jeudi 12 juillet 2012

CCLXXX

À l'éternelle triple question toujours demeurée sans réponse : "Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?" je réponds : "En ce qui me concerne personnellement, je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne".

– Pierre Dac

d'ouvenonsnous gauguin

La métaphysique, par son mot même, impressionne. Métaphysique, au-delà de la physique, philosophie première, la science de l'être en tant qu'être ; voilà des expressions qui en imposent. Faire de la métaphysique, ça en jette. Les métaphysiciens sont fiers de l'être ; car il faut bien quelques personnes pour penser à l'Être, à l'existence de Dieu, et autres joyeusetés en notre infâme époque de positivisme. Alors ils nous font frissonner avec ces questions existentielles qui sont censées se poser à tous les hommes. Toute notre vie, parait-il, nous cherchons des réponses à ces questions sans jamais trouver une entière satisfaction ; et cette troublante impossibilité de répondre nous angoisserait. Pauvre homme tiraillé de hautes interrogations ! La nature ne répond jamais à son appel. Il est seul, il est paumé, il ne sait qui il est, vie sa vie sans savoir où aller, et crève sans savoir pourquoi. Quel malheur que la métaphysique ne soit jamais parvenu à atteindre la scientificité !

Tu parles. On a trop hissé la métaphysique au pinacle pour qu'on ne prenne pas régulièrement la peine de la rabaisser dans ses prétentions. Déjà, comme on le fait de plus en plus souvent, en rappelant que le sens du mot métaphysique ne vient que d'une erreur de traduction. L'histoire est bien connue ; nul besoin de le rappeler ; il suffit de songer à ce fichu hélleniste qui a mal traduit à Thomas d'Aquin le mot, causant ainsi l'une des plus conséquente erreur de traduction de l'histoire de l'occident. D'où cette obsession de l'arrière-monde qui est sans doute étrangère à la philosophie des anciens.

La métaphysique n'est pas aussi compliquée qu'on veut nous le faire croire. La politique, la connaissance, le langage sont des sujets beaucoup plus délicats que la métaphysique ; on s'en aperçoit en essayant de faire un cours sur ce sujet si élevé : c'est beaucoup plus simple qu'on ne se l'attendait. Ceci vient de ce que l'histoire de la métaphysique se trace aisément, et que les problèmes que la métaphysique pose ne changent jamais. La question de la possibilité de la métaphysique est presque toute la métaphysique ; il suffit de rajouter quelques démonstrations sur l'existence de Dieu, un peu de galimatias en mélangant quelques couples d'abstractions creuses, raconter la soi-disante nécessité de fonder la science sur la métaphysique, évidemment évoquer l'entreprise critique de Kant, et le tour est joué. Je crois comprendre davantage la métaphysique que la Révolution française ; il y a moins de faits à apprendre, et tout se cerne très vite, pour peu qu'on ait la bonne méthode et quelques bonnes lectures synthétiques. Je ne parlerai même pas du baragouin amphigourique d'Heidegger ; l'évocation du bon sens et du bon goût suffira. 


mercredi 11 juillet 2012

CCLXXIX

On voit par là que, si la philosophie est strictement une éthique, elle est, par cela même, une sorte de connaissance universelle, qui toutefois se distingue par sa fin des connaissances qui ont pour objet de satisfaire nos passions ou seulement notre curiosité. Toute connaissance est bonne au philosophe, autant qu'elle conduit à la sagesse ; mais l'objet véritable est toujours une bonne police de l'esprit.

– Alain

Philosophie

On s'embête toujours en essayant de définir la philosophie, trouvant des subtilités à n'en jamais finir, de sévères objections à toutes les tentatives, et en niant sans cesse ce qu'indique le bon sens et l'étymologie. Ce n'est pas la peine de chercher aussi compliqué pour aboutir à des résultats aussi stériles. Pendant quelques temps, j'estimais que Deleuze et Guattari avaient bien répondu à la question ; c'était lorsque j'étais bêtement deleuzien ; je ne voyais dans les philosophes plus que l'art de fabriquer des concepts. Et Montaigne, quel concept avait-il inventé celui-là ? Et Alain ? Et Jules Lagneau ? Ils en sont où, ces philosophes, avec leur chaosmose, comme disent avec beaucoup de pédanterie les deux allumés du concept ? Pourrait-on dire qu'ils ne sont pas philosophes parce qu'ils n'ont pas su forger de nouveaux concepts ? Définition moderne de la philosophie qui se moque de l'étymologie ainsi que de tout élan vers la sagesse et qui, comme par hasard, convient particulièrement à Deleuze. 

Je m'aperçois maintenant que la courte préface d'Alain à ses 81 chapitres sur l'esprit et les passions (ou à ses Éléments de philosophie, c'est pareil), vaut à elle seule toutes les laborieuses élucubrations de Deleuze sur le sujet. Alain, à son habitude, part de l'étymologie, et trouve le chemin vrai ainsi. La philosophie, "c'est, aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets." Pour développer la définition, il suffit de considérer les moyens du philosophe pour réaliser sa tâche, lesquels consistent toujours dans l'acquisition de la connaissance et la méthode pour bien juger de soi et du monde. Et ce besoin de connaissance et de fermeté dans le jugement mènent tout naturellement vers les théories de la connaissance, dont nous oublions trop facilement l'intérêt éthique sous-jacent. Dès qu'une science nous enseigne à bien juger, elle nous conduit vers le chemin de la sagesse. Aussi, l'exigence de connaissance du philosophe n'a pas de fin ; il est encyclopédique, il cherche le savoir absolu, mais conscient qu'il sera toujours en quête de nouvelles connaissances, qu'il ne se figera en aucun système définitivement arrêté, sachant même que le refus de l'achèvement du savoir fait la vie même de la philosophie, discipline mouvante en son principe même. Être philosophe, c'est refuser de s'arrêter de chercher, en trouvant du bonheur dans l'ininterruption de cette recherche qui paraîtra toujours ridicule au vulgaire. 

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mardi 3 juillet 2012

CCLXXI

Je pense qu'il n'y a personne qui ait rendu plus mauvais service au genre humain que ceux qui ont appris la philosophie comme un métier mercenaire.

– Sénèque

epictete

Disons-le franchement : il y a deux sortes bien distinctes d'étudiants de philosophie. Le premier est un étudiant en sciences humaines comme les autres, qui prend Descartes comme on prend un tableau de statistique sociologique, c'est-à-dire scolairement, sans vibrer, sans vocation particulière, sans éprouver de bouleversements ou de joies philosophiques ; sa discipline et sa vie ne sont liées qu'artificiellement, et il n'y a alors guère besoin de chercher bien loin la description de sa vie quotidienne : c'est la vie de tous les jeunes universitaires, prévisible, mécanique, faite de grossières déclarations d'amour au gauchisme le plus imbécile, et tristement pétillante du festivisme nihiliste caractéristique de notre époque. J'écarte volontairement de ma vue cette première sorte d'étudiant pour regarder le second, le seul digne d'intérêt, l'étudiant intempestif dont le regard sur le monde est par bonheur transformée par la philosophie. De l'extérieur, sa vie ne semble pas si différente de celle des autres étudiants ; c'est dans l'intérieur que l'essentiel se joue. Ainsi, l'étudiant en philosophie véritable peut bien faire la chouille et se jeter allègrement dans les délices de Capoue, mais il le fera avec ses yeux qui ont osé lire Pascal et avec son entendement qui a eu la force de comprendre la misère du divertissement ; moraliste, mais non moralisateur, habile, mais non demi-habile ; et les philosophes, qui sont tous lecteurs de Pascal, auront bien sûr compris.

Toute la vie quotidienne, avec ses épisodes hasardeux mais également avec sa banalité, est l'occasion de nouveaux étonnements et créateur de nouveaux chemins de compréhension. L'intelligibilité du réel n'est point une vaine formule faite pour décorer les dissertations ; l'étudiant en philosophie l'expérimente tous les jours. Aussi, les fulgurances philosophiques existent : c'est en buvant un soir du vin et en essayant vainement de décrire à mon joyeux camarade les arômes complexes se précipitant dans ma bouche que j'ai soudain compris, je veux dire en toute sa profondeur, la fameuse formule de Kant résumant l'essentiel de sa théorie de la connaissance : « L'intuition sans concept est aveugle, et le concept sans intuition est vide. » En effet, par cette expérience, j'ai compris que la différence entre l’œnologue et moi au moment de la dégustation, venait de ce que, pour ma part, en tant que buveur amateur, j'avais certes l'intuition, c'est-à-dire les goûteuses informations données par mes sens, mais je n'avais malheureusement pas les concepts adéquats me permettant d'analyser le vin et de faire les distinctions dont ne peut se passer la science. Moi, noyé dans mon océan de saveur indistincte, je ne jouissais que par les sens, tandis que l’œnologue peut doubler le plaisir des sens par le bonheur de comprendre. La philosophie, contrairement à tant d'autres disciplines, est avant tout une attitude et une pratique ; capable d'engendrer de véritables conversions, elle altère nécessairement, dès qu'elle est prise au sérieux, notre regard sur le monde notre exercice du jugement. Le Manuel d'Épictète n'est point un simple document historique ou une simple matière à commentaire, et à peu près tous ceux qui ont lu sérieusement ce livre ont remarqué un changement considérable dans leur conduite au terme de leur lecture. Par là j'en arrive progressivement à cette dernière caractéristique, mais capitale, qui est le propre de l'étudiant en philosophie authentique : c'est qu'il ne vise point à comprendre Épictète, Platon ou Descartes comme on comprendrait un théorème de mathématique ou la loi de la relativité ; bien plutôt, il cherche à être lui-même Épictète, Platon ou Descartes dès qu'il entreprend leur étude, prenant le parti de faire et refaire le même chemin que ces maîtres éternels. Le seul rôle de l'institution universitaire est d'aider à parcourir ce chemin. 

samedi 30 juin 2012

CCLXVIII

Νοῦς ὁρᾷ καὶ νοῦς ἀκούει, τἆλλα κωφὰ καὶ τυφλά.

– Platon

Platon

La perception et le jugement, ces notions essentielles de la philosophie, ne se comprennent pas du tout si l'on ne considère que le rôle des sens ou que l'on néglige le rôle de l'entendement. Tous les philosophes dignes de ce nom l'ont compris et ont insisté sur le rôle primordial de l'entendement dans le jugement. Mais il n'y a nul besoin de lire de vastes traités pour comprendre ce point majeur ; il suffit de se laisser instruire par notre expérience quotidienne, riche en petites illusions amusantes et formatrices. Ainsi, comme l'entendement n'entend que ce qu'il veut entendre, il entend la sonnerie du téléphone portable lorsque nous attendons un problème au moindre petit bruit pouvant ressembler à la sonnerie ; ainsi, comme l'entendement ne voit que ce qu'il veut voir, il voit partout une personne aimée dans la rue lorsque nous songeons à celle-ci. Le coeur du jugement est ainsi dans l'interprétation que fait l'entendement des informations données par nos sens, et c'est tous les jours que nous le remarquons.


*L'entendement voit, l'entendement ouït, tout le reste est sourd et aveugle.

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jeudi 21 juin 2012

CCLIX

Le concret de l'intuition est une totalité, mais seulement la totalité sensible – une matière réelle dont les constituants sont seulement juxtaposés dans l'espace et le temps : cette absence d'unité du divers qui caractérise le contenu de l'intuition ne devrait pourtant pas lui être imputée comme un mérite et une supériorité sur l'intelligence.

Hegel


      Bam ! Merci Hegel ! Ça, c'est dans la gueule des phénoménologues pompeux et obscurs qui prétendent retrouver le contact avec l'être brut, se gorgeant d'une intuition magique et attaquant injustement, jalousement, les connaissances irréfutables de la science positive. Ne pouvant espérer rivaliser avec la rigueur et l'étendue des connaissances des savants, certains philosophes, vers la fin du XIXème siècle, se sont mis à voir le scientisme un peu partout, à craindre la mort de la philosophie, et surtout à se sentir attaqué dans leur amour-propre de philosophe ; cherchant à trouver une nouvelle légitimité à leur activité, désirant absolument se démarquer des sciences qu'ils ne peuvent s'empêcher de mépriser, ils ont couru vers l'immédiaté de l'intuition, vieil Éden qui se veut concret, mais qui est d'autant plus abstrait et vague qu'il est plus fantasmé que réel.
     La phénoménologie, en essayant de retrouver le contact de l'être brut par les moyens les plus insupportables du langage, en inventant une prose empesée incompréhensible pour le commun des entendements humains, en créant des concepts pédants ne servant qu'à exprimer en un grotesque galimatias des vérités banales, s'est condamnée à être à la fois ridicule et hautaine, qualités qui ne furent évidemment pas sans l'aider à gagner l'estime et l'intérêt des universitaires. Le nombre d'articles, de mémoires, et de thèses qui ont été écrites en un siècle pour démêler un sens dans livres emmerdants d'Husserl doit être effarant ; mieux vaut ne pas y songer. 
     Avec Hegel, on remarque avec une profonde acuité que l'intuition séparée de l'intelligence ne peut apporter aucune connaissance véritable. En effet, c'est par l'intelligence que nous lions les choses entre elles, que nous analysons le réel, c'est-à-dire que nous le décomposons, nous établissons des différences au sein de la totalité dans le but d'ordonner rationnellement ce contenu et d'en former une connaissance solide. Sans l'intelligence, sans la science, le contenu de l'intuition ne peut que demeurer dans une imprécision improductive, dans une indétermination dont on ne peut rien tirer d'intéressant. Les phénoménologues ont décidé de penser à l'envers : ils eurent l'extravagance d'essayer vainement de se détacher de la science pour retrouver un contact immédiat avec le monde, alors qu'au contraire, le seul et unique chemin qui vaille est celui allant de l'intuition, de l'expérience sensible, jusqu'aux abstractions de la science, c'est-à-dire jusqu'à la véritable connaissance des choses. La clique insupportable des phénoménologues ne se rend ainsi visiblement pas compte qu'elle ne peut que produire un résultat mille fois inférieur à celui des arts, qui eux parviennent de fait à s'émanciper des concepts pour parvenir à leurs fins. Si l'on veut retrouver le contact immédiat avec le monde, où je ne sais quelle autre foutaise, il est pourtant évident qu'il vaut mieux pratiquer la littérature, la poésie ou la musique plutôt que de se taper les illisibles torchons philosophiques des phénoménologues. 


jeudi 7 juin 2012

CCXLV

Pars quinta, de potentia intellectus, seu de libertate humana.

– Spinoza

Spinoza_Ethica

Comme toutes les philosophies, celle de Spinoza aboutit à la conquête de la liberté de l'homme. Si nous jetons notre regard sur l'ensemble de l'histoire de la philosophie, nous voyons que tous les grands philosophes, d'une manière ou d'une autre, apportent la possibilité d'une liberté. Philosophie est presque synonyme de recherche de la liberté, parce qu'être sage, comme tout le monde l'a souligné, c'est être libre. Aussi, faire l'histoire de la philosophie revient presque à  raconter l'épopée de la liberté humaine. Seuls les philosophes qui n'ont pas daigné s'occuper de l'homme sont exclus de cette Iliade captivante. 

Même si ce n'est pas le mot "liberté" qui est mis en valeur, Platon, le premier sans doute, trace de sa main brutale et déroutante les contours de la liberté humaine ; son idéal ne cessera jamais d'agiter les grands esprits. Par la justice, par le savoir et par l'harmonie, l'homme bâtit sa liberté. Chez Aristote, tout aussi proche du corps que son maître indépassable, la liberté sera presque synonyme d'épanouissement : c'est le chemin de la perfection humaine, c'est le mouvement allant de la puissance à l'acte, mouvement vital jamais interrompu. Épicure fonde sa liberté en son jardin tranquille, riche d'amitiés et de minuscules plaisirs, tandis qu'Épictète l'esclave accouche de sa liberté héroïque en niant par l'esprit la douleur corporelle ; la pensée de la nécessité inflexible et de la raison maîtresse des représentations lui inspire, avec les autres stoïciens, le sentiment de l'inviolable liberté intérieure. Quant aux pyrrhoniens, à force de jouer avec les doctrines et les mots, ils découvrent la suspension de jugement, mère de la liberté de pensée, et qui apporte cette étrange liberté fondée sur la vertueuse indifférence.

Chez les Modernes, les hommes aspirant à la liberté doivent affronter la terrifiante Nature, devenue mystérieusement infinie, froidement mécanique, inflexiblement déterminée ; inscrit au coeur de la Nature, le philosophe cherche à sauver sa liberté, lui qui erre péniblement dans le labyrinthe de la causalité, dont il examine les murs austères avec la rigueur nouvelle des sciences positives. Descartes montre la puissance du libre-arbitre, illustre les pouvoirs sous-estimés de la volonté, et rappelle l'origine de la grandeur de l'homme, qui est d'avoir une âme. Spinoza, le plus conscient de la servitude humaine, qui insiste le plus sur les difficultés inévitables de la pars natura que nous sommes, est également celui qui donne à la raison la plus haute valeur et qui prodigue à l'homme le plus de procédés à suivre pour avancer sur le chemin de la liberté. Rousseau introduit la liberté dans la conscience et dans l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, ce que Kant reprend pour son compte, lequel, de sucroît, dramatise par son antonomie de la raison pure le conflit entre le déterminisme de la nature et la liberté du sujet ; son coup de génie consiste à sauver les deux, en réservant le déterminisme au monde des phénomènes, et en accordant la liberté au seul monde nouménal. Avec Hegel, l'idée de liberté devient le moteur et le sens de l'histoire tout entière. Même chez Schopenhauer la liberté existe : d'abord parce qu'il reprend Kant, et ensuite parce que la négation du vouloir-vivre est une libération. Bergson sauve la liberté de la menace du déterminisme en révélant la confusion jamais remarquée entre le temps mesurée, spatialisée, et la durée réelle et concrète ; en retrouvant la vérité du temps, il retrouve la vie, imprévisible, créatrice, et source de liberté. Alain, cet esprit fier d'être un grand voleur, semble réunir toutes les libertés en lui et les exprimer par les plus belles formes possibles ; et telle se montre la sagesse, en cette conquête de la liberté dans tous les systèmes où elle a germé, ainsi qu'en soi-même tout entier, en la raison, en la force de la volonté, en ce désir ardent d'anéantir toutes les entraves qui gênent l'heureux mouvement humain vers la perfection.

vendredi 1 juin 2012

CCXXXIX

La philosophie est comme la musique, qui existe si peu, dont on se passe si facilement : sans elle il manquerait quelque chose, bien qu'on ne puisse dire quoi. On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien.

Jankélévitch

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La grande majorité des hommes n'accorde pas la moindre importance aux muses, et ne semble pas plus malheureuse pour autant. D'ailleurs, le malheur exhibé des artistes et des philosophes ferait plutôt croire qu'une trop grande attention pour les arts et la pensée apporte des maux dont se passe fort bien l'homme commun occupé à ses activités triviales. Le dépressif Wittgenstein qui se fait jardinier après avoir écrit le Tractacus Logico-philosophicus est un exemple éloquent qui va dans ce sens là. La philosophie, d'accord, mais pourquoi pas plutôt les fleurs, les confitures ou les voitures ? Y a t-il une réelle supériorité de la philosophie sur les autres activités ? Car on pourrait croire que l'essentiel est d'agir, quel que soit le domaine, et qu'une existence passée à l'étude de Kant vaut bien celle du paysan travaillant sa vie durant pour la prospérité de sa terre. La philosophie a la prétention d'apporter un surplus qualitatif à l'existence et de n'être pas une activité comme les autres, voire d'être l'activité suprême, qui permettrait de coordonner les autres activités inférieures. Ce serait très beau si l'expérience le montrait. La vérité est qu'un philosophe, dans la quasi totalité des cas, vit comme un autre homme, si l'on oublie ses drôles d'extravagances qui participent d'aucune manière à son épanouissement. Il est vrai également que la plupart des philosophes se sont contentés de penser en philosophe, sans  vivre en philosophe. J'en veux beaucoup aux philosophes qui, non content d'opposer abstraitement la pensée et la vie, se servent de leur pouvoir de penser pour attaquer la vie, pour lui trouver de faux problèmes, ou pour aggraver, par de lourds concepts, les maux que doivent affronter tous les hommes. Kierkegaard, surestimé depuis la grossière avalanche existentialiste, est le plus symptomatique de ces philosophes pathologiques.

Il est donc difficile d'avoir une vue tranchée sur la question, tant est incertain le bonheur qu'est censé procurer la philosophie. Le scepticisme a peut-être raison sur ce point. Certains préfèrent vivre sans philosophie, d'autres préfèrent vivre sans vin, et d'autres encore, dont je suis, préfère vivre avec les deux. Il n'y a pas de quoi s'ennorgueillir. 

mardi 17 avril 2012

CXCIV

La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.

– Wittgenstein

wittgenstein

Ce n'est pas souvent que je trouve mon bonheur dans Wittgenstein. J'aime cependant ces moments forts où l'austère philosophe, implacable, réduit au néant, non seulement les élucubrations des théologiens masqués, mais également le vain objectif métaphysique qu'ils poursuivent. Cette annihilation est apaisante. La philosophie excite davantage l'angoisse qu'elle ne l'adoucit, parce qu'elle perd son énergie à inventer de faux-problèmes angoissants ; et c'est à la philosophie encore de réparer ses torts en dévoilant le caractère artificiel des problèmes qu'elle s'est amusée à se poser. Le vrai problème de la philosophie est qu'elle n'a pas conscience qu'elle ne fait que de s'amuser à poser des problèmes ; elle se prend trop au sérieux, d'où angoisse, tristesse, et complexe d'infériorité vis-à-vis des sciences positives, qui n'ont point de raisons de douter d'elles-mêmes. 

La plupart des philosophes sont des métaphysicien angoissés. Je peine à supporter ce fait, car je méprise l'angoisse métaphysique, et la considère comme le fruit des esprits oisifs et faibles. Je m'efforce donc de comprendre, de sympathiser avec ces hommes anxieux, contre mon naturel étranger à toutes ces sottises ; il le faut. Rien de ce qui est humain ne m'est étranger ; sans cela, comment moi, joyeux matérialiste, ne songeant par moi-même pas même une seconde aux tourments des boursouflés de métaphysique, prendrais-je plaisir à comprendre les doctrines tordus de tous ces habiles spéculateurs qui peuplent l'histoire de la philosophie ? Ce n'est que lorsque ces puériles angoisses se mêlent à une inélégance et à une prétention méprisable que je fais non de la tête, et que je ne puis pas avancer sans répulsion dans ce qui m'apparaît comme un univers affligeant, répétitif, et répugnant ; ainsi d'Heidegger, qui a causé tant de torts à la philosophie contemporaine. J'attends le livre qui démolira cette idole aussi ennuyeuse que nuisible, aussi accablante que moche. 

Ce qui m'immunisera toujours contre cette engeance de tristes et faibles métaphysiciens, ces misérables tchandalas de la spéculation, c'est ce constat sur moi-même : je ne suis pas plus un être-pour-la-mort qu'un pigeon est un dasein.

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mardi 3 avril 2012

CLXXX

Toute l'amertume de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. 

– Flaubert

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C'est l'histoire rigolote et émouvante de quatre philosophes français. Ils sont jeunes, ils aiment la vie, ils sont alsaciens, ce qui revient à dire qu'ils aiment autant les tartes flambées que les concepts philosophiques qu'ils fréquentent au quotidien ; pour eux, les oignons et les lardons comptent autant que l'être et la ressemblance ou que les concepts purs de l'entendement, et ils ne voient pas pourquoi la rigoureuse critique des paralogismes de la psychologie transcendantale serait contradictoire avec une joyeuse boustifaille en agréable compagnie. Un beau jour, le Gargantu'flams leur tombe dessus ; excités par ce délicieux mélange entre le bon vieux Rabelais et la divine spécialité alsacienne, ressentant au fond d'eux même l'agôn des grecs anciens qu'ils vénèrent, ils ne peuvent s'empêcher de sauter sur l'occasion, former une équipe de lurons philosophiques, et tenter de se surpasser eux-mêmes. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté, lisent-ils dans Nietzsche ; pourquoi ne pas se surmonter grâce aux tartes flambées ? On est Übermensch comme on peut. 

Ils y vont, courageux, enthousiastes, conscients que les autres étudiants ont un gabarit plus imposants et que leur corps sont davantage exercés ; mais les philosophes ont l'esprit, et ont confiance en son pouvoir. Pour le coup, ils font fait bel et bien de la philosophique pratique : tous les grands concepts sont convoqués pour servir la noble cause. Ils se rappellent de Saint-Augustin, qui a tant insisté sur la nécessité d'avoir une volonté totale pour se convertir à Dieu, lequel était pour l'occasion transposé en tarte flambée ; ils s'efforcent de sentir au plus profond d'eux-mêmes leur Wille zur Flammenkuchen ; et ils songent à Spinoza exhortant les hommes à connaître ce que peut le corps, puisque les circonstances permettent de mesurer très concrètement la courbe de la puissance s'élevant rapidement puis progressivement s'abaissant, à mesure que leur estomac, bon gré mal gré, s'emplit et se bourre jusqu'à la satiété. Le dégoût monte, inexorablement, mais ils savent que les yeux des grands philosophes, Aristote, Descartes, et Jean Yanne pèsent sur eux ; ils ne veulent point les décevoir ; ils mangent et ils mangent, péniblement, se faisant violence à eux-mêmes à chaque mastication. Malgré la résistance du corps, ils les ont becté, les dix-neuf tartes flambées, et ξὺν ὅλῃ τῇ ψυχῇ, comme dirait Platon, de toute leur âme ! Le travail est fait, ils se sont noblement battus, ils sont aussi lourds que le style de Kant et de Hegel réunis, ce qui n'est pas peu dire, mais enfin, ils sont contents, ils ont survécu à l'épreuve.

Et ils sont partis, avec l'honneur, la bouche en feu, les lardons à la place des globules rouges, et l'estomac du diable pour essayer de digérer dignement les tartes flambées sauvagement dévorées.

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lundi 2 avril 2012

CLXXIX

Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour et nuit, pendant trois semaines, un petit discours que j'avais préparé, je me troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot, et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier.

– Jean-Jacques Rousseau

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Pour être à l'aise dans un discours, pour ne pas se sentir étriqué dans l'action préparée, comme une balle bloquée dans un fusil, l'attente du moment décisif ne doit pas se faire trop lourde, la tension se faire trop forte, au point de se rendre inerte, lamentablement. Tout se passe comme si l'excès de concentration et de préparation aboutissait forcément à un décevant engourdissement. Mais justement, cette concentration et cette préparation excessives, dictées par un perfectionnisme aux vertus douteuses, ne sont certainement pas une bonne concentration et une bonne préparation : il s'agit bien plutôt de débordante concentration pathologique, de sérieuse préparation maladroite. Si la tension de l'esprit est toujours nécessaire pour prodiguer une stimulation que requiert tout effort exigent, cette tension peut être vicieuse, malade, nuisible. Comment distinguer la tension féconde de la tension stérile ? Comment favoriser la première sur la seconde ? On aurait envie de dire que la tension stérile est animée par la crainte de rater et que la tension féconde est animée par le désir de succès ; mais par là on ne dit pas assez, car, si l'on y pense, il y a toujours une forme de crainte dans la tension, dans la préparation, quelle que soit sa nature, et c'est la crainte de mal faire, utile crainte qui empêche les erreurs, favorise l'examen rigoureux, et qui s'assimile presque au désir de bien faire : s'efforcer de réussir revient à peu près à s'efforcer de ne pas rater. Mais si l'on dramatise cette petite différence, que l'on creuse ce "presque" et cet "à peu près", nous pouvons sans doute avancer dans l'effort de distinction. En effet, on voit bien que dans la tension stérile, il est bien plus pertinent de parler de la crainte de mal faire, et plus précisément, de peur de se louper, de s'exposer aux quolibets, de s'enfoncer dans une honte avilissante, de décevoir ceux qui attendent beaucoup de nous ; le négatif est plus fort que le positif ; autrement dit, c'est la vision de l'échec possible plus que la perspective heureuse d'être acclamé, ou de réussir l'exercice que l'on s'est imposé qui domine. 

Il y a, dans la tension stérile, une angoisse de la honte qui pourrait s'abattre sur nous ; et toute la préparation de ces hommes terrorisés par le regard des autres consiste à chercher à ne pas décevoir son auditoire. La crainte de la honte amène déjà la honte ; lorsqu'elle est redoutée, elle ne manquera point de venir ; se laisser aller à la peur de la honte, c'est l'appeler d'une voix forte. Leur erreur est ne pas assez songer au travail lui-même, et de se focaliser sur les effets supposés du résultat, figeant leur mouvement. Il est fréquent de pouvoir facilement apprendre par coeur un poème, savoir parfaitement le réciter seul, et ne pas du tout pouvoir le faire en public ; c'est que l'attention n'est pas fixée sur le poème et sur son articulation, mais sur le regard des autres. Rousseau est un timide ; là est la source de tous ses maux. Voltaire, lui, est sûr de lui ; il ne s'emmêle pas dans des craintes inutiles ; il ne pense point à penser, il ne pense point à faire de l'esprit, mais il pense, mais il fait de l'esprit.   

Lorsqu'on regarde les hommes éloquents, ce qui frappe, c'est la confiance qui émane de tout leur être ; on dirait qu'ils ne doutent pas, et c'est ce qui apporte la persuasion chez l'auditeur : le fameux discours de Bayeux du Général de Gaulle, que nous avons la chance de pouvoir visionner à notre guise, en est un exemple remarquable. Plus encore, Henri Guillemin, ce conteur indépassable, donne l'idée de l'homme éloquent, ayant beaucoup travaillé, mais sans crainte aucune, allant triomphalement, non sans quelques moments d'improvisation, vers l'objectif qu'il s'était fixé. Mais quand diable viendra l'Henri Guillemin de la philosophie ?

Il y a une tension bénéfique qui va de pair avec une grande confiance en soi-même, confiance n'allant jamais jusqu'à la présomption ; cette confiance au moment du discours est indispensable pour l'orateur, car c'est cette confiance qui lui fait songer à l'essentiel, c'est-à-dire au mouvement de son discours, au lieu de misérablement se perdre, comme les timides, dans un abîme d'angoisses, de faux-problèmes, de troubles paralysants. Au moment venu, allons, allons, et ne pensons point ; allons allègrement, réunissant en un point toutes les forces accumulées.