois indifférent à elles. Tout ceci peut se résumer en cette formule : AMOR FATI. Aie toujours ces deux mots en tête et que jamais ils ne sortent de ton esprit ; dans chacune de tes actions, dans ta vision de toutes les actions, rappelle-toi toujours : AMOR FATI.

  • Il y a deux sources de troubles : la souffrance et l'ennui. Si la causalité a voulu que tu souffres, malgré ta volonté d'être sage et d'être heureux, alors tu souffriras. Dans ce cas, aime ta souffrance ! Tu ne l'éradiqueras pas, mais une fois passée, elle ne pourra que te faire sourire. Il y a de nombreuses souffrances qui peuvent causer de la joie plus tard ; et d'ailleurs, sans souffrance, nous ne connaîtrions pas la joie : car le bonheur est relatif et non pas absolu. De même pour l'ennui.

  • Ce qui a été dit précédemment doit s'appliquer à tout et en tout lieu. Ta femme est morte ? Aime sa mort : il ne pouvait pas en être autrement. Eh quoi ? Tu pleures la mort d'un être humain mais tu es indifférent à celle de millions d'autres ? C'est que tu es l'esclave de tes sentiments. Tout sentiment doit pouvoir être contrôlé ; non pas supprimé, mais contrôlé.

  • Puisque tout est nécessité, mes émotions aussi sont nécessaires ; ne puis-je donc rien y faire ? Mon malheur, ma soumission aux passions, ne sont pas de mon ressort ? Non, tu ne peux rien y faire : mais il était nécessaire que tu écrives ces lignes et que tu comprennes ces préceptes : tu peux bien t'approcher de la sagesse, mais c'est la causalité, et uniquement elle qui t'en aura rapproché. Réjouis-toi donc ! La causalité a joué en ta faveur puisqu'elle t'a montré la voie de la sagesse !

  • La nécessité ne signifie pas que toute volonté est impuissante : elle signifie que les hommes ne sont pas responsables de leur volonté. Les hommes confondent déterminisme et fatalisme. La philosophie n'est pas inutile, elle n'est pas impuissante ; c'est simplement que c'est la causalité – et personne d'autre – qui te fais sage ou non. Si un jour tu réussis à être heureux, sache que cela ne vient pas de toi, mais de la causalité ; sinon tu seras désillusionné et ton bonheur coulera avec ton illusion euphorique.

  • Il faut parfois faire semblant d'être libre pour ne pas tomber dans le fatalisme.

  • Puisque tout est nécessaire, on peut dire que tout est écrit. La vie est un théâtre, la vie est un jeu : il n'y a pas de plus profonde comparaison. La causalité t'a donné un rôle : tu ne peux que l'accepter. Il est inutile de chercher à renier ton rôle. Le script est écrit à l'avance est tout ce que tu fais ne peux qu'être conforme à ce rôle ; mais que cela te réjouisse ! Les hommes voient souvent en cela la cause de leur malheur alors que cela pourrait être la cause de leur bonheur.

  • Ne te fais pas d'illusion. Malgré tout ce qui a été dit, tu ne seras jamais heureux, c'est-à-dire pleinement satisfait de ton état, durant toute la durée de ton existence. Tout au plus, cela te fera connaître des instants de joies – mais ne crache pas dessus ! En vérité, la causalité est hasardeuse et te joueras bien des tours, des bons comme des mauvais. La sagesse, c'est aussi apprendre à accepter son malheur – et apprendre à s'amuser !

  • La causalité t'a donné un rôle unique. Tu es seul à être ce que tu es et tu es seul à faire ce que tu fais. L'existence doit te paraître forcément intéressante : songe que personne n'a jamais été comme toi et que jamais personne ne le sera !

  • Tu ne dois pas renier ton destin mais l'assumer. Si la causalité a voulu que tu sois amoureux, n'éprouve pas de haine pour ton amour : car tu ne peux rien y faire.

  • Si le destin te fais souffrir, honore-le. La souffrance ne doit pas t'attrister ; idéalement, elle devrait te griser comme toutes les autres émotions, elle devrait te stimuler et t'aider à grandir.

  • Ne cherche pas un sens à ton rôle : tu n'en trouveras pas. La nécessité n'est là que pour elle-même ; elle n'a pas à se justifier.

  • Au lieu de t'interroger sur la médiocrité de ton rôle, profite de lui ! Tout rôle, quel qu'il soit, est amusant à jouer. Joue, joue, joue ! Ne cesse jamais de jouer, car tu ne peux rien faire d'autre dans l'existence.

  • Joue ton rôle du mieux que tu le peux. Aspire à la noblesse et à la grandeur. Tu es le rôle principal de la comédie (la pièce de théâtre est toujours centrée sur le sujet), tu es le roi de ton monde : essaye d'être à la hauteur.

  • La morale n'existe pas. Elle ne doit pas contraindre tes actions ni entraver ton rôle ; passe au-delà. Tout jeu est amoral.

  • Aime tes désirs et maîtrise-les. Ils font partie de la nécessité inhérente à ton être ; tu ne pourras pas les supprimer sans tuer une partie de toi-même. Tâche donc de les dompter : c'est une entreprise ardue et il est probable que tu échoueras à de nombreuses reprises mais c'est la causalité qui l'aura voulu : pourquoi alors t'en affliger ?

  • Le moteur de ton rôle est la volonté de puissance. Sans que tu en sois conscient, ton être veux être le plus puissant possible ; et il n'a pas tort. Ne frémis pas à cette pensée. Aime ta puissance.

  • Autrui est toujours inférieur à toi : le sujet est le maître dans son univers.

  • Sois un bon spectateur ; il n'y a pas de plaisir plus accessible et plus élevé que celui de regarder avec étonnement le produit de la nécessité.

  • Il y a toujours quelque chose de nouveau à regarder. Étonne-toi.

  • Tout est vain ; le spectacle n'a aucun sens – mais il est plaisant et terriblement drôle. Ris devant la farce de la causalité ! Il n'y a rien de plus drôle que l'absurde.

  • Ne cherche pas à comprendre le monde : tu t'enfoncerais dans des marécages dont tu ne sortiras qu'à grand peine, dégoûté de ton entreprise – voire du monde lui-même.

  • Cherche les aventures. Va vers les vastes paysages de la pensée, vers les bagatelles sentimentales humaines ou vers les profondeurs cachées de la nature – pourvu que tu aies une activité ! Contemplative ou pratique, l'activité est le seul remède à l'ennui, ce ver misérable qui te fait perdre le goût du jeu.

  • N'oublie pas les autres acteurs de ta comédie : nombreux et variés, ils peuvent être la source de maintes intrigues fascinantes auxquelles tu n'as jamais pensé. Regarde-les, joue avec eux ; ce sont les bouffons de ton royaume.

  • Regarde attentivement tout autour de toi : le monde et ses ornements ; la nature et ses lois ; les hommes et ses sentiments, œuvres et rêves – et toi-même, sujet pensant souffrant de ta propre conscience – n'y a t-il pas là de quoi rire à l'infini ?

  • Tu es séparé. Ta conscience est séparation. Ne t'en préoccupe pas ; il n'y aurait pas de jeu s'il n'y avait pas eu séparation. Tu seras réconcilié avec le Tout à la fin de la partie.

  • Que t'importe ton soi-disant libre-arbitre ? N'est-ce pas agréable d'être enchaîné par la nécessité ? Lorsque tu prends conscience de tes chaînes, l'apaisant souffle de la brise te submerge, la tiédeur de l'atmosphère te recouvre de ses effluves vivifiants, ton corps enchanté te pousse vers l'horizon lointain – n'est-ce pas cela, la liberté ?

  • Tu sauves la vie de quelqu'un ? C'est bien. Tu assassines l'un de tes proches ? C'est bien aussi ; – car c'est la causalité qui te guide et la causalité ne fait que du bien.

  • Fermes les yeux et regarde : ces maillons multiples, enchaînés les uns aux autres en une toile sans fin, – c'est le monde.

  • Laisse-toi emporter par la causalité ; quand tu auras appris à la connaître, tu vivras en dansant ; et ton existence sera semblable à l'écume des plus belles mers : pétillant dans la nécessité, tu pourras t'émouvoir de la magnificence de l'océan auquel tu appartiens.

  • Vertu, vice ; ces mots devraient n'avoir aucun sens pour toi – ce sont eux qui t'entravent. Ils limitent ton champ d'action en t'enfermant dans un espace clos aride et laid. Ouvre les barrières ; ton terrain de jeu est d'autant plus beau qu'il est vaste. Vois toutes ces fleurs multiples – et cueilles-les ! Et vénère la causalité pour t'avoir révélé cette vérité !

  • Comment qualifierait-on un jeu sans obstacles, épuisant de facilité et dont l'objectif est à portée de toutes les mains ? Mauvais ! Mauvais ! Fade et terne !... Ne désire jamais un jeu de la sorte ! À vaincre sans péril on triomphe sans gloire disait un poète...

  • La plupart des acteurs jouent sans en être conscient. Les malheureux ! Comme ils manquent la saveur de leur jeu en s'aveuglant de la sorte ! Oculos habent et non videbunt.

  • Aspire à être le meilleur. Le but de tout jeu n'est-il pas de surpasser tous les autres ? Imagine que ton existence est un combat, une course, une bataille – et sois le vainqueur. Obéis à ta volonté de puissance. Mais n'oublie pas que la plus grande des puissances consiste souvent à comprendre son rang au sein du monde et de le tenir, sans descendre, sans monter au dessus ; c'est la plus forte des puissances en ceci qu'elle est stable, imperturbable et insoumise face au hasard. Veille à ce que ta puissance ne s'écroule pas.

  • Au fond, l'harmonie est la plus belle des puissances.

  • L'ivresse révèle l'homme que tu es. Ivre, tu es toi-même ; la séparation s'éloigne ; tu te rapproches du Tout – hybride conscience si proche de la vérité ! Il n'y a pas de meilleur sentiment que l'ivresse, mais prends garde – sa puissance peut te donner le goût du néant. Maîtrise ton ivresse.

  • L'abondance des plaisirs est le plus sur moyen d'être dégoûté du désir. Sois modéré.

  • La vie est un drame mystérieux : l'imagination invente des scènes dont nous ne savons pas si nous les jouerons sur le théâtre du réel ou si elles sommeilleront à jamais dans le berceau de nos fantasmes.

  • On est joyeux dès lors qu'on éprouve de la ferveur pour la totalité des choses et des instants qui se présentent à nous. Cherche cette ferveur.

  • Une fois que tu as compris que ton existence n'a pas de sens – arrête de chercher ! Accepte le mutisme du monde et aime ton statut d'étranger ; si tu te révoltes contre le monde et que tu continues à désirer trouver un sens, tu ne trouveras que la frustration. Que cela soit clair : l'existence n'a pas de sens, ou du moins, tu ne pourras jamais le connaître. Arrête donc te t'interroger vainement et cesse de te faire abattre par le silence – et regarde le spectacle. Tu peux trouver des raisons de vivre mais non pas de sens à la vie.

  • L'histoire n'est qu'un condensé des jeux des hommes du passé.

  • Adam et Eve ont préféré le jeu dangereux de l'existence à la froide monotonie de la vie sans obstacles. Suivons leur exemple.

  • La philosophie elle-même, le plus souvent, n'est pas autre chose qu'un jeu inventé par des savants. La métaphysique notamment est l'un des plus anciens jeu des hommes.

  • Force de Dom Juan ; puissance de la séduction, de la conquête. Les grand séducteurs, comme les grands conquérants, sont de grands joueurs. Aspire à la conquête : tu dois sentir ta puissance croître en tes veines – c'est l'image la plus noble de la vie.

  • La vraie liberté, c'est pouvoir danser à l'intérieur de ses chaînes.

  • En vérité, tu recherches toujours plus le désir lui-même que la satisfaction de celui-ci. Il y a toujours de la frustration à constater qu'un jeu, ainsi qu'un désir poursuivi, est achevé ; on se sent comme appauvri et vidé : la vie est déjà moins amusante.

  • Philosophe en riant, crée des œuvres où la joie se voit à chaque page, où l'ironie remplit l'ouvrage tout entier : – élève-toi vers la sagesse avec un rire supérieur et spirituel ! Parodie l'existence elle-même et contamine-la à travers toutes ses veines de ton irrésistible manque de sérieux ; en un mot, rend la vie risible.

  • Le seul moyen d'aimer la médiocrité, c'est de la rendre risible à nos yeux.

  • Qui ne se moque pas de la vie devrait bien être moqué lui-même – par la vie elle-même ! Celui qui prend au sérieux la vie ne mérite t-il pas toutes ces souffrances qu'elle a délicatement préparé pour railler cet homme misérable ?

  • N'est-ce pas agréable d'échanger des rires philosophiques avec l'un de tes semblables ? Le rire est contagieux ; mais il faut le soigner avec tendresse afin que sa noble beauté ne se dissipe pas vulgairement avec le nombre de ses jouisseurs. N'expose donc pas sans pudeur toutes tes réflexions et pensées à tout le monde ; sélectionne tes interlocuteurs et dévoile ton aspiration à la sagesse qu'aux personnes qui te semblent capables de la comprendre – et priorité aux jeunes filles, ces perles poétiques que la vie t'a offert ! Les jeunes filles sages sont tellement belles ; – et tellement rares aussi !

  • L'eros est un grand amour malade ; dompte-le, guérit-le et il deviendra philia, l'amour pur de la joie, – plus modeste, il est vrai, mais aussi plus paisible, doux, stellaire : lui seul permet la construction des hauts châteaux de la beauté et de la sagesse. L'eros construit sans ordre, au hasard : ce sont des grains de sables assemblés autour d'un chaos qu'un seul souffle détruit à l'improviste. Le sable – l'eros – doit être la base de ton château de pierre – la philia. Tout sable qui n'est pas devenu pierre après un certain temps est nuisible et porteur de souffrance sans compensation de grandeur. Si tu souffres, ce doit être pour t'élever – pas pour te noyer dans ton marasme de douleur !

  • Construis peu à peu des yeux nouveaux ; vois avec un regard perçant de poésie. Tout est dans le regard.

  • Cherche toujours à n'être plus que pur adhésion au réel.

  • Pour t'amuser au mieux dans ton existence, agis avec une superficialité profonde, cette dense légèreté qui rend les instants semblables aux sourires subtils des femmes séduisantes et intelligentes.

  • Laissons couler la causalité, comme nous laissons couler l'aigreur de femmes. 

J'ai chanté les délires de la puissance ; je me suis élevé vers les plus belles cimes ; – et maintenant je dégringole allègre de mes hauteurs jusqu'au néant.

28 avril 2012

CCV

Degas avait un grand faible pour Forain. Forain disait : Mossieu D'gâs, comme Degas disait : Monsieur Ingres. Ils échangeaient leurs mots terribles. Quand Forain se construisit un hôtel, il fit poser le téléphone, alors encore assez peu répandu. Il voulut l'utiliser tout d'abord à étonner Degas. Il l'invite à dîner, prévient un compère qui, pendant le repas, appelle Forain à l'appareil. Quelques mots échangés, Forain revient... Degas lui dit : "C'est ça, le téléphone ?... On vous sonne, et vous y allez."

– Paul Valéry

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La technique est équivoque. Ceux qui s'efforcent, par tous les moyens de la rhétorique, de lui donner un sens ou une valeur univoque sont forcément de parti pris ; c'est l'idéologie qui parle en eux, par haine viscérale ou par croyance fanatique de la technique. Ces deux adversaires sont plus proches qu'ils ne le croient ; ils sont liés par le même vice de raisonnement, à savoir l'évacuation de l'homme et des circonstances dans leur jugement sur la technique. Ils isolent la technique, en font une abstraction creuse, une valeur en soi, fabriquent des boucs-émissaires en carton qui servent leur idéologie, et se condamnent à persuader tout le monde et à ne convaincre personne. Ils savent chauffer le fer, mais ne savent point forger l'arme ; ils ont l'énergie, mais non la volonté de construire.

Ils sont nombreux, les apologistes aveugles de la technique en soi. Dans les facultés, lieu de croyance, il est difficile d'échapper à la propagande de la révolution numérique. J'ai le souvenir d'une affiche prétentieuse, d'un vert de mauvais goût, où l'on voyait le mot numérique côtoyer joyeusement des mots tels que progrès, solidarité, échange, tolérance, innovation, démocratie et bien d'autres encore : je crois que je suis largement au-dessous de la réalité. Ces exemples de prophéties vides ne sont pas rares et suscitent à juste titre les critiques sévères des sceptiques qui ne peuvent imaginer que des progrès technologiques, tout aussi révolutionnaires soient-ils, puissent un jour résoudre d'un coup tous les problèmes de l'homme, en faire un être parfait, sans vice, sans défaut, sans négativité ; et en vérité, on s'aperçoit rapidement que ces fanatiques de la technique sont les amis de l'empire du Bien, lesquels ne veulent pas autre chose que de transformer l'homme vivant et imprévisible en béat citoyen festif. 

Heureusement, tout le monde n'est pas progressiste, tout le monde n'est pas festivocrate, tout le monde n'est pas adorateur de la technique en soi. Il y a également une poignée de réactionnaires, de féroces vieux cons, comme ils s'aiment à se qualifier eux-mêmes, qui ne se laissent point abuser par les pieux discours de la horde progressiste. Mais ennivrés par la joie, très intense, de la réaction contre le mouvement et de la démolition des idoles modernes, ils en viennent imperceptiblement à aimer la réaction pour la réaction, et jouir de la démolition pour la démolition ; leur ferveur anti-moderne leur font perdre la subtilité de leur jugement. Avec eux, la technique devient l'ennemi. Les ordinateurs sont la cause des échecs scolaires, les téléphones portables expliquent la désocialisation des citoyens, Internet est une grossière poubelle, le livre numérique tue le divin livre en papier, les robots nous feront perdre le sentiment de l'effort, la manipulation génétique nous menace ; la fin de l'homme est proche ; la technique tuera la vie. Alain Finkielkraut, que l'on ne remerciera jamais assez pour la qualité rare de ses émissions et l'éloquence dont il fait preuve pour liquider les dogmes des modernes fanatiques, n'échappe malheureusement à cette peur pathologie de la technique. Les philosophes ont rarement une grande sympathie pour la technique, et manquent terriblement de bon sens lorsqu'ils abordent la question. Heidegger, le philosophailleur de l'angoisse, commença par être angoissé par la radio, puis par la télévision, et enfin par les autoroutes ; toute la modernité est un prétexte pour alimenter l'anxiété de l'abstrait être-pour-la-mort.

Nous devons procéder avec la technique comme avec les passions, qu'il nous faut essayer de diriger, et non de supprimer. La technique est là, elle ne disparaîtra pas, elle continuera à s'épanouir ; prenons-là, et faisons-en ce que nous pouvons. La technique n'a absolument rien de bon ou de mauvais en soi ; le jugement s'établit en fonction des circonstances, et, surtout, de l'homme. Car  la technique est souvent l'utile cache-sexe de la bêtise, de la fainéantise, du vice, de la faiblesse, ou de la nature de l'être humain.

20 mars 2012

CLXVI

Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.

– Jules Renard

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J'ai eu un excellent cours, hier soir, sur le problème de l'euthanasie, en tant qu'il illustre parfaitement la formation irrationnelle de l'opinion. Voilà un bon matériau pour la pensée, dont je compte bien me servir ; vite je prends mon marteau, et je tape sur le marbre, avant que la matière, par le temps, ne perde sa solidité. Je veux essayer de bien digérer tout ce que mon esprit a ingéré : tout ce que je fais ici peut être compris ainsi, comme un processus de digestion. Les idées, comme les petits pois et les croissants au chocolat, doivent passer par l'estomac !

Philippe Muray doit se taper quotidiennement sur les cuisses là où il est, en voyant qu'il avait raison sur tout et que les expressions percutantes qu'il a inventées sont de jours en jours plus efficaces pour décrire la gigantesque farce qui ne cesse pas de se déployer sur le monde entier. Aussi, l'unanimité de la population française sur le problème de l'euthanasie, puisque les sondages nous disent que 90% des français approuveraient la légalisation de l'euthanasie active, renvoie directement à l'envie du pénal des citoyens qui chaque jour se fait plus pressant et plus envahissant, envie que les politiciens infirmiers ne sauraient réprimer encore longtemps. 

Il paraît que ce qui aurait fait évoluer l'opinion sur ce sujet serait le cas médiatisé de Chantale Sébire, cette orgueilleuse Elephant Woman moderne et militante fière de jouer la martyre, dont les revendications, dans une société qui n'eût pas été matriarcale comme la nôtre, eussent fait rire n'importe quel homme sensé ; mais ce qui nous entoure, ce ne sont guère des hommes, ce sont des eunuques, à qui ils manquent aussi bien des couilles que la raison. Je me félicite d'ailleurs qu'un vieil homme dont il est interdit de prononcer le nom ait pu dire récemment cette phrase parfaite de tous les points de vue : "La première usine qu’il faut faire en France, c’est une usine à couilles !". Pour en revenir à la madame souffrante de ne pouvoir avoir le droit juridique de crever, je crois qu'il est sain, qu'il est presque un devoir, de se foutre de son âme puisqu'au nom de sa soi-disante dignité il faudrait surtout ne pas évoquer sa gueule monstrueuse, à cette femme vaniteuse qui revendiquait pompeusement une mort digne et sereine, comme si elle était incapable de se tuer elle-même, et en toute tranquillité !  Mais non ; ce qu'elle demandait, ce n'était pas qu'on la laisse se suicider, mais que la société l'aide, que la société se mette servilement à son service, qu'elle puisse mettre en pratique un droit citoyen, et surtout, qu'elle puisse prétendre avoir participé au progrès de la société ! Est-ce que Sénèque ou Montherlant avaient besoin d'un droit de bien mourir ? Est-ce que Cioran, pauvre être victime de cette maladie incurable appellée la vie, souhaitait que la loi vînt se mêler de sa mort personnelle ? Ô Chantale Sébire, heureuse martyre qui refusait de prendre des sédatifs, qui ne souhaitait plus se faire opérer, et qui se soignait à l'homéopathie ! Elle a un beau visage, la volonté de mourir – car c'est le visage de la Volonté de Puissance. Que les coeurs doux et féminins de nos citoyens, que les compatissantes lopettes sans entendement qui peuplent notre pays aient été profondément ému par la malsaine volonté de puissance de Chantale Sébire, au point d'y voir une preuve décisive de la nécessité de légaliser l'euthanasie active, au mépris du bon sens et de la dignité de l'État, est le signe sans équivoque que nous sommes bel et bien sous le règne du dernier homme, au cas où on en douterait encore. 

 

6 juillet 2012

CCLXXIV

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux. 

– Stendhal

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Le plaisir de l'amour n'est point un plaisir pur ; sensation équivoque par excellence, l'amour, même heureux, est mêlé de milles inquiétudes et violentes piques contre notre âme ; et si l'on peut certes parler de bonheur amoureux, ce n'est jamais dans le sens négatif du concept de bonheur, c'est-à-dire comme absence de troubles. Manger du saucisson est un plaisir pur, à ce que je crois ; rien n'altère le bonheur des papilles qui savourent ce mets sacré de tous les bons vivants qui se respectent. Ceci dit, on voit de plus en plus souvent que les plaisirs de la table sont gâtés par la pensée du contrôle despotique de son poids ou par la tyrannie ridicule, mais de plus en plus envahissante, de la diététique de pacotille qui essaye, bien vainement dans mon cas, de nous faire culpabiliser à chaque consommation un peu trop joyeuse de gras. Malheureux ceux qui ne savent goûtent le plaisir pur et innocent de dévorer avec gourmandise une tartine de beurre salé !  

Le plaisir de l'amour, lui, ne saurait être pur, car la passion de l'amour implique, en son idée même, le doute incessant sur ses sentiments et sur ceux de l'aimé, ce que Stendhal fait mieux voir que quiconque. Point d'amour-passion sans ce doute qui aiguise le sentiment ; point de passion du tout sans tension, sans conflit cherchant une résolution, sans obstacles à la réalisation des penchants. Le caractère irrémédiablement douloureux de la passion amoureuse a fait souvent comparer cette dernière a une maladie de l'âme. Oui, d'accord, mais maladie volontaire dont on redouterait le vaccin et le remède. Au fond, presque tous les amoureux ne regrettent pas d'aimer ; et lorsqu'ils affirment, dans un mouvement plus rhétorique que sincère, qu'ils auraient préféré ne jamais tomber amoureux, n'avoir jamais rencontré cet être maudit envahissant leur esprit, et demeurer peinards dans leur vie paisible et sécurisée, ils ne pensent pas réellement ce qu'ils disent. Les amoureux ne peuvent s'empêcher de vénérer Éros, le bourreau sans pitié de leur tranquillité et la source adorée de leur brasier intérieur. Il est probable que le bonheur se trouve davantage dans le tumulte des coeurs que dans la tranquillité ennuyeuse de l'existence sans passions, sans inquiétudes, sans contrastes, et sans ces élans douloureux de l'âme qui animent notre être tout entier. 

26 juin 2012

CCLXIV

Tout-puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel
Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;
Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes
Ces souverains éclats, ces invincibles armes,
Et les élancements de votre éternité.

– Paul Valéry

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Les astres ont élevé la pensée humaine. Il est probable que les premières méditations métaphysiques viennent directement de la contemplation du ciel étoilé, énigme infinie offerte à tous les hommes. Ce monde lointain où brillent des point lumineux se mouvant en un rythme fixe, suivant l'ordre de notre sphère céleste, apparaît comme un autre monde, supérieur, inaltérable, incorruptible. Le jour, les hommes voient les éléments s'altérer à chaque instant ; tout périt en une petite seconde ; tout se meurt et puis renaît ; les monuments les plus solides s'effondrent par la seule action humaine. La nuit, ce sont toujours les mêmes étoiles immuables qui sont regardées par les yeux émerveillés des hommes ; rien ne peut les détruire, ni les hommes, ni le temps, ni aucun dieu vengeur ; et c'est ainsi que naît l'idée d'éternité. Contempler les astres, élever son regard et son esprit jusqu'au ciel, c'est se désintéresser momentanément des contingences éphémères de la terre, c'est appréhender un monde parfaitement ordonné, signe sans pareil de la présence du divin. L'astronomie, en ses commencements, touche Dieu à chaque nouvelle découverte. Le cosmos, c'est-à-dire l'idée d'un monde harmonieux, est intimement lié à la contemplation et à l'étude du ciel étoilé, comme on le voit dans Aristote. Aussi, sans la pensée de l'astronomie, nous manquons le commencement de la métaphysique, et nous discourons vainement dans l'abstraction creuse. La seule bonne manière de faire de la métaphysique serait donc de partir des premiers balbutiements spéculatifs de l'humanité pour progressivement avancer jusqu'aux énoncés solides et précises de la science positive, lesquels resteront incompréhensibles si nous occultons le début du chemin humain. C'est par la perception du lointain que tout commence.

15 avril 2012

CXCII

Il faut diriger toutes les forces de son esprit sur les choses les plus faciles et de la moindre impor­tance, et s’y arrêter longtemps, jusqu’à ce qu’on ait pris l’habitude de voir la vérité clairement et dis­tinctement.

– Descartes

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La neuvième règle des Règles pour la direction de l'esprit insiste sur un point de la méthode caractéristique de la méthode cartésienne, à savoir qu'il faut s'efforcer, pour atteindre la vérité, de commencer par le plus facile : ce n'est qu'ainsi que l'homme apprend à utiliser au mieux l'intuition et l'induction, lesquelles sont les deux seules opérations de l'entendement selon Descartes. Saisir la vérité par intuition est une opération qui demande de l'exercice et de l'entraînement ; cet entraînement permet notamment de développer la vertu de la perspicacité, que Descartes place à un haut rang. 

Quoique l'intuition, par définition, soit une opération donnant accès à la connaissance d'une vérité évidente, l'usage de cette opération n'est pas en elle-même entièrement évidente et sans poser de problèmes. De fait, partir de l'intuition pour aller vers la vérité ne va pas de soi, et la plupart des hommes, alors qu'ils possèdent tous cette capacité de former facilement un concept simple et certain d'une chose, s'engouffrent, lorsqu'ils cherchent la vérité, dans des complications inutiles, des chemins complexes et enchevêtrés se mêlant vainement les uns les autres, comme s'il ne disposait pas ou du moins comme s'il ne savait pas se servir de l'intuition, opération qui est pourtant le fondement, selon Descartes, de la connaissance. En vérité, les hommes ne sont pas habitués à se servir de l'intuition, c'est-à-dire qu'ils ne s'exercent pas à utiliser cette capacité de leur entendement, un peu comme le sédentaire qui ne s'exerce pas physiquement et dont le corps s'affaiblit du fait de cette inertie physique ; les facultés ne sont jamais entièrement et définitivement données, il faut les exercer pour qu'elles deviennent le plus efficace possible. L'homme, s'il est doué de raison, stagnera toujours dans l'irrationalité s'il n'emploie pas cette raison et s'il ne la développe pas, ce qui ne peut se faire qu'en la déployant concrètement ; de façon générale, une capacité ne peut devenir effective qu'à la condition qu'elle ne demeure pas à l'état de puissance et qu'elle devienne acte ; d'où l'on voit la vérité du proverbe : « C'est en forgeant qu'on devient forgeron », proverbe qui s'applique aux activités manuelles comme aux activités intellectuelles. Descartes semble particulièrement conscient de ce problème, et c'est pourquoi il indique un moyen de développer cette capacité à saisir les choses clairement et distinctement par l'intuition, à savoir  qu'il faut tourner le regard entier de l'esprit vers les choses très petites et très faciles, c'est-à-dire qu'il faut s'appliquer à ce que notre intelligence, devant être la plus attentive et la plus pure possible, s'exerce d'abord non vers ce qui est difficile et complexe, mais vers ce qui est le plus à la portée de notre entendement : en somme, il faut adopter une démarche progressive, ce qui convient à toutes les méthodes : comme le tireur à l'arc qui, à mesure qu'il progresse, s'éloigne de plus en plus de sa cible, l'homme désireux de trouver la vérité doit commencer par considérer ce qui lui est le plus accessible.

La capacité de voir distinctement chaque chose n'est pas une capacité réservée aux seuls hommes de science ; ce serait limiter à tort la sphère d'action de l'entendement, considérée de façon générale comme la faculté de comprendre, que les hommes emploient dans les activités les plus simples, les plus banales, ou dans les activités semblant surtout fondées sur l'usage du corps. L'homme ne saurait être habile sans comprendre en les distinguant les diverses choses auxquelles il se confronte dans ses activités, et la perspicacité est une vertu qui dépasse le strict domaine intellectuel ; ce qui est d'autant plus évident si l'on pense que la force spécifique de l'homme réside en son intelligence, laquelle consiste précisément, selon Bergson, dans la capacité à opérer des distinctions puis à établir des rapports entre les choses en vue de préparer au mieux l'action concrète. Descartes, en montrant la manière dont il faut se servir de l'intuition en la comparant avec la vue, fait bien voir que la perspicacité est une qualité dont aucun homme ne peut se passer et qu'elle peut être développée par tous, indépendamment de la sphère de la science : celui qui veut tout regarder ne regarde rien, car il faut que le regard soit concentré sur un point déterminé et précis pour avoir un regard perspicace : ainsi, il est impossible d'analyser un tableau si l'on se contente de le regarder de façon générale, sans s'attarder sur des aspects précis. Comme regarder sans concentrer son regard revient à avoir une vision vague et floue d'une chose, penser à un ensemble de choses de façon trop générale, sans les distinguer et les décomposer, revient à penser confusément ; il s'agit plus d'une rêverie sans objet déterminé que d'une recherche rigoureuse par l'entendement, et il n'y a nulle perspicacité contenue dans cette façon de penser qui en voulant trop étreindre n'embrasse rien. On comprend encore mieux l'analogie faite entre la vue et la saisie intuitive des choses si l'on pense que la perspicacité, venant du latin perspicax signifie d'abord avoir la vue perçante, être clairvoyant. La comparaison avec l'artisan s'avère également tout à fait parlante ; car s'il y a un homme qui, quotidiennement, dans son activité, doit faire preuve de perspicacité, c'est-à-dire être capable de concentrer son attention sur un point précis et par là faire preuve de pénétration d'esprit, c'est l'artisan, qui, au travail, doit procéder avec méthode, exécuter des gestes rigoureux, et surtout ne pas égarer son attention ailleurs, ce qui serait favoriser les erreurs et les maladresses. On remarque ainsi qu'un réparateur compétent, et peu importe son domaine de spécialité, est capable de repérer aisément la cause du problème ; en se concentrant sur l'objet en question, il voit la petite faille, le petit détail responsable du dérèglement de l'ensemble, ce qui est proprement faire preuve de perspicacité. Il apparaît ainsi qu'il n'y a guère d'activité humaine où la perspicacité, la pénétration d'esprit, la capacité à distinguer les choses, à concentrer toute son attention sur un point précis, ne soient requises ; il semblerait donc qu'il n'y ait rien de bouleversant et de contraire au sens commun dans le fait d'encourager la vertu de la perspicacité.

Cependant, si tous les hommes dirigeaient spontanément leur effort dans l'acquisition de la perspicacité et s'efforçaient de suivre la méthode consistant à partir de ce qu'il y a de plus facile, il n'y aurait nul besoin d'insister autant sur ce point ; si Descartes le fait, c'est qu'il constate une tendance, un défaut abondamment répandu parmi les hommes qui consiste à préférer ce qui est difficile à ce qui est simple. En effet, tout se passe comme si les hommes éprouvaient une fascination pour le mystère et les raisonnement inutilement compliqués ; ils admirent plus aisément les argumentations alambiqués, qui leur apparaît peut-être comme une preuve de virtuosité, comme s'il était probable que la vérité, pour être conquise, devait emprunter des chemins tortueux et dont les voies sont impénétrables pour le commun des hommes. Il y a là un préjugé que Descartes s'efforce toujours de combattre, à savoir que le simple et le facile ont moins de valeur que le complexe et le difficile ; thème cher à Descartes, qui ne cessa pas d'insister dans toute son œuvre sur l'accessibilité de la connaissance, sur le bon sens commun à tous, et même sur la plus grande facilité qu'a l'ignorant de fonder sur des principes sûrs la science vraie que le savant, qui doit, quant à lui, se débarrasser au préalable de tous ses préjugés acquis par la lecture d'ouvrages remplissant la mémoire de raisonnements tordus, comme on peut le voir dans La Recherche de la Vérité par la lumière naturelle, dialogue inachevé mettant en scène Eudoxe montrant à l'ignorant Poliandre, contre Épistémon, qui porte bien son nom, le moyen de conquérir lui-même et facilement les grandes vérités essentielles. 

Plus que tous les autres, Descartes forme l'esprit. Ses tourbillons fantasques sont oubliés et moqués, mais sa méthode, par l'effet fécond qu'elle produit sur l'entendement, ne perdra jamais sa majesté et sa pertinence.

27 mai 2012

CCXXXIV

Pour décider, il faut de la force ; la raison n’a jamais que de la lumière. 

– Comte

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Ainsi voit-on que des hommes ayant tous les caractères de l'intelligence s'avèrent incapables de déployer les pouvoirs de leur raison aux moments opportuns. Et sans doute c'est à tort que nous leur accordons l'intelligence, car qu'est-ce qu'une intelligence dénuée de force ? Une intelligence abstraite n'est rien du tout. La raison nue ne vaut rien. Au contraire, être intelligent, c'est être capable de se servir de sa lumineuse raison lorsqu'elle s'avère nécessaire ; c'est appuyer sa raison sur l'expérience ; c'est faire servir les vertus de l'abstraction pour agir sur le monde concret. La raison en action est concrétisation ; sinon, ce qu'elle dort, qu'elle demeure passive, assise, inactive, dans son coin. 

Napoléon n'est certainement pas un être dont la raison est supérieure à celle des autres humains. D'ailleurs, si l'on étudie son caractère, on remarquera, dépoussiérant le vieux mythe, qu'il n'a rien de surhumain. En revanche, il était réellement intelligent, c'est-à-dire que sa lumière naturelle n'était pas purement décorative, comme elle l'est pour un si grand nombre de pédants, mais qu'il la faisait se déployer, avec une force qui en imposait ; telle est la vertu de l'homme de pouvoir, toujours opportuniste en quelque manière. Ajoutez à cela une chance hors du commun, et vous avez un grand homme. 

4 mai 2012

CCX

Quand je vois que nos artistes se tortillent à chercher du nouveau et de l'inouï, je me permets de rire.

– Alain

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Le XXème siècle est le siècle le plus ridicule artistiquement. Peut-être n'avons-nous pas encore suffisamment de distance pour bien nous en rendre compte, mais j'espère bien que des avisés hommes du futur ferons ce constat. Ce ridicule est le fruit de la recherche obstinée de l'original, de l'originalité de sens faible. Car c'est un fait, tous les grands artistes sont originaux, dans la mesure où, par la forme propre de leur art, ils expriment leur moi profond, leur singulière vision du monde ; en rendant sensible les idées nées de leur substance personnel, ils créent nécessairement du nouveau. Il s'agit d'une autre originalité dont il est question ici : de l'originalité voulue pour elle-même, de l'originalité allant jusqu'à la plus risible affectation, de l'originalité de ceux qui veulent faire les malins, et qui n'ont pas de rapport authentique à l'art. En ce sens, la recherche de l'originalité ne peut que conduire à des oeuvres inauthentiques, creuses, et emphatiques. 

Le vers libre, né du désir de briser le classicisme, est la négation même de la poésie, qui repose entièrement sur l'attente du rythme régulier ridiculisé par les pseudo-poètes du XXème siècle. Un mouvement littéraire qui se nomme le nouveau roman ne pouvait que produire des bizarreries ne suscitant, grosso modo, que le seul intérêt des universitaires (car qui prend son pied en lisant Robbe-Grillet ?). Claude Simon, avec son insupportable absence de ponctuation et son désir tordu de construire des univers fragmentés, ne réussit qu'à donner des migraines ; et j'admire ceux qui parviennent à lire trente pages de La route des Flandres sans se casser la tête dessus. Les fruits d'or est le plus chiant bouquin que j'ai jamais lu. Jackson Pollock est le peinre le plus honteusement surestimé de l'histoire de l'art ; l'argumentation est inutile, quiconque a un tant soit peu de bon goût, cette notion aujourd'hui dépravée, approuvera. Marguerite Yourcenar ne sombre point dans ce vice moderne de l'originalité pathologique, à l'inverse de l'autre Marguerite, comme par hasard vache sacrée des universitaires. 

Deleuze n'a point cessé dans toute son oeuvre de se demander d'où pouvait émerger le nouveau, mais il ne questionne jamais la légitimité de la recherche du nouveau. S'il l'eût fait, il nous eût épargné bien des bizarreries fumeuses qui ne servent qu'à bêtement exciter l'étudiant en philosophie en rut. 

15 mai 2012

CCXXII

La lumière est le plus beau diamant de la couronne de la beauté ; elle a sur la connaissance de toute belle chose l'influence la plus décisive ; sa présence, de toute manière, est une condition nécessaire ; mais si elle est favorablement placée, elle rehausse encore la beauté des plus belles choses.

– Schopenhauer

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La lumière a toujours été vénéré. Le soleil a dans tous les peuples un caractère divin. Les yeux de l'homme doivent se concentrer sur ce qui rehausse. Élévation, je te cherche partout, et désire mieux te comprendre, apercevoir ton vertueux principe ; je crois t'avoir vu dans l'amour et dans l'art, bien que mon regard manque d'acuité et mes expressions de précision. Je veux aujourd'hui te voir dans la lumière, en ce jour où le ciel fut fluctuant, révélant, par comparaison, tes grandes vertus. 

La lumière ne doit pas être isolée de ce qu'elle éclaire. Rigoureusement, la lumière n'est point belle en soi, et il est difficile de concevoir ce que serait une pure lumière sans forme. La lumière est fondamentalement ce qui révèle les formes du monde ; elle est au service des figures de l'univers. La matière serait invisible pour l'homme sans la lumière ; et l'on peut dire, sans exagération, que la lumière est le fondement de la beauté. Il n'est point rare de dire, avec raison, que l'intuition est une lumière : c'est que c'est par l'intuition que le monde nous est donné, et que c'est la lumière qui nous fait voir le monde, qui nous donne des images du monde. 

Les changements de lumière changent profondément notre perception du monde. D'où l'importance de l'éclairage dans les musées, qui peuvent altérer notre jugement sur les oeuvres exposées.  La contemplation de la mer est radicalement différente à l'aube ou zénith. Les rues d'une ville prennent un charme singulier au crépuscule, en ce jeu mouvant de l'ombre, en cette douce mort de la lumière, qui bientôt ressuscitera. Les impressionnistes, adorateurs de lumière, révèlent cette beauté là. On ne voit la suprême beauté des temples grecs qu'en pleine lumière ; et si j'imagine que le Parthénon montre un charme mystérieux la nuit, je suis sûr que sa signification la plus forte ne peut nous parvenir que lorsqu'il est baigné du soleil. Surtout, la lumière embellit les jeunes filles ; c'est en songeant à elles, créatures abondantes en ces jours-ci, que j'ai voulu réagir à la belle phrase de Schopenhauer, dont la prose est lumineuse entre toutes, contrairement à ce que nous disent les préjugés courants à son sujet. Les mots manquent pour décrire convenablement ce rehaussement que je veux cerner, ce rehaussement de la beauté des jeunes filles, lorsqu'on regarde leur visage en plein soleil, lorsqu'on les regarde esquisser des sourires et lancer des éclats de rire, autant d'attraits visibles en des temps plus obscurs, mais moins forts, moins éclatants, et, pour ainsi dire, moins sacrés. Car il me semble que le rehaussement de la beauté féminine par la lumière leur donne une aura sacré, liée à la joie profonde que leur contemplation suscite. Mais je ne puis continuer ; résigné, il ne me reste plus qu'à relire les pages de Proust sur les jeunes filles, le seul qui parvint à accomplir cette si diificile mission, exprimer adéquatement et universellement leur beauté mouvante. 

2 avril 2012

CLXXIX

Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour et nuit, pendant trois semaines, un petit discours que j'avais préparé, je me troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot, et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier.

– Jean-Jacques Rousseau

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Pour être à l'aise dans un discours, pour ne pas se sentir étriqué dans l'action préparée, comme une balle bloquée dans un fusil, l'attente du moment décisif ne doit pas se faire trop lourde, la tension se faire trop forte, au point de se rendre inerte, lamentablement. Tout se passe comme si l'excès de concentration et de préparation aboutissait forcément à un décevant engourdissement. Mais justement, cette concentration et cette préparation excessives, dictées par un perfectionnisme aux vertus douteuses, ne sont certainement pas une bonne concentration et une bonne préparation : il s'agit bien plutôt de débordante concentration pathologique, de sérieuse préparation maladroite. Si la tension de l'esprit est toujours nécessaire pour prodiguer une stimulation que requiert tout effort exigent, cette tension peut être vicieuse, malade, nuisible. Comment distinguer la tension féconde de la tension stérile ? Comment favoriser la première sur la seconde ? On aurait envie de dire que la tension stérile est animée par la crainte de rater et que la tension féconde est animée par le désir de succès ; mais par là on ne dit pas assez, car, si l'on y pense, il y a toujours une forme de crainte dans la tension, dans la préparation, quelle que soit sa nature, et c'est la crainte de mal faire, utile crainte qui empêche les erreurs, favorise l'examen rigoureux, et qui s'assimile presque au désir de bien faire : s'efforcer de réussir revient à peu près à s'efforcer de ne pas rater. Mais si l'on dramatise cette petite différence, que l'on creuse ce "presque" et cet "à peu près", nous pouvons sans doute avancer dans l'effort de distinction. En effet, on voit bien que dans la tension stérile, il est bien plus pertinent de parler de la crainte de mal faire, et plus précisément, de peur de se louper, de s'exposer aux quolibets, de s'enfoncer dans une honte avilissante, de décevoir ceux qui attendent beaucoup de nous ; le négatif est plus fort que le positif ; autrement dit, c'est la vision de l'échec possible plus que la perspective heureuse d'être acclamé, ou de réussir l'exercice que l'on s'est imposé qui domine. 

Il y a, dans la tension stérile, une angoisse de la honte qui pourrait s'abattre sur nous ; et toute la préparation de ces hommes terrorisés par le regard des autres consiste à chercher à ne pas décevoir son auditoire. La crainte de la honte amène déjà la honte ; lorsqu'elle est redoutée, elle ne manquera point de venir ; se laisser aller à la peur de la honte, c'est l'appeler d'une voix forte. Leur erreur est ne pas assez songer au travail lui-même, et de se focaliser sur les effets supposés du résultat, figeant leur mouvement. Il est fréquent de pouvoir facilement apprendre par coeur un poème, savoir parfaitement le réciter seul, et ne pas du tout pouvoir le faire en public ; c'est que l'attention n'est pas fixée sur le poème et sur son articulation, mais sur le regard des autres. Rousseau est un timide ; là est la source de tous ses maux. Voltaire, lui, est sûr de lui ; il ne s'emmêle pas dans des craintes inutiles ; il ne pense point à penser, il ne pense point à faire de l'esprit, mais il pense, mais il fait de l'esprit.   

Lorsqu'on regarde les hommes éloquents, ce qui frappe, c'est la confiance qui émane de tout leur être ; on dirait qu'ils ne doutent pas, et c'est ce qui apporte la persuasion chez l'auditeur : le fameux discours de Bayeux du Général de Gaulle, que nous avons la chance de pouvoir visionner à notre guise, en est un exemple remarquable. Plus encore, Henri Guillemin, ce conteur indépassable, donne l'idée de l'homme éloquent, ayant beaucoup travaillé, mais sans crainte aucune, allant triomphalement, non sans quelques moments d'improvisation, vers l'objectif qu'il s'était fixé. Mais quand diable viendra l'Henri Guillemin de la philosophie ?

Il y a une tension bénéfique qui va de pair avec une grande confiance en soi-même, confiance n'allant jamais jusqu'à la présomption ; cette confiance au moment du discours est indispensable pour l'orateur, car c'est cette confiance qui lui fait songer à l'essentiel, c'est-à-dire au mouvement de son discours, au lieu de misérablement se perdre, comme les timides, dans un abîme d'angoisses, de faux-problèmes, de troubles paralysants. Au moment venu, allons, allons, et ne pensons point ; allons allègrement, réunissant en un point toutes les forces accumulées.

21 avril 2012

CXCVIII

La sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel.

– Pierre Louÿs

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L'épanouissement d'un homme est un processus vivant, et, par conséquent, l'on ne saurait isoler abstraitement certaines parties de son développement sans heurter sa réalité profonde. Autrement dit, pour espérer réellement comprendre un être, compréhension idéale que nous poursuivons toujours sans jamais pouvoir tout à fait l'atteindre, nous devons le prendre dans sa totalité, sans omettre aucun aspect de lui-même. Les histoires du corps d'un individu paraissent sans importance, mais assurément elles révèlent plus le profondeur cachée d'un homme que bien des détails abstraits de doctrine ; et c'est à Nietzsche que nous devons cette découverte, qui sut si bien exploiter les anecdotes dont il disposait de certains philosophes, tel Schopenhauer, pour aboutir à des conclusions intéressantes. Une oeuvre, qu'elle soit artistique ou philosophique, est non seulement une réussite dans son genre, mais également un témoignage sur la vie : pour saisir toute la portée de ce témoignage, il nous faut essayer d'atteindre l'être qui a déposé ce témoignage, être qui n'est pas un pur esprit, mais qui est également un corps, ayant ses irréductibles spécificités.

Pour cette raison, le rapport d'un être à la sensualité ne doit pas être négligé. La manière avec laquelle un écrivain appréhende la sexualité n'est point un vain détail destiné à remplir les biographies. Le premier exemple qui me vient, et il est éloquent, est celui de Jean-Jacques : qui ne voit pas que des pans entiers de sa philosophie dépendent de ses premières expériences amoureuses ainsi que du souvenir intarissable que laissa en lui sa relation avec Mme de Warens ? Par ce biais, ainsi que par mille autres, on comprend pourquoi Rousseau ne pouvait être Nietzsche, dont le pathétique néant de sa sexualité s'avère fort instructif sur sa philosophie et sur sa manière d'appréhender le monde tout entier. Et comment ne pas songer à l'auteur de cette citation, lui, l'un des plus grands amoureux du corps féminin de la littérature, dont les expériences innombrables ont inspiré toutes ses oeuvres sans exceptions, des plus poétiques aux plus pornographiques ? Si nous savions comment baisait Platon, notre regard sur sa philosophie en serait profondément altéré, je n'en doute point ; mais, sur ce sujet, nous devons nous contenter de plaisantes et fantasques rêveries.

3 mars 2012

CXLIX

 Il est tout aussi agréable d'écouter la musique qu'il est déplaisant d'en entendre parler. 

– Lichtenberg

Boulez25oct2004

Faire des discours au sujet d'une activité quelconque au lieu de la pratiquer est toujours un pis-aller, mais il en va encore autrement pour la musique, art de l'ineffable, qui fait paraître risible tous les mots déversés pour tenter de la décrire ; en parler, c'est inévitablement manquer l'essentiel, nous ne pouvons, par ce biais, que saisir les contours, l'extériorité de la musque ; c'est que le monde des sons et le monde de la parole diffèrent radicalement, il y a là une irréductible différence de nature. Il n'est point vrai que les mots peuvent recouvrir, par leur puissance, toute la sphère de la sensibilité ; comme le langage, du fait de sa finalité, n'exprime que ce qui est commun, il est incapable de saisir la singularité profonde ; avec les mots, l'intérieur nous échappe toujours, et il n'y a que les artistes qui, éventuellement, quoique toujours imparfaitement, peuvent parvenir à une telle adéquation entre la sensibilité singulière et l'expression commune. Or, plus encore que la poésie, la peinture, la sculpture, ou le cinéma, la musique est un art où la sensibilité a la suprématie sur l'entendement ; plus que dans les autres arts, il s'agit, avec la musique, de se laisser porter par son mouvement enchanteur. Justement, les mots ont, par définition, vocation à immobiliser, et le mouvement ne s'immobilse qu'en perdant son charme propre. Pour persuader quelqu'un de la beauté d'une musique, il ne faut point discourir, mais faire écouter ; c'est dans le silence que s'apprécie les notes, et non dans le brouhaha du logos. La musique est l'art alogique par excellence. L'expert, comme il y en a tellement, qui est capable de dire tout ce qui a à dire à propos d'une nocturne de Chopin, en spécifiant le plus précisément possible ce qui fait la spécificité, dans sa structure et son style, un tel morceau, manque forcément l'essentiel tant qu'il  fait pas taire son savoir superflu pour faire parler l'oeuvre elle-même ; ce qui, par ailleurs, n'empêche pas qu'on puisse élaborer une science de la musique, mais le contenu de cette science sera, me semble t-il, toujours décevant par rapport à la réalité concrète de l'objet qu'elle prétend rationnellement embrasser dans un système. L'expérience montre qu'il est plus intéressant et agréable d'assister une conférence au sujet d'un auteur que nous aimons qu'au sujet d'un compositeur que nous aimons ; car enfin, qu'y a t-il de plus frustrant que d'entendre parler pendant des heures de Mozart sans l'écouter ? Notre avantage, à nous, modernes, est que lorsque nous lisons un livre traitant d'un compositeur, nous pouvons accompagner le discours rationnel avec l'expérience concrète de la musique ; je ne crois pas que j'aurais tant de plaisir à lire La vie de Rossini de Stendhal, en essayant vainement d'imaginer la beauté des arias du Barbier de Séville, si je ne pouvais pas avoir la jouissance d'entendre la musique. Lorsque Proust parle, si génialement, de la sonate de Vinteuil, il ne sert pas l'art musical, mais l'art de la prose. Les drôles de titres que les Français se plaisent à donner à leurs morceaux ne sont qu'amusants et ne représentent rien, ou bien il faudra m'expliquer le rapport entre l'Anguille ou La linotte effarouchée et la musique correspondant à ces étranges titres de Couperin. 

L'idée où je voulais en venir, et à laquelle je ne suis pas vraiment venu, est que l'on peut très bien savoir parler de musique, comme Boulez, et être incapable de bien en faire, comme Boulez.

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