mardi 16 avril 2013

CCCXV

Il est étrange que l’illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l’écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu’elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu’elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu’elle est miraculeusement intelligente et d’une grande moralité.

– Tolstoï

L'illusion décriée par Tolstoï est presque aussi tenace que l'illusion du bâton brisé dans l'eau. Il faut recueillir ses expériences, et compter combien de fois l'on a été dupe de la beauté féminine. La beauté plaît ; mieux, lorsqu'il s'agit de la beauté d'une femme, elle enchante et perturbe le bon usage de la raison ; notre sensibilité prend le pas sur notre rationalité. D'où une indulgence extraordinaire lorsqu'on y pense pour les jolies filles, lorsqu'on compare le traitement qu'on inflige aux laides, qui n'ont point les attraits du corps pour compenser leur médiocrité. C'est injuste ; mais c'est la nature qui est injuste ; c'est elle qui fait naître des êtres plus beaux que d'autres. Comme le dit Schopenhauer, la nature est aristocratique. Peut-on remédier à cette inégalité si grande, scandaleuse aux yeux des défavorisés ? Il semble que non ; l'illusion est trop résistante ; et si elle l'est, c'est parce que nous aimons cette illusion. On éprouve de l'agrément à être en compagnie d'une jolie femme ; et, par suite, c'est un grand plaisir pour nous de faire preuve de bonté à son égard, même si nous n'avons pas de mauvaises pensées intéressées. Telle est la puissance du charme. 

Ceci permet de mesurer l'importance de la beauté dans la vie d'une femme ; et ceci permet également de légitimer dans une certaine mesure leurs efforts pour paraître belle. Car, au fond, la beauté n'est pas un simple don de la nature ; on ne peut se contenter d'être né avec un joli visage et des formes avantageuses. Il y a un art de mettre en valeur sa beauté, que ne dédaigne à peu près aucune femme au monde. Malgré le dédain quelque fois affiché pour le maquillage, tout le monde apprécie une fille habilement maquillée, c'est-à-dire sans excès. De même, on apprend à lancer d'agréables sourires et à jeter des regards langoureux. Un beau sourire peut avoir bien des conséquences, et les femmes ne l'ignorent pas. On ne fera croire à personne que, lors des examens oraux, un homme demeure tout à fait indifférent au charme de la jeune fille évaluée, comme si on était capable de tuer sa sensibilité et être une raison pure pendant un quart d'heure. Il serait naïf de s'en indigner ; les comportements des hommes et des femmes entre eux n'obéissent pas aux lois de la moralité, et ne le feront jamais. Simplement pas de langue de bois ; ne cachons pas cette supériorité de la beauté sur la laideur ; ne faisons pas croire que nous sommes objectifs toutes les minutes de notre vie ; disons franchement que le charme fait effet sur nous, que nous aimons ce charme, et que bien fous sont ceux qui déclament vainement contre la suprématie inégalitaire du beau. 

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jeudi 31 janvier 2013

CCCXI

Alibiforains et lantiponnages que tout cela, ravauderies et billevesées, battologies et trivelinades, âneries et calembredaines, radotages et fariboles !
– Raymond Queneau

Il y a de la vanité à réfuter minutieusement un discours inepte. C'est facile, fastidieux, et ça ne convainc que les convaincus. Dans une conversation, ça passe, parce que les gens sont vivants, ils réagissent, ils expriment des passions, ce qui est à la fois plaisant et instructif. Le problème est que certains en font des livres, livres raseurs au possible, entièrement consacrés à la critique d'un maboul quelconque. Je n'ai pas d'indulgence pour les charlatans ; rien de plus nuisible à la pensée que l'apparence de pensée ; et si des individus méritent d'être écrasés, c'est bien les imposteurs, les progressistes délirants, les philosophailleurs jargonneux, les astrologues manipulateurs, les économistes scientistes, bref, toute la clique... Toutefois, l'expérience m'a appris que les jobards ne manqueront jamais pour défendre leur superstition avec une ferveur anéantissant d'avance toute tentative de raisonnement. "Tout bon raisonnement offense" : quand cette phrase de Stendhal est comprise, on cesse de s'indigner inutilement des réactions partisanes, bornées, et imbéciles des insensés. La maturité de l'esprit libre consiste à résister à la tentation de prêter trop d'attention aux bêtises proférées par les cinglés de tout genre ; à quoi bon s'exciter, cultiver en soi une rage sans vertu, sinon pour faire encore davantage briller le feu déjà trop éclatant de leur folie ?
À ces lourdes critiques inutiles, victimes de l'attrait exercé par le négatif, je préfère la tranquillité orgueilleuse du contempteur. Au fond, les insultes piquantes de Schopenhauer adressées à Hegel valent bien mieux que n'importe quelle critique fondée. L'argumentation est un supplément superflu. Schopenhauer ne fait pas autre chose que de dire à sa manière la phrase de Queneau, cette maxime de l'esprit indépendant qui ne se laisse pas imposer par les fadaises de toutes sortes. Derrida est à la mode ; soit. Je dis que c'est un fou. Vais-je perdre mon temps à démontrer sa folie en un gros volume critique ? Me rendrai-je moi-même fou à lire et relire pour les analyser ses thèses de cinglé décadent ? Non. Je méprise, je dis "Alibiforains et lantiponnages que tout cela", et je m'en vais relire Descartes. Ces paroles drôles pour être efficaces doivent être prononcées à la manière de Mynheer Peeperkorn ; le ton doit être péremptoire ; on ne doit pas même chercher à discuter avec nous. Ce qu'on cherche, est-ce le plaisir malsain de démonter les insensés, ou le bonheur tranquille qu'apporte la méditation des vérités éternelles ? Choisissez ; moi, j'ai choisi. Je rejette sans blablater les discours trompeurs des fatalistes, des superstitieux, des jargonneurs, des relativistes, et j'affirme sans scrupule la supériorité des idées vraies, que je tâche de reconquérir chaque jour. Il faut déjà être un peu fou soi-même pour prendre trop au sérieux les paroles des fous.

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jeudi 26 juillet 2012

CCXCIV

 Il est tout aussi agréable d'écouter la musique qu'il est déplaisant d'en entendre parler. 

– Lichtenberg

Le commentaire musical n'intéresse personne. La lecture de Schopenhauer aide à comprendre pourquoi : la musique dépasse le langage ; à proprement parler, on pourrait dire qu'elle est alogique. Ici, plus qu'ailleurs, le plaisir esthétique, et peut-être même la compréhension esthétique, est sans concept. C'est réduire la puissance de la musique que de l'abaisser à une quelconque suite de caractéristiques, à une narration, à une histoire, ou à n'importe quoi d'autre ; la musique est au-delà des catégories du langage, car elle relève de la pure sensibilité. Je fus de nombreuses fois déçu en lisant les commentaires de musicologues sur certains préludes de Chopin cher à mon coeur ; dans leur langage recherché, je ne retrouvais jamais mon bonheur d'écouter. Même l'histoire de la musique, pourtant assez intéressante dans ce qu'elle engage de liens avec la civilisation tout entière, est moins passionnante qu'on ne se l'imaginerait. Désormais, plutôt que de lire un ouvrage volumineux sur l'évolution de la musique, je me contente d'écouter en sachant un minimum le contexte de la musique, maigre connaissance qui s'avère amplement suffisante pour le bonheur de mes oreilles. Monteverdi, qui a mes faveurs en ce moment, a composé dans cet extrait l'un des plus beaux duo de tous les temps. On pourrait faire mille développements sur cet air, non seulement des développements plus ou moins pédants de musicologie, car on voit bien ici comment l'émotion est transmise d'une manière radicalement différente d'un opera seria du XIXème siècle, mais également des développements plus généraux sur l'amour, la profondeur de la correspondance entre le dialogue amoureux et la musique, etc. Mais à quoi bon tout ce bavardage ? Il est déjà vain de commenter une madone de Raphaël ou même le Lys dans la Vallée ; toutes les oeuvres de génie se suffisent à elles-mêmes et contiennent en elles toute leur puissance. Il faut toujours en revenir à Kant et à l'universalité sans concept. Le silence est le plus respectueux et le plus efficace des réceptacles de l'art véritable. Je suis de plus en plus persuadé que notre tâche n'est pas de commenter les grandes oeuvres, mais plutôt de diriger l'attention vers celles-ci et d'en faire des sources intarissables de profondes sensations et pensées pour notre épanouissement personnel. La belle oeuvre est toujours assez claire par elle-même ; c'est sur l'individu qu'il faudrait travailler, pour lui permettre de  hisser progressivement sa sensibilité et son goût au niveau des hautes exigences du génie, difficile tâche. Notre mission se résume en deux mots, pas plus : faire aimer.

jeudi 7 juin 2012

CCXLV

Pars quinta, de potentia intellectus, seu de libertate humana.

– Spinoza

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Comme toutes les philosophies, celle de Spinoza aboutit à la conquête de la liberté de l'homme. Si nous jetons notre regard sur l'ensemble de l'histoire de la philosophie, nous voyons que tous les grands philosophes, d'une manière ou d'une autre, apportent la possibilité d'une liberté. Philosophie est presque synonyme de recherche de la liberté, parce qu'être sage, comme tout le monde l'a souligné, c'est être libre. Aussi, faire l'histoire de la philosophie revient presque à  raconter l'épopée de la liberté humaine. Seuls les philosophes qui n'ont pas daigné s'occuper de l'homme sont exclus de cette Iliade captivante. 

Même si ce n'est pas le mot "liberté" qui est mis en valeur, Platon, le premier sans doute, trace de sa main brutale et déroutante les contours de la liberté humaine ; son idéal ne cessera jamais d'agiter les grands esprits. Par la justice, par le savoir et par l'harmonie, l'homme bâtit sa liberté. Chez Aristote, tout aussi proche du corps que son maître indépassable, la liberté sera presque synonyme d'épanouissement : c'est le chemin de la perfection humaine, c'est le mouvement allant de la puissance à l'acte, mouvement vital jamais interrompu. Épicure fonde sa liberté en son jardin tranquille, riche d'amitiés et de minuscules plaisirs, tandis qu'Épictète l'esclave accouche de sa liberté héroïque en niant par l'esprit la douleur corporelle ; la pensée de la nécessité inflexible et de la raison maîtresse des représentations lui inspire, avec les autres stoïciens, le sentiment de l'inviolable liberté intérieure. Quant aux pyrrhoniens, à force de jouer avec les doctrines et les mots, ils découvrent la suspension de jugement, mère de la liberté de pensée, et qui apporte cette étrange liberté fondée sur la vertueuse indifférence.

Chez les Modernes, les hommes aspirant à la liberté doivent affronter la terrifiante Nature, devenue mystérieusement infinie, froidement mécanique, inflexiblement déterminée ; inscrit au coeur de la Nature, le philosophe cherche à sauver sa liberté, lui qui erre péniblement dans le labyrinthe de la causalité, dont il examine les murs austères avec la rigueur nouvelle des sciences positives. Descartes montre la puissance du libre-arbitre, illustre les pouvoirs sous-estimés de la volonté, et rappelle l'origine de la grandeur de l'homme, qui est d'avoir une âme. Spinoza, le plus conscient de la servitude humaine, qui insiste le plus sur les difficultés inévitables de la pars natura que nous sommes, est également celui qui donne à la raison la plus haute valeur et qui prodigue à l'homme le plus de procédés à suivre pour avancer sur le chemin de la liberté. Rousseau introduit la liberté dans la conscience et dans l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, ce que Kant reprend pour son compte, lequel, de sucroît, dramatise par son antonomie de la raison pure le conflit entre le déterminisme de la nature et la liberté du sujet ; son coup de génie consiste à sauver les deux, en réservant le déterminisme au monde des phénomènes, et en accordant la liberté au seul monde nouménal. Avec Hegel, l'idée de liberté devient le moteur et le sens de l'histoire tout entière. Même chez Schopenhauer la liberté existe : d'abord parce qu'il reprend Kant, et ensuite parce que la négation du vouloir-vivre est une libération. Bergson sauve la liberté de la menace du déterminisme en révélant la confusion jamais remarquée entre le temps mesurée, spatialisée, et la durée réelle et concrète ; en retrouvant la vérité du temps, il retrouve la vie, imprévisible, créatrice, et source de liberté. Alain, cet esprit fier d'être un grand voleur, semble réunir toutes les libertés en lui et les exprimer par les plus belles formes possibles ; et telle se montre la sagesse, en cette conquête de la liberté dans tous les systèmes où elle a germé, ainsi qu'en soi-même tout entier, en la raison, en la force de la volonté, en ce désir ardent d'anéantir toutes les entraves qui gênent l'heureux mouvement humain vers la perfection.

mercredi 23 mai 2012

CCXXX

J'ai vu les couronnes sacrées de la gloire profanées sur un front vulgaire.

– Schiller

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L'usurpation de la gloire n'est pas une exception, elle est la norme. Aussi, les couronnes de la gloire n'ont pas grand chose de sacrées, puisque ce ne sont que des signes extérieurs, aisément manipulables et soumis aux pouvoirs, de la valeur d'un individu. La gloire n'est que l'habit du génie, utile sans doute pour mieux le reconnaître, mais qui n'a pas de signification profonde, l'essentiel étant précisément ce que recouvre l'habit. Le génie exprime sa puissance par lui-même, de l'intérieur ; la gloire qu'il obtient par l'expression de sa puissance n'est qu'un apparat, un bel ornement, à peine une récompense. Un génie ignoré, un génie sans couronne, sans l'habit de la gloire, n'en demeurerait pas moins un génie : Vivaldi n'a pas cessé d'être génial plusieurs siècles, ce n'est pas son génie qui a ressuscité, mais les oreilles du monde.

La gloire ne se confond pas avec le juste mérite. Christophe Colomb n'était sans doute pas le meilleur navigateur de son époque.  Ceci est très visible dans les concours sportifs, où l'on voit que c'est rarement les meilleurs qui sont couronnés. Les Nuées, chef-d'oeuvre d'Aristophane, n'avait remportée que le troisième prix. Ainsi, le trophée ne va pas nécessairement au plus grand, mais plutôt à celui qui sait le mieux joindre le talent aux circonstances faborables. La couronne est de contingence, alors que le génie est de nécessité toute. La puissance intérieure ne ment jamais, mais les signes de puissances extérieures presque toujours, car c'est rarement pour de bonnes raisons qu'un grand homme est célébré. Connaître les grands homme, c'est d'abord retirer leurs habits trompeurs pour voir ce qu'ils sont vraiment ; connaître Schopenhauer, c'est d'abord y trouver autre chose qu'un plat pessimisme, comme on le fait habituellement. 

Flaubert sentait le vide de la gloire mieux que personneet Louise Colet, qui au contraire ne comprenait rien à ces idées là, en a fait les frais dans une admirable lettre : "Tu veux que je sois franc ? Eh bien je vais l'être. Un jour, le jour de Mantes, sous les arbres, tu m'as dit "que tu ne donnerais pas ton bonheur pour la gloire de Corneille." T'en souviens-tu ? Ai-je bonne mémoire ? Si tu savais quelle glace tu m'as versée là dans les entrailles et quelle stupéfaction tu m'as causée ! La gloire ! la gloire ! mais qu'est-ce que c'est que la gloire ! Ce n'est rien. C'est le bruit extérieur du plaisir que l'art nous donne. "Pour la gloire de Corneille "! – mais pour être Corneille ! pour te sentir Corneille ! Je t'ai toujours vue mêler à l'art d'autres choses, le patriotisme, l'amour, que sais-je ? un tas de choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui loin de l'agrandir à mes yeux le rétrécissaient. Voilà un des abîmes qu'il y a entre nous. C'est toi qui l'as découvert et me l'as montré."


mardi 15 mai 2012

CCXXII

La lumière est le plus beau diamant de la couronne de la beauté ; elle a sur la connaissance de toute belle chose l'influence la plus décisive ; sa présence, de toute manière, est une condition nécessaire ; mais si elle est favorablement placée, elle rehausse encore la beauté des plus belles choses.

– Schopenhauer

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La lumière a toujours été vénéré. Le soleil a dans tous les peuples un caractère divin. Les yeux de l'homme doivent se concentrer sur ce qui rehausse. Élévation, je te cherche partout, et désire mieux te comprendre, apercevoir ton vertueux principe ; je crois t'avoir vu dans l'amour et dans l'art, bien que mon regard manque d'acuité et mes expressions de précision. Je veux aujourd'hui te voir dans la lumière, en ce jour où le ciel fut fluctuant, révélant, par comparaison, tes grandes vertus. 

La lumière ne doit pas être isolée de ce qu'elle éclaire. Rigoureusement, la lumière n'est point belle en soi, et il est difficile de concevoir ce que serait une pure lumière sans forme. La lumière est fondamentalement ce qui révèle les formes du monde ; elle est au service des figures de l'univers. La matière serait invisible pour l'homme sans la lumière ; et l'on peut dire, sans exagération, que la lumière est le fondement de la beauté. Il n'est point rare de dire, avec raison, que l'intuition est une lumière : c'est que c'est par l'intuition que le monde nous est donné, et que c'est la lumière qui nous fait voir le monde, qui nous donne des images du monde. 

Les changements de lumière changent profondément notre perception du monde. D'où l'importance de l'éclairage dans les musées, qui peuvent altérer notre jugement sur les oeuvres exposées.  La contemplation de la mer est radicalement différente à l'aube ou zénith. Les rues d'une ville prennent un charme singulier au crépuscule, en ce jeu mouvant de l'ombre, en cette douce mort de la lumière, qui bientôt ressuscitera. Les impressionnistes, adorateurs de lumière, révèlent cette beauté là. On ne voit la suprême beauté des temples grecs qu'en pleine lumière ; et si j'imagine que le Parthénon montre un charme mystérieux la nuit, je suis sûr que sa signification la plus forte ne peut nous parvenir que lorsqu'il est baigné du soleil. Surtout, la lumière embellit les jeunes filles ; c'est en songeant à elles, créatures abondantes en ces jours-ci, que j'ai voulu réagir à la belle phrase de Schopenhauer, dont la prose est lumineuse entre toutes, contrairement à ce que nous disent les préjugés courants à son sujet. Les mots manquent pour décrire convenablement ce rehaussement que je veux cerner, ce rehaussement de la beauté des jeunes filles, lorsqu'on regarde leur visage en plein soleil, lorsqu'on les regarde esquisser des sourires et lancer des éclats de rire, autant d'attraits visibles en des temps plus obscurs, mais moins forts, moins éclatants, et, pour ainsi dire, moins sacrés. Car il me semble que le rehaussement de la beauté féminine par la lumière leur donne une aura sacré, liée à la joie profonde que leur contemplation suscite. Mais je ne puis continuer ; résigné, il ne me reste plus qu'à relire les pages de Proust sur les jeunes filles, le seul qui parvint à accomplir cette si diificile mission, exprimer adéquatement et universellement leur beauté mouvante. 

samedi 12 mai 2012

CCXIX

Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'oeuvre. Et je dis aussi à l'oeuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'accroche au beau. L'humanité secoue cette vermine.

– Alain

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Les professeurs apprennent à ne point mépriser les notes ; c'est que ce sont leurs confrères qui les font, et qu'ils ont presque toujours besoin de s'appuyer sur elles pour faire leur cours. Les livres de la Pléiade sont de plus en plus volumineux, parce qu'on les surcharge en fin de volume de centaines de pages de notes fastidieuses et de commentaires inutiles. Un beau livre se tient par lui-même ; c'est une véritable faute de goût des éditeurs de la Pléiade que d'avoir transformé leurs beaux livres en livres universitaires. Le premier volume en Pléiade des Mémoires de Saint-Simon a 500 pages de notes ennuyeuses, ce qui fait tout de même un tiers du livre.

Les grands romans, je veux dire ceux qui ont beaucoup de pages, sont très peu connus car l'école ne les fait pas étudier autrement qu'en extraits. De nombreux lycéens connaissent le début des Confessions de Rousseau, des étudiants moins nombreux connaissent les six premiers livres, mais rarissimes sont ceux qui ont lu le livre dans son intégralité, comme si la fin était moins intéressante que le début, alors que ce n'est évidemment pas le cas. On a l'impression que le seul chapitre important de l'Esprit des lois est le fameux texte ironique sur l'esclavage des nègres. On dirait que tout Proust est dans l'épisode de la madeleine. Les extraits proposés habituellement de Schopenhauer font croire qu'il n'a écrit que des textes pessimistes utiles pour les dissertations de philosophie sur le bonheur. Seul le premier livres des Fables de La Fontaine est à peu près étudié au collège ou au lycée, lorsque les professeurs de français ne préfèrent pas faire étudier à leurs élèves un rappeur sans talent. Peut-être que, pour un cours de littérature, la lecture suivie et vivante d'une oeuvre longue est plus instructive que la sélection d'extraits de dizaines d'oeuvres différentes, ce qui permet davantage aux élèves de faire semblant d'avoir une culture littéraire étendue, alors qu'ils n'ont par là qu'une connaissance de façade des grands textes de l'humanité. J'ai toujours trouvé que dans les cours de français les professeurs passaient trop de temps à l'analyse fastidieuse des techniques d'écriture employées au détriment de l'essentiel, qui est le texte même, dans son déroulement senti, dans son mouvement vécu, c'est-à-dire dans le texte lu. L'école n'a point ces préocuppations, toute occupée qu'elle est à donner à ses pauvres élèves l'apparence utile du savoir. 

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samedi 21 avril 2012

CXCVIII

La sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel.

– Pierre Louÿs

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L'épanouissement d'un homme est un processus vivant, et, par conséquent, l'on ne saurait isoler abstraitement certaines parties de son développement sans heurter sa réalité profonde. Autrement dit, pour espérer réellement comprendre un être, compréhension idéale que nous poursuivons toujours sans jamais pouvoir tout à fait l'atteindre, nous devons le prendre dans sa totalité, sans omettre aucun aspect de lui-même. Les histoires du corps d'un individu paraissent sans importance, mais assurément elles révèlent plus le profondeur cachée d'un homme que bien des détails abstraits de doctrine ; et c'est à Nietzsche que nous devons cette découverte, qui sut si bien exploiter les anecdotes dont il disposait de certains philosophes, tel Schopenhauer, pour aboutir à des conclusions intéressantes. Une oeuvre, qu'elle soit artistique ou philosophique, est non seulement une réussite dans son genre, mais également un témoignage sur la vie : pour saisir toute la portée de ce témoignage, il nous faut essayer d'atteindre l'être qui a déposé ce témoignage, être qui n'est pas un pur esprit, mais qui est également un corps, ayant ses irréductibles spécificités.

Pour cette raison, le rapport d'un être à la sensualité ne doit pas être négligé. La manière avec laquelle un écrivain appréhende la sexualité n'est point un vain détail destiné à remplir les biographies. Le premier exemple qui me vient, et il est éloquent, est celui de Jean-Jacques : qui ne voit pas que des pans entiers de sa philosophie dépendent de ses premières expériences amoureuses ainsi que du souvenir intarissable que laissa en lui sa relation avec Mme de Warens ? Par ce biais, ainsi que par mille autres, on comprend pourquoi Rousseau ne pouvait être Nietzsche, dont le pathétique néant de sa sexualité s'avère fort instructif sur sa philosophie et sur sa manière d'appréhender le monde tout entier. Et comment ne pas songer à l'auteur de cette citation, lui, l'un des plus grands amoureux du corps féminin de la littérature, dont les expériences innombrables ont inspiré toutes ses oeuvres sans exceptions, des plus poétiques aux plus pornographiques ? Si nous savions comment baisait Platon, notre regard sur sa philosophie en serait profondément altéré, je n'en doute point ; mais, sur ce sujet, nous devons nous contenter de plaisantes et fantasques rêveries.

lundi 16 avril 2012

CXCIII

La vengeance procède toujours de la faiblesse de l'âme, qui n'est pas capable de supporter les injures.

– La Rochefoucauld

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La fiction embellit les passions. La raison de cela n'est point difficile à trouver : c'est que les passions sont les ressorts de l'action. Sans elles, point de drames, point de romans, point de héros. Aussi, le créateur, en inventant une histoire ou en reprenant à sa manière propre un mythe ancien, rend, par tous les procédés de son art, la passion puissante, souveraine, sublime. L'iliade, c'est la colère d'Achille : passion basse magnifiée, élevée ; irritation devenue moyen de déploiement épique génial. Il est donc rare que l'art ne célèbre pas, sous une forme ou une autre, les passions, bien que, et c'est ce qui échappe au vulgaire, celle-ci soient toujours épurées, sublimées dans les oeuvres d'art dignes de ce nom, sans quoi elles ne prodigueraient cet étrange sentiment d'apaisement, sans quoi il n'y aurait tout simplement pas de catharsis. Les oeuvres réellement belles n'excitent point les passions, mais donnent l'expression la plus parfaite de leur mouvement : l'inégalée esthétique de Schopenhauer aide à comprendre ce point.

Il en va autrement pour les oeuvres inférieures, et notamment celles du cinéma ; là, les passions ne sont pas épurées, mais rendues spectaculaires, envoûtantes ; là, la fiction réellement ment, et suscite des effets souvent nuisibles. On ne compte plus les films de vengeance, sentiment fort utile au cinéma pour mettre en scène un héros charismatique animé par un violent désir de buter du monde, donc de produire du spectacle. Ces films rendent la vengeance sympathique, et le spectateur souvent confond, dans son excitation, vengeance et justice ; il n'y a pas de confusion plus dangereuse. Cette confusion naît ainsi : on nous présente un héros aimable et charismatique, on nous montre de cruelles injustices qu'il doit subir, enfin on rend abominables, détestables, grossiers ses ennemis, faisant qu'on en vient, comme le héros, à désirer la mort des connards dont on a, durant le film, vu toute l'ignonomie sans grâce. Dans Le vieux fusil, modèle du genre, Philippe Noiret n'est pas seul à vouloir tuer les nazis responsables de la mort tragique de sa famille ; le spectateur l'appuie, l'encourage, et se réjouit pour lui de ses succès. Par ailleurs, l'exécution de la vengeance, du fait de la mise en scène, est agréablement spectaculaire, ce qui n'est jamais le cas de la vengeance réelle, qui est d'une tristesse évidente mais également d'une laideur répugnante. Dans le réel, l'effet avilissant des passions n'est point composé par une habile mise en scène ; ce n'est que désordre, humeur, et expression de faiblesse. En regardant Kill Bill, le spectateur ne se contrôlant pas peut en venir à croire que la vengeance donne des forces, qu'elle permet à Béatrix Kiddo de se surpasser, comme si l'intensité du désir de vengeance rendait vraisemblables les exploits les plus incroyables. Nous sommes forcément excités en regardant Unglorious Basterds, car nous attendons, impatiemment, les scènes de vengeance jubilatoires : nous approuvons le spectacle un peu grossier de Shosanna Dreyfus, nous méprisons son fatal et stupide attendrissement, nous apprécions la scène finale, laquelle est encore une vengeance exprimant le triomphe de la vengeance sur tous les autres valeurs, sur l'histoire, sur la gloire, sur la manipulation, sur la sincérité. La vengeance est exaltée et communiquée sans la magie rédemptrice de l'Art.

La mariée était en noir de Truffaut, plus proche de l'art, où la bassesse de l'action est relevée par la qualité de l'expression et la fuite du spectacle grossier, n'a pas ces défauts flagrants qui donneraient raison à la suspicion de Platon à l'égard des créateurs de fictions. La cousine Bette, d'un tout autre genre et d'une tout autre puissance créatrice, est un roman qui fait voir, sans ornements divertissents, la vérité du désir de vengeance, qui est ramenée à sa juste valeur de passion triste et pitoyable. Mais combien regardent les films impressionnants de Tarantino sans avoir jamais lu un Balzac de leur vie ?

vendredi 16 mars 2012

CLXII

Liberté, c'est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu'ils ne parlent, qui demandent plus qu'ils ne répondent.

– Paul Valéry

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Le problème de la liberté est presque toujours mal posé ; la liberté est l'un des mots les plus maladroits de la pensée parce qu'il n'y a rien de plus aisé que de lui donner un sens vague, lorsqu'on ne s'abstient pas de lui donner un sens. La liberté sans le mystère qui entoure ce concept est peu de chose. C'est peut-être parce que ce problème est flou, qu'il baigne dans une plaisante obscurité, qu'il s'avère aussi fécond en philosophie, où les chicanes et les exercices dialectiques sont plus nombreux que les raisonnements rigoureux aboutissant à un savoir positif.

Les dialogues sur la liberté ressembleront toujours aux mauvaises dissertations de philosophie faisant l'énumération des différentes conceptions de la liberté tant qu'on ne fixera pas rigoureusement le problème auquel le concept de liberté doit répondre. Non seulement le mot de liberté contient une multiplicité de sens et de niveaux, mais en tant que concept, il répond à des problèmes différents, selon l'angle choisi pour l'aborder. Comparer la liberté de Descartes à la liberté de Nietzsche n'a aucun sens : c'est bon pour la rhétorique des dissertations de terminale, pour faire briller de la mauvaise dialectique. Que de fois la philosophie n'est que vaine discussion, vain échange de savoirs, vain partage de réflexions stériles : stériles, car leur concepts sont vagues comme sont flous les problèmes auxquels ces concepts correspondent : pas de consistance, du flasque, du mou ! Ah ! Vaincre l'Urdoxa : rude tâche...

Le livre de Schopenhauer sur la liberté de la volonté est un modèle trop peu connu de recherche philosophique rigoureuse. S'inspirant largement de Kant, il prend le problème de la liberté métaphysique à sa racine, et avance avec la rigueur lumineuse et implacable qui le caractérise, et ceci d'abord parce qu'il a posé un problème sur un plan consistant, ayant des contours précis ; en l'occurrence, en cherchant à répondre à ce problème : puis-je être la cause libre de mes actions ? Ou, autrement dit, puis-je créer, de mon propre chef, un enchaînement de causalité qui n'est pas soumis à la nécessaire et universelle causalité qui régit l'ensemble des choses ? Une fois le problème ainsi posé, la recherche peut avancer d'un pas sûr, et même d'une course triomphante lorsqu'on est un aussi grand philosophe que Schopenhauer ; mais la plupart du temps, on bavarde, on tourne en rond, et on clame en consensus : "vive la liberté !"

Depuis Schopenhauer, il y a un philosophe qui a su innover en posant d'une nouvelle manière le problème de la liberté du sujet : c'est Bergson, dans Les essais sur les donnés immédiates de la conscience. En inventant son concept de durée, en critiquant dès son premier livre, et avec beaucoup d'acuité, les impasses auxquelles mènent l'analyse, qui est toujours une décomposition d'une unité, il a ouvert la voie à la conception d'une liberté indéfinissable dans son principe même, puisqu'elle s'oppose à la logique spatialisante du langage et de l'intelligence, restituant au moi concret, au moi qui vit réellement, sa primauté originelle. Nouvelle liberté, plus modeste, davantage lié à la personnalité de l'individu, considéré plutôt comme imprévisible acte de création plutôt que comme présomptueux libre-arbitre rendant capable de créer par soi-même une nouvelle chaîne de cause et d'effets dans le monde de la nécessité.

Ce qu'il faudrait aujourd'hui, c'est interroger le problème de la liberté du sujet à la lueur des progrès de la physique quantique ; mais les philosophes négligent les sciences positives, et, pour compliquer le tout, les savants, les spécialistes, peinent à rendre leur savoir accessible à la réflexion philosophqiue. Ici, je n'ai même pas osé aborder le cas de la liberté politique, liberté encore plus chantante que la liberté de la volonté, et, par là, encore plus difficile à démêler.

Posté par Baschus à 11:20 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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