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Scolies
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7 février 2012

CXXIV

 Le demi-sommeil est mauvais ; voilà le premier article de la morale réelle.

– Alain

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La morale réelle, c'est la morale du travail. "Travail" : ce mot ambigu ne plait guère, il est hanté par son étymologie latine, le tripalium pèse lourd et donne au travail une inflexion douloureuse dont il se passerait bien. Mais les autres mots ne conviennent pas : ils sont trop précis ("effort") ou trop larges ("énergie") ; seule "force" irait encore, mais on entend des choses si différentes par ce mot qu'il est toujours délicat de l'associer à un autre concept. Au contraire, si l'on se dépêche de dire qu'en utilisant dans ce contexte le mot de travail, nous ne voulons pas insister sur le sens de labeur, d'activité rénumérée, mais sur le sens de déploiement rationnel de force en vue d'un objectif précis, nous avancerons rapidement. En effet, par travail, nous pensons très précisément au seul moyen qu'ont les hommes d'être actifs, en tant qu'ils exercent librement leur puissance dans un cadre et vers un objet déterminé ; or, c'est dans l'activité seule que nous plaçons le bonheur humain. 

Ce premier article de la morale du travail, qui est la morale réelle car elle est la seule qui soit véritablement concrète, n'est que le résultat du bon sens, résultat auquel parvient n'importe quel homme travaillant quotidiennement. L'idée est d'une si grande simplicité qu'on la manque souvent, à savoir qu'il faut être en forme le jour pour dépenser ses forces, et fatigué la nuit pour régénérer son énergie et mieux recommencer sa tâche le lendemain, sans quoi le demi-sommeil laissera barboter nos forces et notre volonté dans une dangereuse et malheureuse irrésolution. Les intellectuels, qui eux aussi sont censés être des travailleurs, dépensent leur force avec moins de constance et de pugnacité que les prolétaires, ce qui les conduit bien souvent à se retrouver dans l'état de demi-sommeil condamné par la morale du travail : ils sont trop détendus pour exercer leur force, et pas assez pour trouver un repos qu'ils ne méritent pas ; la lenteur d'esprit et de corps les gagne, ce qui les fait tomber dans un ennui flasque ; mi-actifs, mi-passifs, ils rêvent lorsque le soleil brille encore, et se complaisent dans une indolence tout aussi peu féconde que peu reposante. Aussi, ils ne dorment pas bien ; ils ne peuvent éprouver la joie pourtant si commune de se coucher, la nuit, appelé par la fatigue réelle du corps, de se détendre, de ne penser à plus rien de solide, ce qui est précisément arrêter de penser et se laisser aller aux agréables rêveries nocturnes, et, par suite, être bercé doucement par le seul sommeil heureux, qui est le sommeil régénérateur. Ce n'est qu'en ayant passé une journée de travail, que le corps, après avoir été volontairement tendu toute la journée, peut être régénéré dans la nuit ; c'est pourquoi les intellectuels devraient s'efforcer de compenser leur habituel engourdissement corporel par des exercices physiques réguliers, ce que les Grecs, modèles insurpassables, avaient bien compris.

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11 février 2012

CXXVIII

C'est en Italie et au dix-septième siècle qu'une princesse disait, en prenant une glace avec délice le soir d'une journée fort chaude : "Quel dommage que ce ne soit pas un péché !"

– Stendhal

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Que comprend-t-on de cette phrase spirituelle, de la désobéissance incessante des enfants, des éternelles histoires d'adultères, du libertinage, de Belle de jour, de l'oeuvre entière du marquis de Sade, du besoin irrépréssible qu'ont certains hommes riches de voler des babioles, si l'on est pas attentif à l'importance de l'interdit dans l'élaboration du désir et à la jouissance que nous prenons presque toujours à la transgression d'une loi ? Les hommes qui font taire leur désir lorsqu'ils constatent qu'ils n'ont pas le droit de le réaliser ne sont pas vertueux, comme on le dit parfois, mais peureux ; et les parents qui croient bien éduquer leur enfants en leur interdisant catégoriquement toutes sortes d'activités seront bien vite détrompés. Montaigne, si je me souviens bien, raconte qu'il avait cessé de garder son château pour ne pas attirer les voleurs. L'interdit, agrémenté de difficulté, rend plus désirable les choses : c'est pourquoi le libertin Valmont connaît ses plus grands moments de bonheur avec Mme de Tourvel, celle de toutes les femmes dont la conquête est la plus excitante précisément parce que la réussite de l'entreprise est incertaine, flottant entre l'impossible et le possible.

Tout porte à croire que notre Léviathan n'ait pas pigé grand chose à ça, et qu'il resterait sceptique devant la formule d'Ovide : video meliora proboque deteriora sequor (je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal) ; sans quoi, il ne perdrait pas son argent et sa crédibilité à exhorter ses enfants terribles à manger cinq fruits et légumes par jour et à surtout ne pas abuser de l'alccol. Sage enfant, je ne parviens pourtant pas à appliquer les recommandations, pourtant omniprésentes, du médecin Hexagone. J'essaye pourtant de me soigner ; je lis les aimables conseils affichés sur mon paquet de cigarette et je tente de me dissuader de mourir impuissant, jeune, sans poumon, sans enfant, en contemplant les si bienviellantes images du vertueux Léviathan ; j'essaye d'admirer les publicités innovantes, si subtiles, si bien conçues, si pénétrantes qui s'agitent chaleureusement devant moi, dans la rue ou sur mon écran ; et, hélas!, je ne sais pourquoi, je finis toujours par m'allumer, sans honte aucune, une clope dangereusement brune, rêvant de Jean Gabin et enviant même la taille scandaleuse de ses cigarettes, bien que je sache pertinemment que c'est pour mon bien que les avisés administrateurs de l'Union Européenne ont réglementé et uniformisé ces bouts de papier contenant cette étrange matière d'origine sans doute diabolique et que les sages qui nous dirigent devraient bientôt, dans leur bon sens, interdire complètement.

Quel bonheur que désormais, grâce à l'habileté de Léviathan, boire et fumer ne soient pas des actes citoyens, ce qui est presque en faire de délicieux péchés !

7 avril 2012

CLXXXIV

Ils veulent être les inventeurs de quelque opinion nouvelle, afin d'acquérir par là quelque réputation dans le monde ; et ils s'assurent qu'en disant quelque chose qui n'ait point encore été dite, ils ne manqueront pas d'admirateurs.

– Malebranche

Ren__Girard

Les imposteurs intellectuels sont des créatures abondantes, on en trouve à foison, facilement observables et analysables, et j'aime le rôle du lion contemplant la masse des gazelles à dévorer, s'élançant d'un coup sur l'une d'entre elle, et la déchiquetant sans autre forme de procès. Bouffer un imposteur n'est pas un acte vain n'apportant que le plaisir de la cruauté ; la savoureuse et méthodique mastication d'un charlatan fait mieux discerner le squelette de celui-ci, fait bien voir comment fonctionne un cerveau de la sorte, et montre de quoi est constitué un tel organisme. Une rapide analyse aboutit à la conclusion suivante : tous les mystificateurs de l'intellect sont faits d'une quantité de vanité largement supérieure à la moyenne des êtres humains, d'un orgueil assez variable, d'un goût marqué pour la flagornerie, la soumission, la quête absurde des honneurs, et surtout d'un talent rhétorique remarquable, leur permettant d'astucieusement faire passer des banalités pour des vérités nouvelles et surtout d'affirmer des énormités réellement nouvelles, si énormes que les jobards croient y voir la marque incontestable de la création d'un génie. Bref, ils ne faut point le nier, ils ont un truc, comme les magiciens, et c'est pourquoi leur succès n'est pas totalement immérité, pour la même raison que l'habile cambrioleur mérite nous louanges ou que l'assassin ingénieux suscite notre admiration.

Justement, René Girard est un parfait modèle de ce genre d'imposteur intellectuel alliant parfaitement l'instinct de courtisan à l'habileté rhétorique, mêlant une vanité éhontée à une réelle capacité de séduction, quoiqu'elle ne s'exerce que sur les niais de la pensée. Plus que les autres, plus encore que Freud qui fut pourtant le roi du genre, Réné Girard a le don de faire croire que l'humanité attendait son arrivée, tel le messie, pour qu'il puisse annoncer à la terre entière leur nature profonde, ignorée jusque-là ; heureusement, il est venu, le grand René, pour nous faire découvrir Des choses cachées depuis la fondation du monde, et l'on se demande d'ailleurs comme l'on faisait pour vivre jusque-là, sans comprendre que nos désirs, tous nos désirs étaient mimétiques. René Girard ne fait que deux choses : d'une part présenter des banalités habillées du costume pompeux d'une théorie révolutionnaire, car il n'y a au fond rien de plus banal que de dire que des désirs peuvent être animés par le mimétisme, et d'autre part, pousser une idée jusqu'à l'extravagance, en l'occurence en faisant croire que tout désir est d'essence mimétique, comme s'il ne pouvait y avoir, comme le pense le sens commun, de désir spontané, et ainsi, à la lueur de cette théorie farfelue, revisiter toute l'histoire de la culture universelle. Le trop peu connu René Pommier, dans ce titre qui mériterait à lui seul la célébrité à son auteur, René Girard, cet allumé qui se prenait pour un phare, a rendu explicite, et dans un style remarquable, cette volonté pathologique de faire du neuf, de se faire connaître, sans craindre de raconter les pires conneries sur toutes sortes de sujet, à commencer par les grands romans de la littérature. 

Quand on voit le nombre de charlatans et d'esbroufeurs adulés par les jobards aujourd'hui, il y a de quoi s'interroger, je ne dis pas sur l'intelligence, mais sur le bon sens, sur l'esprit critique le plus commun, des soi-disant élites intellectuelles d'aujourd'hui.

22 mars 2012

CLXVIII

Tel est cet ensemble de sentiments et d'idées qui nous viennent d'une éducation mal comprise, celle qui s'adresse à la mémoire plutôt qu'au jugement. Il se forme ici, au sein même du moi fondamental, un moi parasite qui empiètera continuellement sur l'autre. Beaucoup vivent ainsi, et meurent sans avoir connu la vraie liberté.

Bergson

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La liberté n'est point universellement donnée ; elle n'est d'ailleurs jamais donnée ; et si la liberté doit être entendue, c'est dans le sens où elle est conquise par l'homme, et toujours à reconquérir ; elle ne se reçoit point, elle se gagne, et non comme on gagne un trophée, image immobile et définitive, mais comme on triomphe d'une course sans fin, par intenses fulgurances, par accélérations temporaires, qui sont autant de victoires éphémères à réitérer sans cesse. Or, rares sont les hommes qui courent et cherchent des victoires ; c'est le calme repos qu'ils veulent, c'est la tranquille immobilité qu'ils désirent ; ils se laissent aller à leur moi prévisibles, caricaturales figures se mouvant d'un mouvement immobile, stagnantes ombres rampant dans une stérile inertie, poupées servilement emportées par la vie avançant par mécanisme toujours et jamais sous l'impulsion de l'élan vital. C'est ainsi ; les hommes sont presque toujours des automates, ennuyeux et répétitifs, machinaux et insipides, incapables de création, ne surprenant ni leurs semblables ni même se surprenant eux-mêmes ; hommes robots, avenirs tracés, tristes vieillards.

Il n'est pas aisé d'être soi-même et d'agir en mettant dans ses actions toute son âme, puisque telle est la conception bergsonienne de la liberté. Il s'installe en nous des entraves à notre élan vital et créateur, entraves institutionnelles, entraves sociales, entraves morales ; ces barrières trouvant leur origine dans la nature sociale de l'homme sont néanmoins nécessaires, ce qu'oublie évidemment les demi-habiles, et ne sont nuisibles à l'épanouissement de notre être uniquement lorsque nous les incorporons trop profondément, lorsque nous les assimilons réellement, au point qu'elle sont si solidement enracinées en nous qu'elles prennent toute la place, empiètent sur les pousses authentiques et personnelles de notre moi profond ; parsemés de mauvaises herbes artificielles, nous ne fleurissons point. 

La vie d'un caissier à plein-temps, et c'est l'expérience qui parle, ne permet par exemple guère d'être libre ; ici, le mécanisme est la règle et l'idéal indépassable ; le bon caissier est celui qui ressemble le plus à une caisse automatique. Le contact avec les clients, à l'heure où la recherche absolue du profit a fait s'effacer la possibilité de s'ouvrir aux autres pendant les longues heures de travail, est précisément ce qu'il y a de plus faux et de mécanique dans cette tâche ingrate. Le caissier est forcé de jouer le caissier automatique ; et il ne peut que s'agir d'aliénation, jamais de réalisation de soi. Les possibilités de tracer des ligner de fuites, pour parler comme Deleuze, sont quasiment réduites au néant. En tant que caissier, jamais la profondeur du moi ne se révèle ; l'essentiel demeure à la surface. Le rôle aliénant de caissier envahit l'être tout entier ; ce n'est pas par hasard si les caissiers reproduisent inlassablement dans leur rêve ce qu'ils font mécaniquement le jour ; point d'évasion possible, il n'est presque plus que son rôle, sa fonction s'empare tellement de lui que son moi authentique est tout à fait obscurci. Alors, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il est l'esclave de son mécanisme.

9 juin 2012

CCXLVII

L’orgueil n’est pas mon fait ; je n’en estime ni les joies ni les peines. 

– Alfred de Musset

Quelle est l'efficacité des formules ? La répétition de ces maximes peut-elle avoir sur nous un vertueux effet incantatoire ? Les anciens étaient plus que nous accoutumés à répéter ce genre de phrases faciles à retenir qui rappellent la conduite droite et exhortent l'âme à la vertu. Parfois, nous plongeons dans le vice par simple oubli de la vertu ; nous ne pensons plus que l'orgueil est un vice dangereux, et nous cédons à sa séduction, sans même songer à lui résister. Les formules morales, telle celle, très belle, qu'on trouve dans la pièce de Musset, On ne badine pas avec l'amour, restent dans la tête, et nous forcent à changer notre comportement. Par la formule qui chante en mon esprit, je veux ne pas céder au charme de l'orgueil ; je veux demeurer indifférent à son influence ; je veux trouver ma joie, et ma peine aussi, ailleurs qu'en ce vice qui détourne du juste jugement de soi. Avant, on lisait et retenait les belles formules de L'imitation ; que lit-on et que retient-on aujourd'hui, sinon les slogans stupides des publicités ?

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28 mars 2012

CLXXIV

Et ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains que celui-ci : - N'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir.

– Rivarol

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Notre premier mouvement, entendant un tel conseil, est un mouvement d'opposition. Si nous n'écrivions que par plaisir, nous n'écririons que très peu, et surtout, nous n'écririons que des textes faciles, c'est-à-dire que nous nous contenterons de transcrire nos petites idées personnelles : stagnation dans une stérile subjectivité. C'est justement la contrainte d'écrire à partir d'une matière précise et en des temps précis qui accroît notre sens de l'objectivité, façonne notre goût, étend le champ de nos plaisirs ; car si le premier effort de l'écriture, comme de toute activité, est toujours un peu forcé et ennuyeux, souvent le plaisir vient bientôt : lorsque la contrainte est acceptée et qu'elle n'est pas trop pesante, elle stimule le mouvement, et la sensation de ce mouvement procure de la joie. Bref, il faut prendre garde à ne pas tomber dans ce vice très commun aujourd'hui, qui consiste à n'écrire que ce qu'il nous plaît et quand il nous plaît ; c'est le meilleur moyen de ne jamais progresser et de s'enfermer dans un reflet flatteur de soi-même, avilissante prison. C'est pourquoi l'artisan et l'artiste gagnent à se faire imposer, ou, ce qui est encore mieux, à s'imposer un sujet ;  c'est ainsi, et seulement ainsi, qu'il pourra avancer sur le chemin du beau ; tout le reste est vain rêve de grandeur.

Le second mouvement, après nous être laissé aller à notre opposition spontanée, est d'apercevoir la vérité, dont on sent l'existence, dans le conseil de Rivarol. Il y a des contraintes joyeuses, des règles utiles, des exigences salutaires ; au contraire, il y a des contraintes tristes, des règles inutiles, des exigences funestes. L'écrivain, comme tous les artisans, et il n'y a que les péteux qui prétendront émanciper l'écriture de l'artisanat, doit travailler pour arriver à un résultat satisfaisant ; mais le travail ne doit point se voir dans le résultat. On connaît tous ces textes où l'on sent trop la sueur de l'écrivain, où le style est gâté par une surcharge d'attention ; il y a, malheureusement, beaucoup de ces choses là chez Flaubert, qui font que Salammbô n'est pas un livre agréable à lire ; lisant cette oeuvre de labeur, nous partageons la douleur de l'écrivain. Toujours j'opposerai à ce sauvage nihiliste acharné de Flaubert l'insouciant génie de Stendhal, dont la vigueur aérienne de sa prose n'a aucun égal ; de même que Rossini, plus qu'aucun autre compositeur, fait sentir le bonheur de la musique, aucun auteur au monde ne fait mieux sentir le bonheur d'écrire, qualité rare chez les grands écrivains, ces tristes obsessionenels d'une perfection qu'ils n'atteindront jamais. Les pédants ont plus d'aisance à faire des analyses stylistiques, c'est-à-dire formelles et chiantes, des romans de Flaubert que des romans de Stendhal, quoiqu'il ne s'en privent point ; ce détail en dit beaucoup. Là où les pédants règnent, la méfiance s'impose ; ils fuient tout ce qui est signe de bonheur.

9 juillet 2012

CCLXXVII

Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines, 
C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines, 
C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur, 
En y fouillant longtemps peut prendre au fond d'un coeur. 
Va devant! Je te suis. Ma vengeance qui veille 
Avec moi toujours marche et me parle à l'oreille. 
Va! Je suis là, j'épie et j'écoute, et sans bruit 
Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit. 
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête 
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête; 
La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi, 
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi!

– Victor Hugo

Hernani

Aujourd'hui, Victor Hugo m'a écrasé. L'Himalaya m'est tombé dessus sans prévenir. Je suis humilié dans le sens étymologique du terme, c'est-à-dire ramené à l'humus, à la terre ; j'ai banni de mon être toute vaine prétention à une grandeur quelconque ; j'ai compris, que, comme Ruy Blas, dont il n'est pourtant pas question ici, je suis un ver de terre amoureux d'une étoile. Je n'étais pourtant pas particulièrement disposé à me prendre un tel coup dans le coeur ; je voulais calmement finir mon après-midi en me délassant de mes lectures lourdement philosophiques, et je me suis ingénuement dit qu'une petite pièce classique de Victor Hugo telle que Hernani me changerait de Hegel. J'ai tout lu d'un coup, j'ai été transporté, et je ne pouvais m'empêcher de gueuler les tirades, en regueulant d'un air d'extase les vers qui m'avaient paru particulièrement remarquables. 

Comme j'ai longtemps méprisé Victor Hugo ! J'ai honte aujourd'hui de ma présomption. Pour la première fois peut-être, je me suis exclamé, sans réticence aucune : cet homme est un génie, cet homme est un dieu ! Il y a chez lui un don pour hisser le lecteur jusqu'au sublime et rendre enthousiastes les coeurs affadis. La violence sauvage des expressions, pourtant toujours parfaitement contrôlées, transportent loin et affermissent l'exaltation suscitée par les situations. La fougue s'étend en crescendo et l'indifférence n'est pas permise. La beauté impétueuse bouscule toute l'âme. Je trouve qu'il y a beaucoup de Corneille dans cette pièce, lequel a toujours eu mes faveurs ; j'aime au théâtre à contempler des âmes dont la volonté est toute puissante et dont la dignité en impose au spectateur. Ce grand bonheur, Victor Hugo me l'a prodigué en abondance ; et je recommande à tous les coeurs refroidis par la monotonie de gueuler également les répliques jamais dénuées de verve de ces Don Carlos, Don Ruy Gomez, Don Sol, et Hernani. Les coeurs ont une flamme qui doivent être entretenue. 

26 janvier 2012

CXII

Je suis en faveur de la coutume qui veut qu'un homme baise la main d'une femme la première fois qu'il la voit. Il faut bien commencer par un endroit quelconque.

– Sacha Guitry


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Le baise main, je viens de l'apprendre, n'est pas si ancien qu'on le croit : alors que l'on s'imagine généralement qu'il s'agit d'une coutume ancestrale, remontant au moyen-âge, une rapide recherche permet d'apprendre que ce rite fut inventé à la fin du XIXème siècle, inspiré par l'amour courtois médiéval. Je suppose qu'auparavant les salutations entre hommes et femmes offraient moins de contact, et qu'elles consistaient en révérences distantes fort peu propices aux excitantes sensations érotiques. Du reste, cette question de politesse est passionnante, et je me précipiterais, s'il existait, vers un ouvrage qui, écrit avec élégance, narrerait spirituellement l'histoire des bonnes manières ; nul doute qu'un livre exhaustif sur ce sujet existe, mais il serait bien plus étonnant d'en trouver un bien écrit, qualité qu'aujourd'hui l'on ose même plus exiger des historiens. Trop grande attention pour des détails, diront certains ; mais d'une part, tous les détails qui composent les relations humaines sont fascinants, et, d'autre part, le vrai, c'est le tout, comme le dit Hegel, formule géniale et passe-partout qui sert à légitimer tout intérêt porté à des petites sphères qui semblent a priori éloignées d'un sujet général. 

Dans le baise main, l'homme doit s'incliner jusqu'à la main de la femme qu'il tient délicatement, avancer doucement ses lèvres et les faire effleurer la paume. Ce geste est lourd de signification ; et je m'abstiens de toute explicitation détaillée superflue de peur de m'ennuyer moi-même. L'idée à retenir est que l'homme montre par un signe gracieux qu'il se plie de bon coeur pour présenter ses hommages à une représentante de l'autre sexe, et qu'il y a, tacitement, un jeu de galanterie qui est accepté par ce geste.

Aujourd'hui, le premier contact avec une femme se fait par les joues, le visage. Si je regrette un peu que le baise main soit tombé dans la désuétude, je ne me plaindrais pas, car j'aime le rituel si charmant de la bise. Je me souviens de l'heureux temps du collège et du début de la puberté où, pour la première fois, tous les futurs hommes se réjouissent d'embrasser les jeunes filles de leur âge. Je me rappelle très bien que j'espérais faire la bise à telle ou telle jeune fille que, dans l'ingénuité du désir propre à l'adolescence, je jugeais magnifique et que j'idéalisais excessivement en lui donnant une splendeur qu'elle n'avait pas du tout objectivement, ce que la vision des anciennes photos de classe fait bien voir. Enfin, qui n'a pas été déçu de ne pouvoir faire la bise quotidienne à une jeune fille convoitée ? On s'attache rapidement à ce rite qui n'a rien d'anodin. Chamfort n'a pas tout à fait tort lorsqu'il réduit l'amour au contact de deux épidermes. Il est doux de se souvenir des premières sensations données par une personne aimée ou désirée. 

Aucune femme ne fait la bise de la même façon, et ce, au moins parce qu'aucune n'a le même épiderme. Aussi, tous les détails comptent et tous les sens sont convoqués. La vue fait admirer de près les détails de la femme ; nous approchons d'un coup du corps de l'autre, et nous pouvons, avec une rapidité parfois regrettable, contempler les parcelles du visage, les cheveux, ou les oreilles, auxquelles nous ne faisons guère attention habituellement. Nous touchons directement le visage, et toutes les peaux offrent une sensation de contact absolument unique ; si toutes les jeunes filles sont douces, elles ne le sont pas de la même manière. De même, la barbe de l'homme peut donner des sensations que ne donne pas le contact de deux joues imberbes. Souvent, nous effleurons également la chevelure, si essentielle dans le désir que nous avons pour une femme. Surtout, l'odorat est convoqué ; et je sens que les mots me manquent pour exprimer toutes les émotions prodiguées par les douces exhalaisons émanant de l'être désiré. Il n'y a rien de plus enchantant que de sentir intensément le parfum d'une femme aimée ; et je crois que l'odeur agréable de certaines femmes jouent beaucoup dans notre envoûtement pour elles. Au fond, même l'ouïe, en faisant entendre le petit smack quelque peu ridicule de la bise, joue un rôle non négligeable. Les maladresses ont beaucoup de sens, dans le rituel de la bise : il nous est tous arrivé de déraper et d'approcher dangereusement nos lèvres d'une autre partie du visage... Je me souviens soudain d'une jeune fille que je fréquentais au lycée et dont je ne me souviens pas même le nom ; en revanche, j'ai en mémoire, plus qu'une image de son corps bien foutu, le souvenir merveilleux de ses bises ; c'est qu'elle y mettait beaucoup de volupté, que le baiser n'était pas feint, que ses lèvres caressaient le plus tendrement du monde la joue, et que le parfum était ensorcelant ; c'était une artiste de la bise ; je lui rends ici un vibrant hommage, en même temps que je jouis, quelque peu nostalgique, de ma réminiscence ! 

Il y a des femmes qui ne tolèrent pas qu'on les baise (si je puis me permettre d'utiliser cette formule malheureuse qui fait se gausser tous les lycéens lecteurs du début de Candide) : ce sont les mêmes qui honnissent la galanterie sous le prétexte qu'elle rabaisserait la femme et qu'elle nierait l'égalité des sexes. Cette mentalité féminine moderne est barbare.

23 avril 2012

CC

La douleur nous jette aussitôt dans des conceptions métaphysiques ; au siège de la douleur nous imaginons un mal, être fantastique qui s’est introduit sous notre peau, et que nous voudrions chasser par sorcellerie. Il nous paraît invraisemblable qu’un mouvement réglé des muscles efface la douleur, monstre rongeant ; il n’y a point, en général, de monstre rongeant ni rien qui y ressemble ; ce sont de mauvaises métaphores.

– Alain

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D'aucuns parlent pompeusement de l'oubli de l'être, inutiles galimatias discréditant la spéculation, mais c'est de l'oubli du corps dont il faut parler. Cet oubli provient pour une grande part du fait des mots naturellement abstraits que nous employons pour penser à nos maux : nous avons mal, nous souffrons, nous éprouvons un sentiment de malaise, nous déprimons, nous sommes fatigués. En parlant ainsi, nous nous cachons l'essentiel, nous oublions que tous nos affects, sans exception, proviennent du corps, et qu'il n'y a point, à proprement parler, de douleur de l'âme. Nous savons pertinemment qu'une grande majorité de nos malheurs ne sont pas provoqués par des chocs physiques ou par des maladies ; nous voyons que notre tristesse souvent naît d'histoires qui ne semblent avoir aucun rapport avec notre corps ; et nous en déduisons, sans nous apercevoir que nous parlons dans le vide, que seul l'âme peut soigner l'âme. Autrement dit, nous ne pensons point au fait que tous les problèmes psychologiques sont des problèmes liés au corps, qu'on le veuille ou non.

Cela ne veut point dire que les problèmes d'amour se résolvent en prenant des médicaments ; cela signifie que l'effort de l'esprit pour combattre les passions tristes, sans prendre en considération le corps qui soutient l'esprit, n'est qu'une exhortation vide, sans influence dans le monde concret. La course, la lutte, la gymnastique allègent bien davantage de maux que ne le font les vains discours des psychologues. Plus d'une âme serait sauvée si le corps qui est à sa base, ou, mieux, qui n'est pas autre chose que le corps, exécuteraient des mouvements volontaires et adéquats pour dégourdir l'esprit. Il vaut mieux savoir bien dormir, art négligé, que maîtriser la doctrine stoïcienne. 

Il n'est point rare de sentir notre pensée lourde et affaiblie, maladroite et répétitif ; nous insistons, nous cognons, nous balbutions ; d'où déception, irritation contre soi-même, et funeste cercle vicieux. On s'acharne contre le mouvement de la pensée sans songer que c'est notre corps qui nous immobilise ; nous faisons comme si nous pensions sans cerveau ou comme si cet organe était isolé de nos autres organes. Dans les examens, nous réfléchissons souvent moins bien que lorsque nous sommes chez nous, d'une part parce que le stress tend outre mesure notre corps et ralentit notre pensée, ce qui est bien visible lors des dernières minutes d'une épreuve lorsque la panique nous assaille, nous presse, nous faisant commettre les plus grossères maladresses ; et, d'autre part, parce que nous sommes pendant des heures assis sur des chaises rarement confortables, que nous ne pouvons point promener notre corps en même temps que nos idées, et que rapidement des douleurs aux doigts, au poignet, au dos viennent nous détourner de notre exercice. Si l'on rajoute à cela la vue du labeur des autres et la contemplation du ciel ensoleillé, il est aisé de comprendre de nombreuses contre-performances. L'étudiant voulant réussir au mieux ses examens, ce qui ne demande d'ailleurs aucun grands efforts vue la nullité des exigences actuelles, doit s'entraîner physiquement pour que son corps puisse tolérer une telle ascèce ; et apprendre à vouloir, surtout.

4 avril 2012

CLXXXI

Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?

– Montaigne 

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Ils sont beaux à voir, tous ces théologiens, métaphysiciens, onto-théologiciens, avec leur prétention à tirer Dieu des hommes, c'est-à-dire d'eux-mêmes. La manière dont les philosophes ont exploité le procédé douteux de l'analogie pour essayer avancer dans la connaissance de Dieu est un formidable exemple de la subtilité dont l'homme est capable pour parvenir à ses fins ; et l'histoire de la métaphysique fait bien voir que, plus que la vérité, c'est la consolidation, par tous les moyens possibles, de ses vérités que l'homme recherche. Comment en serait-il autrement, une fois que l'on s'est aperçu, par exemple, que la plupart des grands théologiens et métaphysiciens, de Thomas d'Aquin à Heidegger, ont multiplié les délires d'interprétation au sujet de la Métaphysique d'Aristote, s'efforçant obstinément voir ce qu'ils désiraient y voir, ce qui est aisé avec un texte aussi elliptique et obscur que celui du Stagirite ? Et comment ne pas trouver ridicule cette façon de toujours faire passer une simple analogie permettant éventuellement d'éclairer et de rendre plus facilement compréhensible une réalité ou un concept, pour une prétendue inférence rigoureuse ayant l'ambition de faire connaître une hétérogénéité grâce à une soi-disant similitude de rapport ? 

Prétendre connaître Dieu devrait être encore plus scandaleux pour les croyants sincères que pour les athées ; il y a parfois davantage de ressemblance entre un sceptique et un croyant conscient de la faiblesse de sa raison, qu'entre ce même ce même croyant et le déiste qui, par des procédés aussi astucieux que tordus, a la prétention de démontrer l'existence de Dieu et connaître ses attributs. S'il est facile d'accepter la croyance, même naïve, en Dieu, il est beaucoup plus difficile de tolérer la présomption de ceux qui se gorgent de grands mots, de pompeux raisonnements dont la rigueur n'est qu'apparente, en prétendant sincèrement avoir avancé dans la connaissance de Dieu, alors qu'ils se sont contentés, avec beaucoup d'astuce, d'aligner des abstractions vagues et stériles dont les sceptiques et les esprits scientifiques se rient à juste titre. Le succès de la théorie de l'intelligent design m'effraie.

Même si Dieu ou une quelconque transcendance existait, il demeurerait, par sa nature même, invisible et incompréhensible. Au fond, la croyance la plus respectable en Dieu est celle de Pascal ; c'est la croyance qui est une foi :

"FEU.

DIEU d'Abraham, DIEU d'Isaac, DIEU de Jacob

non des philosophes et des savants."

27 mars 2012

CLXXIII

Une femme, une vraie femme, c'est une femme avant tout qui n'est pas féministe.

– Sacha Guitry

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Il y a des oeuvres excessives qui sont de véritables cris, cris d'exhaspération, cris de peur, cris de combat. Calmos, extravagant film de Bertrand Blier s'élevant de plan en plan vers une aberration toujours plus grande qui rendrait les folies de Fellini presque normales, est l'un de ces cris violents. On sent que ça vient du plus profond de soi. Il faut que ça craque, comme le dit Jean-Pierre Marielle en gynécologue qui en a marre de voir des culs et des chattes toute la journée ; elles nous pompent tout ; elles ne s'arrêtent devant rien, toutes les toquades sont bonnes, leur inventivité instinctive pour toujours nous faire chier est désespérante. Nous sommes contraints de fuir, nous ne pouvons plus demeurer auprès de ces ovaires agressifs et envahissants. Elles sont tellement accaparantes qu'elles ne nous laissent pas tranquillement avancer dans Proust. Elles ne se contentent plus d'avoir les défauts naturels de la femme : elles se sont assimilées, par féminisme, les défauts de l'homme, formant un mélange avilissant entre bête rigidité féminine et impérieux désir masculin ; ce sont des monstres terrifiants, d'infâmes créatures hybrides qu'on ne veut plus désirer. Seul remède possible : le sauciflard, le le pinard, et l'amitié, trinité qui ne trompe jamais. Le divin Jean-Pierre Marielle le gueule fort : Écoutez madame, pour l'instant, nous, il n'y a qu'un truc qui nous fait bander : c'est le Beaujolais ! Voilà ! La blanquette de veau, le roquefort, la frangipane ! Le tabac brun ! Et le calme !... La voix est forte ; la résistance est majestueuse ; les couilles s'afermissent face à l'assaut des ovaires. Hélas ! Dans le film comme dans la réalité, les ovaires finissent toujours par triompher, et l'homme, imperceptiblement, se retrouve, tumultueux, enfermé dans la motte d'une gonzesse. Elles ont gagné.

26 février 2012

CXLIII

Comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup.

Anatole France

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J'ai bien des fois observé que les étudiants les plus zélés étaient souvent fats, pauvres d'esprit, ou riches d'un petit esprit dans le sens très faible de ce grand mot, tandis que des élèves insouciants des cours montraient, lorsque les professeurs n'étaient plus là pour les contrôler et les noter, une intelligence et une culture aussi rares qu'elles étaient vivantes. Il y a, dans le zèle de l'étude, considérée en tant qu'application réglée, sérieuse, qui va souvent jusqu'à la rigidité efficace du mécanisme et la prévisibilité insipide d'un programme informatique, une forme de confort facile, une soumission de la volonté de l'individu à une volonté extérieure, choses qui répugnent à l'esprit libre, à cet âme curieuse trop heureuse de déployer sa puissance de compréhension vers mille objets divers, à cet amoureux inconstant de toutes les nourritures du monde content d'errer selon sa logique interne propre autour de ce qui excite capricieusement son désir instable. L'étudiant zélé suit un programme étroit ; l'esprit libre tournoie autour de sujets d'autant plus enivrants qu'ils sont variés et inattendus : d'une pièce de théâtre de Corneille il saute jusqu'à l'histoire romaine, se passionne pour les langues anciennes, puis, tout à coup, laissant là ses livres, interloqué par la délicieuse banane qu'il vient de manger, il se précipite faire des recherches sur ce fruit et est heureux d'apprendre que le bananier n'est pas un arbre.

Délicieuses promenades dans le savoir, vous êtes plus fécondes que les longues journées laborieuses passées à étudier un programme scolaire : vous n'engendez pas de spécialistes pédants, vous donnez du goût à tout et donnez chair à la gaya scienza. Nietzsche savait bien cela, lui qui a subi les études austères du collège de Pforta et les contraintes ennuyeuses de l'université, mais qui a également fait ses plus belles découvertes avec le charme de l'imprévisible, trouvant comme magiquement Schopenhauer, Stendhal et Dostoievsky, sachant, plus qu'aucun autre, errer dans cette culture qu'il n'a pas cessé d'interroger, d'ausculter et de glorifier dans son oeuvre. Le but de tous nos efforts d'apprentissage doit toujours être la vie ; nous devons être animés par un élan interne, par d'authentiques désirs afin de pouvoir toujours mieux apprendre et, allègre, ouvrir d'imprévisibles nouveaux chemins de savoir ; ainsi s'épanouit véritablement la raison de l'homme, toujours joyeusement, ou alors ce n'est pas ce que l'on peut appeler un épanouissement.

14 mars 2012

CLX

Le doute est le sel de l'esprit.

– Alain

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Le doute est le sel de l'esprit ; la résistance est le poivre du corps ; et un homme fort est un homme bien assaisonné. Grosse sottise, oui ; mais grosso modo toute la morale de la force, qui est la véritable morale, n'est qu'un développement de cette proposition.

15 février 2012

CXXXII

L'habitude de vouloir être le premier est un ridicule ou un malheur pour celui à qui on la fait contracter, et uné véritable calamité pour ceux que le sort condamne à vivre auprès de lui. Celle du besoin de mériter l'estime conduit, au contraire, à cette paix intérieure qui seule rend le bonheur possible et la vertu facile.

– Condorcet

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Dès que nous faisons l'effort de philosopher (si nous osons employer ce verbe si élevé, qui, en l'utilisant pour notre compte, nous fait inévitablement paraître présomptueux, élévation sans aucun doute nuisible à l'effectivité de la philosophie, que je ne cesserais jamais de comparer à un art, un savoir-faire, un métier, aussi concret, palpable et prosaïque que la maçonnerie ou que le tissage) dès que nous essayons donc de philosopher, nous tâchons de distinguer, de couper rationnellement les idées, de déplier l'implicite, et d'être, en somme, un habile boucher du concept. Rappelons-nous toujours que le matériau du philosophe existe, et qu'il s'agit du concept, matériau qu'il n'est pas nécessaire de définir ici. 

Dans le contexte de sa réflexion sur l'instruction publique et l'école, une distinction importante est implicitement opérée par Condorcet, c'est celle entre la rivalité et l'émulation. Tout se passe comme si l'entendement faisait une scission opératoire, permettant d'établir une hiérarchie : c'est presque toujours un procédé de ce genre que le philosophe emploie pour proprement expliciter le réel. L'on ne comprend rien de la tâche du philosophe si l'on déconnecte, comme on sait si naturellement le faire, les concepts qu'il construit de la réalité à laquelle ceux-là sont censés correspondre. Et c'est une haute vertu du philosophe que de savoir faire penser au réel par un discours évocatoire et puissant, en ce sens qu'il frappe, saisit, et oblige le lecteur à voir dans le monde l'aspect précis que sa prose essaye de révéler : c'est parce que Alain, cet éveilleur, plus que n'importe quel autre, possède cette vertu rare que je le place au plus haut rang des philosophes.

Les premiers de la classe qui le sont uniquement pour être premier de la classe, c'est-à-dire qui placent la finalité de leurs efforts dans la seule perspective d'être le meilleur élève, sont des êtres insupportables, laids, démotivants. En disant laid, je pensais à leur esprit, mais c'est souvent tout aussi vrai de leur corps ; et tout le monde a un souvenir de l'un de ces intellos à la triste figure qui traînaient péniblement leur carcasse dans les couloirs de l'école comme s'ils étaient à ce point hantés par l'idée d'être premier qu'ils négligeaient les autres parties, plus importantes, de leur individu, ne se souciant ni de beauté, ni de sociabilité, ni de bonheur. Tout ce qui ne participe pas directement à leur réussite scolaire est obstacle pour eux ; ils voient des rivaux partout, et se lamentent de ne jamais pouvoir être absolument premier dans tous les domaines ; mesurant toujours le monde à l'aune de leur obsession, de leur passion triste, ils gâchent le heureux temps de leur jeunesse où tout ce qui est réel est découverte nouvelle. Il est évident que ce sont des élèves malheureux : ils n'aiment pas ce qu'ils font, car ils travaillent par amour-propre et non par amour des études ; ils sont, à juste titre, la cible de maints sarcasmes et quolibets ; et, ce qui est le plus exaspérant pour les autres, ils pensent toujours, sincèrement inquiets, avoir raté leurs devoirs, alors qu'ils le réussissent toujours. La bonne note n'est pas pour eux l'arrivée d'un bonheur positif, mais n'est que l'apaisement d'une angoisse ; ce n'est pas de la joie, c'est une maigre satisfaction, c'est un sentiment tout à fait négatif, c'est à peine une consolation de leur stupide état de travailleur absurde.

Ce qui différencie la rivalité de l'émulation c'est qu'il y a, dans l'idée d'émulation, l'idée d'élan généreux, sans jalousie, sans tristesse ; le mouvement est tout aussi puissant que dans la rivalité, mais il est animé volontairement selon un principe vertueux, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un affect à la fois joyeux et fécond. Nécessairement, l'individu animé par l'émulation s'épanouit davantage que celui qui est jeté passivement dans le cours monotone de la rivalité ; en effet, il s'appuie sur un amour réel pour l'objet de ses efforts, ne pense pas obsessionnellement à son misérable ego, et progresse tous les jours d'autant plus facilement qu'il déploie ses forces de bon coeur. Est-il besoin de le dire ? Le véritable bon élève, s'il s'efforce de progresser à l'école, c'est par amour pour les études, et s'il a conscience de ses qualités précises, il manque pas, par goût, de s'ouvrir également à d'autres sphères d'activités dans lesquels il sait pourtant qu'il ne pourra jamais être le meilleur ; surtout, il sait que la valeur profonde d'un individu ne se mesure pas avec les règles conventionnelles d'une institution dont le but, si l'on y pense un peu, est tout à fait autre.

7 mars 2012

CLIII

Accroissement de l'intéressant.
Au fur et à mesure que sa culture s'accroît, tout devient intéressant pour l'homme, il sait rapidement trouver le côté instructif d'une chose et saisir le point où elle peut combler une lacune de sa pensée ou confirmer une de ses idées. Ainsi disparait de jour en jour l'ennui, ainsi aussi l'excitabilité excessive du coeur. Il finit par circuler parmi les hommes comme un naturaliste parmi les plantes, et par s'observer lui-même comme un phénomène qui n'excite fortement que son instinct de connaître. 

– Nietzsche

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Fait remarquable : pour l'homme cultivé, tout ce qui est lié à la culture devient source possible de joie. Même lorsque le goût subjectif de l'individu s'oppose à l'oeuvre considérée, la jouissance que procure la compréhension d'une réalité culturelle est toujours plus grande que l'éventuel dégoût que le contact avec celle-ci peut susciter. Sauf chez les hommes se repliant dans leur petit goût personnel, l'intéressant est plus puissant que le déplaisant. Aussi, il faut bien remarquer que les plus virulents polémistes cachent souvent, au fond d'eux-mêmes, un profond amour pour la culture, sans quoi il ne prendraient pas un tel plaisir à consacrer autant de temps à la critique d'hommes qu'il méprise. Ce n'est pas un mauvais sentiment que ce mépris ; c'est un mépris sans ressentiment, et qui est tout en mouvement, aboutissant à un résultat qui n'est pas seulement négatif ; c'est tout le contraire de ce mépris stérile, qui se borne à la pure indifférence; il s'agit du grand mépris de Nietzsche, celui qui le conduisit, en s'appliquant, par exemple, au christianisme, à élaborer ses concepts les plus féroces et les plus efficaces pour lutter contre le nihilisme. Nietzsche est pertinent lorsqu'il dit, avec un peu d'emphase, que se faire attaquer par lui est un grand hommage. Celui qui éprouve une véritable haine pour ce qu'il critique est enfermé dans une passion triste ; et la fréquentation des grands polémistes montre qu'aucun d'eux ne verse un fiel malheureux sur leurs adversaires, au contraire, ils sont comme ces archers qui se font un bonheur de tirer juste. Baignant dans la culture, nous pouvons, si nous en avons la force, rapporter notre dégoût subjectif à une fécondité, ramener la négativité de notre réaction en un apport positif, et tel devrait toujours être la tâche du critique. Faire de l'humour avec ce qu'on méprise, c'est déjà en tirer un contenu positif.

Je méprise Saint-Augustin ; mais dans la culture, j'accepte tout, et mon acceptation est plus forte que toutes les sensations désagréables que me procurent sa lecture. Au-delà de la petite subjectivité, la culture règne. Je me méfie de ceux qui prétendent tout aimer et ne rien mépriser ; en général, ce sont ceux qui ne s'intéressent à rien, qui n'ont qu'un amour faible et de surface pour ce dont ils parlent : ils sont endormis dans la culture, pauvres et tranquilles.

5 mars 2012

CLI

Ah ! Le pauvre être que je suis ! Seigneur, aie pitié de moi. Entre mes peines et les bonnes joies il y a conflit, sans que je sache de quel côté penche la victoire. Ah ! Le pauvre être que je suis ! Aie pitié de moi, Seigneur. Ah ! le pauvre être que je suis ! Voici mes plaies que je ne cache point : tu es médecin, je suis malade ; tu es miséricordieux, j'ai de la misère.

– Saint-Augustin

SaintAugustin

Je n'aime pas Augustin, il est vrai, et je l'ai traité de manière trop cavalière le jour passé. Je veux éclaircir le sens de ma démarche. Augustin a toutes les raisons de me déplaire ; il ne cesse pas de calomnier la vie, il blâme tous les sens, allant jusqu'à trouver de l'impiété à trop apprécier la contemplation du soleil, joie trop matérielle pour être pure. Il s'en prend évidemment aux plaisirs naturels de la chair, et se reproche d'avoir des images de fornication la nuit, dans son sommeil, gémissant une fois de plus sur son triste sort de mortel. Là est le problème essentiel : il ne se contente pas de geindre sur son sort ; il accable l'ensemble du genre humain, l'entraînant dans sa logique fallacieuse d'humiliation perpétuelle. Il ne s'en remet pas de n'être que cendres et poussières ; qu'il accepte sa destinée, ce chien battu, et qu'il cesse d'essayer de faire suivre les autres hommes dans sa chute ! Tout est affecté chez lui : sa dévotion exagérée empêche l'émotion de jaillir. Augustin est un ancien maître de rhétorique : derrière le théologien, son premier métier transparaît. Ses lourdes figures de style, ses répétitions affligeantes, sa maîtrise trop visible de la langue sont autant de petits traits qui prouvent sa fausseté. Il ne prête à aucun mouvement de conversion ; au contraire, il rend répugnant sa religion et les hommes qui la représentent. Ulysse, héros des Grecs, entendant les jérémiades démoralisantes de Philoctète, prend la décision juste de l'abandonner sur son île ; que ne peut-on faire de même avec Augustin, qui nous saoule avec ses malheurs hyperboliques et ses commandements absurdes à l'homme sensé : à quoi bon s'attaquer au théâtre et aux cantilènes ? Toutes les sources naturelles de joie, il les bannit ; c'est que sa religion le fait inverser l'ordre des choses, rendant impur ce qui est pur, faisant de la force faiblesse, et renversant les valeurs naturelles de l'humanité dictées par le bon sens ; tout l'aiguillon de la puissance est altéré par cette manière aussi subtile que nuisible de penser le monde. Quant à son apologie emphatique de sa mère, elle ne suscita en moi qu'une seule envie : celle de crier "Monique, je la nique ; je m'en fous de ta mère, je la nique ta monique !". Aussi, il est bien naturel, qu'à la fin des Confessions, une fois lu les rares passages réellement intéressants au sujet de la mémoire ou du temps, on est ait une envie irrésistible de gueuler du marquis de Sade ou des aphorismes de l'Antéchrist ; c'est autre chose, et surtout, c'est tout à fait un autre ton ; ça change, ça libère.

Et pourtant, je l'accepte ; j'expliquerai plus tard pourquoi ; en attendant, pour terminer sur une note heureuse, voilà un passage réussi des Confessions, qui montre qu'il n'était pas dénué de talent et d'amour, ce fichu père Augustin : "Il y avait dans nos rapports d'autres choses qui prenaient mon âme davantage : causer et plaisanter de compagnie ; échanger d'affectueux compliments ; lire ensemble des livres d'un style coulant ; folâtrer ensemble et ensemble être à l'honneur ; discuter parfois sans aigreur comme avec soi-même et, au cas d'un rarissime désaccord, en assaisonner l'accord habituel ; s'instruire par des échanges réciproques ; se réclamer absents, avec inquiétude ; s'accueillir avec joie au moment de l'arrivée et par signes d'amour, ceux-là et d'autres pareils, qui, lorsque l'on est aimé et que l'on aime en retour, passent du coeur au visage, aux lèvres, aux yeux, en mille très cher frissons ; fondre les âmes comme sous des braises et de plusieurs ne faire qu'une". Là, je ne crache pas sur le sepou, et j'admets qu'il s'agit de l'une des plus belles descriptions jamais faites de l'amitié forte et véritable ; je tire mon chapeau. 

8 février 2012

CXXV

Il est aussi insensé de prétendre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit, puisse franchir le monde contemporain pour aller au-delà, que de supposer qu'un individu puisse sauter par-dessus son temps, puisse sauter par-dessus le rocher de Rhodes. Si sa théorie va effectivement au-delà, si elle se construit un monde tel qu'il doit être, ce monde existera sans doute, mais seulement dans sa pensée, c'est-à-dire dans une cire molle où n'importe quelle fantaisie peut s'imprimer.

– Hegel

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Nous ne bénirons jamais assez ces rares esprits, qui, dans l'histoire de la philosophie, sont venus recadrer les rêveurs et situer l'effort de la pensée vers un objet solide, lequel se construit par l'observation sans ressentiment de la réalité telle qu'elle est : citons au moins Aristote, Machiavel, Spinoza, Montesquieu, Hume et Hegel, bien que ce dernier, pour d'autres raisons que celles qu'il évoque dans sa célèbre préface aux Principes de la philosophie du droit, finit malgré tout, avec son mouvement trop rationnel de l'Esprit, par tomber dans le vice qu'il dénonce. Ces grands philosophes, exaspérés par toutes ces fameuses exaltations philosophiques finissant généralement par une effrayante et presque délirante minutie dans la description de ce que devrait être les hommes et la cité, aiment le réel, s'efforcent de se rattacher à lui, et de faire enfin descendre sur terre toutes ces grosses idées qui se gambadent joyeusement dans les nuages de l'entendement humain. 

Les utopistes qui se prennent au sérieux sont marquées par un frappant mépris du réel, comme s'ils étaient forcés de sublimer leur haine de la réalité effective par l'élaboration d'une réalité idéale ; ils ne parviennent pas à accepter de composer avec la Wirklichkeit ; et, n'aimant pas l'être, ils se réfugient dans le devoir-être, que Hegel compare si bien à une cire molle : tout est liquide, fuyant, dans ce monde rêvé où les philosophes sont rois, où le Bien est accessible aux gouverneurs, où la raison triomphe sans combat de ses adversaires. Il est vrai que le réel est moins agréable à contempler que son avatar idéalisé et qu'il est tellement plus plaisant et facile de s'élever au-delà de ce qui est plutôt que de se frotter à la terre concrète et si aisément décevante du monde objectif ; tout cela est bien compréhensible, et il n'y a pas qu'en philosophie que les hommes se laissent aveugler par l'aura trompeuse du meta et du supra

Il y a deux moyens de sauver les spéculations fondées sur le devoir-être : ou de les prendre comme des idéaux régulateurs, dont nous avons toujours besoin, ou comme des gigantesques farces, ce que l'on fait d'ailleurs instinctivement ; car enfin, si l'on prend la peine de les feuilleter, on s'aperçoit qu'il y a de quoi bien se fendre la poire dans les Lois de Platon ou, mieux encore, dans l'oeuvre toute entière de Charles Fourier !

1 février 2012

CXVIII

Il me paraît qu’en général l’esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l’homme dans un jour odieux. Il s’acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l’essence de notre nature ce qui n’appartient qu’à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime ; j’ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu’il le dit ; je suis, de plus, très persuadé que, s’il avait suivi, dans le livre qu’il méditait, le dessein qui paraît dans ses Pensées, il aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites.

– Voltaire 

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Il n'est pas facile d'affronter Pascal, et c'est bien un Voltaire qu'il nous fallait pour limiter le charme terrifiant de ses Pensées. Ces génies s'opposent en tout ; il n'y a rien de moins janséniste que l'esprit de Voltaire ; et leur style, si reconnaissable, ne se ressemble pas du tout. Pascal est peut-être, par ses phrases incisives, jetées violemment sur le papier et frappant directement le coeur, le plus éloquent des écrivains français ; ses formules hantent le lecteur, reviennent régulièrement l'ébranler : Condition de l'homme : inconstance, ennui, inquiétude ; Que le coeur de l'homme est creux et plein d'ordures ! ; Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie etc. Il faut être habile et courageux pour résister à tant de force persuasive et refuser la description si saisissante que Pascal fait de nous. Pascal eût pu être, s'il l'avait voulu, le plus grand sophiste de tous les temps ; il en avait toutes les qualités, et ne manquait pas d'en faire usage. Il y une pensée célèbre de Pascal où cela est bien visible, et que Voltaire n'évoque pas dans ses Lettres philosophiques ; c'est celle qui se termine par cette conclusion fausse : on aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Le raisonnement de cette pensée est un pur sophisme : Pascal fait comme si l'on pouvait décomposer abstraitement l'homme de ses qualités, oubliant volontairement que ce que nous aimons dans un être c'est la totalité qu'il forme, laquelle est, comme le dit si bien Aristote, plus que la somme des parties. Il n'y a aucun sens à juger un homme en procédant à l'analyse forcément grossière de ses caractéristiques, et personne ne le fait, sauf les mauvais lecteurs de mauvais personnages de mauvais romans ; ce n'est que par commodité que l'on divise à travers des mots trop vagues les éléments les plus communs qui constituent un être. Ici, Pascal ignore l'essentiel, le je-ne-sais-quoi qui échappe à l'analyse et au langage. Ce n'est pas la beauté que nous aimons dans la femme dont nous sommes amoureux, c'est sa beauté. Une fois ceci entendu, le raisonnement trop sublime de Pascal s'effondre. Il y a un peu d'affectation dans cette manière de vouloir toujours écraser l'homme.

Nous nous penchons volontiers davantage vers les pessimistes que les optimistes, que l'on juge plus percutants et plus amusants. Valéry disait que les optimistes écrivaient mal ; à première vue, en songeant à tous les pessimistes que j'aime tellement et qui écrivent si bien, j'étais en accord avec lui ; mais l'examen d'autres auteurs me fit comprendre qu'il n'en était nullement ainsi, et d'abord parce qu'il est sot de séparer les optimistes des pessimistes ; ce n'est pas là que se joue le style. Voltaire, qu'on admire vaguement sans le lire, à l'exception des philosophes qui le plus souvent le méprisent ostensiblement, est le parfait exemple de l'optimiste qui écrit bien, je veux dire avec génie. J'aimerais également qu'on reconnaisse un jour qu'Alain est l'un des plus grands prosateurs de la langue française, et que ses ouvrages seront davantage lus, lui dont on ne lit que rapidement les Propos sur le bonheur, qui ont autant contribué à sa gloire qu'à sa négligence, un peu comme le Candide de Voltaire. Au fond, il est facile d'être pessimiste ; il suffit de se laisser aller à ses mauvais penchants ; tous les arguments en défaveur de la vie et des hommes viennent spontanément ; ce qui est réellement difficile, c'est de montrer comment l'homme peut s'élever, sans fards et sans illusions, jusqu'à sa force véritable. Aussi, Voltaire a raison de préciser qu'il ose prendre le parti de l'humanité.
24 janvier 2012

CX

Ce n'est jamais qu'à cause d'un état d'esprit qui n'est pas destiné à durer qu'on prend des résolutions définitives.

– Proust

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D'où les regrets qui viennent nous attaquer, nous tourmenter, comme si nous voulions nous venger d'avoir été dans une disposition différente au moment de la décision. Il y a deux choses importantes à dire sur ce point.

D'abord, la considération du caractère éphémère de presque toutes nos décisions, du fait de l'évolution permanente de notre être, nous invite à relativiser nos jugements. Nos jugements ne sont jamais parfaits, inaltérables, incorruptibles ; et parfois, ce n'est pas l'année ou le mois suivant que nous nous aperçevons que nous jugerions aujourd'hui différement, mais le jour d'après. Notre vision du passé fluctue en même temps que notre vision du présent ; nos critères changent comme nos sentiments ; rien n'est inamovible en nous, tout fluctue. Homme, être incertain qui revient toujours sur son passé. Il y a une vertu à tirer de cela : c'est de ne pas trop se fier à ses impulsions et même à son jugement ; au moment d'une grande décision, il faut essayer, si tant est que cela est possible, de penser à son moi présent pour anticiper sur ce que nous serions plus tard ; il faut prévoir quelle sera notre vision du bien, et évaluer quel possible correspondra le mieux à cette vision. Il s'agit là d'un idéal que nous ne pouvons jamais satisfaire entièrement ; l'homme coule de manière trop imprévisible pour calculer aussi rigoureusement ; mais enfin, la simple pensée de l'avenir et du changement probable de notre être permet de nuancer ses jugements et de juger modérément. Modération et prudence : telles sont les vertus que nous pourrions acquérir en méditant là-dessus.

L'autre point essentiel concerne le mal que nous fabriquons à partir de cette même considération. Il est de la nature de la pensée de pouvoir envisager chaque chose selon plusieurs faces ; aussi, d'une observation vraie, telle que celle de Proust, nous pouvons en tirer un profit, une vertu, mais nous pouvons également en extraire l'une des causes d'un vice répandu : le regret, ou, plus précisément, le malsain jeu des possibles du passé qui viennent croiser le moi présent. Ces possibles du passé, considérées sérieusement, sont l'une des plus grande source de chagrin au monde ; nous sommes pris au piège de la chronologie librement déformable, nous ajoutons des éléments du présent à une situation passée, et nous jugeons avec sévérité notre jugement passé, maintenant que nous avons toutes les informations pour déterminer quelle était la meilleure décision à prendre. Il est bon de jouer avec les si ; rien de plus amusant comme ces rêveries où nous refaisons le monde ou notre vie, mais à la condition que ces rêveries restent des jeux maîtrisés et voulus. Mais les possibles et les si nous échappent ; ils prennent possession de notre imagination ; nous subissons ce jeu sérieux ; et, passifs face à nos souvenirs, les possibles deviennent regrets et tournent furieusement autour de nous ; ils piquent, ils fatiguent, ils rendent fous. Lorsque nous constatons que le jeu des possibles devient aussi malsain, que nous ne pouvons plus y jouer librement et légèrement, arrêtons tout ; relisons l'Éthique de Spinoza ; souvenons nous que le possible n'est qu'une idée de l'homme, que les idées sont plus maniables que le réel, auquel nous nous soumettons, en l'acceptant, en le comprenant, et en pensant à sa perfection irréductible. 

Tout est parfait, enseigne Spinoza ; cette idée est le meilleur remède contre les nuisibles possibles qui se sont aliénés en nous. 

26 décembre 2011

LXXXI

Car la santé de Kant était exquise : ce n'était point seulement la santé négative ou l'absence de douleur, d'irritation ou de malaise, qui bien que n'étant point douloureux sont parfois pires à supporter que la douleur ; mais c'était un état de sensation postitive de plaisir et une possession consciente de toutes ses activités vitales.

Thomas de Quincey

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Quand j'ai lu ces lignes, issues du fascinant ouvrage de Thomas de Quincey, Les derniers jours d'Emmanuel Kant, fondé sur des anecdotes qui semblent authentiques, j'ai spontanément pensé, en souriant, au faible Nietzsche : ainsi Kant, qui fut si injustement moqué et caricaturé par le plus fragile moustachu de la philosophie, jouissait de la grande santé tant célébré et désiré par ce dernier ! Petite et plaisante anecdote ; sa signification me réjouit ; j'ai par trop négligé, voire méprisé Kant à cause des puérilités de Nietzsche, qui connaissait à peine sa philosophie et qui ne le lisait presque jamais dans le texte. J'aime ces ironies quelque peu cruelles et ces amusantes anecdotes, qui, en philosophie plus qu'en littérature, et ce depuis l'antiquité, sont riches de sens ; petite histoire certes, mais révélatrice de la nature profonde car révélatrice des idéaux et des frustrations des philosophes. "Ce que j'écris est une chose, ce que je suis en est une autre", dit Nietzsche, avec lequel la différence entre vie est oeuvre est effectivement abyssal. Cioran ne manque pas de perspicacité lorsqu'il se rit de cet allemand romantique se prenant pour un français classique, de ce frénétique détecteur de symptômes s'auto-proclamant fièrement médecin de la civilisation bien qu'il fût le philosophe le plus physiquement débile et tourmenté de l'histoire, et qui ne combattit le nihilisme et n'exalta la force que pour oublier son propre misérable nihilisme et sa propre langueur.

Il faut s'expliquer sur cette comparaison des écrits d'un philosophe avec sa vie réelle, qui, de prime abord, peut paraître une méthode superficielle et stérile. Je serai toujours en accord avec la thèse célèbre et si caricaturée de Proust, exposée dans son Contre Sainte-Beuve ; mais, d'une part, un écrivain n'est pas un philosophe : le premier, à l'inverse du second, n'exprime pas des exigences de conduites, des idéaux pratiques ; et, d'autre part, dire que le moi profond se trouve dans l'oeuvre d'un auteur n'empêche pas de faire, lorsque cela est possible, des liens avec sa vie sociale, qui offre une multitude de petits faits pouvant être raccordés avec la vie spirituelle ; il ne s'agit pas d'une coupure radicale, comme si l'auteur était un être tout à fait étranger à l'homme social. Du reste, Nietzsche lui-même ne cesse pas d'utiliser ce genre de méthode pour juger les artistes, ce qui le conduit bien souvent à écrire une somme de petites bêtises : il n'y a rien de plus sot que ce qu'il écrit sur Raphaël. 

Il faut se figurer Nietzsche, l'apôtre de la grande santé et du vouloir-guérir, comme dirait Philippe Muray, se cognant le crâne contre le mur pour remplacer la douleur nerveuse par la douleur physique ; pouvant à peine lire les textes qu'il aime ou ses propres productions du fait de sa myopie extrême ; enchaînant colique sur colique et réclamant à sa mère des saucisses et autres cochonnailles allemandes alors qu'il ne cessa de revendiquer un style de vie méditerranéen ; se plaignant de passer des nuits atroces dans lesquelles des pensées sombres et nihilistes l'assaillaient ; essayant vainement de se suicider à coup de médicaments, lui, le chantre de la Volonté de Puissance et de la Vie ! Du reste, sans fouiller dans sa biographie et dans sa correspondance, où l'on voit Nietzsche tel qu'il était et non tel qu'il voulait l'être, nous pouvons légitimement nous méfier d'un philosophe affirmant que ce qui ne tue pas fortifie, donnant ainsi un douteux rôle fertile à la tristesse, et souhaitant toujours que davantage de souffrance vienne s'abattre sur lui, comme si la valeur d'un être se mesurait à l'intensité de sa souffrance !  Il est par trop visible que Nietzsche cherche par là à justifier auprès de lui-même sa propre faiblesse. Nietzsche est collant ; je cherche à m'en débarrasser, sans renier la puissante excitation qu'il m'a procuré ; c'est que le contact avec cet être malade, donnant des idéaux irréalisables, transmettant des exaltations fumeuses, et sublimant ses défaillances contagieuses, éloigne de la stable et forte sérénité des véritables sages. Rien de mieux que le rigoureux entendement de Kant, plus subtil et profond que ne le croient les fervents nietzschéens, c'est-à-dire les éternels adolescents exaltés, pour guérir des futilités de Nietzsche. Après vingt ans, il n'est plus bon de lire, en le croyant, ce qui est souvent synonyme d'idolâtrer, le moustachu allemand ; c'est signe d'immaturité de l'esprit.

2 décembre 2011

LVII

Aimez les choses à double sens, mais assurez-vous bien d'abord qu'elles ont un sens.

Sacha Guitry

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Si l'on eût appliqué cette recommandation du dernier grand homme d'esprit français, on eût évité le ridicule de dépenser son temps et son énergie à expliciter le sens des fariboles de René Char ou des fumisteries prétentieuses de l'autre con de poète encore vivant, Yves Bonnefoy, pape des nébuleuses modernes, le plus débile des plotiniciens, morts et vivants confondus cette fois. (Je considère qu'un poète dont on peut compléter les vers libres – autre innovation sans intérêt de la modernité, laquelle a décidément bon dos – en écrivant n'importe quoi à la suite des mots écrits sans que personne ne s'en aperçoive est un camelot – pour ne pas dire connard prétentieux, voyou éhonté, enculeur de l'humanité, gerbe des lettres, attardé contagieux etc.) Quand on voit la quantité de bouquins ou de thèses qui ont été écrites sur les balivernes des poètes voyants, c'est-à-dire charlatans, on a de quoi se gausser de cette fange de l'humanité, moins innocente et plus nuisible qu'on ne le croit. Il y a de la superstition et un mépris franc de la raison dans ces tentatives arrogantes de donner un sens à ce qui, de toute évidence, n'en a pas. L'occultisme pousse partout, et l'Université se charge d'accueillir la part la plus pédante des inventions de celui-ci. Combien d'élèves ont-ils été dégoûtés de la littérature par les cours pompeux, donnés parfois dès le collège, sur les masturbations à peine déguisées des poètes voleurs de temps, voleurs de neurones, voleurs d'entendement, voleurs de néo-cortex, voleurs de bon sens, voleurs de goût, voleurs enfin de la poésie véritable ?

Ce qui est formidable, c'est que le sens commun suffit pour remarquer l'arnaque de la poésie si fière d'être moderne ; il n'y a nul besoin de se livrer à des lectures attentives, à des interprétations complexes, car quiconque un tant soit peu lucide finira toujours par comprendre que le Je des poètes n'est pas autre, mais juste con ; or les cons ne sont pas si dérangeants tant qu'on ne nous ordonne pas de les lécher. Honte et mauvaise note à celui qui ne lèche pas les conneries des poètes ! Les mauvais élèves sont rarement les moins doués de raison.

26 novembre 2011

LI

Papillon, ce billet doux plié cherche une adresse de fleur.

Jules Renard

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Il y n'y a pas que grossières erreurs dans la perception anthropomorphique de la nature ; les antiques mythologies le montrent bien, et rendent compte de la vérité du mouvement de l'esprit allant de la conscience aux choses. Peut-être n'y a t-il pas du tout de vérité des choses, mais uniquement une vérité du regard, une vérité humaine, une vérité de la conscience. Car, enfin, décrire en biologiste érudit la constitution complexe du papillon, est-ce dire la vérité du papillon ? En revanche, suivre la logique d'une perspective précise, tracer, même imparfaitement, le mouvement ininterrompu d'un regard particulier, comprendre la démarche inconsciente d'une conscience unique – voilà qui me semble révéler davantage une vérité, même si cette vérité est souple et non inamovible comme la vérité objective habituelle. La méthode synthétique, dans la majorité des domaines de réflexion, me semble avoir épuisée toutes ces possibilités, possibilités limitées du fait de son fonctionnement même ; en revanche, la méthode analytique contient nécessairement des possibilités inépuisables, puisqu'elle se fonde – du moins telle que je la conçois, ce qui mériterait une plus ample exposition – sur l'unicité de la conscience en mouvement. Il ne la formule pas du tout en ces termes, qu'il mépriserait sans doute, et probablement à juste titre, mais Proust est celui qui a le mieux fait sentir ce que j'entends par méthode analytique quand il affirme que toute œuvre d'art n'est que la traduction de l'esprit de son auteur. Nietzsche a pu dire des idées similaires, et qui s'appliquent davantage aux système philosophiques ; il faudrait approfondir ce point, et pousser jusqu'au bout ses conséquences.

Jules Renard qui regarde la nature, c'est comprendre que la natura naturans a de l'esprit. 

17 février 2012

CXXXIV

J'ai toujours vu que pour réussir dans le monde, il fallait avoir l'air fou et être sage.

– Montesquieu

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Le véritable fou, l'homme qui ne joue pas l'extravagance mais qui authentiquement s'égare dans un flux désordonné de paroles et de gestes, est à juste titre banni de la société, tout comme le sage, le savant, qui ne fait que parler ses connaissances et sa lourde intelligence, assommant l'assemblée de ses préceptes raseurs et de ses leçons fastidieuses. La raison de ce fait d'expérience quelque peu étrange lorsqu'on n'est pas habitué à y penser se trouve facilement : comme l'honneur est le ressort de la monarchie dans l'Esprit des lois, le plaisir, l'agréable est le ressort de la conversation. Il serait d'ailleurs très utile que quelqu'un, si ce n'est déjà fait, écrive une sorte d'Esprit de la conversationouvrage qui révélerait les règles implicites et naturelles de la vie en société. 

Si une bonne conversation, c'est-à-dire une conversation agréable, se déroule en s'appuyant sur des questions savantes, comme c'est parfois le cas lorsque des étudiants, des professeurs, des intellectuels se réunissent, ce n'est certainement pas du fait de la grandeur, de la noblesse du sujet ; cela vient de ce que les personnes présentes se sentent à l'aise dans le sujet abordé et qu'ils sont heureux de partager leurs opinions sur ce sujet. Mais il faut noter que pour qu'une telle conversation puisse être agréable, elle se doit d'être légère avant que d'être savante, c'est-à-dire qu'elle n'est savante que par accident, pour des raisons contingentes, et que le coeur de l'agréable ne se situe pas dans son caractère élevé, hauteur d'ailleurs plus fantasmé que réel (car ce n'est que dans la solitude voire le dialogue que l'on peut s'élever). Il n'y a rien de plus insupportable qu'une conversation de pédants, où chacun des membres de ce cercle de prétentieux attend impatiemment que l'autre ait terminé son laïus pour en faire un à son tour. 

Dans le monde réussissent ceux qui sont souples, qui savent faire servir leur puissant entendement à autre chose que des recherches solitaires, qui s'efforcent d'animer leurs semblables par un subtil mélange de provocation et de courtoisie, qui parviennent à gracieusement unir leur impressionnante inventivité à leur tact pénétrant, bref, les hommes qui ne sont pas enfermés dans une seule manière d'être, qui ne sont pas entravés par la crainte de ne pas tenir des propos suffisamment élevés, qui n'hésitent pas à faire rire du sujet le plus grave et à égayer l'atmosphère par les développements les plus incongrus. Peu de personnes réunissent toutes ces qualités ; nous avons la chance de les entendre à l'oeuvre dans les Grosses têtes des années 80 et 90 lorsque se combinait le talent de Jean Yanne, Olivier de Kersauson, Jacques Martin, Sim, pour ne citer que les meilleurs. Je trouve autant d'enseignement, voire davantage, dans ce genre d'émission que dans un cours de Gilles Deleuze ou de Jankélévitch.

25 juin 2012

CCLXIII

De tous temps, les plus sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien...

– Nietzsche

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C'est ainsi que commence Le problème de Socrate, qui est l'un des chapitres qui contient le plus de sottises dans toute l'oeuvre de Nietzche. Même lorsque j'étais un nietzschéen fervent, c'est-à-dire un imbécile exalté, ce chapitre m'irritait et me faisait douter de la pertinence de la perspective nietzschéenne. Cette première phrase donne le ton : il s'agit en quelque sorte de l'erreur originelle de Nietzsche, celle qui l'a condamnée à enchaîner les mauvaises interprétations et les caricatures indéfendables. Le problème de Nietzsche fut d'avoir cru voir le nihilisme partout, même dans les gestes les plus insignifiants, d'avoir cru détecter de l'idéal ascétique là où il n'y avait que l'exigence d'une discipline purificatrice, d'avoir cru repérer un mépris pour la vie là où il n'y avait que des observations un peu hautaines sur la vanité humaine. 

Les sages ne dénigrent pas la vie, mais un type de vie. Ce qu'ils dénoncent, ce sont les vies qui sont indignes par rapport à ce que pourrait faire l'homme ; c'est justement parce que ces hommes aiment la vie et qu'ils aiment les hommes qu'ils développent de hautes exigences, incomprises par le vulgaire insouciant et surtout par la condescendance de Nietzsche. Les sages proposent un idéal de vie ; et il ne saurait y avoir de détermination dans l'idéal sans exclusion de diverses qualités qui permettent à l'idéal de se concrétiser : on détermine davantage un idéal par la voie négative que par la voie positive. D'où un ton parfois déplaisant qui peut passer pour de l'amertume et du ressentiment, chez quelque uns. De toute évidence, un homme dont la vocation est d'enseigner aux autres quelle est la meilleure manière de vivre, cette manière fût-elle mauvaise, ne peut pas dénigrer la vie, au fond. Ceci est d'autant plus risible que Nietzsche, contrairement à certains sages dont il se moque injustement, n'a pas manifesté, tout au long de son existence, un goût très marqué pour la vie.

22 mai 2012

CCXXIX

Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noir intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde.

– Proust

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Ainsi les joies de la vie s'étendent dans le temps, se divisent en étapes distinctes, et se savourent comme des lignes continues à développer en solitude. Le plaisir n'est pas un simple point, et la jouissance n'est pas d'un moment seulement. Cette vue, trop peu aperçue, mais révélée tout au long de la Recherche, pousse loin la considération de nos bonheurs. On ne se lasse point de se morfondre sur la trop rapide disparition de nos instants de plaisirs, qui s'évanouissent aussitôt ressentis et dont nous avons à peine le temps de prendre conscience, comme si nous n'étions que des bêtes, nécessairement condamnés au moment présent, vouées à une limitée perception actuelle du monde. Mais l'homme se construit des plaisirs qui passent par de longues médiations, il ressasse le moment vécu, et de nouvelles joies naissent de ce jeu du souvenir se mêlant aux méditations présentes. La sensation par elle-même n'est pas grand chose ; la mémoire et l'imagination doivent faire leur travail. Le retour sur le moment du plaisir est un autre plaisir, plaisir nouveau tout comme l'être que nous sommes ; car c'est l'évolution permanente de notre être qui permet d'ouvrir de nouvelles voies vers le passé. Tant que ces voies ne sont pas empruntées, on peut dire que l'on a pas épuisé le bonheur d'un moment. Le bonheur d'un baiser peut s'étendre sur des décennies, avec toujours cette teinte différente au fil du temps, rendant la considération du baiser toujours nouvelle : là est toute la magie du retour sur soi. Le plaisir changeant que donne une correspondance amoureuse fait voir cette étendue mouvante du bonheur plus que tout autre plaisir : la première lecture, impatiente, rapide, inquiète, donne un tout autre plaisir que les lectures répétées longtemps après, lentement, avec de douces pensées nostalgiques.Heureux celui qui, seul dans sa chambre, repense au baiser qu'il a donné la veille, la semaine dernière, ou il y a dix années, puis le développe par son imagination dans toutes ses sens possibles, multipliant les interprétations et les joies du souvenir ; en quoi l'on voit que le temps essentiel de l'amour est peut-être moins celui qu'on passe en compagnie de l'aimé, source sans pensée de notre bonheur, mais celui qu'on passe seul, avec sa mémoire et son imagination, pour méditer, cultiver, et faire croître son amour, riche de pensées infinies.

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