Scolies

samedi 10 août 2013

CCCXVIII

Le préjugé est une opinion sans fondement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu'on veut, avant qu'il puissent juger. 

– Voltaire

La difficulté à comprendre la nature du préjugé vient de ce que nous sommes forcés d'avoir des préjugés. Qui pourrait se vanter d'avoir toujours des opinions fondées ? Et qui peut se payer le luxe de suspendre toujours son jugement, de ne rien affirmer de certain ? Dieu seul pourrait se passer de préjugé ; mais nous sommes hommes, et nous devons renoncer à connaître le monde par l'intuition divine. Il n'est pas prudent de s'empresser de condamner tous les préjugés, ne serait-ce que parce qu'il y a des préjugés qui ne sont pas faux. Le préjugé est une opinion sans fondement, c'est-à-dire que la vérité de l'opinion n'est pas prouvée et que celle-ci ne repose pas sur un socle assez solide pour qu'on puisse l'énoncer avec confiance. Pour les enfants, la nécessité de leur inqulquer des préjugés exprimant une opinion vraie est évidente ; mais arrivés à l'âge mûr, nous devons encore nous reposer sur des préjugés. Par exemple, j'ai un préjugé concernant les italiens : je crois qu'ils sont plus passionnés que les français. Je le crois, parce que je passe mon temps à lire Stendhal, et que les témoignages de touristes vont dans ce sens. Mais je ne suis jamais allé en Italie ; mon opinion n'est pas fondée, et j'en ai conscience. Pourtant, je crois vraiment que les italiens éprouvent des passions plus intenses que nous ; quoique j'ai conscience que ce soit un préjugé, j'estime que cette opinion a plus de chance d'être vraie que fausse. Ce préjugé n'est donc sans doute pas mauvais ; et il ne manque plus que je fasse un voyage en Italie, que je parle aux italiens, que je m'intéresse de près à leurs moeurs pour que mon préjugé devienne un jugement vrai. 

Mais pourquoi alors les philosophes, les esprits libres, à la Voltaire, s'acharnent tellement à combattre les préjugés ? Pour une raison toute simple : la plupart des hommes confondent leurs préjugés incertains avec des jugements sûrs. Si nous savions tous discerner le préjuger du véritable jugement, le préjugé de poserait pas de problème. Or l'expérience montre que les hommes, dès qu'ils se meuvent dans la sphère de la pensée, sont atteints du vice de la précipitation et de la présomption. Plutôt que de prendre la peine d'examiner leur opinion, et de prendre conscience qu'elle n'est pas fondée, ils préfèrent la lancer à toute allure et déclamer, péremptoires, qu'ils savent ce qu'ils disent, que c'est comme ça, et que si les autres ne sont pas d'accord, c'est qu'ils sont cons. C'est précisément contre cette présomption, venant de l'orgueil naturel des hommes, que les philosophes se battent. Ici, pensons à l'éternel Socrate, incarnation de l'esprit libre : tu crois savoir, mais tu ne sais rien, et je vais te le montrer ; quant à moi, je ne me précipite pas, j'essaye de développer des idées comme je peux ; néanmoins je fais renaître sans cesse à mon esprit modeste cette sentence qui fait ma sagesse : "la seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien." Les célèbres apories socratiques libèrent l'esprit car elles font prendre conscience que nous avons des préjugés ; et le seul fait de savoir qu'on exprime une opinion à partir d'un préjugé permet de se libérer de celui-ci. Aussi les philosophes, bien qu'ils aient raison de chercher à transformer, avec l'aide de la science, leurs inconsistants préjugés en jugements fermes, doivent surtout apprendre, à eux et aux autres, à discerner ce qui relève d'une opinion incertaine ou d'un jugement certain. C'est le chemin de la liberté de l'esprit, et le seul possible ; toute sagesse vient de là ; la modestie de l'esprit conduit au triomphe de l'esprit. 

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dimanche 23 juin 2013

CCCXVII

Je sais ce que je suis, et le serai toujours,

N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.

– Corneille 

L'homme fort ne doute point de son identité, de sa valeur, de sa constance ; il s'affirme lui-même dans ses actions et dans ses pensées qui redoublent l'effet de ses actions ; sa foi en ce qu'il est le conduit à agir promptement, sans hésitation inutile, sans crainte de devoir regretter un jour ses actes. L'affirmation de la permanence de son identité valeureuse est héroïsme. Et comment une conduite courageuse serait possible sans cela ? Si je fais un serment, je dois croire que je serai, plus tard, digne de ce serment. La promesse n'a de sens que si l'on croit que, non seulement on sera capable de l'accomplir, mais surtout que l'on voudra encore l'accomplir, peu importe les mois et les années. Cette foi en soi-même est un devoir moral ; car, sans une permanence du sujet moral, toutes les responsabilités lointaines s'évanouiraient. Mais nous le savons bien, puisque, à une personne chère qui s'en va loin, nous nous jurons de nous revoir lorsque le temps sera venu ; et qui ne voit que ces belles promesses, sur lesquelles reposent les plus solides des amitiés, n'ont de sens qu'à partir du moment où l'on se jure à soi-même de conserver ce qui fait notre valeur aux yeux de l'être aimé ? Edmond Dantès se fait une promesse : il veut se venger de Fernand, de Danglars, de Villefort, responsables de sa cruelle et injuste incarcération ; la vengeance est un poids lourd qui pourrait faire vaciller la promesse de Dantès ; et une fois, lorsqu'il se révèle à Mercédès, qu'il entend ses supplications émouvantes, il se convainc qu'il vaut mieux mourir plutôt que de réaliser jusqu'au bout sa vengeance, avec toutes ses conséquences tragiques. Mais non ; une fois l'événement passé, et l'obstacle retiré, il affirme de nouveau la nécessité de sa vengeance, il ne retourne pas en arrière, il assume, il continue à être cette force redoutable, à incarner la vengrance de Dieu sur terre, non parce qu'il en va vraiment ainsi, mais parce qu'il l'a voulu et qu'il le veut toujours. Cette permanence de l'identité  en Dantès, l'homme qui, pour réaliser ses fins, ne cesse de changer d'apparence, est admirable et obtient l'admiration de tous les lecteurs. Ce roman de Dumas exalte la volonté et conduit à croire en soi, et à se promettre d'être soi jusqu'au bout ; c'est un roman héroïque.

Ce sont les pleutres qui se lamentent sur le changement incessant de ce qu'ils sont ; il n'y a qu'eux pour se morfondre bruyamment à propos de leur petit ego instable. N'osant pas assumer les conséquences à long terme d'une promesse, ils stagnent dans le présent, sans se donner les moyens de réaliser de belles actions. À force de contempler l'abîme de leur moi, ils se détournent de ce qui fait la force de l'homme, à savoir la volonté efficace d'être ce qu'on est ou de devenir ce qu'on est. Voilà ce que les lâches se refusent à comprendre : l'essentiel de ce qui fait notre identité depénd de notre volonté. On choisit de demeurer tel qu'on est ; on choisit de progresser et d'aller de l'avant ; ce n'est pas la Providence qui en décide, mais nous qui le décrétons. Le seul véritable dieu est le dieu intérieur ; il est au plus profond de nous ; c'est lui qui fait que les choses les plus importantes dépendent de nous. Les incrédules sont les fatalistes, qui sont aussi les malheureux souffrant de leur passivité ; il leur suffirait pourtant de se convertir pour être fort et heureux ; il leur manque juste la foi en eux-mêmes. La littérature classique, qui exalte les héros, peut favoriser cette conversion ; mais l'on ne lit plus que la prose tourmentée de gens paumés qui partagent leur incrédulité inquiète. Toutefois, preuve qu'il ne faut jamais désespérer de l'homme, qui tend naturellement à la grandeur, les exemples, mêmes rares, des hommes forts dans la vie quotidienne, qui savent ce qu'ils sont, qui connaissent leur valeur, et qui se promettent de rester digne d'eux-mêmes dans toutes les circonstances, font effet toujours, diffusant un peu de la générosité qui rayonne autour d'eux. 

mercredi 17 avril 2013

CCCXVI

Le courage de la vérité, la foi en la puissance de l’esprit sont la première condition de l’étude philosophique ; l’homme doit s’honorer lui-même et s’estimer digne de ce qu’il y a de plus élevé. De la grandeur et de la puissance de l’esprit il ne peut avoir une trop grande opinion. L’essence fermée de l’univers n’a en elle aucune force qui pourrait résister au courage de connaître, elle doit nécessairement s’ouvrir devant lui et mettre sous ses yeux ainsi qu’offrir à sa jouissance sa richesse et ses profondeurs.

– Hegel

Pour atteindre l'excellence dans une activité, quelle qu'elle soit, il faut la foi. Ainsi le sportif qui décide de courir trois fois par semaine pendant une heure doit avoir la foi dans les vertus de cette activité, sans quoi il se lassera vite et arrêtera bientôt de dépenser ses forces. Ceux qui commencent une activité quelconque sans cette foi, et ils sont nombreux, finissent par arrêter en gémissant que ce n'était pas fait pour eux. Voilà comment la velléité triomphe de la volonté. Tout ceci devient parfaitement clair lorsqu'on saisit qu'il y a un lien intime entre la volonté et la foi. Pour vouloir vraiment faire quelque chose, il faut le vouloir de toute son âme, c'est-à-dire avoir la foi. Tous les grands sportifs ont foi en leur sport ; tous les grands artistes ont foi en leur art ; et tous les authentiques philosophes en foi en l'esprit. Cette foi n'est pas un simple agrément, un petit plus, un simple tonalisant ; c'est la première condition de l'exercice de l'activité. 

La foi ne se confond pas avec la croyance fausse ou le préjugé, comme le suggère souvent le matérialisme vulgaire qui crie au scandale dès qu'il entend un mot aux connotations religieuses. La foi, c'est une volonté de croire, qui se moque des preuves, qui va contre les preuves, et qui prodigue un élan qui pousse à agir ; autrement dit, la foi est le plus efficace des moteurs, plus puissant que les intérêts ou les passions. Toutes nos grandes actions, celles qui nous rendent fier, trouvent leur source dans une foi ; c'est cette chaleur qui donne sens à nos efforts qui nous rend capable d'être des héros, c'est-à-dire des forces de volonté allant contre l'évidence première de la nécessité extérieure. Pour toutes ces raisons, il n'y a rien de plus édifiant et instructif que la considération d'un champion, quel qu'il soit : sport, morale, science, jeux, il y a dans tous ces domaines des champions qui forcent l'admiration, stimulent, et donnent confiance en nous-mêmes ; ils réveillent notre coeur ; ils donnent envie d'avoir la foi ; ils exaltent notre volonté. On a donc raison de choisir ses héros, pourvu qu'il s'agisse de véritables hommes de volonté, et non de plates idoles qu'on a propulsé par hasard devant tous les regards. 

Nietzsche a tort de se moquer de l'optimisme théorique des philosophes et scientifiques. Toutes les grandes découvertes et les grandes inventions proviennent de cet optimisme. La confiance excessive dans les pouvoirs de la raison a pu égarer plus d'un homme de science ; mais ces erreurs finissent toujours par être rectifiées par d'autres hommes intéressés par la découverte de la vérité. Les sceptiques eux-mêmes servent malgré eux les rationalistes en leur donnant des obstacles, des objections, des limites qu'ils s'empressent allègrement de dépasser par l'effort de la raison. Il est vrai que notre raison a des bornes qu'elle doit éviter de franchir ; je suis kantien et non hégélien ; mais il faut reconnaître que le philosophe doit se mouvoir dans la sphère qui lui est circonscrite en ayant ce courage, cette foi, qui anime l'esprit et qui le conduit à se surpasser toujours lui-même. Sans cette foi, le philosophe piétine avec un esprit desséché, il a des pensées fades, il s'ennuie et ennuie tout ce qui l'entoure. La philosophie rejette par elle-même hors d'elle tous les esprits faibles, qui doutent de l'esprit sans lui avoir au préalable accordé sa confiance. Les mécréants de l'esprit sont condamnés à ne jamais connaître les joies de l'esprit. 

mardi 16 avril 2013

CCCXV

Il est étrange que l’illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l’écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu’elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu’elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu’elle est miraculeusement intelligente et d’une grande moralité.

– Tolstoï

L'illusion décriée par Tolstoï est presque aussi tenace que l'illusion du bâton brisé dans l'eau. Il faut recueillir ses expériences, et compter combien de fois l'on a été dupe de la beauté féminine. La beauté plaît ; mieux, lorsqu'il s'agit de la beauté d'une femme, elle enchante et perturbe le bon usage de la raison ; notre sensibilité prend le pas sur notre rationalité. D'où une indulgence extraordinaire lorsqu'on y pense pour les jolies filles, lorsqu'on compare le traitement qu'on inflige aux laides, qui n'ont point les attraits du corps pour compenser leur médiocrité. C'est injuste ; mais c'est la nature qui est injuste ; c'est elle qui fait naître des êtres plus beaux que d'autres. Comme le dit Schopenhauer, la nature est aristocratique. Peut-on remédier à cette inégalité si grande, scandaleuse aux yeux des défavorisés ? Il semble que non ; l'illusion est trop résistante ; et si elle l'est, c'est parce que nous aimons cette illusion. On éprouve de l'agrément à être en compagnie d'une jolie femme ; et, par suite, c'est un grand plaisir pour nous de faire preuve de bonté à son égard, même si nous n'avons pas de mauvaises pensées intéressées. Telle est la puissance du charme. 

Ceci permet de mesurer l'importance de la beauté dans la vie d'une femme ; et ceci permet également de légitimer dans une certaine mesure leurs efforts pour paraître belle. Car, au fond, la beauté n'est pas un simple don de la nature ; on ne peut se contenter d'être né avec un joli visage et des formes avantageuses. Il y a un art de mettre en valeur sa beauté, que ne dédaigne à peu près aucune femme au monde. Malgré le dédain quelque fois affiché pour le maquillage, tout le monde apprécie une fille habilement maquillée, c'est-à-dire sans excès. De même, on apprend à lancer d'agréables sourires et à jeter des regards langoureux. Un beau sourire peut avoir bien des conséquences, et les femmes ne l'ignorent pas. On ne fera croire à personne que, lors des examens oraux, un homme demeure tout à fait indifférent au charme de la jeune fille évaluée, comme si on était capable de tuer sa sensibilité et être une raison pure pendant un quart d'heure. Il serait naïf de s'en indigner ; les comportements des hommes et des femmes entre eux n'obéissent pas aux lois de la moralité, et ne le feront jamais. Simplement pas de langue de bois ; ne cachons pas cette supériorité de la beauté sur la laideur ; ne faisons pas croire que nous sommes objectifs toutes les minutes de notre vie ; disons franchement que le charme fait effet sur nous, que nous aimons ce charme, et que bien fous sont ceux qui déclament vainement contre la suprématie inégalitaire du beau. 

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lundi 15 avril 2013

CCCXIV

La grâce de votre pensée, votre courage élégant, votre fierté spirituelle, je les respire comme les parfums de votre chair. Il me semble, quand vous parlez, que votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche. Votre âme n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’avais gardé les instincts des hommes primitifs, vous les avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.

– Anatole France 

L'amour exprimé ici, celui de l'artiste Deschartes pour Thérèse dans le Lys rouge, est proprement l'inverse de l'amour platonique. Dans l'amour platonique, le corps n'est pas annihilié, ce qui n'est de toute façon jamais possible ; le corps est considéré comme un simple signe de l'âme, de sorte que toutes les perfections du corps se rapportent dans l'esprit de l'amant à l'idée qu'il se fait de l'âme de l'aimé. Ici, il s'agit d'un amour fondé sur le physique, mais sans aucune grossièreté, sans quoi il ne s'agirait non pas d'amour, mais d'un simple désir. En effet, on peut éprouver un désir violent pour une femme bien foutue, sans songer un seul instant à son âme ; on ne regarde alors que le corps ; on prend l'autre comme un moyen de jouissance ; c'est de la concupiscence, sans nuance d'amour. Les putes qui se déhanchent sur internet ne font jamais éprouver que de la concupiscence ; elles ne font pas deviner l'âme qu'elles ont en elles ; aussi, elles ne méritent pas notre respect. On respecte ce qui est digne, et une nénette qui de son plein gré excite le désir par les moyens les plus vulgaires n'est point digne ; elle est bonne, elle est sexy, elle est excitante, mais à aucun moment elle n'apparaît comme un être digne valant pour soi-même.

Mais il s'agit ici d'un amour fondé sur le physique, ce qui est bien plus intéressant que le simple désir. Deschartes aime profondément Thérèse, il la respecte, il voit son âme ; et ce qui anime son amour, c'est précisément l'union de son âme avec son corps, dont il contemple les lignes mouvantes avec l'oeil de l'artiste. Sauf qu'au lieu de considérer les perfections du corps comme des signes de la perfection de l'âme, cette dernière est la médiation par laquelle passe le regard contemplatif de l'amant : l'âme indique le corps, le révèle, le sublime. Le caractère de Thérèse n'est donc pas rapporté à l'âme, comme il se devrait dans l'amitié ou l'amour platonique, mais au corps ; les qualités qu'il vient d'énumérer, il dit les respirer comme les parfums de sa chair...  Les qualités de l'âme insufflent un élan vers le corps ; le spirituel est au service de la matière. Aussi, la concupiscence est-elle présente malgré la vision de l'âme de l'aimé ; aussi, la souffrance domine cet amour, puisque, l'âme étant subordonné au corps, Deschartes ne peut que désirer posséder un corps qui ne pourra jamais être complètement le sien. Le regret domine dans cet amour proprement impie qui inverse l'ordre ontologique de l'être : "votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche". La suite de l'ouvrage, alors même que Thérèse se sera donnée à Deschartes, montrera les malheurs qu'engendrent nécessairement un tel amour : le corps ne permet pas une union réelle, l'imagination, qui façonne sans cesse des images douloureuses, excite une jalousie incontrôlable, et les êtres aimés, voulant se fondre ensemble, s'aperçoivent trop tard qu'ils n'ont pu que douloureusement se briser l'un contre l'autre.

L'amour spirituel n'a point ces inconvénients. L'âme qui aime l'âme se moque de ces histoires pathologiques de désir, de possession, de jalousie. L'âme qui aime l'âme cherche l'accord ; elle veut l'union des individualités ; sa quête de fusion est moins ardente, moins pressée, et pourtant s'achève en une union plus effective et plus durable. La réussite de cette union spirituelle vient de ce que les êtres font taire leur tyrannique amour-propre, et regardent l'autre pour lui-même, pour un être valant par soi-seul, et non pour les plaisirs physiques qu'il peut nous procurer. On veut l'autre sans le désirer ; ou, si il y a désir, ce n'est que concession de quelques instants de l'âme pour le corps, dont les forces doivent être employées à un moment ou un autre. Ceux qui cherchent l'autre dans son corps se trompent et sont condamnés à éprouver une déception douloureuse ; le corps n'est jamais qu'une somme de caractéristiques contingentes ; au lieu que l'âme est le berceau de l'identité personnelle, elle est ce qui donne sens à ce qui envoloppe matériellement l'être, elle est le principe vivant d'où découlent toutes les splendeurs du corps, elle est ce qui anime et ce qui rend possible la totalité singulière en mouvement d'un être. On comprend dès lors pourquoi tous les amours heureux sont des amours entre deux âmes. Pour éprouver un tel amour, encore faut-il apprendre à regarder par les yeux de l'âme, art qui s'oublie en notre temps pour des raisons évidentes ; ce sont pour les mêmes raisons que ceux-là mêmes qui croient en Dieu sont tout à fait incapables de l'aimer pour lui-même : dans leur glorification de la divinité, ils ne s'aperçoivent point qu'ils l'implorent pour satisfaire leurs désirs égoïstes, et qu'ils ne célèbrent en Dieu que leur misérable amour-propre. Mais les vrais amants de l'âme ont de tout temps été aussi peu nombreux que les vrais serviteurs de Dieu. 

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jeudi 11 avril 2013

CCCXIII

Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème.

– Musil

Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelque fois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur" ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques. 

Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange. 

La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon coeur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des des porcs. 

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lundi 11 février 2013

CCCXII

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.
– Jean Giono
 
Les philosophes et les moralistes ne manquent pas une occasion pour blâmer les progrès des nouvelles technologies et commenter pompeusement les graves bouleversements qu'entraîneraient chaque apparition d'un nouveau pouvoir technique : défaite de la pensée, zapping de l'intellect, déficit de concentration, on connaît ça par coeur. Il est plus rare, plus difficile, et donc aussi plus beau, de dégager à bon escient des potentialités techniques une nouvelle puissance bénéfique à l'individu moderne et de la lui rendre accessible ; je parle de puissance réelle et non d'une puissance de discours, de ce vain bavardage dans lequel nous nous complaisons trop souvent ; car il y a et il y a toujours eu, derrière la verbale fumée opaque des écrivailleurs, des hommes qui se confrontent aux choses et à leur nécessité, qui façonnent comme ils peuvent de bons outils avec leur intelligence pratique, qui mettent mains et entendement dans le cambouis et qui, se moquant bien de ce qu'on peut dire, s'occupent tout entier de ce qu'on peut faire, de ce qu'ils doivent faire. Parmi ces hommes, animés par une petite idée et beaucoup de volonté, il y a ceux qui ont ressuscité une ancestrale manière de lire, et c'est à eux que je voudrais ici faire hommage.

On sait que pour des raisons techniques et sociologiques, les livres furent pendant très longtemps presque toujours lus à voix haute ; ce n'est que récemment que la lecture dans le silence s'est généralisée. Cette dernière forme de lecture a bien des vertus : on lit trois fois plus vite qu'à voix haute ; on n'embête pas nos voisins en gueulant des passages épiques ; on observe patiemment le texte pour y remarquer la subtilité de la ponctuation ou pour y repérer d'habiles figures de style ; on étudie ce qu'on lit. Toutefois, à force de prendre les livres comme des objets silencieux, on tend à oublier que les textes qu'ils contiennent sont moins des objets d'étude que la transcription d'une parole vivante qui gagne beaucoup à être entendue. Toute phrase est porteuse d'un rythme et d'une harmonie ; les écrivains chantent ; et la petite musique d'un auteur demeure une abstraction tend qu'on ne la fait pas sortir du papier pour la faire résonner dans nos oreilles. Ceci est évident pour la poésie : qui savoure pleinement un beau poème de Hugo sans le déclamer, ou au moins le murmurer à soi-même ? Un quatrain en alexandrin est une phrase en prose tant que la voix ne l'a pas chanté en respectant sa cadence, sa respiration, ses jeux de sonorités. Néanmoins, l'expérience fait voir qu'il en va de même pour les textes en prose : il y a une grâce dans ces phrases sinueuses, au rythme inégal, se précipitant avec brusquerie les unes aux autres, et qui, sans chercher l'harmonie, la trouvent cependant. Les expressions heureuses d'un auteur ne resplendissent vraiment que lorsqu'elles sont prononcées oralement ; et cette phrase célèbre, par exemple, pour que sa force soit sentie, doit impérativement être prononcée : "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...".
Proposer gratuitement des lectures orales des plus grands textes de la littérature classique, c'est ce que fait depuis quelques années les bénévoles du site internet www.litteratureaudio.com. Ainsi n'importe qui peut télécharger les meilleurs romans de Balzac, Flaubert et Hugo et les écouter, seuls ou à plusieurs chez soi, avant de s'endormir ou au réveil, dans le train en regardant défiler les paysages, en flânant dans la rue, en se déplaçant en tram ou en voiture vers son lieu de travail, voire même pendant une heure de cours ennuyeuse, si on est au fond de la salle et qu'on a les cheveux longs. Le travail de ces bénévoles n'a pas de prix ; ils prodiguent des heures de bonheur incomparables ; il faut concevoir la joie d'entendre une piquante phrase de Voltaire bien dite alors que l'on stagne dans un tram rempli de gens qui s'emmerdent et qui font la gueule. L'ennui contagieux de la foule ne m'atteint pas quand j'ai un bon écrivain dans les oreilles ; et la laideur du monde moderne, son vacarme, son agitation, s'effacent pour moi lorsque je peux fermer les yeux en écoutant une voix aux inflexions justes me lire un Dickens, un Rousseau, un Goethe. Ces livres audio ont de surcroît l'avantage d'être débarrassé de tout l'attirail superflu des livres : pas de préface, postface, introduction, chronologie, biographie ; pas de notes érudites inutiles ; il n'y a rien à côté de l'essentiel ; le texte est là pour lui-même. Enfin, on ne lit que pour le plaisir de lire, et on cesse d'avoir un rapport bassement utilitaire à la culture ! Plus rien ne nous détourne de la beauté des grands auteurs, puisqu'ils n'y a qu'eux qu'on entend ! C'est alors que le bonheur de lire est réellement pur : rien d'étranger n'y est mêlé, et on ne pense pas aux examens, aux professeurs, aux critiques littéraires – juste le texte. Chance extraordinaire et que trop peu encore saisissent. Allez donc sur ce site, prenez quelques livres lus par Victoria, et écoutez en vous laissant simplement aller au bonheur de lire. Victoria : cette vénérable femme est morte, mais sa voix vit encore, et pour longtemps ; c'est cette voix qui vous fera pleurer dans Le lys dans la vallée, rêver dans Le pêcheur d'Islande, et sourire dans Le Journal d'une femme de chambre.

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jeudi 31 janvier 2013

CCCXI

Alibiforains et lantiponnages que tout cela, ravauderies et billevesées, battologies et trivelinades, âneries et calembredaines, radotages et fariboles !
– Raymond Queneau

Il y a de la vanité à réfuter minutieusement un discours inepte. C'est facile, fastidieux, et ça ne convainc que les convaincus. Dans une conversation, ça passe, parce que les gens sont vivants, ils réagissent, ils expriment des passions, ce qui est à la fois plaisant et instructif. Le problème est que certains en font des livres, livres raseurs au possible, entièrement consacrés à la critique d'un maboul quelconque. Je n'ai pas d'indulgence pour les charlatans ; rien de plus nuisible à la pensée que l'apparence de pensée ; et si des individus méritent d'être écrasés, c'est bien les imposteurs, les progressistes délirants, les philosophailleurs jargonneux, les astrologues manipulateurs, les économistes scientistes, bref, toute la clique... Toutefois, l'expérience m'a appris que les jobards ne manqueront jamais pour défendre leur superstition avec une ferveur anéantissant d'avance toute tentative de raisonnement. "Tout bon raisonnement offense" : quand cette phrase de Stendhal est comprise, on cesse de s'indigner inutilement des réactions partisanes, bornées, et imbéciles des insensés. La maturité de l'esprit libre consiste à résister à la tentation de prêter trop d'attention aux bêtises proférées par les cinglés de tout genre ; à quoi bon s'exciter, cultiver en soi une rage sans vertu, sinon pour faire encore davantage briller le feu déjà trop éclatant de leur folie ?
À ces lourdes critiques inutiles, victimes de l'attrait exercé par le négatif, je préfère la tranquillité orgueilleuse du contempteur. Au fond, les insultes piquantes de Schopenhauer adressées à Hegel valent bien mieux que n'importe quelle critique fondée. L'argumentation est un supplément superflu. Schopenhauer ne fait pas autre chose que de dire à sa manière la phrase de Queneau, cette maxime de l'esprit indépendant qui ne se laisse pas imposer par les fadaises de toutes sortes. Derrida est à la mode ; soit. Je dis que c'est un fou. Vais-je perdre mon temps à démontrer sa folie en un gros volume critique ? Me rendrai-je moi-même fou à lire et relire pour les analyser ses thèses de cinglé décadent ? Non. Je méprise, je dis "Alibiforains et lantiponnages que tout cela", et je m'en vais relire Descartes. Ces paroles drôles pour être efficaces doivent être prononcées à la manière de Mynheer Peeperkorn ; le ton doit être péremptoire ; on ne doit pas même chercher à discuter avec nous. Ce qu'on cherche, est-ce le plaisir malsain de démonter les insensés, ou le bonheur tranquille qu'apporte la méditation des vérités éternelles ? Choisissez ; moi, j'ai choisi. Je rejette sans blablater les discours trompeurs des fatalistes, des superstitieux, des jargonneurs, des relativistes, et j'affirme sans scrupule la supériorité des idées vraies, que je tâche de reconquérir chaque jour. Il faut déjà être un peu fou soi-même pour prendre trop au sérieux les paroles des fous.

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lundi 21 janvier 2013

CCCX

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.
– Montaigne
 
La sympathie des âmes existe. Les incrédules ne connaissent point ce bonheur, le plus solide et le plus constant, si loin des mille plaisirs que procurent nos diverses passions ; non, ce bonheur, ils ne peuvent le comprendre ; ce bonheur, qui, par nature, est une félicité étrangère aux sensations plaisantes que nous procurent toutes les rencontres agréables du monde, ils ne le saisissent point, ils ne le sentent point. Ils jugent, ils évaluent, ils analysent, ils calculent ; ils n’aiment point. Un homme se juge, un plaisir s’évalue, une relation s’analyse, un intérêt se calcule, mais l’amour véritable, qui est une quintessence de deux singularités convergeant dans un même mouvement, qui est la joie de deux âmes se réunissant en une unique harmonie vivante, qui est un serment d’amour toujours renouvelé par le bonheur jaillissant à chaque instant de ce lien éternel et volontaire, cet amour là, ce vrai amour, refuse d’être divisé, décortiqué, épluché à la manière des chefs-d’oeuvre que nos tristes pédants s’empressent de décomposer sans fin, fiers de découvrir la fonction cachée d’un adjectif ou le sens mystérieux d’une nuance de couleur. L’amour est muet comme une belle musique ; son sens naît de lui-même et son bonheur est une évidence sans paroles. Mais ils veulent faire parler ce qui se passe de mots et ce qui dépasse l’entendement ; découpant en mille petits morceaux informes une personnalité simple et vivante, interprétant leur catalogue de prédicat péniblement constitué, ils comprennent tous les détails, et ratent par là même l’essentiel, ce je-ne-sais-quoi qui est la totalité mouvante et l’âme toute simple faisant le charme unique d’une personne aimée.
Épanchons nos désirs de décomposition avec nos ombres d’amour, accointances éphémères, relations d’intérêts ou de plaisirs ; là, il est vrai, l’entendement diviseur et mesureur est à sa juste place. Je veux bien qu’on apprécie quelqu’un pour sa beauté, sa perspicacité, son insolence, sa libéralité, sa gentillesse, et il est juste et nécessaire d’évaluer nos multiples connaissances à la lueur de notre intérêt, ce que nous faisons spontanément car nous désirons naturellement l’augmentation de notre puissance ; mais celui qui aime réellement un être pour lui-même se garde bien de plaquer un artificiel système de jugement sur la source de sa félicité de même qu’il se garde bien d’aimer témérairement le monde entier. Je me ris de ces faux philanthropes qui prétendent avoir plus d’amis que les doigts de leurs mains. Qui aime tout le monde n’aime personne. Quand on aime, on donne son âme toute entière ; et il est ridicule de songer un seul instant qu’on puisse se partager en dix, comme si l’on pouvait multiplier et modifier à notre aise notre nature propre et la faire correspondre à tout un chacun. Ces hommes aimables aimés de tous, je les vois bien seuls et bien tristes. Au contraire, celui qui, par cette rare sympathie des âmes, aime une personne pour elle-même et qui est aimé en retour sans décalage aucun, et qui forme, comme dit le Stagirite, une seule âme en deux corps, je l’estime heureux. Il faut se représenter ici le bonheur qu’éprouvent ensemble Saint-Preux et Julie d’Étange, Proust et sa mère, Montaigne et La Boétie. Ces seuls exemples font voir que tout véritable amour est platonique, ce qui va de soi pour tous ceux qui ont vraiment aimé un jour de toute leur âme.
Mais le plus beau, et qui autorise peut-être l’emploi du mot béatitude, est que cette félicité ne s’use point. Les âmes enlacées l’une à l’autre ne connaissent guère la lassitude ; ce serait comme se lasser de soi-même. Les inévitables vicissitudes et et les séparations forcées de la vie n’entravent pas les élans sincères de ces coeurs bienheureux ; et la mort elle-même ne peut rien contre l’inviolable serment d’amour : at certe semper amabo. J’admire la simplicité de ce bonheur qui le rend difficilement descriptible ; peu d’écrivains y parviennent ou essaient seulement de le peindre ; et je crois que le bon Jean-Jacques est encore celui qui y est le mieux parvenu. J’abandonne ici, me refusant de vainement juxtaposer des qualités abstraites ou de me risquer à une description insatisfaisante, et je me contente de dire que les activités faites ensemble importent peu, puisque la joie de l’amitié s’exprime toute en un repas et une bouteille partagées : ”Être avec des gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux tout est égal.” La parole du moraliste ne demande heureusement pas de commentaire. Toutefois, il est temps maintenant, pour en sentir l’étendue incommensurable, de faire retentir cette phrase sacrée, la seule qui exprime l’amour en toute sa vérité, peut-être la plus belle qu’on eût jamais écrite : “Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”

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mercredi 16 janvier 2013

CCCIX

On ne saura jamais assez qu'il est plus important de fixer l'esprit que de l'instruire.
– Alain
 
L'esprit, ce souffle, s'égare aisément ; si l'on n'y prend garde, il virevolte dans tous les sens, croyant sincèrement progresser, confondant l'accumulation errante des connaissances avec le véritable savoir. Rien de plus symptomatique de cette illusion que ces étudiants et professeurs qui perdent leur temps à lire d'insupportables livres d'universitaires, interminables, longs, lourds, mal écrits, qui instruisent beaucoup sur mille détails superflus au point de noyer le lecteur dans une somme de vétilles dont l'esprit n'a que faire. L'érudition, le savoir universitaire, bien considérés, sont directement opposés au savoir et à la culture véritable ; c'est une vérité amère que n'osent pas voir les prétentieux chercheurs, enfermés dans leur sphère triste et étroite, incapables de reconnaître que la beauté ou la vérité doivent toujours se chercher dans les grandes oeuvres elles-mêmes, jamais ailleurs. Ce qui fait qu'une oeuvre est grande et classique, c'est la perfection de sa forme, notion inconnue aux écrivailleurs de thèses et mauvais commentaires qui expliquent en cinq cent pages avec des expressions empesées et des théories tordues ce que n'importe qui comprend en lisant attentivement le texte même. D'où l'importance de lire et relire toujours la même chose, les classiques. Beaucoup demandent des conseils de lecture, comme si les beaux livres dignes d'être lus n'étaient pas connus de tous ! Notre liste de lecture ne varie point : c'est toujours Homère, Sophocle, Platon, Shakespeare, Descartes, La Fontaine et compagnie ; et il ne saurait être question de préférences personnelles avant d'avoir fait ce travail de lecture obligatoire. Le marasme intellectuel dans lequel est plongé une bonne part des hommes vient de cette mauvaise méthode les poussant à fouiner partout sauf dans l'essentiel. On devine par là comment une bibliothèque doit être jugée.

Le par coeur n'est plus à la mode : c'est une méthode d'apprentissage de réactionnaire. Ce qu'on veut désormais, c'est que chacun puisse participer à un débat, donner son petit avis personnel, dire s'il est pour ou contre une thèse ; connaître les grands auteurs, c'est, pensent-ils, se soumettre à la culture établie, se laisser influencer par des autres, empêcher l'esprit d'être libre ! On imagine le mépris qui me vient à la bouche lorsque je me force à restituer ces idées décadentes. Je crie : péché d'orgueil ! La pensée ne se forme point sans être au contact régulier des belles pensées, et un esprit qui voudrait penser uniquement par lui-même demeurerait stupide, au niveau de l'opinion vulgaire. Il ne faut point se lasser d'écraser les prétentions des philodoxes ; c'est sain pour l'esprit. Toute pensée de valeur, toute idée digne d'être considérée, ne naît que suite à la fréquentation assidue des grands auteurs ; telle est la vérité à affirmer ici avec la plus grande force possible. Or, jamais l'on ne remplacera le par coeur pour réaliser cette tâche : un poème appris, une formule philosophique apprise, vaudront toujours mieux que tous les commentaires imaginables. "Le vrai est le tout" : vérité féconde, d'une richesse infinie, que l'on peut murmurer inlassablement à son esprit. "Booz s'était couché de fatigue accablé" : beauté qui ne s'abîme pas plus à la répétition que les premiers accords de la Barcarolle de Chopin. Méditons l'exemple de L'imitation de Jésus-Christ, ouvrage qui se contente de fixer en formules éloquentes les fondements de la piété, et qui a de fait davantage fait pour la piété chrétienne que tous les bouquins des théologiens réunis. "C'est en forgeant que l'on devient forgeron" ; "le mieux est l'ennemi du bien" : je crois qu'on ne mesure pas à leur juste valeur ces proverbes, si utiles à se rappeler sans cesse au quotidien. Nous avons plus à apprendre de Sancho Pança que nous ne le croyons.

Je veux fixer l'esprit ; c'est le sens de ces scolies. Qu'est-ce qu'une scolie, au juste ? À mon sens, rien d'autre qu'un exercice d'admiration. Tout commentaire devrait se réduire à ce rôle : faire admirer, à soi et aux autres ; explorer librement les potentialités infinies d'un classique ; rendre manifeste, par l'exercice de l'esprit au contact de l'esprit, le pouvoir de l'esprit. En faisant une scolie, je ne cherche donc pas autre chose qu'à faire mes humanités, et partager le fruit de cette étude, de cette σχολή avec ceux qui ont du plaisir à le cueillir. Heureuse entreprise qui n'a point de fin, car l'on ne cesse jamais d'apprendre et de trouver de la joie et de la force en développant pour soi les trésors de la culture. Les temples n'ont point été faits pour l'instruction des hommes, mais pour qu'ils puissent s'y recueillir. 

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jeudi 9 août 2012

CCCVIII

Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour ne pas être ennuyeux, pas trop de peur de n'être pas entendu.

– Montesquieu

montesquieu

Toute l'oeuvre de Montesquieu est une illustration de cette maxime. Montesquieu, à bien des égards, est l'un des plus grands modèle de style de la littérature française, et les grands écrivains qui lui succédèrent ne s'y trompèrent point. Par la grâce et la concision de Montesquieu, les phrases sont piquantes, la lourdeur et les longueur évitées. Tout est dit en formule. Aussi, le lecteur se doit d'être plus attentif, de peur de rater l'essentiel du propos. L'opposé de ce style inégalé est celui de Kant, qui écrit comme un instituteur ayant du mal à démêler les subtilités de la discipline qu'il enseigne. Je dis Kant, mais Hegel tout aussi bien, dont l'Ésthétique, malgré quelques beaux passages, est un échantillon hors pair de style plat, comme on le voit dans le chapitre sur la métaphore. Si Montesquieu eût écrit l'Ésthétique, combien d'heures de lecture et de feuilles de papier eussent été économisées ! Mais aussi, quel travail pour atteindre un tel degré de perfection ! Simone Weil s'en rapproche dans l'Enracinement ; le début fait songer à l'Esprit des lois. J'ai beau m'amuser à faire des phrases, parce qu'il le faut bien et parce qu'il serait sot d'attendre que la Perfection me tombe dessus un beau matin, c'est à cet idéal que j'aspire. Ces exercices sont davantage là pour m'aider à me rapprocher de cet idéal, par l'assimilation de la mécanique de l'écriture, que pour former des idées que je connais déjà trop bien. À la longue, le travail de la forme perfectionnera le fond. L'admirable en Montesquieu est qu'il parvient à être concis tout en étant précis, ce que je ne suis presque jamais ; j'ai mes thèses, mais les faits me manquent. Cette précision présuppose un long travail de documentation et une érudition que je ne possède pas. Mais qu'importe moi ? Montesquieu est là pour faire oublier ma médiocrité et celle de mes contemporains. 

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mercredi 8 août 2012

CCCVII

— Ça sert à quoi, le Glaude, ce que vous faites avec cette fumée ?

— À rien...

— À rien ?

— À rien d'autre que d'être bien après une bonne assiette de soupe. Voilà à quoi ça sert, et c'est déjà pas mal. Y en a qui disent que ça vaut rien pour la santé. Mais, sur la terre, tout ce qu'est extra paraît que c'est nuisible, depuis quelque temps.

– René Fallet

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J'ai souvent croisé des personnes sincèrement interloqués devant des personnes qui, manifestement, ne fumaient pas par dépendance. De même, me voyant fumer, certaines de mes connaissances se sont candidement demandées ce qui pouvait expliquer un choix aussi surprenant, comme si le plaisir était une notion par eux incomprise. Contrairement à la Vieille Denrée, les hommes, en général, comprennent assez bien l'intérêt du plaisir, ou, pour le dire autrement, la joie que prodigue des gestes n'augmentant ni le capital financier ni le capital de la vie. Mais voilà ! La santé est devenue, dans notre faiblarde société hygiéniste, un capital comme un autre. Il en résulte un changement de priorité : ce qui n'est qu'un moyen de préserver sa vie a désormais davantage d'importance que la vie elle-même ; la peur de mourir d'un cancer quelconque est désormais bien plus importante que le bonheur donné par le vin et le tabac. Heureusement que l'amitié n'est pas dangereuse, sans quoi le gouvernement mettrait toute la propagande possible en oeuvre pour nous dissuader de lier des relations trop proches, trop intenses, avec d'autres êtres que nous. Drôle de société que la nôtre, tout de même, dans laquelle la jonction du dogme de l'expansion économique et de la santé à tout prix ont corrompu la notion simple du plaisir ! Je vois beaucoup de confusion autour de la doctrine hédoniste. Aujourd'hui, il faudrait affirmer un hédonisme fort, capable d'envoyer allègrement ballader tous les tristes scrupules hygiénistes, tout en développant, avec suffisamment de précision, un discours assez clair pour distinguer les faux plaisirs des vrais dans le cadre de notre société contemporaine. Pas toujours facile d'être un bon vivant en 2012 ! 

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mardi 7 août 2012

CCCVI

C'est ainsi que l'on s'éblouit, mais ce n'est point ainsi que l'on s'éclaire.

– Destutt de Tracy

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On ne nous apprend pas assez à distinguer les penseurs qui éclairent et les rhéteurs qui illuminent. Qui n'a jamais succombé au charme trompeur de ces dangereux farfadets de la pensée ? Ils sont maintenant enseignés au même titre que philosophes dignes de ce nom, ce qui rend la tentative de discernement encore plus compliquée, surtout pour la jeunesse. J'ai mis beaucoup de temps, et ma désillusion fut un peu amère, avant de m'apercevoir que Deleuze éblouissait bien davantage qu'il n'éclairait. De même pour Jankélévitch, dont le mérite se résume presque à avoir introduit le jésuitisme et le style rococo en philosophie. Il y a bien longtemps que l'aura entourant la personnalité de Sartre ne m'émeut plus, et je crois remarquer que sa philosophie ainsi qu'une bonne partie de sa mauvaise littérature, sombre progressivement dans l'oubli. J'ai dû attendre de sortir de l'adolescence pour comprendre que Nietzsche éblouissait plus qu'il n'éclairait, et en ce sens, je connais un quantité impressionnante d'adolescents incapables de mûrir, rechignant toujours à lire Platon et Kant sous prétexte qu'ils seraient idéalistes et ascétiques. Foucault est un individu dangereux, même si je le connais moins que les autres, et que je ne saurais pousser bien loin ce jugement. Les pires sont évidemment les Derrida, Lévinas et autres philosophailleurs qui éblouissent avec une méthode si grossière qu'il est particulièrement honteux de s'y laisser prendre. Je ne peux m'empêcher de penser qu'un homme ayant des vertiges à la lecture des Éperons, par exemple, est ou un gros jobard, ou un imbécile arrogant. La liste pourrait facilement s'étendre. Je regrette vraiment que nos professeurs n'aient pas la courtoisie de la faire eux-mêmes et de nous mettre en garde contre ces mégalomanes qui peuvent faire perdre des dizaines d'heures de lecture et de concentration. C'est parce qu'on ne m'a pas suffisamment protégé contre les faiseurs de fausses clartés que, quelque peu traumatisé, j'insiste lourdement sur ce sujet.

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lundi 6 août 2012

CCCV

La liberté ne supprime pas, mais pose au contraire la nécessité de l'action.

– Spinoza

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Cette définition essentielle de la liberté, qui va à l'encontre de nos idées spontanées, ne figure pas dans l'Éthique, mais dans le Traité Politique. Depuis que j'ai approché pour la première fois la politique de Spinoza, je me suis dit spinoziste en matière de politique. Que nous enseigne Spinoza ? La plus puissante théorie républicaine, peut-être. Le but de l'État, c'est la liberté. Rien de particulier dans cette affirmation, tout le monde dit la même chose. Mais toutes ces personnes qui répètent inlassablement que le but de l'État est la liberté ne détermine jamais le concept de cette liberté, sorte de pur nuage autour duquel vole les théoriciens idéalistes et les démagogues de toute opinion politique. Spinoza est l'homme des définitions ; il ne se targue guère d'inventer des mots, mais travaille et retravaille sans cesse les mots usuels pour leur insuffler un sens nouveau. La liberté, c'est donc savoir poser la nécessité de l'action. Être libre, ce n'est nullement pouvoir faire tout ce que l'on désire, ni avoir la possibilité de vivre en indépendance, mais être capable de se servir de sa raison pour comprendre le monde. La compréhension et la liberté se confondent en un même idéal. Le but de l'État, si on en revient concrètement à la politique, est donc de pouvoir permettre aux citoyens de vivre selon la raison. Ceci n'est pas un rêve vide de sens ; et à ce moment du développement, il faudrait faire mille réflexions sur ce que peut bien être la conduite raisonnable de la vie, qui est le chemin du sage ; ce serait d'une longueur infinie et inutile ; aussi, je me contente de renvoyer à l'Éthique. Sans développer, il me semble que l'on voit déjà l'intérêt supérieur de la politique spinoziste, en ce renvoi incessant de toute réflexion politique à l'éthique, c'est-à-dire à la théorie menant à la béatitude de l'homme. À la lueur de ceci, il est également visible que nos républiques sont de moins en moins raisonnables, c'est-à-dire de moins en moins libres, et que la décadence du culte de la raison concorde avec la destruction des valeurs républicaines.

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dimanche 5 août 2012

CCCIV

Il y a des hommes qui ont besoin de primer, de s'élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan ; sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours biens, s'ils attirent les yeux.

– Chamfort

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La voici, la grande arrogance humaine ! Le suprême besoin qu'a l'homme de toujours se faire voir et valoir. La vanité est un péché, certes, mais à la différence de la gourmandise ou de la luxure, il est tellement répandu chez les hommes qu'il passe, aujourd'hui, pour vérité générale. Chaque homme, du plus intelligent au plus bête, pense et agit en fonction d'autrui, dans le but de se grandir lui-même. Nous cherchons tous la reconnaissance de nos semblables car nous doutons nous même de nos aptitudes et de nos talents. Le besoin d'être reconnu finalement est légitime car il est l'unique moyen dont nous disposons pour attirer les regards sur notre personne. La vanité est un nécessaire, pour l'homme, à la manière de ces grands fauves qui ont soifs de puissances et de domination. L'homme tente, coûte que coûte, de briller en société et le moindre reproche, la moindre moquerie, la moindre affirmation erronée qu'il peut dans un moment d'oubli proférer, amène les rires de son auditoire ; rires qui sonnent comme le glas funeste d'une condamnation sociale qui peut, dans les cas les plus extrêmes, devenir un exil. Le mondain est banni de certains salons à la manière de certains anciens grecs disgraciés. Mais être remarquable et remarqué dans les milieux mondains ou au sein de toute assemblée est un moyen de se protéger d'autrui car l'oubli est également une forme d'exil ; les mondains, s'ils bannissent facilement, condamnent aussi aisément les « silencieux » ; ces individus qui, en société, servent de tapisserie ; élément essentiel du mobilier, leur tâche se borne à hocher tacitement de la tête et à participer au débat par un morne silence.

Toutefois, le besoin de briller, s'il devient maladif, est nocif comme cette prise trop quotidienne de médicaments, notable surtout chez ces individus hypocondriaques qui voient dans chaque maux leur fin prochaine. Il est des personnes médiocres voire même douées d'une intelligence quasiment inexistante qui se laissent bercer par le doux chant d'une renommée qu'ils se bornent à atteindre ; en surévaluant leurs réelles aptitudes, ces individus sont de véritables Don Quichotte modernes ; ils se cognent à tous les moulins de la vie ; les rares victoires qu'ils obtiennent sont glorifiées à l'extrême et multipliées au centuple. Avec eux, point de demi mesure, ils sont géniaux et originaux ; ce sont tour à tour les nouveaux Einstein, les Kubrick modernes ou encore les Shakespeare conjugués au présent. Ne se rendant guère compte que leur bouffonnerie sont l'occasion d'une franche rigolade, ils voient dans leurs risibles créations les preuves incontestables d'un talent inégalable. Commençant beaucoup et finissant rarement, ces acharnés de la renommée vivent dans le rêve et l'extase d'une photo de leur visage dans le journal local. Pleurant de joie à chacune de leur réussite aussi prosaïque soit-elle, ils vont même jusqu'à admirer en eux-mêmes ce qui est vu avec dégoût chez les autres hommes. Entretenant un culte du moi, ces narcisses s'admirent tant est si bien qu'ils s'étonnent sans cesse que les autres hommes, autour d'eux, soient aussi froids face devant leur succès.

Il est d'autres individus encore, qui loin de vouloir créer à chaque minute un chef-d'oeuvre ou une révolution copernicienne, se contentent de recueillir sans cesse les regards de leur congénères ; prenant les yeux d'autrui pour des mains capables de délivrer de divines caresses, ces maniaques du « m'as-tu vu » fantasment un monde où ils pourraient se promener avec un écriteau géant autour du coup ou une combinaison fluorescente façon Power Rangers qui diraient « regardez moi j'existe ». Cette manie est particulièrement remarquable chez les adolescents prébubaires ; décoletté plongeant, car ne nous voilons pas la face, la gente féminine est la première victime de cette épidémie, cheveux bleus ou encore chaînes au cou sont autant de signaux qui attirent nos regards ; mais le paradoxe de cette folie est que, à la différence des femmes provocatrices, les adolescents n'ont souvent aucun charme ; à l'âge boutonneux où justement l'on devrait se cacher, ces névrosés poussent le paradoxe jusqu'à faire de leurs tares une affiche publicitaire ambulante.

Enfin, on l'aura compris le besoin de l'homme de se faire voir peut être perverti par ces individus qui recherchent la « gloire à tout prix » jusque, comme le souligne Chamfort, sur l'échafaud. Dans le fond, la peinture du moraliste est à peine exagérée dans la mesure où il en va de certains actes criminels comme des réussites sportives, mais ceci nous amènerait à nous pencher sur la bestialité de l'homme ; or, comme on le sait l'homme est bon, vertueux et honnête ; comme le changement n'est décidément pas pour maintenant, parce que l'humanité est toujours égale à elle-même, nous allons terminer ici cette réflexion qui si on la poursuivrait nous mènerait trop avant dans les méandres de l'âme humaine.   

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samedi 4 août 2012

CCCIII

La forme n'égale jamais la matière.

– Alain

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Le danger de la géométrie vient de ce que l'on a facilement tendance à plaquer avec un peu trop de foi les figures construites par l'entendement sur le réel, monde à jamais insaissisable par l'esprit. L'entendement, malgré tous ses efforts et son exigence de rigueur implacable, ne collera jamais à la matière. Notre monde brut est d'une complexité matérielle qui étonne toujours l'observateur. Il n'y a pas de triangle dans la nature, ni de droite, ni de surface absolument plane. Cette table en face de moi, je serais bien téméraire de la dire faite en quatre angles rigoureusement droits, car si je prends un outil suffisament performant, je verrais des inégalités de constructions en ces bords qui paraissent pourtant à l'oeil nu d'une égalité parfaite. Le microcosme révèle des couches subtiles, des dunes montantes et descendantes de molécules, qui rendent à jamais impossible la saisie parfaitement adéquate du réel au moyen d'une figure de l'entendement, forcément réductrice. Même le dessin du cercle que je forme sur le tableau avec ma craie, à n'en pas douter, n'est pas un cercle parfait. La seule perfection géométrique est dans l'entendement ; autrement dit, la perfection de la figure, ce ne peut que être le concept. Comment une figure de l'entendement, aussi précise soit-elle, pourrait-elle se conformer à notre réel si visiblement rugueux dès que l'on s'en approche de près ? Quelle théorème pourrait décrire le jeu imprévisible des vagues dans l'océan ? La figure est une construction de l'entendement qui ne saura jamais qu'un outil formidable aidant à l'intelligibilité de notre monde physique, ce qui n'est possible qu'à la condition de simplifier ce monde pour que nos entendements puissents le saisir dans ses grandes lignes. L'entendement est l'atelier où l'on construit les outils nécessaires pour mesurer dans nos moyens limités ce qu'il y a d'essentiel dans notre vaste monde, beaux outils qui font la grandeur de l'homme, mais qui ne permettront jamais, par leur nature même, de saisir le détail et la singularité des parcelles de l'univers. L'important est qu'il faut toujours affirmer avec force cette idée simple, élémentaire, évidente pour le sens commun, mais si vite oubliée dès que l'on se lance avec enthousiasme dans des études spéculatives : le concept n'égale jamais le réel. 

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vendredi 3 août 2012

CCCII

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.

– La Bruyère

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J'imagine une parodie des deux plus célèbres amis du monde, Montaigne et La Boétie, dans laquelle ces deux grands hommes seraient deux bonnes femmes ; effet comique garanti. Je réfléchis, et ne trouve pas dans ma mémoire de bonne pièce de théâtre ayant traité ce sujet fort comique par lui-même des misères de l'amitié féminine. Si Molière m'entend de là où il est, j'aimerais qu'il compose un petit chef-d'oeuvre sur ce sujet, afin que je puisse en profiter lorsque je viendrais le rejoindre, à l'occasion. 

Pourquoi cette différence si radicale, qui éclate à l'oeil attentif et sans idéologie du moraliste, entre l'amitié masculine et féminine ? Je ne suis pas de ces modernes qui affirment péremptoirement, comme si c'était un fait qu'on n'avait pas même le droit de mettre un doute, qu'il n'y a pas de nature masculine et féminine. Tout m'indique au quotidien qu'une telle nature existe, si tant est que l'on comprend bien le mot nature pris dans ce sens. Pour en revenir à mon propos, il me semble, suivant ici, comme souvent, les indications pertinentes des proverbes et des lieux communs, que la femme, plus que l'homme, cherche à plaire. Non pas être la meilleure, mais plaire plus que toutes les autres, ce qui est très différent. Ceci, à ce que je crois (mais je suis prudent, j'utilise des modalisateurs, je ne veux pas paraître aussi tranché dans mes jeunes idées que nos présomptueux penseurs résolument modernes), ceci, dis-je, vient peut-être de ce que la femme, à l'origine mais encore aujourd'hui dans une moindre mesure, dépend de l'homme dans la poursuite de sa sécurité et de son bonheur tandis que l'homme, lui, peut vouloir être autonome et indépendant. D'où un instinct bien ancré de séduction envers tout ce qui bouge ; d'où une quête presque sans fin de l'admiration de tous et même de toutes ; d'où une jouissance infinie au contentement de la vanité. Le bonheur de la femme consiste fondamentalement à être aimée. Du reste, s'il n'y avait pas ce désir, ou plutot ce besoin de plaire, pourquoi tant de maquillage astucieux, de parures onéreuses, et cette obsession de la beauté ? Si ceci est juste, il ne serait pas difficile de comprendre pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes en amitié : leur rivalité ne cesse presque jamais, elles ne peuvent s'empêcher de se comparer, et les bonheurs individuels, les réussites personnelles, ne peuvent qu'avec beaucoup de difficulté se transformer en réussites et bonheurs collectifs. Exemple éloquent : quand une femme est malheureuse, parce qu'elle vient d'être larguée par son jules, il y a échange de confidences, consolations de gonzesses, avec mille paroles toutes faites et souvent hypocrites ; quand il arrive la même expérience douloureuse à un homme, il réunit ses potes, ils se font ensemble une bonne bouffe, picolent entre joie et amertume, et s'expriment avec une franchise simple qui fait tout le bonheur de l'amitié véritable. Jeff est une chanson d'homme.

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jeudi 2 août 2012

CCCI

Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau, je passe au bronze antique (ce qui me satisfait), j’engraisse (ce qui me désole), ma barbe pousse comme une savane d’Amérique.

– Flaubert

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Les insensibles, les rats de bibliothèque, les léthargiques, se moquent des hommes communs qui attendent impatiemment chaque nouvelle saison et qui parlent longuement du temps qu'il fait ainsi que de l'influence du climat sur leur comportement quotidien. Mais c'est un fait que les saisons rythment la vie du corps et que nous existons d'abord parce que nous avons un corps. L'été n'est pas un simple fantasme pour les touristes grossiers, c'est une période précise de l'année où notre corps change, changement qui influe directement sur notre vie quotidienne. La blancheur des peaux en hiver fait un contraste avec le teint mat de l'été, et indique une appréhension différente du monde qui n'échappe pas au sens commun. La vue d'un torse de maçon en été a une signification forte : c'est la trace du travailleur qui affronte tous les jours le soleil, qui ne peut refuser de s'exposer à sa lumière puissante et qui doit faire sa tâche épuisante malgré la chaleur incitant davantage au sommeil qu'à l'activité physique. D'ailleurs, y a t-il un sommeil comparable à celui de la sieste estivale ? Ce qu'il y a de beau dans la peau du paysan ou du maçon vient de ce qu'il ne s'expose pas souvent torse nu au soleil ; lorsqu'il travaille, il est en tee-shirt ou en marcel, ce qui fait voir un contraste éclatant entre les bras et le reste du corps. Ce contraste éloquent indique sans équivoque la puissance du soleil sur le corps humain. 

L'été est le temps des vacances pour des raisons évidentes. Le repos n'a pas le même sens lorsqu'il a lieu en hiver et en été. Il est tout à fait différent de se reposer sur un fauteil, en face d'un feu, et de roupiller tranquillement sur son hamac à l'ombre. Le temps du loisir correspond également au moment des retrouvailles ; le temps libre commun favorise les rencontres entre anciens amis ; et l'apéro, rituel hautement chargé de sens, prodigue un enthousiasme unique lorsqu'il est pris dans un jardin ensoleillé. Le pastis est une saveur de l'été. Un bon barbecue résume l'atmosphère de l'été à lui tout seul, dans cette indolence dans la prépation du repas, cette multiplicité sans fin des viandes à cuire, et surtout cette odeur si caractéristique absolument étrangère à l'hiver. L'été, comme temps de loisir, est également un temps de négligence ; l'entretien du corps est généralement délaissé, et l'éloignement des collègues, des contraintes d'apparence polie, favorise la pousse libre de la barbe. Au soleil, le bonheur est nonchalant, et la joie tranquille, lente, facile ; autant d'aisance dans le bien-être en écrase plus d'un. Du reste, presque tous se lassent de l'engourdissement à la longue monotone que donne la chaleur de l'été. Heureusement nos bienheureuses saisons changent avant que la triste habitude n'envahisse le corps. 

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mercredi 1 août 2012

CCC

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

– François de la Rochefoucauld

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En cette belle journée d'été, le soleil est à son zénith ; imposant, superbe, cette boule de feu familière m'étonne alors que, après ma sieste, je ne sais encore que faire de temps libre. Je me décide ; cet astre qu'on dit divin, je veux le défier ; je dépose fièrement et négligemment mon regard vers la grande source de lumière. Malgré ma détermination, je crois bien n'avoir pas tenu plus de trois secondes. Je suis maintenant aveuglé, je sens que ma rétine n'a pas appréciée l'exercice ; heureux d'être ainsi dominé par le maître de la nature, je titube un peu, me couche à nouveau, ferme mes yeux, et pense à ces tâches sombres, bleuâtres, indescriptibles qui occupent ma vision et mon entendement alors que mes yeux sont clos depuis déjà de nombreuses secondes. L'homme a besoin du soleil, il se doit de le célébrer, mais seuls les téméraires d'un instant essayent de l'affronter face à face ; Rê aime à être glorifié, mais punit dans l'instant ceux qui veulent regarder sa puissance de trop près.

Le soir venu, je pense à la citation de La Rochefoucauld, et désire affronter la pensée de la mort afin de me remémorer mes tristes angoisses d'adolescents, qui me semblent désormais tellement loin de ce que je suis. Je me couche sur mon lit, j'éteins toute source lumineuse, prend le soin de me plonger dans l'obscurité et le silence le plus total, n'ignorant point que l'Inquiétude comme la Mort sont filles de la Nuit. Je suis maintenant le plus possible isolé du monde ; mes sens sont presque muets ; aucun objet ne s'offre à moi ; mon entendement est livré à lui-même ; et ma pensée, d'habitude si proche de la terre ferme, s'égare sur moi-même, sur ce que je suis, indépendamment de mes souvenirs et projets, de mes passions et de mes préoccupations. Je me fixe moi-même, me plaît à me contempler en tant qu'être, et poursuis volontairement cette enquête sans fin. Je suis, j'existe ; je fais d'inutiles variations sur ce thème, sans avancer le moins du monde dans la perception de mon être. Imperceptiblement, je quitte la sphère étroite de mon être en tant qu'être, et reviens à mes pensées d'avenir, à mes aspirations les plus profondes ; je vois ma vie défiler en désordre selon ma rêverie, en vient à m'imaginer ma nouvelle position sociale, ma famille future, mon métier formidable, mes amis vieillissant avec moi, mes amusantes péripéties innatendues ; je vois des malheurs possibles également, et pense à ce que je pourrais faire pour les prévoir et les éviter ; et, enfin, pensée préparée et attendue, je songe à ma fin, je veux dire au terme et à la finalité de mon existence. Cette pensée est stérile, je le vois bien ; mais parce que je le veux, et parce que je suis fasciné par mon destin, j'insiste et creuse : que vois-je ? La vacuité de ma vie, la facticité de ma naissance, la certitude de mon anéantissement. Je suis, j'existe, et je vais mourir. Ce n'est point la possibilité de ma mort qui me préoccupe, il ne s'agit pas ici de risque et de contingence, mais bien de la nécessité implacable car absolument rationnelle de ma mort prochaine. Je suis destiné à mourir, je le sais comme deux et deux font quatre, ceci est irrévocable, inexorable ; aucune religion, aucune philosophie pourra me faire douter de cette loi de la vie : qui naît un jour, meurt un jour. Mon néant n'est donc point possible, il est une certitude ; et ce n'est pas seulement mon individualité qui disparaît avec ma mort, c'est mon être en tant qu'être. Maintenant, qu'est-ce que le néant ? Le néant, c'est l'absence de propriété ; par définition, le néant, ce n'est rien. Si je dis : je suis néant, je fais un contre-sens, car j'introduis de l'être dans le néant. Imperceptiblement, je m'aperçois que mon esprit, en cherchant à fixer mon néant, non seulement le manque, mais même l'abolit. Je veux penser à mon néant, et je trouve de l'être ;  je veux me plonger dans la pure nuit, et je fais jaillir de la lumière. Je vis, j'existe, et mon existence abolit toute pensée du néant. Ce n'est que l'échec de ma tentative de penser à mon néant, voire, si je suis narcissique, la fin injuste de mes belles activités, qui donne à ma méditation une tristesse vite dissipée. Échec fécond ! J'ai voulu me jeter dans la pensée de la mort, en deviner le fond macabre, et j'ai trouvé pourquoi la mort n'était pas à craindre. Rêvant la mort, j'ai senti la puissance de la vie ; j'ai vu l'irréductibilité de la vie et la lumière se profilant derrière toute ombre. Les angoissés  qui continuent à fixer le cours de leur pensée sur l'idée de leur mort ne sont pas moins sots que ceux qui tenteraient vainement de fixer le soleil à l'oeil nu plus de trois secondes. Ils ne le savent pas, mais leur aveuglement est signe de vie. 

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mardi 31 juillet 2012

CCXCIX

C'est le silence qui les réveille. Un silence étrange. Plus profond que d'habitude ; plus silencieux que les silences auxquels ils sont habitués.

– Jean Giono

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Il n'est pas vrai que l'arrivée du sommeil exige toujours un total silence. Je dirais plutôt que chaque homme est habitué à sa petite musique nocturne, qu'il chérit et dont il peut difficilement se passer ; cette musique est une variation sur le silence. La condition du bon sommeil, c'est l'innatention ; Morphée est ennemi de concentration et d'étonnement ; or, tout ce qui dérange les habitudes du corps réveillent concentration et étonnement. Il m'est arrivé de prêter ma chambre à un ami, et de la retrouver avec ma chaleureuse horloge arrêtée. Pourtant, cette horloge est tout à fait plaisante ; un coq enthousiaste est dessiné dessus ; en revanche, son tic-tac régulier n'est pas discret. Mon ami ne pouvait pas dormir avec ce bruit qui le rendait fou, me disait-il. Quant à moi, qui dort tous les jours avec mon coq horloger, je ne remarque même pas cette austère musique et n'y pense jamais. 

J'ai pris l'habitude de dormir avec un fond sonore depuis mon adolescence lorsque je me plaisais à écouter des émissions quelconques à la radio en éteignant ma lumière. Quoique je puisse dormir très bien sans cela, car, n'étant pas du genre anxieux ou obsédé, j'ai le sommeil facile, j'ai gardé l'habitude d'écouter toujours quelque chose avant de m'endormir. Les Nocturnes de Chopin m'ont conduit un nombre étonnant de fois jusqu'au royaume du frère jumeau de Thanatos. Les cours de Deleuze ont davantage nourri mon sommeil que mon entendement : j'avais tellement pris l'habitude de m'endormir à la voix de Deleuze que lorsque je l'écoutais au milieu de l'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de faire une sieste. Bien des fois j'ai écouté le même cours, ne me souvenant plus du tout de ce que le célèbre philosophe séducteur avait raconté avant que je ne perde conscience. Je ne suis pas toujours aussi négligent avec mes conférenciers : connaissant ma capacité hors du commun à m'endormir à leurs voix, je m'assure désormais de les écouter en me couchant une heure avant que ne passe le ponctuel wagon de Morphée, ce qui, du reste, ne m'empêche pas de le prendre bien souvent en avance. Ces voix qui exposent un concept philosophique, qui racontent un événement de l'histoire, qui lisent un roman ou un poème, elles me bercent dans la nuit comme l'harmonieuse suite de notes de Chopin, Bach et Monteverdi. Il y a un moment où les paroles d'un conférencier cessent d'être des phrases chargées de sens pour devenir un flux indécomposable de sons indistincts, une mélopée sourde et suave, un peu semblable au tic-tac de mon coq horloger ; à ce moment, je ne suis plus attentif à rien, mon entendement m'abandonne, ma pensée s'allège, et, doucement, agréablement, je m'endors. Le silence de mes nuits est une rassurante musique humaine. 

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