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Scolies
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3 avril 2012

CLXXX

Toute l'amertume de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. 

– Flaubert

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C'est l'histoire rigolote et émouvante de quatre philosophes français. Ils sont jeunes, ils aiment la vie, ils sont alsaciens, ce qui revient à dire qu'ils aiment autant les tartes flambées que les concepts philosophiques qu'ils fréquentent au quotidien ; pour eux, les oignons et les lardons comptent autant que l'être et la ressemblance ou que les concepts purs de l'entendement, et ils ne voient pas pourquoi la rigoureuse critique des paralogismes de la psychologie transcendantale serait contradictoire avec une joyeuse boustifaille en agréable compagnie. Un beau jour, le Gargantu'flams leur tombe dessus ; excités par ce délicieux mélange entre le bon vieux Rabelais et la divine spécialité alsacienne, ressentant au fond d'eux même l'agôn des grecs anciens qu'ils vénèrent, ils ne peuvent s'empêcher de sauter sur l'occasion, former une équipe de lurons philosophiques, et tenter de se surpasser eux-mêmes. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté, lisent-ils dans Nietzsche ; pourquoi ne pas se surmonter grâce aux tartes flambées ? On est Übermensch comme on peut. 

Ils y vont, courageux, enthousiastes, conscients que les autres étudiants ont un gabarit plus imposants et que leur corps sont davantage exercés ; mais les philosophes ont l'esprit, et ont confiance en son pouvoir. Pour le coup, ils font fait bel et bien de la philosophique pratique : tous les grands concepts sont convoqués pour servir la noble cause. Ils se rappellent de Saint-Augustin, qui a tant insisté sur la nécessité d'avoir une volonté totale pour se convertir à Dieu, lequel était pour l'occasion transposé en tarte flambée ; ils s'efforcent de sentir au plus profond d'eux-mêmes leur Wille zur Flammenkuchen ; et ils songent à Spinoza exhortant les hommes à connaître ce que peut le corps, puisque les circonstances permettent de mesurer très concrètement la courbe de la puissance s'élevant rapidement puis progressivement s'abaissant, à mesure que leur estomac, bon gré mal gré, s'emplit et se bourre jusqu'à la satiété. Le dégoût monte, inexorablement, mais ils savent que les yeux des grands philosophes, Aristote, Descartes, et Jean Yanne pèsent sur eux ; ils ne veulent point les décevoir ; ils mangent et ils mangent, péniblement, se faisant violence à eux-mêmes à chaque mastication. Malgré la résistance du corps, ils les ont becté, les dix-neuf tartes flambées, et ξὺν ὅλῃ τῇ ψυχῇ, comme dirait Platon, de toute leur âme ! Le travail est fait, ils se sont noblement battus, ils sont aussi lourds que le style de Kant et de Hegel réunis, ce qui n'est pas peu dire, mais enfin, ils sont contents, ils ont survécu à l'épreuve.

Et ils sont partis, avec l'honneur, la bouche en feu, les lardons à la place des globules rouges, et l'estomac du diable pour essayer de digérer dignement les tartes flambées sauvagement dévorées.

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18 janvier 2012

CIV

Pour faire de vous la terrible merveille que vous êtes aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous êtes un secret et vous êtes un péché. On rêve de vous et l'on se damne pour vous. Vous inspirez le désir et la peur; la folie d'amour est entrée dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous incline à la piété. Vous avez bien raison d'aimer le christianisme. Il a décuplé votre puissance.

– Anatole France

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J'ai commencé par lire de l'Anatole France, et je crois avoir trouvé un écrivain et une oeuvre qui me donneront bien des moments de bonheur. Il est toujours émouvant de découvrir un auteur qui nous parle : nous jouissons à l'avance du plaisir qu'il nous donnera, nous formons librement une image de lui, nous rêvons du titre de ses oeuvres sans avoir la moindre idée de ce qu'elles contiennent. Attiré par le titre, justement, je me suis plongé dans Le jardin d'Épicure ; je trouve un ensemble de textes abordant des sujets divers, mais toujours traités avec esprit, avec une grâce qu'on ne retrouve plus aujourd'hui. Le plaisir de la lecture est semblable à celui que donne Voltaire, il appartient à la même race d'auteur ; ce sont ces écrivains là qui éveillent de subtiles pensées avec le privilège du style charmant ; et c'est en souriant que nous les lisons, non pas avec ce visage trop sérieux, pincé que nous prenons presque inévitablement lorsque nous lisons quelque austère et gauche philosophe allemand. On trouve son style désuet, dit-on ; quant à moi, je dis qu'il manque terriblement aujourd'hui de ces maîtres qui écrivent clairement, simplement, agréablement. 

On connaît les charmes de l'amour innocent. La sensualité pure, Aphrodite vénérée, la volupté sans culpabilité ont été sublimé dans l'oeuvre de Pierre Louÿs, qui est sans doute notre auteur le plus amoureusement attaché à cette ingénuité et à cette beauté naturelle du corps humain. La préface d'Aphrodite est un véritable cri contre l'austère puritanisme en même temps qu'un hymne à l'amour libre, à la nudité innocente. Les chansons de Bilitis nous font rêver de cette manière antique, opposée au christianisme, de considérer et de pratiquer l'amour. Assurément, il n'y a rien de plus beau et plus pur.

Il faut rendre justice au christianisme d'avoir fait apparaître une autre manière d'aimer, qui n'est pas moins voluptueuse, mais qui est plus perverse. Il est évident que ce n'est pas en posant des interdits que l'on supprime les désirs ; et faire de l'amour un péché n'a pas n'a jamais empêché les hommes de copuler joyeusement entre-eux. C'est la nature de cette joie qui est différente dans une morale qui condamne la chair. Le plaisir amoureux est plus complexe, moins simple, moins pur que lorsqu'il court en toute innocence ; la transgression de l'interdit et le charme du secret rendent la volupté amoureuse plus dangereuse, moins corporelle peut-être que psychologique. Dans l'amour innocent, l'essentiel est dans le contact des corps ; c'est un amour sensuel. Dans l'amour coupable, l'essentiel est plutôt dans le parcours symbolique qu'exécute l'amant ; amour plus difficile et moins évident, il exalte l'envie de conquête de l'homme, favorise l'éclosion des passions, et donne un rôle plus important à la femme. Cet amour, c'est un amour de joueur ; c'est un amour labyrinthique. Je comprends pourquoi l'on s'est tant plu dans ce jeu dangereux qui donne un bonheur d'aimer si particulier, si romanesque. Si les femmes et l'amour doivent beaucoup au christianisme, la littérature doit beaucoup à la complexité de la vie sociale et des moeurs ; et en ce moment j'ai une petite pensée admirative pour Laclos et le divin Marquis.

Nous n'aimons plus les voiles du secret, nous ne sommes plus fascinés par la volupté transgressive. Je hais la dictature actuelle de la transparence ; elle rend la vie moins excitante et moins enchantante. Les mystères de Lisbonne, de Raoul Ruiz, est un film qui rend nostalgique de cette manière de vivre et d'aimer. Où sont ces existences baroques, imprévisibles, composées de plusieurs branches invisibles ? Le déroulement de la vie est trop monotone sans ces tentations dominées par le charme de l'interdit, sans ces obstacles incessants qui viennent empêcher l'accomplissement immédiat de notre désir. La société de l'adultère secret me paraît préférable à la société du divorce transparent. La femme gagne à être mystérieuse. Je pense sans exagération que les femmes sont moins puissantes aujourd'hui que dans les siècles passées ; car une femme puissante est avant tout une femme charmante, telle la  Concepcion Perez de la Femme et le Pantin.

9 janvier 2012

XCV

L'historien n'est pas romancier du tout ; l'historien n'a point de jeunesse ; à chaque moment il nous dit ce qu'il sait.

Alain

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C'est pourquoi les livres des historiens sont presque toujours ennuyeux. Par historien, il faut entendre ici l'historien moderne, faisant de l'histoire critique, cherchant dans tout son ouvrage à justifier prudemment ses hypothèses, se pressant de détailler tous les petits événements opératoires qu'il a laborieusement façonné afin de faire fonctionner la mécanique de son livre, se moquant enfin de l'expression, qui devrait pourtant toujours être l'essentiel dans un livre. Ce ne sont pas les informations contenues dans un livre qui comptent, mais la manière avec laquelle ces informations sont exprimées. Les livres des historiens modernes sont plus rigoureux et documentés que ceux des anciens, mais l'Histoire de France de Michelet, malgré toutes ses inexactitudes, principalement dues à sa naïve idolâtrie pour le peuple, restera toujours à la fois plus instructive et plus plaisante à lire que tous les livres trop sérieux des historiens actuels. Je préfère le lyrisme un peu pompeux de Michelet à la prose rigide et insipide des historiens d'aujourd'hui. Fasciné par Napoléon, je m'étais procuré et j'avais lu, il y a quelques années, l'ouvrage de Jean Tulard sur le sujet : je m'étais forcé à le lire en entier, et je n'en ai à peu près rien retenu, si ce n'est l'impression d'ennui se dégageant de la lecture.

Le siècle de Louis XIV de Voltaire est un modèle du bon livre d'histoire. Comme la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, comme les Annales de Tacite, il s'agit avant tout d'un livre d'écrivain, c'est-à-dire un livre se démarquant par son expression singulière, universelle, et intemporelle. Si Voltaire fut un si grand écrivain, c'est parce qu'il sut n'être jamais ennuyeux en abordant des centaines de sujets guère attrayants par eux-même ; il fut l'inverse de l'historien moderne dont les livres tombent des mains de tant de personnes ayant une authentique bonne volonté de s'instruire sur un moment précis du passé. Les détails de l'histoire, exprimés platement, sont des maigres parcelles de vérité d'un ordre faible ; l'ordre supérieur de la vérité s'accompagne nécessairement d'une expression elle-même supérieure, car ce qui importe au plus haut degré dans l'événement historique, c'est précisément sa dimension non-historique, sa dimension intemporelle, éternelle. À travers l'événement historique, nous voulons voir une vérité universelle et intemporelle de l'être humain rayonner dans un décor singulier et temporel ; l'histoire pure, le passé pour le passé, sans introduction d'un sens permettant de donner de la valeur au contenu du passé, n'intéresse que les collectionneurs de faits.

Tout ce que j'écris ici s'éclaire par cet extrait du début du Siècle de Louis XIV : « Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici, plus que dans le tableau des siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit. On ne s'attachera, dans cette histoire, qu'à ce qui mérite l'attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, à ce qui peut servir d'instruction, et conseiller l'amour de la vertu, des arts, et de la patrie. »

Plus je lis Voltaire, et plus je rêve d'un Voltaire du XXIème siècle.

5 janvier 2012

XCI

L'homme qui se plaint de sa condition humaine et qui accuse la nature est un homme qui commence à mourir et même qui souhaite mourir.

Alain

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Les plaintes nuisent à la vie. Les jérémiades sont nuisibles à tout le monde, pour le tchandala qui geint, et pour les autres qui doivent supporter les pathétiques lamentations du faible. Se plaindre de son sort, c'est indiquer à un destin imaginaire que l'on abdique, c'est laisser déchoir sa volonté, et surtout, c'est répandre parmi ses semblables une sorte de virus contagieux et peu combattu qui fait abaisser la puissance. N'écoutons pas les chrétiens : la compassion et la pitié ne sont pas des vertus, ce sont des mécanismes qui se déroulent malgré nous et qu'il faut s'efforcer d'éviter. Compatir, c'est souffrir avec ; c'est accepter la souffrance de l'autre, l'intégrer à soi, comme s'il était utile de la multiplier ! Il faut le dire toujours : aucune concession à l'égard de la tristesse, ne jamais laisser quelqu'un penser qu'elle puisse avoir une quelconque fécondité, une quelconque vertu, une quelconque beauté. Sur ce point, plus que sur n'importe quel autre, il faut se montrer intransigeant ; accorder ce point, c'est déjà ouvrir la porte au pessimisme. Quant aux signes de compassion, c'est tout à fait autre chose : la politesse exige dans certaines circonstances de montrer que nous ne sommes pas indifférents à la souffrance de l'autre, lui assurer que nous comprenons son affliction ; mais ces gestes et ces paroles sont du théâtre, et celui qui joue ne souffre pas.

Néanmoins, il y a une bonne façon de consoler, véritablement et autrement qu'avec un masque triste ; c'est en exprimant sa propre force. Non pas fanfaronnade et vanité, cela va de soi ; mais transmission d'énergie et expression de puissance réjouissante. La tristesse et la joie sont à égalité : l'un et l'autre se transmettent ; et si la vue d'un homme triste tend à attrister, un homme naturellement joyeux transmet sa joie. Il est malsain d'encourager le malheureux dans sa plainte ; c'est l'enfoncer encore davantage dans sa tristesse, car même si, en faisant ainsi, nous lui donnons une petite satisfaction d'amour-propre, nous affaiblissons également sa volonté ; la passivité l'étreint peu à peu, il ne songe même plus à se relever par lui-même. Les larves sont trop persuasives et nombreuses pour que, par faiblesse, nous les aidions à ramper et à se reproduire. Au contraire, il est sain d'encourager le malheureux en lui faisant voir notre propre bonheur ; s'il n'a pas une mauvaise nature, il se réjouira de cette vision, préférera les exhortations toniques aux lamentations partagées, et, voyant notre sourire, il sourira un peu, lui aussi. Tout cela se trouve dans Spinoza et dans Alain. D'ailleurs, si les Propos sur le bonheur d'Alain sont aussi efficaces, c'est sans doute du fait qu'il n'y a pas un seul moment où il donne raison à notre tristesse ; il oblige le lecteur à s'en prendre à lui, et non à sa nature ou ou au destin ; et, ce qui fait que les aliniens sont plus heureux que les nietzschéens, c'est que l'on sent, dans la prose elle-même, la puissance sereine d'Alain qui contraste tellement avec l'emphatique et trop enthousiasmante poésie de Nietzsche. Les faux sourires se remarquent, même dans l'écriture ; et les grands enthousiasmes finissent toujours dans la déception.

Quant aux éternels malheureux qui sont jaloux de notre bonheur, laissons les pleurnicher.

5 décembre 2011

LX

La mort enlève tout sérieux à la vie.

Paul Valéry

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Phénomène toujours étonnant : presque chaque proposition peut être retournée selon l'état d'esprit de celui qui l'énonce. Aussi, chacun doit trouver ou former les propositions qui lui correspondent, un peu comme chacun doit trouver chaussure à son pied ; et il y presque autant de variétés de philosophies que de tailles de chaussure.

Car certains pourraient tout aussi bien dire : « La mort fait tout le sérieux de la vie ». Ceux-là, considérant le temps limité qui leur reste à vivre, imaginant leur mort prochaine et inexorable, se mettent à regarder l'existence avec gravité : puisque notre temps est compté, pensent-ils, que nous ne pourrons pas refaire nos actions, que la seconde chance ne nous est pas permise, il faut que nous fassions le travail de la vie sérieusement ! Leur sentiment est exactement l'inverse de celui de l'insouciance ; tout leur paraît gravement important, demandant une concentration optimale ; rien ne leur semble négligeable, et, perfectionnistes de l'existence, ils essayeront (vainement) d'accomplir au mieux leurs tâches, comme si elles avaient été dictées par je ne sais quel ange mélancolique aux sourcils sévères. Ils sentent en eux une urgence, une panique et comme des devoirs moraux à accomplir ; ils se fantasment une destinée et se construisent un sens artificiel et pesant, à la fois signification et direction, pour justifier leur existence. Ces hommes là ont une tendance naturelle à l'esprit de sérieux et à l'angoisse ; la vanité les effraie et entrave leur jouissance spontanée du présent ; la pensée de la destruction future non seulement de leur propre être, mais de toutes choses, les fait prendre la vie au tragique ; ils parlent d'être-pour-la-mort ; ils avancent d'un pas lourd et solennel, et se construisent, parfois quelque peu paniqués, une existence qui peut d'ailleurs n'être pas dénué de grandeur. La mort et la vanité font d'eux des chameaux portant laborieusement leurs fardeaux dans le désert, fardeaux d'autant plus lourds qu'ils savent que tout sera bientôt jeté et englouti dans le sable du devenir. Si tout était éternel et immobile, si la vie ne consistait pas dans cet écoulement permanent qui fait naître et qui fait mourir, si, en somme, ils étaient persuadés de la pérennité de leur être et de leurs actions, alors peut-être que, moins pressés, ils prendraient la vie plus tranquillement, qu'ils mettraient à demain leurs devoirs insipides, et qu'ils s'appliqueraient à vivre allègrement, insouciants, heureux de vivre tout simplement, et maintenant.

À l'inverse, il est des hommes insouciants par nature, n'ayant d'emblée guère envie de prendre la vie au sérieux, et pour qui la mort, en réduisant à néant tout compte éventuel à rendre, en rendant ridicule toute prétention humaine, apparaît presque comme une bénédiction, un deus ex machina inattendu venant bagatelliser l'existence ! S'il y avait une vie après la mort, si nous devions tous rendre compte de nos actes devant un tribunal austère, si la vie sur terre n'était qu'une longue propédeutique à la vie éternelle dans un paradis quelconque, si, en somme, la vie avait un sens, une finalité, alors ces hommes là seraient bien enquiquinés ; ils tireraient la tronche et traîneraient le pas pour accomplir leur devoir ; ils seraient les mauvais élèves de la perfection divine, trop lents et trop rêveurs pour être d'efficaces sujets. Mais, heureusement pour eux, il n'y a pas de vie après la mort, le terminus ad quem renvoie au terminus ad quo, le réel est idiot, la destinée finale n'est qu'un mythe, et ces hommes savent pertinemment qu'à la fin de l'étrange l'histoire, tout le monde l'a bien profondément dans le cul ! Pfouit ! La débâcle est œcuménique ! Fin inéluctable et néant pour tous !... Et ça pour tous les devoirs, toutes les tâches, toutes les œuvres, tous les monuments, toutes les constructions du monde, les plus stupides, les plus ridicules, comme les plus intelligentes et les plus grandes ; nulle exception et nulle hiérarchie ; la vanité bagatellise tout équitablement ; vanité des vanités, principe de vie de l'insouciant, légitimation de sa manière d'être : avec la vanité pour lui, l'homme frivole mène une vie irréfutable ; il se moque tous les jours du sérieux, et s'il l'est parfois un peu, sérieux, c'est pour accomplir comme il se doit les activités frivoles : son sérieux, c'est sa concentration rigoureuse dans le jeu de l'existence dont il aime les contraintes stimulantes. Comme l'existence de l'homme sérieux ressemble à un opéra raté de Wagner, la vie du folâtre insouciant ressemble à un opera buffa de Rossini avec des paroles mieux écrites. L'esprit toujours moquant, son ironie n'épargne rien ni personne, et surtout pas lui-même ; il aime se battre joyeusement avec ses confrères humains ; et ce qu'il préfère par-dessus tout, ce sont les piques en tout genre, car il voit dans la vivacité imprévisible et créatrice le caractère même de la vie : il est une mélodie énergique et pétillante se foutant de tout et allant de l'avant que seule arrête la mort, auquel il ne pense jamais, si ce n'est pour se rappeler que tout est bagatelle et poursuite du chant.

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14 avril 2012

CXCI

L'entêtement pour l'astrologie est une orgueilleuse extravagance. Nous croyons que nos actions sont assez importantes pour mériter d'être écrites dans le grand-livre du Ciel. Et il n'y a pas jusqu'au plus misérable artisan qui ne croie que les corps immenses et lumineux qui roulent sur sa tête ne sont faits que pour annoncer à l'Univers l'heure où il sortira de sa boutique.

– Montesquieu

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La pensée théologique règne. Il semblait raisonnable de penser que les ancestrales superstitions se dissiperaient petit à petit avec le progrès de la science positive ; il n'en fut rien. Nous ne pouvons plus être aussi optimistes qu'au temps où l'on découvrait les vertus de la science et où l'on commençait à peine à propager nos connaissances ; désormais, nous sommes contraints de penser que la superstition régnera probablement toujours sur les hommes. La célèbre loi des trois états d'Auguste Comte est pertinente, mais nous aurions tort de la généraliser outre mesure, et de rêver que tous les hommes atteindront l'état positif, et ce d'autant plus que l'esprit scientifique se mêle admirablement bien à la superstition et à toutes les formes de la pensée théologiques ; un scientifique n'est que rarement exempt de pensée magique ; et Spinoza avait compris que les idées fausses s'enchaînaient avec autant de nécessité que les idées vraies. L'astrologie règne donc aujourd'hui comme hier, et les charlatans dominent les faibles d'esprit avec toujours autant d'aise qu'auparavant. La folie de voir son destin dans les astres, au mépris de toute forme de rationalité, est toujours à la mode, et les magazines et les radios ne se gênent pas pour exploiter à leur guise la naïveté des hommes. 

Montesquieu insiste sur un point trop peu mis en valeur : le risible orgueil qu'il y a dans la croyance en une influence des astres sur la vie des hommes. Mais il ne s'agit pas d'une spécificité de l'astrologie ; que l'on s'amuse à regarder attentivement la pensée théologique, sous ses formes les plus variées, et toujours, derrière toutes ces aberrations, l'on trouvera l'orgueil de l'homme. Il croit sincèrement que tout tourne autour de lui, astres, dieux, et la nature elle-même. Ils imaginent des créatures divines, à la puissance sans bornes, qui passeraient leur temps à regarder les hommes, et à se sentir offensé par leurs actions. Des êtres supérieurs, sans doute, auraient bien autre chose à foutre que de contempler le tumulte répétitif des hommes en se sentant affecté par les gestes les plus insignifiants des hommes ; et c'est bien là de l'orgueil. La croyance même en une destinée est signe d'orgueil ; c'est croire que l'univers se soucie de nous, que quelqu'un ordonnerait le cours de notre petite vie misérable.

On pourrait réfuter toutes les extravagances des superstitieux en rendant manifeste le péché d'orgueil à l'origine de tous ces systèmes de sottises. Par ce procédé, les religions n'en sortiraient pas tout à fait indemnes ; mais la vraie religion n'a point tant d'orgueil. 

2 juillet 2012

CCLXX

Même parmi les bêtes brutes, on dit que quelques-unes ont de la prudence : ce sont celles qui, pour leur propre vie, paraissent avoir une certaine capacité de prévision.

– Aristote

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En revanche, certains rares individus, pourtant rattachés à l'espèce humaine, semblent entièrement dépourvus de cette vertu de prudence, de φρόνησις si chère à Aristote. En effet, qui n'a déjà vu, au cours de sa vie, de ces hommes sauvages, qu'on appelle fous, et qui, téméraires, soumis à leurs pulsions et à leur présent, négligent toute pensée de l'avenir en se lançant, aveugles, vers des actions inconsidérées et nuisibles à long terme ? J'ai rencontré un exemplaire de cette sorte malheureuse d'être humain il y a peu, et je crois que je m'en souviendrai pendant longtemps ; je ne pourrais point aisément oublier une accumulation aussi catastrophique de tous les défauts qui peuvent se réunir en une seule entité vivante. Les monstres sont plutôt à trouver parmi ces hommes là que parmi les hommes souffrant de disgrâces physiques ; et moi-même j'aurais préféré mille fois rencontré je ne sais quel monstre à face hideuse plutôt que ce nabot dont la conscience morale est demeurée à l'état de chantier en construction et qui m'a fait presque désespérer de la nature humaine, du moins pendant ces quelques jours où j'ai dû enduré sa présence intempestive. Je pense avoir mieux compris la conscience morale de Rousseau en voyant un être qui semblait n'en être définitivement pas pourvu plutôt qu'en me représentant, de façon trop abstraite, un instinct divin providentiellement incorporé en tous les êtres humains. Voilà donc un monstre soudain embarqué dans ma vie, qui s'inscruste grossièrement en mon existence de nature plutôt xénophobe, et qui provoque mille enquiquinements fort variés en écoutant systématiquement et immédiatement ses instincts abjects, lui faisant se servir sans gêne dans mes bouteilles et dans mes paquets de gitanes, brisant ainsi toutes les règles de politesse qui fondent la vie en commun et la civilisation tout entière. Il n'y a rien de plus intolérable que ces contempteurs de la politesse qui abusent de la courtoisie des autres pour satisfaire leurs misérables penchants. Que faire de ces monstres là, nuisibles à tous, et qui ne peuvent de toute évidence pas être rétablis dans le droit chemin, ni même dans un chemin quelconque ? Il risque de ne pas y avoir de réponse satisfaisante. 


12 juin 2012

CCL

Il y a des cerveaux de trois sortes, les uns qui entendent les choses d'eux-mêmes, les autres quand elles leurs sont enseignées, les troisièmes qui, ni par soi-même ni par l'enseignement d'autrui, ne veulent rien comprendre.

– Machiavel

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Le vieux rêve républicain du triomphe définitif du savoir sur l'ignorance est à peu près terminé : nous disons vouloir combattre l'ignorance, non l'éradiquer ; et c'est l'expérience, juge sans indulgence, qui a mis un terme à l'utopie d'une société dans laquelle aucun citoyen ne serait superstitieux et inculte. L'échec était prévisible ; car, pour réussir, il n'eût point fallu se contenter de concevoir toutes les mesures possibles pour développer l'enseignement gratuit pour tous, il eût encore fallu, ce qui est impossible, faire en sorte que tous les citoyens désirent assimiler des connaissances et comprendre rationnellement le monde. Pour apprendre, il faut vouloir apprendre. L'école peut forcer l'élève a avoir de la discipline et à assimiler un certain nombre de savoirs élémentaires, tels que l'écriture, le calcul, ou la lecture ; mais jamais elle ne pourra forcer un homme à aller plus loin dans sa recherche de connaissance, à lui faire aimer la littérature, à lui faire apprécier les mathématiques, à lui donner envie de découvrir la philosophie. Si un élève se moque de ce que peut bien être l'ADN, ne voit aucun intérêt à savoir les planètes qui composent le système solaire, et trouve ridicule d'être ému par un quatuor de Beethoven, le professeur est presque sans recours pour inverser la mauvaise tendance de l'élève ; et la séduction d'un homme, aussi doué soit-il, suffit rarement à ouvrir les yeux d'un homme borné. Il y a ainsi un nombre considérable de cas qu'on ne peut sauver de l'ignorance, car ils se précipitent, de leur plein gré, dans le mépris du savoir, voire dans une glorification de l'incompréhension. Ce qui n'est d'ailleurs pas si dramatique, car si l'on peut assurément mieux vivre en étant savant, on peut également mener une existence tout à fait correcte lorsqu'on est ignard, pourvu que l'on sache allier un bon tempérament avec un goût pour des activités qui mettent le corps en action. Enfin, c'est une grande question, mille fois posée, que de savoir pourquoi les savants sont si rarement sages ; et j'ai ma petite idée là-dessus.

19 mai 2012

CCXXVI

Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. 

– Pascal

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La raison est impuissante dans ces situations là, mais ce qu'on oublie presque toujours de dire, c'est que ce n'est certainement pas là son rôle. Les contempteurs de la raison ont beau jeu d'accuser la raison de manquer des vertus qu'elle n'a jamais prétendu posséder. Tout se passe comme si l'on voulait prendre la raison comme une faculté magique dont la capacité à engendrer certaines pensées pouvait suffir à dissiper tous les maux causés par notre capricieuse imagination. Mais ce n'est point la raison qui guérit des troubles de l'imagination, mais l'action, et tous ceux qui sont régulièrement confrontés au problème de la peur imaginaire le savent très bien. Pour surmonter la peur de couler, il est évidemment absurde de raisonner sur cette peur, de démontrer par mille raisonnement variés que cette peur n'est pas fondée, ou de se répéter les théories permettant de comprendre en quoi consiste la nage ; non, il faut faire taire la raison comme l'imagination, et se jeter à l'eau. Le comédien souffrant du trac se guérit en jouant et en cessant d'entretenir sa peur par la pensée. Pour se guérir du vertige, il faut monter l'échelle, mettre en mouvement ses membres, et s'élever sans y penser. Les impuissants ne bandent pas parce qu'ils pensent trop ; ils ne parviennent pas à suffisamment se laisser aller à leurs instincts ; ils sont trop préocuppés par le doute de soi-même ou la contemplation de l'amour sacré pour s'abandonner à leurs pulsions. L'élève craignant la page blanche est guérit lorsqu'il se force à écrire une première phrase, même médiocre : la stérile attente de l'inspiration est un mal imaginaire, comme tant d'autres, et comme tant d'autres, il se guérit par l'action. Il n'y a peut-être aucun mal imaginaire qui ne résiste au pouvoir de l'action. À l'amoureux transi qui souffre de l'indifférence de l'aimé, je lui recommande l'action, quelle qu'elle soit ; car en agissant, il avancera, et sera obligé d'arrêter de ressasser les mêmes mauvaises pensées. Aussi, l'on a pas tort de recommander aux mélancoliques de pratiquer un sport quelconque, et d'acculer les peureux, avec peut-être un peu de violence, afin de les pousser à l'action. Et le plus grand philosophe du monde n'aura point peur sur sa planche en bois, car il aura su faire taire sa raison au moment opportun pour laisser agir son corps, libre de toute pensée superflue. La force de la raison est de savoir s'éclipser lorsque les circonstances l'exigent. Qui raisonne bien ne raisonne pas toujours.

20 mai 2012

CCXXVII

Outre l’avenir métaphysique (dont je me fous parce que je ne puis croire que notre corps de boue et de merde dont les instincts sont plus bas que ceux du pourceau et du morpion renferme quelque chose de pur et d’immatériel quand tout ce qui l’entour est si impur et si ignoble), outre cet avenir-là il y a l’avenir de la vie.

– Flaubert

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Voilà le Flaubert que je vénère, non le Flaubert appliqué, laborieux, se torturant corps et âme par idolâtrie pour la perfection de l'Art, mais le Flaubert fougueux, terrible et grossier jusqu'au sublime. Ce Flaubert là vit, et ne le cache pas ; il le clame, il le gueule, sous la forme d'un cynisme sauvage et d'un humour diabolique. J'entends le cri, et le prends dans tout son sens, qui est large : outre l'avenir métaphysique, il y a l'avenir de la vie. Autrement dit, ne nous laissons pas assaillir par de vains questionnements qui dépassent notre présent et notre portée ; ne nous obstinons pas à chercher de stupides tracas en pensant à notre mort future, ni en imaginant mille théories tordues assurant l'éternité à notre ego égoïste ; au contraire, jetons au large ces pompeuses pensées, et jouissons franchement de rappeler notre nature matérielle, impure, périssable. La pensée de la vanité nous ramène à la réalité. L'expression de la vanité est violente chez Flaubert ; c'est qu'il avait une âme romantique qui lui a fait naître d'immenses rêveries,  comme en témoignent ces admirables textes de jeunesse. Un si enthousiaste empressement vers les hauteurs devait aboutir à ce cynique retour à la terre. Il est agréable, après tout, de se faire réveiller par un Flaubert lançant ses sales descriptions de l'humanité ; là, en sa correspondance, elle viennent plus directement à nous que dans ses romans ; elle sautent à nos coeurs. Cet impétueux rabaissement de l'homme cache son élévation. Il faut parfois abaisser pour mieux vanter. Chez Flaubert, c'est par l'Art que le réhaussement se fait, après la chute grotesque : Homais, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet, ces héros et héraults de la bêtise, sont sublimés par la force du génie, sans quoi ils seraient intolérables, même en papier.

30 avril 2012

CCVII

Telle que tu naquis dans la lumière hellène

Tu soulèves la mer, tu rougis l'églantier,

L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine

Et le sein d'une enfant te recueille en entier.

– Pierre Louÿs

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Le Mortel me nomme Aphrodite

Et plus rarement Astarté ;

Sensuel esprit cosmopolite,

Quintessence de la Beauté,

Figure de la Volupté,

Je suis la divine Vénus

Et je jouis d'un don sacré :

Je suis charmeuse de phallus !

 

J'ai une origine insolite

Cause de ma lubricité ;

Fruit d'une union composite

— De l'houleux océan mêlé

À la blanche écume damnée

Du dieu castré Uranus —

D'où vient mon art tant vénéré :

Je suis charmeuse de phallus !

 

De ma fusion interdite

Avec Mercure, messager,

Est né le tendre Hermaphrodite.

De doux baisers, j'ai embaumé

Adonis et j'ai engendré

Priape avec le dieu Bacchus,

Gage de virtuosité :

Je suis charmeuse de phallus !

 

Homme brûlant de volupté

Je peux, in naturalibus,

Très bien te faire éjaculer :

Je suis charmeuse de phallus !

 

12 avril 2012

CLXXXIX

Outre cela, quoique paresseux, j'étais laborieux cependant quand je voulais l'être, et ma paresse était moins celle d'un fainéant que celle d'un homme indépendant, qui n'aime à travailler qu'à son heure.

 – Jean-Jacques Rousseau

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Sentir que nos efforts ont leur fin en quelqu'un d'autre que nous-mêmes, ou, ce qui est pire, en une institution étrangère à nous, sorte de froid organisme sans vie qui s'impose à nous, alors que, conséquence non de l'égoïsme mais du naturel amour de soi, c'est toujours la vue de notre réalisation personnelle, de notre épanouissement propre que nous poursuivons en déployant notre énergie ; sentir cela, c'est s'immerger dans un marais sinistre qui entrave notre volonté, l'enlaidit, l'affaiblit, la corrompt. Quand un autre nous commande, et a fortiori si nous n'avons point d'affection pour celui qui veut nous diriger, nous ne sentons que la contrainte, et ne pouvons voir dans toute sa valeur le but de l'action ordonnée. 

L'homme est un animal difficile. Il peut être le plus travailleur des animaux, mais également le plus paresseux d'entre-eux ; c'est qu'il doit vouloir pour agir, qu'il ne peut se contenter d'écouter son instinct, et c'est pourquoi, à proprement parler, l'abeille ne travaille pas, n'est jamais fainéante, fait toujours ce qu'elle doit faire, sans passer par l'intermédiaire d'une volonté. L'homme qui ne sait pas vouloir ne fait rien ; il se laisse aller, passif, demi-humain, piteux. Et vouloir est chose difficile ; ce n'est point un art qu'on acquiert comme on apprend une langue ; c'est un apprentissage qu'il faut recommencer tous les jours. Vouloir est difficile, oui ; et non tant à cause des obstacles parsemés sur le chemin à accomplir, qu'à cause des conditions qui nous sont imposées, conditions étrangères à nous qui tendent à rendre l'objectif suivi étranger lui aussi. Et l'on ne se bat point pour ce qui nous est étranger. D'où l'on comprend que la grande qualité du pédagogue est d'imposer des contraintes qui peuvent être désirées par les élèves, ce qui est possible en leur faisant comprendre l'intérêt réel et personnel qu'ils auraient à respecter ces contraintes pourtant extérieures, et en s'efforçant de rendre attrayantes ces contraintes : le pédagogue réussi est un habile séducteur.

Il y a des hommes qui ont un instinct de liberté qui crie fort, si fort que les voix faiblardes du devoir extérieur viennent à peine jusqu'à eux ; ces amoureux passionnés de l'indépendance peinent à travailler sous les ordres d'un maître quel qu'il soit ; s'ils l'écoutent, s'ils suivent l'exigence d'un maître, celui-ci est admirable, ils ne veulent pas le décevoir, et encore s'étonnent-t-ils eux-mêmes du peu d'enthousiasme qu'ils ont lorsqu'ils s'efforcent de travailler pour un maître qu'ils estiment plus que tout. S'ils jugent mal et trop rapidement, ils se condamneront et se trouveront fainéants. Mais ce n'est point cela ; ils sont férus d'indépendance, voilà tout ; et la preuve est qu'ils sont bien plus laborieux lorsqu'ils ont du temps libre, lorsqu'ils n'ont pas à subir les contraintes des cours, et qu'ils peuvent jouir sans entrave aucune de la plaisante et sans doute exigente contrainte qu'ils se donnent eux-mêmes. Ils travaillent, oui ; mais autonomes, sans quoi l'ennui est trop fort, ils s'endorment devant ces absurdes contraintes extérieures qu'ils ne peuvent choisir et qu'ils prennent comme des barreaux de prison, trop visibles, trop exaspérantes. Sous l'influences des autres, ils traînent, ils peinent ; seuls, ils vont allègres, et vite, et bien. 

Le cas Jean-Jacques est le plus exemplaire, qui peinait clairement à faire ce qu'on exigeait de lui, alors que, animé par son seul désir, paisible et libre à l'Hermitage ou à Montmorency, il écrit des chefs-d'oeuvres. Mais non, ce n'est pas le meilleur exemple ; il fut songer aux Rêveries du promeneur solitaire, lorsque Jean-Jacques, absolument libéré du regard des autres, ne songeant qu'à lui-même, ne vivant que pour lui-même, écrit avec un bonheur d'écriture que l'on ne retrouve dans aucune autre de ses oeuvres, et difficilement chez d'autres écrivains. Pourtant, ces rêveries parfaites sont le fruit d'un travail, comme les deux discours ; mais c'est un mouvement spontané et heureux, un effort voulu par soi, et juste soi. L'effort libre est heureux.

30 mars 2012

CLXXVI

Les livres ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçavent choisir : Mais aucun bien sans peine : C'est un plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommoditez, et bien poisantes : L'ame s'y exerce, mais le corps, duquel je n'ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s'atterre et s'attriste. Je ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à eviter, en cette declinaison d'aage.

– Montaigne

Montaigne

C'est pourquoi il faut s'efforcer de lire en mouvement, en ne laissant pas son corps entièrement inactif, comme nous avons spontanément tendance à le faire lorsque nous nous adonnons à la lecture. Il y a de ces jours où nous restons toute la journée dans notre chambre pour lire, nous déplaçant de notre lit à notre fauteuil, de notre table à notre fauteuil, puis de notre fauteuil à notre lit ; le corps ne supporte pas longtemps une telle passivité, ce qui se remarque particulièrement dans le sommeil désagréable, et comme non mérité, dans lequel nous essayons de plonger, la nuit venue. Les forces du corps doivent être dépensées pour qu'elles ne se retournent pas contre nous-même, l'ennui du corps se reportant jusque dans notre âme ; l'inaction amollit le corps en même temps que l'âme. Souvent, lorsque nous sommes mous et faibles, nous le sommes tout entier ; c'est lorsque notre corps est en forme que notre esprit peut le mieux s'épanouir. Il n'y a rien de plus insupportable que ces examens de sept heures, où, collés misérablement à notre chaise et à notre bureau, notre pensée est assise comme notre corps, entravée comme lui par cette avilissante immobilité ; que ne puissions nous faire nos examens en marchant, ou au moins, comme Victor Hugo à Guernesey, écrire debout !

Rousseau ne pouvait pas méditer sans marcher ; si son pied est arrêté, son cerveau s'arrête de même. Nietzsche, grand péripatéticien, n'aurait pas pu écrire une telle oeuvre s'il était toujours resté couché dans son lit, comme sa mauvaise santé perpétuelle l'incitait à le faire. Sans même sortir à l'extérieur, nous pouvons lire en marchant dans notre chambre, de préférence à voix haute, même si nous nous lassons rapidement de cette fausse promenade sans surprise. Les livres audios, belle invention, permettent de progresser dans un livre en marchant dans la rue. Néanmoins, le meilleur est sans doute de ne lire que modérément, pas plus de quatre ou cinq heures au total, afin de pouvoir se consacrer, le reste de la journée, à des activités plus corporelles et demandant davantage d'efforts physiques, ne serait-ce que la simple promenade libre, activité divine où les pensées s'articulent avec un bonheur que nous n'avons jamais étant assis.

8 avril 2012

CLXXXV

Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs.

– Cioran

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La contemplation quotidienne de la cathédrale de Strasbourg et de ses alentours révèle que la caustique petite phrase de Cioran n'a rien d'exagéré et qu'elle est même plutôt un euphémisme. Si l'on recherche le sacré ou le sublime en espérant se faire écraser par la beauté démesurée de la cathédrale, l'on sera bien déçu, à moins d'y aller très tôt, dès l'aube, lorsque les camions bruyants ne sont pas encore là pour rompre le silence qu'impose un tel monument ; car c'est le tourisme, le festivisme, la modernité, la médiocrité qui règnent, jusque dans le lieu même. En effet, le touriste entrant dans la cathédrale a la chance de pouvoir bénéficier  de plusieurs écrans LCV qui lui indiquent je ne sais quel machin inutile, comme si la technique, et la technique la plus lumineuse, la plus utilitaire, la plus grossière, pouvait se mêler harmonieusement à la sainteté obscure, effrayante, mystérieuse de la cathédrale gothique. La contradiction sans espoir de synthèse entre ces deux éléments issus de deux mondes différents sauteraient aux yeux de n'importe qui de sensé ; mais le touriste a cette caractéristique de s'ébahir devant tout, d'accepter tout, sans jamais remuer la tête en signe d'opposition : il vient, il se sert, et s'en va content ; et l'on ne voit franchement plus très bien ce qui différencie une cathédrale sainte d'un gigantesque bordel spécialement réservé aux étrangers (avec une petite préférence pour les chintoks évidemment).

Je sais bien que les oeuvres n'ont définitivement plus de valeur cultuelle, que leur aura s'est entièrement dissipée, comme le dit un penseur de peu de valeur, et que nous ne nous prosternons plus devant les statues, comme le dit un autre penseur d'une autre volée ; mais voir, qu'outre cette déliquescence de la force de l'art, apparaît, sans honte aucune, les pires atrocités imaginables, voilà qui est douloureux et difficile à admettre. Je pense à toutes les boutiques de charlatans qui vendent des cigognes en peluche grotesques fabriquées en Chine et autres produits caricaturaux qui n'expriment rien d'autre que la bassesse dans laquelle la population mondiale plonge le visage content, mais aussi à ce fichu train ridicule faisant péniblement errer de mornes imbéciles à la gueule tristement ébahie un peu partout dans la ville. Beau symbole que ce train, si l'on y songe deux secondes ; car c'est un peu ça, la modernité festiviste, un train coloré empli de citoyens du monde souriant au monde du passé et brandissant à tout rompre leurs appareils divers avec un enthousiasme destructeur ; mais ce train là ne s'arrête jamais, même lorsque la nuit est tombée, et qu'il n'y a plus d'argent à piquer ; il s'élance sans cesse à partir de son propre mouvement à visage touristique, visage qui cligne de l'oeil, comme le dernier homme de Nietzsche croyant avoir découvert le bonheur. J'espère que je pourrai, avant de mourir, avoir le plaisir immense de voir ces monstruosités modernes détruites de plein gré ; beau rêve que Morphée ne m'a malheureusement jamais encore permis de réaliser dans une voluptueuse nuit de sommeil.

23 janvier 2012

CIX

Je vois dans les Mémoires de Tolstoï qu'à vingt ans il connaissait déjà les deux choses qui importent pour la formation de l'esprit. C'est-à-dire un emploi emploi du temps et un cahier. Les idées viendront ensuite, dit-il. L'action d'écrire me paraît la plus favorable de toutes pour régler nos folles pensées et leur donner consistance.

– Alain

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De telles phrases me rassurent et maintiennent ma résolution. Car quelque fois je doute, m'interroge, et me juge ; je vois répétitions, banalités, faiblesses ; vocation et direction, pour un moment, s'estompent. Ce genre d'interrogation sur son propre processus s'avère rapidement nuisible ; il faut s'arranger pour faire taire les questions castratrices. A vingt ans plus qu'à un autre âge, ce n'est pas le résultat qu'il faut considérer, mais le chemin, le processus, la formation, le mouvement en train de se faire ; regarder le résultat insatisfaisant, et bloquer ses yeux dessus, c'est s'entraver inutilement. Le regard le plus fécond est celui porté sur l'activité elle-même, indépendamment de ses résultats objectifs ; il faut parvenir à apprécier les forces à l'oeuvre, le bonheur du déploiement de ses forces, fussent-elles médiocres. L'enfant prend plaisir à tout essayer, à dessiner, a chanter, à construire ; il se moque bien de la qualité de ses productions ; il fait, il est heureux, il se forme. Et moi, je ne suis qu'un enfant.

Je conquiers l'innocence et l'insouciance nécessaire à la création libre. "Les idées viendront ensuite." Les idées, et la qualité de l'expresion aussi. Je me forme, et je prends le verbe former dans tous ses sens. Ni la lecture, ni les méditations ne suffisent à la formation de l'esprit ; ces activités là finissent presque toujours en des rêveries liquides et désordonnées dont on ne retient rien. Un mot, c'est solide ; les phrases figent la pensées, ils la rendent palpable et obligent à l'ordre et à la clarté ; enfin, scripta manent, nous pouvons jeter nos yeux vers les pensées passées, moins pour les évaluer que pour se comprendre soi même, c'est-à-dire saisir notre cheminement protrpre. Il nous faut regarder ce qu'il y a de beau, à savoir non pas les erreurs, les contradictions, les faiblesses, mais l'évolution créatrice à l'oeuvre en nous. Montaigne n'est pas immortel par ses idées, dont il jouait joyeusement, mais par la transcription de son mouvement de penséeL'exemple de Montaigne fait voir que le point de vue de la conscience, la méthode analytique, est tout aussi universelle et féconde que le point de vue habituel des philosophes, qui partent du tout, de la divinité, de l'ordre logique du monde, qui font des systèmes froids, et qui embrassent, comme une évidence indiscutable, la méthode synthétique. Mais l'esprit, ce n'est pas seulement la subjectivité et le particulier, c'est également l'objectivité et l'universel ; c'est pourquoi il y a grand profit à montrer la liaison des deux parts de l'esprit, et à insister sur la particularité du chemin qui mène à l'universel. L'esprit, c'est ce qui unit les hommes, et rien de ce qui est dans l'esprit n'est étranger à l'homme. Et l'écriture en prose est le moyen le plus abstrait, et donc le plus pur et le plus clair, d'élévation de l'esprit.

Ici se forme mon esprit. Je suis heureux d'avoir vingt ans, un cahier, et un emploi du temps.

17 janvier 2012

CIII

Le mariage est une science. Un homme ne peut pas se marier sans avoir étudié l'anatomie et disséqué une femme au moins.

– Honoré de Balzac

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Je veux rendre hommage au génie de Balzac. De Rabelais à Céline, la littérature française a connu beaucoup de génies quelque peu monstreux : ce sont des dingues qui ont su dompter leurs instincts puissants par les exigentes contraintes de l'art. Car enfin, si j'aime à dire que Saint-Simon ou Balzac sont des timbrés, ce n'est qu'une manière de parler ; du fait de la maîtrise supérieure de lui-même qu'il doit avoir et du fait de l'impératif d'ordre qui le domine plus que n'importe quel autre individu, l'artiste est l'inverse même du fou. L'écrivain impose au monde sa vision singulière en l'universalisant ; mais il y a des singularités plus extravagantes que d'autres ; il y a, dans certains individus, une force qui, en se déployant, donne l'apparence du démon. Et plus je lis Balzac, plus j'ai l'impression d'avoir affaire à une sorte de Méphistophélès effrayant de la littérature. J'ai trop fantasmé sur Balzac écrivant ; lorsque je regarde une image de lui, comme avec Schopenhauer, je suis envoûté.

Cette citation étrange est extraite de la Physiologie du mariage, l'ouvrage qui le fit devenir à la mode en 1829. Je crois que je n'ai jamais lu de livre aussi loufoque par l'extravagance contrôlée du style et de la pensée. L'ouvrage est divisé façon Descartes, en Méditations,  Je tiens à insérer un extrait de cette oeuvre proprement extraordinaire qui donne le ton et qui éclaire mon propos : "À travers les préoccupations du monde et de la vie, il y avait toujours en l'auteur une voix qui lui faisait les révélations les plus moqueuses au moment même où il examinait avec le plus de plaisir une femme dansant, souriant ou causant. De même que Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l'épouvantable assemblée du Broken de sinistres figures, de même l'auteur sentait un démon qui, au sein d'un bal, venait lui frapper familièrement sur l'épaule et lui dire "Vois-tu ce sourire enchanteur ? c'est un sourire de haine." Tantôt le démon se pavanait comme un capitan des anciennes comédies de Hardy. Il secouait la pourpre d'un manteau brodé et s'efforçait de remettre à neuf les vieux clinquants et les oripeaux de la gloire. Tantôt il poussait, à la manière de Rabelais, un rire large et franc, et traçait sur la muraille d'une rue un mot qui pouvait servir de pendant à celui de : "Trinque !" seul oracle obtenu de la dive bouteille. Souvent ce Trilby littéraire se laissait voir assis sur des monceaux de livres ; et, de ses doigts crochus, il indiquait malicieusement deux volumes jaunes, dont le titre flamboyait aux regards. Puis, quand il voyait l'auteur attentif, il épelait d'une voix aussi agaçante que les sons d'un harmonica : "Physiologie du Mariage !" 

Balzac est un grand et gras écrivain qui déplaît toujours par moments ; il n'est pas charmant ni particulièrement agréable à lire. Il est fréquent d'être un peu horrifié à la première lecture d'un Balzac ; son univers inimitable est l'antithèse de la poésie, il est le paradis du prosaïsme. Les surréalistes le détestaient ; j'en suis heureux. Je crois qu'il faut beaucoup lire Balzac pour l'apprécier : il est nécessaire d'avoir un temps d'adaptation, de s'habituer à la beauté si grasse de sa prose. Le génie de Balzac est souvent contesté ; je comprends bien pourquoi ; tout le monde ne peut goûter à une prose aussi incongrue, plantureuse indélicate. Mais tout cet amas de phrases grasses forme une totalité fertile : je ne m'étonne pas qu'Alain le classe parmi les meilleurs, et avoue avoir développé un nombre considérable de ses idées en le lisant. Les pensées charnues de Balzac sont propres à engendrer toutes sortes de pensées subtiles, et même – tout dépend de la nature du penseur en question – des pensées fines et délicates : on sait que Proust doit beaucoup à Balzac. Eugénie Grandet, par exemple, est un chef-d'oeuvre que l'homme aimant décortiquer les passions humaines ne cesse pas de revisiter inlassablement, plus riche en connaissance à chaque lecture. Il y a peu d'écrivains aussi instructifs que Balzac.

J'aime Balzac jusque dans ces divagations les plus tordues ; et il est l'un des écrivains qui me fait le plus rire. Séraphita, même si ce n'était sans doute pas l'effet voulu, m'a fait plus d'une fois éclaté de rire. Je me suis moqué des délires soi-disant rationnels de Louis Lambert. Il cite plusieurs fois, enthousiaste et exalté, la physiognomie de Lavater. J'aime les comparaisons absolument inimitables de Balzac : personne, pas même Homère, n'eut autant d'inventivité ; et il faut dire aussi que peu d'écrivains se seraient permis des associations aussi saugrenues. Il faudrait faire un florilège des comparaisons les plus étonnantes. La Comédie Humaine regorge de trivialités sublimes, ce genre de beauté trop méprisée que seule la prose peut donner. J'admire ce génie monstrueux jusque dans sa vie légendaire.

Un jour, comme mon cher et gras Balzac, j'aurais une robe de bure.

 

 

7 janvier 2012

XCIII

La gaieté est la forme la plus agréable du courage.

Anatole France

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J'ai récemment commencé à lire les Trois mousquetaires parce que c'était les vacances et que je voulais me détendre ; je n'attendais rien de ce roman, sinon qu'il soit passionnant et divertissant, car je croyais lire un livre qui n'était que populaire et amusant : préjugé ne venant certainement pas de l'école, où Dumas est bien sûr ignoré, mais de ce que j'ai entendu ici et là à propos de ce gros écrivain bon vivant qui s'aidait d'un nègre pour écrire ses œuvres. Je me souviens vaguement d'un jugement de Flaubert sur Dumas que je viens de retrouver (ce qui m'eût pris peut-être une journée entière si l'informatique n'eût pas été à mon service) : « D'où vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? C'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action en est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'eau claire, on retourne à ses affaires. » À ce moment, j'avais confiance en Flaubert, et je ne m'imaginais pas qu'un écrivain aussi sévère pût se tromper en formulant un jugement aussi rude ; cette confiance d'un adolescent ne parvenant pas à se remettre de la lecture de Madame Bovary s'évapora lorsque je découvris Stendhal ; et, maintenant, je comprends parfaitement pourquoi Flaubert ne pouvait que mépriser le Rouge et le Noir, Les Trois Mousquetaires, et je suis sûr qu'il eût été également furieux s'il avait vu qu'on pouvait considérer Simenon comme un grand écrivain. Mais je m'étendrai là-dessus un autre jour.

Si j'insiste tant sur mon préjugé, c'est que ma surprise fut gigantesque en découvrant les Trois mousquetaires, et presque dès le début du roman ; mais maintenant que j'en suis au trois quart, je suis encore tout émerveillé dès que j'avance dans cette œuvre si méprisée. Il y a une grossière erreur dans le jugement porté contre ce roman : du fait qu'il semble être fait pour les adolescents et du fait qu'il soit effectivement amusant, on en déduit qu'il ne saurait être pris au sérieux, et qu'il n'est qu'un enchaînement de plaisantes histoires invraisemblables ne méritant pas notre estime. Mais il n'y a pas que de l'amusement là-dedans. Les trois mousquetaires, c'est un torrent joyeux qui semble ne s'arrêter jamais ; c'est un déferlement qui emporte le lecteur heureux ; c'est un tonifiant sans pareil qui fait aimer le combat, l'amour, l'amitié, et, bien évidemment, les bons repas. Rarement je n'ai lu quelque chose d'aussi stimulant. Il y a une similitude avec Stendhal, quoique Dumas ait moins de finesse psychologique et que de toute façon personne ne peut égaler Stendhal dans l'art de créer cet inébranlable mouvement romanesque que rien n'arrête (Le caractère de la force est de se foutre de tout et d'aller de l'avant, je n'oublie jamais cette phrase) ; aussi, Stendhal touche le cœur de plus près. Mais ce que je trouve en Dumas n'en est pas moins précieux : c'est avant tout, je crois, une espèce d'engouement incontrôlable pour les forces libres et joyeuses que sont, chacun à leur manière, d'Artagnan, Porthos, Aramis, et Athos. D'où le choix de la belle et simple phrase d'Anatole France pour les évoquer, car tout le charme de ces personnages vient de cette liaison entre le courage et la gaieté que seul un génie et une heureuse force de la nature pouvait représenter avec autant de puissance, liaison condensée en quatre personnages inoubliables. Flaubert parle d'eau clair, mais dans les romans de Dumas, on ne cesse pas de boire du bon vin : je tiens l'épisode de l'enfermement d'Athos dans la cave du pauvre aubergiste, enfermement de huit jours durant lequels il est dit qu'il ne débouchonne pas moins de cent cinquante bouteilles, comme l'un des plus beaux moments de la littérature universelle. Je trouve la trivialité de la scène proprement sublime ; mais sans doute qu'il faut également apprécier Rabelais pour sentir ce genre de sublime, sublime qui, quant à moi, ne m'écrase pas moins que les cathédrales et les tumultueuses tempêtes auxquelles on associe d'habitude le concept de sublime.

Ces héros que j'aime de tout mon cœur ont quelque chose de follement français et je crois que la courte œuvre de François Couperin, intitulée l'Ardeur ou Sous le domino incarnat, jouée au clavecin et surtout pas au piano qui déforme totalement l'oeuvre, exprime assez bien l'esprit de ces hommes à la fois vigoureux et légers, à la fois chevaleresques et galants, à la fois courageux et joyeux. Qui n'a pas envie de vivre les imprévisibles aventures de d'Artagnan, et surtout, d'être animé par les mêmes tendances puissantes ? Avoir des amis fidèles et singuliers avec lesquels on fait régulièrement bombance, défier un peu témérairement les sots tout en étant capable de prudence lorsque cette vertu s'avère nécessaire, faire gaiement de l'esprit tout en combattant pour des causes dangereuses, se plonger volontairement dans des intrigues amoureuses complexes nés de belles femmes en corset – n'est-ce pas un rêve qui séduit à tous les âges, au-delà de l'adolescence ? Le caractère de ce livre est impérissable, n'en déplaise aux contempteurs de Dumas, qui sont en général les mêmes qui dédaignent le théâtre de Feydeau, Courteline et Guitry.

Je crois qu'on se méprend aussi sur Anatole France ; dès que j'aurais le temps, je prendrais la peine de lire cet auteur dont on dit qu'il a un style superficiel et trop classique, dont l'ironie serait désuète, et qui a fait écrire à Aragon : «Je tiens tout admirateur d'Anatole France pour un être dégradé». Comme les surréalistes ont passé leur temps à faire les enfants se rebellant bêtement contre le bon goût, préférant les emphatiques et amphigouriques exercices de Rimbaud et de Ducasse aux soi-disant « cartes postales » des romans de Balzac, je suis presque sûr que je ferais, en le lisant, une bonne découverte.

23 juillet 2012

CCXCI

Au reste il est clair que le souvenir de l’oeuvre ne remplace nullement l’oeuvre ; même pour un poème solennellement relu, cela nous étonne ; et cet étonnement ne s’use point.

– Alain

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Tout grande oeuvre doit être relue. Ce n'est que par la répétition que l'oeuvre s'ancre progressivement en nous ; la première lecture est trop brutale, laisse une impression souvent vive, mais peu durable ; le souvenir s'altère rapidement et atténue la puissance de l'oeuvre. Au contraire, à chaque relecture, la grande oeuvre renaît avec un éclat toujours renouvelé. Rien n'arrête cet échange fécond du lecteur et du poète ; ici, le temps ne fait point vieillir : il porte le nouveau. Et la nouveauté réellement intéressante se trouve plutôt dans les choses anciennes que dans les choses nouvelles ; ceci est vrai pour le sujet comme pour la civilisation, je crois. 

Un poème aimé doit être appris par coeur. Par ce procédé tout simple et pourtant presque magique, l'oeuvre peut être convoquée à notre bon gré et autant de fois que nous le désirons. Le bonheur du poème n'a alors pas de fin. À chaque circonstances de la vie quotidienne, nous pouvons choisir de nous isoler avec le poète, de l'écouter chuchoter ses vers à notre esprit, de suspendre temporairement le flux ininterrompu et désordonné du monde moderne pour nous recueillir avec la poésie, l'art, l'humanité. Lorsque nous récitons un poème, notre mémoire, il est vrai, fonctionne comme un mécanisme ; toutefois, si nous ne demeurons pas passif devant cette prodigieuse mécanique et que notre esprit est éveillé, cette activité est merveilleusement vivante, c'est-à-dire imprévisible et créatrice. Cet étonnement ne s'use pointBooz endormi, le plus beau poème du monde, ne s'use point. Combien de fois ai-je été surpris d'une manière nouvelle en relisant ce poème ? Il y à peine deux ans que je l'ai connu. Je me suis pénétré de son sens des dizaines de fois, sans avoir besoin des commentaires des pédants pour cela. Que sera-ce dans cinquante ans, si la Providence capricieuse daigne me faire vivre jusque-là ? Peut-être me souviendrai-je, avec un peu de nostalgie, l'ingénuité de mon amour pour ce poème ; peut-être serai-je encore plus ingénu qu'à vingt ans. Ma lecture sera autre, c'est la seule chose certaine. 

8 août 2012

CCCVII

— Ça sert à quoi, le Glaude, ce que vous faites avec cette fumée ?

— À rien...

— À rien ?

— À rien d'autre que d'être bien après une bonne assiette de soupe. Voilà à quoi ça sert, et c'est déjà pas mal. Y en a qui disent que ça vaut rien pour la santé. Mais, sur la terre, tout ce qu'est extra paraît que c'est nuisible, depuis quelque temps.

– René Fallet

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J'ai souvent croisé des personnes sincèrement interloqués devant des personnes qui, manifestement, ne fumaient pas par dépendance. De même, me voyant fumer, certaines de mes connaissances se sont candidement demandées ce qui pouvait expliquer un choix aussi surprenant, comme si le plaisir était une notion par eux incomprise. Contrairement à la Vieille Denrée, les hommes, en général, comprennent assez bien l'intérêt du plaisir, ou, pour le dire autrement, la joie que prodigue des gestes n'augmentant ni le capital financier ni le capital de la vie. Mais voilà ! La santé est devenue, dans notre faiblarde société hygiéniste, un capital comme un autre. Il en résulte un changement de priorité : ce qui n'est qu'un moyen de préserver sa vie a désormais davantage d'importance que la vie elle-même ; la peur de mourir d'un cancer quelconque est désormais bien plus importante que le bonheur donné par le vin et le tabac. Heureusement que l'amitié n'est pas dangereuse, sans quoi le gouvernement mettrait toute la propagande possible en oeuvre pour nous dissuader de lier des relations trop proches, trop intenses, avec d'autres êtres que nous. Drôle de société que la nôtre, tout de même, dans laquelle la jonction du dogme de l'expansion économique et de la santé à tout prix ont corrompu la notion simple du plaisir ! Je vois beaucoup de confusion autour de la doctrine hédoniste. Aujourd'hui, il faudrait affirmer un hédonisme fort, capable d'envoyer allègrement ballader tous les tristes scrupules hygiénistes, tout en développant, avec suffisamment de précision, un discours assez clair pour distinguer les faux plaisirs des vrais dans le cadre de notre société contemporaine. Pas toujours facile d'être un bon vivant en 2012 ! 

17 décembre 2011

LXXII

Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art.

Chamfort

 anatomie

Il y a une plaisante similitude entre le dissecteur d'animaux bizarres, découvrant joyeusement sous l'apparence parfois séduisante un système biologique déroutant mais parfaitement rationnel, et le philosophe, qui, avec la même joie, laquelle vient de leur curiosité naturelle et de leur amour pour la raison, déplie l'âme de l'homme, en voit les articulations, et met en lumière son fond véritable. Si les Dieux sont dans la cuisine et les insectes, ils sont aussi dans les profondeurs rebutants de l'homme ; et la formule d'Héraclite interprété par Aristote ne fait que de montrer qu'il n'y a rien de laid et de détestable dans le monde pour celui qui s'applique à comprendre ce qui l'intéresse, en réduisant au silence ses émotions importunes, et en faisant de sa curiosité un moteur pour sa raison. Le philosophe n'est pas plus misanthrope que n'est entomophobe l'entomologiste. Nous ne sommes pas dégoûtés par ce que nous comprenons, car comprendre implique prise de distance ; et il n'y a pas de joie plus stable et sûre en ce monde que celle de contempler, sans se sentir directement concernés, les jointures cachés des êtres singuliers qui nous entoure. C'est en ce sens que le rationalisme est un eudémonisme.

Le philosophe dissèque les passions ; l'artiste les condense et les met directement en avant. L'un met les mains dans le cambouis pour montrer les rouages du mécanisme ; l'autre affine l'agencement de l'homme, le fait briller, le rend fascinant et intuitivement compréhensible. Le philosophe ne cesse pas de tout déplier, d'explicare, de montrer les intermédiaires cachés, de dramatiser les médiations invisibles ; l'artiste, qui ne comprend évidemment pas moins les hommes que les philosophes, au contraire, apporte la connaissance des passions en les incorporant en des personnages, en leur insufflant un mouvement artificiel, qui, par la concentration et l'épuration qu'implique ce procédé, fait précisément voir, instantanément, sans médiations conceptuelles, la nature pure, l'Idée, la réalité profonde, de ce qui se meut fictivement. Deux chemins différents qui ont pu suscité bien de l'incompréhension des deux côtés, alors que les deux se complètent, se croisent sans cesse, et font la joie des mêmes éternels curieux.

9 décembre 2011

LXIV

Si j'osais oser ! Plus je l'aime, plus je suis timide.

Stendhal

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La timidité est de toute évidence le meilleur moyen de comprendre que nous aimons quelqu'un ; et par aimer, il faut entendre ici amour-passion et la cristallisation qui la sous-entend, car dans l'amour de la philia, c'est au contraire la franchise qui semble augmenter à mesure qu'on aime. Tous ceux qui aiment passionnément éprouvent cette timidité, qu'elle se manifeste d'une façon ou d'une autre : il faut voir la peur de l'amant, doutant toujours de l'amour de l'aimé, s'inventant mille scénarios différents, tentant de mener des investigations tordues sur le cheminement de ses sentiments, et qui, voyant le propre mouvement inquiet de son âme, redouble sa peur à mesure qu'il pense et n'agit pas ; cercle vicieux lui faisant manquer de la qualité la plus importante dans la jeu de l'amour, à savoir la hardiesse. L'amoureux sait que l'absence d'audace est la cause de son inertie ; il sait bien qu'il ne perdrait rien à agir, pouvant au contraire tout gagner si tant est que le lunatique Cupidon ne se fout pas de lui ; mais sa passion le fait contempler les possibles au lieu d'avancer d'un pas sûr vers le réel, alors qu'il est souvent tout à fait capable de faire preuve de témérité avec les personnes qu'il n'aime pas. C'est que ces personnes non cristallisés n'ont pas cette aura envoûtante donnant l'impression à l'amoureux de risquer toute sa vie s'il ose faire une action pouvant déplaire à l'aimé, comme si toute sa félicité tenait à un incertain coup de dé lancé dans l'effrayante réalité.

J'écris beaucoup pour comprendre un sentiment que Stendhal fait sentir mieux que n'importe qui d'autre dans ses romans ; faiblesse du lent dépliage et force de la spontanéité de l'art ; splendeur de l'intuition, et misère des médiations discursives. Julien Sorel qui ose prendre la main de Mme de Rénal : je crois qu'il n'y a pas d'acte plus héroïque dans toute la littérature ; à ce moment, Julien se fait l'égal de Napoléon qu'il admire ; et qui n'a pas, en lisant le Rouge et le Noir, tremblé et vibré pour Julien n'a rien senti de ce roman immortel.

13 juin 2012

CCLI

Cognitio primi generis unica est falsitatis causa, secundi autem, et tertii est neccessario vera.*

– Spinoza


Nous sommes informés de tout et nous ne savons rien. Savoir doit être pris ici dans son sens fort, qui correspond au second ou troisième genre de connaissance chez Spinoza, par opposition au savoir de sens faible, à la connaissance du premier genre, venant d'ailleurs que de soi-même, par ouï-dire. Nous croyons maîtriser certaines thèses et certaines distinctions conceptuelles, mais dès que nous faisons l'effort de creuser ces idées, nous nous aperçevons que nous n'avions qu'une connaissance superficielle de ces choses. On nous a gavé de formules et de recettes magiques ; nous les avons appliquées aux problèmes artificiels que nos maîtres nous ont posé ; mais presque jamais on nous a conduit jusqu'à la connaissance véritable, profonde, qui inclut la genèse de l'idée, son développement et sa démonstration. Ainsi nous apprenons sans comprendre ; notre savoir est faible, cantonné à l'incertitude du premier genre ; il suffit d'un rien pour l'ébranler.

Il est vrai que la spécialisation des scientifiques nous contraint à nous limiter à ce premier genre de connaissance, car il ne suffirait pas de toute une vie pour comprendre véritablement, c'est-à-dire en faisant le difficile chemin par soi-même, la somme des savoirs de toutes les sciences réunies. Il vaut mieux être informé que la terre autour du soleil que de l'ignorer, même si à peu près aucun de nous ne sait, à proprement parler, pourquoi la terre autour du soleil. La révolution copernicienne peut être vaguement comprise par tout un chacun, mais le savoir véritable ne tolère point cette confusion, ce vague, cet à peu-près dans la conception de l'idée ; au contraire, sa vérité éclate, s'impose en une précision sans faille, en un jaillissement irréfutable. Il en va ainsi des propositions mathématiques les plus faciles ; pourquoi en serait-il autrement des théories les plus complexes ? Seulement, nous n'avons pas le temps, ni les moyens, de faire le chemin par nous-mêmes, et nous devons nous contenter d'être informé du résultat des dernières recherches entreprises. Au fond, cela n'est pas si dramatique du moment que l'on s'efforce de bien faire la différence entre le véritable savoir, du second et troisième genre de connaissance, et le savoir faible, bêtement efficace, du premier genre de connaissance. Par là, la présomption est évitée, ce qui est déjà beaucoup.

*La connaissance du premier genre est l'unique cause de fausseté, et celle du deuxième et du troisième est nécessairement vraie.

11 mai 2012

CCXVIII

Ne t’inquiète pas de la manière dont je t’aime, je l’ignore tout le premier, seulement, je sens que retirer le nom d’amour à cette affection serait dire un blasphème.

– Georges Sand

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Amour, mot vague et beau. Sa signification trouble inquiète et décourage parfois les hommes de l'employer. L'amour est le plus sacré des mots ; on a des gestes de vénération pour lui. Écrire notre amour sur un arbre ou sur une feuille n'est point un acte anodin ; l'amoureux aime à se répéter son amour sous toutes ses formes, et le fait même de voir écrit quelque part le signe de son amour fait de lui le plus heureux des hommes. Écrire que l'on aime quelqu'un, sans même attente de réciprocité, c'est cultiver son amour. L'amour croît dans la solitude. Il n'y a pas que l'être aimé qui émet des signes pouvant être interprétés comme des signes d'amour, il y a l'amoureux lui-même, qui cultive avec bonheur cet art des signes d'amour, et ne s'en lasse pas. L'amour de l'amoureux est toujours nouveau ; à chaque fois qu'il se dit qu'il aime, il s'étonne et trouve une nouvelle source de joie. L'amoureux est celui qui ne se lasse jamais de son amour.

Les affections humaines se confondent en un ordre toujours incertain. Il y a un mystère dans la passion amoureuse réciproque, en cette pensée d'un hasard ayant fait se réunir deux êtres dissemblables éprouvant le même sentiment. Sans doute, l'amour encourage l'amour, et les signes d'amour émis concourent pour une grande part à attirer l'amour de l'autre ; mais le mystère de cette magique union des affects demeure. Néanmoins, l'expérience fait le plus souvent voir des amours partagés qui prennent des formes différentes, ce qui, chose admirable, ne nuit pas toujours à l'épanouissement réciproque de cet amour. L'un aime passionnément, est agité d'un vif désir physique, d'un désir d'union total, tandis que l'autre éprouve de la tendresse, sans répulsion mais également sans attirance ardente pour le corps de l'autre, une tendresse tranquille qui différe de l'exaltation passionnée ; d'où parfois le besoin de mettre les choses au clair, et de réserver le mot amour pour le premier affect, et de se contenter de celui de tendresse pour l'autre. Pourtant, c'est bien d'amour dont il s'agit ; dans les deux affects, il y a cette sympathie des âmes faisant de la présence de l'autre une joie sûre, ainsi que ce puissant mouvement de réhaussement de l'aimé, qui se reflète en même temps dans l'amant. Consuelo aime Albert, quoique différement de celui-ci ; et toute la beauté de leur relation est dans cette différence dont triomphe l'amour, victoire grande entre toutes prodiguant la foi salvatrice. Ne point appeler amour cet amour, qui est un véritable amour, serait bien dire un blasphème.

14 février 2012

CXXXI

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,

Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

– Baudelaire

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Tout amoureux sincère de la vie sursaute en lisant ce passage et secoue la tête. Certes, il s'agit poésie, et de grande poésie ; et c'est là que réside précisément le danger, car les faiseurs de vers enchantent et envoûtent au service d'idées souvent hasardeuses. Il n'est pas illégitime d'avoir de la méfiance pour ces séduisants magiciens, qui peuvent être aussi niais que ravissants ; et il n'y a pas que Hugo dont on peut dire, à la suite de Leconte de Lisle, qu'il est "bête comme l'hymalaya" : Théophile Gauthier est balourd comme un sapin de noël trop décoré, Baudelaire est corniaud comme un trop bizarre saltimbanque, Mallarmé est inepte comme le Sphinx  – et ce jeu rigolo pourrait continuer longtemps, si l'on s'attarde, comme on le fait souvent, sur la poésie du XIXème siècle. Poésie est presque synonyme de décadentisme : est considéré comme poétique tous les avatars de la tristesse, toutes les modulations sur la mélancolie, le spleen, la scission amoureuse, le dépérissement de toutes choses, l'ennui, le laid, la mort dans la vie et la mort tout court ; tandis que tout ce qui rapporte à la joie est jugé vulgaire, grossier, banal, prosaïque. Les poètes aiment les jérémiades et c'est leur affaire ;  mais notre bon sens a le droit, et presque le devoir, de faire momentanément cesser la jouissance esthétique suscitée par leurs chants ténébreux pour s'exclamer : "Oui, c'est très beau, mais qu'est-ce que c'est faux !"

La mort, par définition, n'apporte rien de nouveau. Vie et nouveauté sont deux concepts intrinsèquement liés, et l'on ne saurait les détacher l'un de l'autre sans s'envoler dans des nuées obscurantistes. La vie est mouvement, déploiement d'un processus créateur, affirmation de multiplicités de possibles, changements imprévisibles, innovante mélodie sans partition, temps, enfin, et, comme le dit Bergson, "le temps est invention ou il n'est rien du tout". La mort, forcément opposée à la vie, est cessation du temps, fin du jaillissement créateur, silence de toute mélodie, et pas même prévisible, car il n'y a rien à prévoir : elle annihile l'horizon des possibles, elle est l'absence de toute virtualité, elle est la négation de ce qui est ; en son sein, nulle perspective, nulle espérance ; c'est que la mort est néant, et que le néant, comme le dit Descartes, n'a pas de propriété. Il n'y a donc rien à trouver dans la mort, et, au fond, si l'on cesse de jouer avec les mots, pas même le repos ou l'absence de trouble, puisque le mort n'est plus, qu'il n'y a aucun sujet auquel rattacher des qualificatifs. 

Quant à l'objection d'une vie après la mort, elle se dissipe d'elle-même. Car enfin, qu'est-ce qu'une vie après la mort, si ce n'est une vie à peine modifiée par l'imagination ? Dans l'idée d'une vie après la mort, la mort n'est pas pris dans son sens véritable, elle devient synonyme de passage, de transition. Le Paradis n'est rien d'autre que la vie débarrassée de sa négativité : le royaume heureux des anges comme le lieu terrible des supplices sont encore des projections de vie ; c'est un moyen facile d'ignorer les conséquences réelles de la mort, laquelle devrait être considérée sans euphémisme, c'est-à-dire en tant qu'anéantissement de l'être. En tout état de cause, l'idée exprimée par Baudelaire est une idée fausse, dangereuse, favorisant une confusion déjà trop répandue ; et, sans doute, si les poètes chantaient davantage la vie, de telles précisions philosophiques seraient superflues.

Comme l'Oncle Archibald, je refuse, tant que je suis en vie, de céder aux attraits de la Camarde :

Oncle Archibald, d'un ton gouailleur

Lui dit : "Va-t'en fair' pendre ailleurs

Ton squelette...

Fi des femelles décharnées !

Vive les bell's un tantinet

Rondelettes !

 

31 janvier 2012

CXVII

Un peu d'insomnie n'est pas inutile pour apprécier le sommeil, projeter quelque lumière dans cette nuit.  

– Proust

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Voilà une remarque de bon sens, si l'on en exagère pas la portée et si l'insomnie dont il est question n'est pas pathologique, répétitive et nuisible au repos. Un insomniaque ne jouit pas de ses insomnies ; c'est l'homme habitué à dormir paisiblement qui peut jouir de ces brefs moments d'éveil au milieu de la nuit, car la levée brutale et imprévue de sa conscience apparaît comme un instant privilégié par rapport à la longueur et à la prévisibilité du sommeil normal. L'une des cause de cette jouissance est que nous sommes fascinés par les mystères de notre imagination ; nous chérissons la sibylle qu'incarne le flux déroutant de nos songes ; nous sommes frappés par toutes ces chimères qui s'agitent en nous, et nous espérons les comprendre, les interpréter. Or, le meilleur moment pour apprécier les rêves que nous venons de faire est celui de l'entre-deux, de l'entrouverture rapide de la conscience ; réveillés au milieu de la nuit, nous sommes encore excités par les images qui viennent de nous traverser, animés par l'enchantante bizarrerie des situations incongrues dans lesquelles Morphée nous a ironiquement plongé ; et, dans le même temps, notre esprit critique se remet en marche, nous doutons, jugeons, pensons : à la bonne distance, nous ne sommes ni trop près du sommeil, sans quoi nous ne pourrions rien apprécier consciemment, ni trop loin, comme dans le réveil normal à l'aube, quand, sous la pression des contraintes de la vie quotidienne, l'esprit rêveur s'estompe rapidement pour laisser place à l'existence monotone et mécanique propre à tous nos matins. Le monde obscur des rêves est séduisant avec toutes ces énigmes nocturnes qui gravitent plaisamment autour de nous, mais il faut un minimum de lumière, c'est-à-dire de conscience, pour pouvoir être pleinement sensible au charme si singulier de nos errances oniriques. Tout le charme de la situation vient de ce rare entre-deux, entre la lumière et l'ombre, entre le sommeil et l'éveil, entre l'esprit rêveur et l'esprit jugeant.

Nous jouissons d'autant plus de ces petites et aimables insomnies lorsque nos habitudes de sommeil sont altérées, et il est rare que notre sommeil soit sans trouble lorsque nous dormons dans un autre lit que le nôtre, ou que des personnes non marquées du sceau de l'habitude partagent notre couche. L'habitude élimine le besoin d'être attentif ; la nouveauté force à l'être davantage, ce qui fait naître une tension qui évidemment gêne le sommeil, qui est tout de détente, de corps comme d'esprit. Il y a trouble car il y a excitation, et ce trouble est parfois heureux, comme lorsque nous nous réveillons et que nous nous souvenons soudainement du caractère insolite des conditions de notre sommeil, et que, malgré nous, nous nous concentrons pour examiner l'enchaînement étrange de cause et des effets nous ayant conduit là, quand nous ne nous doutons pas carrément de la réalité de la situation elle-même. C'est que l'entrée dans l'obscurité du sommeil nous coupe du cours normal de l'espace et du temps ; les successions n'obéissent plus à aucun ordre, les juxtapositions sont fluctuantes, souvenir et perception actuelle se confondent, il nous faut un temps pour raccorder les informations transmises par nos sens avec les données de la mémoire ; nous oublions que nous sommes en voyage, en vacances, ou que tel être s'est couché dans notre lit ; nous ne reconnaissons pas les meubles et nous sommes surpris de sentir un pied froid collé à notre jambe. Ces moments merveilleux viennent eux aussi de l'entre-deux qui allie la mystérieuse obscurité de l'incertitude à la naissante lumière de notre jugement qui recolle très doucement sensibilité et mémoire, si doucement qu'il semblerait que ce soit volontairement que nous stagnons, confus mais heureux, dans cette entrouverture enchanteresse.

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