Je sais ce que je suis, et le serai toujours,

N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.

– Corneille 

L'homme fort ne doute point de son identité, de sa valeur, de sa constance ; il s'affirme lui-même dans ses actions et dans ses pensées qui redoublent l'effet de ses actions ; sa foi en ce qu'il est le conduit à agir promptement, sans hésitation inutile, sans crainte de devoir regretter un jour ses actes. L'affirmation de la permanence de son identité valeureuse est héroïsme. Et comment une conduite courageuse serait possible sans cela ? Si je fais un serment, je dois croire que je serai, plus tard, digne de ce serment. La promesse n'a de sens que si l'on croit que, non seulement on sera capable de l'accomplir, mais surtout que l'on voudra encore l'accomplir, peu importe les mois et les années. Cette foi en soi-même est un devoir moral ; car, sans une permanence du sujet moral, toutes les responsabilités lointaines s'évanouiraient. Mais nous le savons bien, puisque, à une personne chère qui s'en va loin, nous nous jurons de nous revoir lorsque le temps sera venu ; et qui ne voit que ces belles promesses, sur lesquelles reposent les plus solides des amitiés, n'ont de sens qu'à partir du moment où l'on se jure à soi-même de conserver ce qui fait notre valeur aux yeux de l'être aimé ? Edmond Dantès se fait une promesse : il veut se venger de Fernand, de Danglars, de Villefort, responsables de sa cruelle et injuste incarcération ; la vengeance est un poids lourd qui pourrait faire vaciller la promesse de Dantès ; et une fois, lorsqu'il se révèle à Mercédès, qu'il entend ses supplications émouvantes, il se convainc qu'il vaut mieux mourir plutôt que de réaliser jusqu'au bout sa vengeance, avec toutes ses conséquences tragiques. Mais non ; une fois l'événement passé, et l'obstacle retiré, il affirme de nouveau la nécessité de sa vengeance, il ne retourne pas en arrière, il assume, il continue à être cette force redoutable, à incarner la vengrance de Dieu sur terre, non parce qu'il en va vraiment ainsi, mais parce qu'il l'a voulu et qu'il le veut toujours. Cette permanence de l'identité  en Dantès, l'homme qui, pour réaliser ses fins, ne cesse de changer d'apparence, est admirable et obtient l'admiration de tous les lecteurs. Ce roman de Dumas exalte la volonté et conduit à croire en soi, et à se promettre d'être soi jusqu'au bout ; c'est un roman héroïque.

Ce sont les pleutres qui se lamentent sur le changement incessant de ce qu'ils sont ; il n'y a qu'eux pour se morfondre bruyamment à propos de leur petit ego instable. N'osant pas assumer les conséquences à long terme d'une promesse, ils stagnent dans le présent, sans se donner les moyens de réaliser de belles actions. À force de contempler l'abîme de leur moi, ils se détournent de ce qui fait la force de l'homme, à savoir la volonté efficace d'être ce qu'on est ou de devenir ce qu'on est. Voilà ce que les lâches se refusent à comprendre : l'essentiel de ce qui fait notre identité depénd de notre volonté. On choisit de demeurer tel qu'on est ; on choisit de progresser et d'aller de l'avant ; ce n'est pas la Providence qui en décide, mais nous qui le décrétons. Le seul véritable dieu est le dieu intérieur ; il est au plus profond de nous ; c'est lui qui fait que les choses les plus importantes dépendent de nous. Les incrédules sont les fatalistes, qui sont aussi les malheureux souffrant de leur passivité ; il leur suffirait pourtant de se convertir pour être fort et heureux ; il leur manque juste la foi en eux-mêmes. La littérature classique, qui exalte les héros, peut favoriser cette conversion ; mais l'on ne lit plus que la prose tourmentée de gens paumés qui partagent leur incrédulité inquiète. Toutefois, preuve qu'il ne faut jamais désespérer de l'homme, qui tend naturellement à la grandeur, les exemples, mêmes rares, des hommes forts dans la vie quotidienne, qui savent ce qu'ils sont, qui connaissent leur valeur, et qui se promettent de rester digne d'eux-mêmes dans toutes les circonstances, font effet toujours, diffusant un peu de la générosité qui rayonne autour d'eux.