lundi 15 avril 2013

CCCXIV

La grâce de votre pensée, votre courage élégant, votre fierté spirituelle, je les respire comme les parfums de votre chair. Il me semble, quand vous parlez, que votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche. Votre âme n’est pour moi que l’odeur de votre beauté. J’avais gardé les instincts des hommes primitifs, vous les avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.

– Anatole France 

L'amour exprimé ici, celui de l'artiste Deschartes pour Thérèse dans le Lys rouge, est proprement l'inverse de l'amour platonique. Dans l'amour platonique, le corps n'est pas annihilié, ce qui n'est de toute façon jamais possible ; le corps est considéré comme un simple signe de l'âme, de sorte que toutes les perfections du corps se rapportent dans l'esprit de l'amant à l'idée qu'il se fait de l'âme de l'aimé. Ici, il s'agit d'un amour fondé sur le physique, mais sans aucune grossièreté, sans quoi il ne s'agirait non pas d'amour, mais d'un simple désir. En effet, on peut éprouver un désir violent pour une femme bien foutue, sans songer un seul instant à son âme ; on ne regarde alors que le corps ; on prend l'autre comme un moyen de jouissance ; c'est de la concupiscence, sans nuance d'amour. Les putes qui se déhanchent sur internet ne font jamais éprouver que de la concupiscence ; elles ne font pas deviner l'âme qu'elles ont en elles ; aussi, elles ne méritent pas notre respect. On respecte ce qui est digne, et une nénette qui de son plein gré excite le désir par les moyens les plus vulgaires n'est point digne ; elle est bonne, elle est sexy, elle est excitante, mais à aucun moment elle n'apparaît comme un être digne valant pour soi-même.

Mais il s'agit ici d'un amour fondé sur le physique, ce qui est bien plus intéressant que le simple désir. Deschartes aime profondément Thérèse, il la respecte, il voit son âme ; et ce qui anime son amour, c'est précisément l'union de son âme avec son corps, dont il contemple les lignes mouvantes avec l'oeil de l'artiste. Sauf qu'au lieu de considérer les perfections du corps comme des signes de la perfection de l'âme, cette dernière est la médiation par laquelle passe le regard contemplatif de l'amant : l'âme indique le corps, le révèle, le sublime. Le caractère de Thérèse n'est donc pas rapporté à l'âme, comme il se devrait dans l'amitié ou l'amour platonique, mais au corps ; les qualités qu'il vient d'énumérer, il dit les respirer comme les parfums de sa chair...  Les qualités de l'âme insufflent un élan vers le corps ; le spirituel est au service de la matière. Aussi, la concupiscence est-elle présente malgré la vision de l'âme de l'aimé ; aussi, la souffrance domine cet amour, puisque, l'âme étant subordonné au corps, Deschartes ne peut que désirer posséder un corps qui ne pourra jamais être complètement le sien. Le regret domine dans cet amour proprement impie qui inverse l'ordre ontologique de l'être : "votre âme flotte sur vos lèvres, et je me meurs de ne pouvoir y appuyer ma bouche". La suite de l'ouvrage, alors même que Thérèse se sera donnée à Deschartes, montrera les malheurs qu'engendrent nécessairement un tel amour : le corps ne permet pas une union réelle, l'imagination, qui façonne sans cesse des images douloureuses, excite une jalousie incontrôlable, et les êtres aimés, voulant se fondre ensemble, s'aperçoivent trop tard qu'ils n'ont pu que douloureusement se briser l'un contre l'autre.

L'amour spirituel n'a point ces inconvénients. L'âme qui aime l'âme se moque de ces histoires pathologiques de désir, de possession, de jalousie. L'âme qui aime l'âme cherche l'accord ; elle veut l'union des individualités ; sa quête de fusion est moins ardente, moins pressée, et pourtant s'achève en une union plus effective et plus durable. La réussite de cette union spirituelle vient de ce que les êtres font taire leur tyrannique amour-propre, et regardent l'autre pour lui-même, pour un être valant par soi-seul, et non pour les plaisirs physiques qu'il peut nous procurer. On veut l'autre sans le désirer ; ou, si il y a désir, ce n'est que concession de quelques instants de l'âme pour le corps, dont les forces doivent être employées à un moment ou un autre. Ceux qui cherchent l'autre dans son corps se trompent et sont condamnés à éprouver une déception douloureuse ; le corps n'est jamais qu'une somme de caractéristiques contingentes ; au lieu que l'âme est le berceau de l'identité personnelle, elle est ce qui donne sens à ce qui envoloppe matériellement l'être, elle est le principe vivant d'où découlent toutes les splendeurs du corps, elle est ce qui anime et ce qui rend possible la totalité singulière en mouvement d'un être. On comprend dès lors pourquoi tous les amours heureux sont des amours entre deux âmes. Pour éprouver un tel amour, encore faut-il apprendre à regarder par les yeux de l'âme, art qui s'oublie en notre temps pour des raisons évidentes ; ce sont pour les mêmes raisons que ceux-là mêmes qui croient en Dieu sont tout à fait incapables de l'aimer pour lui-même : dans leur glorification de la divinité, ils ne s'aperçoivent point qu'ils l'implorent pour satisfaire leurs désirs égoïstes, et qu'ils ne célèbrent en Dieu que leur misérable amour-propre. Mais les vrais amants de l'âme ont de tout temps été aussi peu nombreux que les vrais serviteurs de Dieu. 

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jeudi 11 avril 2013

CCCXIII

Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème.

– Musil

Il y a un combat de l'homme contre lui-même qui n'a jamais de fin, et c'est la permanence de ce combat qui fait son humanité. Qu'est-ce qu'il faut combattre en soi, tous les jours ? C'est tout ce qui est animal en nous, tout ce qui nous rabaisse ; ce sont nos humeurs, nos pulsions, nos fatigues ; c'est tout ce qui détermine corporellement notre être au point de nous faire oublier quelque fois que nous avons une âme. L'âme n'est pas un mot qu'il faut supprimer de notre vocabulaire ; il est inclus dans le langage commun, et rien de ce qui est inclus dans le langage commun ne doit être supprimé. Nos réflexions doivent être soutenues par le beau langage : c'est un devoir oublié trop souvent des philosophes qui pensent que l'on reconnaît la qualité de la pensée à la nouveauté des termes employés, comme si pour dépasser la doxa il fallait nécessairement parler autrement qu'elle. Au contraire, il faut reprendre le langage de tout le monde, et montrer le sens fort des mots en s'appuyant sur la tradition populaire. "Aimer de toute son âme" ; "s'y adonner corps et âme" ; "trouver l'âme soeur" ; "avoir de la force d'âme" : ce sont de belles expressions employées même par les matérialistes. L'âme, c'est tout ce qui, en nous, refuse le corps ; c'est la partie noble de notre être ; c'est notre pensée, en tant qu'elle n'est pas seulement le résultat de connexions neuronales et de mélanges chimiques. 

Il nous faut donc préserver notre âme, se souvenir que nous avons une âme, et que nous ne devons pas agir uniquement en fonction des vicissitudes de notre corps. L'homme est un porc, oui ; on peut le constater tous les jours ; mais pas seulement. Tous ceux qui le réduisent à cet état animal pêchent contre l'humanité ; ils refusent de voir que l'homme a une âme, qu'il est bien davantage qu'un sac de peau. Si nous n'avions qu'un corps, nous serions emportés dans une spontanéité animale nous privant de toute possibilité de perfectibilité ; et bien des fois, au quotidien, nous sentons en effet le poids de ce corps fragile, affaiblissant notre volonté lorsque nous sommes fatigués et malade, nous rappelant aux nécessités du boire, du manger et du sommeil au détriment de nos aspirations les plus hautes. On ne peut s'élever aux hauteurs de la pensée l'estomac vide, et c'est en quoi l'homme est un porc, non un ange. 

La contrainte est un appel de l'âme à dépasser le corps. Dans tous les temps, dans toutes les civilisations, on trouve des rituels, des conventions, des traditions qui exigent de la discipline, des règles, des actions ordonnées : preuve de la présence de l'âme en l'homme, et qui fait sa supériorité sur les animaux. Robinson sur son île parvient à demeurer homme en lisant la Bible, en priant, en cultivant ; l'agriculture, si contraignante, le sauve de la chute. On chute lorsqu'on se laisse aller à son animal ; Robinson n'eut pas cette faiblesse ; il s'est relevé alors qu'il était dans les pires conditions de survie, et c'est pourquoi il est un héros. Les arts doivent d'abord se comprendre comme une contrainte qui élève l'homme : dans aucune autre activité proprement humaine on ne sent mieux les bienfaits de la discipline. Si des hommes parviennent à être sauvés par l'art, c'est grâce à cette discipline qui fortifie et qui évite le ramollissement. De battre mon coeur s'est arrêté est un bon film parce qu'il montre comment l'art peut sauver un homme, le rendre meilleur : il eût pu descendre la pente animale et être un porc ; mais la partition de Bach, si difficile, l'élève, le fait prendre conscience de sa force potentielle, le fait voir qu'il a une âme. Aussi ne faut-il jamais oublier de signaler les conséquences bénéfiques que peut avoir concrètement sur un individu l'exercice d'un art, quel qu'il soit. L'école, lieu de contraintes, élève l'homme pour la même raison. Rendons hommage à Beethoven, connu pour son humeur ombrageuse : sa musique dépasse infiniment ces petitesses animales ; il eût pu se contenter d'être un mélancolique râleur ; par l'art il s'éleva jusqu'à la grandeur de l'humanité, et tous nous pouvons nous élever avec lui, si nous le voulons, si nous ne nous contentons pas d'être des des porcs. 

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jeudi 2 août 2012

CCCI

Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau, je passe au bronze antique (ce qui me satisfait), j’engraisse (ce qui me désole), ma barbe pousse comme une savane d’Amérique.

– Flaubert

flaubert

Les insensibles, les rats de bibliothèque, les léthargiques, se moquent des hommes communs qui attendent impatiemment chaque nouvelle saison et qui parlent longuement du temps qu'il fait ainsi que de l'influence du climat sur leur comportement quotidien. Mais c'est un fait que les saisons rythment la vie du corps et que nous existons d'abord parce que nous avons un corps. L'été n'est pas un simple fantasme pour les touristes grossiers, c'est une période précise de l'année où notre corps change, changement qui influe directement sur notre vie quotidienne. La blancheur des peaux en hiver fait un contraste avec le teint mat de l'été, et indique une appréhension différente du monde qui n'échappe pas au sens commun. La vue d'un torse de maçon en été a une signification forte : c'est la trace du travailleur qui affronte tous les jours le soleil, qui ne peut refuser de s'exposer à sa lumière puissante et qui doit faire sa tâche épuisante malgré la chaleur incitant davantage au sommeil qu'à l'activité physique. D'ailleurs, y a t-il un sommeil comparable à celui de la sieste estivale ? Ce qu'il y a de beau dans la peau du paysan ou du maçon vient de ce qu'il ne s'expose pas souvent torse nu au soleil ; lorsqu'il travaille, il est en tee-shirt ou en marcel, ce qui fait voir un contraste éclatant entre les bras et le reste du corps. Ce contraste éloquent indique sans équivoque la puissance du soleil sur le corps humain. 

L'été est le temps des vacances pour des raisons évidentes. Le repos n'a pas le même sens lorsqu'il a lieu en hiver et en été. Il est tout à fait différent de se reposer sur un fauteil, en face d'un feu, et de roupiller tranquillement sur son hamac à l'ombre. Le temps du loisir correspond également au moment des retrouvailles ; le temps libre commun favorise les rencontres entre anciens amis ; et l'apéro, rituel hautement chargé de sens, prodigue un enthousiasme unique lorsqu'il est pris dans un jardin ensoleillé. Le pastis est une saveur de l'été. Un bon barbecue résume l'atmosphère de l'été à lui tout seul, dans cette indolence dans la prépation du repas, cette multiplicité sans fin des viandes à cuire, et surtout cette odeur si caractéristique absolument étrangère à l'hiver. L'été, comme temps de loisir, est également un temps de négligence ; l'entretien du corps est généralement délaissé, et l'éloignement des collègues, des contraintes d'apparence polie, favorise la pousse libre de la barbe. Au soleil, le bonheur est nonchalant, et la joie tranquille, lente, facile ; autant d'aisance dans le bien-être en écrase plus d'un. Du reste, presque tous se lassent de l'engourdissement à la longue monotone que donne la chaleur de l'été. Heureusement nos bienheureuses saisons changent avant que la triste habitude n'envahisse le corps. 

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mardi 31 juillet 2012

CCXCIX

C'est le silence qui les réveille. Un silence étrange. Plus profond que d'habitude ; plus silencieux que les silences auxquels ils sont habitués.

– Jean Giono

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Il n'est pas vrai que l'arrivée du sommeil exige toujours un total silence. Je dirais plutôt que chaque homme est habitué à sa petite musique nocturne, qu'il chérit et dont il peut difficilement se passer ; cette musique est une variation sur le silence. La condition du bon sommeil, c'est l'innatention ; Morphée est ennemi de concentration et d'étonnement ; or, tout ce qui dérange les habitudes du corps réveillent concentration et étonnement. Il m'est arrivé de prêter ma chambre à un ami, et de la retrouver avec ma chaleureuse horloge arrêtée. Pourtant, cette horloge est tout à fait plaisante ; un coq enthousiaste est dessiné dessus ; en revanche, son tic-tac régulier n'est pas discret. Mon ami ne pouvait pas dormir avec ce bruit qui le rendait fou, me disait-il. Quant à moi, qui dort tous les jours avec mon coq horloger, je ne remarque même pas cette austère musique et n'y pense jamais. 

J'ai pris l'habitude de dormir avec un fond sonore depuis mon adolescence lorsque je me plaisais à écouter des émissions quelconques à la radio en éteignant ma lumière. Quoique je puisse dormir très bien sans cela, car, n'étant pas du genre anxieux ou obsédé, j'ai le sommeil facile, j'ai gardé l'habitude d'écouter toujours quelque chose avant de m'endormir. Les Nocturnes de Chopin m'ont conduit un nombre étonnant de fois jusqu'au royaume du frère jumeau de Thanatos. Les cours de Deleuze ont davantage nourri mon sommeil que mon entendement : j'avais tellement pris l'habitude de m'endormir à la voix de Deleuze que lorsque je l'écoutais au milieu de l'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de faire une sieste. Bien des fois j'ai écouté le même cours, ne me souvenant plus du tout de ce que le célèbre philosophe séducteur avait raconté avant que je ne perde conscience. Je ne suis pas toujours aussi négligent avec mes conférenciers : connaissant ma capacité hors du commun à m'endormir à leurs voix, je m'assure désormais de les écouter en me couchant une heure avant que ne passe le ponctuel wagon de Morphée, ce qui, du reste, ne m'empêche pas de le prendre bien souvent en avance. Ces voix qui exposent un concept philosophique, qui racontent un événement de l'histoire, qui lisent un roman ou un poème, elles me bercent dans la nuit comme l'harmonieuse suite de notes de Chopin, Bach et Monteverdi. Il y a un moment où les paroles d'un conférencier cessent d'être des phrases chargées de sens pour devenir un flux indécomposable de sons indistincts, une mélopée sourde et suave, un peu semblable au tic-tac de mon coq horloger ; à ce moment, je ne suis plus attentif à rien, mon entendement m'abandonne, ma pensée s'allège, et, doucement, agréablement, je m'endors. Le silence de mes nuits est une rassurante musique humaine. 

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lundi 30 juillet 2012

CCXCVIII

Il aurait été plus aimé si la capacité lui avait permis d’être moins inquiet, et si l’humeur n’avait pas été un nuage qu’on ne se soucie pas toujours de percer pour trouver la vertu qu’il cache.

– Saint-Simon

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L'humeur est de surface. L'humeur est ce qui recouvre la personnalité de l'homme ; elle nuit à la juste perception de l'âme. L'âme, c'est l'être débarrassé des contingences du corps, c'est-à-dire les maladies, la fatigue, l'humeur. Quand un homme de mauvaise humeur nous agresse, ce n'est pas l'âme de cet homme qui s'en prend à nous, mais son humeur : simple conséquence physiologique ; effet normal de la physique du corps humain. Ceci ne fait pas difficulté, car la mauvaise humeur, quoiqu'elle soit plus marquée chez certains, touche tout le monde sans exception. Qui ne s'est déjà réveillé du mauvais pied, grognon, cherchant noise à tous ceux qui osent nous adresser la parole ? Un homme sans humeur ne serait pas même un saint, ce serait une âme pure, un être ne portant plus le fardeau de son corps ; et l'on peut imaginer que tels nous serions tous au paradis, de libres singularités non enchaînées par les rets mouvants du corps. En attendant le paradis, ne désespérons pas, et cessons de favoriser l'humeur en attaquant injustement les âmes qui en sont malheureusement la proie ! Il n'y a rien de pire que de dire à une pauvre âme qu'elle est grognonne ce matin, qu'elle est esich comme on dit dans mon patois. Souvent, lorsque sans être de bonne ou de mauvaise humeur, nous sommes soupçonnés à tort d'être ronchon un matin, c'est alors que l'humeur se manifeste et nous rend acariâtre auprès des autres. Nous savons tous comme il est difficile de résister au mouvement de l'humeur, ne la provoquons donc pas chez les autres ! Si tout le monde faisait cet effort, le monde serait déjà un peu plus joyeux. Saint-Simon, qui écrit toujours avec une précision implacable, dit, en un moment de génie, que l'humeur est un nuage qu'on ne se soucie pas toujours de percer ; c'est dire en une expression ce qu'il faudrait développer en plusieurs pages. La morale de tous les jours, qui consiste essentiellement à augmenter le bien-être de nos proches, consiste justement à oser prendre la peine de percer ce nuage, c'est-à-dire à ne pas se laisser abuser par les réactions toutes chimiques du corps, et songer toujours à l'âme vertueuse qui se laisse contempler pour peu qu'on la choie un peu. Avec de la patience, derrière les cumulus, stratus et nimbus du corps, l'âme finit toujours par poindre au regard attentif du sage. 


dimanche 22 juillet 2012

CCXC

La femme qui vit de la tête est un épouvantable fléau. Elle réunira les défauts de la femme passionnée et de la femme aimante, sans en avoir les excuses. Elle est sans pitié, sans amour, sans vertu, sans sexe.

– Honoré de Balzac

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Parfois, j'ai envie d'insulter ces femmes qui vivent dans le monde rationnel, que dis-je, dans l'univers fermé autour duquel gravite des idées saugrenues autant que farfelues. Ce soir, je me permets enfin de l'écrire : haro sur la femme qui pense trop ! Balzac résume brillamment les défauts inhérents à cette machine à penser qui ignore qu'elle possède un corps et qui se fait même une vanité de l'oublier. Car la femme qui se targue de vivre en priorité dans son intériorité vit dans un véritable théâtre où elle est à la fois l'acteur, le spectateur et le farouche metteur en scène. Démultipliant son moi à l'infini, elle se contemple jour et nuit, change de personnalité au gré de son humeur instable comme une femme coquette qui se parerait en fonction du caprice des saisons, affectant toujours un air pensif, méditatif, et parfois même, afin de se vêtir d'une nature d'artiste, mélancolique à l'instar de ces jeunes gens qui, portés par le souffle de Werther, obéissaient à cette curieuse mode qui les conduisaient à tourner vers la réalité des yeux humides de larmes factices et des regards faussement plaintifs. Se trouvant contrainte à toujours paraître profonde, ces ouvrières de la pensée finissent par baver de vains monologues absurdes et dont le sens est par elles jalousement gardées comme ces divinités qui cachaient aux pauvres mortels les secrets de l'univers. Ces esprits subtils nagent dans un bonheur parcourru de vapeurs nébuleuses et spirituelles. Elles sont plus obscures que cohérentes et plus ridicules que nobles. 

Balzac, dans ses propos, est le pionnier de son sexe car son affirmation n'est pas aisément compris de tous. Après tout, une femme qui pense semble supérieure à la cocotte qui ne se préoccupe que de vains soucis ; a priori la singulière intelletcuelle vaut mieux que la femme ordinaire. Affirmer cela revient à négliger le charme des jeunes filles qui assument parfaitement leur féminité. La sagesse repose en l'être qui s'accepte et se connaît le mieux ; or qu'est-ce que la femme qui pense ? Un vulgaire pantin ou plus exactement un primate qui singe les actions des hommes. La femme qui pense, ou plutôt, pour être plus exact, celle qui fait mine de renfermer en elle tout un univers de richesses et une âme d'artiste, se ment à elle-même, se joue de sa feminité. De là vient que ces femmes, héritières de Simone de Beauvoir, sont en réalité des névrosées qui, pour montrer l'étendue de leur talent littéraire, se forcent, afin de se donner plus de crédibilité, à nier en elle toute féminité. Le corps est alors négligé ; il n'est plus un instrument de plaisir mais le symbole, pour ces détraquées, d'une médiocrité sous-jacente à leur être qu'elles se doivent de combattre farouchement. 

Cependant, cette gangrène de la pensée n'est plus le fardeau uniquement du beau sexe mais également de l'être humain en général. Depuis la fin du XIXème siècle, nous sommes face à un foisonnement d'auteurs qui ne jurent que par l'intellectualité. Marcel Aymé décrit, dans Le confort intellectuel, ce mal du siècle qui commence avec les romantiques et semble ne pas vouloir prendre fin. Mallarmé et Baudelaire se perdaient déjà dans les méandres d'une pensée confuse, mais ce sont les surréalistes qui ont sacré le droit à la pensée pure ; cette pensée envahit l'écriture ; elle n'est pas seulement omniprésente mais son besoin toujours plus grand d'abstraction et de profondeur la conduit à devenir absurde. Dans les romans, il n'y a plus de personnage, plus de récit ; dans la vie réelle, il n'y a plus de femmes qui savent se faire désirer, et tout pragmatisme est proscrit dans les conversations. Nous sommes dans un siècle où la pensée dépasse le corps dans un élan faussement idéaliste et ridiculusement hypocrite. L'homme ne peut pas fuir sa nature, il est un corps et une intelligence, il ne peut pas annihiler l'un au profit de l'autre sans tomber soit dans la stupide bestialité, soit dans le galimatias d'un intellectualisme abrutissant. Heureusment pour nous, les marmottes n'oublient point qu'elles ont aussi un coeur. 

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vendredi 20 juillet 2012

CCLXXXVIII

Mais la voici qui vient, l’éclat d’un tel visage

Du plus constant du monde attirerait l’hommage,

Et semble reprocher à ma fidélité

D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

– Corneille

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La nature est un temple où de vivantes prêtresses se laissent parfois admirer par les amoureux du Beau. Les fleurs sont variées ; chacune offre un attrait différent ; et il serait sot, presque immoral, d'en cueillir une pour subitement oublier toutes les autres après. D'accord, toutes ne peuvent être cueillies ; mais toutes les belles fleurs peuvent être contemplées. Apprécier le beau à sa juste valeur est moins un luxe qu'un devoir ; c'est du moins ce que m'indique ma conscience morale, qui est infaillible, parait-il. Je sens que je dois respect à ces rares femmes dont la beauté surpasse toutes les autres ; et si mon corps ne se prosterne pas devant un tel échantillon supérieur de la nature féminine, mon esprit lui rend tous les hommages dont il est capable. En cela, je crois aimer la nature plus que d'autres, qui se ferment volontairement les yeux, par peur sans doute de ne pouvoir empêcher de métamorphoser un légitime plaisir esthétique de l'esprit en frustration du corps tristement impuissant devant ces fleurs mouvantes impossibles à cueillir par un simple geste volontaire. La beauté exige l'attention et heureusement l'obtient presque toujours. Trop souvent méprisée, la beauté féminine est l'une des grâces de ce monde, et constitue peut-être une meilleure preuve de l'existence de Dieu que l'enchevêtrement fantastique des millions d'espèces d'insectes fourmillant dans le monde. Certes, elle est en grande partie un don ; mais il faut dire aussi qu'une femme née avec de belles formes mais qui ne sait pas les mettre en valeur ne saurait être belle. Il y a toujours une part de travail, c'est-à-dire d'artifice dans la beauté féminine ; sans l'art, la beauté naturelle est invisible. Célébrer une belle femme, c'est donc non seulement saluer l'oeuvre de la nature qui a su engendrer une créature aux formes bien agencées, mais également l'oeuvre artificielle de la femme qui a su, grâce aux vêtements, maquillages, coiffures et autres apparats, élever le corps nu en un bel objet digne des regards et des hommages. Ces réflexions font voir qu'on ne saurait aimer la beauté féminine sans aimer une multiplicité de femmes, quoique ce devoir de contemplation n'exclut ni la préférence, ni la fidélité, du moins prise en un certain sens. La résistance des yeux est vaine devant une belle fleur, et l'abandon de soi face à la beauté est le relâchement le plus pardonnable de tous.

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samedi 7 juillet 2012

CCLXXV

Le rire fou serait donc sublime par la confiance. D'où l'on conclut trop vite que l'esprit se moque de tout. Il ne se moque point ; mais plutôt il se délivre. De quoi ? Peut-être de tout devoir. Peut-être de haïr ; peut-être d'aimer.

– Alain

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Il y a une vertu de l'abandon de qui est presque systématiquement occultée par nos spécialistes en morale. Il faut considérer le fou rire, qui, à ce qu'il semble, a des effets similaires à ceux du bâillement : par ce geste, on rejette d'un mouvement apaisant toutes les pesanteurs du monde, on envoie balader pour quelques instants tous nous ennuis, aussi graves soient-ils. Je vois une grande beauté dans le prosaïsme de ces détentes du corps. Il est remarquable que l'abandon de soi se fait toujours pas le corps, sans quoi cette expression ne veut pas dire grand chose. Qu'est-ce que serait un abandon de l'âme, si le corps demeurait continuellement tendu et rigide ? Pour délasser l'esprit, il est nécessaire de commencer par délasser le corps ; d'ailleurs, il le fait un peu par lui-même, car il est impossible de vivre sans relâchement. Sur ce point, l'observation des animaux éclaire le comportement des hommes.

L'abondance effrayante des fous rires après des forts moments de tension s'explique alors facilement. Par là je comprends aussi pourquoi j'ai été plus d'une fois tenté de laisser éclater un fou rire au beau milieu d'un cours sévère. Les folies après les examens viennent d'un besoin naturel du corps de s'abandonner tout à fait après avoir subi une épreuve exténuante par son exigence de concentration et la tension extrême s'installant naturellement en soi. Après cette tension extrême, il y a un temps pour la détente extrême, sauvage ; il faut que la frivolité et la légèreté triomphent, au moins quelques instants. Il y a du sublime dans cet anéantissement violent de tout devoir et dans la mise à l'écart sans appel de toute responsabilité. Même nos passions cessent de nous assaillir pendant ces heureux moments de délivrance. Le fou rire est une fuite de la moralité ; et, sans doute, pour éviter que la morale ne se transforme en lourde moraline, il est indispensable de rejeter parfois au loin, par ces joyeuses convulsions du corps, toutes nos prescriptions, nos règles de conduite, nos repentirs et nos résolutions. Le fou rire est la rédemption du corps tendu ; c'est dire à quel point il est nécessaire à la santé de l'esprit. 

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dimanche 1 juillet 2012

CCLXIX

Le premier effet de l’imagination est toujours dans le corps.

– Alain

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Les effets terribles de l'imagination sur le corps sont visibles en toutes les circonstances. Ainsi, avant de passer sur scène ou de passer son oral d'anglais, lorsque nous nous représentons en train de galérer devant le public ou l'examinateur, nous pouvons éprouver de brusques maux de ventre ou de troublantes douleurs serrant notre poitrine   qui altèrent notre concentration, pourtant si précieuse en ce moment précis. De même, si nous avons peur des araignées et que nous en voyons une devant nos yeux, cherchant alors à l'écraser avec une pantoufle dans un moment de vaillance, nous souffrirons de tremblements qui paralysent notre corps tout entier et qui nous empêchent de passer à l'action. Justement, la réponse de la question posée par l'imagination est dans la question elle-même, à savoir : comment passer à l'action ? Précisément en cessant d'imaginer et de se représenter l'action, pour réellement passer à l'action, en mettant en mouvement le corps, sans penser et sans attendre ; il n'y a pas d'autre remède. Il faut cesser de penser à l'araignée, et propulser franchement la pantoufle. Fermer les yeux en cette situation peut être une bonne solution, car c'est surtout l'aspect hideux de l'insecte qui nourrit la peur imaginaire. Aussi, il me semble qu'on néglige toujours le rôle majeur du corps, non seulement dans le prognostic de nos maux, souvent d'origine imaginaire, mais également dans le remède de ces derniers, qui consiste toujours à mettre en marche le corps et à passer enfin à l'action. L'action contre l'imagination. 

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dimanche 17 juin 2012

CCLV

"Mon bon Jourdan", se dit-elle à voix basse. Et elle s'aperçut que le son du nom dans sa voix basse avait forme et odeur, et geste et poids, et que son corps en jouissait.

– Giono

Les matérialistes aiment à rappeler le rôle du corps dans les affects les plus purs, et ils ont autant raison que les idéalistes qui invoquent le rôle supérieur de l'esprit dans toutes les actions du corps. L'amour fait intervenir tous les sens ; tous se réveillent à l'évocation de l'aimé ; et il est faux de croire que l'amour est un sentiment que partagent deux purs esprits. D'ailleurs, l'amour platonique n'est point un amour sans corps, c'est un amour qui ne voit dans les perfections du corps que des signes de la beauté de l'âme, et c'est alors que le corps est entièrement subordonné à l'âme. Mais de cela, une autre fois.

Je chuchote le nom de la femme que j'aime, et aussitôt ma pensée prend une autre tournure que si j'avais simplement pensé à elle. Par le faible son de ma voix, le signe fort de mon amour est matérialisé ; sa présence éclate devant moi ; je ne peux que le prendre, et me laisser imprégner par sa signification, renforcée par sa matérialité. Je me répète encore le nom adoré ; je ne m'en lasse point ; je m'étonne que ma voix puisse à sa guise faire venir ce signifiant banal pour les autres et si mystérieux pour mon coeur amoureux ; mon amour ne cesse de se nourrir de ma voix créatrice du signe amoureux. J'aime, et je chante mon amour. Mes lèvres participent à mon amour autant que mes yeux, qui contemplent les mille perfections de son corps ; mes lèvres, sans jamais toucher les siennes, font contact avec l'être aimé, et ce contact allant de l'âme au corps, puis du corps à l'esprit, fait mon bonheur d'amoureux.

C'est ainsi que dans l'amour l'âme se mêle au corps et le corps à l'âme.

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