lundi 30 juillet 2012

CCXCVIII

Il aurait été plus aimé si la capacité lui avait permis d’être moins inquiet, et si l’humeur n’avait pas été un nuage qu’on ne se soucie pas toujours de percer pour trouver la vertu qu’il cache.

– Saint-Simon

Gravure_du_duc_de_Saint_Simon

L'humeur est de surface. L'humeur est ce qui recouvre la personnalité de l'homme ; elle nuit à la juste perception de l'âme. L'âme, c'est l'être débarrassé des contingences du corps, c'est-à-dire les maladies, la fatigue, l'humeur. Quand un homme de mauvaise humeur nous agresse, ce n'est pas l'âme de cet homme qui s'en prend à nous, mais son humeur : simple conséquence physiologique ; effet normal de la physique du corps humain. Ceci ne fait pas difficulté, car la mauvaise humeur, quoiqu'elle soit plus marquée chez certains, touche tout le monde sans exception. Qui ne s'est déjà réveillé du mauvais pied, grognon, cherchant noise à tous ceux qui osent nous adresser la parole ? Un homme sans humeur ne serait pas même un saint, ce serait une âme pure, un être ne portant plus le fardeau de son corps ; et l'on peut imaginer que tels nous serions tous au paradis, de libres singularités non enchaînées par les rets mouvants du corps. En attendant le paradis, ne désespérons pas, et cessons de favoriser l'humeur en attaquant injustement les âmes qui en sont malheureusement la proie ! Il n'y a rien de pire que de dire à une pauvre âme qu'elle est grognonne ce matin, qu'elle est esich comme on dit dans mon patois. Souvent, lorsque sans être de bonne ou de mauvaise humeur, nous sommes soupçonnés à tort d'être ronchon un matin, c'est alors que l'humeur se manifeste et nous rend acariâtre auprès des autres. Nous savons tous comme il est difficile de résister au mouvement de l'humeur, ne la provoquons donc pas chez les autres ! Si tout le monde faisait cet effort, le monde serait déjà un peu plus joyeux. Saint-Simon, qui écrit toujours avec une précision implacable, dit, en un moment de génie, que l'humeur est un nuage qu'on ne se soucie pas toujours de percer ; c'est dire en une expression ce qu'il faudrait développer en plusieurs pages. La morale de tous les jours, qui consiste essentiellement à augmenter le bien-être de nos proches, consiste justement à oser prendre la peine de percer ce nuage, c'est-à-dire à ne pas se laisser abuser par les réactions toutes chimiques du corps, et songer toujours à l'âme vertueuse qui se laisse contempler pour peu qu'on la choie un peu. Avec de la patience, derrière les cumulus, stratus et nimbus du corps, l'âme finit toujours par poindre au regard attentif du sage. 


mercredi 6 juin 2012

CCXLIV

Tous les hommes qui ont travaillé avec suite ont ce sentiment que rien n'est jamais acquis, et que tout doit être conquis et reconquis. Un vieux sage, et qui avait droit au repos, disait, comme on traitait de choses difficiles : "Autrefois, j'ai compris cela".

– Alain

Rien n'est jamais acquis à l'homme, dit le poète et le sens commun. Pourtant, il n'y a rien de plus répandu que cette mauvaise et faible pensée, endormant les forces de l'homme, brisant sa volonté, et consistant à supposer que l'homme peut acquérir un technique, un talent, un art définitivement. On croit qu'une fois arrivé au sommet, le plus dur est fait, et qu'il suffit d'un tant soit peu de constance pour se maintenir sur le podium. Mais le champion n'arrête jamais d'aller de l'avant et de se surpasser. Qui arrête de conquérir s'effondre. Le mouvement difficile doit être fait et refait à chaque fois. Les meilleurs ne connaissent point le succès confortable. Aussi, il ne suffit pas de réussir une fois pour être champion, il faut réussir toujours. 

Le meilleur sport du monde, le tennis, fait voir, plus que n'importe quelle activité, la nécessité humaine de se battre et de conquérir à chaque nouvelle seconde. Un seul échange gagné ne signifie rien ; le joueur doit faire preuve d'ingéniosité et d'habileté à chaque nouveau coup, sans se fatiguer et se lasser, pour espérer atteindre la victoire. On observe ainsi des joueurs se surpassant aux deux premiers sets mais qui se laissent laminer vers la fin du jeu ; on s'interroge sur un tel bouleversement, et la réponse est simplement que le meilleur joueur sait conserver durant toute la partie la force physique et la force d'âme nécessaire pour devancer et surprendre l'adversaire. Le repos n'est point permis en ces rapides enchaînements sans réflexion. Et ce qui est vrai pour une partie de tennis est vrai pour toutes les activités humaines. Frapper fort une seule fois, c'est faire le malin et s'écraser bientôt devant la nécessité extérieure. Ce qui nous fait admirer le champion est qu'il frappe fort toujours, et qu'il donne l'impression d'accomplir ces exploits avec la plus grande facilité, comme Roger Federer qui, lorsqu'il est au meilleur de sa forme, donne une belle image de cette apparente aisance de la supériorité. Pour corriger cette fausse apparence, le meilleur moyen est encore d'essayer de cultiver durablement une activité quelconque, et de tendre jour après jour vers la perfection ; on remarquera des progrès, mais jamais l'on ne pourra se reposer sur ses laurieurs, toujours il faudra faire le même difficile effort de volonté. Avec le même bonheur à la clef, chaque jour : c'est le bonheur du champion.

Posté par Baschus à 20:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , , ,

samedi 5 mai 2012

CCXI

Aussi voit-on constamment que l’habitude du travail rend l’inaction insupportable, et qu’une bonne conscience éteint le goût des plaisirs frivoles : mais c’est le mécontentement de soi-même, c’est le poids de l’oisiveté, c’est l’oubli des goûts simples et naturels, qui rendent si nécessaire un amusement étranger.

– Jean-Jacques Rousseau

Les tricheurs

Jean-Jacques, à son habitude, va loin, et, en une méditation sur le rapport entre le travail et le divertissement, sonde, et juge toute la société. En y songeant trop rapidement, en effet, nous pourrions supposer que les hommes ont d'autant plus besoin de divertissement qu'ils s'épuisent en labeur. Il n'en est rien. Le travail donne le devoir et le goût du travail ; plus un homme dépense ses forces dans une activité qu'il sait ne pas être inutile, et plus il s'en voudrait de perdre son temps et son énergie en de vaines distractions. Par de multiples inventions destinées à le divertir, l'homme se détourne de son chemin, et s'égare en des plaisirs de sens faible ; ce sont des jeux qui ne lui permettent de rien construire, des passe-temps qui nuisent à son épanouissement. Plus l'homme se complaît dans une ennuyeuse oisiveté, et plus il se détournera de la voie du travail, qui est la meilleure et pour la cité et pour l'individu. Jamais la fatigue du travail ne nuira davantage que la mollesse avilissante de l'ennui. 

Rousseau, on le sait, s'en prenait au théâtre lorsqu'il formulait de tels jugements. J'aimerais que l'on ait en tête nos divertissement modernes, tellement plus grossiers et bas, lorsqu'on réfléchit au rapport entre le travail et le divertissement. Les plaisirs frivoles, ce n'est plus le théâtre et le jeu de cartes, mais la contemplation des misères de la télévision, l'écoute passive de musiques qui traînent dans le cerveau, l'organisation de soirées dont le comportement des participants est si atrocement indigne qu'il incite à mépriser la nature humaine. Nous sommes dans une société qui met en place ces bas divertissements, comme si elle chechait par tous les moyens à éviter que les citoyens développent un esprit critique capable de se construire des pensées solides, rigoureusement enchaînées les unes les autres et permettant à l'individu de vivre en se donnant les moyens d'augmenter sa puissance. L'homme tend à la perfection, et c'est pourquoi il aime l'effort ; mais tout est fait pour nous dégoûter de l'effort et nous détourner de l'idéal de perfection. Qui passe son temps assis devant son fauteuil en regardant des séries américaines ne s'aime pas beaucoup soi-même, ou du moins, ne ressent nul élan sincère pour se servir à soi-même et aux autres. Et je crois que celui qui a su se déterminer un travail précis, en s'efforçant d'être le plus possible fidèle à ses exigences, est toujours moins porté à sombrer en des distractions inutiles que l'oisif qui ne s'applique qu'à trouver un moyen convenable pour s'oublier soi-même.

mardi 7 février 2012

CXXIV

 Le demi-sommeil est mauvais ; voilà le premier article de la morale réelle.

– Alain

forge_goya_01


La morale réelle, c'est la morale du travail. "Travail" : ce mot ambigu ne plait guère, il est hanté par son étymologie latine, le tripalium pèse lourd et donne au travail une inflexion douloureuse dont il se passerait bien. Mais les autres mots ne conviennent pas : ils sont trop précis ("effort") ou trop larges ("énergie") ; seule "force" irait encore, mais on entend des choses si différentes par ce mot qu'il est toujours délicat de l'associer à un autre concept. Au contraire, si l'on se dépêche de dire qu'en utilisant dans ce contexte le mot de travail, nous ne voulons pas insister sur le sens de labeur, d'activité rénumérée, mais sur le sens de déploiement rationnel de force en vue d'un objectif précis, nous avancerons rapidement. En effet, par travail, nous pensons très précisément au seul moyen qu'ont les hommes d'être actifs, en tant qu'ils exercent librement leur puissance dans un cadre et vers un objet déterminé ; or, c'est dans l'activité seule que nous plaçons le bonheur humain. 

Ce premier article de la morale du travail, qui est la morale réelle car elle est la seule qui soit véritablement concrète, n'est que le résultat du bon sens, résultat auquel parvient n'importe quel homme travaillant quotidiennement. L'idée est d'une si grande simplicité qu'on la manque souvent, à savoir qu'il faut être en forme le jour pour dépenser ses forces, et fatigué la nuit pour régénérer son énergie et mieux recommencer sa tâche le lendemain, sans quoi le demi-sommeil laissera barboter nos forces et notre volonté dans une dangereuse et malheureuse irrésolution. Les intellectuels, qui eux aussi sont censés être des travailleurs, dépensent leur force avec moins de constance et de pugnacité que les prolétaires, ce qui les conduit bien souvent à se retrouver dans l'état de demi-sommeil condamné par la morale du travail : ils sont trop détendus pour exercer leur force, et pas assez pour trouver un repos qu'ils ne méritent pas ; la lenteur d'esprit et de corps les gagne, ce qui les fait tomber dans un ennui flasque ; mi-actifs, mi-passifs, ils rêvent lorsque le soleil brille encore, et se complaisent dans une indolence tout aussi peu féconde que peu reposante. Aussi, ils ne dorment pas bien ; ils ne peuvent éprouver la joie pourtant si commune de se coucher, la nuit, appelé par la fatigue réelle du corps, de se détendre, de ne penser à plus rien de solide, ce qui est précisément arrêter de penser et se laisser aller aux agréables rêveries nocturnes, et, par suite, être bercé doucement par le seul sommeil heureux, qui est le sommeil régénérateur. Ce n'est qu'en ayant passé une journée de travail, que le corps, après avoir été volontairement tendu toute la journée, peut être régénéré dans la nuit ; c'est pourquoi les intellectuels devraient s'efforcer de compenser leur habituel engourdissement corporel par des exercices physiques réguliers, ce que les Grecs, modèles insurpassables, avaient bien compris.

Posté par Baschus à 23:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

lundi 30 janvier 2012

CXVI

Quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner.

– Jean-Jacques Rousseau

discobole

La civilisation, c'est-à-dire l'Humanité, est le chemin de la perfection. La culture, mot demeurant souvent dans le vague, c'est d'abord ce qui croît ; si l'on pousse un peu l'idée en la dirigeant vers le sens dont il est question ici, on peut dire que la culture, c'est l'ensemble des moyens mis en oeuvre pour rationnellement faire croître ce qui peut être élevé en l'homme. Il n'y a rien de tel chez l'animal et il faut un peu de mauvaise foi pour le nier ; la volonté de rendre toujours plus ténue la différence entre l'homme et l'animal est trop visible ; et Montaigne, dans son Apologie de Raymond Sebond, se montre bien peu convaincant : on le lit en y prenant du plaisir, on adhère momentanément à son jeu (qui devient tout de même un peu lassant à la longue), mais enfin, on n'y croit rien. Je veux bien imaginer que les animaux ont une religion, mais pour un moment seulement ; et le scepticisme est un jeu qui doit s'arrêter pour ne pas devenir sérieuse folie. Ceci dit, le rapprochement excessif de l'homme avec l'animal, le désir d'y voir une différence de degré et non de nature, est à la mode. En effet, non content d'ornementer régulièrement les droits de l'homme de sornettes aussi incongrues que ridicules, les bien-pensants, toujours plus bêtement innovant, veulent maintenant accorder des droits similaires aux animaux. Arrivé à ce stade de bêtise, il ne sert plus à rien de raisonner, il faut se marrer, et bien fort.

Si l'animal se perfectionne, ce n'est jamais que par l'action de l'homme. Jamais l'animal ne se dressera tout seul. Et encore, quelle faible faculté de se perfectionner, et même chez les animaux les plus étonnants ! Il faut des années pour qu'un perroquet lève la patte lorsqu'on émet un signe précis, et cela suffit à en faire l'acteur d'un spectacle dans un zoo. On est tout surpris lorsqu'on voit un singe singeant l'homme, comme s'il y avait quelque chose de similaire entre le singe et l'enfant. Il n'en est rien ; jamais le singe, tout aussi impressionnant soit-il, ne peut s'élever naturellement et consciemment ; c'est un dressage, et non une éducation, qui vise le spectaculaire, c'est-à-dire, encore et toujours l'homme. 

Il n'y a que l'homme qui peut qui doit se réaliser et devenir ce qu'il est. L'animal est déjà ce qu'il est ; il n'opère pas par des médiations, il écoute ses instincts, sans discernation, puis agit, et la messe est déjà dite. Rien n'est entièrement donné à l'homme ; aucun animal n'est fait ainsi. On mesure le degré de civilité d'un peuple aux efforts mis en oeuvre pour perfectionner les citoyens ; et c'est pourquoi, à jamais, les Grecs incarneront l'idée de civilisation. Le gymnase est peut-être l'image la plus frappante de cette faculté de perfectionner dont parle Rousseau : voilà des hommes qui se réunissent dans le seul but de perfectionner leur corps, qui développent leur muscle non par accident, mais volontairement, pour la simple joie de le faire. Puissent les éternels kouroï toujours stimuler notre désir de perfection !

Posté par Baschus à 20:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,