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Scolies
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28 juillet 2012

CCXCVI

Justifier l’homme dans les images et les représentations que son esprit a créées est une noble entreprise bien préférable à celle qui consiste à recueillir des particularités historiques plus ou moins insignifiantes.

– Hegel

pharaon_sethi_symbole

Pour le philosophe, les dieux sont dans la cuisine, et partout ailleurs, dans toutes les civilisations, dans toutes les manifestations de l'esprit. La célèbre formule de Térence, rien de ce qui est humain ne m'est étranger, devrait être la formule de tous les philosophes. Dans toutes les activités, oeuvres, gestes, comportements humains, l'homme peut se reconnaître, et doit le faire ; même ce qui lui semble le plus absurde est une manifestation particulière de l'esprit. Les contingences, les siècles, les régions, les langages séparent les hommes ; l'esprit les réunit et réconcilie les différences en son mouvement d'unification. Le procédé de cette unification, c'est l'intelligibilité. Le philosophe trouve de l'intelligibilité en toute création humaine, même dans ce qui est de mauvais goût. Même le laid n'est point arbitraire. L'impossibiité d'atteindre le beau idéal ou une conception corrompue de cet idéal fait sens ; il n'y a rien d'arbitraire dans le moche. Ainsi, notre hideuse culture contemporaine, riche de mille déchets divers, peut également être un objet d'étude pour le philosophe ; il s'attachera à faire la genèse de cette immense poubelle, et surtout, réunira toutes ses connaissances sur son époque pour réellement la comprendre : le vrai, c'est le tout. Il n'est pas du tout illogique que notre époque aux valeurs si détestables produisent des oeuvres si détestables ; en cela, le mouvement de l'esprit est parfaitement cohérent. Temporairement, le philosophe en tant qu'il étudie le monde humain et son développement, doit jeter les yeux de l'esprit partout sans juger, sans rire, sans souffrir : la compréhension neutre s'oppose en effet à tous ces affects qui détournent l'entendement de sa marche droite. On remarque qu'il s'agit d'une position difficile à tenir, qui a presque un côté ascétique ; c'est pourquoi tant de savants se contentent de faire un besogneux travail d'ouvrier, tout à fait étranger à la tâche du philosophe de l'esprit. 

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18 juin 2012

CCLVI

Et il s'arrêta de courir. "Non, dit-il, maintenant je sais. J'ai toujours été un enfant ; mais c'est moi qui ai raison." La sueur fumait de son torse nu. Soudain, il fut prévenu comme un oiseau par un pétillement sous sa langue. "Ma !" cria-t-il. La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules.

– Jean Giono

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C'est le Bobi semeur de joie qui a raison, celui qui demande du tabac à Jourdan et qui désigne dans le ciel Orion-fleur-de-carotte. Il y a de la joie. Certaines sources se tarissent brutalement, ce n'est pas grave, je peux m'étonner, chasser les ombres, attendre le soleil, sûr qu'il viendra. Aurore est toujours là, elle n'a pas disparu, je le sais, et j'ai raison contre les ombres. Le paysage pourtant connu est nouveau à mes yeux ; la disparition les a blessés, mais ils voient du nouveau, ils voient la lumière, neuve. Ces hommes inconnus qui passent et qui me regardent, je sens que je les connais, à ma manière ; simples passants, ils m'emportent je-ne-sais-où, quelque part en moi, un recoin de moi que je ne connaissais pas. Le soleil frappe ; le bleu du ciel m'immobilise ; je m'arrête, je marche, et je m'arrête encore, plus longuement, et mes pensées vont où elles veulent, avec le vent léger et les passants inconnus qui s'installent en moi. 

Tout est pareil, là-bas, mais en mon âme tout est changé ; pour un moment seulement, mais c'est un moment qui survivra, car il est fécond et je sens ses germes pousser un peu partout en moi, là où il y a de la place. Je ne vois pas d'arbres qui s'agitent, ni de fleurs qui s'envolent, ni d'animaux qui courent ; la nature n'est pas autour de moi ; et pourtant, elle est là, tout ce qui appartient à l'atmosphère est nature, porteuse de richesses inutiles. En ce moment, je ne me sens justement pas utile, je suis au-delà des critères des marchands avides, j'existe pour l'existence elle-même, et la vie n'est signe que de la vie. Ils ne me font rien, ces indicateurs d'autres voies que celles de la vie ; ils sont ramenés à la vie elle-même, car Aurore n'a pas disparu et se promène en moi ; je suis seul, et elle joue avec mes cheveux, et je la porte, la caresse, la prend lentement par la main, elle est en moi, radieuse, heureuse. 

Alors oui, Bobi le semeur a raison, Bobi l'enfant est le réceptacle d'un arbre d'or, et ma joie demeurera. 

12 décembre 2011

LXVII

Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle.

Pascal

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Le désespoir de Pascal et le sentiment de l'absurdité de l'existence viennent du constat irréfutable de la mobilité du monde ainsi que de notre incapacité à véritablement le saisir ou à fermement nous tenir sur lui. En effet, nous aurons beau essayer ; tout nous échappera à un moment ou à un autre ; nous faisons couler du sable. Il y a un pyrrhonisme terrifiant en Pascal. Les hommes aimeraient pouvoir s'appuyer sur un sol éternel et immobile ; presque toutes les croyances s'expliquent par là, si l'on y pense ; mais, au contraire, tout pousse à penser que le monde est mobile et soumis à la durée. Il n'est plus aisé aujourd'hui d'occulter le devenir. La modernité ne saurait se comprendre sans cette prise de conscience apportée notamment par la science ; nul besoin de détailler ici les conséquences de la révolution copernicienne. Les nombreuses découvertes de la science au XXème siècle ont définitivement détruit l'ancien univers. Il faudrait parler de la physique quantique ; je ne maîtrise pas assez le sujet pour le faire aisément. En revanche, voici quelques éloquentes vérités de la physique : nous savons désormais que les astres ne sont pas impérissables, qu'ils changent et se détruisent, qu'ils naissent et meurent, qu'il n'y a rien d'éternel : bref, l'univers a une histoire. Il y eut un début de l'univers et il y aura une fin de l'univers. Notre univers est né il y a 13,7 milliards d'années ; notre soleil s'éteindra dans 5 ou 7 milliards d'années ; tout sera mort dans l'univers d'ici 20 milliards d'années. Anecdote scientifique qui en dit long : Einstein, en élaborant sa théorie de la relativité générale, eût pu découvrir l'expansion de l'univers et ainsi sa mobilité et sa durée, mais, croyant fermement que l'univers devait être immobile, il ajouta à ses équations le paramètre de la constante cosmologique, la plus grande bêtise de sa vie d'après lui-même ; oculos habebat et non videbat ; le rêve d'un monde statique et éternel l'empêchait de voir le devenir. Nous ne pouvons plus avoir l'ingénuité des anciens grecs ; le savoir ne s'enterre pas ainsi ; et nous devrions toujours nous efforcer de faire de celui-ci la source de notre puissance, bien que parfois la connaissance semble s'opposer directement à notre bonheur ; la connaissance pourtant est semblable aux armes et à la technologie ; elle n'est jamais bonne ou mauvaise en soi ; tout dépend de l'usage qu'on en fait. Je crois que les vérités de la science moderne peuvent servir à l'élaboration d'une philosophie fondée sur la vanité, l'insouciance et le jeu heureux de l'existence.

24 mai 2012

CCXXXI

Poenitentia virtus non est, sive ex ratione non oriture ; sed is, quem facti poenitet, bis miser, seu impotens est.*

– Spinoza

ParisSJdHP28

Ressasser sa faute ne peut que faire diminuer sa puissance, et c'est le sens de la formule scandaleuse de Spinoza, qui déconseille le repentir au sage. Si on lit la scolie de la proposition LIV de la quatrième partie de l'Éthique, on verra que le subtil Baruch légitime malgré tout l'utilisation des affects de Repentir et d'Humilité, pour des raisons pragmatiques : les hommes ne sont pas tous rationnels, et, prenant acte de ce fait, nous devons diriger les hommes par les moyens les plus efficaces possibles. Or, l'exhortation au repentir permet au moins de faire honte aux hommes injustes, et ainsi d'inhiber un peu leurs mauvais instincts : c'est une utile chaîne intérieure.

Plaçons-nous du point de vue du sage. Le sage commet des fautes à l'égard d'autrui, comme tout le monde ; mais ce qui le démarque des autres hommes, c'est qu'il va apprendre de sa faute, et sans se repentir, c'est-à-dire sans laisser sa conscience morale l'affliger, le mordre à répétition. Pour autant, le sage tente de réparer sa faute, en commençant par s'exuser. La question venant directement à l'esprit est de savoir s'il est possible de s'excuser sans se repentir, d'exprimer sa honte d'avoir mal agi sans ressentir une douloureuse honte intérieure ; autrement dit : peut-on s'excuser d'un acte en l'assumant mais sans douloureusement le regretter ?

Oui, ceci est possible, et nous devons nous efforcer de rendre ceci possible. Faisons le raisonnement spinoziste depuis le commencement pour gagner en clarté. Il n'y a aucun intérêt à se repentir, dans le sens où la repentance revient à contempler sa faute et sa tristesse et à la ressusciter sans cesse ; au contraire, être vertueux, c'est-à-dire augmenter sa puissance, consiste à apprendre de sa faute, à comprendre en quoi le rapport que nous avons eu avec tel objet extérieur était source de diminution de puissance, et à l'éviter dans le futur. Il est important de bien définir les mots : il faut dire qu'assumer, ce n'est pas revendiquer, légitimer ou être fier d'une action, mais c'est porter en soi l'action en reconnaissant que notre être est à la source de celle-ci ; c'est être responsable dans le sens étymologique, à savoir que nous répondons d'une chose, ce qui ne signifie pas nécessairement que nous tâchons par tous les moyens sophistiques de nous défendre ou de nous légitimer, mais bien plutôt que nous essayons de faire comprendre l'origine de notre action. De même, par s'excuser, il ne faut pas entendre repentance ou remords (beau mot si parlant, comme si la peine re-mordait l'âme) ; non ; dans l'acte de présenter ses excuses, il faudrait plutôt voir l'expression et l'explication, devant l'intéressé, des raisons ayant conduit à la faute, ce qui présuppose la pleine compréhension de l'erreur qu'on a commise. Puis, aux excuses adressées à une personne qui nous est chère suit une promesse de ne plus reproduire faute semblable.

Il y a un beau et utile mot qu'on n'emploie guère : la résipiscence, qui vient du latin resipisco, redevenir sage. Ainsi, dans une situation de faute à l'égard d'autrui, la meilleure attitude à avoir est peut-être de faire preuve de résipiscence, c'est-à-dire non seulement promettre, mais montrer dans les actes que nous avons appris de notre faute, que nous reconnaissons avoir failli, et que, désormais, pour notre bonheur et celui de nos semblables, nous nous dirigeons dès à présent vers davantage de sagesse.

*Le repentir n'est pas une vertu, autrement dit, il ne naît pas de la raison ; mais qui se repent de ce qu'il a fait est deux fois malheureux, autrement dit impuissant.

13 mai 2012

CCXX

Il faut feuilleter tous les livres et n'en lire qu'un ou deux.

– Jules Renard

9782070200474

Les livres dont on peut dire, sans réticence aucune, qu'ils sont pour nous, sont forcément d'un nombre très restreint. Il en va pour les livres comme pour les amis : celui qui aime tous les livres n'en aime aucun véritablement, c'est-à-dire du plus profond de son âme. Ces livres existent, et ils ne sont pas les mêmes pour tous. Tout se passe comme si certains livres universels nous atteignaient d'une universalité plus intime que d'autres ; bien que s'adressant à tous, ils semblent n'être faits que pour nous, tant la concordance entre notre être et ces livres paraît parfaite. La Bible n'a point le priviliège du tolle lege ; et il y a des révélations profanes qui valent bien celle de Saint Augustin. Ainsi, l'oeuvre négligée d'Alain, Les idées et les âges, s'est imposée à moi dès les premières lignes, sans contestation possible ; c'est un envoûtement qui résiste à l'examen, le plus cher de tous. "J'ai lu bien des fois, dans Homère, le conte de Protée, aussi ancien que les hommes."

Ces livres là doivent être connus par coeur. Ils sont trop rares pour être négligés. Ce n'est pas parce qu'ils semblent être en adéquation parfaite avec nous-mêmes qu'ils ne nous enseignent rien que nous ne savons déjà, au contraire ; c'est que précisément parce qu'ils sont faits pour nous, ces livres nous poussent à faire s'épanouir en notre esprit nos pensées les plus profondes, qui ne sont encore que dans un imparfait état de germe. Trouver ses livres pour devenir ce que l'on est.

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21 mai 2012

CCXXVIII

Son regard était une chose claire mais attachante. Attachante dans son vrai sens. C'était comme l'appel d'une corde qui serait nouée autour de votre échine et qui vous lierait les bras et le corps, et puis, à l'autre bout de la corde quelqu'un tirerait à petits coups : "Allons, viens, allons, approche-toi de moi."

– Jean Giono

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Tel est le charme. Le charme attache ; il force le lien. Les rats suivent, charmés, le joueur de flûte de Hamelin ; ils sont conduits par ce lien invisible ; mais ce charme imposé est de volonté, il est recherché, il est calculé. Les hommes véritablement charmants attachent à eux sans arrière-pensée. Leur charme émane de leur être tout entier ; charmant non d'un jeu éphémère et prémédité, mais en permanence ; ils sont ce qu'ils sont, et c'est leur être qui fascine, non leurs costumes, apparats, attraits artificiels. Le charme d'une célébrité n'est pas le charme d'un être, mais d'une apparence ; ce sont des formes vides, devant lesquels les foules idolâtres se prosternent ; le vide célèbre le vide. L'aura supposée d'une célébrité est factice, car elle n'est que le reflet de la célébrité, fragile figure, bientôt évanouie.

Les êtres réellement charmants sont ailleurs, cachés, heureusement cachés. Les êtres extraordinaires marchent avec les gens ordinaires. Tel est Bobi, dans le roman de Giono. Il y a des hommes qui imposent le respect du premier coup d'oeil et qui envoûtent à force de les considérer ; et l'on trouve curieux que les autres ne soient pas davantage fascinés par cet être dont on ne peut oublier un instant la présence. Ils sont comme ces lents crépuscules qui nous font contempler droit dans les yeux le soleil, toujours attirant le regard, avec nos petits yeux trop contents de pouvoir admirer la source de toute lumière sans se brûler. Car l'on s'étonne que ces hommes charmants ne brûlent pas nos yeux ; ils semblent tellement au-dessus de nous, et si humains pourtant, forts d'une humanité exceptionnellement rayonnante. Devant eux, on prend honte de sa bassesse, et l'on retient ses mauvais instincts : on veut être digne de les suivre, on craint de s'attirer leur dédain. Ce lien invisible qui nous a attaché subitement à eux, nous l'aimons, et nous ne voulons pour rien au monde le briser ; d'où un changement conséquent de comportement, et une tension féconde vers cet être qui nous élève. Aussi, le plus grand professeur est le professeur le plus charmant, qui attache ses élèves à lui, et, partant, élève jusqu'au savoir qu'il enseigne. Brassens, indépendamment de sa célébrité, était, parait-il, de ces êtres là, auxquels on s'attache fortement, comme si on en tombait amoureux. En vérité, ces cordes qui nous attachent sont des liens de liberté, guides de grandeur et de joie.

13 avril 2012

CXC

On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

– Pascal

86

Le bon sens a une fois de plus raison sur les philosophes et les théologiens, car c'est précisément le contraire qui est vrai, à savoir que nous n'aimons jamais des qualités, mais uniquement des personnes. Aime-t-on une femme pour la couleur de ses cheveux, sa douceur, la taille de sa poitrine, l'inflexion de sa voix, sa générosité ? Non ; car quantité d'autres femmes possèdent des qualités semblables et ne nous inspirent que de l'indifférence, voire de l'aversion ; non, car alors l'amour serait prévisible et répétitif, analysable et décomposable comme un problème mathématique. Les personnes que nous aimons ne sont pas uniformes, elles possèdent des vertus et des défauts différents, ce qui fait clairement voir que ce n'est jamais telle qualité précise abstraitement isolée que nous aimons en quelqu'un, et qu'il n'y a que par un raisonnement sophistique que l'on peut aboutir à la provocatrice conclusion de Pascal.

Si nous n'aimons pas des qualités, qu'aimons nous ? L'acte d'aimer est si simple, et notre raison, avec ses catégories rigides et sa manie d'exécuter des coupes abstraites dans une totalité mouvante, se fourvoie facilement. Une personne ne se décompose point ; elle se fait percevoir, sentir, aimer. Une personne est une totalité, non la somme de parties que l'on peut distinguer. Ce qui nous plaît en la femme aimée, ce n'est point cette voix, cette chevelure ou cette espièglerie, c'est l'ensemble concret, vivant, singulier, irréductible qu'elle constitue ; ce n'est pas la somme de ses qualités, mais le je-ne-sais-quoi charmant qu'elle est à chaque instant. C'est pourquoi nous aimons des êtres pour leurs défauts eux-mêmes ; c'est que nous aimons tout en eux, et ce n'est pas la considération de qualités négatives que nous découvrons en eux qui affaiblira notre amour. Par là nous comprenons pourquoi essayer d'expliquer un amour est un exercice vain : car pour expliquer, nous devons déplier abstraitement l'être, ce qui nous fera inévitablement manquer le presque-rien, c'est-à-dire l'essentiel, c'est-à-dire le charme réel de la personne vivante, non décomposée.

Nous n'avons donc pas tort de nous moquer de ces naïfs qui croient avoir réduit au néant l'amour, quand ils n'ont révélé que la faiblesse de la raison, et, imperceptiblement, la puissance de la sensibilité. Et Montaigne, en cherchant à comprendre son amour pour La Boétie, a écrit la plus belle phrase du monde, qui se comprend instantanément par tous, sans commentaire superflu : Parce que c'était lui, parce que c'était moi.

5 avril 2012

CLXXXII

L'homme ivre d'une ombre qui passe

Porte toujours le châtiment

D'avoir voulu changer de place.

– Baudelaire

alain

Le grand vice de l'homme, son mal le plus funeste, c'est le divertissement, c'est-à-dire sa tendance impérieuse à se détourner de sa voie. Il n'est point vrai, comme veut nous le faire croire l'exécrable idéologie nomadiste, mondialiste, gauchiste, moderniste, européaniste, ou toutes les conneries qu'on voudra, que l'homme est destiné à embrasser une multiplicités de chemins distincts, à toujours varier de lieux, de relations, d'emplois, tournoyant misérablement autour de plusieurs vocations contradictoires, comme si l'homme était un pur devenir sans nature stable ou une machine à désir variable et configurable à l'infini ; triste conception propagée et théorisée par les philosophailleurs post-modernistes et habilement exploitée par le capitalisme, lequel aurait tort de ne pas sauter sur une si belle occasion de légitimer sa tyrannie douce. Au contraire, l'épanouissement de l'homme consiste à suivre, résolu, par la force de sa volonté, la ligne qu'il s'est fixé, lui, conscience déterminante, et sa propre nature, inaltérable législatrice ; et les belles vies sont celles où l'on peut le mieux voir la continuité des efforts et la persévérance de l'intense mouvement vers des objectifs déterminés, et aimés, jusqu'à la fin.

"N'est-pas en avançant en premier lieu sans trop savoir où, que l'on finit ensuite pas savoir où l'on va ?" pourrait-on objecter ; et, de fait, il y a évidemment un temps dans l'existence où il est souhaitable de se lancer dans d'imprévisibles aventures pour mieux se connaître soi-même. Mais vient toujours un moment où jeunesse doit passer pour laisser la place à l'adulte sachant ce qu'il veut et se donnant les moyens d'aller jusqu'au bout de son désir, sans quoi l'on mènerait l'existence malheureuse d'un électron libre et chaotique, errant partout, doutant toujours, et ne construisant jamais rien de solide et d'heureux sur le long terme. Il est vrai que nous ne savons jamais où nous conduira l'existence, que l'on ne peut jamais prévoir le déroulement de la vie, par nature imprévisible, et que c'est cette imprévisibilité même qui fait le charme de la vie. Un peu comme l'artiste qui ne sait ce qu'il a fait qu'après la réalisation de son oeuvre, nous ne pouvons savoir ce que nous avons fait dans notre vie qu'à la fin de celle-ci ; mais n'oublions pas que l'artiste, pour commencer à créer son oeuvre et pour aller jusqu'au terme de son long travail, doit se donner au préalable un objectif, une esquisse du résultat final, même si celui-ci s'avèrera tout à fait différent, afin qu'il puisse réellement progresser dans l'élaboration de son oeuvre. Proust n'a pas fait La recherche du temps perdu au hasard ; il en a posé les fondements, sans toujours savoir dans les moindres détails où il allait, et il a dû écrire Jean Santeuil avant de comprendre quelle devait être l'oeuvre qu'il aurait à bâtir jusqu'à la fin de sa vie. Notons, entre parenthèses, que les artistes qui travaillent sans se donner de points d'ancrage et d'orientation sont à coup sûr des charlatans dont on s'émerveille du prodigieux n'importe quoi jaillissant de leur être prétentieux.

Cessons un peu la critique, si agréable par ailleurs, et contemplons nos modèles ; admirons l'exceptionnelle fidélité d'Alain, mon hibou personnel que je viens saluer à la même place tous les matins, dans son amour pour l'enseignement et l'écriture philosophique, semblable à la foi inaltérable du paysan pour sa terre qui n'a pas cessé, sa vie durant, de travailler pour ce qu'il aimait. Ce sont eux les hommes forts qui font leur métier d'homme debout, que l'on doit toujours opposer à ces tchandalas qui ne savent jamais ce qu'ils veulent, signe évident de faiblesse, qui se plaignent de leur rôle dans le monde qu'ils veulent toujours changer, finissant par crever sans savoir ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent, et en trouvant absurde, non seulement leur vie, mais la vie dans sa totalité. Vraiment, Descates eut mille fois raison de dire que l'irrésolution est le pire des maux ; on pourrait dire qu'à l'inverse le plus grand des biens est la résolution dans le mouvement voulu, voulu à nouveau tous les matins, mouvement ordonné, puissant, déterminé, infaillible, ayant, malgré sa continuité, une part d'imprévisibilité faisant que la vie est sensiblement différente chaque jour, avec toujours une parcelle de nouveauté à conquérir au sein de la stabilité aimée.

29 avril 2012

CCVI

La faculté de rire aux éclats est preuve d'une âme excellente. Je me méfie de ceux qui évitent le rire et refusent son ouverture. Ils craignent de secouer l'arbre, avares qu'ils sont de fruits et d'oiseaux, craintifs qu'on s'aperçoive qu'il ne s'en détache pas de leurs branches.

– Jean Cocteau

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Le rire est révélateur de l'homme. Le rire relève du moi intime. Personne ne rit de la même manière. Cette étonnante diversité du rire gagne à être remarquée, et l'obsrevation attentive du rire d'autrui apporte des suggestion sur la nature d'un individu aussi instructives que plaisantes. Le rire est une ouverture ; il libère énergiquement des sons et des mouvements de corps qui sont le propre d'un seul homme : il n'y a, par exemple, que Philippe Bouvard pour faire aussi violemment gesticuler ses épaules lorsqu'il rit. Fort, perturbant, incontestable, l'éclat de rire d'un homme est une soudaine ouverture du corps qui se relâche, qui se secoue, et qui invite les autres corps à s'ouvrir à leur tour.

Le rire est révélateur, le rire a une signification claire, alors que le sourire, au contraire, est plutôt ambiguë, équivoque ; le premier ne se maîtrise point comme le second qui s'inscrit sans peine sur le visage de l'hyprocrite et du manipulateur. Le diable sourit, mais ne rit point ; c'est que le diable doit faire attention au moindre de ses gestes, et qu'il sait pertinemment qu'un mouvement inattendu peut le trahir. Il ne faut point être tendu pour se laisser aller à l'éclat de rire : le timide, faisant toujours attention à lui-même, ne peut rire librement, car le regard des autres le retient et l'inhibe. L'alcool a cette divine vertu de lever temporairement cette triste inhibition et de permettre aux timides de rire en société. Il y en a qui, même après avoir bu, refusent de tout leur être de révéler leur rire, ou d'autres qui craignent même d'absorber la moindre dose d'alcool qui pourrait altérer le cours normal, c'est-à-dire ennuyeux, de leur comportement ; ces hommes là, nous devons sans doute nous en méfier. Oh ! Gentillement bien sûr, rien de bien grave ! Nous n'allons point les accuser d'être le diable. Mais nous allons peut-être les soupçonner d'être de tristes compères, ayant des amertumes à cacher, des rabats-joies exaspérants qui plombent l'ambiance par leur indifférence affectée. 

Il y a un côté monstrueux dans le rire, cela est très visible ; mais pourquoi vouloir absolument cacher la part monstrueuse de son être ? Les monstres sont plus grotesques qu'épouvantables, et plus ridicules qu'effroyables, après tout. L'homme qui rit fort, sans honte, exhibant la part la plus ridicule de lui-même en se laissant joyeusement aller à ses sauvages convulsions, m'inspire confiance : il peut être grossier, il peut être bête, il peut être sadique, mais je doute qu'il puisse être un subtil méchant homme, conscient de ses vices, d'une finesse redoutable, prêtant trop attention aux signes qu'il renvoie – ces êtres là sont les plus capables de faire le mal. 

Les rires féminins sont un prodige de la nature, un don de Dieu ! Je ne connais rien de plus merveilleux qu'une jeune fille séduisante qui doucement sourit, qui progressivement pétille des yeux, et qui soudain éclate d'un rire unique, attachant et charmant. Les rires de femme sont rarement répulsifs ; et même les rires de sorcières, qui ne charment peut-être pas, mais qui étonnent davantage, sont aimables à leur façon. Cependant, le plus enchantant des rires, fût-ce celui d'une envoûtante sirène, aura toujours moins de valeur que le plus inoubliable rire de l'humanité, celui, évidemment, de Thierry Roland. Merci Thierry d'avoir livré ton rire à l'humanité, ce sera ton plus grand titre de gloire.

18 avril 2012

CXCV

Il est difficile de se rendre vraiment propres toutes les connaissances que l'on a pu recevoir dans le cours de l'éducation. Une partie s'efface de la mémoire, et plus de facilité pour les acquérir par une nouvelle étude est presque le seul profit qu'on retire d'une première instruction.

– Condorcet

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La grande majorité des hommes se contentent d'une première instruction, et négligent la forte impulsion prodiguée par celle-ci en se plongeant le plus rapidement possible, comme le veut notre société, dans des divertissements stupides qui sont nuisibles au maintien de l'esprit critique. Ce qui n'est vu qu'une fois ne s'ancre pas ; pour être marqué par une idée, il faut la ressasser. C'est dire que la jeunesse ne permet point d'acquérir une sagesse véritable, mais seulement les fondements plus ou moins solides sur lesquels nous nous appuirons dans les différents âges de notre vie. Peut-être que la sage vieillesse commence lorsqu'on répète volontairement les mêmes expériences, lorsqu'on peut, à partir d'une nouvelle perspective, aborder différemment une intuition de jeunesse. Les peintres ne changent pas beaucoup de style, pas plus que les écrivains ; et les philosophes ne cessent pas de développer, sous des formes variées, une même intuition primordiale. 

Il y a un temps pour la découverte du monde, temps vivace et allègre, et il y a un temps pour la méditation, la rumination, et la digestion du savoir, temps que je me figure plus majestueux, plus calme, plus nuancé ; ce sont deux bonheurs différents. Alain, vers la fin de sa vie, avait lu des dizaines de fois La Chartreuse de Parme : voilà une anecdote qui suffit pour comprendre qu'on à affaire à infiniment plus grand que soi. On s'écrase devant une telle instruction décuplée. 

 

11 mars 2012

CLVII

En toute chose la gêne et l'assujettissement me sont insupportables ; ils me feraient prendre en haine le plaisir même. On dit que chez les mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes. Je serais un mauvais Turc à ces heures-là.

– Jean-Jacques Rousseau

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Il y a une distinction à faire entre la contrainte externe et la contrainte interne, et se souvenir qu'il y a une grande différence entre les devoirs que l'on s'impose à soi-même, ayant leur source dans l'autonomie de la volonté, et ceux qui nous sont imposés, les devoirs hétéronomes. Or, si l'homme ne saurait se passer de la contrainte, si tout ce qu'il y a de grand dans la civilisation est né dans son rude berceau, il est remarquable que certains hommes, et non des moindres, je veux dire des hommes géniaux tels que Jean-Jacques Rousseau, ne supportent pas les contraintes externes et qui ont entièrement construit leur oeuvre avec des exigences qu'ils se sont eux-mêmes données. Ces hommes là sont rares, car si les rebellocrates criant tous les jours qu'ils n'ont ni Dieu ni maître sans savoir se donner à eux-mêmes d'utiles contraintes abondent dans notre monde, de même que ces larves humaines si naturellement soumises aux ordres de toutes les autorités qu'elles semblent être nées avec cet art de ramper dont parle si bien le baron d'Holbach, il n'est pas commun de rencontrer un homme à la fois indépendant et travailleur, désirant à la fois la liberté individuelle et les hautes responsabilités qui l'accompagnent.

C'est un fait, un triste fait, que la grande majorité des hommes ne parviennent à agir que sous les contraintes extérieures ; sans elles, ils tombent dans une indigne léthargie, ils font rien ou ne font n'importe quoi ; et les anarchistes, ces idéalistes, ne s'aperçoivent pas que par la nature même de l'humanité, aucune nation ne pourra être constituée d'hommes réellement indépendants et libres. Les hommes, ils la veulent, la soumission ; ils l'exigent, plus ou moins implicitement ; ils en ont besoin, de leur servitude. Troupeau râlant, moutons bêlants, certes ; mais ôter leur la source de leurs cris, enlever leur le berger, et ils sont perdus. Il suffit de constater le petit nombre d'autodidactes dans le monde, alors qu'il y a aujourd'hui de si nombreux moyens d'étudier par soi-même, pour se rendre compte de l'impossibilité de généraliser à tous les hommes cette noble manière de vivre, qui est celle de l'homme libre et indépendant.

Ces élans d'insoumission à la Rousseau, je les aime, et les comprends. Combien de fois n'ai-je pas moi-même regretté de devoir étudier en classe une oeuvre que je vénérais, sachant d'avance qu'à cause de la contrainte extérieure que l'institution scolaire installait, j'en viendrais inévitablement à presque détester ce qui fut la source de tant de fécondes joies solitaires ? Je suis réellement heureux de n'avoir jamais été contraint d'étudier Stendhal, ce qui eût été pour moi une épreuve douloureuse, aussi étrange que cela puisse paraître ; non, on n'y a pas touché à mon Stendhal, on me l'a laissé intact, j'ai pu le préserver en mon âme, pur objet de bonheur ; les maîtres n'auront pas posé leurs sales pattes avilissantes sur mon calice. Il faut être un pédagogue de génie pour faire en sorte que la contrainte extérieure du professeur coïncide avec notre volonté autonome.

Le malheur, dans toute cette histoire, est que la plupart des insoumis qui ne supportent pas l'assujettisement ne sont que des misérables cons incapables de se façonner librement, et que, sur notre terre, les hommes du tempérament de Jean-Jacques sont aussi peu nombreux que les pandas. 

12 février 2012

CXXIX

Il y a un point passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité : ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles qui, placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté.

– Voltaire

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La confusion entre le savoir authentique et l'érudition d'ornementation est très répandue ; elle l'a toujours été, mais elle se développe avec d'autant plus d'aisance aujourd'hui que nous vivons dans une société du spectacle, plus intéressée par les simulacres, par l'apparence remarquable de chaque chose, que par leur profondeur cachée sous un habit qui ne saurait être tape-à-l'oeil. Les jeux télévisés prétendument culturels nous le font voir au quotidien, eux qui prétendent couronner les candidats les plus cultivés alors qu'ils ne font que de mettre en valeur la quantité impressionnante d'informations contenue dans une mémoire réactive. On parle de culture générale, mais l'analyse des questions proposées fait rapidement voir que les questions portent sur des domaines précis et récurrents, que le candidat désireux de triompher peut explorer facilement s'il possède une bonne méthode : le meilleur joueur est le parfait bibliothéquaire, c'est-à-dire celui qui sait où se trouvent les livres, où les réponses sont rangées, mais qui, par sa fonction même, ne peut que demeurer à la surface du savoir, l'effleurant toujours sans jamais le pénétrer dans ses profondeurs, reconnaissant son odeur et ses traces sans jamais pouvoir n'en traquer que l'ombre, se satisfaisant de son apparence extérieure, superficielle, évanescente.  

Que veux-je dire ? Rien d'autre que cette idée simple : le savoir ne se mesure jamais à un QCM, et d'ailleurs il ne se mesure pas du tout. Je me plais à imaginer Socrate, figure du commencement du savoir authentique auquel il faut toujours revenir, participant à Questions pour un champion et suscitant le scandale sur le plateau en trouvant, intérrogé par Julien Lepers, quelques réparties provocatrices et fécondes dont il avait le secret : voilà une scène qui me fait rire rien qu'en l'imaginant, et je regrette que les Inconnus n'aient pas eu l'idée de la mettre en oeuvre. Je m'en aperçois : j'ai bien du mal à exprimer bien clairement ce qu'est le savoir authentique, le savoir du sage ; c'est pourquoi je procède par étapes, et que j'essaye régulièrement de dire ce qu'un tel savoir ne saurait être. N'est-ce pas le meilleur moyen de façonner la définition d'une réalité complexe, comme Platon l'avait déjà montré ?

10 mars 2012

CLVI

Mais la curiosité n'est pas un de ces sentiments factices qu'il faille éloigner de l'âme neuve et faible encore des enfants. Elle est, bien plus que la gloire, le motif de grands efforts et des grandes découvertes. Ainsi, bien loin de s'étudier à l'éteindre, comme l'a quelquefois conseillé, non seulement cette morale superstitieuse, enseignée par des fourbes jaloux d'éterniser la sottise humaine, mais même dans cette fausse philosophie qui plaçait le bonheur dans l'apathie, et la vertu dans les privations, il faut, au contraire, chercher avec d'autant plus de soin à exciter ce sentiment dans les élèves, déstinés, pour la plupart, à ne point aller au-delà de ces premières études, que les hommes qui ont peu de connaissances, dont les besoins sont bornés, dont l'horizon étroit n'offre qu'un cercle uniforme, tomberaient dans une stupide léthargie, s'ils étaient privés de ce ressort. 

– Condorcet

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Il faut faire préciser ce qu'il faut entendre par curiosité, s'efforcer de montrer comment cette tendance neutre peut s'élever au rang de haute vertu, et en faire l'apologie. La meilleure définition, comme de coutume, est donné par le Littré, définition claire et concise qu'il nous suffira de développer : la curiosité est un penchant à voir et à savoir. Littré dit "penchant" ; on dirait tout aussi bien tendance, inclination ou, c'est le mot que je préfère et l'on verra pourquoi par la suite, élan ; l'idée essentielle est qu'il y a, dans la curiosité, quelque chose en nous qui pousse. Autrement dit, la curiosité doit se concevoir en tant que mouvement du sujet vers un objet ; la curiosité est fondementalement motrice. Pour que la définition soit complète, il faut déterminer l'objet vers lequel la curiosité pousse ; cet objet, c'est évidemment le savoir. (Littré parle également de penchant à "voir" parce que l'emploi du terme curieux est parfois associé à la vision d'une chose, dans le sens où l'on dit : "je suis curieux de voir cela" ; mais dans tous les cas, la vision est englobée dans le savoir, et c'est vers ce dernier terme qu'il faut se concentrer). Nous pouvons donc dire, pour résumer, que le curieux est l'homme animé par un désir de savoir des choses.

Or, c'est évidemment en déterminant les choses que le curieux désire savoir que l'on peut aller plus loin dans notre effort de définition. Lorsque l'on dit que la curiosité est un vilain défaut, l'on parle de la curiosité qui s'applique à des objets dont la recherche de la connaissance est nuisible ; et il faut dire que bien souvent, ce sont les hommes, parfois curieux eux-mêmes, qui tiennent à préserver leurs secrets qui profèrent ce proverbe. La curiosité peut être une passion, faisant perdre la maîtrise d'eux-mêmes à ceux qui en sont affectés, voire une passion réellement triste conduisant les hommes à s'acharner à enquêter sur des détails insignifiants dont ils savent pourtant que leurs connaissances ne peut qu'apporter chagrin et tracas ; ainsi est le jaloux, qui est toujours dominé par une curiosité triste qu'il est difficile de neutraliser. Cependant, ce n'est pas cette curiosité faible qui m'intéresse ici ; ce que je voudrais approfondir, c'est la curiosité active, d'où ma préférence pour l'expression d'élan vers le savoir, mot qui indique la force de propulsion contenue dans la curiosité, force consciente et assumée.

Car s'il y a une curiosité saine, une curiosité forte, une curiosité qui prête à l'épanouissement de l'individu, et c'est celle qui s'oriente vers le Savoir, mot, ou plutôt concept, auquel je mets une majusucule pour préciser que j'entends par là le sens fort du savoir. Il est impossible de déterminer précisément ici toutes les caractéristiques d'un tel savoir, et d'ailleurs, une telle entreprise dépasse de loin mes forces ; je me contente de dire qu'il s'agit là du savoir réellement utile et fécond, le savoir constructeur, le savoir qui apporte non seulement une joie par lui-même, mais également par ses conséquences bénéfiques ; c'est le savoir qui est profondément lié à σοφία. De cette curiosité là donc, nous devons dire, de toutes nos forces, contre le christianisme qui condamne la recherche libre de la connaissance, contre les notables élitistes qui veulent se préserver le privilège du savoir, qu'elle est une haute vertu que le pédagogue doit encourager. Condorcet a mille fois raison d'insister sur son importance pour l'élève : étant curieux, nous sommes poussés à faire des efforts, donc à travailler et à être actif, ce qui est déjà beaucoup ; de surcroît, lorsque nous sommes animés par cette saine curiosité qui nous conduit à la connaissance des choses belles et bonnes, nous jouissons sans cesse de cette double joie : joie de la recherche en elle-même,  et joie du fruit goûté. Il n'y a rien de plus opposé à la curiosité que le morne ennui ou que la stérile langueur des nonchalants et des vélléitaires. Je crois que Wikipédia a permis a beaucoup de personnes d'alimenter leur désir de savoir et de pouvoir le satisfaire aisément ; il s'agit d'un noble projet, l'une de ces entreprises qui convainc des bienfaits de certains aspects de la modernité, ce qui est assurément bien rare.  

Curiosité, vertu motrice, vertu constructrice, vertu républicaine, vertu joyeuse.

1 mars 2012

CXLVII

Toute nation a le gouvernement qu'elle mérite. De longues réflexions, et une longue expérience payée bien cher, m'ont convaincu de cette vérité comme d'une proposition de mathématiques. Toute loi est donc inutile, et même funeste (quelque excellente qu'elle puisse être en elle-même), si la nation n'est pas digne de la loi et faite pour la loi.

– Joseph de Maistre

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Comme il est facile pour le philosophe de doucement se laisser s'envoler jusque dans le royaume nuageux des Idées et du devoir-être, le politologue et le juriste ont une aisance fabuleuse pour abstraire les hommes des lois censés les diriger, faisant comme si les citoyens étaient des figures librement modelables ; voilà qui est proprement faire de la politique abstraitement ; négligence du concret et, surtout, oubli du réel, encore et toujours, le réel étant cette évidence si peu acceptée que nous sommes obligés de la marteler nuit et jour pour qu'elle soit un tant soit peu acceptée par les hommes. On a pu dire que Clément Rosset, ce grand philosophe encore trop négligé, était répétitif et qu'il se contentait, dans tous ses livres, d'affirmer l'unicité du réel : mais, sacrebleu, quelle tâche ! C'est une idée qui a toujours besoin d'être actualisée, et sous toutes ses formes ; mais il s'agit là d'un autre sujet ; tâchons, pour changer, de ne pas trop digresser.

De fait, on a l'impression, sans doute fondée, que la plupart des politiciens exercent leur activité comme s'ils jouaient à Sim City, excellent jeu du reste, plus formateur pour l'esprit que les vulgaires FPS et niaisement colorés jeux de plate-forme habituels. Comme bien d'autres, je dois à ce jeu bien des heures d'excitation, et la naissance d'un goût qui ne s'est jamais tari pour la gestion, l'organisation et la prise de décision virtuelle, qui eût bien pu, si le sort l'avait voulu, se reporter sur les affaires politiques réelles. Mais si Sim City est un jeu excellent, il va de soi, puisqu'il s'agit d'un jeu, que la complexité du réel est largement supprimé ; pour que l'action soit possible, pour que le joueur soit à l'aise, et parce qu'il s'agit évidemment d'une nécessité technique et fonctionnelle, le monde qui nous est donné obéit à des lois simplistes, roule sur des rouages bien huilés, de sorte que le joueur avisé peut aisément prévoir le cours des événements et que, en somme, toute la ville dépend de lui, le démiurge bas de gamme ayant dans ses petits doigts un univers déterminé selon des règles trop grossières pour ressembler véritablement à l'univers réel.

Mais ils sont nombreux, ces hommes qui fantasment des lois magiques en espérant améliorer la vie de ces citoyens qu'ils prétendent façonner. Il est vrai que le politique détermine les citoyens, et je ne cesse pas de me moquer de ceux qui se prétendent absolument indépendants du Léviathan ; mais si l'on peut façonner les citoyens, c'est moins à travers les lois, qu'à travers la culture et les moeurs, ce que le capitalisme a d'ailleurs bien compris, lui qui a réussi à modifier à sa guise les manières d'être des hommes pour que leur comportement coïncident avec l'idéal de vie consumériste. L'erreur la plus grossière consiste à ne pas prendre en compte l'histoire des mentalités des citoyens qui composent la nation, et d'essayer de plaquer a priori sur elle une législation ou une théorie politique ; au contraire le bon politique est toujours empiriste. Il sait pertinemment qu'il n'y a pas de régime politique qui vaut par lui-même et qu'il est dérisoire de prétendre appliquer à des peuples différents un même système politique. Pour ne pas paraître trop abstrait, un exemple simple : la volonté infantile des occidentaux à imposer dans le monde le régime démocratique. Spinoza et Montesquieu, que nos politiques se gardent bien de lire, avaient pourtant mis en garde contre une telle dérive de l'usage des idées politiques.

Philippe Muray eut mille fois raison de préciser que la révolution qui était à l'oeuvre, celle du festivisme, était avant tout une révolution anthropologique ; d'où l'invention géniale de l'homo festivus, bientôt suivie par l'expression encore plus pertinente de festivus festivus. Il y a aujourd'hui, de toute évidence, un oubli volontaire de la notion de vertu dans la réflexion politique, alors qu'elle était auparavant au coeur de toutes les théories politiques. J'aime à me souvenir que Montesquieu, dans l'Esprit des lois, affirme que le ressort de la république est la vertu : cette simple remarque nous fait deviner ce que Montesquieu eût pu bien dire de notre régime actuel ou de ses citoyens.

21 février 2012

CXXXVIII

T'as d'beaux yeux tu sais.

– Jacques Prévert (avec le corps de Jean Gabin s'il vous plaît)

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J'ai regardé le Quai des brumes parce que je n'avais pas encore vu ce film considéré comme l'un des plus grands classiques du cinéma français, et parce qu'il y a, dans ma rue, une librairie portant ce nom : c'est une sorte d'impolitesse que de fréquenter régulièrement une librairie dont on ne comprend pas la référence explicite. Par ailleurs, j'avais été interloqué par les jugements sévères de Jean Renoir, dont La règle du jeu est sans doute l'un des plus beaux films du monde, ainsi que par les sarcasmes récurrents des messieurs de la Nouvelle Vague, hommes respectables, mais qui sont plus intéressants par leur production cinématographique (malgré les vieillissements inévitables de certaines innovations faites uniquement pour l'innovation), que par leurs textes critiques, souvent trop arrogants et excessifs pour frapper juste. Le quai des brumes serait un film conventionnel, classique, d'un intérêt largement inférieur à la Bête humaine de Renoir, sorti la même année, avec le même acteur principal ; au contraire, il m'a semblé que le premier, avec sa verve du désespoir, était meilleur que le second, plus silencieux, plus ennuyeux aussi. 

Film marquant, film presque cliché, il n'est pourtant pas niais, comme je le craignais ; et il faut voir la scène célèbre du baiser entre Jean Gabin et Michèle Morgan dans son contexte, non dans un extrait qui forcément altère ce qu'il y a de plus important dans le film, à savoir son indescriptible atmosphère, telle qu'on ne peut la décrire par les moyens de la littérature ou de la peinture, une atmosphère originale qui rend justice au pouvoir créateur du cinéma. 

Si je voulais écrire là-dessus, c'était avant tout pour rendre hommage à Jean Gabin, à sa beauté, sa manière d'être, sa force noble : qui ne jouit pas en le voyant foutre deux soufflets magnifiques et bien mérités à Pierre Brasseur ne comprend rien à ce que je veux dire. Les hommes d'aujourd'hui sont des lopettes qui pissent clair, de petits androgynes fiers de leur indifférenciation ; ils n'affirment rien, ni dans leur comportement, ni dans leur apparence, ni dans leur regard ; et d'ailleurs, ils préfèrent prendre comme modèle les rebellocrates de je ne sais quel groupe de mauvaise musique plutôt que Jean Gabin, dont le nom est à peine connu des eunuques d'aujourd'hui. Si j'étais une femme (belle perspective), je m'amuserais à faire la difficile, et à ne céder aux avances qu'aux hommes qui daignent essayer d'approcher de l'idéal de Jean Gabin, plutôt qu'à me laisser aimer par les caricatures de l'homme qui sévissent dans notre chère société matriarcale. Où sont les hommes ?

19 février 2012

CXXXVI

Il faut redresser et surmonter toute pensée qui se montre. De cette forme sombre, indistincte, si aisément interprétée par la crainte, de cette forme au tournant du chemin, le soir, j'en fais un arbre, et je passe. Cette colère, je la nie ; cette envie, je la réprime à coups de botte. Cette mélancolie, je ne l'entends même pas qui gémit comme le chien à la fente d'une porte ; ce désespoir, je lui dis : couche-toi et dors. Besogne de tous les jours, qui est le principal du réveil humain. Le fou, au contraire, est l'homme qui se laisse penser, sentir, rêver. Tous les rêveurs sont tristes.

– Alain

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Il n'est pas facile de s'attaquer au problème de la rêverie, parce que notre entendement est empli d'images romantiques qui nous empêchent d'aborder de front ce sujet difficile ; il faut donc commencer par se débarrasser de toutes ces visions béates, de rejeter l'insupportable tête de Chateaubriand regardant niaisement l'horizon, et tâcher, en somme, de ne pas rêver la rêverie, de ne pas traiter le flasque par du flasque. Car la rêverie est flasque nécessairement ; ce qui la caractérise, c'est un flux libre d'inconsistantes pensées éparses, c'est une ondoyante ligne qui monte et qui descend sans ordre et qui ne conduit à rien de précis, de clair, de distinct, de solide. Comme les ombres lorsque nous essayons de les attraper, les plus belles rêveries s'enfuient dès que notre entendement se réveille et que nous jugeons le monde, ce qui est le vrai métier de l'homme ; tout passe, tout s'efface après la rêverie, nous n'en retenons rien, si ce n'est un souvenir confus et donc infructueux précisément parce que ce qui est fructueux, c'est l'idée opératoire, l'idée solide, l'idée claire, à laquelle aucune rêverie ne mène. C'est pourquoi il faut repousser violemment et sans appel cette idée dangereuse, répandue et si confortable de l'artiste rêveur, comme si c'était en se laissant paresseusement aller à ses libres pensées qu'il construisait son oeuvre ; au contraire, toujours il faut se souvenir que l'artiste, c'est d'abord l'artisan, le travailleur, ce que la considération du sculpteur fait davantage voir que celle du poète, quoiqu'il s'agisse, au fond, de la même chose. L'art, c'est la mise en forme ordonnée, donc contraignante et rationnel, de l'idée, rendue absolument claire et disctincte, exprimée par les moyens propres à l'artiste, selon qu'il travaille avec le marbre, la peinture, les notes ou les mots. C'est parce que les artistes arrogants ont oublié cette vérité évidente si l'on y pense un peu qu'ils se sont baignés dans la boue stérile du non-sens et du désordre  au XXème siècle, s'attirant à juste titre les foudres des sceptiques de cet art fier de se proclamer absolument moderne et contemporain.

L'homme rêve ; c'est un fait, c'est une nécessité de sa nature, et il serait donc stupide de condamner le rêve comme on condamne l'avidité ou la paresse ; mais de même que le désir excessif de manger est un vice en tant qu'il est une exagération d'un penchant naturel et qu'on qualifie de goinfres de telles personnes, nous pouvons appeler rêveurs ces hommes qui rêvent plus qu'il ne le faudrait, rêvant quand il faudrait être éveillé et se plaisant trop longuement dans ce stérile état de mollesse intellectuelle ; et l'instituteur a raison de marquer "rêveur" sur le bulletin de ces mauvais élèves ne sachant pas apprécier le savoir consistant. Il y a des rêveries tristes et des rêveries joyeuses, et chacun sait discerner les unes des autres ; nul besoin de s'attarder dessus ; il faut juste dire qu'il est absurde de penser que toutes les rêveries sont joyeuses, puisque ces effrayantes pensées que nous formons parfois lors de nos nuits d'insomnie, songeant aux formes obscures rodant dans notre chambre, imaginant la mort de nos proches ou chatoyant l'idée de notre néant, sont incontestablement tristes. Le plus important est qu'il y a un temps, un lieu et un état pour le rêve : la nuit, dans un lit, dans la fatigue ; tout le reste est occupation d'hommes demi-éveillés, c'est-à-dire d'hommes inactifs. 

Il est évident que rêver ce n'est pas voir le monde tel qu'il est, mais le transformer, l'adapter à ses désirs, ses fantasmes ; beau passe-temps si l'on veut, mais l'homme debout, l'homme digne de ce nom, l'homme qui avance, a autre chose à faire que de passer le temps et qu'à transformer le monde dans sa petite tête ; il veut le transformer positivement, déployer sa puissance vers un objet réel, et tout de suite. L'homme qui met les mains dans le cambouis du réel ne rêve pas, il affronte le monde résistant ; au contraire, rien ne résiste au rêveur, tout se plie, je ne dis pas à sa volonté, mais aux caprices de son imagination enfantine ; et Rousseau dit très bien que dans la rêverie on n'est point actif ; les images se tracent dans le cerveau, s'y combinent comme dans le sommeil sans le concours de la volonté. L'idée où je veux en venir est que l'homme actif, qui est le véritable homme heureux, n'est jamais rêveur ; ce sont les oisifs qui rêvent, et ce n'est qu'en dépensant ses forces activement que l'on entre dans un heureux processus d'épanouissement. 

Rêvons, et apprécions nos rêves, mais uniquement lorsque Morphée nous couvre de son doux manteau ; car quand le soleil brille, nous avons mieux à faire, nous devons abandonner le rêveur dans son monde flasque, nous avons à faire notre métier d'homme, nous avons à penser, juger, construire, travailler, agir. 

18 février 2012

CXXXV

Les vrais politiques connaissent mieux les hommes que ceux qui font métier de la philosophie ; je veux dire qu'ils sont plus vrais philosophes.

– Vauvenargues

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L'homme politique a un avantage considérable sur le philosophe : il fréquente les hommes, est obligé de se frotter à eux, se doit de les comprendre tels qu'ils sont, compréhension que l'expérience leur apporte inévitablement s'ils ne sont pas tout à faits aveuglés par leur idéologie (et nous ne devons pas, lorsque nous évoquons les hommes politiques, immédiatement se référer, comme de coutume, à leurs bassesse et à leurs vices comme s'ils n'étaient capables d'aucune vertu et qu'ils ne pouvaient posséder aucune qualité intéressante). Au contraire, le philosophe s'empresse de se fabriquer de gros concepts ailés pour s'envoler dans le nuageux ciel du devoir-être ; il regarde l'expérience avec un peu de dédain, la considérant comme un matériau vite épuisable pour la construction de ses idées ; toujours voulant améliorer, dépasser, surpasser, dangereux désir et ridicule fantasme. Aussi, la vie du philosophe ne permet que rarement les rencontres nécessaires à l'accroissement de la connaissance des hommes, puisqu'il ne fréquente, le plus souvent, que des intellectuels, des étudiants, et que, surtout, son travail étant essentiellement solitaire, il n'a pas à faire l'épreuve difficile mais enrichissante de la collaboration et de la négociation, en quoi consiste tout le travail du politique. 

Tout cela n'est pas déduit abstraitement, mais provient de la comparaison faite entre les livres des philosophes d'une part et les ouvrages des politiques d'autre part, étant entendu que par ouvrages politiques je ne pense évidemment pas aux fadaises écrites par les nègres des pantins politiciens d'aujourd'hui. Les Mémoires du Cardinal de Retz révèle une connaissance de l'homme mille fois plus profonde que tous les bouquins réunis d'Heidegger et de Derrida ; l'expérience de Talleyrand vaudra toujours mieux que les théories, mêmes intelligentes et fascinantes, d'Hobbes et Rousseau ; Cioran se rit à juste titre de l'ignorance que Nietzsche avait des hommes, lequel trouvait, non sans raison, plus d'intérêt à la lecture de Thucydide qu'à celle de Platon. La fréquentation quotidienne de jeunes gens aspirant à la philosophie fait voir non seulement une bête condescendance pour la politique concrète mais également une naïveté sans pareille sur la nature humaine, que cette naïveté penche du côté de l'optimisme ou du pessimisme ; obnubilés par les beaux discours philosophiques, exaspérés par le jeu lassant des politiciens peu virtuoses d'aujourd'hui, méprisant les capacités d'observation surprenantes des hommes ayant choisi une autre voie que celle de l'amour de la sagesse, ils s'étonnent ensuite d'être la risée de ces hommes moins rêveurs et, par la nature de leur fonction, plus habitués au contact rugueux avec leurs frères humains.

12 janvier 2012

XCVIII

L'amour commence par l'amour ; et l'on ne saurait passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible.

– La Bruyère

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L'amour est un incontrôlable brasier, une déflagration subite, une flamme incertaine, un incendie de l'âme, une fournaise magique, un feu passionné ; lieux communs, sans aucun doute ; mais il y a une vérité derrière ces images populaires qui sont assurément plus que des formules toutes faites pour le mauvais poète et l'amoureux ridicule. Du sens se cache derrière les métaphores les plus plates et les plus banales ; et si, malgré la mode changeante et le tri naturel qu'opère avec le temps la lassitude, elle surent persister dans les esprits les plus divers, des plus pauvres aux plus surprenants, c'est qu'il y a de la profondeur cachée derrière la surface. Il faut se méfier des proverbes et des images communes : superficiels parce que connus de tous, ils regorgent de trésors souvent plus riches que les inventions originales, trop originales des présomptueux individus fiers de surpasser, par leurs créations plus prétentieuses que géniales, la platitude si méprisée des trouvailles du sens commun. La profondeur est rarement là où elle paraît être. Prenez-y garde ; avec un peu d'attention, vous verrez que les sentences rustiques et désopilantes du prosaïque et fictif Sancho Pança contiennent plus de sagesse que le pompeux jargon du bien réel Martin Heidegger. En creusant les images populaires, je prends le pari de la fécondité supérieure du paysan expérimenté sur le fatigant galimatias des philosophailleurs célébrés ; et je prie de tout mon coeur le fidèle écuyer de Cervantès de veiller sur mon entendement, jurant, si je parviens à réussir cette exercice, à courir partager avec lui pain, vin, et fromage, qu'il se trouve dans le ciel éternel de la littérature ou au coin de ma rue, titubant d'ivresse, déambulant incarné sous la figure d'un bon vivant moderne.

L'amour est feu. La perception d'une personne agréable aux yeux et l'apparition dans le monde du sujet d'un nouveau objet plaisant donnent une aimable chaleur sans laquelle rien ne peut naître ; mais cette petite effervescence intérieure n'est rien encore ; elle se produit très régulièrement et n'est en aucun cas pour elle-même une événement de l'âme ; ce n'est qu'une préparation superflue aux cœurs les plus ardents, nécessaires aux êtres les moins impressionnables. Le combustible aura d'autant plus de puissance que l'objet plaisant possède par lui-même un charme, un je-ne-sais-quoi, une singularité irréductible favorisant la contemplation et conduisant bientôt à l'adoration. Mais de même qu'une flamme sans atmosphère est inconcevable, une amour artificiellement séparée de son contexte est incompréhensible. Ce qui rend la combustion de l'amour-passion possible, c'est que la perception de la nouvelle personne rencontrée n'est pas une perception pure, objective, positive, vraie ; au contraire, la subjectivité du regard idéalisant, le jeu complexe entretenu entre mémoire et perception actuelle, la force du désir venant de naître et se contemplant ingénument lui-même, le tonifiant esprit de conquête, le dialogue incessant entre rêve et réalité, le décryptage appliqué du moindre signe émis, le doute enfin, doute sur l'amour de l'autre, tentative de voyance, « le m'aime t-elle ? » angoissant, croyance superstitieuse et pensées magiques forment ensemble les comburants nécessaires à la combustion. L'énergie d'activation qui fera apparaître le feu amoureux, c'est l'espérance, élément indispensable qui anime et fait s'élancer toutes les forces qui étaient jusque là encore contenues, modérées ; l'espérance fait tout se condenser, se concentrer ; la cristallisation opère ; l'illusion se solidifie ; la flamme est née. Si cette combustion est parfois si violente, si soudaine, si imprévisible ; s'il peut y avoir une explosion inattendue et ce qu'on appelle à juste titre un coup de foudre, c'est que le sujet a sauté les étapes, qu'il avait déjà façonné dans son esprit une figure idéale, toute fictive et illusoire mais d'autant plus dangereuse et opératoire, figure qui se trouve coïncider avec l'objet apparu. Ce fut comme une apparition est la formule de la déflagration amoureuse. 

Pour que le feu persiste, il faut une source d'énergie ; elle est aisée à découvrir ; c'est l'inconnu, c'est le mystère se dégageant de l'amour-passion lui-même. Rien n'est plus envoûtant qu'un brasier ; rien de plus dangereux que cette fascination pour la lumière et la chaleur, source de maintes joies et maintes brûlures. Il n'y a pas d'amour-passion qui ne s'alimente du mystère enchantant de la cristallisation ; tout se passe comme si l'amour vivait par la création continuée dont parle Descartes ; l'autre est pour nous une force majeure que l'on ne cesse pas d'interroger ; et, de cette énigmatique absence de réponse, venant de ce que nous méditons sur l'autre au lieu de nous concentrer sur notre regard idéaliste et magique, la flamme amoureuse demeure, ou plutôt se reforme à chaque instant. Nous aimons ce feu par nous créé ; nous l'idolâtrons, nous ne voulons pas le perdre ; nous ne voulons pas même abîmer la splendeur de son éclat ; toute cette chaleur nous rend téméraires, moitié fous, raisonnant selon une logique illusoire et sublime, vraiment trop écrasante pour nous ; et, aveuglés par tant de lumière, nous nous inventons des maux, nous souffrons de l'absence de la flamme adorée, nous ne supportons pas qu'un autre s'en approche : sorcellerie encore, car cette flamme vénérée, elle est en nous, et non pas ailleurs.

Tous les incendies ont une fin : les comburants finissent toujours par manquer. Plus de bois, plus de gaz, plus d'alcool ; plus de rêves, plus de signes, plus d'espérance, plus d'idéalisation : la réalité souffle lentement sur le feu. Les petits faits réels, non sublimés par le regard de l'amoureux, s'accumulent ; au début, ce n'est que perte momentanée et fluctuante de chaleur ; puis, portés par l'habitude qui dévore tout, les détails s'accordent, s'assemblent et attaquent la flamme ; inexorablement, malgré les combats, tout finit toujours par s'éteindre. Si l'amour est feu, l'amour est également cendres ; mais ces cendres sont moins douloureuses et stériles que l'on ne le croit. Ceux qui ont joyeusement vécu ne verront point d'obscurité ici. L'amitié est toute différente ; elle est eau ou terre ; et l'antagonisme entre philia et eros s'éclaire par cette considération. Comprend t-on vraiment ce que signifie l'association entre amour et feu ? Le feu est ce qui, dans le passé, le présent, ou le futur, anime l'homme ; il ne peut point s'en passer ; il l'aime, quoi qu'il ne puisse jamais le maîtriser parfaitement ; même morte, la flamme, en mémoire, réchauffe l'âme et engendre l'espoir ; toujours, sa pensée renvoie aux moments les plus chers, qui sont les plus intenses, les plus flamboyants de l'existence. 

L'homme aime à se consumer ; ce faisant, il contemple le charmant spectacle des incessantes variations de sa puissance.

28 décembre 2011

LXXXIII

En toute espèce de biens, posséder est peu de chose ; c'est jouir qui rend heureux.

Beaumarchais

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Stendhal cite cette phrase de Beaumarchais dans son traité De l'Amour en indiquant que c'est l'oubli de cette vérité qui conduit les hommes à sombrer dans la jalousie. De fait, ce qui dit Beaumarchais n'est pas contestable ; il faut être bien sot et inexpérimenté pour voir dans la possession matérielle la source du bonheur, et cela a été montré mille fois par tous les philosophes ; mais ce qui est intéressant, c'est que la connaissance de la vanité de la possession n'empêche pas les hommes de courir toujours plus frénétiquement vers elle. En rappelant que la jalousie est irrationnelle et que le sentiment de la possession d'un être est fondé sur une erreur, nous disons une vérité, mais nous n'avons encore rien dit de la jalousie ; il faut creuser plus loin, et examiner la source de l'illusion, sans quoi nous prêchons dans le vide. Lorsque nous voyons de la jalousie dans un être, que nous lui faisons admettre, souvent laborieusement, qu'il souffre de cette passion, et que nous lui conseillons, lorsque nous ne lui ordonnons pas, de mettre un terme à cette comédie ridicule à laquelle conduit toujours la jalousie, nous gâtons les choses plus que nous ne les arrangeons ; c'est que le jaloux a souvent honte de son indigne passion, qu'il reconnaît la puérilité de ses tourments, et que sa douloureuse inquiétude se double d'une irritation contagieuse dès qu'il est reconnu coupable de jalousie ; de sorte que sa peine est redoublée, la jalousie nullement atténuée, et le couple en querelle ; en croyant démêler, on a tout embrouillé. Dire la vérité est facile, et ne mène guère loin ; c'est comprendre le mouvement de l'erreur, c'est expliquer la logique des idées fausses qui est difficile ; et il faut toujours avoir dans la tête, lorsque nous traitons de ce genre de question, la première proposition du quatrième livre de l'Éthique.

Le philosophe devrait donc s'efforcer de rentrer à plein pied dans le problème de la jalousie en essayant de cerner avec acuité son origine, son développement, sa cohérence, sa logique ; non pas condamner l'illusion, ce qui est aisé et ce qui revient à occulter le cœur du problème, mais au contraire y aller franchement, mettre carrément l'entendement dans le cambouis des passions, dans l'espoir d'y démêler distinctement une chose ou deux dans le capharnaüm de l'âme humaine, ce qui est est déjà beaucoup. Je ne crois pas être capable de résoudre le problème, ni même de le poser adéquatement ; il faudrait un cadre plus large, une réflexion plus longue, une plus grande expérience ; je me contente ici de former l'esquisse – non c'est déjà trop, disons plutôt de tracer un trait caractéristique de la jalousie. Ce trait, sans doute trop général, le voici : il y a du fétichisme dans la jalousie. Je vois une remarquable analogie entre le superstitieux qui tient à avoir toujours auprès de lui son collier porte-bonheur et qui se trouve anéanti s'il l'égare, croyant que toutes les foudres vont soudain s'abattre sur lui  ; car, au fond, le jaloux, drôle de personnage évidemment bien plus complexe que le superstitieux, est une sorte d'adulte qui continue à penser en enfant, c'est-à-dire qu'il attribue, mais malgré lui, une puissance occulte à l'être aimé en faisant comme si sa possession éloignait de tous les maux et procurait une félicité suprême ; s'il n'est pas, par surcroît, un niais, il sait que cette vue est fausse ; mais comme nous continuons à avoir peur du vide en traversant un effrayant pont qu'on sait sécurisé, le jaloux continue à agir et à souffrir comme si l'être aimé était un imprévisible porte-bonheur vivant, toujours inconstant et fuyant. Un être ne se capture pas et ne se peut posséder comme un porte-bonheur ; il serait bien long de citer toutes les œuvres ayant pertinemment insisté là-dessus, mais citons tout de même, pour le plaisir, Cosi fan tutte qui donne raison au philosophe affirmant l'inconstance de toutes les femmes ; les Lettres Persanes qui montrent bien que les hommes ne sont jamais assurés de la fidélité de leurs femmes, fussent-elles dans un harem bien gardé ; et, pour finir, ce petit trésor trouvé dans le spirituel essai d'Alphonse Karr sur les femmes : « Les rabbins, dans les commentaires sur la loi zélotupia, – la jalousie, – à cette question : « Combien de temps faut-il qu'une femme reste seule avec un homme autre que son mari pour que celui-ci ait le droit de la supposer adultère et de la traiter comme telle ? » les rabbins répondent : « Le temps de faire cuire un œuf à la coque et de l'avaler ».

Cette sorte d'adoration haineuse propre au jaloux n'a rien à voir avec l'amour authentique ; et si un jaloux aime véritablement quelqu'un, ce n'est jamais du fait de sa jalousie, comme on le croit si souvent, puisqu'on ne cesse de répéter que la jalousie montre l'amour et que celui qui n'est pas jaloux n'aime pas vraiment, ce qui est mélanger tous les sentiments et assimiler l'amour à une passion triste. Tout le mécanisme de la jalousie est dévoilé génialement dans Proust ; le triste fétichisme de la jalousie est cruellement révélé dans la Recherche, et particulièrement dans La prisonnière, où le narrateur oscille sans cesse entre la douleur de douter de l'être aimé et l'ennui de la sécurité qu'apporte sa présence rassurante ; mais ce diable de génie, en bon pessimiste, s'est abstenu de montrer l'amour séparé de la passion de la jalousie, comme si elle était le moteur indispensable à la passion amoureuse. Peut-être bien qu'il en est ainsi ; mais alors, il faut également dire qu'il existe un amour fort et énergique qui n'est pas une passion, et qui n'est pas non plus le plat, faible et fade sentiment, succédant parfois à la passion amoureuse, et ressemblant davantage à l'indifférence tolérante qu'à l'amour.

24 décembre 2011

LXXIX

J'arrive à la sécheresse idéale. Je n'ai plus besoin de décrire un arbre : il me suffit d'écrire son nom.

Jules Renard

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Il n'y a rien de plus grotesque qu'un scribouilleur essayant laborieusement de donner l'impression du beau style en surchargeant ses phrases d'adjectifs recherchés, en inventant des tournures tordues, et en enguirlandant ses idées avec une multitude de procédés mal maîtrisés ; tout s'obscurcit alors ; rien n'est naturel ; et il n'y a que les sots qui prennent la complication inutile de la langue pour signe du beau style. Pudique et modeste, la beauté ne cherche jamais à plaire ; on ne voit point en elle ces invitations à admirer suscitant l'enthousiasme du vulgaire : elle est l'opposée du spectaculaire. Si un génie peut être virtuose, la seule virtuosité ne fait jamais le génie ; et pourtant, ce ne sont que les virtuoses qui reçoivent les applaudissements. Tout artiste souhaitant être populaire et flattant la soif de spectacle du peuple tombe dans la médiocrité ; toute œuvre véritable est destinée aux happy few, et ce, même si l'œuvre en question jouit d'un grand succès ; ce n'est pas parce qu'une œuvre est appréciée d'un grand nombre que tous la comprennent comme il le faudrait ; Simenon, incarnation de l'écrivain populaire, n'est presque jamais compris dans son génie, comme la 40ème symphonie de Mozart, qui est connue au moins partiellement par tous, mais que si peu savent entendre. Si l'on écarte ceux qui écoutent Mozart pour s'endormir ou pour se divertir, ceux qui l'écoutent par devoir ou par hypocrisie, et ceux qui sont contraints de le faire à cause des publicités qui, sans honte, font servir le génie à des causes ignobles, on s'aperçevra que bien peu de monde écoute vraiment Mozart.

Le romantisme a largement participé à la corruption du style en introduisant le culte des consonances mielleuses, des phrases mollement mélodieuses, des images inédites et mystérieuses. La lettre que Stendhal envoie à Balzac, dans laquelle il expose sa conception du style, sa poétique en quelque sorte, est le meilleur antidote contre ce style obscur et niais encore si répandu aujourd'hui : voilà un homme qui, en plein XIXème, avoue ne pas supporter le lactea ubertas, le style de Rousseau, de Sand, et de Chateaubriand, dont la cime indeterminée des forêts le fit presque se battre en duel ; qui fait de la clarté et de la simplicté les principes de son style ; pour qui les meilleurs exemples du beau style se trouvent dans Fénelon et Montesquieu ; qui dit lire, avant d'écrire, pour s'en inspirer, le Code-Civil ; et qui déclare enfin, mot formidable, ne pas vouloir branler l'âme du lecteur. Illustrant cette esthétique, la dernière phrase de l'Abesse de Castro, petit chef d'oeuvre caché entre le Rouge et le noir et la Chartreuse de Parme, montre que la beauté n'a nul besoin d'apparats pour resplendir : « Ugone alla et revint fort vite ; il trouva Hélène morte, elle avait la dague dans le cœur. » Mais il faut plonger à plein pied dans la nouvelle de Stendhal pour apprécier à sa juste valeur la beauté de ce trait final.

20 janvier 2012

CVI

Ce qu'il y a de plus utile à l'homme, c'est l'idée.

– Élie Faure

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Comme bien souvent en philosophie, la controverse au sujet du désintéressement de l'art n'est qu'un problème de vocabulaire. Si l'on est attentif aux arguments des deux camps, et si l'on est un tant soit peu impartial, on ne donnera raison catégoriquement à aucune des deux thèses. Tous les sincères admirateurs de l'art sont, au fond, du même avis, mais les mots les trompent. Plus nous considérons l'histoire de la pensée et les incessants conflits entre les géniaux créateurs de ces grands systèmes opposés, plus nous sommes tentés d'y voir un gigantesque jeu, une formidable farce animée par la rivalité. Les métaphysiciens ne sont pas très différents des joueurs d'échecs ; ils aiment inventer des tactiques nouvelles pour mieux affronter leurs adversaires ; ils spéculent sur des minuscules points de détails et prennent un grand plaisir à le faire ; enfin, ils veulent triompher de leurs rivaux, et emploient tous leurs efforts pour parvenir à ce but stimulant.

Jeu subtil des métaphysiciens sur le sujet de de la jouissance esthétique :  certains parlent de désintéressement, car ils observent, avec perspicacité, que lors de la contemplation d'une oeuvre d'art, les bas intérêts de l'individu nécessairement s'effacent, sans quoi ces intérêts détourneraient le sens même de la contemplation. Les exemples allant dans ce sens sont si éloquents qu'ils ne méritent pas d'explicitations précises : nous n'avons pas faim devant les pommes de Cézanne ; nous ne bandons pas en face des sensuelles Madones de Raphaël ou des parfaites Vénus de je ne sais quel génial peintre italien ; et on n'a jamais vu un amateur d'art se tirer sur la tige devant la Vénus de Milo. Le joli, que Schopenhauer propose de distinguer du beau, n'a pas pour but l'expression d'une Idée ; cette distinction éviterait sans doute bien des confusions. La publicité est la reine du joli : c'est elle qui excite nos sens, qui excite nos intérêts les plus bas, les moins utiles ; et la comparaison d'une nature morte de Chardin avec une affiche de publicité de Mac Do fait bien voir cette idée simple.

Les adversaires du désintéressement de l'art n'oseraient jamais contester ce point, mais ils se demandent, non sans raison : quel est le sens à attribuer au désintéressement dans la contemplation esthétique, contemplation qui est jouissance, plaisir, joie, et donc intrinsèquement liée à l'intérêt de l'individu ? Si nous aimons l'art, si nous déployons toutes nos forces pour essayer de créer des oeuvres approchant de notre idéal de beauté, si nous nous montrons si attachés à quelques sonates ou symphonies, c'est bien que nous y trouvons une forme d'intérêt, c'est-à-dire que l'art et sa contemplation contribuent directement à notre bonheur, augmentent noter puissance, nous est, en somme, profondément utiles. Schopenhauer dit, en substance, que la contemplation esthétique, en tant qu'elle permet la saisie de l'Idée par l'intuition, sans concepts, et en tant qu'elle faire taire notre despotique volonté subjective pour nous élever jusqu'à une plus haute et féconde objectivité, nous permet d'entrer dans un état de calme, de sérénité, d'absence de trouble, état rare et magnifique qui apaise momentanément le cours douloureux de la vie. Or, cet apaisement n'est-il pas intéressé dans le sens où il est souhaitable, désirable par l'individu ? Et l'on pourrait sans difficulté multiplier les objections pertinentes de ce genre.

Le seul sens acceptable du désintéressement, en morale comme en esthétique, est de le le prendre comme un intérêt supérieur. Il est vrai que si nous sommes rigoureux, nous avons toujours un intérêt à donner l'aumône, à sauver la vie de quelqu'un, comme nous avons un intérêt considérable à lire le Lys dans la vallée ou à écouter Don Giovanni ; seulement, cet intérêt n'est pas bas, ce n'est pas un intérêt lié aux parties basses de l'âme et du corps. L'essentiel dans la jouissance esthétique, c'est la contemplation de l'idée contenue dans l'oeuvre ; il n'y a point de belle oeuvre sans idée dont elle est l'expression ; et ce, bien que le corps joue un grand rôle et puisse être altéré dans certaines contemplations : on connaît le syndrome de Stendhal ; la contemplation esthétique n'a jamais aboli le corps. 

Il y a l'utilité de l'ustensile et il y a l'utilité dans son sens philosophique et général : sens faible et sens fort. Du point de vue du sens faible, du sens ustensile de l'utilité, l'art ne saurait servir à rien, l'art n'est fait que pour l'art et au nom de l'art, et il est incorrect de prétendre que les chefs-d'oeuvre de Poussin sont plus utiles qu'un couteau ou qu'une fourchette. Au contraire, du point de vue du sens fort, du sens général, du sens spinoziste de l'utilité, l'art, en tant qu'il permet l'expression d'une idée, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus précieux pour l'esprit de l'homme, sera toujours mille fois plus utiles que les ustensiles et les instruments les plus ingénieux. Extrait des Possédés de Camus : « LIPOUTINE : Il faut aller au plus pressé. Le plus pressé, c’est d’abord que tout le monde mange. Les livres, les salons, les théâtres, plus tard, plus tard… Une paire de bottes vaut mieux que Shakespeare.
STEPAN : Ah ! ceci, je ne puis le permettre. Non, non, mon bon ami, l’immortel génie rayonne au-dessus des hommes. Que tout le monde aille pieds nus et que vive Shakespeare… ».

Intérêt, désintérêt ; utilité, inutilité – controverse de mot, donc.

19 janvier 2012

CV

Prison de l'Être, ne peut-on se libérer de toi ?
Prison de la pensée, ne peut-on se libérer de toi ? 

– Pessoa


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Il y a quelque chose de maladif dans nos tendances d'animaux métaphysiques. Nos interrogations destinées à rester sans réponses claires et définitives plongent parfois les hommes dans une torpeur stérile ; ces questions viennent à immobiliser le corps lui-même. La plupart du temps, les subtiles spéculations n'amusent point ; au contraires, ces réflexions métaphysiques, par nature vagues et errantes, poussent l'homme dans un abîme d'inquiétude, dans un gouffre de soucis obsédants. Mais l'homme n'est pas condamné à être un être-pour-le-souci pas plus qu'il n'est un être-pour-la-mort ; il est faux de dire que l'angoisse lui est naturel ; l'analytique existentiale est une invention d'homme malade pour d'autres hommes malades. Il est clair que ce ne sont pas les lourds systèmes métaphysiques des allemands qui allègeront notre existence, les allemands, dit Stendhalpour qui ce monde est un problème non résolu, et qui aiment à employer les trente ou quarante ans pour lesquels le hasard les a placés dans cette triste cage, à en compter les barreaux. Cette citation de Stendhal dit si adéquatement ce que je veux dire que je suis tenté de m'arrêter ; mais il faut être courageux, accepter d'avance nos phrases forcément inférieures, et, enfin, jouer le jeu. Que notre admiration ne soit pas la fallacieuse légitimation de notre inaction.

Je dis que le monde est un processus sans finalité qui se déploie pour lui-même, sans raison extérieure à lui-même ; je dis que Spinoza avait raison, et que son Dieu immanent est le meilleur de toute l'histoire de la pensée. Partons de là. La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit, dit Angelus Silesius. Celui qui se sent étranger au monde est celui qui pose des mauvaises questions à l'existence. Lorsqu'on a saisi que la vie, que l'existence, que le processus vaut pour lui-même, qu'il se moque de la puérile recherche de finalité des hommes, alors le sentiment d'étrangeté n'a plus lieu d'être. "Pourquoi la rose fleurit-elle ? Pourquoi le Monde ? Pourquoi la mort ?" Autant de questions existentielles réduites au néant, ridiculisées, frivolisées, futilisées, bagatellisées par  un cri authentique de ce genre : "Le Processus est sans pourquoi, fleurit parce qu'il fleurit ; il jouit de son propre mouvement, et sa seule fin est son inexorable épanouissement". Là, je crie ; je me dépêche de faire taire les faux problèmes sans argumentations superflues ; et nous devons expédier ces sottises métaphysiques avec cette verve là. C'est le but de l'opération qui compte, à savoir faire reconnaître que s'il y a bien une chose qui est autotélique dans ce monde, c'est bien le monde lui-même. Ces considérations mériteraient d'être davantage explicitées. (Ah ! Le temps !)

Il ne faut pas en conclure que toute question est vaine, qu'il est impératif de faire taire nos interrogations sur l'être, ou que la pensée est une erreur de la nature. Le problème ne se situe pas là. Car enfin, l'homme est curieux ; c'est son droit et se pourrait être son plaisir s'il le voulait ; les problèmes proviennent de l'esprit tourmenté du lourd et tordu métaphysicien habituel. En un mot : il est trop sérieux. La métaphysique (je m'abstiens de développer à partir Voltaire, Kant, Montaigne et tous les autres), prise sérieusement, est vouée à l'échec. Il serait temps que les hommes le comprenne : la seule connaissance rigoureuse, sérieuse, réelle, vraie, c'est la connaissance positive, fondée sur des faits, située dans l'expérience ; tout ce qui sort de ce cadre, qui n'est pas si étroit que l'on ne le pense, est fadaise du point de vue de la vérité. Le seul moyen de sauver la métaphysique aujourd'hui, aujourd'hui où nous sommes à peu près débarassés des chimères de la théologie, de l'ontologie et de toutes les autres foutaises, c'est de la prendre indépendamment de la vérité. Nous pouvons à la rigueur nous intéresser à sa logique interne, à sa vérité interne ; mais ce qu'il y a de plus fécond, c'est de jouer avec, de s'amuser avec les systèmes, de jongler avec les concepts, de rigoler de cet amas de pensées obscures s'élançant de tous les côtés, de ce pompeux fatras d'Idées de la raison pure.

Soyons actifs et les inquiétudes sur l'existence s'évanouiront d'elle-même. Les tourments de la métaphyisques ne sortent que de la tête des oisifs. Laissons la vie fleurir en nous, et pour, et au nom la vie elle-même ; quant à la métaphysique, faisons en souvent, mais par jeu uniquement ; tout s'allègera ; la pensée ne sera plus prison.

17 juin 2012

CCLV

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.

– Giono

Les matérialistes aiment à rappeler le rôle du corps dans les affects les plus purs, et ils ont autant raison que les idéalistes qui invoquent le rôle supérieur de l'esprit dans toutes les actions du corps. L'amour fait intervenir tous les sens ; tous se réveillent à l'évocation de l'aimé ; et il est faux de croire que l'amour est un sentiment que partagent deux purs esprits. D'ailleurs, l'amour platonique n'est point un amour sans corps, c'est un amour qui ne voit dans les perfections du corps que des signes de la beauté de l'âme, et c'est alors que le corps est entièrement subordonné à l'âme. Mais de cela, une autre fois.

Je chuchote le nom de la femme que j'aime, et aussitôt ma pensée prend une autre tournure que si j'avais simplement pensé à elle. Par le faible son de ma voix, le signe fort de mon amour est matérialisé ; sa présence éclate devant moi ; je ne peux que le prendre, et me laisser imprégner par sa signification, renforcée par sa matérialité. Je me répète encore le nom adoré ; je ne m'en lasse point ; je m'étonne que ma voix puisse à sa guise faire venir ce signifiant banal pour les autres et si mystérieux pour mon coeur amoureux ; mon amour ne cesse de se nourrir de ma voix créatrice du signe amoureux. J'aime, et je chante mon amour. Mes lèvres participent à mon amour autant que mes yeux, qui contemplent les mille perfections de son corps ; mes lèvres, sans jamais toucher les siennes, font contact avec l'être aimé, et ce contact allant de l'âme au corps, puis du corps à l'esprit, fait mon bonheur d'amoureux.

C'est ainsi que dans l'amour l'âme se mêle au corps et le corps à l'âme.

5 juin 2012

CCXLIII

Elle s'accoutume à dormir un tiers plus qu'il ne faudrait pour conserver une santé parfaite. Ce long sommeil ne sert qu'à l'amollir, qu'à la rendre plus délicate, plus exposée aux révoltes du corps ; au lieu qu'un sommeil médiocre, accompagné d'un exercice réglé, rend une personne gaie, vigoureuse et robuste, ce qui fait sans doute la véritable perfection du corps, sans parler des avantages que l'esprit en tire.

– Fénelon

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Il n'y a rien de plus nuisible pour le corps, et donc pour l'esprit, que l'excès de sommeil, qui engourdit et fatigue peut-être davantage que le manque de sommeil. Or, l'excès de sommeil ne vient pas seulement d'une inclinaison naturelle à dormir, d'un goût marqué pour le royaume des songes, ou d'une incapacité à résister aux séduisants chants de Morphée ; l'excès de sommeil est souvent la conséquence d'un mauvais raisonnement consistant à quantifier les heures de sommeil et à les organiser à sa guise comme s'il y avait une réelle correspondance entre le temps passé à dormir la nuit et l'énergie que nous avons au cours de la journée. Ainsi, beaucoup s'imaginent rattraper leur retard de plusieurs mauvaises nuit de sommeil en dormant d'une traite douze heures ; mais c'est l'effet inverse qui se produit, car, par là, on agrandit encore l'irrégularité du sommeil, et l'on ne fait rien pour installer son corps dans une habitude vertueuse. L'essentiel de la forme du corps est dans l'habitude respectée. Il vaut mieux se coucher exceptionnellement tard une nuit, et se réveiller à la même heure que d'habitude le matin, que de faire la grasse matinée le lendemain d'une nuit trop longue. Par ailleurs, la mauvaise humeur naît très souvent des sommeils interminables : le sentiment d'engourdissement est l'un des plus désagréables qui soit, et tout nous irrite lorsque notre corps n'est pas disposé à recevoir le mouvement brutal et ininterrompu du monde. Enfin, l'exercice, quel qu'il soit, est effectivement le remède de presque tous les maux, y compris de celui de l'insomnie ; c'est le corps fatigué qui mérite bon sommeil et qui l'obtient naturellement, sans troubles. Pourquoi nous apprend t-on si peu à bien dormir ? Après tout, c'est avec Morphée que nous passons le tiers de notre vie, autant faire en sorte que nos rapports avec cette divinité soient les meilleurs possibles.

30 mai 2012

CCXXXVII

La conscience, tourmentée d'un insatiable désir de distinguer, substitue le symbole à la réalité, ou n'aperçoit la réalité qu'à travers le symbole. Comme le moi ainsi réfracté, et par là même subdivisé, se prête infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en général et du langage en particulier, elle le préfère, et perd peu à peu de vue le moi fondamental.

– Bergson

autoportrait

La science, en partant de la diversité des objets donnés, regroupe, condense cette multiplicité en y trouvant des caractéristiques communes précises afin d'énoncer des règles générales sur les objets en question ; elle unifie le divers ; elle subsume le particulier à travers des concepts, des lois, des fonctions qui permettent d'opérer une synthèse : c'est dire qu'elle n'a pas pour vocation de rendre compte de l'unicité des objets de ce monde, mais, bien au contraire, d'énoncer ce qu'il y a de commun dans les objets de ce monde ayant la même nature. La science ne cherche pas à montrer ce qui fait la spécificité de tel ou tel chêne, de tel ou tel chat précis, de tel ou tel être humain unique, mais bien plutôt tente de distinguer, en observant la variété des chênes, des chats, des êtres humains, les caractéristiques qui sont communes à l'ensemble diversifié que ces types d'êtres constituent. Or, s'il est aisé de trouver des caractères communs à ce qui est directement visible, et donc identifiable, il est forcément plus difficile d'accomplir cette recherche avec des éléments qui, s'ils existent, ne sont pas observables et identifiables directement. Notre expérience émotionnelle semble précisément être de ce dernier ordre puisque cette expérience est intime, même si elle peut prendre la forme d'expression corporelle : l'essentiel se trouve en nous, et, de ce fait, les informations dont nous aurions besoin pour établir une science de notre expérience émotionnelle sont considérablement limitées. Le problème s'aggrave si nous prenons en compte le fait que notre expérience émotionnelle semble ce qu'il y a justement d'unique en chacun de nous, si unique qu'il serait difficile d'unifier en des règles scientifiques générales la multiplicité des expériences émotionnelles des différents êtres humain. D'où cette question : le caractère intime de notre expérience émotionnelle est-il un obstacle insurmontable à ce qu'elle puisse être objet de science ? Autrement dit : est-il possible, malgré l'unicité et l'intériorité de notre vie affective, de faire la science de cette dernière ? Il s'agit, pour y voir plus clair en ce problème, d'approfondir la nature des obstacles qui peuvent se présenter à la réalisation d'une telle entreprise, et, pour cela, d'analyser en premier lieu les rapports qu'entretiennent notre expérience émotionnelle avec le langage ; puis de voir en détail ce qui semble empêcher du fait des moyens propres à la science positive d'aborder la vie affective, d'aboutir à des résultats satisfaisants ; et enfin, les obstacles connus, de chercher non pas à dépasser ces obstacles mais à les contourner, en nous intéressant aux potentialités d'une science qui ne serait pas purement positive.

Il n'est pas évident que le langage soit un instrument adéquat pour rendre compte de notre émotionnelle, le premier étant réducteur et la seconde si complexe qu'elle ne peut être réduite. Faire une science de notre expérience émotionnelle, cela revient à trouver les mots qui permettent d'exprimer adéquatement, et non de façon approximative, ce que nous ressentons ; cela revient à dire la vérité de notre vie affective à travers un discours à la fois complet et précis, rigoureux. Or, il n'est pas sûr que le langage, même en exploitant toutes ses capacités à élaborer différents discours s'adaptant à l'objet visé, puisse accomplir une telle tâche. Nous pouvons trouver une raison de cette incompatibilité possible entre le langage et l'expression adéquate de notre expérience personnelle dans la finalité que semble avoir le langage. Dans l'aphorisme 354 du Gai Savoir, Nietzsche met en évidence les limites du langage compte tenu de sa vocation éminemment pratique : il explique, en effet, que l'homme développa la raison et le langage car, animal inférieur aux autres, il avait besoin de communiquer avec ses semblables de façon élaborée afin d'organiser sa survie, d'organiser des tâches de travail pour être efficace, pour être plus qu'une faible bête de proie ; en quoi l'on voit la finalité pratique, utilitaire du langage. Or, ce qui est utile aux hommes, ce qui peut être communiqué, c'est précisément ce qu'il y a de plus commun ; nos mots sont condamnés à exprimer le général car sel ce qui est général et non particulier est utile pour la communication avec les autres hommes : ce qu'il y a d'unique dans ce monde, ce qui est irréductiblement singulier, ne pourra jamais être réellement exprimé. Autrement dit, nous n'avons pas accès au coeur de notre expérience émotionnelle ; nous ne pouvons pas voir les profondeurs de notre vie affective, mais uniquement ce qu'il y a de superficiel en nous, ce qu'il y a de plus pauvre, de plus banal, de plus commun, de moins essentiel. Si cette part profonde de nous-même est cachée et qu'elle ne peut être exprimée avec des mots, comment une science véritable de notre expérience émotionnelle serait-elle possible ? Nous pourrions, à la rigueur, essayer de bâtir une science sur les parts de notre expérience émotionnelle les plus utiles et communicables, qui seraient relatifs à nos instincts de survie ; nous pourrions comprendre et fixer les règles générales, les mécanismes à l'oeuvre dans des émotions telle que la peur, mais cela ne suffirait assurément pas à rendre compte de la complexité de notre expérience émotionnelle.

Un autre problème doit être pris en compte : notre expérience émotionnelle n'est pas faite d'états purs, c'est-à-dire qu'elle n'est pas faite d'éléments hétérogènes décomposés en nous, mais, au contraire, elle est un tout dans lequel les émotions sont mélangées : lorsque nous éprouvons quelque chose, nous n'éprouvons pas une émotion précise, pure, que l'on pourrait désigner avec un mot, et l'on ne peut désigner adéquatement un sentiment comme l'on désignerait le mécanisme d'un ordinateur. Là encore, le langage se révèle inadéquat pour saisir notre vie affective dans la mesure où les mots réduisent ce qui est désigné, alors que notre expérience émotionnelle, toujours composée et jamais pure, ne peut être ainsi réduite avec un énoncé, aussi précis que celui-ci cherche à être. Sans même aller aussi loin que certaines conclusions de l'école analytique, qui, en étudiant la logique formelle, montre l'incapacité du langage à répondre à un problème souvent dénué de sens, nous pouvons dire que notre expérience émotionnelle ne pourra jamais être connue que de façon imparfaite, puisque l'usage des mots, conventions arbitraires qui ne permettent pas d'aller dans le fond du signifié, distingue et décompose ce qui est profondément uni et impossible à décomposer. Le langage et la vie affective présentent une incompatibilité relative qui empêche une science d'entrerdans les profondeurs complexes et composés de notre expérience émotionnelle ; mais ce n'est pas seulement le langage, ce sont les procédés mêmes de la science, mis en rapport avec notre vie affective, qui font obstacles.

La science, et l'intelligence en général, fonctionne en distinguant et en fixant les objets ; or, l'individu semble, quant à lui, être en un perpétuel mouvement qui ne saurait être immobilisé de la sorte. Analyser les procédés de la science et ses moyens permet de mettre en évidence le fait qu'elle n'est pas nécessairement apte à connaître réellement intime. Bergson insista beaucoup sur ce point, dès son Essai sur les données immédiates de la conscience. En effet, le propre de l'intelligence et de la science est de séparer, distinguer, isoler, et surtout, spatialiser. La science fige en des énoncés fixe la réalité mouvante : elle utilise des formules, des lois pour rendre compte de la réalité : tout se passe comme si la connaissance rationnelle ne pouvait passer par d'autres moyens que ceux de l'espace. Le problème vient du fait que, pour Bergson, en spatialisant le devenir, nous perdons la durée, qui est la réalité se faisant en permanence, qui fait que le monde, et donc comme nous-même, se modifie sans cesse ; bref, en essayant de penser le réel en se focalisant sur l'espace, nous négligeons l'essentiel, qui est de l'ordre du temps. Là aussi, c'est du fait que notre intelligence a une fonction pratique qu'elle ne peut permettre d'accéder à l'essentiel ; il faut une véritable conversion de son monde de pensée pour parvenir à saisir les choses dans ce qu'elles ont d'essentiel, pour penser en prenant en considération la durée concrète. Tant que nous n'opérons pas cette conversion, nous pourrons certes développer des moyens de spatialiser, de déterminer, de fixer avec davantage de précision les états de chose de notre vie affective, mais nous ne pénétrerons jamais dans le coeur de notre expérience émotionnelle. Cette vie affective, en effet, est un flux continu, une sorte de mélodie ininterrompue qui ne saurait être divisée en état distincts, sans être trahie. En somme, faire une science de notre expérience émotionnelle reviendrait à artificiellement figer ce qui est mouvant.

D'autant plus qu'on ne voit pas comment la science pourrait prendre en compte la vie d'un individu dans sa totalité et son idiosyncrasie : la science ne peut qu'arrêter le flux mouvant d'un individu pour en former un état fixe et le comparer à un autre état fixe, figé plus tard ; elle néglige de considérer la passé d'un individu, ce qui fait sa particularité et son unicité ; elle fait comme si tous les individus étaient les mêmes, elle ne peut pas, du fait de sa nature même, pénétrer dans la singularité de chaque être. Elle pourra certes trouver des points communs dans les réactions des individus dans des situations précises, mais, d'une part, cette généralisation ne prendra pas en compte l'histoire, la personnalité, le caractère des différents individus singuliers, et, d'autre part, cette généralisation ne sera efficace que pour les émotions les plus communes.Or, si nous prenons l'expression "expérience émotionnelle" dans son sens large, à savoir comme un synonyme de l'ensemble vécu de la vie affective, et non pas comme notre expérience de certains états bien précis, correspondant à des secousses, à des chocs brusques. Après tous les obstacles que nous avons évoqué, il semble tout à fait impossible pour notre expérience émotionnelle intime d'être l'objet d'une science positive satisfaisant à toutes les exigences que l'on est en droit d'avoir dans le domaine de la connaissance de notre vie intérieure, profonde, singulière. Si nous voulons avancer, nous sommes contraints de délimiter un cadre à ce qui pourrait être une science de notre expérience émotionnelle.

Il convient donc de restreindre la notion vaste d'expérience émotionnelle intime afin de déterminer ce que peut nous apporter la science positive ou une forme de savoir non positif. Tout porte à penser que le coeur de notre vie affective, que ce quise déroule, plus ou moins inconsciemment en nous, que ce qui fait que nous agissons de telle manière dans les situations complexes de la vie réelle et impossible à restituer dans une expérience scientifique, ne peut être l'objet d'une science satisfaisante : tout cela ne saurait être l'objet de règles générales, de lois, de descriptions adéquates. Puisque la science fonctionne en distinguant et en isolant, il faut fixer à la science comme objet non pas le flux mouvant de notre être, mais des émotions précises qui n'impliquent pas une connaissance de la totalité de notre vie psychique. Ce ne sera plus l'intimité, la spécificité, de notre expérience émotionnelle prise en tant que flux ininterrompu que la science visera, mais ce qui est vraiment commun et général ; elle n'essayera pas de connaître les sentiments complexes et notre moi profond, mais les émotions, qui, en tant qu'elles suscitent des modifications dans notre corps, peuvent être observables et identifiables grâce aux progrès des sciences cognitives. Les neurosciences permettent en effet d'isoler dans le cerveau, d'identifier des processus neuronaux, des phénomènes qui apparaissent lorsque nous éprouvons certaines émotions. Car, de fait, ce qu'il y a de commun à tous les individus, lorsqu'ils éprouvent des émotions assez caractérisées pour être observées, ce sont les conditions matérielles de l'apparition des émotions. Les neurosciences nous apportent des informations, un savoir positif, fondé sur des faits, concernant ce qui se passe matériellement dans le cerveau et son rapport avec le corps lorsque nous éprouvons une émotion précise. Récemment, et notamment depuis l'apparition du courant des neurosciences affectives, des scientifiques ont pu proposer des hypothèses concernant la localisation des parties du cerveau permettant l'expression des émotions, et ce, notamment grâce à l'étude de cas pathologiques ayant eu des lésions cérébrales, comme le cas de Phinéas Gage ou d'Eliott, cité par Antonio Damasio dans L'erreur de Descartes. Ces études ont pu permettre d'avancer dans la recherche des causes de nos actions, mettant en avant le rôle des émotions dans la prise de décision. Ces apports de la science positive, aussi importants qu'ils soient, ne semblent toutefois pas permettre d'acquérir un savoir réellement satisfaisant sur notre expérience émotionnelle intime dans la mesure où elles permettent uniquement de connaître les causes matérielles, aboutissant à un savoir détaché de l'aspect existentiel, de l'aspect vécu de notre vie affective.

Il n'est de toute façon pas question pour les sciences positives de s'intéresser à l'aspect réellement vécu, à ce qui est subjectif, dans l'expérience émotionnelle de l'être humain. Il faudrait donc trouver la voie d'une science non positive qui pourrait néanmoins s'appuyer sur les informations que la science positive apporte afin d'acquérir un savoir satisfaisant sur notre vie affective. Or, la phénoménologie semble permettre d'avancer dans ce chemin. Sartre a posé quelques éléments correspondant à ce nouveau chemin dans son Esquisse d'une théorie des émotions : en montrant les vertus de la méthode phénoménologique, il tente d'ébaucher un début de connaissance dans l'expression des émotions en tant que réellement vécues par un sujet. Il dit ainsi : "Éprouver des émotions, c'est transformer le monde", en essayant de montrer le rôle magique, incantatoire, et effectivement pratique de l'expression des émotions. Il analyse ainsi la peur comme l'incantation magique du sujet pour trouver un refuge, s'évader d'une situation, et voit dans la joie l'expression d'une impatience et donc la possession magique de ce qui n'est pas encore à nous. Ces pistes peuvent être fécondes, et, quoiqu'elles ne puissent constituer une science positive et complète de la complexité de notre expérience émotionnelle intime, elles peuvent être considérées comme étant révélatrices de potentialités qui gagneraient à être exploitées en dialogue avec les neurosciences affectives. Ainsi, la philosophie peut former un savoir sur notre expérience émotionnelle, comme le font d'ailleurs également depuis longtemps, selon leurs manières propres, les arts et tout particulièrement la littérature.

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