lundi 16 juillet 2012

CCLXXXIV

Ce départ devait arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite comme un désir.

– Honoré de Balzac

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Tous les désirs ne sont pas légitimes : certains d'entre eux enfreignent les règles de la morale, nuisent à nos semblables, brisent nos serments ; ils font naître un conflit avec notre conscience. Ainsi certains combats ont lieu en nous-mêmes, opposant le désir ardent à la morale sévère ; mais pas toujours. La lutte n'a parfois pas lieu, alors que l'opposition est là, sans risque de se tromper. L'homme serait bien simple s'il pouvait s'expliciter en toute clarté par la narration d'un conflit entre deux antagonismes. L'expérience montre qu'il n'en est rien. L'homme a des désirs, l'homme a une conscience morale, mais la plupart du temps, au lieu d'opposer l'un à l'autre, il fait des arrangements. En tortillant dans tous les sens son désir, en y trouvant des fondements et des conséquences insoupçonnés, il parvient à trouver des compromis avec sa conscience morale. En matière de désir, la sophistique est naturelle ; nous exposons notre désir à notre conscience, mais en notre faveur, entre la vérité et le mensonge. Cet éristique est d'autant plus facilitée que nous sommes nous-même notre propre juge, ce qui peut laisser espérer de l'indulgence. Il est plus facile de duper sa conscience qu'un ami ; aussi préférons-nous être seul juge de nos désirs. Par exemple, la puissance jésuistique du désir peut être telle que nous pouvons en venir à vraiment croire que nous quittons notre famille pour leur prospérité future, alors qu'il s'agit de satisfaire notre basse ambition égoïste. Tout le monde a le logos lorsqu'il s'agit de s'inventer des prétextes pour justifier les désirs les plus forts. Aussi, en lisant les Provinciales, on reconnaîtra un jésuitisme qui n'est pas sans faire penser à notre sournois petit moi. Sous les catégories de l'homme, il y a l'homme ; sous le jésuitisme, il y a un peu nous. 

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mardi 3 juillet 2012

CCLXXI

Je pense qu'il n'y a personne qui ait rendu plus mauvais service au genre humain que ceux qui ont appris la philosophie comme un métier mercenaire.

– Sénèque

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Disons-le franchement : il y a deux sortes bien distinctes d'étudiants de philosophie. Le premier est un étudiant en sciences humaines comme les autres, qui prend Descartes comme on prend un tableau de statistique sociologique, c'est-à-dire scolairement, sans vibrer, sans vocation particulière, sans éprouver de bouleversements ou de joies philosophiques ; sa discipline et sa vie ne sont liées qu'artificiellement, et il n'y a alors guère besoin de chercher bien loin la description de sa vie quotidienne : c'est la vie de tous les jeunes universitaires, prévisible, mécanique, faite de grossières déclarations d'amour au gauchisme le plus imbécile, et tristement pétillante du festivisme nihiliste caractéristique de notre époque. J'écarte volontairement de ma vue cette première sorte d'étudiant pour regarder le second, le seul digne d'intérêt, l'étudiant intempestif dont le regard sur le monde est par bonheur transformée par la philosophie. De l'extérieur, sa vie ne semble pas si différente de celle des autres étudiants ; c'est dans l'intérieur que l'essentiel se joue. Ainsi, l'étudiant en philosophie véritable peut bien faire la chouille et se jeter allègrement dans les délices de Capoue, mais il le fera avec ses yeux qui ont osé lire Pascal et avec son entendement qui a eu la force de comprendre la misère du divertissement ; moraliste, mais non moralisateur, habile, mais non demi-habile ; et les philosophes, qui sont tous lecteurs de Pascal, auront bien sûr compris.

Toute la vie quotidienne, avec ses épisodes hasardeux mais également avec sa banalité, est l'occasion de nouveaux étonnements et créateur de nouveaux chemins de compréhension. L'intelligibilité du réel n'est point une vaine formule faite pour décorer les dissertations ; l'étudiant en philosophie l'expérimente tous les jours. Aussi, les fulgurances philosophiques existent : c'est en buvant un soir du vin et en essayant vainement de décrire à mon joyeux camarade les arômes complexes se précipitant dans ma bouche que j'ai soudain compris, je veux dire en toute sa profondeur, la fameuse formule de Kant résumant l'essentiel de sa théorie de la connaissance : « L'intuition sans concept est aveugle, et le concept sans intuition est vide. » En effet, par cette expérience, j'ai compris que la différence entre l’œnologue et moi au moment de la dégustation, venait de ce que, pour ma part, en tant que buveur amateur, j'avais certes l'intuition, c'est-à-dire les goûteuses informations données par mes sens, mais je n'avais malheureusement pas les concepts adéquats me permettant d'analyser le vin et de faire les distinctions dont ne peut se passer la science. Moi, noyé dans mon océan de saveur indistincte, je ne jouissais que par les sens, tandis que l’œnologue peut doubler le plaisir des sens par le bonheur de comprendre. La philosophie, contrairement à tant d'autres disciplines, est avant tout une attitude et une pratique ; capable d'engendrer de véritables conversions, elle altère nécessairement, dès qu'elle est prise au sérieux, notre regard sur le monde notre exercice du jugement. Le Manuel d'Épictète n'est point un simple document historique ou une simple matière à commentaire, et à peu près tous ceux qui ont lu sérieusement ce livre ont remarqué un changement considérable dans leur conduite au terme de leur lecture. Par là j'en arrive progressivement à cette dernière caractéristique, mais capitale, qui est le propre de l'étudiant en philosophie authentique : c'est qu'il ne vise point à comprendre Épictète, Platon ou Descartes comme on comprendrait un théorème de mathématique ou la loi de la relativité ; bien plutôt, il cherche à être lui-même Épictète, Platon ou Descartes dès qu'il entreprend leur étude, prenant le parti de faire et refaire le même chemin que ces maîtres éternels. Le seul rôle de l'institution universitaire est d'aider à parcourir ce chemin. 

samedi 19 mai 2012

CCXXVI

Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. 

– Pascal

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La raison est impuissante dans ces situations là, mais ce qu'on oublie presque toujours de dire, c'est que ce n'est certainement pas là son rôle. Les contempteurs de la raison ont beau jeu d'accuser la raison de manquer des vertus qu'elle n'a jamais prétendu posséder. Tout se passe comme si l'on voulait prendre la raison comme une faculté magique dont la capacité à engendrer certaines pensées pouvait suffir à dissiper tous les maux causés par notre capricieuse imagination. Mais ce n'est point la raison qui guérit des troubles de l'imagination, mais l'action, et tous ceux qui sont régulièrement confrontés au problème de la peur imaginaire le savent très bien. Pour surmonter la peur de couler, il est évidemment absurde de raisonner sur cette peur, de démontrer par mille raisonnement variés que cette peur n'est pas fondée, ou de se répéter les théories permettant de comprendre en quoi consiste la nage ; non, il faut faire taire la raison comme l'imagination, et se jeter à l'eau. Le comédien souffrant du trac se guérit en jouant et en cessant d'entretenir sa peur par la pensée. Pour se guérir du vertige, il faut monter l'échelle, mettre en mouvement ses membres, et s'élever sans y penser. Les impuissants ne bandent pas parce qu'ils pensent trop ; ils ne parviennent pas à suffisamment se laisser aller à leurs instincts ; ils sont trop préocuppés par le doute de soi-même ou la contemplation de l'amour sacré pour s'abandonner à leurs pulsions. L'élève craignant la page blanche est guérit lorsqu'il se force à écrire une première phrase, même médiocre : la stérile attente de l'inspiration est un mal imaginaire, comme tant d'autres, et comme tant d'autres, il se guérit par l'action. Il n'y a peut-être aucun mal imaginaire qui ne résiste au pouvoir de l'action. À l'amoureux transi qui souffre de l'indifférence de l'aimé, je lui recommande l'action, quelle qu'elle soit ; car en agissant, il avancera, et sera obligé d'arrêter de ressasser les mêmes mauvaises pensées. Aussi, l'on a pas tort de recommander aux mélancoliques de pratiquer un sport quelconque, et d'acculer les peureux, avec peut-être un peu de violence, afin de les pousser à l'action. Et le plus grand philosophe du monde n'aura point peur sur sa planche en bois, car il aura su faire taire sa raison au moment opportun pour laisser agir son corps, libre de toute pensée superflue. La force de la raison est de savoir s'éclipser lorsque les circonstances l'exigent. Qui raisonne bien ne raisonne pas toujours.

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mardi 8 mai 2012

CCXIV

Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talents et vos vertus.

– Chamfort

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Nombreux sont ceux qui n'ont point une telle confiance en la raison et qui se moquent des philosophes faisant l'éloge de son immense pouvoir. Par là même, et sans l'apercevoir, ils retirent précisément à la raison sa puissance. Pour que les pouvoirs de la raison puissent s'exercer, il faut avoir foi en la raison et croire en son efficacité. La raison sans la foi pour lui donner vie n'est qu'une abstraction. Pour mesurer la force de la raison, il y a une condition indispensable, et c'est la croyance en la raison. Qui doute de la raison, et, partant, expérimente sa raison sans y croire, ne pourra point gouverner passions et vertus. Pour réussir, il faut y croire ; il ne s'agit point là d'un creux lieu commun ; au contraire, il y a toute la puissance possible de l'homme contenu, implicite, là-dedans. Ô philosophes, qui fourrez vos yeux indiscrets partout, qui examinez les plus imperceptibles nuées, que ne regardez-vous la sagesse populaire ! Les préceptes de cette sagesse me viennent spontanément à l'esprit, et ma raison, loin de  les condamner, ces maximes connues de tous, elle les approuve et les développe. Donc, j'en suis sûr, pour que la force de ma raison s'exerce, je dois au préalable croire le plus possible en cette force ; et la raison étant raisonnable, je ne peux craindre qu'elle m'entraîne sur les voies dangereuses du fanatisme et du dogmatisme. Une raison fanatique est une contradictio in adjecto ; il n'y a qu'un fanatisme qui se voile derrière les belles parures de la raison.  Quant aux sceptiques qui se plaignent de ne pas avoir la foi, je dis, comme Brassens à son voisin Blaise Pascal, faites semblant de croire et bientôt vous croirez. 

Je veux regarder le buste imposant de Platon. C'est le signe de ma foi en la raison. Le regard implacable de Platon me réhausse et m'encourage à me gouverner par la tête, non par le thorax et l'estomac. Ô Nietzsche, moque toi avec ton mauvais humour d'allemand de ma foi en la raison, et laisse moi rire de ta faible volonté de puissance, toi qui frappait ta tête contre le mur pour moins souffrir de tes migraines, toi qui perdit ta force prodigieuse en la gaspillant en critiques excessives et déraisonnables, toi qui creva après avoir tout à fait perdu la raison, comme si elle s'était vengée des cruelles calomnies que tu lui avais infligé ! Platon me guide et me dirige vers la raison ; il me la fait aimer, et, par là, me fait expérimenter son étonnante force, me prouve sa puissance insoupçonnée. La preuve vient après la foi. 

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jeudi 19 avril 2012

CXCVI

Une fois qu'ils ont cassé leurs pipes

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensé

Les morts sont tous des braves types.

– Georges Brassens


Enquêtons sur l'oraison funèbre, et amusons nous à en faire un sujet de philosophie.

Le Littré définit l'oraison funèbre ainsi : discours d'éloge, prononcé après la mort d'un personnage. Dans cette définition claire et brève, trois éléments simples se révèlent essentiels, qu'il est sans doute utile, pour commencer notre réflexion, de préciser : d'abord comme l'indique l'étymologie même du mot oraison (du latin orationem, venant du verbe orare, signifiant parler), l'oraison funèbre est nécessairement prononcée, et en public ; ensuite, il ne s'agit point d'un discours neutre, d'un discours objectif, puisque l'orateur doit toujours prendre le parti du défunt et qu'il s'agit nécessairement d'un discours d'éloge, et ce qui explique pourquoi l'oraison funèbre se confond avec l'éloge funèbre ou l'eulogie ; enfin, et c'est ce qui fait la spécificité de l'oraison funèbre, ce dernier adjectif renvoyant aux funérailles, le discours d'éloge n'est pas prononcé alors que l'individu en question est encore en vie, et s'adresse donc, lors d'une cérémonie solennelle, à des personnes encore vivantes. Ces éléments peuvent sembler aller de soi ; et pourtant, lorsqu'on y pense sérieusement, il y a de quoi s'étonner : pourquoi les discours prononcés à la mort de quelqu'un doivent-ils nécessairement être élogieux, la plupart du temps au détriment de la vérité historique ? Pourquoi attend-on généralement la mort d'un homme de mérite pour en faire l'éloge ? Pourquoi cet éloge est-il public, et quel intérêts politiques se cachent derrière celui-ci ? D'ores et déjà nous constatons que l'oraison funèbre n'est pas une notion simple et qu'elle est composée d'une pluralité d'aspects, allant de la rhétorique à la politique, de la mort à la religion ; et c'est cette complexité posant problème qui nous invite à décomposer les différentes articulations de l'oraison funèbre ainsi qu'à cerner son unité derrière les éléments divers et différents qui la composent. Pour conduire cette recherche, nous irons du plus évident au plus imperceptible, de la surface à la profondeur ; ainsi, nous commencerons, dans un premier temps, par nous interroger sur l'aspect formel de l'oraison funèbre, en tant qu'elle est une pièce d'éloquence et de rhétorique ; par suite, nous essayerons de dépasser ce premier niveau pour comprendre les enjeux politiques et moraux de l'oraison funèbre ; enfin, dans le but d'en saisir le sens fort, le sens profond, nous nous interrogerons sur la purification de l'homme qui est à l’œuvre dans l'oraison funèbre. Par là, nous découvrirons peut-être la raison d'être de l'oraison funèbre. 

L'oraison funèbre est d'abord un exercice rhétorique, obéissant à des règles précises, quoiqu'elles puissent évidemment évoluer selon l'époque et l'auteur ; et derrière la grande variété des oraisons funèbres, il y a une unité formelle qui nous permet de distinguer les oraisons funèbres des autres genres de discours, qui nous permet de regrouper sous la même catégorie les discours célèbres de Périclès, de Démosthène, de Grégoire de Nysse, de Bossuet ou de Malraux. C'est précisément parce qu'il s'agit d'un exercice rhétorique réglé et prévisible que Platon, dans dialogue Ménéxène, se moque, en bon ennemi de la rhétorique, des oraisons funèbres et de ceux qui les prononcent : il fait dire à Socrate que toutes les oraisons funèbres sont préparées, même lorsqu'elles ont l'air d'être improvisés ; qu'il n'y a rien de plus facile que de se faire un renom en faisant un éloge que tous approuvent ; que presque tous les hommes, même ceux qui n'ont pas reçu une grande instruction, peuvent réussir cette exercice une fois qu'ils en connaissent les règles, les « ficelles ». Socrate résume ainsi les objectifs que doit se fixer l'orateur pour faire une bonne oraison funèbre : « Il y a donc besoin d'un discours capable, et de louer convenablement ceux qui sont morts, et, d'autre part, de donner avec bienveillance des conseils à ceux qui vivent, en exhortant et les fils comme les frères, à imiter la vaillance de ces hommes-là ; et, d'autre part, pour ce qui touche aux pères, aux mères, à des ascendants plus éloignés s'il en reste encore, en adressant à ceux-ci des consolations. » De fait, ce qui est assez remarquable, presque toutes les oraisons funèbres que nous connaissons obéissent à ces exigences-là. Dans la suite du dialogue, pour démontrer la thèse selon laquelle l'oraison funèbre est un exercice simple et facile de rhétorique, Platon fait prononcer à Socrate une parodie d'oraison funèbre, contenant autant de lieux communs que d'erreurs historiques, mais respectant parfaitement les règles du genre : glorification des ancêtres nobles, célébration des actions glorieuses des défunts, exhortation à les imiter, et consolation à la famille. Ainsi, même si ce point de vue est sans doute limité, il nous fait passer par celui-ci, et d'abord définir l'oraison funèbre par sa forme, que Platon, dans sa critique, a adéquatement déterminé.

Mais nous ne comprendrons jamais les finalités de l'oraison funèbre si nous occultons le fait qu'elles sont destinées à être déclamées par un orateur et entendues par une foule. Les oraisons funèbres, comme la plupart des discours, perdent leur sens originel si l'on oublie le contexte dans lesquelles elles sont prononcées ; et c'est ce que nous avons tendance à faire lorsque nous les lisons, seuls, silencieux, dans notre chambre. Aussi, il n'est pas utile de rappeler que les fameuses Oraisons Funèbres de Bossuet ne furent publiées qu'après sa mort, que le recueil que nous connaissons n'était pas destinée à la publication, et qu'il s'agit de textes que Bossuet apprenait par cœur afin de pouvoir les déclamer en public. L'oraison funèbre fait d'abord intervenir tout le potentiel de la voix humaine, elle se sert des puissances de la parole, de la puissance des gestes aussi, et le ton avec lequel le discours est prononcé compte tout autant que les figures de style du texte. Dans l'oraison funèbre, l'orateur doit toujours prendre un ton élevé et noble ; il doit communiquer de l'émotion à la foule, mais une émotion digne de la solennité de la cérémonie, une émotion qui élève ; il est toujours proche de l'emphase, et tel discours peut nous sembler pompeux et emphatique à l'écrit, et, au contraire, nous soulever d'émotion si nous l'entendons. Il y a toujours quelque chose qui nous manque lorsque nous lisons les oraisons funèbres, c'est l'aura de l'orateur, c'est la cérémonie et la foule. Le célèbre discours d'André Malraux prononcé pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, puisqu'il a été enregistré, nous permet d'entendre et de voir l'orateur, différence radicale avec les oraisons funèbres du passé ; là, nous sentons la puissance de la voix, l'importance du ton ; nous sommes saisis par la solennité de la cérémonie, par ces hommes debout qui écoutent la tête haute ou basse, par le Chant des partisans qui insensiblement s'élève avant la fin du discours, puis fortement retentit après que Malraux eut dit que « ces lèvres qui n'avaient pas parlées, ce jour là, elles étaient le visage de la France. »

Dans l'oraison funèbre, l'orateur peut montrer toute la puissance de la rhétorique ; il joue de mille effets divers, suscite l'émotion avec des phrases fortes et habiles, se sert de l'enthousiasme contagieux des foules ; maître de son public, il le mène aux sentiments qu'il veut faire partager ; son pouvoir est grand. Cette force de l'orateur déclamant une oraison funèbre, Socrate l'exprime bien au début du Ménexène : « Cette impression de majesté dure chez moi plus de trois jours ! Le discours continue à ce point de résonner en moi, les accents qui viennent de l'orateur sont entrés si profond dans mes oreilles, que c'est à peine si, le quatrième ou cinquième jour, je me ressouviens qui je suis et prends conscience du lieu de la terre où je me trouve ! Jusque-là, c'est tout juste si je ne me prends pas pour un habitant des Iles des Bienheureux, tant sont adroits nos orateurs ! ». On comprend pourquoi Platon ironise sur la puissance des rhéteurs, et s'en méfie ; en maîtrisant l'art de la parole, ils peuvent manipuler la foule, s'ils le souhaitent ; et même si l'oraison funèbre ne semble pas communiquer des sentiments dangereux, il est frappant d'observer comment l'émotion peut envahir un auditoire dès lors qu'il est nombreux, et imperceptiblement ancrer des idées dans une foule. L'orateur, pour le besoin de la cause, altère la réalité de l'histoire ; il ne se soucie que très peu des faits, et l'éloquence et la persuasion se dispensent très bien de la vérité. On comprend pourquoi un esprit aussi sceptique que celui de Voltaire ait pu dire, dans Le siècle de Louis XIV : « Quand on lit son oraison funèbre [de le Tellier, par Bossuet], et qu'on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu'une oraison funèbre n'est qu'une déclamation ? ». L'oraison funèbre n'est donc pas un jugement objectif et juste sur une personne ; ses finalité sont tout autres ; et ce sont ces finalités, que servent l'éloquence de l'orateur, qu'il nous faut désormais éclaircir.

L'oraison funèbre, nous l'avons vu, en tant qu'elle est une pièce de rhétorique, peut susciter de grandes émotions, et influencer un auditoire. Mais vers quoi ces émotions sont-elles dirigées et quelles idées l'orateur souhaite inspirer à la foule ? Les premières oraisons funèbres, celles de l'antiquité grecque, nous l'indiquent plus que les suivantes : elles ont essentiellement un but politique. Cela est d'autant plus visible lorsque qu'on s'intéresse aux personnes faisant l'objet d'une oraison funèbre : ce sont toujours des hommes célèbres, ayant joué un grand rôle dans la vie publique ; ainsi Périclès célèbre les soldats morts au combat, Bossuet exalte les actions du Grand Condé, et Malraux glorifie le sacrifice du chef de la Résistance, Jean Moulin. Ce ne sont pas des personnes particulières dont l'orateur fait l'apologie, mais des personnes que tous les citoyens connaissent parce qu'ils ont joué, d'une manière ou d'une autre, un rôle éminent dans la vie politique de l'État. Dans l'oraison funèbre de Périclès, rapportée par Thucydide dans la Guerre du Péloponnèse, l'éloge de la cité athénienne et de ses principes est ce qui frappe le plus ; les exploits guerriers sont vantés tout comme l'égalité des citoyens au cœur de la démocratie athénienne ; le goût de la liberté et la beauté sont célébrés ; toutes les vertus semblent être l'apanage des athéniens, et Périclès va jusqu'à dire, dans cette formule restée célèbre : « En un mot, je l'affirme, notre cité dans son ensemble est l'école de la Grèce ». L'apologie d'Athènes est trop intéressée et trop hyperbolique pour ne pas être jugée excessive par les amis de la vérité ; il faut être naïf pour croire que les athéniens sont aussi parfaits que Périclès le proclame ; ici comme ailleurs, l'exigence rigoureuse de vérité cède devant les intérêts de la cité. D'ailleurs, Platon n'accorde t-il pas, dans sa République, le droit de mentir aux dirigeants de la cité ? Pour autant, il ne s'agit pas ici d'une grossière propagande ; il s'agit plutôt d'une fervente exhortation pour tous les citoyens à aimer sa patrie, à croire en ses forces, le but étant de célébrer le meilleur de la cité pour que celle-ci puisse s'affermir et se fortifier. De même, Anatole France, dans son éloge funèbre d'Émile Zola, célèbre l’œuvre, bien sûr, mais également le courage dont il a su faire preuve dans l'affaire Dreyfus, courage qui a rehaussé la France jusqu'à sa dignité et qui a donné aux Français un nouvel élan vers le devoir de justice. L'oraison funèbre n'est pas seulement l'éloge d'un grand personnage, c'est également et surtout l'éloge d'un citoyen, éloge qui inclut la patrie tout entière. Marmontel dit très bien : « L'impression que font sur les âmes de grands exemples retracés avec une vive éloquence, sont les principes d'utilité sur lesquels a été fondé dans tous les temps l'usage des oraisons funèbres. » L'État a besoin de ces éloges ; il serait trop facile de les mépriser au nom de la vérité.

Le christianisme a donné un nouvel aspect à l'oraison funèbre que ne pouvait pas avoir celles de l'antiquité ; avec les orateurs chrétiens, l'oraison funèbre prend un sens moral. Cela est tout à fait visible chez Bossuet, où les vertus personnelles, qui ne sont pas utiles à la patrie, prennent une grande importance ; plus encore que le courage, c'est la piété, c'est la simplicité des mœurs, c'est la modestie qui est célébrée. Le but de l'oraison funèbre est alors de fournir aux auditeurs un modèle émouvant de bonne vie chrétienne ; il faut inciter les hommes à suivre l'exemple que constitue la vie décrite par l'orateur. Bossuet, à la fin de l'une de ses oraisons résume bien cet objectif : «  Quel fruit faut-il tirer de ce discours ? Ah ! Messieurs, je ne suis monté en cette chaire que pour vous proposer ses vertus pour exemple. Heureux seront ceux qui vivront comme il a vécu ! Heureux seront ceux qui pratiqueront les vertus qu'il a pratiquées ! Heureux seront ceux qui mépriseront les charges et les titres que le monde recherche ! Heureux seront ceux qui retranchent les choses superflues ! Heureux seront ceux qui ne s'enivrent pas de la fumée du siècle ! Heureux seront ceux qui ne vont pas se plonger dans la boue des plaisirs du monde ! » Ces puissantes exhortations ne peuvent être efficaces que si la vie de l'homme dont on fait l'éloge a été, au préalable, épuré de tous ses péchés ; pour qu'un modèle morale soit constitué, il faut, encore une fois, brusquer la vérité des faits, pour élever la personne jusqu'au rang d'exemple à suivre. Les oraisons funèbres de Bossuet complètent ses sermons ; la finalité de ces discours est la même : élever la foule, grâce à un style sublime, jusqu'à la grandeur de la vie chrétienne.

Par suite, les oraisons funèbres, envisagées de ce point de vue, prennent également un sens religieux qui n'est pas à négliger. La mort de quelqu'un, a fortiori si cette personne est célèbre, permet d'insister sur la vanité de tous les honneurs, et sur la nécessité d'acquérir un véritable mérite, qui n'est pas le mérite que l'on acquiert sur la terre, mais aux cieux, après la mort. Bossuet cite sans cesse l'Ecclésiaste pour appuyer son propos, car il veut montrer que tout ce qui est sur la terre est soumis au même destin, il veut écraser le genre humain en lui montrant son sort inévitable : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. » Mais Bossuet écrase l'homme dans le seul but de lui faire voir comment il peut s'élever, par la vie vertueuse et par la vie spirituelle ; et c'est en rappelant l'immortalité des âmes, c'est en répétant que les justes seront sauvés par Dieu qu'il console les hommes émus par la mort, parfois soudaine, d'une personne de valeur. L'oraison funèbre est par là,une leçon de religion ; et il faut sans doute s'interroger sur le sens profondément religieux de l'acte consistant à ne retenir, après la mort de quelqu'un, d'oublier ses défauts pour n'en retenir que les qualités.

L'oraison funèbre oscille sans cesse entre la grandeur de l'homme, par l'apologie qui en est fait, et la misère de l'homme, par son néant qui lui est rappelé. En lisant Bossuet, on ne peut s'empêcher de penser à Pascal : « S'il s'abaisse je le vante, s'il se vante je l'abaisse, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible ». Grandeur de l'homme de mérite qui s'est battu pour sa patrie ; misère du même homme qui, malgré ses vertus, meurt prématurément au combat. Grandeur d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, qui, malgré sa jeunesse, unissait toutes les qualités et promettait le meilleur pour l'avenir ; misère d'Henriette, arrachée soudainement à la vie sans qu'elle le méritât : « Madame se meurt ! Madame est morte ! ». Et pourtant, en fin de compte, ce n'est pas la tristesse qui domine les oraisons funèbres, mais la majesté, la dignité, la grandeur ; tout se passe comme si la puissance de l'art oratoire et de la commémoration engendrait une élévation non seulement du mort, mais également du vivant pensant à celui-ci. C'est que derrière le mort se trouve l'homme rendu en quelque sorte immortel par le vivant qui le purifie et l'élève par l'esprit.

Dans La cité antique, Fustel de Coulanges décrit l'ancestral culte des morts, fondation de toute religion ; ce culte consiste à élever au rang de divinité les ancêtres de la famille, c'est-à-dire que les vivants, en rendant sacrés les morts, n'en retiennent que les vertus, et les érigent en modèles de vie ; qui ne mène pas une vie vertueuse est non seulement vicieux, mais est également impie en ce sens qu'il ne respecte pas le modèle de ses ancêtres. Ce phénomène, que l'on retrouve dans l'oraison funèbre, semble universel : après la mort de quelqu'un, les vivants évoquent sa beauté et sa force, et non sa faiblesse ou sa laideur. C'est ce qu'évoque avec ironie Georges Brassens dans Le temps passé : « Une fois qu'ils ont cassé leur pipes / on pardonne à tous ceux qui nous ont offensé / les morts sont tous des braves types. » Il est courant de blâmer l'hypocrisie de cette attitude consistant à célébrer un individu malgré ses défauts, malgré qu'on ait eu des différends avec cet individu ; mais l'attitude cynique est facile et ne mène pas loin, c'est une attitude de demi-habile ; il y a, dans ce mépris des éloges funèbres, une ignorance du principe de la piété, qui consiste à s'élever vers le supérieur par la purification. La piété ne juge point ; elle élève. Alain, dans ses Préliminaires à la mythologie, insiste sur le fait que ses éloges ne sont pas arbitraires : « Ainsi nous honorons des vertus qui n'ont point existé ; mais ce n'est pourtant pas arbitraire ; l'un avait le courage et la force, l'autre la finesse, la prudence et le conseil ; tous avaient de beaux moments ; en sorte que l'amour ne se trompe pas plus ici qu'à l'égard des vivants eux-mêmes ; car, cherchant le meilleur, il cherche en somme ce qu'il y a de réel dans ces ombres incohérentes. » Les sociétés sont fondées sur la famille, le respect et l'admiration des morts ; ceux-ci, quoique disparus, ne continuent pas moins d'exister dans l'esprit des vivants, bien que ce soit sous une forme purifiée, améliorée. La formule d'Auguste Comte est célèbre et en dit beaucoup : « Les morts gouvernent les vivants ». Ces morts sont les vivants qui sont disparus, et qui, pour cela même, sont grandis ; en eux, nous voyons le meilleur de nous-même ; nous ne regardons pas l'homme particulier, mais la grandeur de l'Homme universel. Dans les oraisons funèbres, nous voyons sans cesse ce passage du particulier à l'universel faisant que nous nous sentons concernés par ces êtres qui sont pourtant morts il y a plusieurs siècles.

L'oraison funèbre ne doit pas être considérée comme une simple et hypocrite obligation sociale ; cette vue ne fait pas voir l'essentiel. Derrière l'exercice de rhétorique et la puissance dangereuse de l'orateur se trouvent le politique, la morale, la religion  ; ou, plus exactement, l'oraison funèbre présente un élan fervent vers le politique, la morale, la religion et tous les intérêts de l'Homme. Ce n'est pas un homme particulier que célèbre l'orateur lors des funérailles, c'est l'humanité tout entière, qui est comme reflétée par le mort grandi et purifié par les vivants. L'oraison funèbre anoblit et anime les vivants ; tel est son sens profond, telle est sa raison d'être. Malraux a tout dit lorsqu'il écrit : « Le tombeau des héros est le cœur des vivants. »


vendredi 13 avril 2012

CXC

On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

– Pascal

86

Le bon sens a une fois de plus raison sur les philosophes et les théologiens, car c'est précisément le contraire qui est vrai, à savoir que nous n'aimons jamais des qualités, mais uniquement des personnes. Aime-t-on une femme pour la couleur de ses cheveux, sa douceur, la taille de sa poitrine, l'inflexion de sa voix, sa générosité ? Non ; car quantité d'autres femmes possèdent des qualités semblables et ne nous inspirent que de l'indifférence, voire de l'aversion ; non, car alors l'amour serait prévisible et répétitif, analysable et décomposable comme un problème mathématique. Les personnes que nous aimons ne sont pas uniformes, elles possèdent des vertus et des défauts différents, ce qui fait clairement voir que ce n'est jamais telle qualité précise abstraitement isolée que nous aimons en quelqu'un, et qu'il n'y a que par un raisonnement sophistique que l'on peut aboutir à la provocatrice conclusion de Pascal.

Si nous n'aimons pas des qualités, qu'aimons nous ? L'acte d'aimer est si simple, et notre raison, avec ses catégories rigides et sa manie d'exécuter des coupes abstraites dans une totalité mouvante, se fourvoie facilement. Une personne ne se décompose point ; elle se fait percevoir, sentir, aimer. Une personne est une totalité, non la somme de parties que l'on peut distinguer. Ce qui nous plaît en la femme aimée, ce n'est point cette voix, cette chevelure ou cette espièglerie, c'est l'ensemble concret, vivant, singulier, irréductible qu'elle constitue ; ce n'est pas la somme de ses qualités, mais le je-ne-sais-quoi charmant qu'elle est à chaque instant. C'est pourquoi nous aimons des êtres pour leurs défauts eux-mêmes ; c'est que nous aimons tout en eux, et ce n'est pas la considération de qualités négatives que nous découvrons en eux qui affaiblira notre amour. Par là nous comprenons pourquoi essayer d'expliquer un amour est un exercice vain : car pour expliquer, nous devons déplier abstraitement l'être, ce qui nous fera inévitablement manquer le presque-rien, c'est-à-dire l'essentiel, c'est-à-dire le charme réel de la personne vivante, non décomposée.

Nous n'avons donc pas tort de nous moquer de ces naïfs qui croient avoir réduit au néant l'amour, quand ils n'ont révélé que la faiblesse de la raison, et, imperceptiblement, la puissance de la sensibilité. Et Montaigne, en cherchant à comprendre son amour pour La Boétie, a écrit la plus belle phrase du monde, qui se comprend instantanément par tous, sans commentaire superflu : Parce que c'était lui, parce que c'était moi.

mercredi 4 avril 2012

CLXXXI

Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?

– Montaigne 

AverroesPythagoreJaune


Ils sont beaux à voir, tous ces théologiens, métaphysiciens, onto-théologiciens, avec leur prétention à tirer Dieu des hommes, c'est-à-dire d'eux-mêmes. La manière dont les philosophes ont exploité le procédé douteux de l'analogie pour essayer avancer dans la connaissance de Dieu est un formidable exemple de la subtilité dont l'homme est capable pour parvenir à ses fins ; et l'histoire de la métaphysique fait bien voir que, plus que la vérité, c'est la consolidation, par tous les moyens possibles, de ses vérités que l'homme recherche. Comment en serait-il autrement, une fois que l'on s'est aperçu, par exemple, que la plupart des grands théologiens et métaphysiciens, de Thomas d'Aquin à Heidegger, ont multiplié les délires d'interprétation au sujet de la Métaphysique d'Aristote, s'efforçant obstinément voir ce qu'ils désiraient y voir, ce qui est aisé avec un texte aussi elliptique et obscur que celui du Stagirite ? Et comment ne pas trouver ridicule cette façon de toujours faire passer une simple analogie permettant éventuellement d'éclairer et de rendre plus facilement compréhensible une réalité ou un concept, pour une prétendue inférence rigoureuse ayant l'ambition de faire connaître une hétérogénéité grâce à une soi-disant similitude de rapport ? 

Prétendre connaître Dieu devrait être encore plus scandaleux pour les croyants sincères que pour les athées ; il y a parfois davantage de ressemblance entre un sceptique et un croyant conscient de la faiblesse de sa raison, qu'entre ce même ce même croyant et le déiste qui, par des procédés aussi astucieux que tordus, a la prétention de démontrer l'existence de Dieu et connaître ses attributs. S'il est facile d'accepter la croyance, même naïve, en Dieu, il est beaucoup plus difficile de tolérer la présomption de ceux qui se gorgent de grands mots, de pompeux raisonnements dont la rigueur n'est qu'apparente, en prétendant sincèrement avoir avancé dans la connaissance de Dieu, alors qu'ils se sont contentés, avec beaucoup d'astuce, d'aligner des abstractions vagues et stériles dont les sceptiques et les esprits scientifiques se rient à juste titre. Le succès de la théorie de l'intelligent design m'effraie.

Même si Dieu ou une quelconque transcendance existait, il demeurerait, par sa nature même, invisible et incompréhensible. Au fond, la croyance la plus respectable en Dieu est celle de Pascal ; c'est la croyance qui est une foi :

"FEU.

DIEU d'Abraham, DIEU d'Isaac, DIEU de Jacob

non des philosophes et des savants."

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lundi 20 février 2012

CXXXVII

Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher.

– Pascal

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La philosophie est contaminée par l'esprit de sérieux, c'est-à-dire par une tendance néfaste à trop croire en soi, à refuser les plaisirs bénéfiques de la dérivation, à rester laborieusement figé sur le même objet précis. Si les livres philosophiques sont si peu attrayants, c'est à cet esprit de sérieux qu'il faut s'en prendre, et non forcément sur ces pauvres lecteurs qui, souhaitant sincèrement réfléchir sur de hauts sujets, ne désirent pas toujours emprunter le chemin uniforme, austère, agrémenté d'aucune fleurs, de l'entendement pur, et qui ne supportent pas cet excès de zèle philosophique à cause duquel aucune distraction ne leur est permise, comme s'ils étaient dans le cours d'un professeur sévère ne tolérant pas qu'on chuchote un bon mot à son voisin ou que l'on dessine quelque heureuse caricature de l'auteur étudié. Pour ces philosophes là, qui se rit de la philosophie est un ignorant fini, un sot éternel, un demeuré présomptueux ne comprenant pas la portée de la philosophie, sa grandeur, sa nécessité, sa magnificence universelle, et toute forme de légèreté dans la réception d'un discours philosophique est prise pour négligence, paresse, bêtise. Il faut les voir, ces sérieux bonhommes, véritablement indignés par une pique à peine féroce jetée à l'encontre de leur philosophe favori ; il faut les voir ces regards où le scandale se mêle à la condescendance, ces gestes de croyants révoltés de la pichenette faite à leur vache sacrée ; voir, pour mieux s'en défier, et mieux rire, aussi.

Il y a un antidote à cet esprit de sérieux : c'est la lecture des philosophes ayant un esprit libre, les philosophes qui ne rechignent pas à introduire un peu de légèreté dans cet amas de lourdes pensées, qui relativisent la grandeur supposée de la philosophie, qui n'ont pas peur d'avoir de la verve, de la panache, de l'humour : Montaigne, Voltaire, Diderot bien sûr, mais aussi Platon, Hume, Nietzsche. Il se trouve que presque tous ces philosophes, comme par hasard, sont, chacun à leur manière, des sortes de sceptiques chez qui l'exercice de la pensée est toujours synonyme de joie, qui empruntent des formes variées et amusantes pour tenir un propos philosophique, qui agitent, enfin, sans cesse leur esprit, ne se bornent à aucune voie rigide et attaquent sans cesse sourire au lèvre. Les philosophes qui n'hésitent pas à se moquer de la prétention de leur discipline rendent vraiment un grand service à la philosophie : ils empêchent l'idolâtrie. Il faut penser la philosophie, et non la croire.

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mercredi 1 février 2012

CXVIII

Il me paraît qu’en général l’esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l’homme dans un jour odieux. Il s’acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l’essence de notre nature ce qui n’appartient qu’à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime ; j’ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu’il le dit ; je suis, de plus, très persuadé que, s’il avait suivi, dans le livre qu’il méditait, le dessein qui paraît dans ses Pensées, il aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites.

– Voltaire 

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Il n'est pas facile d'affronter Pascal, et c'est bien un Voltaire qu'il nous fallait pour limiter le charme terrifiant de ses Pensées. Ces génies s'opposent en tout ; il n'y a rien de moins janséniste que l'esprit de Voltaire ; et leur style, si reconnaissable, ne se ressemble pas du tout. Pascal est peut-être, par ses phrases incisives, jetées violemment sur le papier et frappant directement le coeur, le plus éloquent des écrivains français ; ses formules hantent le lecteur, reviennent régulièrement l'ébranler : Condition de l'homme : inconstance, ennui, inquiétude ; Que le coeur de l'homme est creux et plein d'ordures ! ; Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie etc. Il faut être habile et courageux pour résister à tant de force persuasive et refuser la description si saisissante que Pascal fait de nous. Pascal eût pu être, s'il l'avait voulu, le plus grand sophiste de tous les temps ; il en avait toutes les qualités, et ne manquait pas d'en faire usage. Il y une pensée célèbre de Pascal où cela est bien visible, et que Voltaire n'évoque pas dans ses Lettres philosophiques ; c'est celle qui se termine par cette conclusion fausse : on aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Le raisonnement de cette pensée est un pur sophisme : Pascal fait comme si l'on pouvait décomposer abstraitement l'homme de ses qualités, oubliant volontairement que ce que nous aimons dans un être c'est la totalité qu'il forme, laquelle est, comme le dit si bien Aristote, plus que la somme des parties. Il n'y a aucun sens à juger un homme en procédant à l'analyse forcément grossière de ses caractéristiques, et personne ne le fait, sauf les mauvais lecteurs de mauvais personnages de mauvais romans ; ce n'est que par commodité que l'on divise à travers des mots trop vagues les éléments les plus communs qui constituent un être. Ici, Pascal ignore l'essentiel, le je-ne-sais-quoi qui échappe à l'analyse et au langage. Ce n'est pas la beauté que nous aimons dans la femme dont nous sommes amoureux, c'est sa beauté. Une fois ceci entendu, le raisonnement trop sublime de Pascal s'effondre. Il y a un peu d'affectation dans cette manière de vouloir toujours écraser l'homme.

Nous nous penchons volontiers davantage vers les pessimistes que les optimistes, que l'on juge plus percutants et plus amusants. Valéry disait que les optimistes écrivaient mal ; à première vue, en songeant à tous les pessimistes que j'aime tellement et qui écrivent si bien, j'étais en accord avec lui ; mais l'examen d'autres auteurs me fit comprendre qu'il n'en était nullement ainsi, et d'abord parce qu'il est sot de séparer les optimistes des pessimistes ; ce n'est pas là que se joue le style. Voltaire, qu'on admire vaguement sans le lire, à l'exception des philosophes qui le plus souvent le méprisent ostensiblement, est le parfait exemple de l'optimiste qui écrit bien, je veux dire avec génie. J'aimerais également qu'on reconnaisse un jour qu'Alain est l'un des plus grands prosateurs de la langue française, et que ses ouvrages seront davantage lus, lui dont on ne lit que rapidement les Propos sur le bonheur, qui ont autant contribué à sa gloire qu'à sa négligence, un peu comme le Candide de Voltaire. Au fond, il est facile d'être pessimiste ; il suffit de se laisser aller à ses mauvais penchants ; tous les arguments en défaveur de la vie et des hommes viennent spontanément ; ce qui est réellement difficile, c'est de montrer comment l'homme peut s'élever, sans fards et sans illusions, jusqu'à sa force véritable. Aussi, Voltaire a raison de préciser qu'il ose prendre le parti de l'humanité.

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lundi 16 janvier 2012

CII

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser, c'en est la marque ; et c'est là la part de l'envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit ; car il n'y a point de règle générale.

– Pascal

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Il y a une véritable paranoïa de la répétition. Nous sommes trop habitués aux remontrances de nos professeurs de collège qui soulignaient systématiquement en rouge un mot dès qu'il était répété plusieurs fois dans un court paragraphe ; par suite, ayant tendance à toujours éviter les répétitions, nous nous efforçons de changer un mot, de trouver un synonyme, voire de refaire toute la phrase plutôt que de laisser les mêmes mots jalousement se miroiter, comme si c'était une règle absolue de la prose que d'exploiter toute la variété du vocabulaire. Je me suis aperçu qu'il était difficile de se débarasser de cette mauvaise habitude. Pourtant, la nature même d'un texte raisonné exige que l'on tourne autour du sujet, que l'on traque une idée, faisant des cercles autour de celle-ci et du mot qui lui correspond ; la prose de Hegel, qui n'est sans doute pas un modèle, en est un parfait exemple ; chez lui, on sent la chasse opiniâtre du concept ; il ne le lâche pas, il le torture, interroge et répète le mot autant de fois que cela est nécessaire. Mais la lecture de plus grands stylistes est tout aussi révélatrice : Pascal ne s'embête pas à chercher des synonymes du mot force s'il raisonne sur la force ; au contraire, dans la prose admirablement condensée de Pascal, la répétition du mot sert le raisonnement, donne un effet d'insistance puissant, qui assurément contribue au charme de son style inimitable. 

Le français n'a pas un très riche vocabulaire, si on le compare, par exemple, avec l'anglais. Tout de suite je songe à la différence radicale entre le théâtre de Shakespeare et le théâtre de Racine. Il faut être bien sot pour trouver les pièces de Racine ennuyeuses sous prétexte que les mêmes mots sont toujours répétés dans toutes les répliques ; j'ai déjà entendu des personnes sincèrement se plaindre de lire incessamment dans une pièce le mot amour, honneur, coeur, pur, attrait, charmant, cruel, peine, funeste, yeux etc. Ces médisants là ne seront jamais sensibles à la pureté racinienne ; ils ne comprendront pas pourquoi on a pu dire que ce vers pouvait être l'un des plus beaux de la langue française  : Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur. La variété exagérée des mots, la richesse lexicale ostentatrice, n'est souvent qu'un cache-sexe de la médiocrité de la pensée. Je trouve beaucoup ce défaut dans Théophile Gauthier et dans Huysmans, ces romantiques précieux, qui inondent leur page de mots rares et variés, comme si la nécessité de prendre dix fois par page le dictionnaire pour comprendre le texte était un gage de pronfondeur ou de grand style. Stendhal fait des répétitions tout le temps ; il y a des pages dans la Chartreuse où les mots beauté, sublime, peur, sont répétés toutes les trois lignes ; et il n'y a peut-être pas de plus beau roman dans la littérature française. Péguy se servit de la répétition pour s'inventer un style original, peut-être trop original et de ce fait rapidement lassant ; il n'empêche que le charme, dans sa prose plus que dans ses vers, opère ; ces litanies sont enchantantes ; on croirait, si on le gueule dans sa chambre, exécuter une incantation magique. Les anciens Grecs employaient toujours les mêmes mots. Mozart, dans sa musique, se répète tout le temps. L'erreur est de confondre pauvreté et sobriété, d'assimiler la beauté au spectaculaire ; erreur funeste et proprement vulgaire que ne commet jamais l'homme de goût.

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