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Scolies
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22 avril 2012

CXCIX

 S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.

– Rousseau

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Il y a des phrases si éloquentes lorsqu'elles sont directement jointes à l'observation de la réalité qu'il suffit de les regarder s'élancer d'elles-mêmes. L'absence de commentaire les met en valeur. Plutôt qu'une explicitation superflue, l'évocation rapide et suggestive de quelques figures : Platon, avec l'acuité de son regard implacable, et Philippe Muray, avec son rire tout puissant, rayonnant, vitalisant. 

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18 mai 2012

CCXXV

L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

– La Rochefoucauld

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Il y a une absence qui est une absence physique et mentale, c'est-à-dire une absence qui finit par se confondre avec une disparition de pensées, et il y a une autre absence, féconde en pensées de toutes sortes, bien connue des amoureux, qui est une absence physique seulement, laquelle fait briller avec éclat la présence mentale et spirituelle. Ici, l'amour de l'absent n'est pas sans rapport avec l'amour de Dieu, en cette présence invisible aux yeux qui paraît saugrenue pour quiconque ne partage point cet amour ; ici, le dévot et l'amoureux sincère sont tous deux ridiculisés, pour des raisons ironiquement semblables. La différence est que le dévot joint les mains pour prier, alors que l'amoureux prend un stylo pour écrire. 

Les médiocres passions finissent rapidement par s'évanouir, parce que seule la présence physique de l'objet faisait tendre l'attention vers celui-ci ; aussitôt que les yeux ne sont plus occupés de lui, les pensées roulent vers mille objets divers qui favorisent encore l'oubli. Loin des yeux, loin du coeur : ce proverbe ne sera jamais vrai que pour ces médiocres passions, qui constituent, il est vrai, la grande majorité des passions. Mais jamais cette sentence pessimiste ne s'avèrera vraie pour les grandes passions, lesquelles sont toutes dirigées vers l'esprit, domaine impérissable. Le lecteur n'a pas besoin de terminer le roman de George Sand pour savoir avec certitude qu'Albert n'a point oublié Consuelo. Pour l'amoureux passionné, l'absence de l'aimé est un moyen de cultiver son amour, de favoriser son développement ; les sentiments vivent et s'agitent, comme en témoignent les rêves obsédants ; et l'on pourrait dire, pour résumer l'attitude de cet amoureux en face de sa passion : loin des yeux, près du coeur. 

25 mars 2012

CLXXI

Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie, l'État n'y gagnera rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors. Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.

– Montesquieu

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Les chinois à Paris, oeuvre incomprise du sous-estimé Jean Yanne, semble être une illustration du cinquième chapitre du livre XIX de L'esprit des lois, court et parfait texte ciselé à la Montesquieu où ce dernier s'efforce de montrer, avec l'exemple de la France, combien il faut être attentif à ne point changer l'esprit général d'une nation. Ainsi, les Chintoks auront beau essayer, par tous les moyens imaginables, de faire du peuple français de zélés communistes fidèles à l'héritage marxiste et léniniste, de leur faire apprécier l'austérité, le sérieux, et l'hygiène chinois, jamais les Gaulois ne se débarrasseront de leur inaltérable esprit frivole, joyeux, paillard, agressif, cynique. Les Français seront toujours médiocres si on leur demande d'être policé à la manière d'un autre peuple et de produire en masse des tuyaux de fumisterie ; mais demandez-leur, comme se résignent à le faire les Chintoks sous l'influence du génial opportuniste interprété par Jean Yanne, de jouer le rôle des hilotes de l'empire communiste en montrant ce qu'est la gaieté de la galanterie et du libertinage, le bonheur de l'amour excessif pour la chair fraîche des femmes et le soucis pris au devoir de régulièrement faire bonne chère, demandez-leur tout cela, et ils seront, de ce point de vue, le meilleur peuple de la terre.

J'aime à voir, dans un bijou de Jean Yanne, le petit chintok chialer devant l'exigent bonheur français, disant, vaincu, à ses supérieurs, que lui et son peuple ne peuvent pas rivaliser avec les français qui sont habitués, depuis des siècles, à bouffer, picoler, et niquer. J'aime à voir, dans La grande illusion, les prisonniers de guerre français faire joyeusement bombance avec des mets de qualité, tandis que les Allemands mangent péniblement du chou. J'aime à écouter l'hymne royaliste célébrant Henri IV, roi vaillant ayant le triple talent de boire, de battre, et d'être un ver galant ; et moi aussi je veux, comme mes pères, avec de bon amis, chanter au choc des verres, des roses et des lys. J'aime à lire Rabelais et Beaumarchais ; j'aime à admirer les Indes Galantes et les opéras d'Offenbach ; j'aime à découvrir la légèreté philosophique de Diderot et Clément Rosset. Et j'aime recopier et relire avec délectation le subtil Montesquieu : Qu'on nous laisse comme nous sommes, disait un gentilhomme d'une nation qui ressemble beaucoup à celle dont nous venons de donner une idée. La nature répare tout. Elle nous a donné une vivacité capable d'offenser, et propre à nous faire manquer à tous les égards ; cette même vivacité est corrigée par la politesse qu'elle nous procure, en nous inspiront du goût pour le monde, et surtout pour le commerce des femmes. Qu'on laisse tels que nous sommes. Nos qualités indiscrètes, jointes à notre peu de malice, font que les lois qui gêneraient l'humeur sociable parmi nous ne seraient point convenables.

 

17 avril 2012

CXCIV

La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.

– Wittgenstein

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Ce n'est pas souvent que je trouve mon bonheur dans Wittgenstein. J'aime cependant ces moments forts où l'austère philosophe, implacable, réduit au néant, non seulement les élucubrations des théologiens masqués, mais également le vain objectif métaphysique qu'ils poursuivent. Cette annihilation est apaisante. La philosophie excite davantage l'angoisse qu'elle ne l'adoucit, parce qu'elle perd son énergie à inventer de faux-problèmes angoissants ; et c'est à la philosophie encore de réparer ses torts en dévoilant le caractère artificiel des problèmes qu'elle s'est amusée à se poser. Le vrai problème de la philosophie est qu'elle n'a pas conscience qu'elle ne fait que de s'amuser à poser des problèmes ; elle se prend trop au sérieux, d'où angoisse, tristesse, et complexe d'infériorité vis-à-vis des sciences positives, qui n'ont point de raisons de douter d'elles-mêmes. 

La plupart des philosophes sont des métaphysicien angoissés. Je peine à supporter ce fait, car je méprise l'angoisse métaphysique, et la considère comme le fruit des esprits oisifs et faibles. Je m'efforce donc de comprendre, de sympathiser avec ces hommes anxieux, contre mon naturel étranger à toutes ces sottises ; il le faut. Rien de ce qui est humain ne m'est étranger ; sans cela, comment moi, joyeux matérialiste, ne songeant par moi-même pas même une seconde aux tourments des boursouflés de métaphysique, prendrais-je plaisir à comprendre les doctrines tordus de tous ces habiles spéculateurs qui peuplent l'histoire de la philosophie ? Ce n'est que lorsque ces puériles angoisses se mêlent à une inélégance et à une prétention méprisable que je fais non de la tête, et que je ne puis pas avancer sans répulsion dans ce qui m'apparaît comme un univers affligeant, répétitif, et répugnant ; ainsi d'Heidegger, qui a causé tant de torts à la philosophie contemporaine. J'attends le livre qui démolira cette idole aussi ennuyeuse que nuisible, aussi accablante que moche. 

Ce qui m'immunisera toujours contre cette engeance de tristes et faibles métaphysiciens, ces misérables tchandalas de la spéculation, c'est ce constat sur moi-même : je ne suis pas plus un être-pour-la-mort qu'un pigeon est un dasein.

16 juillet 2012

CCLXXXIV

Ce départ devait arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite comme un désir.

– Honoré de Balzac

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Tous les désirs ne sont pas légitimes : certains d'entre eux enfreignent les règles de la morale, nuisent à nos semblables, brisent nos serments ; ils font naître un conflit avec notre conscience. Ainsi certains combats ont lieu en nous-mêmes, opposant le désir ardent à la morale sévère ; mais pas toujours. La lutte n'a parfois pas lieu, alors que l'opposition est là, sans risque de se tromper. L'homme serait bien simple s'il pouvait s'expliciter en toute clarté par la narration d'un conflit entre deux antagonismes. L'expérience montre qu'il n'en est rien. L'homme a des désirs, l'homme a une conscience morale, mais la plupart du temps, au lieu d'opposer l'un à l'autre, il fait des arrangements. En tortillant dans tous les sens son désir, en y trouvant des fondements et des conséquences insoupçonnés, il parvient à trouver des compromis avec sa conscience morale. En matière de désir, la sophistique est naturelle ; nous exposons notre désir à notre conscience, mais en notre faveur, entre la vérité et le mensonge. Cet éristique est d'autant plus facilitée que nous sommes nous-même notre propre juge, ce qui peut laisser espérer de l'indulgence. Il est plus facile de duper sa conscience qu'un ami ; aussi préférons-nous être seul juge de nos désirs. Par exemple, la puissance jésuistique du désir peut être telle que nous pouvons en venir à vraiment croire que nous quittons notre famille pour leur prospérité future, alors qu'il s'agit de satisfaire notre basse ambition égoïste. Tout le monde a le logos lorsqu'il s'agit de s'inventer des prétextes pour justifier les désirs les plus forts. Aussi, en lisant les Provinciales, on reconnaîtra un jésuitisme qui n'est pas sans faire penser à notre sournois petit moi. Sous les catégories de l'homme, il y a l'homme ; sous le jésuitisme, il y a un peu nous. 

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6 décembre 2011

LXI

Quand le peuple ne croira plus à l'Immaculée Conception, il croira aux tables tournantes.

Flaubert

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L'homme ne détruit des idoles que pour les remplacer par d'autres ; nous n'avons jamais vu un crépuscule de superstitions qui ne fût suivi par une aurore de système d'idées irrationnelles nouvelles ; tout se passe comme si la croyance en des causes magiques était inscrite dans la nature humaine. Des individus peuvent s'émanciper de cette tyrannie des idées fausses, mais jamais un peuple tout entier ; l'occultisme sera toujours plus séduisant et influent que la raison, faculté ayant un charme et une puissance trop sobre, trop peu spectaculaire pour triompher de son adversaire. D'où l'on constate facilement que la superstition est profondément populaire, alors que la raison, malgré tous nos efforts, ne s'épanouit que chez quelques uns, et ce, bien que l'on puisse plus ou moins distinguer des niveaux de superstition qui varient selon le peuple et l'époque. Il serait trop aisé et quelque peu fastidieux d'analyser les formes d'occultisme modernes ; elles sont trop évidentes, et il suffit d'observer l'adoration frénétique et pathologique que produit l'astucieux système capitaliste en fabriquant des idoles à partir d'êtres médiocres pour se convaincre de l'importance de l’irrationalité dans notre civilisation moderne. Philippe Muray a fait un travail remarquable en repérant l'occultisme derrière le socialisme et le progressisme, liaison opératoire depuis le XIXème siècle que nous ne cessons pas de continuer. Le cas de la superstition est exemplaire : l'humanité évolue beaucoup, mais ne progresse jamais, car des descentes suivent toujours ses montées ; rien n'est simple en elle, et dans chacun des événements qui la constitue se trouvent des conséquences complexes, non réductibles à un chemin précis et uniforme ; établir son histoire, c'est mettre en évidence ses faiblesses et ses forces qui forment comme une multiplicité de lignes discontinues, tantôt montantes, tantôt descendantes, mais instructives et fascinantes toujours pour l'homme lui-même.

1 juillet 2012

CCLXIX

Le premier effet de l’imagination est toujours dans le corps.

– Alain

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Les effets terribles de l'imagination sur le corps sont visibles en toutes les circonstances. Ainsi, avant de passer sur scène ou de passer son oral d'anglais, lorsque nous nous représentons en train de galérer devant le public ou l'examinateur, nous pouvons éprouver de brusques maux de ventre ou de troublantes douleurs serrant notre poitrine   qui altèrent notre concentration, pourtant si précieuse en ce moment précis. De même, si nous avons peur des araignées et que nous en voyons une devant nos yeux, cherchant alors à l'écraser avec une pantoufle dans un moment de vaillance, nous souffrirons de tremblements qui paralysent notre corps tout entier et qui nous empêchent de passer à l'action. Justement, la réponse de la question posée par l'imagination est dans la question elle-même, à savoir : comment passer à l'action ? Précisément en cessant d'imaginer et de se représenter l'action, pour réellement passer à l'action, en mettant en mouvement le corps, sans penser et sans attendre ; il n'y a pas d'autre remède. Il faut cesser de penser à l'araignée, et propulser franchement la pantoufle. Fermer les yeux en cette situation peut être une bonne solution, car c'est surtout l'aspect hideux de l'insecte qui nourrit la peur imaginaire. Aussi, il me semble qu'on néglige toujours le rôle majeur du corps, non seulement dans le prognostic de nos maux, souvent d'origine imaginaire, mais également dans le remède de ces derniers, qui consiste toujours à mettre en marche le corps et à passer enfin à l'action. L'action contre l'imagination. 

28 février 2012

CXLV

La cinématographie est une écriture en mouvement avec des images et des sons. Si l'on tient à trouver une analogie, il faut chercher du côté de la musique et non du côté de la peinture car on aboutirait à la carte postale.

– Bresson

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Deleuze a raison de parler d'image-mouvement pour caractériser le cinéma, bien que l'on puisse regretter qu'il ne prenne pas assez en considération, dans ses analyses, le rôle primodrial du son. Bresson, plus que n'importe quel autre, était attentif à ce double flux de l'image et du son ; les bruits, chez lui, sont aussi importants que les gestes. Ensemble, ce double flux forme le mouvement propre du cinéma : ça défile, ça coule, c'est mouvant. Comme le statique n'intéresse pas le cinéma, ce sont par les enchaînements réglés de l'image et du son, dans les jointures habilement disposés lors du montage, que les films peuvent se démarquer. Chaque film a un dynamisme unique, qui peut être beau ou non. Le mouvement serait, en quelque sorte, le coeur du style cinématographique. Et qui dit mouvement, dit rythme, tempo. Ainsi, de nombreux films sont mauvais du fait de leur rythme inadapté à la jouissance esthétique du mouvement filmé : les films spectaculaires américains sont souvent beaucoup trop rapides, le spectateur n'a pas le temps d'apprécier la valeur de chacun des plans, il est jeté dans le tourbillon du film, et n'en retient qu'un souvenir confus ; à l'inverse, les films dit "intellos", les films d'auteurs, sont souvent beaucoup trop lents, obligeant les pédants sont obligés de cacher leur ennui en les visionnant, incitant le spectateur à penser à autre chose que ce qui défile devant lui, à rêver, en somme, ce qui s'oppose catégoriquement à la finalité de l'oeuvre d'art. J'admire beaucoup Tarkovsky, et l'on a raison de le considérer comme l'un des plus grands génies du cinéma ; mais enfin, je me sens le devoir, pour tous les intellos qui n'osent pas l'avouer, de me plaindre de la durée extravagante de ses plans contemplatifs et rapidement fatidieux ; de même pour 2001, excellent film du reste, mais qui semble vouloir emprisonner le spectateur dans son mouvement indolent : je n'aime pas ça. En revanche, Bresson ne semble jamais tomber dans ce vice, lui dont les films sont toujours condensés, faisant rarement plus d'une heure et demie, et qui remplit si génialement sa partition cinématographique en faisant alterner bruits, gestes précis, silences, actions soigneuses. L'extraordinaire film de Sacha Guitry, Le roman d'un tricheur, que je place très haut, a un rythme parfait. Dans un bon film, rien n'est de trop ; peu de cinéastes peuvent se vanter d'avoir su se dispenser d'excès dans un art où l'hyperbole est une tare presque naturelle.
11 avril 2012

CLXXXVIII

Il n'existe pas d'être capable d'aimer un autre être tel qu'il est. On demande des modifications, car on n'aime jamais qu'un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel.

 – Paul Valéry

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Par là est décrit, et saisi avec une extrême acuité, non seulement la désillusion inévitable de la cristallisation amoureuse, mais également la lutte dramatique qui suit cette désillusion ; lutte de fantômes qui ne se touchent point, vaines tentatives de rendre l'autre conforme à son idéal, risibles controverses qui ne peuvent avoir d'issues heureuses. Presque toujours l'on voit suivre à l'amour passionné cette fâcheuse tendance à vouloir bouffer l'autre, se l'assimiler, se le faire entièrement sien, à nier son être profond en regrettant, nostalgique, un fantôme qui n'a jamais existé que dans le cerveau de l'amant ; syndrôme de mante religieuse. D'où cette conséquence difficile à accepter de l'amour durable, qui est de se résigner à céder les armes, et d'accepter l'autre, non comme un fantôme, mais comme cet être bien objectif qu'il est réellement. La perfection de l'amour est dans l'adhésion sans heurt à la différence irréductible de l'être aimé. Évidemment, l'amitié, inscrite peinarde dans le réel, n'a point ces inconvénients, et c'est ce qui fait sa force. 

13 février 2012

CXXX

Quand ne sera t-il plus besoin de rappeler que les antialcooliques sont des malades en proie à ce poison, l'eau, si dissolvant et corrosif qu'on l'a choisi entre toutes substances pour les ablutions et lessives, et qu'une goutte versée dans un liquide pur, l'absinthe par exemple, le trouble.

– Alfred Jarry

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L'eau est dangereuse. Non pas qu'elle soit nuisible pour le corps ; nous ne nous hasarderons pas à remettre en question les incontestables bienfaits de ce noble breuvage contenant calcium, magnesium, sodium, potassium, silice, bicarbonates, sulfates, chlorures, nitrates et quelques résidus à sec à 180°C, autant de molécules aussi bienfaitrices que leur nom est poétique. Mais enfin, il est temps que quelques uns osent dire que l'abus d'eau, non seulement fait rouiller le corps, comme chacun sait, mais encore abîme l'esprit. "Fumer tue", c'est possible ; ce qui est plus sûr c'est que boire excessivement de l'eau rend nos spermatozoïdes malheureux, mous, fatigués, las de cette vie sans excitant ; nos enfants se noient dans autant de pureté ; l'eau trop paisible des montagnes auvergnates endort ; et notre vit lui-même s'ennuie de cette vie sans sursaut violent.

Je veux dire qu'il y a un sens faible de la sobriété. Sobriété, en effet, ne signifie pas toujours lucidité, sérénité, calme nécessaire à l'esprit pour qu'il puisse juger adéquatement ; non ; il y a une autre sobriété, tellement vantée aujourd'hui par les apôtres du bien-vivre, de cette hygiène prétendument de haut rang qu'on veut nous faire assimiler pour anéantir nos mauvais penchants d'hommes vivants, c'est-à-dire d'hommes qui acceptent la part de négatif contenue en ces substances qui sont agréables et utiles à l'épanouissement de l'esprit précisément parce qu'elles sont ambivalentes, équivoques du point de vue de l'accroissement de la puissance de l'individu. Est sobre dans son sens faible celui qui refuse ce jeu joyeux : craignant les conséquences de la désinhibition de son esprit, il est trop attaché à la prévisibilité de son être, et ne comprend pas la réelle fécondité de l'alcool, don divin qui nous permet d'altérer sensiblement notre mouvement propre, en en modifiant le rythme, en l'accélérant, en le rendant agréablement zigzaguant et délicieusement déroutant. 

Scolie : à la fois σχόλιον, commentaire, comme chez Spinoza, et σκόλιον, chant tordu, comme les joyeux poèmes du συμπόσιον des anciens Grecs.

14 janvier 2012

C

L'impossible est une mauvaise volonté travestie en destin.

– Jankélévitch

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Je ne supporte plus ceux qui s'abritent derrière les innombrables masques de la fatalité pour légitimer leur faiblesse. À mesure que je prends conscience de la force de l'homme, je méprise toutes ces larves humaines résignées d'avances. Nul ne peut toujours être à l'abri de la lâcheté, et encore moins de la faiblesse ; l'espèce humaine, il est vrai, doit parfois être traitée avec indulgence ; mais ce qui est intolérable, ce sont ces rampantes créatures, ces infamantes déformations de l'homme qui voilent leur couardise derrière des beaux mots, derrière une nécessité entièrement fabriquée pour excuser leur comportement de tchandala. Ils sont des hommes, et ils espèrent nous faire croire qu'ils sont des huîtres ; ils sont des êtres vivants, créateurs, puissants, et ils veulent nous persuader qu'ils ne sont que des êtres mécaniques, entièrement soumis aux rencontres extérieures, comme s'il fallait s'adresser à Dieu, à la Fatalité, à la Nature ou autres fabricants industriels officiels pour se plaindre de l'innefficacité et du dysfonctionnement de ces malchanceux mauvais produits. À les écouter, tout est prévu d'avance, le monde est fixe, la vie suit toujours sa route prévisible et si les choses ne sont pas autrement, c'est qu'il était impossible qu'elle soient autrement. Ils brandissent l'impossible dès qu'on leur demande un effort quelconque, dès qu'on leur conseille d'apaiser une passion, dès qu'on exige d'eux une action qu'ils n'ont pas l'habitude de faire. L'histoire de l'humanité est faite d'actions inhabituelles et imprévisibles ; et tous les grands événements de l'histoire ne sont que des actions qui semblent impossible. Pourtant, Jules César franchit le Rubicon. Il faut avoir la hardiesse de dire que tous les hommes peuvent franchir, si ce n'est pas le Rubicon, du moins leur Rubicon ; ils peuvent, s'ils le veulent, gagner leurs guerres médiques ; il y a un Léonidas en chacun de nous ; pour tous, une victoire d'Auzterlitz est possible.

Sauf éventuellement si vous êtes avec une femme aigrie et dangereuse, ne dites pas : "je ne peux pas faire le repassage", mais dites : "je ne veux pas faire le repassage". Car, si nous sommes sincères, nous admettons tous que nous pouvons le faire, si nous le voulons ; du moins, nous pourrions apprendre à le faire, ce qui revient à pouvoir le faire ; l'idée ici est que la plupart des actions, si l'on y songe, ne sont pas si différentes de l'acte de faire le repassage. La différence est moins qualitative que quantitative ; il y a des actions qui nécessitent de plus haut de degrés de volonté que d'autres.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser un peu hâtivement, il ne s'agit pas ici d'un conflit entre le déterminisme et la liberté. Prenons garde à ne jamais confondre déterminisme et fatalisme. Spinoza, quoiqu'il ne cesse d'insister sur le caractère nécessaire de toute chose, démontre les grandes capacités de l'homme ; on sent sa confiance dans l'être humain ; il veut inciter les hommes à toujours ordonner mieux les rapports, à augmenter leur puissance et leur perfection. La mauvaise volonté n'est pas déterministe, elle est fataliste ; la différence est radicale, et c'est ce qui explique pourquoi nombreux sont les déterministes qui incitent l'homme à agir, alors que tous les fatalistes l'exhortent à passivement attendre que les événements se produisent. La vie de Spinoza elle-même est une démonstration de ce point : s'il avait été fataliste et s'il s'était caché derrière l'impossible ou la nécessité toute puissante, il ne se serait pas révolté contre sa communauté par amour pour la vérité et il n'aurait pas risqué sa vie pour écrire de complexes livres destinés à l'opprobre public. 

J'ai souvent observé que ceux qui échouaient dans leurs projets ne voulaient pas vraiment la réalisation de ceux-ci. Cette absence de volonté explique bien des échecs ; la mauvaise volonté, quant à elle, explique de nombreuses aigreurs, contre soi et contre les autres. N'attendons point que le Rubicon ne vienne à nous ; allons-y, et franchissons-le.

27 décembre 2011

LXXXII

Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant.

Gide

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Tous, nous avons des tendances qui nous animent, mais l'humanité semble se diviser, s'il nous est permis de faire une division utile et simpliste, en deux grandes classes d'hommes : les forts, hommes actifs qui connaissent et assument leur tendance, faisant de cette tendance le matériau nécessaire à leur épanouissement personnel et à leur augmentation de puissance ; et les faibles qui, par honte ou par paresse, préfèrent ignorer leur tendance profonde en se laissant passivement aller à celle-ci ou s'opposant bêtement à elle pour des raisons étrangères à l'individu lui-même. Ce n'est qu'ainsi que l'on peut voir si un individu est faible ou fort ; les autres critères sont fumeux.

Il faut s'efforcer de suivre sa pente en montant et non en descendant ; cette image est forte et dit beaucoup. Il sont nombreux, ceux qui vivent comme s'ils descendaient d'un toboggan ; dès qu'ils ont fini leur enfance en arrivant en haut de l'échelle, ils se laissent longuement glisser jusqu'à leur mort. Leur existence est lisse, coulante, inconsistante, car ils ont pris le chemin de la facilité, qui est à peu près synonyme de médiocrité ; je dis qu'ils ont pris ce chemin facile, car les anses de la vie ne sont jamais données, ils se bâtissent. Pour descendre si aisément de leur toboggan, ces hommes là se font aider ; la morale moralisatrice, les institutions grossières, les idéaux confortables, et surtout le démon de la Velléité, le plus puissant de tous, les poussent afin qu'ils puissent descendre avec le moins de peine possible. Les hommes forts, eux, répètent tous les jours, sans le savoir, le mot de Diogène : « c'est la peine qui est bonne ». Ils sont rugueux ; ils s'inventent des objectifs contraignants qui sont comme des blocs solides sur lesquels ils s'appuient pour avancer ; tel est leur inspiration, ils regardent rapidement ce qu'ils viennent de faire, et, en s'arrêtant à peine, de cet appui ils s'élancent vers le nouveau bloc apparu à leur esprit. À la fin, ils sont tout étonnés, en se retournant, d'apercevoir qu'ils sont allés au sommet d'une montagne toute spirituelle qu'ils ont eux-même façonnée, roche par roche. Cet homme fort n'est surtout pas un surhomme ; il ne dépasse rien, mais a su être fidèle à lui-même, et c'est dire que l'accomplissement de soi n'est pas autre chose qu'écouter le célèbre et de ce fait malmené impératif de Pindare : deviens ce que tu es ! Par homme actif, fort, puissant, s'efforçant de devenir ce qu'il est, il ne faut pas romantiquement entendre l'homme hors du commun ; nous ne voyons pas qu'il est devant nous, cet homme, et nullement dans les nuées ou dans les mauvais romans : il est l'architecte, le gai luron, le gastronome, le Don Juan, l'éducateur, le forgeron, le joueur d'échecs, le père de famille, l'artiste, le cuisinier, l'amoureux, le curieux, le philosophe, mais accompli, mais épanoui, mais vibrant de puissance ; et nous en connaissons tous quelque uns.

La citation est de Gide ; et de fait, je crois qu'il n'y a pas de meilleur antidote à la vie considérée comme long toboggan tranquille que les Nourritures terrestres, inoubliage ouvrage qui ne célèbre le dénuement et la volupté que pour mieux montrer la valeur contenue en puissance dans chaque individu. L'image du toboggan me plaît beaucoup ; et j'aimerais pouvoir me dire, à la fin de chaque journée : "C'est bien ; tu as fait en sorte que ta vie ne ressemble pas à un toboggan".

25 décembre 2011

LXXX

Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien. C'est que le lieu, l'assistance, les échauffe et tire de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur.

Pascal

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Ainsi nombreux sont les hommes politiques, forcément doués dans l'art de la parole, qui, aussi misérables sur le papier qu'entraînant à l'oral, semblent écrire avec leurs pieds. Mais il y en a tout autant qui écrivent bien et qui ne parlent pas bien ; et ce cas là me paraît plus difficile à expliquer. Prenons d'emblée un exemple, afin de ne pas se laisser égarer par des considérations trop abstraites : et l'homme qui me vient tout de suite à l'esprit, c'est le philosophe Clément Rosset, que, du reste, j'admire beaucoup. Voilà un excellent philosophe contemporain, dont on commence à peine à comprendre l'importance, qui se démarque précisément des autres philosophes de son temps par sa manière d'écrire ; chez lui, point de pédanterie, point de phrases absconses ; tout est clair et même spirituel ; il est connu pour ses exemples insolites, allant de Tintin au camembert ; tout l'éloigne des structuralistes, des heideggeriens, des lacaniens, des phénoménologues, et autres meutes philosophiques à la mode dont il s'est joyeusement moqué ; et, en somme, s'il y a un philosophe typiquement français, faisant songer à la manière de philosopher de Montaigne ou Bergson, c'est bien lui, Clement Rosset. Pourtant, son lecteur, habitué à tant de clarté dans l'expression, est bien étonné lorsque, par curiosité et pour le plaisir de voir et d'entendre celui qui fit si bien voir l'idiotie du réel et le tragique de l'existence, il cherche de lui une quelconque vidéo sur Internet, et découvre un bonhomme guilleret agréable à regarder, respirant la bonne humeur, terriblement attachant, donnant l'envie de boustifailler allègrement avec lui, mais qui n'a pas la moindre éloquence, ni même cette aisance à développer des idées qu'on exige aux khôlles qu'il dut pourtant réussir dans sa jeunesse ; de fait, sa voix ne porte pas ; il hésite et bafouille en souriant ; il fait davantage sentir à son auditeur ce qu'est la joie naturelle qu'il ne parvient à expliciter ses profondes idées. J'aimerais beaucoup lire des témoignages de ses anciens élèves ; je l'ai entendu dire qu'il adorait enseigner ; je me demande si ses cours étaient entraînants, et je ne peux m'empêcher d'en douter.

On ne peut expliquer cette différence de talent dans l'expression écrite et orale qu'en se rappelant que l'oral n'est pas uniquement de l'écrit lu à voix haute ; la parole fonctionne tout à fait différement de l'écrit. Déjà, parler, c'est improviser ; c'est se laisser guider par l'élan de la phrase ; la pause n'est pas permise, et les hésitations sont à peine tolérées ; et surtout, on ne peut revenir en arrière ; le mot est jeté ou n'existe simplement pas. Or celui qui écrit bien seul dans son bureau, ayant le rythme qu'il veut et disposant à sa guise de ses dernières pensées pour les rectifier, n'est pas forcément un bon improvisateur ; et il me semble évident que quelqu'un comme Jankélévitch improvise bien mieux à l'oral que Clément Rosset. De plus, parler, ce n'est pas seulement improviser un contenu intellectuel, c'est également émettre des sons, lesquels peuvent être plus ou moins agréables et emportant ; c'est une question d'inflexion et de nuance dans la voix ; et si nous pouvons maîtriser la tenue du corps, chose trop négligée, ainsi que l'intonation, le rythme, l'intensité de la voix, nous ne pouvons en modifier le timbre, qui est unique pour chaque individu, et qui est, il faut bien le dire, plus ou moins beau. Tous les hommes n'ont donc pas une voix d'égale beauté, ni une égale capacité à captiver l'auditoire. Et l'exercice même de l'éloque et l'exercice du beau style sont opposés, et ne se recoupent qu'à peine dans l'emploi qu'ils font de la langue ; c'est pourquoi un élève excellent à l'écrit peut se révéler pitoyable à l'oral.

Gilles Deleuze avait un timbre de voix particulièrement étrange, envoûtant ; joint à son sens du rythme et de la mise en scène, à sa manière de poser les problèmes comme on pose une intrigue romanesque, à son physique singulier, et naturellement à son talent philosophique, il n'est guère étonnant qu'il put faire tomber tant de personnes sous son charme. Si l'on comprend que parole et écrit vont en des chemins si différents avec des moyens si opposés, on s'étonnera moins de ces individus inégalement doués dans l'art de la parole et dans l'art de l'écriture ; et il eût été bien plaisant de pouvoir comparer la maîtrise orale des anciens écrivains et philosophes à leur génie dans l'écriture. Qui sait ? Peut-être qu'Épicure, quoique celui-ci écrivît déjà médiocrement, discourait aussi mal que Clément Rosset. 

23 décembre 2011

LXXVIII

La génialité n'est pas autre chose que l'objectité la plus parfaite, c'est-à-dire la direction objective de l'esprit, opposée à la direction subjective qui aboutit à la personnalité, c'est-à-dire à la volonté.

Schopenhauer

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Proust, ce schopenhauerien, disait, en substance, que les artistes géniaux ne faisaient que de traduire leur propre livre intérieur. On se tromperait pourtant lourdement si l'on en déduisait que pour être génial, il suffisait de déverser ses états d'âme sur le papier ou la toile, ce que le vulgaire ne cesse d'ailleurs de faire. Chacun, en tant qu'individu éminemment singulier, possède une perception unique, une vision du monde à nul autre pareil ; c'est ce qui fait la valeur irréductible de chaque individu ; mais rarissimes sont, parmi ces individus singuliers, ceux qui sont capables de traduire adéquatement leur livre intérieur, d'exprimer universellement la profondeur de leur être ; presque tous s'en tiennent à leur surface, comme s'ils se contentaient d'écrire et de réécrire inlassablement la quatrième de couverture de leur être ; car la nature, prodigue en créatures lambdas, mais avare en esprits supérieurs, n'accorde qu'à une poignée d'individus le don d'exprimer objectivement et universellement l'unicité de leur être et la singularité de leur perception du monde. Le propre du style est de permettre le passage adéquat d'une impression, d'une opinion, d'une perception subjective à l'essence, à l'Idée, à l'objectité, et ce, sans que la singularité du sujet créateur ne s'efface dans l'universalité du destinataire, c'est-à-dire l'humanité. Le style, c'est la magie du génie qui objective sa vision singulière du monde sans sombrer dans la banalité.

Un peintre médiocre peint la Mona Lisa ou en imitant le procédé de la photographie, ce qui donne un portrait bêtement réaliste sans style, une fade copie de la réalité, une basse objectivité sans intérêt, ou en cherchant à imprimer sur la toile son insignifiant style personnel, fabriquant ainsi une toile qui n'est que curieuse et bizarre, où l'on voit trop bien la volonté d'étonner, et que les cuistres confondent jobardement avec les authentiques marques du génie. Qu'on contemple pour la millième fois le chef d'oeuvre de Vinci ; car pour cerner le beau, les mots se révèlent rapidement vains ; il suffit de se taire, de sentir, d'aimer, et la différence avec les œuvres médiocres éclatera d'elle-même comme un Saint-Émilion millésime, par la simple dégustation, manifeste immédiatement et sans discours sa supériorité sur les piquettes préalablement goûtées.

6 janvier 2012

XCII

Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour.

Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr.

Molière

 amour caravage

Il est bien vite trompé celui qui ne pense trouver que de l'amour dans l'amour. Les sentiments purs, simples, n'existent pas ; tout est mélangé, tout est composé, tout est complexe. Ce n'est qu'artificiellement, avec des mots utiles mais forcément réducteurs, que nous opérons des distinctions dans le flux ininterrompu des affects qui nous traversent. C'est toujours dans l'amour que l'on remarque le mieux la complexité de l'âme humaine ; c'est en voyant la diversité des manières avec lesquelles l'amour se déploie que nous comprenons le mieux que le langage ne nous permettra jamais de saisir la réalité profonde de notre être.

Cette multiplicité des façons d'aimer, si elle est amusante à contempler de loin, (suave mari magno, comme toujours) s'avère rapidement contrariante et difficile à gérer lorsque nous sommes directement embarqués dans le jeu de l'amour. Les amants ne s'adaptent jamais parfaitement ensemble, d'où d'inévitables disputes. Celui qui se figure avoir trouvé un individu qui correspond parfaitement à sa propre nature se déniaisera rapidement. L'amour-passion a la prétention d'éradiquer la singularité de chacun des amants ; chose impossible et qui se manifeste par mille embêtements divers, lorsque ce n'est pas un horizon indéterminé des souffrances qui vient s'abattre sur l'amant détrompé dans sa confiance dans les pouvoirs de l'amour. Si l'amour unit, ce n'est que pour un temps ; et bientôt, la singularité irréductible de chacun des deux êtres se rebellera. L'amour parfait, si l'on entend par là, comme bien souvent, la parfaite fusion ou l'adhésion totale à un autre être, n'existe pas. Les androgynes sont définitivement séparés. Le refus d'observer la nécessité de cette séparation radicale, même entre deux êtres qui prétendent – les présomptueux ! – ne faire qu'un, conduit aux plus amères des déceptions. Si les hommes ne pouvaient pas gagner en lucidité – ce qu'ils font heureusement presque toujours avec l'expérience – l'amour serait toujours ce royaume anarchique conduisant inexorablement au désordre intérieur de l'individu.

L'amour légitime tout. Derrière le masque de l'amoureux se cache souvent une kyrielle de vices qui se manifestent alors en toute innocence ; l'amant commet des affronts, se laisse aller à des puérilités, s'emporte sans gêne, et, en somme, se conduit comme si son amour lui permettait de libérer toutes les mauvaises tendances qu'il retient d'habitude. Le pauvre Éros a les yeux bandés, c'est bien connu ; il ne sait pas ce qu'il fait ; il n'est pas responsable des flèches qu'il lance ; il est tout entier dominé par les pulsions, et n'y peut rien ; il est malade, et aux malades, toutes les faiblesses sont permises. L'amoureux s'excuse tout : jalousie, égoïsme, puérilité, idolâtrie, langueur, mélancolie, angoisse, obsession, passivité, dépendance, soumission, vengeance. Aussi, c'est lorsqu'on l'on est amoureux que l'on devrait se défier le plus de ses vices, de peur qu'ils ne viennent transformer une heureuse aventure imprévisible en détestable catalyseur de tous les défauts de l'être humain.

8 janvier 2012

XCIV

L'amour, sentiment qui (quelle qu'en soit la cause) est toujours erroné.

Proust

 proust

C'est vrai ; mais il ne faut pas interpréter cette vérité comme une condamnation de l'amour. La vérité n'est le fondement de presque aucun sentiment de l'âme humaine, ce qui n'empêche pas que ces sentiments puissent être beaux et féconds. Le mauvais psychologue est celui qui cherchera à considérer les sentiments du point de vue de la vérité objective ; rapidement, il en arrivera à observer la vanité des passions humaines, la faiblesse de tous les êtres, et finira par condamner l'homme et la vie : vue trop simple et trop malheureuse qui part d'une conception rigide de la vérité. C'est cette même conception rigide de la vérité qui amène à la condamnation trop rapide de toutes les religions. J'appelle cette vérité, vérité objective, car je ne vois pas de meilleure expression pour désigner le jugement adéquat que l'on fait sur le monde tel qu'il est. Mais l'on ne peut découvrir profondément un phénomène qu'en pénétrant dans sa logique interne, en examinant, avec du recul, sa cohérence propre, pour essayer ainsi de saisir la vérité de l'illusion, laquelle doit simplement être comparée avec la vérité objective. Pour comprendre la religion comme pour comprendre l'âme humaine, il faut faire l'effort d'entrer dans leur logique, même et surtout si cette logique est fondée sur une erreur de la conscience humaine. Ce qui est le plus difficile ce n'est pas la vérité objective, mais la vérité du mouvement de la conscience de l'homme ; cette vérité est plus obscure dans son fondement, moins aisée à suivre dans son cheminement complexe et confus, mais tout aussi féconde pour l'entendement. L'homme qui ne cherche que la vérité objective se contente d'une seule moitié du savoir ; et celui qui ne cherche pas à connaître la vérité objective ne peut que s'aventurer en aveugle, c'est-à-dire en dogmatique, en croyant, en passionné, dans les domaines dangereux de la vérité de la conscience : la première première doit éclairer la seconde, car, de toute façon, nous naissons dans l'illusion de la conscience. La maturité consiste à s'échapper progressivement de l'illusion grâce aux vertus de la connaissance objective du monde, puis à retourner en arrière afin de pouvoir, grâce à la lumière du savoir ainsi acquis et à la distance qu'il oblige à prendre, éclairer les divers processus cohérents de la conscience qui s'expriment non seulement dans les autres hommes, mais qui ne cessent jamais de s'exprimer en nous : c'est le seul chemin fécond pour l'homme cherchant à conquérir le savoir (que je n'oserais qualifier d'absolu, mais qui se rapproche de cet idéal).

L'amour-passion est toujours une illusion, mais c'est la plus belle et la plus féconde des illusions. Belle, cela est assez évident pour tous ceux qui ont déjà passionnément aimé, fécond, voilà qui semble un peu plus douteux. Nous regrettons les amours mortes, y voyant du temps et de l'énergie gaspillés en vain ; mais c'est à tort ; c'est négliger la part d'instruction qui se trouve inévitablement, comme malgré nous, dans l'expérience amoureuse, qu'elle soit heureuse ou malheureuse. Même les êtres à l'intelligence peu développée parviennent à tirer un savoir de l'expérience amoureuse, puisqu'il est assez visible que presque tous, au fil des années et en aventures, gagnent en lucidité et en connaissance sur la logique de l'amour. Ne contemplons point avec trop d'amertume nos amours mortes, bloqués sur la pensée de la vanité du temps passé ; regardons plutôt en elles la source de l'augmentation en quelque sorte magique de notre savoir.

3 décembre 2011

LVIII

Il avait le sens du désordre... Il plaignait tout ceux qui l'ont pas... Tout l'ordre est dans les idées ! Dans la matière pas une trace !...

Céline

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Tout le monde a déjà fait cette expérience banale mais parlante : quand quelqu'un, ce qui est un véritable viol de l'esprit, range, ordonne pour nous notre bureau, notre chambre, notre ordinateur, et avec intelligence, selon un principe logique, nous ne retrouvons plus rien. Rien de plus déplaisant que de voir les livres de notre bibliothèque, n'ayant l'apparence d'aucun ordre, soudainement rangés par ordre alphabétique ; c'est que derrière le désordre objectif se cachait l'ordre véritable, l'ordre subjectif. Ce que la mère en colère appelle bordel en désignant la chambre de son enfant, est ordre presque sacré pour lui. Et si nous appelons nôtre une chambre et une bibliothèque, c'est avant tout parce que nous y avons inséré notre ordre ; nous avons fait notre rangement ; et dire qu'un bureau est nôtre uniquement parce qu'il y est déposé des cahiers avec notre nom inscrit dessus, c'est ne rien comprendre de la possession véritable, qui est toute spirituelle.

Il est toujours curieux de voir les conséquences du primat de l'esprit, du jugement subjectif, sur les choses objectives, lesquelles n'ont presque aucune signification si ont les détache du sujet en liaison avec elles. Faire l'éloge du bordel, c'est chanter un hymne à la puissance ordonnatrice de l'esprit. Il faut néanmoins préciser que s'il est tout à fait respectable et même souhaitable d'avoir un ordre subjectif qui ne coïncide pas avec l'ordre rationnel et de bon sens, fondé sur des conventions et des principes utiles, cela ne peut qu'être vrai pour ce qui nous concerne nous, et nous seuls ; il est tout à fait légitime d'éprouver un fort sentiment de mécontentement et d'indignation face à un ensemble d'objets qui ne nous appartiennent pas et qui est censé former un ordre afin qu'une autre personne, ou l'ensemble des citoyens s'il s'agit, par exemple, d'une bibliothèque publique, puisse trouver aisément tel ou tel objet précis – précision nécessaire, car il en est qui, de la vérité se dégageant d'une situation précise, en infère des conséquences sur une situation qui ne serait dérivée qu'en apparence, alors qu'elle en diffère évidemment du tout au tout. Bref, belle leçon que celle de l'inoubliable et magnifique et délirant Roger-Marin Courtial des Péreires (et quel nom ! quel nom !) : tout l'ordre est dans les idées, respectons le désordre des autres, et, enfin, vive notre bordel à nous, rien qu'à nous !

12 octobre 2011

VI

La vie est un travail qu'il faut faire debout.

 Alain

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Il faut aimer l'homme regardant l'horizon et se méfier des éternels accroupis. Dressé, cet étrange animal porte noblement ses fardeaux, concentre son énergie, contemple le devenir ; assis, ses peines écrasent ses épaules, il se morfond dans la velléité, demeure fixé sur son marasme. Davantage qu'une métaphore facile mais belle, c'est une vérité physiologique : l'homme debout exerce une tension ferme sur ses membres, ses lignes gracieusement se consolident ; son regard dépasse le sol et s'élève au-delà des importunes hautes herbes : ses yeux semblent défier les dangers de la nature. La bipédie est une position d'affirmation qui pousse à regarder et aller en avant ; c'est la position qui fait marcher, qui enclenche ce processus singulier qui, en se développant, fit sortir l'homme du règne purement animal pour créer les civilisations uniques que l'on sait. On suppose que l'homme s'est mis debout, entre autres raisons, pour affronter au mieux les périls de la savane ; il doit le rester pour franchir les obstacles qu'il a et aura toujours besoin d'inventer.

Il ne manque pas d'âmes paraplégiques en ce monde pour inciter les hommes à ramper sans honte et à imiter le nonchalant mode de vie de larves en tout genre ; on veut nous faire croire que le bonheur consiste à demeurer confortablement assis, éloigné à jamais de la vie pleine d'efforts et d'oppositions qui fut celle des hommes du passé. Pernicieuse idée d'hommes fainéants et tristes ! Il faut s'insurger contre ces utopies d'insectes et ces pâles idéaux ennuyeux, qui font de l'inaction une vertu, de l'inertie une condition indispensable au bonheur, du combat une tare à éradiquer ; de telles sottises ne devraient pas être semées dans les champs des hommes ; et les âmes refusant de s'agenouiller ou de se coucher, qui existeront tant que l'homme sera l'homme, devraient déployer leur goût naturel pour le travail libre afin de mettre sur pied tous les bipèdes corrompus. Il n'est pas vrai que l'homme aime la facilité et le repos ; il ne demande qu'à effectuer en divers domaines sa puissance ; il l'eût fait de lui-même, s'il eût su naturellement exciter, diriger et contrôler son désir.

La grande force de l'homme, c'est sa capacité à se discipliner selon des règles collectives ou individuelles, et à fonder son épanouissement dans ces contraintes précieuses qui le poussent à se lever et à marcher droit vers la difficulté ; il peut vaciller quelquefois, être bousculé par mille objets divers souvent, mais il est toujours content de trouver des difficultés qui forment les bases nécessaires de son excellence. Seuls les faibles préfèrent s'allonger et couper les jambes de tous : le ressentiment prend toujours un malsain plaisir à se propager comme le montre ces austères moralisateurs qui condamnent des actions qu'eux-mêmes regrettent de ne pouvoir réaliser. Dès que l'homme se lève allègrement, se met consciemment en mouvement, et avance vers un chemin quelconque qui augmente sa puissance, il est beau, joyeux, et presque sage. La marche est l'expression corporelle de l'amor fati ; et Nietzsche, comme tous les gais penseurs, était un grand péripatéticien. Si je suis humaniste, ce n'est certes pas pour adorer un animal bureaucrate ou pour me prosterner devant de nouveaux sièges respirant le bien-être insipide et autres progrès de l'industrie du confort ; et s'il eût été en mon pouvoir de réveiller mes frères humains endormis, j'eusse crié, avec toute la ferveur qu'il m'est possible de partager, sans promettre autre chose que le bonheur d'une lutte libre et épanouissante : « Lève-toi et marche, chaque jour ! ».

17 mars 2012

CLXIII

Chez l’animal, l’invention n’est jamais qu’une variation sur le thème de la routine. Enfermé dans les habitudes de l’espèce, il arrivera sans doute à les élargir par son initiative individuelle ; mais il n’échappe à l’automatisme que pour un instant, juste le temps de créer un automatisme nouveau : les portes de sa prison se referment aussitôt ouvertes ; en tirant sur sa chaîne il ne réussit qu’à l’allonger. Avec l’homme, la conscience brise la chaîne. Chez l’homme, et chez l’homme seulement, elle se libère.

– Bergson

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Le problème essentiel posé par la question de la conscience de l'animal est le suivant : n'y a-t-il qu'une différence de degré entre la conscience de l'animal et la conscience de l'homme, ou y a-t-il une véritable différence qualitative entre les deux ? Or, nous nous aperçevons rapidement que la conscience humaine n'est pas simplement un peu plus élevée que la conscience de l'animal ; cette conscience diffère en nature et permet à l'homme de faire ce que ne pourra jamais faire l'animal : choisir. L'animal, aussi intelligent qu'il peut être, aura toujours une puissance de choix très limitée, il suit le chemin que lui a tracé la nature : il ne peut dépasser l'écoute strict de ses instincts. S'il choisit, ce n'est que pour obéir à la nature.

Au contraire, chez l'homme, "la volonté parle encore, quand la nature se tait", comme le dit Rousseau : la puissance de choix à nulle autre pareille que lui donne sa conscience l'émancipe de la tyrannie des instincts ; mille questions, mille préoccupations non dictées par ses instincts de survie avancent vers lui ; et les plus surprenantes bêtes n'entrevoient rien des problèmes proprement humains. La conscience humaine explore des possibilités de chemins radicalement différents de ceux de l'animal, et l'essentiel est là ; c'est la conscience qui fait apparaître ces chemins qui ne peuvent qu'être humains, et non pas une autre faculté. L'ère de l'homo faber commença lorsque l'homme put voir plus loin que sa survie dans le présent ou le futur proche ; c'est là que l'homme montra pour la première fois sa puissance créatrice consciente qui le fait différer qualitativement des autres êtres vivants. Montrez-moi un animal composant une musique, fondant une religion, maîtrisant la technique du feu, séduisant une femelle par des poèmes – autant d'activités humaines montrant que sa conscience ouvre des sentiers créatifs menant plus loin que la survie de l'espèce – et j'admettrais que la conscience humaine ne diffère de la conscience animale que par degré.

Évidemment, la position extrême de Descartes qu'on se complaît à critiquer pour montrer que les philosophes ont négligé les animaux est excessive. Malebranche, disciple de Descartes, prenait un malin plaisir à frapper en public les animaux et comparait leurs cris au bruit mécanique d'une porte qui s'ouvre ! Pour lui, les animaux ne connaissent tout simplement pas la douleur, ce qu'il justifie par des raisons théologiques : les hommes souffrent parce que Dieu a puni le péché originel ; or l'animal est irresponsable, il ne peut commettre de péché ; et comme Dieu est juste et parfait, il ne peut infliger de la souffrance à des êtres innocents. Ce qui, en effet, n'est guère convaincant ; ce n'est pourtant pas une raison pour verser dans le vice inverse, comme on le fait aujourd'hui, et prétendre que nous sommes des animaux comme les autres.

À ceux qui s'émerveillent béatement devant leurs bêtes adorés en leur prêtant des hautes vertus qu'ils n'ont pas j'aimerais poser cette quesiton : vos animaux ne sont-ils pas aussi cruels, en ce sens qu'ils prennent plaisir à la douleur de leurs semblables ? Je me baladais une fois près du Rhin, regardant, quelque peu émerveillé, la démarche toujours drôle de quelques canards qui passaient par là ; puis, pour je ne sais quelle raison, ils se mirent à attaquer férocement un membre de leur groupe ; il fuyait, ils le pourchassaient, ils l'enfoncèrent tous ensemble dans l'eau. Belle fraternité unissant les canards !... Nietzsche eût apprécié ce spectacle ; il eût vu la terrifiante Volonté de Puissance du canard. 

 
3 août 2012

CCCII

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.

– La Bruyère

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J'imagine une parodie des deux plus célèbres amis du monde, Montaigne et La Boétie, dans laquelle ces deux grands hommes seraient deux bonnes femmes ; effet comique garanti. Je réfléchis, et ne trouve pas dans ma mémoire de bonne pièce de théâtre ayant traité ce sujet fort comique par lui-même des misères de l'amitié féminine. Si Molière m'entend de là où il est, j'aimerais qu'il compose un petit chef-d'oeuvre sur ce sujet, afin que je puisse en profiter lorsque je viendrais le rejoindre, à l'occasion. 

Pourquoi cette différence si radicale, qui éclate à l'oeil attentif et sans idéologie du moraliste, entre l'amitié masculine et féminine ? Je ne suis pas de ces modernes qui affirment péremptoirement, comme si c'était un fait qu'on n'avait pas même le droit de mettre un doute, qu'il n'y a pas de nature masculine et féminine. Tout m'indique au quotidien qu'une telle nature existe, si tant est que l'on comprend bien le mot nature pris dans ce sens. Pour en revenir à mon propos, il me semble, suivant ici, comme souvent, les indications pertinentes des proverbes et des lieux communs, que la femme, plus que l'homme, cherche à plaire. Non pas être la meilleure, mais plaire plus que toutes les autres, ce qui est très différent. Ceci, à ce que je crois (mais je suis prudent, j'utilise des modalisateurs, je ne veux pas paraître aussi tranché dans mes jeunes idées que nos présomptueux penseurs résolument modernes), ceci, dis-je, vient peut-être de ce que la femme, à l'origine mais encore aujourd'hui dans une moindre mesure, dépend de l'homme dans la poursuite de sa sécurité et de son bonheur tandis que l'homme, lui, peut vouloir être autonome et indépendant. D'où un instinct bien ancré de séduction envers tout ce qui bouge ; d'où une quête presque sans fin de l'admiration de tous et même de toutes ; d'où une jouissance infinie au contentement de la vanité. Le bonheur de la femme consiste fondamentalement à être aimée. Du reste, s'il n'y avait pas ce désir, ou plutot ce besoin de plaire, pourquoi tant de maquillage astucieux, de parures onéreuses, et cette obsession de la beauté ? Si ceci est juste, il ne serait pas difficile de comprendre pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes en amitié : leur rivalité ne cesse presque jamais, elles ne peuvent s'empêcher de se comparer, et les bonheurs individuels, les réussites personnelles, ne peuvent qu'avec beaucoup de difficulté se transformer en réussites et bonheurs collectifs. Exemple éloquent : quand une femme est malheureuse, parce qu'elle vient d'être larguée par son jules, il y a échange de confidences, consolations de gonzesses, avec mille paroles toutes faites et souvent hypocrites ; quand il arrive la même expérience douloureuse à un homme, il réunit ses potes, ils se font ensemble une bonne bouffe, picolent entre joie et amertume, et s'expriment avec une franchise simple qui fait tout le bonheur de l'amitié véritable. Jeff est une chanson d'homme.

12 juillet 2012

CCLXXX

À l'éternelle triple question toujours demeurée sans réponse : "Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?" je réponds : "En ce qui me concerne personnellement, je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne".

– Pierre Dac

d'ouvenonsnous gauguin

La métaphysique, par son mot même, impressionne. Métaphysique, au-delà de la physique, philosophie première, la science de l'être en tant qu'être ; voilà des expressions qui en imposent. Faire de la métaphysique, ça en jette. Les métaphysiciens sont fiers de l'être ; car il faut bien quelques personnes pour penser à l'Être, à l'existence de Dieu, et autres joyeusetés en notre infâme époque de positivisme. Alors ils nous font frissonner avec ces questions existentielles qui sont censées se poser à tous les hommes. Toute notre vie, parait-il, nous cherchons des réponses à ces questions sans jamais trouver une entière satisfaction ; et cette troublante impossibilité de répondre nous angoisserait. Pauvre homme tiraillé de hautes interrogations ! La nature ne répond jamais à son appel. Il est seul, il est paumé, il ne sait qui il est, vie sa vie sans savoir où aller, et crève sans savoir pourquoi. Quel malheur que la métaphysique ne soit jamais parvenu à atteindre la scientificité !

Tu parles. On a trop hissé la métaphysique au pinacle pour qu'on ne prenne pas régulièrement la peine de la rabaisser dans ses prétentions. Déjà, comme on le fait de plus en plus souvent, en rappelant que le sens du mot métaphysique ne vient que d'une erreur de traduction. L'histoire est bien connue ; nul besoin de le rappeler ; il suffit de songer à ce fichu hélleniste qui a mal traduit à Thomas d'Aquin le mot, causant ainsi l'une des plus conséquente erreur de traduction de l'histoire de l'occident. D'où cette obsession de l'arrière-monde qui est sans doute étrangère à la philosophie des anciens.

La métaphysique n'est pas aussi compliquée qu'on veut nous le faire croire. La politique, la connaissance, le langage sont des sujets beaucoup plus délicats que la métaphysique ; on s'en aperçoit en essayant de faire un cours sur ce sujet si élevé : c'est beaucoup plus simple qu'on ne se l'attendait. Ceci vient de ce que l'histoire de la métaphysique se trace aisément, et que les problèmes que la métaphysique pose ne changent jamais. La question de la possibilité de la métaphysique est presque toute la métaphysique ; il suffit de rajouter quelques démonstrations sur l'existence de Dieu, un peu de galimatias en mélangant quelques couples d'abstractions creuses, raconter la soi-disante nécessité de fonder la science sur la métaphysique, évidemment évoquer l'entreprise critique de Kant, et le tour est joué. Je crois comprendre davantage la métaphysique que la Révolution française ; il y a moins de faits à apprendre, et tout se cerne très vite, pour peu qu'on ait la bonne méthode et quelques bonnes lectures synthétiques. Je ne parlerai même pas du baragouin amphigourique d'Heidegger ; l'évocation du bon sens et du bon goût suffira. 

31 mai 2012

CCXXXVIII

Quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d'avance les hommes méchants et toujours prêts à déployer ce caractère de méchanceté.

– Machiavel

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Machiavel, avec son réalisme politique, ne prône pas une amère misanthropie, mais défend une sorte d'hypothèse de travail du législateur. Le réalisme politique ne s'affirme qu'en réaction face à l'angélisme politique, fruits dangereux des rêveries des belles âmes, et ce d'autant plus lorsque ces dernières ont, de surcroît, la mauvaise manie d'être systématiques. Les théories, avec leur cases toutes bien rangées, modelant le réel à leur guise, font disparaître les premières nécessités du politique, qui sont de réguler et ordonner les mouvements humains. Ceci n'est possible que si l'on part du besoin concret des hommes à s'organiser, en ne fermant pas les yeux sur l'âcreté de la nature humaine ; commencer par l'idée abstraite d'un ordre parfaitement rationnalisé et par le rêve d'une société entièrement dénuée d'injustice, c'est rater l'humain. Le grand Machiavel est là pour nous aider à le retrouver. Il vaut mieux aller du vice à la vertu que l'inverse, comme si souvent dans les trop sérieux songes politiques.

4 février 2012

CXXI

J'écoute pousser ma barbe.

– Jules Renard

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Comme l'admirateur de la nature aime à voir défiler les saisons, à s'étonner inlassablement de la renaissance de toutes les fleurs et du retour joyeux de tous les oiseaux au printemps, le barbu se plaît à contempler sa barbe pousser, jour après jour, jusqu'à ce que le visage devienne assez touffu pour qu'une tabula rasa s'impose. Mais la vie d'une barbe est souvent bien plus courte, elle se compte en semaines et non en année ; aussi, c'est tous les jours que l'on peut remarquer un changement perceptible sur le visage de l'homme qui laisse complaisamment fleurir ses poils virils. L'autre avantage est que l'objet de contemplation du barbu est lui-même ; il n'a pas besoin d'ouvrir la fenêtre ou d'aller se promener dans un jardin botanique pour jouir des transformations de nature, mais se contente de s'observer nonchalamment tous les matins dans son miroir. Le barbu est heureux d'être le maître d'un cycle naturel ; il joue avec l'éternel retour de la vie, comme le jardinier ravi de revoir toutes les années son cerisier bourgeonner. J'oserais dire que le barbu est une sorte d'hégélien du poil : il se plaît à considérer la dialectique de sa barbe, et sait que la vérité de la barbe, la réalisation de sa barbe, n'a lieu que lorsqu'il la coupe pour mieux la faire repousser. L'homme qui ne voit dans la barbe qu'un inconvénient et qui ne la laisse pousser que par négligence, sans joie aucune, ne sait pas qu'il possède sur lui un jardin naturel dont l'entretien et la contemplation peut lui prodiguer un contentement régulier et sans troubles. Fleurissez librement, barbes despotiquement rasées !

29 janvier 2012

CXV

Nous devons construire sur ce qui résiste, comme font les maçons.

– Alain

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Tout ce qui est réel est résistant, tout ce qui est résistant et réel. Mais l'homme faible refuse de se faire maçon ; il n'aime pas déployer ses forces et jette l'anathème sur tout ce qui n'est pas directement malléable ; c'est une sorte de tyran sans pouvoir ; mieux, c'est un enfant. Pour l'enfant, rien ne résiste ; il ne travaille pas, il prie, il crie, et reçoit. La résistance du monde ne lui apparaît pas, c'est-à-dire que le réel ne lui apparaît pas. Il ne procède que par des signes, messagers magiques allant sans cesse de ses caprices à leurs réalisations quasi immédiates ; c'est ce que l'observation des si bien nommés enfants rois fait bien voir. 

Nombreux sont les enfants rois qui ne parviennent pas à retirer leur couronne. Par le refus du travail, ils se refusent le monde ; ils vivent dans des pays imaginaires où tout est donné, et tout de suite. Ils ne le savent pas, mais ils vivent dans l'âge d'or ; aucune sueur ne coule de leur front ; ils continuent à tout reçevoir, à tout accepter, et ignorent l'origine de leur langueur. L'homme qui ne construit rien est nécessairement malheureux, et il n'y a que les tchandalas qui ne savent pas orienter leur volonté vers des objets solides qui sombrent dans l'ennui. Je ne m'étonne pas que ce soient souvent les savants et les artistes qui souffrent le plus de l'ennui ; c'est que l'objet sur lequel ils tentent de bâtir n'est pas palpable, qu'ils finissent par errer en des rêveries liquides, et qu'ils ne sentent pas assez la matière sur laquelle ils travaillent pour pouvoir y concentrer leurs efforts. L'immatérialité des idées fait la misère des intellectuels.

Pourtant, un écrivain, un savant, est un artisan comme un autre, ce qui est déjà plus visible pour les sculpteurs ou les peintres. Il faudrait sans cesse avoir dans l'esprit cette analogie, pour ne jamais oublier que l'idée est une matière réelle, et donc résistante. Les prolétaires, qui savent si bien ce que c'est que la résistance de réel, ne voient pas que la matière des penseurs est tout aussi résistante et difficile à traiter que la leur ; d'où des moqueries, rarement tout à fait injustes, envers ces intellectuels qui ne savent rien faire de leur main, qui restent assis à contempler des nuages inconsistants, irréels. La considération des grands penseurs fait heureusement voir qu'il en est tout autrement ; tous ne sont pas des fainéants refusant le moindre effort véritable et se réfugiant dans des idées creuses, toutes faites, confortables, inertes, mollasses. Ne confondons pas les penseurs endormis avachis dans leur nuages avec les penseurs éveillés qui affrontent tous les jours le réel résistant.

11 janvier 2012

XCVII

Il est difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de Baudelaire, d'écrire le français exquis d'Henri IV.

Proust

pastiche 

Il est difficile, quand on est habitué à la culture de la consommation et au style spectaculaire des publicités, d'écrire le français merveilleux de Marcel Proust. Il est également difficile, après la lecture enthousiaste de Louis-Ferdinand Céline, de se contenter d'un français classique, dont on ne doute pourtant pas de la valeur intemporelle. Il est toujours toujours difficile d'écrire en ayant à l'esprit les majestueuses perfections de nos écrivains préférés. Simenon, pour mieux déployer son génie propre, ne lisait rien avant d'écrire.

Et pourtant, sans imitation, nous ne serions pas capables de conquérir notre style propre ; sans modèles, nous ne pourrions pas même essayer d'actualiser nos virtualités singulières, dont nous n'aurions, à vrai dire, aucune conscience. Il y a des peintres qui disent ne pas vouloir s'intéresser à la peinture du passé pour ne pas corrompre leur originalité sous l'influence des autres artistes ; il y a des romanciers ainsi, des philosophes, des musiciens, des hommes communs. J'ai souvent entendu des hommes légitimant leur inculture en disant, non sans fierté, qu'ils préféraient penser par eux-même plutôt que de penser avec les autres : ceux-là sont les plus pauvres d'esprit (et il n'est pas vrai qu'ils seront consolés). Penser tout seul est la meilleure façon de penser comme tout le monde ; et, de même, écrire sans modèle, sans jamais imiter, est la meilleure manière de ne pas exploiter les éventuels potentiels singuliers contenus en nous.

Imiter, c'est apprendre à devenir soi-même. Cela n'est presque jamais compris. Imiter, ce n'est pas plaquer les caractéristiques marquantes d'un autre en évacuant sa propre individualité ; ça, c'est le sens faible de l'imitation. Imiter, c'est incorporer les particularités d'un autre que soi et, par là, assimiler un contenu extérieur fructueux permettant de développer nos forces propres. Louis-Ferdinand Céline lui-même eut des modèles. Cette sorte de dialectique, indépendamment de l'écriture, sera toujours nécessaire à l'éclosion d'une profonde individualité, à la fois singulière et commune.

Marcel Proust, avant d'écrire la Recherche du temps perdu, avait brillamment pastiché Flaubert et Saint-Simon.

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